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Préface

de Jean Paulhan

 

Texte établi sur le manuscrit

présenté et annoté

par Béatrice Didier

 

Professeur

à l'Université de Paris VIII

 

 

Gallimard

Préface

 

LA DOUTEUSE JUSTINE

OU LES REVANCHES

DE LA PUDEUR

LE SECRET

 

On sait, depuis quelques ann√©es, √† quoi tient le plus grand succ√®s de librairie que le monde ait jamais vu, le succ√®s du Nouveau Testament. C'est que ce livre a son secret. C'est qu'il laisse entendre √† toute page, √† toute ligne, une chose qu'il ne dit pas, mais qui d'autant plus nous intrigue, nous relie, nous attache. Et puisqu'il ne sera plus question ici de l'√Čvangile, rien ne nous emp√™che, apr√®s tout, de dire ce secret.

C'est que J√©sus-Christ est joyeux. Le Nouveau Testament nous le montre grave et plut√īt r√©fl√©chi, et parfois irrit√©, et d'autres fois encore en larmes et toujours tr√®s s√©rieux. Mais nous devinons autre chose, que le Nouveau Testament ne nous dit pas¬†: c'est qu'il arrive √† J√©sus de blaguer. C'est qu'il est plein d'humour. C'est qu'il parle √† tort et √† travers, pour voir ce qui s'ensuivra (quand il s'adresse √† des figuiers, par exemple). Bref, c'est qu'il s'amuse.

Je ne voudrais blesser personne en rapprochant de l'√Čvangile du Bien, le plus ing√©nieux, mais le plus massif √Čvangile du Mal qui ait √©t√© compos√©, en pleine conscience et raison, par un homme r√©volt√©. Il faut le dire pourtant¬†: si Justine a m√©rit√© d'√™tre le livre de chevet¬†‚Äst√† certaine √©poque de leur vie tout au moins¬†‚Ästde Lamartine, de Baudelaire et de Swinburne, de Barbey d'Aurevilly et de Lautr√©amont, de Nietzsche, de Dosto√Įevski et de Kafka (ou, sur un plan l√©g√®rement diff√©rent, d'Ewers1, de Sacher-Masoch et de Mirbeau), c'est que ce livre, √©trange bien qu'apparemment simple, que les √©crivains du XIXe si√®cle ont pass√© leur temps¬†‚Ästsans gu√®re le nommer¬†‚Äst√† d√©marquer, √† appliquer, √† r√©futer, ce livre qui posait une question si grave que ce n'√©tait pas trop de l'Ňďuvre d'un si√®cle entier pour lui r√©pondre (pour ne pas tout √† fait lui r√©pondre), ce livre a lui aussi son secret. J'y reviendrai. Mais r√©glons d'abord la question morale.

 

1 De certains livres dangereux

 

On croit avoir tout dit sur le bienfait des punitions et l'avantage des ch√Ętiments. Il court l√†-dessus mille opinions, il a √©t√© publi√© cent mille livres. Et pourtant il me semble qu'on a n√©glig√© l'essentiel¬†: c'est peut-√™tre qu'il paraissait trop √©vident, c'est qu'il allait sans dire. Eh bien, il ira mieux encore en le disant.

Le premier point est trop √©vident¬†: c'est que les criminels sont dangereux¬†; c'est qu'ils mettent en p√©ril la soci√©t√©, et la race humaine elle-m√™me. Il vaudrait mieux de ce point de vue, par exemple, qu'il n'y e√Ľt pas d'assassins. Si la loi laissait √† chacun de nous la libert√© de tuer ses voisins (comme nous en avons souvent envie) et ses parents (comme les psychanalystes pr√©tendent que nous le d√©sirons sourdement), il ne resterait pas grand monde sur terre. Il ne resterait que les amis. Il ne resterait m√™me pas les amis, car enfin¬†‚Ästbien que ce soit l√† un d√©tail qu'on oublie en g√©n√©ral de consid√©rer ‚Ästm√™me nos amis sont fils, p√®res ou voisins de quelqu'un. Je passe au second point¬†: il n'est pas moins √©vident, sit√īt qu'on y r√©fl√©chit.

