Marcel Proust : Oeuvres complètes — Les 40 titres et annexes (Nouvelle édition enrichie)

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Une édition originale particulièrement destinée aux lecteurs exigeants de Marcel Proust.
Ces oeuvres complètes et leurs annexes, pourvues d'un système de navigation optimale, ont été classées, annotées et contrôlées avec soin pour être parfaitement fidèles à l’oeuvre originale.

Vous y trouverez les 40 titres dont l'intégrale de A la recherche du temps perdu, des centaines de notes explicatives et des dizaines d'illustrations originales.

CONTENU DÉTAILLÉ :

— Les 11 poèmes en prose et nouvelles des PLAISIRS ET LES JOURS : Avant-propos dédié à mon ami Willie Heath • La mort de Baldassare Silvande, vicomte de Sylvanie • Violante ou la Mondanité • Fragments de comédie italienne • Mondanité et mélomanie de Bouvard et Pécuchet • Mélancolique villégiature de Mme de Breyves • Portraits de peintres et de musiciens • La confession d'une jeune fille • Un dîner en ville • Les regrets, rêveries couleur du temps • La fin de la jalousie

Les 7 tomes de A LA RECHERCHE DE TEMPS PERDU : Du côté de chez Swann • A l'ombre des jeunes filles en fleur • Le Côté de Guermantes • Sodome et Gomorrhe • La Prisonnière • Albertine disparue • Le Temps retrouvé

Les 5 articles ou préfaces de PASTICHES ET MÉLANGES : L’Affaire Lemoine • En Mémoire des Eglises Assassinées • La Mort des cathédrales • Sentiments filiaux d’un parricide • Journées de lecture

Les 4 ARTICLES ET LETTRES PARUS DANS LA NOUVELLE REVUE FRANCAISE : A propos du style de Flaubert • Une agonie• Un baiser • A propos de Baudelaire

Les 5 articles des CHRONIQUES : Les Salons et la Vie de Paris • Paysages et réflexions • Notes et Souvenirs • Critiques littéraires

— Correspondance

— Entretien avec Elie-Joseph Bois

Les 2 TRADUCTIONS : La Bible d’Amiens • Sésame et les Lys

Les ANNEXES : Les citations les plus célèbres de Proust • Le questionnaire de Proust ou « Marcel Proust par lui-même » • Biographie détaillée de Marcel Proust • Marcel Proust par Paul Souday

JEAN SANTEUIL, CONTRE SAINTE BEUVE, CHARDIN ET REMBRANDT ne figurent pas dans cette collection car ces titres sont encore soumis aux droits d’auteur.



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Publié le : mercredi 19 février 2014
Lecture(s) : 73
EAN13 : 9782368410110
Nombre de pages : 4151
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Marcel Proust : Œuvres complètes
ISBN : 9782368410110
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Copyright Arvensa EditionsPhoto de couverture : Marcel Proust peint par Jacques Emile Blanche, 1892.
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Copyright Arvensa EditionsLISTE DES TITRES
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Copyright Arvensa EditionsARVENSA ÉDITIONS
NOTE DE L'ÉDITEUR
— À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU —
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
À L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS
LE CÔTÉ DE GUERMANTES
SODOME ET GOMORRHE
LA PRISONNIÈRE
ALBERTINE DISPARUE
LE TEMPS RETROUVÉ
— POÈMES EN PROSE ET NOUVELLES —
LES PLAISIRS ET LES JOURS
— PASTICHES ET MÉLANGES —
L’AFFAIRE LEMOINE
EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES
LA MORT DES CATHÉDRALES
SENTIMENTS FILIAUX D’UN PARRICIDE
JOURNÉES DE LECTURE
— ARTICLES ET LETTRES —
— CHRONIQUES —
LES SALONS ET LA VIE DE PARIS
PAYSAGES ET RÉFLEXIONS
NOTES ET SOUVENIRS
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Copyright Arvensa EditionsCRITIQUES LITTÉRAIRES
ENTRETIEN AVEC ÉLIE-JOSEPH BOIS
— CORRESPONDANCE —
— TRADUCTIONS —
LA BIBLE D’AMIENS
SESAME ET LES LYS
— ANNEXES —
LE QUESTIONNAIRE DE PROUST
CITATIONS
BIOGRAPHIE DE MARCEL PROUST
MARCEL PROUST
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DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
À L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS
LE CÔTÉ DE GUERMANTES
SODOME ET GOMORRHE
LA PRISONNIÈRE
ALBERTINE DISPARUE
LE TEMPS RETROUVÉ
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Copyright Arvensa EditionsMarcel Proust : Œuvres complètes
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DU CÔTÉ
DE CHEZ SWANN
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU TOME I
Marcel Proust
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Copyright Arvensa EditionsDu côté de chez Swann est le premier volume du roman de Marcel
Proust, À la recherche du temps perdu.
Le début de la rédaction date de mai-juin 1909. Le Figaro a publié
quelques fragments de la première partie, « Combray » entre mars 1912 et
mars 1913.
Refusé par plusieurs éditeurs, dont Gallimard, il a finalement été publié,
pour la première fois, à compte d’auteur, par Grasset, le 14 novembre
1913.
Page 10
Copyright Arvensa EditionsÀ LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
Liste des titres
Table des matières
Partie I Combray
I
II
Partie II Un amour de Swann
Partie III Noms de pays : le nom
Page 11
Copyright Arvensa EditionsManuscrit original annoté de la main de Marcel Proust
Page 12
Copyright Arvensa EditionsÀ monsieur Gaston Calmette
Comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance.
Marcel Proust.
Page 13
Copyright Arvensa EditionsÀ LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
Liste des titres
Table des matières du titre
Partie I
Combray
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Copyright Arvensa EditionsÀ LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
Partie I – Combray
Liste des titres
Table des matières du titre
I
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma
bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de
me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était
temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je
croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en
dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces
réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais
moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de
erFrançois I et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques
secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme
des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le
bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence
antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y
appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de
trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux,
mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme
une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment
obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le
sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un
oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la
campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le
petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il
doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente
et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller
Page 15
Copyright Arvensa Editionsqui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais
une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où
le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un
hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte
une raie de jour. Quel bonheur ! c’est déjà le matin ! Dans un moment les
domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours.
L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il
a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie
de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre
le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à
souffrir sans remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un
instant, le temps d’entendre les craquements organiques des boiseries,
d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l’obscurité, de goûter grâce à
une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les
meubles, la chambre, le tout dont je n’étais qu’une petite partie et à
l’insensibilité duquel je retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais
rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle
de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par
mes boucles et qu’avait dissipée le jour — date pour moi d’une ère
nouvelle — où on les avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant
mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à
m’éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure
de précaution j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de
retourner dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait
pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du
plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui
me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait
s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme
bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée, il y avait quelques
moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps
courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle
avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me
donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en
voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut
goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir
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Copyright Arvensa Editionss’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre
des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en
une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé
jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers
le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire,
dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit
de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première
minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine
de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée
et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le
bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et
au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus
tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon
sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci
lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi, et quand je m’éveillais au
milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais même
pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement dans sa simplicité
première le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un
animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le
souvenir — non encore du lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux
que j’avais habités et où j’aurais pu être — venait à moi comme un secours
d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je
passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image
confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi.
Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité
de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais
ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où j’étais,
tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les
années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme
de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la
direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer
la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses
genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des
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Copyright Arvensa Editionschambres où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient
dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des
temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances,
lui, — mon corps, — se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des
portes, la prise de jour des fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée
que j’avais en m’y endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté
ankylosé, cherchant à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple,
allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin, et aussitôt je me disais :
« Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
bonsoir », j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des
années ; et mon corps, le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles
d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la
flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au
plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma
chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours
lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter
exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à
fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur filait dans
meune autre direction : j’étais dans ma chambre chez M de Saint-Loup, à la
campagne. Mon Dieu ! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de
dîner ! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant
mede ma promenade avec M de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit.
Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les
plus tardifs, c’était les reflets rouges du couchant que je voyais sur le
vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à
meTansonville, chez M de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je
trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je
jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de
m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons,
traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
quelques secondes ; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me
trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un cheval
courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais
Page 18
Copyright Arvensa Editionsj’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées
dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues
rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d’hiver où quand on est
couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les
plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de
châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par
cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant
indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se
sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond
d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu
toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud
et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte
d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre
même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de
souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties
voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies ; —
chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune
appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied du lit son échelle
enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée
par la brise à la pointe d’un rayon — ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie
que même le premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les
colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec tant
de grâce pour montrer et réserver la place du lit ; parfois au contraire celle,
petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la
hauteur de deux étages et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la
première seconde, j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue
du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente
indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas
été là ; — où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires
barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la
douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y
était pas prévu ; — où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se
disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la
chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir,
avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit,
les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant ; jusqu’à
ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule,
Page 19
Copyright Arvensa Editionsenseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé
complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué la hauteur
apparente du plafond. L’habitude ! aménageuse habile mais bien lente, et
qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semaines dans
une installation provisoire ; mais que malgré tout il est bien heureux de
trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls moyens, il serait
impuissant à nous rendre un logis habitable.
Certes, j’étais bien éveillé maintenant : mon corps avait viré une
dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi,
m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis
approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon
bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais j’avais
beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont l’ignorance du réveil
m’avait en un instant sinon présenté l’image distincte, du moins fait croire
la présence possible, le branle était donné à ma mémoire ; généralement je
ne cherchais pas à me rendormir tout de suite ; je passais la plus grande
partie de la nuit à me rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma
grand-tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me
rappeler les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.
À Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant le
moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma
mère et de ma grand-mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe
et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me
distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner
une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma
lampe ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge
gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations, de
surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes
comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était
qu’accrue, parce que rien que le changement d’éclairage détruisait
l’habitude que j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du
coucher, elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la
reconnaissais plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou
de « chalet », où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de
chemin de fer.
Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein, sortait
Page 20
Copyright Arvensa Editionsde la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente d’une
colline, et s’avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève
de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n’était
guère que la limite d’un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu’on
glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n’était qu’un pan de château,
et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture
bleue. Le château et la lande étaient jaunes, et je n’avais pas attendu de
les voir pour connaître leur couleur, car, avant les verres du châssis, la
sonorité mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence.
Golo s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à
haute voix par ma grand-tante et qu’il avait l’air de comprendre
parfaitement, conformant son attitude, avec une docilité qui n’excluait pas
une certaine majesté, aux indications du texte ; puis il s’éloignait du même
pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente chevauchée. Si on bougeait
la lanterne, je distinguais le cheval de Golo qui continuait à s’avancer sur
les rideaux de la fenêtre, se bombant de leurs plis, descendant dans leurs
fentes. Le corps de Golo lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que
celui de sa monture, s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet
gênant qu’il rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt et
surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours aussi
noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun trouble de
cette transvertébration.
Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui
semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi
des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise me
causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans une
chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas faire
plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante de
l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes. Ce
bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi de tous les
autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait ouvrir tout seul,
sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le maniement m’en était
devenu inconscient, le voilà qui servait maintenant de corps astral à Golo.
Et dès qu’on sonnait le dîner, j’avais hâte de courir à la salle à manger, où
la grosse lampe de la suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et
qui connaissait mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière
Page 21
Copyright Arvensa Editionsde tous les soirs, et de tomber dans les bras de maman que les malheurs
de Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de
Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules.
Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui restait
à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le petit salon où
tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma
grandmère qui trouvait que « c’est une pitié de rester enfermé à la campagne »
et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop
grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester
dehors. « Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et
énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de
prendre des forces et de la volonté. » Mon père haussait les épaules et il
examinait le baromètre, car il aimait la météorologie, pendant que ma
mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un
respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le
mystère de ses supériorités. Mais ma grand-mère, elle, par tous les temps,
même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment
rentré les précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on
la voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches
désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité
du vent et de la pluie. Elle disait : « Enfin, on respire ! » et parcourait les
allées détrempées — trop symétriquement alignées à son gré par le
nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père
avait demandé depuis le matin si le temps s’arrangerait — de son petit pas
enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu’excitaient
dans son âme l’ivresse de l’orage, la puissance de l’hygiène, la stupidité de
mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu
d’elle d’éviter à sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle
disparaissait jusqu’à une hauteur qui était toujours pour sa femme de
chambre un désespoir et un problème.