C'est que les criminels sont en g√©n√©ral plus curieux que les honn√™tes gens¬†: plus inattendus, donnant plus √† r√©fl√©chir. Et m√™me s'ils ne disent (comme il arrive) que des choses banales, plus surprenants √† cause pr√©cis√©ment de ce contraste entre le fond D√©fauts et m√©rites des criminels.dangereux et l'apparence inoffensive. C'est ce que savent tr√®s bien les auteurs de romans-feuilletons¬†: sit√īt que nous soup√ßonnons le brave notaire ou le pharmacien d'avoir empoisonn√© jadis toute une famille, ses propos les plus plats nous deviennent pr√©cieux, et s'il soutient que le temps se g√Ęte, nous le soup√ßonnons de m√©diter quelque nouveau crime. Les moralistes disent qu'il suffit d'avoir supprim√©, f√Ľt-ce n√©gligemment, une seule existence humaine pour se sentir du tout au tout chang√©. Et les moralistes sont imprudents de le dire, car nous avons tous envie de nous sentir chang√©s. C'est l√† un sentiment vieux comme le monde¬†; somme toute, c'est √† peu pr√®s l'histoire de l'arbre du bien et du mal. Et si la prudence nous retient en g√©n√©ral de changer nous-m√™mes √† ce point, du moins avons-nous le vif d√©sir de fr√©quenter ceux qui ont pass√© par l'exp√©rience, d'en faire nos amis, d'√©pouser leurs remords (et la science qui s'ensuit). Seul nous peut retenir ici le sentiment que j'ai dit plus haut¬†: c'est que l'assassin n'est pas un personnage √† encourager¬†; qu'en l'admirant nous prenons part √† quelque vaste complot contre l'homme et la soci√©t√©. Et pour peu que nous soyons scrupuleux, nous voil√† tr√®s emb√™t√©s, tiraill√©s de droite et de gauche, √† la fois priv√©s des avantages de la bonne et de la mauvaise conscience. Ici intervient la punition.

J'oserai dire qu'elle concilie tout. D√®s l'instant que le voleur se trouve lui-m√™me vol√© ‚Ästsinon toujours de son argent, du moins de quelques ann√©es de sa vie, qui valent de l'argent et bien davantage¬†‚Ästet l'assassin assassin√©, nous pouvons sans le moindre Avantages de la punition.scrupule les fr√©quenter, et par exemple leur apporter, tant qu'ils vivent encore, des oranges dans leur prison¬†; nous pouvons les aimer, nous pouvons m√™me boire leurs paroles¬†: ils paient, ils ont pay√©. C'est ce qu'ont su mieux que nous les rois et les reines et les saintes qui s'en allaient conduire les criminels jusque sur l'√©chafaud, et recueillaient m√™me, comme sainte Catherine, quelques gouttes de leur sang. (Et qui n'√©prouverait aujourd'hui de la reconnaissance pour les quelques hommes qui nous enseignent, dans leur supplice, le danger et le sens m√™me, que nous avions perdus, des trahisons¬†?)

Voici o√Ļ je voulais en venir¬†: il est d'usage, depuis cent cinquante ans, de fr√©quenter Sade par auteurs interpos√©s. Nous ne lisons pas Les Crimes de l'amour, mais, par exemple, L'Auberge de l'Ange-Gardien, ni La Philosophie dans le boudoir mais Par-del√† le bien et le mal, ni Les Infortunes de la vertu mais Le Ch√Ęteau ou Le Proc√®s, ni Juliette mais Les Diaboliques, ni La Nouvelle Justine mais Le Jardin des supplices, ni Le Portefeuille d'un homme de lettres (qui est d'ailleurs perdu) mais les M√©moires d'outre-tombe. Et l'on ne peut gu√®re voir dans cette timidit√© que l'effet des scrupules, dont j'ai parl√©. Oui, il est vrai que Sade √©tait un homme dangereux¬†: sensuel, violent, fourbe √† l'occasion et (tout au moins en r√™ve) atrocement cruel. Car il ne nous invite pas seulement √† assassiner nos voisins et nos parents, mais nos femmes m√™mes. Bien plus¬†: il verrait avec plaisir la race humaine dispara√ģtre enti√®re, et laisser place libre √† quelque invention nouvelle de la nature. Par ailleurs, peu sociable¬†; et m√™me peu social. Enrag√© de libert√©s. Mais enfin ce sont l√† des scrupules que nous pouvons apaiser.

Car Sade a largement pay√©. Il passe trente ans de sa vie dans les diverses bastilles, ch√Ęteaux forts ou donjons du Royaume puis de la R√©publique, de la Terreur, du Consulat et de l'Empire. ¬ę¬†L'esprit le plus libre, disait Apollinaire, que l'on ait encore vu.¬†¬Ľ En tout cas, le corps le plus enferm√©. On a dit parfois qu'il est √† tous ses romans une clef unique, qui est la cruaut√© (et c'est l√†, je pense, une vue trop simple). Mais il est, bien plus s√Ľrement, √† toutes ses aventures et √† tous ses livres une fin unique, qui est la prison. M√™me, il y a un myst√®re dans tant d'arrestations et d'internements.

 

Mettons le crime en face du ch√Ętiment. Il semble √©tabli que Sade a donn√© la fess√©e √† une putain de Paris2¬†: cela vaut-il un an de donjon¬†? Des pastilles de Richelieu3 √† quelques filles de Marseille¬†: cela vaut-il dix ans de Bastille¬†? Il s√©duit sa belle-sŇďur Louise¬†: cela vaut-il un mois de Conciergerie¬†? Il ne cesse gu√®re de tracasser ses puissants, ses redoutables beaux-parents, le pr√©sident et la pr√©sidente de Montreuil¬†: cela vaut-il deux ans de ch√Ęteau fort¬†? Il fait √©vader (nous sommes en pleine Terreur) quelques mod√©r√©s¬†: cela vaut-il un an de Madelonnettes4¬†? On admet qu'il a publi√© des livres obsc√®nes, qu'il s'en est pris √† l'entourage de Bonaparte¬†; il n'est pas impossible qu'il ait simul√© la folie. Cela vaut-il quatorze ans de Charenton, trois ans Sade a pay√©, plus qu'√† son tour.de Bic√™tre, un an de Sainte-P√©lagie¬†? Comment se d√©fendre du sentiment que tous les pr√©textes √©taient bons aux divers gouvernements de la France¬†‚Ästil en a vu¬†!¬†‚Ästpour l'enfermer¬†; qui sait, √† Sade pour se faire enfermer¬†? Laissons cela. Un point du moins est acquis¬†: nous savons que Sade a couru ses dangers¬†; qu'il les a accept√©s¬†‚Ästqu'il les a multipli√©s. Nous savons aussi qu'en le lisant nous courons, possible, les n√ītres. Me voici libre de songer √† mon gr√© √† ce qu'il y eut de bon peut-√™tre, et de d√©licieux en tout cas, dans ce petit-neveu de la chaste Laure de Noves¬†: √† cette extr√™me distinction¬†; √† ces yeux bleus vers lesquels, enfant, se penchaient les dames¬†; √† ce rien de mollesse dans la tournure, √† ces plus belles dents du monde5, √† ces succ√®s √† la guerre¬†; √† ce violent go√Ľt du plaisir¬†; √† ces reparties imp√©tueuses, mais fines (non sans jactance il se peut, ni sans jabot)¬†; au jeune seigneur proven√ßal, dont ses vassaux viennent baiser les mains, et qu'accompagne l'amour trop fid√®le, l'amour-malgr√©-tout de cette grande Ren√©e, un peu chevaline et bruyante, bonne et douce femme au fond.

 

2 Le divin marquis

 

Je laisserai de c√īt√© l'efficacit√© particuli√®re qui faisait Duclos parler des ¬ę¬†livres qu'on ne lit que d'une main¬†¬Ľ. Non qu'elle ne soit int√©ressante, et dans une certaine mesure sensationnelle¬†: plus d'un √©crivain, f√Ľt-il abstrait, r√™ve pour ses ouvrages d'une influence¬†‚Ästd'un retentissement¬†‚Ästanalogue (sur d'autres plans, bien entendu). Reste qu'il n'y a pas grand-chose √† en dire, √©tant √† l'ordinaire impr√©visible. Puis l'on admet commun√©ment que le voile et l'allusion (si vous aimez mieux, le badinage et la grivoiserie) ont chance de la provoquer, mieux que la franche et simple obsc√©nit√©. Or il est peu de voiles et d'allusions dans Sade. Pas la moindre grivoiserie. Au fait, c'est peut-√™tre ce qu'on lui reproche. Rien n'est plus loin de lui que cette sorte de sourire suffisant, de sous-entendu malicieux qui vient √† Brant√īme dans ses histoires de haute graisse, √† Voltaire ou √† Diderot dans leurs passages √©grillards, et cet art un peu chantourn√© que Cr√©billon, dans ses histoires d'alc√īves et de sophas, porte √† une perfection d√©courageante. Il est en litt√©rature une franc-ma√ßonnerie du plaisir, dont chacun conna√ģt les clins d'Ňďil, les invites √† demi-mot, les lignes de points. Mais Sade brise avec ces conventions. Aussi libre des lois et des r√®gles du roman √©rotique qu'Edgar Poe le peut √™tre du roman-d√©tective, Victor Hugo du roman-feuilleton. Il ne cesse d'√™tre direct, explicite¬†‚Ästtragique, d'ailleurs. Et, s'il fallait √† tout prix le classer, ce serait bien plut√īt parmi ces auteurs qui vous ch√Ętrent (disait Montaigne). Il est une autre sorte d'attrait, qu'il se refuse.