Quand ces tours de jardin de ma grand-mère avaient lieu après dîner,
une chose avait le pouvoir de la faire rentrer : c’était, à un des moments où
la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement, comme un
insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs étaient servies
sur la table à jeu — si ma grand-tante lui criait : « Bathilde ! viens donc
empêcher ton mari de boire du cognac ! » Pour la taquiner, en effet (elle
avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le
Page 22
Copyright Arvensa Editionsmonde la plaisantait et la tourmentait), comme les liqueurs étaient
défendues à mon grand-père, ma grand-tante lui en faisait boire quelques
gouttes. Ma pauvre grand-mère entrait, priait ardemment son mari de ne
pas goûter au cognac ; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma
grand-mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était
si humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on
voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie que pour
elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne
pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser passionnément du
regard. Ce supplice que lui infligeait ma grand-tante, le spectacle des vaines
prières de ma grand-mère et de sa faiblesse, vaincue d’avance, essayant
inutilement d’ôter à mon grand-père le verre à liqueur, c’était de ces
choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en
riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement
pour se persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution ; elles me
causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma grand-tante.
Mais dès que j’entendais : « Bathilde, viens donc empêcher ton mari de
boire du cognac ! » déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous
faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous
des souffrances et des injustices : je ne voulais pas les voir ; je montais
sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les
toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis
sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait
une branche de fleurs par la fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus
spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour
jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour
moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à
clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable
solitude : la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté. Hélas ! je ne savais
pas que, bien plus tristement que les petits écarts de régime de son mari,
mon manque de volonté, ma santé délicate, l’incertitude qu’ils projetaient
sur mon avenir, préoccupaient ma grand-mère, au cours de ces
déambulations incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer
et repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues brunes
et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme les
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Copyright Arvensa Editionslabours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à demi
relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque triste pensée,
était toujours en train de sécher un pleur involontaire.
Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman
viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait
si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais
monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa
robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons
de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui
qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De
sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le
plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman
n’était pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle
ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire « embrasse-moi
une fois encore », mais je savais qu’aussitôt elle aurait son visage fâché, car
la concession qu’elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant
m’embrasser, en m’apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui
trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m’en faire perdre le
besoin, l’habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander,
quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir
fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant,
quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue
comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient
sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à
cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait
habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de
passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray,
quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce
mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa
femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste. Les soirs où, assis
devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous
entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui
arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable
et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant « sans
sonner », mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette
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Copyright Arvensa Editionspour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait : « Une visite, qui
cela peut-il être ? » mais on savait bien que cela ne pouvait être que M.
Swann ; ma grand-tante parlant à haute voix, pour prêcher d’exemple, sur
un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel, disait de ne pas chuchoter
ainsi ; que rien n’est plus désobligeant pour une personne qui arrive et à
qui cela fait croire qu’on est en train de dire des choses qu’elle ne doit pas
entendre ; et on envoyait en éclaireur ma grand-mère, toujours heureuse
d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait
pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin
de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire
bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop
aplatis.
Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand-mère allait
nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand
nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait : « Je
reconnais la voix de Swann. » On ne le reconnaissait en effet qu’à la voix,
on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts, sous un haut
front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à la Bressant, parce
que nous gardions le moins de lumière possible au jardin pour ne pas
attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir l’air, dire qu’on apportât les
sirops ; ma grand-mère attachait beaucoup d’importance, trouvant cela
plus aimable, à ce qu’ils n’eussent pas l’air de figurer d’une façon
exceptionnelle, et pour les visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup
plus jeune que lui, était très lié avec mon grand-père qui avait été un des
meilleurs amis de son père, homme excellent mais singulier, chez qui,
paraît-il, un rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur,
changer le cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon
grandpère raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude
qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait veillée
jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis longtemps était
accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann possédaient aux
environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il n’assistât pas à la mise en
bière, à lui faire quitter un moment, tout en pleurs, la chambre mortuaire.
Ils firent quelques pas dans le parc où il y avait un peu de soleil. Tout d’un
coup, M. Swann prenant mon grand-père par le bras, s’était écrié : « Ah !
mon vieil ami, quel bonheur de se promener ensemble par ce beau temps.
Vous ne trouvez pas ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang
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Copyright Arvensa Editionsdont vous ne m’avez jamais félicité ? Vous avez l’air comme un bonnet de
nuit. Sentez-vous ce petit vent ? Ah ! on a beau dire, la vie a du bon tout
de même, mon cher Amédée ! » Brusquement le souvenir de sa femme
morte lui revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher
comment il avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement
de joie, il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une
question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son front,
d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put pourtant pas se
consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux années qu’il lui
survécut, il disait à mon grand-père : « C’est drôle, je pense très souvent à
ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois. »
« Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann », était devenu
une des phrases favorites de mon grand-père qui la prononçait à propos
des choses les plus différentes. Il m’aurait paru que ce père de Swann était
un monstre, si mon grand-père que je considérais comme meilleur juge et
dont la sentence, faisant jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la
suite à absoudre des fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était
récrié : « Mais comment ? c’était un cœur d’or ! »
Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M.
Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand-tante et mes
grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans la
société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce d’incognito que
lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils hébergeaient — avec la parfaite
innocence d’honnêtes hôteliers qui ont chez eux, sans le savoir, un célèbre
brigand— un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du
comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la
haute société du faubourg Saint-Germain.
L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait
Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de son
caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient de la
société une idée un peu hindoue et la considéraient comme composée de
castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait placé dans le rang
qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins des hasards d’une carrière
exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour vous
faire pénétrer dans une caste supérieure. M. Swann, le père, était agent de
change ; le « fils Swann » se trouvait faire partie pour toute sa vie d’une
caste où les fortunes, comme dans une catégorie de contribuables,
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Copyright Arvensa Editionsvariaient entre tel et tel revenu. On savait quelles avaient été les
fréquentations de son père, on savait donc quelles étaient les siennes, avec
quelles personnes il était « en situation » de frayer. S’il en connaissait
d’autres, c’étaient relations de jeune homme sur lesquelles des amis
anciens de sa famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus
bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était orphelin, à
venir très fidèlement nous voir ; mais il y avait fort à parier que ces gens
inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux qu’il n’aurait pas osé saluer
si, étant avec nous, il les avait rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force
appliquer à Swann un coefficient social qui lui fût personnel, entre les
autres fils d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient
eût été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façons et ayant
toujours eu une « toquade » d’objets anciens et de peinture, il demeurait
maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses collections et que ma
grand-mère rêvait de visiter, mais qui était situé quai d’Orléans, quartier
que ma grand-tante trouvait infamant d’habiter. « Êtes-vous seulement
connaisseur ? Je vous demande cela dans votre intérêt, parce que vous
devez vous faire repasser des croûtes par les marchands », lui disait ma
grand-tante ; elle ne lui supposait en effet aucune compétence et n’avait
pas haute idée, même au point de vue intellectuel, d’un homme qui dans
la conversation, évitait les sujets sérieux et montrait une précision fort
prosaïque, non seulement quand il nous donnait, en entrant dans les
moindres détails, des recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de
ma grand-mère parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner
son avis, à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
presque désobligeant, et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir sur
le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un
renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à
nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de
lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions, avec le
pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre cocher. Certes
ces récits faisaient rire ma grand-tante, mais sans qu’elle distinguât bien si
c’était à cause du rôle ridicule que s’y donnait toujours Swann ou de
l’esprit qu’il mettait à les conter : « On peut dire que vous êtes un vrai
type, monsieur Swann ! » Comme elle était la seule personne un peu
vulgaire de notre famille, elle avait soin de faire remarquer aux étrangers,
quand on parlait de Swann, qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter
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Copyright Arvensa Editionsboulevard Haussmann ou avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann
qui avait dû lui laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie.
Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour les
erautres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1 janvier lui apporter son sac
de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait du monde, de lui dire :
« Eh bien ! M. Swann, vous habitez toujours près de l’Entrepôt des vins,
pour être sûr de ne pas manquer le train quand vous prenez le chemin de
Lyon ? » Et elle regardait du coin de l’œil, par-dessus son lorgnon, les
autres visiteurs.
Mais si l’on avait dit à ma grand-mère que ce Swann qui en tant que fils
Swann était parfaitement « qualifié » pour être reçu par toute la « belle
bourgeoisie », par les notaires ou les avoués les plus estimés de Paris
(privilège qu’il semblait laisser tomber en peu en quenouille), avait, comme
en cachette, une vie toute différente ; qu’en sortant de chez nous, à Paris,
après nous avoir dit qu’il rentrait se coucher, il rebroussait chemin à peine
la rue tournée et se rendait dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent
ou associé d’agent ne contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma
tante qu’aurait pu l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être
personnellement liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait,
après avoir causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans
un empire soustrait aux yeux des mortels, et où Virgile nous le montre reçu
à bras ouverts ; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de chance de
lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos assiettes à petits fours
de Combray — d’avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel quand il se saura seul,
pénétrera dans la caverne, éblouissante de trésors insoupçonnés.
Un jour qu’il était venu nous voir à Paris, après dîner, en s’excusant
d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du cocher qu’il
avait dîné « chez une princesse », — « Oui, chez une princesse du
demimonde ! » avait répondu ma tante en haussant les épaules sans lever les
yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.
Aussi, ma grand-tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle
croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait tout naturel
qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un panier de pêches ou
de framboises de son jardin, et que de chacun de ses voyages d’Italie il
m’eût rapporté des photographies de chefs-d’œuvre.
On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin
d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour de grands
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Copyright Arvensa Editionsdîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige suffisant pour
qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour la première fois. Si la
conversation tombait sur les princes de la Maison de France : « des gens
que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni moi et nous nous en passons,
n’est-ce pas », disait ma grand-tante à Swann qui avait peut-être dans sa
poche une lettre de Twickenham ; elle lui faisait pousser le piano et
tourner les pages les soirs où la sœur de ma grand-mère chantait, ayant,
pour manier cet être ailleurs si recherché, la naïve brusquerie d’un enfant
qui joue avec un bibelot de collection sans plus de précautions qu’avec un
objet bon marché. Sans doute le Swann que connurent à la même époque
tant de clubmen était bien différent de celui que créait ma grand-tante,
quand le soir, dans le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les
deux coups hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
qu’elle savait sur la famille Swann l’obscur et incertain personnage qui se
détachait, suivi de ma grand-mère, sur un fond de ténèbres, et qu’on
reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus insignifiantes
choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué,
identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre
connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament ; notre
personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Même l’acte
si simple que nous appelons « voir une personne que nous connaissons »
est en partie un acte intellectuel. Nous remplissons l’apparence physique
de l’être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui, et
dans l’aspect total que nous nous représentons, ces notions ont
certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement
les joues, par suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se
mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était
qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils s’étaient
constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire entrer une foule
de particularités de sa vie mondaine qui étaient cause que d’autres
personnes, quand elles étaient en sa présence, voyaient les élégances
régner dans son visage et s’arrêter à son nez busqué comme à leur
frontière naturelle ; mais aussi ils avaient pu entasser dans ce visage
désaffecté de son prestige, vacant et spacieux, au fond de ces yeux
dépréciés, le vague et doux résidu — mi-mémoire, mi-oubli— des heures
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Copyright Arvensa Editionsoisives passées ensemble après nos dîners hebdomadaires, autour de la
table de jeu ou au jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard.
L’enveloppe corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que
de quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était devenu
un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter une personne
pour aller vers une autre qui en est distincte, quand, dans ma mémoire, du
Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude, je passe à ce premier
Swann — à ce premier Swann dans lequel je retrouve les erreurs
charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble moins à l’autre
qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque, comme s’il en était
de notre vie ainsi que d’un musée où tous les portraits d’un même temps
ont un air de famille, une même tonalité — à ce premier Swann rempli de
loisir, parfumé par l’odeur du grand marronnier, des paniers de framboises
et d’un brin d’estragon.
Pourtant un jour que ma grand-mère était allée demander un service à
une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause de
notre conception des castes, elle n’avait pas voulu rester en relations,
malgré une sympathie réciproque), la marquise de Villeparisis, de la célèbre
famille de Bouillon, celle-ci lui avait dit : « Je crois que vous connaissez
beaucoup M. Swann qui est un grand ami de mes neveux des Laumes ». Ma
grand-mère était revenue de sa visite enthousiasmée par la maison qui
medonnait sur des jardins et où M de Villeparisis lui conseillait de louer, et
aussi par un giletier et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et
chez qui elle était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle
avait déchirée dans l’escalier. Ma grand-mère avait trouvé ces gens parfaits,
elle déclarait que la petite était une perle et que le giletier était l’homme le
plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais vu. Car pour elle, la distinction
était quelque chose d’absolument indépendant du rang social. Elle
s’extasiait sur une réponse que le giletier lui avait faite, disant à maman :
me« Sévigné n’aurait pas mieux dit ! » et, en revanche, d’un neveu de M de
Villeparisis qu’elle avait rencontré chez elle : « Ah ! ma fille, comme il est
commun ! »
Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet, non pas de relever
mecelui-ci dans l’esprit de ma grand-tante, mais d’y abaisser M de
Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma
grandmemère, nous accordions à M de Villeparisis, lui créât un devoir de ne rien
faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait manqué en apprenant
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Copyright Arvensa Editionsl’existence de Swann, en permettant à des parents à elle de le fréquenter.