C'est ce qu'il faut bien appeler l'attrait litt√©raire. Plus d'un ouvrage c√©l√®bre tire son prix¬†‚Ästet re√ßoit en tout cas son succ√®s¬†‚Äď d'un ing√©nieux syst√®me d'allusions. Voltaire dans ses trag√©dies, Delille dans ses po√®mes √©voquent √† chaque ligne, et se flattent d'√©voquer, Racine ou Corneille, Virgile, Hom√®re et compagnie. Pour ne prendre que le rival imm√©diat de Sade (et son Ni pornographe, ni litt√©rateur.concurrent, en quelque sorte, dans le Mal), on voit assez que Laclos est pourri d'une litt√©rature¬†‚Ästdont il tire le parti le plus malin¬†: le plus intelligent. Les Liaisons dangereuses, c'est la joute de l'amour courtois (car tout le probl√®me est de savoir si Valmont saura m√©riter Mme de Merteuil), men√©e par des h√©ro√Įnes raciniennes (il n'y manque ni Ph√®dre ni Andromaque) dans la soci√©t√© facile des Cr√©billon, des Nerciat et des Vivant Denon (car enfin tout finit assez vite par des coucheries¬†‚Ästtout est envisag√© du moins du point de vue de la coucherie). Telle est la clef de leur myst√®re¬†: les Liaisons enferment, discr√®tement, un petit cours d'histoire de la litt√©rature √† l'usage des grandes personnes. Car les auteurs les plus myst√©rieux sont en g√©n√©ral les plus litt√©raires, dont l'√©tranget√© tient pr√©cis√©ment √† leur disparate¬†: √† cette rencontre de personnages, venus des milieux¬†‚Ästdes Ňďuvres¬†‚Ästles plus √©loign√©s, et tout surpris de se rencontrer. Laclos n'a jamais pu recommencer cet effort surhumain.

Mais Sade avec ses glaciers et ses gouffres, et ses ch√Ęteaux terrifiants, avec le proc√®s sans fin qu'il m√®ne contre Dieu-contre l'homme m√™me¬†‚Äď, avec son insistance et ses r√©p√©titions et ses √©pouvantables platitudes, avec son esprit de syst√®me et ses ratiocinations √† perte de vue, avec cette poursuite ent√™t√©e d'une action sensationnelle mais d'une analyse exhaustive, avec cette pr√©sence √† chaque instant de toutes les parties du corps (il n'en est pas une qui ne serve), de toutes les id√©es de l'esprit (Sade a lu autant de livres que Marx), avec cet √©trange d√©dain des artifices litt√©raires mais cette exigence √† tout moment de la v√©rit√©, avec cette allure d'un homme qui ne cesserait √† la fois de se mouvoir et de r√™ver l'un de ces r√™ves ind√©finis que fait parfois l'instinct, avec ces grandes dilapidations de forces et ces d√©penses de vie qui √©voquent de redoutables f√™tes primitives¬†‚Ästou ces autres sortes de f√™tes, qui sait, que sont les grandes guerres¬†‚Äď, avec ces vastes prises dans l'univers, ou mieux, cette prise simple qu'il est le premier √† op√©rer sur l'homme (et qu'il faut bien appeler, sans jeu de mots, une Un de ces r√™ves, que fait l'instinct.prise de sang), Sade n'a que faire d'analyses et de choix, d'images et de coups de th√©√Ętre, d'√©l√©gance et d'amplifications. Il ne distingue ni ne s√©pare. Il se r√©p√®te et contin√Ľment se ressasse. Il fait songer aux livres sacr√©s des grandes religions. Il pousse, √† peine fig√© par instants en quelque maxime¬†:

 

Il est des moments dangereux o√Ļ le physique s'embrase aux erreurs du moral...

Il n'est pas de meilleur moyen pour se familiariser avec la mort que de l'allier à une idée libertine.

On déclame contre les passions, sans songer que c'est à leur flambeau que la philosophie allume le sien...

 

(et quelles maximes¬†!) ce murmure gigantesque et obs√©dant qui monte parfois de la litt√©rature, et peut-√™tre la justifie¬†: Amiel6, Montaigne, le Kalevala, le Ramayana. Que si l'on m'oppose qu'il s'agit du moins d'un livre sacr√© qui n'a pas eu sa religion, ni ses fid√®les, je dirai d'abord que c'est fort heureux et que nous n'avons qu'√† nous en r√©jouir (√©tant par l√† bien plus libres de la juger en lui-m√™me, non sur ses effets). A la r√©flexion, j'ajouterai que je n'en suis apr√®s tout pas si s√Ľr que √ßa¬†: que la religion dont il s'agit se trouvait, par sa nature m√™me, condamn√©e au secret¬†‚Ästquitte √† pousser parfois de ce secret vers nous quelque plainte¬†; trois vers de Baudelaire¬†:

 

Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,

Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,

L'écume du plaisir aux larmes des tourments7.

 

une boutade de Joseph de Maistre :

Malheur à la nation qui supprimerait la torture8...