« Comment ! elle connaît Swann ? Pour une personne que tu prétendais
parente du maréchal de Mac-Mahon ! » Cette opinion de mes parents sur
les relations de Swann leur parut ensuite confirmée par son mariage avec
une femme de la pire société, presque une cocotte que, d’ailleurs, il ne
chercha jamais à présenter, continuant à venir seul chez nous, quoique de
moins en moins, mais d’après laquelle ils crurent pouvoir juger —
supposant que c’était là qu’il l’avait prise— le milieu, inconnu d’eux, qu’il
fréquentait habituellement.
Mais une fois, mon grand-père lut dans son journal que M. Swann était
un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de X...,
dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus en vue du
règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de tous les petits
faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée dans la vie privée
d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme le duc de Broglie.
Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait des gens qui les avaient
connus. Ma grand-tante au contraire interpréta cette nouvelle dans un
sens défavorable à Swann : quelqu’un qui choisissait ses fréquentations en
dehors de la caste où il était né, en dehors de sa « classe » sociale,
subissait à ses yeux un fâcheux déclassement. Il lui semblait qu’on
renonçât d’un coup au fruit de toutes les belles relations avec des gens
bien posés, qu’avaient honorablement entretenues et engrangées pour
leurs enfants les familles prévoyantes (ma grand-tante avait même cessé de
voir le fils d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et
était par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui
d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons d’écurie,
pour qui on raconte que les reines eurent parfois des bontés). Elle blâma le
projet qu’avait mon grand-père d’interroger Swann, le soir prochain où il
devait venir dîner, sur ces amis que nous lui découvrions. D’autre part les
deux sœurs de ma grand-mère, vieilles filles qui avaient sa noble nature,
mais non son esprit, déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur
beau-frère pouvait trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des
personnes d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient
incapables de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un
intérêt historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait
pas directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement
de leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin
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Copyright Arvensa Editionssemblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif, — ayant fini
par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la conversation
prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans que ces deux vieilles
demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers, —
mettait alors au repos ses organes récepteurs et leur laissait subir un
véritable commencement d’atrophie. Si alors mon grand-père avait besoin
d’attirer l’attention des deux sœurs, il fallait qu’il eût recours à ces
avertissements physiques dont usent les médecins aliénistes à l’égard de
certains maniaques de la distraction : coups frappés à plusieurs reprises sur
un verre avec la lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque
interpellation de la voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres
transportent souvent dans les rapports courants avec des gens bien
portants, soit par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le
monde un peu fou.
Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait
venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin d’Asti,
ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un tableau qui
était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots : « de la collection de M.
Charles Swann », nous dit : « Vous avez vu que Swann a « les honneurs »
du Figaro ? » — « Mais je vous ai toujours dit qu’il avait beaucoup de
goût », dit ma grand-mère. — « Naturellement toi, du moment qu’il s’agit
d’être d’un autre avis que nous », répondit ma grand-tante qui, sachant
que ma grand-mère n’était jamais du même avis qu’elle, et n’étant pas
bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours raison,
voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de ma
grand-mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de force avec
les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les sœurs de ma grand-mère
ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du Figaro, ma
grand-tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait aux autres un
avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se persuadait que c’était non
un avantage mais un mal et elle les plaignait pour ne pas avoir à les envier.
« Je crois que vous ne lui feriez pas plaisir ; moi je sais bien que cela me
serait très désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans
le journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât. » Elle ne
s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand-mère ; car
cellesci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de dissimuler sous des
périphrases ingénieuses une allusion personnelle, qu’elle passait souvent
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Copyright Arvensa Editionsinaperçue de celui même à qui elle s’adressait. Quant à ma mère, elle ne
pensait qu’à tâcher d’obtenir de mon père qu’il consentît à parler à Swann
non de sa femme, mais de sa fille qu’il adorait et à cause de laquelle,
disait-on, il avait fini par faire ce mariage. « Tu pourrais ne lui dire qu’un
mot, lui demander comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui. » Mais
mon père se fâchait : « Mais non ! tu as des idées absurdes. Ce serait
ridicule. »
Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet
d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où des
étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas dans
ma chambre. Je dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à
table, jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter ; ce
baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon lit
au moment de m’endormir, il me fallait le transporter de la salle à manger
dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et
s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu besoin
de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que je
dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir le temps et la
liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je faisais cette attention
des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser à autre chose pendant
qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand l’incertitude maladive leur
revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils l’ont
fermée. Nous étions tous au jardin quand retentirent les deux coups
hésitants de la clochette. On savait que c’était Swann ; néanmoins tout le
monde se regarda d’un air interrogateur et on envoya ma grand-mère en
reconnaissance. « Pensez à le remercier intelligiblement de son vin, vous
savez qu’il est délicieux et la caisse est énorme », recommanda mon
grandpère à ses deux belles-sœurs. « Ne commencez pas à chuchoter, dit ma
grand-tante. Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le
monde parle bas. » — « Ah ! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il
croit qu’il fera beau demain », dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot
d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu faire à
Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un peu à
l’écart. Mais je la suivis ; je ne pouvais me décider à la quitter d’un pas en
pensant que tout à l’heure il faudrait que je la laisse dans la salle à manger
et que je remonte dans ma chambre sans avoir comme les autres soirs la
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Copyright Arvensa Editionsconsolation qu’elle vînt m’embrasser. « Voyons, monsieur Swann, lui
ditelle, parlez-moi un peu de votre fille ; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des
belles œuvres comme son papa. » — « Mais venez donc vous asseoir avec
nous tous sous la véranda », dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère
fut obligée de s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une
pensée délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime
force à trouver leurs plus grandes beautés : « Nous reparlerons d’elle
quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a qu’une
maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la sienne serait
de mon avis. » Nous nous assîmes tous autour de la table de fer. J’aurais
voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je passerais ce soir seul
dans ma chambre sans pouvoir m’endormir ; je tâchais de me persuader
qu’elles n’avaient aucune importance, puisque je les aurais oubliées
demain matin, de m’attacher à des idées d’avenir qui auraient dû me
conduire comme sur un pont au-delà de l’abîme prochain qui m’effrayait.
Mais mon esprit tendu par ma préoccupation, rendu convexe comme le
regard que je dardais sur ma mère, ne se laissait pénétrer par aucune
impression étrangère. Les pensées entraient bien en lui, mais à condition
de laisser dehors tout élément de beauté ou simplement de drôlerie qui
m’eût touché ou distrait. Comme un malade grâce à un anesthésique
assiste avec une pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais
sans rien sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
d’AudiffretPasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune émotion, les
seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. À peine mon
grandpère eut-il posé à Swann une question relative à cet orateur qu’une des
sœurs de ma grand-mère aux oreilles de qui cette question résonna comme
un silence profond mais intempestif et qu’il était poli de rompre, interpella
l’autre : « Imagine-toi, Céline, que j’ai fait la connaissance d’une jeune
institutrice suédoise qui m’a donné sur les coopératives dans les pays
scandinaves des détails tout ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra
qu’elle vienne dîner ici un soir. » — « Je crois bien ! répondit sa sœur Flora,
mais je n’ai pas perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil
un vieux savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a
expliqué dans le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un
rôle. C’est tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M.
Vinteuil, je n’en savais rien ; et il est très aimable. » — « Il n’y a pas que M.
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Copyright Arvensa EditionsVinteuil qui ait des voisins aimables », s’écria ma tante Céline d’une voix
que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout en jetant sur
Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En même temps ma tante
Flora qui avait compris que cette phrase était le remerciement de Céline
pour le vin d’Asti, regardait également Swann avec un air mêlé de
congratulation et d’ironie, soit simplement pour souligner le trait d’esprit
de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût
s’empêcher de se moquer de lui parce qu’elle le croyait sur la sellette. « Je
crois qu’on pourra réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora ;
mequand on le met sur Maubant ou sur M Materna, il parle des heures
sans s’arrêter. » — « Ce doit être délicieux », soupira mon grand-père dans
l’esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis
d’inclure la possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives
suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié
de fournir celui des sœurs de ma grand-mère du petit grain de sel qu’il faut
ajouter soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie
intime de Molé ou du comte de Paris. « Tenez, dit Swann à mon
grandpère, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en a l’air avec ce
que vous me demandiez, car sur certains points les choses n’ont pas
énormément changé. Je relisais ce matin dans Saint-Simon quelque chose
qui vous aurait amusé. C’est dans le volume sur son ambassade d’Espagne ;
ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est guère qu’un journal
merveilleusement écrit, ce qui fait déjà une première différence avec les
assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et
soir. » — « Je ne suis pas de votre avis, il y a des jours où la lecture des
journaux me semble fort agréable... », interrompit ma tante Flora, pour
montrer qu’elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro.
« Quand ils parlent de choses ou de gens qui nous intéressent ! » enchérit
ma tante Céline. « Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je
reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tous les jours à
des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous
déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on
devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas,
les... Pensées de Pascal ! (il détacha ce mot d’un ton d’emphase ironique
pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le volume doré sur tranches
que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant
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Copyright Arvensa Editionspour les choses mondaines ce dédain qu’affectent certains hommes du
monde, que nous lirions que la reine de Grèce est allée à Cannes ou que la
princesse de Léon a donné un bal costumé. Comme cela la juste proportion
serait rétablie. » Mais regrettant de s’être laissé aller à parler même
légèrement de choses sérieuses : « Nous avons une bien belle conversation,
dit-il ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces
« sommets », et se tournant vers mon grand-père : « Donc Saint-Simon
raconte que Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous
savez, c’est ce Maulevrier dont il dit : « Jamais je ne vis dans cette épaisse
bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises. » — « Épaisses
ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre chose », dit vivement
Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle aussi, car le présent de vin
d’Asti s’adressait aux deux. Céline se mit à rire. Swann interloqué reprit :
« Je ne sais si ce fut ignorance ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut
donner la main à mes enfants. Je m’en aperçus assez tôt pour l’en
empêcher. » Mon grand-père s’extasiait déjà sur « ignorance ou panneau »,
llemais M Céline, chez qui le nom de Saint-Simon — un littérateur — avait
empêché l’anesthésie complète des facultés auditives, s’indignait déjà :
« Comment ? vous admirez cela ? Eh bien ! c’est du joli ! Mais qu’est-ce
que cela peut vouloir dire ; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un
autre ? Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
l’intelligence et du cœur ? Il avait une belle manière d’élever ses enfants,
votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main à tous les
honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et vous osez citer
cela ? » Et mon grand-père navré, sentant l’impossibilité, devant cette
obstruction, de chercher à faire raconter à Swann les histoires qui l’eussent
amusé, disait à voix basse à maman : « Rappelle-moi donc le vers que tu
m’as appris et qui me soulage tant dans ces moments-là. Ah ! oui :
« Seigneur, que de vertus vous nous faites haïr ! » Ah ! comme c’est
bien ! »
Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du dîner
et que, pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait pas
l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait été
dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger, pendant
qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher l’heure, de faire
d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif, tout ce que j’en pouvais
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Copyright Arvensa Editionsfaire seul, de choisir avec mon regard la place de la joue que
j’embrasserais, de préparer ma pensée pour pouvoir grâce à ce
commencement mental de baiser consacrer toute la minute que
m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres, comme un peintre
qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa palette, et
a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait
à la rigueur se passer de la présence du modèle. Mais voici qu’avant que le
dîner fût sonné mon grand-père eut la férocité inconsciente de dire : « Le
petit a l’air fatigué, il devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce
soir. » Et mon père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma
grand-mère et que ma mère la foi des traités, dit : « Oui, allons, vas te
coucher. » Je voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche
du dîner. « Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit
bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte ! » Et
il me fallut partir sans viatique ; il me fallut monter chaque marche de
l’escalier, comme dit l’expression populaire, à « contrecœur », montant
contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet escalier
détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait une odeur de
vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de
chagrin que je ressentais chaque soir, et la rendait peut-être plus cruelle
encore pour ma sensibilité parce que, sous cette forme olfactive, mon
intelligence n’en pouvait plus prendre sa part. Quand nous dormons et
qu’une rage de dents n’est encore perçue par nous que comme une jeune
fille que nous nous efforçons deux cents fois de suite de tirer de l’eau ou
que comme un vers de Molière que nous nous répétons sans arrêter, c’est
un grand soulagement de nous réveiller et que notre intelligence puisse
débarrasser l’idée de rage de dents, de tout déguisement héroïque ou
cadencé. C’est l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon
chagrin de monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment
plus rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
l’inhalation — beaucoup plus toxique que la pénétration morale — de
l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma chambre, il
fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre
tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de
nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de fer qu’on avait ajouté dans la
chambre parce que j’avais trop chaud l’été sous les courtines de reps du
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Copyright Arvensa Editionsgrand lit, j’eus un mouvement de révolte, je voulus essayer d’une ruse de
condamné. J’écrivis à ma mère en la suppliant de monter pour une chose
grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre. Mon effroi était que
Françoise, la cuisinière de ma tante qui était chargée de s’occuper de moi
quand j’étais à Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que
pour elle, faire une commission à ma mère quand il y avait du monde lui
paraîtrait aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre
une lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à l’égard
des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux,
abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou
oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois antiques qui, à côté de
prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle,
défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans
le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). Ce
code, si l’on en jugeait par l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas
vouloir faire certaines commissions que nous lui donnions, semblait avoir
prévu des complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien
dans l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village
n’avait pu les lui suggérer ; et l’on était obligé de se dire qu’il y avait en elle
un passé français très ancien, noble et mal compris, comme dans ces cités
manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu’il y eut jadis une vie de
cour, et où les ouvriers d’une usine de produits chimiques travaillent au
milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint
Théophile ou les quatre fils Aymon. Dans le cas particulier, l’article du code
à cause duquel il était peu probable que sauf le cas d’incendie Françoise
allât déranger maman en présence de M. Swann pour un aussi petit
personnage que moi, exprimait simplement le respect qu’elle professait
non seulement pour les parents — comme pour les morts, les prêtres et les
rois — mais encore pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui
m’aurait peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa
bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en parler, et
davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait au dîner avait pour
effet qu’elle refuserait d’en troubler la cérémonie. Mais pour mettre une
chance de mon côté, je n’hésitai pas à mentir et à lui dire que ce n’était
pas du tout moi qui avais voulu écrire à maman, mais que c’était maman
qui, en me quittant, m’avait recommandé de ne pas oublier de lui envoyer
une réponse relativement à un objet qu’elle m’avait prié de chercher ; et
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Copyright Arvensa Editionselle serait certainement très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je
pense que Françoise ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont
les sens étaient plus puissants que les nôtres, elle discernait
immédiatement, à des signes insaisissables pour nous, toute vérité que
nous voulions lui cacher ; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe
comme si l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner
sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code elle
devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait signifier :
« C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant pareil ! » Elle
revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était encore qu’à la glace,
qu’il était impossible au maître d’hôtel de remettre la lettre en ce moment
devant tout le monde, mais que, quand on serait aux rince-bouche, on
trouverait le moyen de la faire passer à maman. Aussitôt mon anxiété
tomba ; maintenant ce n’était plus comme tout à l’heure pour jusqu’à
demain que j’avais quitté ma mère, puisque mon petit mot allait, la
fâchant sans doute (et doublement parce que ce manège me rendrait
ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins entrer invisible et ravi dans
la même pièce qu’elle, allait lui parler de moi à l’oreille ; puisque cette salle
à manger interdite, hostile, où, il y avait un instant encore, la glace
ellemême — le « granité » — et les rince-bouche me semblaient recéler des
plaisirs malfaisants et mortellement tristes parce que maman les goûtait
loin de moi, s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré l’attention
de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je n’étais plus
séparé d’elle ; les barrières étaient tombées, un fil délicieux nous
réunissait. Et puis, ce n’était pas tout : maman allait sans doute venir !
L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait
bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but ; or, au
contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut le
tourment de longues années de sa vie, et personne aussi bien que lui
peutêtre, n’aurait pu me comprendre ; lui, cette angoisse qu’il y a à sentir l’être
qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est pas, où l’on ne peut pas le
rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait connaître, l’amour auquel elle est
en quelque sorte prédestinée, par lequel elle sera accaparée, spécialisée ;
mais quand, comme pour moi, elle est entrée en nous avant qu’il ait
encore fait son apparition dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague
et libre, sans affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le
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Copyright Arvensa Editionslendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié pour un
camarade. — Et la joie avec laquelle je fis mon premier apprentissage
quand Françoise revint me dire que ma lettre serait remise, Swann l’avait
bien connue aussi, cette joie trompeuse que nous donne quelque ami,
quelque parent de la femme que nous aimons, quand arrivant à l’hôtel ou
au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal, redoute, ou première où il
va la retrouver, cet ami nous aperçoit errant dehors, attendant
désespérément quelque occasion de communiquer avec elle. Il nous
reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande ce que nous faisons
là. Et comme nous inventons que nous avons quelque chose d’urgent à
dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien n’est plus simple, nous
fait entrer dans le vestibule et nous promet de nous l’envoyer avant cinq
minutes. Que nous l’aimons — comme en ce moment j’aimais Françoise —,
l’intermédiaire bien intentionné qui d’un mot vient de nous rendre
supportable, humaine et presque propice la fête inconcevable, infernale,
au sein de laquelle nous croyions que des tourbillons ennemis, pervers et
délicieux entraînaient loin de nous, la faisant rire de nous, celle que nous
aimons. Si nous en jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est
lui aussi un des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne
doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et
suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que par une
brèche inespérée nous y pénétrons ; voici qu’un des moments dont la
succession les aurait composées, un moment aussi réel que les autres,
même peut-être plus important pour nous, parce que notre maîtresse y est
plus mêlée, nous nous le représentons, nous le possédons, nous y
intervenons, nous l’avons créé presque : le moment où on va lui dire que
nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres moments de la fête ne
devaient pas être d’une essence bien différente de celui-là, ne devaient
rien avoir de plus délicieux et qui dût tant nous faire souffrir, puisque l’ami
bienveillant nous a dit : « Mais elle sera ravie de descendre ! Cela lui fera
beaucoup plus de plaisir de causer avec vous que de s’ennuyer là-haut. »
Hélas ! Swann en avait fait l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers
sont sans pouvoir sur une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque
dans une fête par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend
seul.
Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre
(engagé à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié
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Copyright Arvensa Editionsde lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise ces
mots : « Il n’y a pas de réponse » que depuis j’ai si souvent entendus des
concierges de « palaces » ou des valets de pied de tripots, rapporter à
quelque pauvre fille qui s’étonne : « Comment, il n’a rien dit, mais c’est
impossible ! Vous avez pourtant bien remis ma lettre. C’est bien, je vais
attendre encore. » Et — de même qu’elle assure invariablement n’avoir pas
besoin du bec supplémentaire que le concierge veut allumer pour elle, et
reste là, n’entendant plus que les rares propos sur le temps qu’il fait
échangés entre le concierge et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup, en
s’apercevant de l’heure, faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client
— ayant décliné l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester
auprès de moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai
les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je sentis
qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la fâcher, si
près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir, je m’étais barré
la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et les battements de mon
cœur de minute en minute devenaient plus douloureux parce que
j’augmentais mon agitation en me prêchant un calme qui était
l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon anxiété tomba, une
félicité m’envahit comme quand un médicament puissant commence à agir
et nous enlève une douleur : je venais de prendre la résolution de ne plus
essayer de m’endormir sans avoir revu maman, de l’embrasser coûte que
coûte, bien que ce fût avec la certitude d’être ensuite fâché pour
longtemps avec elle, quand elle remonterait se coucher. Le calme qui
résultait de mes angoisses finies me mettait dans une allégresse
extraordinaire, non moins que l’attente, la soif et la peur du danger.
J’ouvris la fenêtre sans bruit et m’assis au pied de mon lit ; je ne faisais
presque aucun mouvement afin qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors,
les choses semblaient, elles aussi, figées en une muette attention à ne pas
troubler le clair de lune, qui doublant et reculant chaque chose par
l’extension devant elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même,
avait à la fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là,
qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté
jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne bavait
pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait circonscrit. Exposés sur ce
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Copyright Arvensa Editionssilence qui n’en absorbait rien, les bruits les plus éloignés, ceux qui
devaient venir de jardins situés à l’autre bout de la ville, se percevaient
détaillés avec un tel « fini » qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain
qu’à leur pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par
l’orchestre du Conservatoire que, quoiqu’on n’en perde pas une note, on
croit les entendre cependant loin de la salle du concert, et que tous les
vieux abonnés — les sœurs de ma grand-mère aussi quand Swann leur
avait donné ses places — tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté les
progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore tourné la
rue de Trévise.
Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui
pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences les
plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu le
supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules des
fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait,
l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres
enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce que
sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin d’être plus
soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant que leur
caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion nerveuse.
Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas cette origine
qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y succomber ou même
peut-être incapable d’y résister. Mais je les reconnaissais bien à l’angoisse
qui les précédait comme à la rigueur du châtiment qui les suivait ; et je
savais que celle que je venais de commettre était de la même famille que
d’autres pour lesquelles j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment
plus grave. Quand j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment
où elle monterait se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour
lui redire bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la
maison, on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien !
dussé-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimerais encore
mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui dire
bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce
désir pour pouvoir rebrousser chemin.
J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann ; et quand
le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à la fenêtre.
Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste bonne et si M.
Page 42
Copyright Arvensa EditionsSwann avait repris de la glace au café et à la pistache. « Je l’ai trouvée bien
quelconque, dit ma mère ; je crois que la prochaine fois il faudra essayer
d’un autre parfum. » — « Je ne peux pas dire comme je trouve que Swann
change, dit ma grand-tante, il est d’un vieux ! » Ma grand-tante avait
tellement l’habitude de voir toujours en Swann un même adolescent,
qu’elle s’étonnait de le trouver tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle
continuait à lui donner. Et mes parents du reste commençaient à lui
trouver cette vieillesse anormale, excessive, honteuse et méritée des
célibataires, de tous ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas
de lendemain soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est
vide, et que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser
ensuite entre des enfants. « Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec sa
coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain monsieur
de Charlus. C’est la fable de la ville. » Ma mère fit remarquer qu’il avait
pourtant l’air bien moins triste depuis quelque temps. « Il fait aussi moins
souvent ce geste qu’il a tout à fait comme son père de s’essuyer les yeux et
de se passer la main sur le front. Moi je crois qu’au fond il n’aime plus
cette femme. » — « Mais naturellement il ne l’aime plus, répondit mon
grand-père. J’ai reçu de lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à
laquelle je me suis empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse
aucun doute sur ses sentiments, au moins d’amour, pour sa femme. Hé
bien ! vous voyez, vous ne l’avez pas remercié pour l’Asti », ajouta mon
grand-père en se tournant vers ses deux belles-sœurs. « Comment, nous ne
l’avons pas remercié ? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela
assez délicatement », répondit ma tante Flora. « Oui, tu as très bien
arrangé cela : je t’ai admirée », dit ma tante Céline. — « Mais toi, tu as été
très bien aussi. » — « Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins
aimables. » — « Comment, c’est cela que vous appelez remercier ! s’écria
mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que c’était
pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris. » — « Mais
voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié. Je ne
pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le prix du vin ! »
Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un instant ; puis mon
père dit : « Hé bien ! si tu veux, nous allons monter nous coucher. » — « Si
tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de sommeil ; ce n’est pas
cette glace au café si anodine qui a pu pourtant me tenir si éveillée ; mais
j’aperçois de la lumière dans l’office et puisque la pauvre Françoise m’a
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Copyright Arvensa Editionsattendue, je vais lui demander de dégrafer mon corsage pendant que tu
vas te déshabiller. » Et ma mère ouvrit la porte treillagée du vestibule qui
donnait sur l’escalier. Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre.
J’allai sans bruit dans le couloir ; mon cœur battait si fort que j’avais de la
peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière projetée
par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même, je m’élançai. À la
première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne comprenant pas
ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression de colère, elle ne me
disait même pas un mot, et en effet pour bien moins que cela on ne
m’adressait plus la parole pendant plusieurs jours. Si maman m’avait dit un
mot, ç’aurait été admettre qu’on pouvait me reparler et d’ailleurs cela
peut-être m’eût paru plus terrible encore, comme un signe que devant la
gravité du châtiment qui allait se préparer, le silence, la brouille, eussent
été puérils. Une parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un
domestique quand on vient de décider de le renvoyer ; le baiser qu’on
donne à un fils qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on
devait se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se déshabiller, et,
pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une voix entrecoupée par
la colère : « Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton père ne t’ait vu ainsi
attendant comme un fou ! » Mais je lui répétais : « Viens me dire bonsoir »,
terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père s’élevait déjà sur
le mur, mais aussi usant de son approche comme d’un moyen de chantage
et espérant que maman, pour éviter que mon père me trouvât encore là si
elle continuait à refuser, allait me dire : « Rentre dans ta chambre, je vais
venir. » Il était trop tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je
murmurai ces mots que personne n’entendit : « Je suis perdu ! »
Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges
octroyés par ma mère et ma grand-mère, parce qu’il ne se souciait pas des
« principes » et qu’il n’y avait pas avec lui de « Droit des gens ». Pour une
raison toute contingente, ou même sans raison, il me supprimait au
dernier moment telle promenade si habituelle, si consacrée, qu’on ne
pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce
soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me disait : « Allons, monte te
coucher, pas d’explication ! » Mais aussi, parce qu’il n’avait pas de
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Copyright Arvensa Editionsprincipes (dans le sens de ma grand-mère), il n’avait pas à proprement
parler d’intransigeance. Il me regarda un instant d’un air étonné et fâché,
puis dès que maman lui eut expliqué en quelques mots embarrassés ce qui
était arrivé, il lui dit : « Mais va donc avec lui, puisque tu disais justement
que tu n’as pas envie de dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai
besoin de rien. » — « Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que
j’aie envie ou non de dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas
habituer cet enfant... » — « Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père
en haussant les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air
désolé, cet enfant ; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux ! Quand tu
l’auras rendu malade, tu seras bien avancée ! Puisqu’il y a deux lits dans sa
chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et couche pour
cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux que
vous, je vais me coucher. »
On ne pouvait pas remercier mon père ; on l’eût agacé par ce qu’il
appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement ; il était
encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire
de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête depuis qu’il avait des
névralgies, avec le geste d’Abraham dans la gravure d’après Benozzo
Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à Sarah qu’elle a à se
départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années de cela. La muraille de
l’escalier où je vis monter le reflet de sa bougie n’existe plus depuis
longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais
devoir durer toujours, et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à
des peines et à des joies nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de
même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a
bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman : « Va
avec le petit. » La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi.
Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête
l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui
n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils
n’ont jamais cessé ; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant
davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces
cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le
jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le
silence du soir.
Maman passa cette nuit-là dans ma chambre ; au moment où je venais
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Copyright Arvensa Editionsde commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter la
maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu
d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se
manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard gardait
ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la caractérisait, et qui
tenait à ce que généralement elle résultait plutôt de convenances fortuites
que d’un plan prémédité. Peut-être même que ce que j’appelais sa
sévérité, quand il m’envoyait me coucher, méritait moins ce nom que celle
de ma mère ou de ma grand-mère, car sa nature, plus différente en
certains points de la mienne que n’était la leur, n’avait probablement pas
deviné jusqu’ici combien j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère
et ma grand-mère savaient bien ; mais elles m’aimaient assez pour ne pas
consentir à m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la
dominer afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté.
Pour mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne sais
pas s’il aurait eu ce courage : pour une fois où il venait de comprendre que
j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère : « Va donc le consoler. » Maman
resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne gâter d’aucun
remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu le droit d’espérer,
quand Françoise, comprenant qu’il se passait quelque chose
d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui me tenait la
main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda : « Mais
Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi ? » maman lui répondit :
« Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé ; préparez-moi vite le
grand lit et montez vous coucher. » Ainsi, pour la première fois, ma
tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable mais comme
un mal involontaire qu’on venait de reconnaître officiellement, comme un
état nerveux dont je n’étais pas responsable ; j’avais le soulagement de
n’avoir plus à mêler de scrupules à l’amertume de mes larmes, je pouvais
pleurer sans péché. Je n’étais pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de
Françoise de ce retour des choses humaines, qui, une heure après que
maman avait refusé de monter dans ma chambre et m’avait fait
dédaigneusement répondre que je devrais dormir, m’élevait à la dignité de
grande personne et m’avait fait atteindre tout d’un coup à une sorte de
puberté du chagrin, d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux :
je ne l’étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une
première concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une
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Copyright Arvensa Editionspremière abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi,
et que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il me
semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre elle, que
j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des chagrins, ou l’âge, à
détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison, et que cette soirée
commençait une ère, resterait comme une triste date. Si j’avais osé
maintenant, j’aurais dit à maman : « Non je ne veux pas, ne couche pas
ici. » Mais je connaissais la sagesse pratique, réaliste comme on dirait
aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature ardemment idéaliste de ma
grand-mère, et je savais que, maintenant que le mal était fait, elle aimerait
mieux m’en laisser du moins goûter le plaisir calmant et ne pas déranger
mon père. Certes, le beau visage de ma mère brillait encore de jeunesse ce
soir-là où elle me tenait si doucement les mains et cherchait à arrêter mes
larmes ; mais justement il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa
colère eût été moins triste pour moi que cette douceur nouvelle que
n’avait pas connue mon enfance ; il me semblait que je venais d’une main
impie et secrète de tracer dans son âme une première ride et d’y faire
apparaître un premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots,
et alors je vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun
attendrissement avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et
essayer de retenir une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en
étais aperçu, elle me dit en riant : « Voilà mon petit jaunet, mon petit
serin, qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela
continue. Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne
restons pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes
livres. » Mais je n’en avais pas là. « Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
je sortais déjà les livres que ta grand-mère doit te donner pour ta fête ?
Pense bien : tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain ? » J’étais
au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de livres dont je
ne pus deviner, à travers le papier qui les enveloppait, que la taille courte
et large, mais qui, sous ce premier aspect, pourtant sommaire et voilé,
éclipsaient déjà la boîte à couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an
dernier. C’était la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et
les Maîtres Sonneurs. Ma grand-mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi
les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana ; car si elle
jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
pâtisseries, elle ne pensait pas que les grands souffles du génie eussent sur
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Copyright Arvensa Editionsl’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et moins
vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large. Mais mon père
l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres qu’elle voulait me
donner, elle était retournée elle-même à Jouy-le-Vicomte chez le libraire
pour que je ne risquasse pas de ne pas avoir mon cadeau (c’était un jour
brûlant et elle était rentrée si souffrante que le médecin avait averti ma
mère de ne pas la laisser se fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les
quatre romans champêtres de George Sand. « Ma fille, disait-elle à maman,
je ne pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal
écrit. »
En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût tirer
un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les belles choses
en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que dans les
satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle avait à faire à
quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un fauteuil, des
couverts, une canne, elle les cherchait « anciens », comme si leur longue
désuétude ayant effacé leur caractère d’utilité, ils paraissaient plutôt
disposés pour nous raconter la vie des hommes d’autrefois que pour servir
aux besoins de la nôtre. Elle eût aimé que j’eusse dans ma chambre des
photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au
moment d’en faire l’emplette, et bien que la chose représentée eût une
valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop
vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la
photographie. Elle essayait de ruser et, sinon d’éliminer entièrement la
banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer, pour la plus
grande partie, de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs
« épaisseurs » d’art : au lieu de photographies de la Cathédrale de
Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait
auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et
préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par
Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par
Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus. Mais si le photographe avait
été écarté de la représentation du chef-d’œuvre ou de la nature et
remplacé par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette
interprétation même. Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand-mère
tâchait de la reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas
été gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et
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Copyright Arvensa Editionsayant encore un intérêt au-delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui
représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le
voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa
dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette manière de
comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants.
L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du Titien qui est censé avoir
pour fond la lagune, était certainement beaucoup moins exacte que celle
que m’eussent donnée de simples photographies. On ne pouvait plus faire
le compte à la maison, quand ma grand-tante voulait dresser un
réquisitoire contre ma grand-mère, des fauteuils offerts par elle à de
jeunes fiancés ou à de vieux époux, qui, à la première tentative qu’on avait
faite pour s’en servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids
d’un des destinataires. Mais ma grand-mère aurait cru mesquin de trop
s’occuper de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une
fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé. Même ce
qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était d’une façon à
laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme les vieilles
manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée, dans notre
moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement, les romans
champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête, étaient
pleins, ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en désuétude et
redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la campagne. Et ma
grand-mère les avait achetés de préférence à d’autres, comme elle eût loué
plus volontiers une propriété où il y aurait eu un pigeonnier gothique, ou
quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent sur l’esprit une heureuse
influence en lui donnant la nostalgie d’impossibles voyages dans le temps.
Maman s’assit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi à qui
sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible donnaient pour moi
une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je n’avais jamais lu
encore de vrais romans. J’avais entendu dire que George Sand était le type
du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi
quelque chose d’indéfinissable et de délicieux. Les procédés de narration
destinés à exciter la curiosité ou l’attendrissement, certaines façons de dire
qui éveillent l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit
reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples
— à moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant
beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de
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Copyright Arvensa Editionsraison d’exister qu’en soi — une émanation troublante de l’essence
particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers, ces
choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea ; elle me parut
d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je rêvassais
souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et aux lacunes
que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait, quand c’était maman
qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes les scènes d’amour. Aussi
tous les changements bizarres qui se produisent dans l’attitude respective
de la meunière et de l’enfant et qui ne trouvent leur explication que dans
les progrès d’un amour naissant me paraissaient empreints d’un profond
mystère dont je me figurais volontiers que la source devait être dans ce
nom inconnu et si doux de « Champi » qui mettait sur l’enfant, qui le
portait sans que je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et
charmante. Si ma mère était une lectrice infidèle, c’était aussi, pour les
ouvrages où elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice
admirable par le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté
et la douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non
des œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle écartait de
sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté qui eût pu faire mal à
cette mère qui avait autrefois perdu un enfant, tel rappel de fête,
d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce vieillard à son grand âge, tel
propos de ménage qui aurait paru fastidieux à ce jeune savant. De même,
quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire toujours cette bonté,
cette distinction morale que maman avait appris de ma grand-mère à tenir
pour supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les
livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute affectation qui
eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle fournissait toute la
tendresse naturelle, toute l’ample douceur qu’elles réclamaient à ces
phrases qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient
tout entières dans le registre de sa sensibilité. Elle retrouvait pour les
attaquer dans le ton qu’il faut l’accent cordial qui leur préexiste et les
dicta, mais que les mots n’indiquent pas ; grâce à lui elle amortissait au
passage toute crudité dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et
au passé défini la douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a
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Copyright Arvensa Editionsdans la tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes
pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes, dans un
rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une sorte de vie
sentimentale et continue.
Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette
nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne
pourrait se renouveler ; que le plus grand désir que j’eusse au monde,
garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de tous,
pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût être autre
chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses reprendraient et
maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses étaient calmées, je
ne les comprenais plus ; puis demain soir était encore lointain ; je me disais
que j’aurais le temps d’aviser, bien que ce temps-là ne pût m’apporter
aucun pouvoir de plus, puisqu’il s’agissait de choses qui ne dépendaient
pas de ma volonté et que seul me faisait paraître plus évitables l’intervalle
qui les séparait encore de moi.
*
* *
Page 51
Copyright Arvensa EditionsC’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan
lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que
l’embrasement d’un feu de bengale ou quelque projection électrique
éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent
plongées dans la nuit : à la base assez large, le petit salon, la salle à
manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M. Swann, l’auteur
inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m’acheminais vers la
première marche de l’escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui seul le
tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière ; et, au faîte, ma chambre à
coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l’entrée de maman ; en un
mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir
autour, se détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire
(comme celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les
représentations en province) au drame de mon déshabillage ; comme si
Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince escalier et
comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir. À vrai dire, j’aurais
pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray comprenait encore autre
chose et existait à d’autres heures. Mais comme ce que je m’en serais
rappelé m’eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire
de l’intelligence, et comme les renseignements qu’elle donne sur le passé
ne conservent rien de lui, je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste
de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi.
Mort à jamais ? C’était possible.
Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les faveurs
du premier.
Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux
que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une
bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au
jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer
près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors
elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues,
l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et
reviennent vivre avec nous.
Page 52
Copyright Arvensa EditionsIl en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à
l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché
hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la
sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne
soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions
avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas
le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un
jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais
froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de
thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya
chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui
semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de
SaintJacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la
perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du
thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant
même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir
délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait
aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres
inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me
remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas
en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent,
mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était
liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne
devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où
l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus
que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la
seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble
diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en
moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que
je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander
et retrouver intact à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement
décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver
la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se
sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le
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Copyright Arvensa Editionspays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien.
Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est
pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu,
qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa
réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le
faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la
première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté
nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore
une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va
tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite
mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais
sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à
prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se
refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide
devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette
première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace,
voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande
profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve
la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le
souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais
il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet
neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais
je ne puis distinguer la forme, lui demander comme au seul interprète
possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son
inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle
circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin
solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant
je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il
remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher
vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile,
de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé
en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de
demain qui se laissent remâcher sans peine.
Page 54
Copyright Arvensa EditionsEt tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du
petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que
ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire
bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé
dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne
m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en
ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des
pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à
d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si
longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les
formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement
sensuel sous son plissage sévère et dévot — s’étaient abolies, ou,
ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de
rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste,
après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles
mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur
et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à
attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur
leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.
Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans
le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et
dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me
rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa
chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon
donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses
derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la
maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où
j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps,
les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où
les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau
de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils
plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent
des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de
même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M.
Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et
leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui
prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.