 

un mot de Swinburne :

 

Le Marquis martyr...

 

un cri de Lautréamont :

 

Les délices de la cruauté ! Délices non passagères...

 

une réflexion de Pouchkine :

 

... la joie o√Ļ nous met tout ce qui approche de la mort.

 

Plus encore¬†: je me d√©fie du plaisir un peu trouble que donne √† Chateaubriand¬†‚Äď entre autres¬†‚Ästl'agonie des femmes qui l'ont aim√©, des r√©gimes qu'il a d√©fendus, de la religion qu'il croit v√©ridique. Et ce n'est pas sans raisons¬†‚Ästbien qu'il nous soit difficile de mettre au jour ces raisons¬†‚Ästque Sade s'est vu couramment appeler le divin marquis. Au demeurant, l'on n'est pas tr√®s certain qu'il ait √©t√© marquis. Mais il ne faut pas douter qu'un certain nombre de personnes, d'apparence respectable, l'aient tenu pour divin¬†‚Ästou pour v√©ritablement diabolique, ce qui est de m√™me ordre.

 

Sade, divin, sinon marquis.M√™me, √† ce propos, il me vient un doute. Je me demande, quand je vois tant d'√©crivains, de nos jours, si consciemment appliqu√©s √† refuser l'artifice et le jeu litt√©raire au profit d'un √©v√©nement indicible dont on ne nous laisse pas ignorer qu'il est tout √† la fois √©rotique et effrayant, soucieux de prendre en toute circonstance le contre-pied de la Cr√©ation, et tout occup√©s √† rechercher le sublime dans l'inf√Ęme, le grand dans le subversif, exigeant d'ailleurs que toute Ňďuvre engage et compromette √† jamais son auteur suivant une sorte d'efficacit√© (qui n'est pas sans √©voquer l'efficacit√©, toute physiologique et locale, √† laquelle j'ai fait allusion), je me demande s'il ne faudrait pas reconna√ģtre, dans une aussi extr√™me terreur, moins une invention qu'un souvenir, moins un id√©al qu'une m√©moire et bref si notre litt√©rature moderne, dans sa part qui nous semble la plus vivante¬†‚Ästla plus agressive en tout cas¬†‚Äď, ne se trouve pas tout enti√®re tourn√©e vers le pass√©, et tr√®s pr√©cis√©ment d√©termin√©e par Sade, comme l'√©taient par Racine les trag√©dies du XVIIIe si√®cle.

 

Mais je ne voulais parler ici que de Justine.

 

3 Les surprises de l'amour

 

Eh bien, Justine a toutes les vertus, et de chaque vertu se voit punie. Compatissante, un mendiant la d√©valise. Pieuse, un moine la viole. Honn√™te, un usurier la ruine. Elle se refuse √† devenir la complice d'un larcin, d'un empoisonnement, d'une attaque √† main arm√©e (car la malchance et la pauvret√© la jettent dans de dr√īles de milieux) et c'est elle, la maladroite, que l'on tient coupable du vol, du brigandage ou de l'assassinat. Le reste √† l'avenant. Cependant, Justine ne sait opposer aux sc√©l√©ratesses de tout genre qu'une √Ęme droite, un esprit sensible. Mais ce serait peu¬†: elle porte bonheur √† qui abuse d'elle, et les monstres qui la tourmentent deviennent ministre, chirurgien du roi, millionnaire. Voil√† un roman qui ressemble extr√™mement √† ces ouvrages moraux o√Ļ le vice se voit √† tout coup puni et la vertu r√©compens√©e. Sauf que c'est le contraire¬†; mais enfin le d√©faut, du simple point de vue romanesque (qui est le n√ītre), demeure le m√™me¬†: on sait toujours ce qui arrive √† la fin. Or cette fin L'√©nigme du roman noir.n'offre m√™me pas la banalit√© qui fait √† la longue d'une conclusion trop vertueuse l'une des conventions du roman, √† peine plus apparente que la division en chapitres ou en √©pisodes. Sade, de toute √©vidence, prend diablement au s√©rieux ses tristes d√©nouements, s'en montre √† chaque fois surpris. Chose plus curieuse, nous le sommes avec lui.

Cette surprise pose un probl√®me singulier. Singulier, car Sade se refuse les facilit√©s dont usaient commun√©ment, vers la m√™me √©poque, ses rivaux, les romanciers noirs. Il est trop ais√© d'√©tonner quand on appelle √† son aide, comme Radcliffe ou Lewis9, les fant√īmes, chim√®res gothiques, spectres d'enfer et autres diableries dont la surprise en quelque fa√ßon fait partie. Sade cependant ne veut avoir affaire qu'√† l'homme¬†; il ajoute¬†: √† l'homme naturel, tel que l'ont peint, par exemple, Richardson ou Fielding10. Donc, point d'ogres ni de magiciens, point d'anges ni de d√©mons¬†‚Ästsurtout pas de dieux¬†!¬†‚Ästmais dans l'homme la seule facult√© qui forge ces dieux, anges ou d√©mons, mais les vices ou les vertus qui, nous jetant dans la surprise, mettent cette facult√© en mouvement. Or l'√©nigme ainsi pos√©e a deux ou trois mots, dont le premier est tout √† fait simple et commun¬†: la pudeur.

C'est curieux que le XVIII10 si√®cle, √† qui nous devons les tableaux de mŇďurs les plus cyniques de notre litt√©rature, nous ait aussi donn√© deux grands peintres de la pudeur¬†: l'un des deux, on le sait bien, est Marivaux. L'autre, je ne sais pourquoi l'on s'obstine √† ne pas le savoir, est Sade. C'est curieux, ou plut√īt √ßa n'est pas curieux du tout. Tant de peurs devant l'amour et de d√©fis √† la peur, tant de fiert√©s et de fuites, et de repliements sur soi, et ce refus de voir et d'entendre que trahit et prot√®ge √† la fois tout ce qu'on devait nommer par la suite marivaudage¬†‚Ästcar Marivaux partage avec Sade le douteux privil√®ge d'avoir laiss√© son nom √† certaine conduite amoureuse¬†: et je ne suis pas s√Ľr d'ailleurs que l'attribution soit beaucoup plus exacte, ni mieux entendue, dans le cas de Sade que dans celui de Sade, peintre de la pudeur.Marivaux¬†‚Ästcet effarouchement et cette crainte d'une blessure ne s'expliquent, ne s'entendent m√™me que s'il y a chance de blessure, et si l'amour enfin est dangereux. Les h√©ro√Įnes de Marivaux sont pudiques comme si elles avaient lu Justine. Justine elle-m√™me...

Quoi qu'il lui arrive, Justine s'√©tonne. L'exp√©rience ne lui apprend rien. Son √Ęme demeure ignorante, son corps plus ignorant encore. L'on n'ose m√™me lui pr√™ter ici ou l√† quelque l√©ger glissement de t√™te, des yeux √† demi ferm√©s. Jamais elle ne fera le premier pas. Amoureuse m√™me, l'id√©e ne lui vient pas d'embrasser Bressac. Elle dit¬†: ¬ę¬†Si quelquefois mon imagination s'√©tait √©gar√©e sur ces plaisirs, je les croyais chastes comme le dieu qui les inspirait, donn√©s par la nature pour servir de consolation aux humains, n√©s de l'amour et de la d√©licatesse¬†; j'√©tais bien loin de croire que l'homme, √† l'exemple des b√™tes11...¬†¬Ľ Surprise, chaque fois que l'on se livre sur elle √† des op√©rations, dont elle ne soup√ßonne gu√®re le sens, et pas du tout l'int√©r√™t. Elle forme l'image de la vertu la plus d√©chirante ‚Ästh√©las¬†! la plus d√©chir√©e. ¬ę¬†La pudeur, disait-on √† l'√©poque, est une qualit√© qui s'attache avec des √©pingles..¬†¬Ľ Mais sur Justine, les √©pingles sont piqu√©es dans la chair, qu'elles font saigner quand on √īte la robe. Dira-t-on qu'il faut au lecteur pas mal de bonne volont√© pour se laisser surprendre et blesser avec elle¬†? Mais non. D'abord, libre √† ce lecteur d'entendre en d√©chirements moraux et sensibles tout ce qu'on lui propose en d√©chirements tr√®s physiques. Justine va du m√™me train que les contes de f√©es o√Ļ l'on nous apprend que Cendrillon porte des pantoufles de verre¬†‚Ästet nous comprenons tr√®s bien (√† moins d'√™tre un peu √©pais), non qu'il s'agit de pantoufles de vair, mais que Cendrillon pose le pied avec une d√©licatesse infinie. Puis nous vivons au bord de l'√©trange. Qu'y a-t-il de plus surprenant, √† tout prendre, que de porter √† bout de bras ces bizarres organes pr√©hensiles, pas mal rouge√Ętres et pliss√©s, les mains, et de petites pierres (d'ailleurs transparentes) aux extr√©mit√©s divergentes de ces mains. Parfois, nous nous surprenons √† manger, tout occup√©s √† broyer entre d'autres pierres, dont notre bouche est arm√©e, des fragments d'animaux morts. Ainsi du reste, et peut-√™tre n'est-il pas un de nos actes qui tol√®re une attention prolong√©e. Or il existe un domaine au moins o√Ļ l'√©tranget√© n'est point hasardeuse ni exceptionnelle, o√Ļ elle fait loi.