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Copyright Arvensa EditionsÀ LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
Partie I – Combray
Liste des titres
Table des matières du titre
II
Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand
nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était qu’une église
résumant la ville, la représentant, parlant d’elle et pour elle aux lointains,
et, quand on approchait, tenant serrés autour de sa haute mante sombre,
en plein champ, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos
laineux et gris des maisons rassemblées qu’un reste de remparts du moyen
âge cernait çà et là d’un trait aussi parfaitement circulaire qu’une petite
ville dans un tableau de primitif. À l’habiter, Combray était un peu triste,
comme ses rues dont les maisons construites en pierres noirâtres du pays,
précédées de degrés extérieurs, coiffées de pignons qui rabattaient l’ombre
devant elles, étaient assez obscures pour qu’il fallût dès que le jour
commençait à tomber relever les rideaux dans les « salles » ; des rues aux
graves noms de saints (desquels plusieurs se rattachaient à l’histoire des
premiers seigneurs de Combray) : rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où
était la maison de ma tante, rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille, et
rue du Saint-Esprit sur laquelle s’ouvrait la petite porte latérale de son
jardin ; et ces rues de Combray existent dans une partie de ma mémoire si
reculée, peinte de couleurs si différentes de celles qui maintenant revêtent
pour moi le monde, qu’en vérité elles me paraissent toutes, et l’église qui
les dominait sur la Place, plus irréelles encore que les projections de la
lanterne magique ; et qu’à certains moments, il me semble que pouvoir
encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir louer une chambre rue de
l’Oiseau — à la vieille hôtellerie de l’Oiseau Flesché, des soupiraux de
laquelle montait une odeur de cuisine qui s’élève encore par moments en
moi aussi intermittente et aussi chaude — serait une entrée en contact
avec l’Au-delà plus merveilleusement surnaturelle que de faire la
connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant.
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Copyright Arvensa EditionsLa cousine de mon grand-père — ma grand-tante — chez qui nous
habitions, était la mère de cette tante Léonie qui, depuis la mort de son
mari, mon oncle Octave, n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, puis
à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne « descendait »
plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité
physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion. Son appartement
particulier donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup plus
loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré, verdoyant au milieu de la
ville, entre trois rues), et qui, unie, grisâtre, avec les trois hautes marches
de grès presque devant chaque porte, semblait comme un défilé pratiqué
par un tailleur d’images gothiques à même la pierre où il eût sculpté une
crèche ou un calvaire. Ma tante n’habitait plus effectivement que deux
chambres contiguës, restant l’après-midi dans l’une pendant qu’on aérait
l’autre. C’étaient de ces chambres de province qui — de même qu’en
certains pays des parties entières de l’air ou de la mer sont illuminées ou
parfumées par des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas —
nous enchantent des mille odeurs qu’y dégagent les vertus, la sagesse, les
habitudes, toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que
l’atmosphère y tient en suspens ; odeurs naturelles encore, certes, et
couleur du temps comme celles de la campagne voisine, mais déjà
casanières, humaines et renfermées, gelée exquise, industrieuse et limpide
de tous les fruits de l’année qui ont quitté le verger pour l’armoire ;
saisonnières, mais mobilières et domestiques, corrigeant le piquant de la
gelée blanche par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles comme
une horloge de village, flâneuses et rangées, insoucieuses et prévoyantes,
lingères, matinales, dévotes, heureuses d’une paix qui n’apporte qu’un
surcroît d’anxiété et d’un prosaïsme qui sert de grand réservoir de poésie à
celui qui la traverse sans y avoir vécu. L’air y était saturé de la fine fleur
d’un silence si nourricier, si succulent que je ne m’y avançais qu’avec une
sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la
semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement
d’arriver à Combray : avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma tante
on me faisait attendre un instant dans la première pièce où le soleil,
d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé
entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d’une odeur
de suie, en faisait comme un de ces grands « devants de four » de
campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on
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Copyright Arvensa Editionssouhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque
catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de
l’hivernage ; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en velours
frappé, toujours revêtus d’un appui-tête au crochet ; et le feu cuisant
comme une pâte les appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était
tout grumeleux et qu’avait déjà fait travailler et « lever » la fraîcheur
humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les
boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un
immense « chausson » où, à peine goûtés les arômes plus croustillants,
plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du
papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée
m’engluer dans l’odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du
couvre-lit à fleurs.
Dans la chambre voisine, j’entendais ma tante qui causait toute seule à
mi-voix. Elle ne parlait jamais qu’assez bas parce qu’elle croyait avoir dans
la tête quelque chose de cassé et de flottant qu’elle eût déplacé en parlant
trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps, même seule, sans dire
quelque chose, parce qu’elle croyait que c’était salutaire pour sa gorge et
qu’en empêchant le sang de s’y arrêter, cela rendrait moins fréquents les
étouffements et les angoisses dont elle souffrait ; puis, dans l’inertie
absolue où elle vivait, elle prêtait à ses moindres sensations une
importance extraordinaire ; elle les douait d’une motilité qui lui rendait
difficile de les garder pour elle, et à défaut de confident à qui les
communiquer, elle se les annonçait à elle-même, en un perpétuel
monologue qui était sa seule forme d’activité. Malheureusement, ayant
pris l’habitude de penser tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à
ce qu’il n’y eût personne dans la chambre voisine, et je l’entendais souvent
se dire à elle-même : « Il faut que je me rappelle bien que je n’ai pas
dormi » (car ne jamais dormir était sa grande prétention dont notre
langage à tous gardait le respect et la trace : le matin Françoise ne venait
pas « l’éveiller », mais « entrait » chez elle ; quand ma tante voulait faire
un somme dans la journée, on disait qu’elle voulait « réfléchir » ou
« reposer » ; et quand il lui arrivait de s’oublier en causant jusqu’à dire :
« ce qui m’a réveillée » ou « j’ai rêvé que », elle rougissait et se reprenait
au plus vite).
Au bout d’un moment, j’entrais l’embrasser ; Françoise faisait infuser
son thé ; ou, si ma tante se sentait agitée, elle demandait à la place sa
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Copyright Arvensa Editionstisane, et c’était moi qui étais chargé de faire tomber du sac de pharmacie
dans une assiette la quantité de tilleul qu’il fallait mettre ensuite dans
l’eau bouillante. Le desséchement des tiges les avait incurvées en un
capricieux treillage dans les entrelacs duquel s’ouvraient les fleurs pâles,
comme si un peintre les eût arrangées, les eût fait poser de la façon la plus
ornementale. Les feuilles, ayant perdu ou changé leur aspect, avaient l’air
des choses les plus disparates, d’une aile transparente de mouche, de
l’envers blanc d’une étiquette, d’un pétale de rose, mais qui eussent été
empilées, concassées ou tressées comme dans la confection d’un nid. Mille
petits détails inutiles — charmante prodigalité du pharmacien — qu’on eût
supprimés dans une préparation factice, me donnaient, comme un livre où
on s’émerveille de rencontrer le nom d’une personne de connaissance, le
plaisir de comprendre que c’était bien des tiges de vrais tilleuls, comme
ceux que je voyais avenue de la Gare, modifiées, justement parce que
c’étaient non des doubles, mais elles-mêmes et qu’elles avaient vieilli. Et
chaque caractère nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère
ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui
ne sont pas venus à terme ; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui
faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient
suspendues comme de petites roses d’or — signe, comme la lueur qui
révèle encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de la
différence entre les parties de l’arbre qui avaient été « en couleur » et
celles qui ne l’avaient pas été — me montrait que ces pétales étaient bien
ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de
printemps. Cette flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à
demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu’était la leur
maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs. Bientôt ma tante
pouvait tremper dans l’infusion bouillante dont elle savourait le goût de
feuille morte ou de fleur fanée une petite madeleine dont elle me tendait
un morceau quand il était suffisamment amolli.
D’un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de
citronnier et une table qui tenait à la fois de l’officine et du maître-autel,
où, au-dessus d’une statuette de la Vierge et d’une bouteille de
VichyCélestins, on trouvait des livres de messe et des ordonnances de
médicaments, tous ce qu’il fallait pour suivre de son lit les offices et son
régime, pour ne manquer l’heure ni de la pepsine, ni des Vêpres. De l’autre
côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du
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Copyright Arvensa Editionsmatin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la
chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait
ensuite avec Françoise.
Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait
par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et
fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses
faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes
d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, et elle me disait :
« Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer pour la messe ; et si en
bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas s’amuser trop longtemps avec
vous, qu’elle monte bientôt voir si je n’ai besoin de rien. »
Françoise, en effet, qui était depuis des années à son service et ne se
doutait pas alors qu’elle entrerait un jour tout à fait au nôtre, délaissait un
peu ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y avait eu dans mon
enfance, avant que nous allions à Combray, quand ma tante Léonie passait
encore l’hiver à Paris chez sa mère, un temps où je connaissais si peu
erFrançoise que, le 1 janvier, avant d’entrer chez ma grand-tante, ma mère
me mettait dans la main une pièce de cinq francs et me disait : « Surtout
ne te trompe pas de personne. Attends pour donner que tu m’entendes
dire : « Bonjour Françoise » ; en même temps je te toucherai légèrement le
bras. » À peine arrivions-nous dans l’obscure antichambre de ma tante que
nous apercevions dans l’ombre, sous les tuyaux d’un bonnet éblouissant,
raide et fragile comme s’il avait été de sucre filé, les remous concentriques
d’un sourire de reconnaissance anticipé. C’était Françoise, immobile et
debout dans l’encadrement de la petite porte du corridor comme une
statue de sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces
ténèbres de chapelle, on distinguait sur son visage l’amour désintéressé de
l’humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu’exaltait dans les
meilleures régions de son cœur l’espoir des étrennes. Maman me pinçait le
bras avec violence et disait d’une voix forte : « Bonjour Françoise. » À ce
signal mes doigts s’ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la
recevoir une main confuse, mais tendue. Mais depuis que nous allions à
Combray je ne connaissais personne mieux que Françoise ; nous étions ses
préférés, elle avait pour nous, au moins pendant les premières années,
avec autant de considération que pour ma tante, un goût plus vif, parce
que nous ajoutions, au prestige de faire partie de la famille (elle avait pour
les liens invisibles que noue entre les membres d’une famille la circulation
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Copyright Arvensa Editionsd’un même sang, autant de respect qu’un tragique grec), le charme de
n’être pas ses maîtres habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait,
nous plaignant de n’avoir pas encore plus beau temps, le jour de notre
arrivée, la veille de Pâques, où souvent il faisait un vent glacial, quand
maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux, si son
petit-fils était gentil, ce qu’on comptait faire de lui, s’il ressemblerait à sa
grand-mère.
Et quand il n’y avait plus de monde là, maman qui savait que Françoise
pleurait encore ses parents morts depuis des années, lui parlait d’eux avec
douceur, lui demandait mille détails sur ce qu’avait été leur vie.
Elle avait deviné que Françoise n’aimait pas son gendre et qu’il lui gâtait
le plaisir qu’elle avait à être avec sa fille, avec qui elle ne causait pas aussi
librement quand il était là. Aussi, quand Françoise allait les voir, à
quelques lieues de Combray, maman lui disait en souriant : « N’est-ce pas
Françoise, si Julien a été obligé de s’absenter et si vous avez Marguerite à
vous toute seule pour toute la journée, vous serez désolée, mais vous vous
ferez une raison ? » Et Françoise disait en riant : « Madame sait tout ;
madame est pire que les rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée
et un sourire pour se railler elle-même, ignorante, d’employer ce terme
mesavant), qu’on a fait venir pour M Octave et qui voient ce que vous avez
dans le cœur », et disparaissait, confuse qu’on s’occupât d’elle, peut-être
pour qu’on ne la vît pas pleurer ; maman était la première personne qui lui
donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses
chagrins de paysanne pouvaient présenter de l’intérêt, être un motif de
joie ou de tristesse pour une autre qu’elle-même. Ma tante se résignait à
se priver un peu d’elle pendant notre séjour, sachant combien ma mère
appréciait le service de cette bonne si intelligente et active, qui était aussi
belle dès cinq heures du matin dans sa cuisine, sous son bonnet dont le
tuyautage éclatant et fixe avait l’air d’être en biscuit, que pour aller à la
grand’messe ; qui faisait tout bien, travaillant comme un cheval, qu’elle fût
bien portante ou non, mais sans bruit, sans avoir l’air de rien faire, la seule
des bonnes de ma tante qui, quand maman demandait de l’eau chaude ou
du café noir, les apportait vraiment bouillants ; elle était un de ces
serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux qui déplaisent le plus
au premier abord à un étranger, peut-être parce qu’ils ne prennent pas la
peine de faire sa conquête et n’ont pas pour lui de prévenance, sachant
très bien qu’ils n’ont aucun besoin de lui, qu’on cesserait de le recevoir
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Copyright Arvensa Editionsplutôt que de les renvoyer ; et qui sont en revanche ceux à qui tiennent le
plus les maîtres qui ont éprouvé leur capacités réelles, et ne se soucient
pas de cet agrément superficiel, de ce bavardage servile qui fait
favorablement impression à un visiteur, mais qui recouvre souvent une
inéducable nullité.
Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents eussent tout
ce qu’il leur fallait, remontait une première fois chez ma tante pour lui
donner sa pepsine et lui demander ce qu’elle prendrait pour déjeuner, il
était bien rare qu’il ne fallût pas donner déjà son avis ou fournir des
explications sur quelque événement d’importance :
me— Françoise, imaginez-vous que M Goupil est passée plus d’un quart
d’heure en retard pour aller chercher sa sœur ; pour peu qu’elle s’attarde
sur son chemin cela ne me surprendrait point qu’elle arrive après
l’élévation.
— Hé ! il n’y aurait rien d’étonnant, répondait Françoise.
— Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu
mepasser M Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme celles
de la mère Callot ; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle les a eues.
Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes les sauces, vous
auriez pu en prendre de pareilles pour nos voyageurs.
— Il n’y aurait rien d’étonnant qu’elles viennent de chez M. le Curé,
disait Françoise.
— Ah ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en
haussant les épaules. Chez M. le Curé ! Vous savez bien qu’il ne fait
pousser que de petites méchantes asperges de rien. Je vous dis que
celleslà étaient grosses comme le bras. Pas comme le vôtre, bien sûr, mais
comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année.
— Françoise, vous n’avez pas entendu ce carillon qui m’a cassé la tête ?
— Non, madame Octave.
— Ah ! ma pauvre fille, il faut que vous l’ayez solide votre tête, vous
pouvez remercier le Bon Dieu. C’était la Maguelone qui était venue
chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec elle et ils ont
tourné par la rue de l’Oiseau. Il faut qu’il y ait quelque enfant de malade.
— Eh ! là, mon Dieu, soupirait Françoise, qui ne pouvait pas entendre
parler d’un malheur arrivé à un inconnu, même dans une partie du monde
éloignée, sans commencer à gémir.
— Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des morts ? Ah !
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Copyright Arvensa Editionsmemon Dieu, ce sera pour M Rousseau. Voilà-t-il pas que j’avais oublié
qu’elle a passé l’autre nuit. Ah ! il est temps que le Bon Dieu me rappelle,
je ne sais plus ce que j’ai fait de ma tête depuis la mort de mon pauvre
Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille.
— Mais non, madame Octave, mon temps n’est pas si cher ; celui qui l’a
fait ne nous l’a pas vendu. Je vais seulement voir si mon feu ne s’éteint
pas.
Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles ensemble au cours de
cette séance matinale, les premiers événements du jour. Mais quelquefois
ces événements revêtaient un caractère si mystérieux et si grave que ma
tante sentait qu’elle ne pourrait pas attendre le moment où Françoise
monterait, et quatre coups de sonnette formidables retentissaient dans la
maison.
— Mais, madame Octave, ce n’est pas encore l’heure de la pepsine,
disait Françoise. Est-ce que vous vous êtes senti une faiblesse ?
— Mais non, Françoise, disait ma tante, c’est-à-dire, si, vous savez bien
que maintenant les moments où je n’ai pas de faiblesse sont bien rares ;
meun jour je passerai comme M Rousseau sans avoir eu le temps de me
reconnaître ; mais ce n’est pas pour cela que je sonne. Croyez-vous pas que
meje viens de voir comme je vous vois M Goupil avec une fillette que je ne
connais point. Allez donc chercher deux sous de sel chez Camus. C’est bien
rare si Théodore ne peut pas vous dire qui c’est.
— Mais ça sera la fille de M. Pupin, disait Françoise qui préférait s’en
tenir à une explication immédiate, ayant été déjà deux fois depuis le matin
chez Camus.
— La fille de M. Pupin ! Oh ! je vous crois bien, ma pauvre Françoise !
Avec cela que je ne l’aurais pas reconnue ?
— Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la
gamine, celle qui est en pension à Jouy. Il me ressemble de l’avoir déjà vue
ce matin.
— Ah ! à moins de ça, disait ma tante. Il faudrait qu’elle soit venue pour
les fêtes. C’est cela ! Il n’y a pas besoin de chercher, elle sera venue pour
meles fêtes. Mais alors nous pourrions bien voir tout à l’heure M Sazerat
venir sonner chez sa sœur pour le déjeuner. Ce sera ça ! J’ai vu le petit de
chez Galopin qui passait avec une tarte ! Vous verrez que la tarte allait
mechez M Goupil.
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Copyright Arvensa Editionsme— Dès l’instant que M Goupil a de la visite, madame Octave, vous
n’allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour le déjeuner, car il
commence à ne plus être de bonne heure, disait Françoise qui, pressée de
redescendre s’occuper du déjeuner, n’était pas fâchée de laisser à ma tante
cette distraction en perspective.
— Oh ! pas avant midi, répondait ma tante d’un ton résigné, tout en
jetant sur la pendule un coup d’œil inquiet, mais furtif pour ne pas laisser
voir qu’elle, qui avait renoncé à tout, trouvait pourtant, à apprendre que
meM Goupil avait à déjeuner, un plaisir aussi vif, et qui se ferait
malheureusement attendre encore un peu plus d’une heure. Et encore cela
tombera pendant mon déjeuner ! ajouta-t-elle à mi-voix pour elle-même.
Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour qu’elle n’en souhaitât
pas une autre en même temps. « Vous n’oublierez pas au moins de me
donner mes œufs à la crème dans une assiette plate ? » C’étaient les seules
qui fussent ornées de sujets, et ma tante s’amusait à chaque repas à lire la
légende de celle qu’on lui servait ce jour-là. Elle mettait ses lunettes,
déchiffrait : Alibaba et quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse,
et disait en souriant : Très bien, très bien.
— Je serais bien allée chez Camus... disait Françoise en voyant que ma
tante ne l’y enverrait plus.
lle— Mais non, ce n’est plus la peine, c’est sûrement M Pupin. Ma
pauvre Françoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien.
Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle avait
sonné Françoise, car, à Combray, une personne « qu’on ne connaissait
point » était un être aussi peu croyable qu’un dieu de la mythologie, et de
fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s’était produite, dans la
rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces apparitions stupéfiantes, des
recherches bien conduites n’eussent pas fini par réduire le personnage
fabuleux aux proportions d’une « personne qu’on connaissait », soit
personnellement, soit abstraitement, dans son état civil, en tant qu’ayant
metel degré de parenté avec des gens de Combray. C’était le fils de M
Sauton qui rentrait du service, la nièce de l’abbé Perdreau qui sortait de
couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de prendre
sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait eu en les apercevant
l’émotion de croire qu’il y avait à Combray des gens qu’on ne connaissait
point simplement parce qu’on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout
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Copyright Arvensa Editionsmede suite. Et pourtant, longtemps à l’avance, M Sauton et le curé avaient
prévenu qu’ils attendaient leurs « voyageurs ». Quand le soir, je montais,
en rentrant, raconter notre promenade à ma tante, si j’avais l’imprudence
de lui dire que nous avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme que
mon grand-père ne connaissait pas : « Un homme que grand-père ne
connaissait point, s’écriait-elle. Ah ! je te crois bien ! » Néanmoins un peu
émue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le cœur net, mon grand-père
était mandé. « Qui donc est-ce que vous avez rencontré près du
PontVieux, mon oncle ? un homme que vous ne connaissiez point ? » — « Mais
mesi, répondait mon grand-père, c’était Prosper le frère du jardinier de M
Bouillebœuf. » — « Ah ! bien », disait ma tante, tranquillisée et un peu
rouge ; haussant les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait : « Aussi
il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne connaissiez
point ! » Et on me recommandait d’être plus circonspect une autre fois et
de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles irréfléchies. On connaissait
tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante
avait vu par hasard passer un chien « qu’elle ne connaissait point », elle ne
cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents
d’induction et ses heures de liberté.
me— Ce sera le chien de M Sazerat, disait Françoise, sans grande
conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ne se
« fende pas la tête ».
me— Comme si je ne connaissais pas le chien de M Sazerat ! répondait
ma tante donc l’esprit critique n’admettait pas si facilement un fait.
— Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.
— Ah ! à moins de ça.
— Il paraît que c’est une bête bien affable, ajoutait Françoise qui tenait
le renseignement de Théodore, spirituelle comme une personne, toujours
de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux.
C’est rare qu’une bête qui n’a que cet âge-là soit déjà si galante. Madame
Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser,
voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement pas éclairé, et j’ai
encore à plumer mes asperges.
— Comment, Françoise, encore des asperges ! mais c’est une vraie
maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos
Parisiens !
— Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de
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Copyright Arvensa Editionsl’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les mangeront pas avec le
dos de la cuiller.
— Mais à l’église, ils doivent y être déjà ; vous ferez bien de ne pas
perdre de temps. Allez surveiller votre déjeuner.
Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j’accompagnais mes
parents à la messe. Que je l’aimais, que je la revois bien, notre église ! Son
vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire,
était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où
il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des
paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau
bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive,
infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des
carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres
tombales, sous lesquelles la noble poussière des abbés de Combray,
enterrés là, faisait au chœur comme un pavage spirituel, n’étaient plus
elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues
douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre
équarrissure qu’ici elles avaient dépassées d’un flot blond, entraînant à la
dérive une majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du
marbre ; et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées,
contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un caprice de
plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres
d’un mot dont les autres avaient été démesurément distendues. Ses
vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait
peu, de sorte que, fît-il gris dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans
l’église ; l’un était rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage
pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais
architectural, entre ciel et terre ; (et dans le reflet oblique et bleu duquel,
parfois les jours de semaine, à midi, quand il n’y a pas d’office — à l’un de
ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec
du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque habitable comme le hall
de pierre sculptée et de verre peint, d’un hôtel de style moyen âge — on
mevoyait s’agenouiller un instant M Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin
un paquet tout ficelé de petits fours qu’elle venait de prendre chez le
pâtissier d’en face et qu’elle allait rapporter pour le déjeuner) ; dans un
autre une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un
combat, semblait avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son
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Copyright Arvensa Editionstrouble grésil comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons éclairés
par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le retable de
l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément
par une lueur du dehors prête à s’évanouir que par des couleurs attachées
à jamais à la pierre) ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur
vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante
et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en
avait un qui était un haut compartiment divisé en une centaine de petits
vitraux rectangulaires où dominait le bleu, comme un grand jeu de cartes
pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI ; mais soit qu’un rayon
eût brillé, soit que mon regard en bougeant eût promené à travers la
verrière tour à tour éteinte et rallumée un mouvant et précieux incendie,
l’instant d’après elle avait pris l’éclat changeant d’une traîne de paon, puis
elle tremblait et ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui
dégouttait du haut de la voûte sombre et rocheuse, le long des parois
humides, comme si c’était dans la nef de quelque grotte irisée de sinueux
stalactites que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien ; un
instant après les petits vitraux en losange avaient pris la transparence
profonde, l’infrangible dureté de saphirs qui eussent été juxtaposés sur
quelque immense pectoral, mais derrière lesquels on sentait, plus aimé
que toutes ces richesses, un sourire momentané de soleil ; il était aussi
reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait les pierreries que
sur le pavé de la place ou la paille du marché ; et, même à nos premiers
dimanches quand nous étions arrivés avant Pâques, il me consolait que la
terre fût encore nue et noire, en faisant épanouir, comme en un printemps
historique et qui datait des successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant
et doré de myosotis en verre.
Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther
(la tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi de
France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était amoureux)
auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un
relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au-delà du
dessin de leur contour ; le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si
grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’enlevait
vivement sur l’atmosphère refoulée ; et la verdure des arbres restée vive
dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant
« passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des
Page 67
Copyright Arvensa Editionstroncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi
effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible. Tout
cela, et plus encore les objets précieux venus à l’église de personnages qui
étaient pour moi presque des personnages de légende (la croix d’or
travaillée, disait-on, par saint Éloi et donnée par Dagobert, le tombeau des
fils de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre émaillé), à cause de
quoi je m’avançais dans l’église, quand nous gagnions nos chaises, comme
dans une vallée visitée des fées, où le paysan s’émerveille de voir dans un
rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage
surnaturel ; tout cela faisait d’elle pour moi quelque chose d’entièrement
différent du reste de la ville : un édifice occupant, si l’on peut dire, un
espace à quatre dimensions — la quatrième étant celle du Temps —
déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de
chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir, non pas seulement
quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux ;
edérobant le rude et farouche XI siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il
n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers
moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche
l’escalier du clocher, et, même là, dissimulé par les gracieuses arcades
gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus
grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se placent en souriant devant
un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu ; élevant dans le ciel au-dessus
de la Place, sa tour qui avait contemplé saint Louis et semblait le voir
encore ; et s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où,
nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée
comme la membrane d’une immense chauve-souris de pierre, Théodore et
sa sœur nous éclairaient d’une bougie le tombeau de la petite fille de
Sigebert, sur lequel une profonde valve — comme la trace d’un fossile —
avait été creusée, disait-on, « par une lampe de cristal qui, le soir du
meurtre de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des chaînes
d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle abside, et, sans que le
cristal se brisât, sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la
pierre et l’avait fait mollement céder sous elle ».