Amour et plaisir sont impr√©visiblesCar manger, somme toute, nous d√©route √† l'ordinaire assez peu¬†: nous avons (vaguement) l'impression que notre repas d'√† pr√©sent fait suite √† mille repas pass√©s, auxquels il ressemble fort, et qui lui servent de garantie. Au lieu qu'√† chaque nouvel amour, on le sait bien, il nous semble¬†‚Äď tant chaque trait de la femme aim√©e nous est unique et proprement indicible¬†‚Ästque nous n'avions auparavant jamais aim√©. Les po√®tes ont beau parler ici de fontaines de fra√ģcheur, de nids d'oiseaux, de jacinthes et de roses, √† peine √©voquent-ils faiblement la plus vive surprise que nous m√©nage la vie.

C'est la m√™me surprise que marque sur un autre plan la langue commune, dans ses locutions et proverbes touchant les organes secrets¬†: le petit fr√®re, le petit homme, le petit ami, le second, ou encore l'¬ę¬†animal qui vit sous les √©toffes et se nourrit de semence¬†¬Ľ. Que nous ont-ils donc fait, ces organes, pour qu'on n'en puisse parler simplement¬†? Eh, ils nous font tout au moins ceci, qu'ils se refusent √† l'accoutumance. En sorte qu'il ne reste au prosateur qu'√† constater la surprise et le d√©routement¬†?

Sans doute. Ou bien encore √† renouveler chaque fois les raisons de cette surprise, en sorte qu'elle ne puisse jamais devenir au lecteur banale¬†‚Ästapprivois√©e¬†‚Ästet lui imposer le d√©routement, plut√īt que le lui dire. Ainsi fait Sade, √† sa mani√®re. Car enfin, que signifient tant de traitements divers, tant de fa√ßons baroques de chercher le plaisir et faire l'amour¬†‚Ästsinon que l'amour et le plaisir ne cessent de nous √™tre √©tonnants, impr√©visibles. Je l'ai dit, Justine se lit, ou se devrait lire, comme un conte de f√©es. Ajoutez qu'il s'y agit uniquement de ce trait de l'amour, paradoxal et de soi presque incroyable, qui pousse les amants, disait Lucr√®ce, √† meurtrir le corps de leurs aim√©es12.

Cependant, l'énigme a un dernier mot.

 

4¬†Justine, ou le nouvel Ňídipe

 

Sade n'a pas attendu d'√™tre en prison pour lire. Il a d√©vor√© les livres favoris de son si√®cle. Il sait par cŇďur l'Encyclop√©die. Il √©prouve pour Voltaire et Rousseau un m√©lange de sympathie et d'horreur. C'est une horreur pr√©cis√©ment logique¬†: il les juge peu coh√©rents. Comme l'on dit, peu cons√©quents. Du moins accepte-t-il leurs principes, leur exigence¬†‚Ästleurs partis pris. Dont voici le principal.

 

Le XVIIIe si√®cle venait justement de d√©couvrir, il n'en √©tait pas un peu fier, qu'un myst√®re n'est pas une explication. Non, un mythe non plus. Et bien au contraire voit-on qu'il faut au mythe, sit√īt forg√©, quelque autre mythe qui le vienne √©tayer. C'est une tortue, disent les Indiens, qui porte la terre sur son dos. Soit, mais qui porte la tortue¬†? C'est Dieu qui a cr√©√© le monde. Soit, mais qui a cr√©√© Dieu¬†? D'ailleurs, la d√©couverte (s'il faut la flatter de ce Sade, disciple de l'Encyclop√©die.nom) venait de plus loin. Mais les Encyclop√©distes excellent √† lui donner sa forme √† la fois populaire et mondaine. On ne parlera plus que pour m√©moire d'un Dieu, √† qui Voltaire¬†‚Ästet Sade plus tard¬†‚Ästopposent l'homme seul¬†: l'homme (disent-ils encore) qui n'est qu'un homme. L'homme (ajoute Voltaire) qui n'est pas noble. L'homme naturel, sans la Fable.

C'√©tait refuser, d√®s l'abord, tout le charme courant¬†‚Ästtoutes les facilit√©s¬†‚Ästde la litt√©rature. C'√©tait aussi s'exposer √† une nouvelle difficult√©. Car enfin, cet homme seul, il a fallu pourtant qu'il invent√Ęt Dieu, et les g√©nies, et les satyres, et le Minotaure. Or vous n'aurez gu√®re avanc√© dans sa connaissance tant que vous ne serez pas parvenu √† rendre compte, par les seuls traits de la nature humaine, je ne dis pas seulement de nos soci√©t√©s r√©elles et des passions qui s'y agitent, mais de ces vastes soci√©t√©s fantastiques, qui les accompagnent comme leur ombre. Tel est le poids dont p√®se soudain, sur les Lettres, la mort de Dieu. Voltaire est humain, soit¬†: C'est m√™me un bon type d'homme commun. Pourtant, on ne se d√©fend pas du sentiment qu'il y a eu les guerres et les grandes religions, les migrations et les empires, l'Inquisition et les sacrifices humains¬†‚Ästet que les hommes enfin n'ont pas tr√®s souvent ressembl√© √† Voltaire.

¬ę¬†Qu'√† cela ne tienne, r√©pond l'Encyclop√©die. Nous sommes modestes. Nous aurons la patience qu'il faut. L'homme du moins nous est donn√©¬†: il est l√†, nous l'avons sous les yeux. Nous sommes compagnons d'exil (s'il s'agit d'un exil). Il ne reste qu'√† l'observer sans parti pris, √† le soumettre √† nos enqu√™tes. Il finira bien par avouer tout. Que s'il parvient √† nous dissimuler (car il est malin) tel ou tel de ses penchants, nos petits-fils arriveront √† les d√©m√™ler. Nous avons le temps de notre c√īt√©. Pour le moment, dressons nos fiches, et formons nos collections.¬†¬Ľ

Sade est de son temps. Lui aussi commence par l'analyse, et les patientes collections. On a cru longtemps que ce gigantesque catalogue de perversions, Les cent vingt journ√©es, formait le couronnement de son Ňďuvre. Pas du tout. C'en est l'assise, et la premi√®re d√©marche. C'est une d√©marche que n'e√Ľt pas d√©savou√©e l'Encyclop√©die. Encore Sade s'impose-t-il une rigueur que les Encyclop√©distes n'ont pas connue¬†; tous (pense-t-il) assez vite r√©duits √† tricher¬†: les uns, comme Rousseau (qui d'ailleurs fait bande √† part) parce qu'ils sont de petite nature et vite larmoyants, sans cesse g√™n√©s O√Ļ Voltaire et Jean-Jacques trichent.par autrui, tout pr√™ts √† fuir l'homme tel qu'ils le voient, le touchent, l'entretiennent, pour on ne sait quel bon sauvage (√† quoi l'histoire des peuples donne mille d√©mentis). Les autres, comme Voltaire, parce qu'ils ont eux-m√™mes un caract√®re insensible et sec, √©tant fort incapables de croire √† la v√©rit√© des passions qu'ils n'√©prouvent pas. Ou bien encore, comme Diderot, l√©gers et sautant d'une id√©e √† l'autre. L'homme de Voltaire explique peut-√™tre que l'humanit√© ait invent√© la b√™che¬†; l'homme de Jean-Jacques, les herbiers¬†; l'homme de Diderot, la conversation. Mais les ogres et les inquisitions et les guerres¬†? ¬ę¬†Eh, r√©plique Voltaire, ces pauvres gens sont fous.¬†‚ÄstVoil√† pr√©cis√©ment ce que j'appelle tricher, dit Sade. Il s'agissait de conna√ģtre l'homme. Et vous voulez d√©j√† le changer.¬†¬Ľ

Il faut l'avouer, cette rigueur¬†‚Ästj'ai grande envie de dire cet h√©ro√Įsme¬†‚Äste√Ľt fort bien pu √©garer Sade (comme il √©garait, vers la m√™me √©poque, ce chaleureux petit sot, au surplus bon √©crivain, Restif de La Bretonne). Or il n'en est rien. Un Krafft-Ebing consacre, en les r√©p√©tant en dix volumes, avec mille exemples √† l'appui, les cat√©gories et les distinctions que trace le divin marquis. Un Freud, plus tard, en reprend la m√©thode et le principe m√™me. L'exemple est unique, je pense, dans nos Lettres, de quelques romans¬†‚Ästcar il s'agit de romans¬†‚Ästqui fondent, cinquante ans apr√®s leur publication, toute une science de l'homme. Il faut bien admettre enfin que Sade, aux temps de sa libert√©, avait su observer, plus encore qu'il n'avait lu. Ou bien qu'un certain feu de sa nature lui faisait √©prouver¬†‚Ästlui faisait aussi deviner ‚Ästles passions les plus diverses. Et je m'√©tonne qu'on ne lui en ait pas marqu√© plus de gratitude. Cela dit, il est trop √©vident qu'une rigueur scientifique, en de telles mati√®res, garde son danger¬†: elle m√®ne en g√©n√©ral √† donner trop grande place, et trop exclusive, dans les passions, √† la physique de l'amour (comme √† l'int√©r√™t individuel, en √©conomie sociale). Car l'existence de l'√Ęme, celle m√™me de l'esprit peuvent ais√©ment se nier, non l'accouplement.