L’abside de l’église de Combray, peut-on vraiment en parler ? Elle était
si grossière, si dénuée de beauté artistique et même d’élan religieux. Du
dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle donnait était en
contre-bas, sa grossière muraille s’exhaussait d’un soubassement en
Page 68
Copyright Arvensa Editionsmoellons nullement polis, hérissés de cailloux, et qui n’avait rien de
particulièrement ecclésiastique, les verrières semblaient percées à une
hauteur excessive, et le tout avait plus l’air d’un mur de prison que
d’église. Et certes, plus tard, quand je me rappelais toutes les glorieuses
absides que j’ai vues, il ne me serait jamais venu à la pensée de rapprocher
d’elles l’abside de Combray. Seulement, un jour, au détour d’une petite rue
provinciale, j’aperçus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille
fruste et surélevée, avec des verrières percées en haut et offrant le même
aspect asymétrique que l’abside de Combray. Alors je ne me suis pas
demandé comme à Chartres ou à Reims avec quelle puissance y était
exprimé le sentiment religieux, mais je me suis involontairement écrié :
« L’Église ! »
L’église ! Familière ; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, où était sa porte nord,
mede ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de M
Loiseau, qu’elle touchait sans aucune séparation ; simple citoyenne de
Combray qui aurait pu avoir son numéro dans la rue si les rues de Combray
avaient eu des numéros, et où il semble que le facteur aurait dû s’arrêter le
mematin quand il faisait sa distribution, avant d’entrer chez M Loiseau et
en sortant de chez M. Rapin, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui
n’était pas elle une démarcation que mon esprit n’a jamais pu arriver à
mefranchir. M Loiseau avait beau avoir à sa fenêtre des fuchsias, qui
prenaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir toujours
partout tête baissée, et dont les fleurs n’avaient rien de plus pressé, quand
elles étaient assez grandes, que d’aller rafraîchir leurs joues violettes et
congestionnées contre la sombre façade de l’église, les fuchsias ne
devenaient pas sacrés pour cela pour moi ; entre les fleurs et la pierre
noircie sur laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne percevaient pas
d’intervalle, mon esprit réservait un abîme.
On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant sa
figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore ;
quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de Paris, mon
père l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant
courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Allons, prenez les
couvertures, on est arrivé. » Et dans une des plus grandes promenades que
nous faisions de Combray, il y avait un endroit où la route resserrée
débouchait tout à coup sur un immense plateau fermé à l’horizon par des
forêts déchiquetées que dépassait seul la fine pointe du clocher de
SaintPage 69
Copyright Arvensa EditionsHilaire, mais si mince, si rose, qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel
par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de
nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine. Quand
on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à
demi détruite qui, moins haute, subsistait à côté de lui, on était frappé
surtout du ton rougeâtre et sombre des pierres ; et, par un matin brumeux
d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus du violet orageux des
vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge.
Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand-mère me faisait
arrêter pour le regarder. Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les
unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale proportion dans les
distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité qu’aux visages
humains, il lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers des volées de
corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant, comme si les
vieilles pierres qui les laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues
tout d’un coup inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie,
les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours
violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber dans la
tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne
semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la
pointe d’un clocheton, comme une mouette arrêtée avec l’immobilité d’un
pêcheur à la crête d’une vague. Sans trop savoir pourquoi, ma grand-mère
trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette absence de vulgarité, de
prétention, de mesquinerie, qui lui faisait aimer et croire riches d’une
influence bienfaisante la nature quand la main de l’homme ne l’avait pas,
comme faisait le jardinier de ma grand-tante, rapetissée, et les œuvres de
génie. Et sans doute, toute partie de l’église qu’on apercevait la distinguait
de tout autre édifice par une sorte de pensée qui lui était infuse, mais
c’était dans son clocher qu’elle semblait prendre conscience d’elle-même,
affirmer une existence individuelle et responsable. C’était lui qui parlait
pour elle. Je crois surtout que, confusément, ma grand-mère trouvait au
clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, l’air
naturel et l’air distingué. Ignorante en architecture, elle disait : « Mes
enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n’est peut-être pas beau
dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s’il
jouait du piano, il ne jouerait pas sec. » Et en le regardant, en suivant des
yeux la douce tension, l’inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se
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Copyright Arvensa Editionsrapprochaient en s’élevant comme des mains jointes qui prient, elle
s’unissait si bien à l’effusion de la flèche, que son regard semblait s’élancer
avec elle ; et en même temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres
usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui, à partir du
moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par la
lumière, paraissaient tout d’un coup montées bien plus haut, lointaines,
comme un chant repris « en voix de tête » une octave au-dessus.
C’était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les occupations, à
toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur
couronnement, leur consécration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir
que sa base qui avait été recouverte d’ardoises ; mais quand, le dimanche,
je les voyais, par une chaude matinée d’été, flamboyer comme un soleil
noir, je me disais : « Mon Dieu ! neuf heures ! il faut se préparer pour aller
à la grand’messe si je veux avoir le temps d’aller embrasser tante Léonie
avant », et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la place, la
chaleur et la poussière du marché, l’ombre que faisait le store du magasin
où maman entrerait peut-être avant la messe, dans une odeur de toile
écrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui ferait montrer, en
cambrant la taille, le patron qui, tout en se préparant à fermer, venait
d’aller dans l’arrière-boutique passer sa veste du dimanche et se savonner
les mains qu’il avait l’habitude, toutes les cinq minutes, même dans les
circonstances les plus mélancoliques, de frotter l’une contre l’autre d’un air
d’entreprise, de partie fine et de réussite.
Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d’apporter une
brioche plus grosse que d’habitude parce que nos cousins avaient profité
du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, on avait devant
soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche
bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa
pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade et
pensais au moment où il faudrait tout à l’heure dire bonsoir à ma mère et
ne plus la voir, il était au contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il
avait l’air d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le
ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour lui
faire sa place et refluait sur ses bords ; et les cris des oiseaux qui
tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer encore sa
flèche et lui donner quelque chose d’ineffable.
Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église, là où on ne
Page 71
Copyright Arvensa Editionsla voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là
entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait
ainsi sans l’église. Et certes, il y en a bien d’autres qui sont plus beaux vus
de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des vignettes de clochers
dépassant les toits, qui ont un autre caractère d’art que celles que
composaient les tristes rues de Combray. Je n’oublierai jamais dans une
curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, deux charmants hôtels du
eXVIII siècle, qui me sont à beaucoup d’égards chers et vénérables et entre
lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers
la rivière, la flèche gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air
de terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une matière si différente,
si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait
pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise
sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en
tourelle et glacé d’émail. Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids
de la ville, je sais une fenêtre où on voit après un premier, un second et
même un troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une
cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles
« épreuves » qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres,
laquelle n’est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue
de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais comme
dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire
ait pu les exécuter, elle ne put mettre ce que j’avais perdu depuis
longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une chose
comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans équivalent,
aucune d’elles ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de
ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du clocher de Combray dans
les rues qui sont derrière l’église. Qu’on le vît à cinq heures, quand on allait
chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à gauche,
surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ; que
mesi, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de M Sazerat,
on suivît des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son
autre versant en sachant qu’il faudrait tourner à la deuxième rue après le
clocher ; soit qu’encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît
obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles
comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution ; ou que,
des bords de la Vivonne, l’abside musculeusement ramassée et remontée
Page 72
Copyright Arvensa Editionspar la perspective semblât jaillir de l’effort que le clocher faisait pour
lancer sa flèche au cœur du ciel ; c’était toujours à lui qu’il fallait revenir,
toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle
inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été
caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec
elle. Et aujourd’hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un
quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m’a « mis dans mon
chemin » me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi
d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet
ecclésiastique au coin d’une rue que je dois prendre, pour peu que ma
mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance
avec la figure chère et disparue, le passant, s’il se retourne pour s’assurer
que je ne m’égare pas, peut, à son étonnement, m’apercevoir qui, oublieux
de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le
clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant
au fond de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se
rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l’heure
quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin,
je tourne une rue... mais... c’est dans mon cœur...
En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui,
retenu à Paris par sa profession d’ingénieur, ne pouvait, en dehors des
grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi soir au
lundi matin. C’était un de ces hommes qui, en dehors d’une carrière
scientifique où ils ont d’ailleurs brillamment réussi, possèdent une culture
toute différente, littéraire, artistique, que leur spécialisation
professionnelle n’utilise pas et dont profite leur conversation. Plus lettrés
que bien des littérateurs (nous ne savions pas à cette époque que M.
Legrandin eût une certaine réputation comme écrivain et nous fûmes très
étonnés de voir qu’un musicien célèbre avait composé une mélodie sur des
vers de lui), doués de plus de « facilité » que bien des peintres, ils
s’imaginent que la vie qu’ils mènent n’est pas celle qui leur aurait convenu
et apportent à leurs occupations positives soit une insouciance mêlée de
fantaisie, soit une application soutenue et hautaine, méprisante, amère et
consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et fin aux
longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté, d’une
politesse raffinée, causeur comme nous n’en avions jamais entendu, il était
aux yeux de ma famille, qui le citait toujours en exemple, le type de
Page 73
Copyright Arvensa Editionsl’homme d’élite, prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate.
Ma grand-mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un
peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel qu’il
y avait dans ses cravates lavallière toujours flottantes, dans son veston
droit presque d’écolier. Elle s’étonnait aussi des tirades enflammées qu’il
entamait souvent contre l’aristocratie, la vie mondaine, le snobisme,
« certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché
pour lequel il n’y a pas de rémission. »
L’ambition mondaine était un sentiment que ma grand-mère était si
incapable de ressentir et presque de comprendre, qu’il lui paraissait bien
inutile de mettre tant d’ardeur à la flétrir. De plus, elle ne trouvait pas de
très bon goût que M. Legrandin, dont la sœur était mariée près de Balbec
avec un gentilhomme bas-normand, se livrât à des attaques aussi violentes
contre les nobles, allant jusqu’à reprocher à la Révolution de ne les avoir
pas tous guillotinés.
— Salut, amis ! nous disait-il en venant à notre rencontre. Vous êtes
heureux d’habiter beaucoup ici ; demain il faudra que je rentre à Paris,
dans ma niche.
— Oh ! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et déçu, un peu
distrait, qui lui était particulier, certes il y a dans ma maison toutes les
choses inutiles. Il n’y manque que le nécessaire, un grand morceau de ciel
comme ici. Tâchez de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de
votre vie, petit garçon, ajoutait-il en se tournant vers moi. Vous avez une
jolie âme, d’une qualité rare, une nature d’artiste, ne la laissez pas
manquer de ce qu’il lui faut.
meQuand, à notre retour, ma tante nous faisait demander si M Goupil
était arrivée en retard à la messe, nous étions incapables de la renseigner.
En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant qu’un peintre
travaillait dans l’église à copier le vitrail de Gilbert le Mauvais. Françoise,
envoyée aussitôt chez l’épicier, était revenue bredouille par la faute de
l’absence de Théodore à qui sa double profession de chantre ayant une
part de l’entretien de l’église, et de garçon épicier donnait, avec des
relations dans tous les mondes, un savoir universel.
— Ah ! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit déjà l’heure d’Eulalie.
Il n’y a vraiment qu’elle qui pourra me dire cela.
Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde qui s’était « retirée »
meaprès la mort de M de la Bretonnerie où elle avait été en place depuis
Page 74
Copyright Arvensa Editionsson enfance, et qui avait pris à côté de l’église une chambre, d’où elle
descendait tout le temps soit aux offices, soit, en dehors des offices, dire
une petite prière ou donner un coup de main à Théodore ; le reste du
temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante Léonie à qui
elle racontait ce qui s’était passé à la messe ou aux vêpres. Elle ne
dédaignait pas d’ajouter quelque casuel à la petite rente que lui servait la
famille de ses anciens maîtres en allant de temps en temps visiter le linge
du curé ou de quelque autre personnalité marquante du monde clérical de
Combray. Elle portait au-dessus d’une mante de drap noir un petit béguin
blanc, presque de religieuse, et une maladie de peau donnait à une partie
de ses joues et à son nez recourbé, les tons rose vif de la balsamine. Ses
visites étaient la grande distraction de ma tante Léonie qui ne recevait plus
guère personne d’autre, en dehors de M. le Curé. Ma tante avait peu à peu
évincé tous les autres visiteurs parce qu’ils avaient le tort à ses yeux de
rentrer tous dans l’une ou l’autre des deux catégories de gens qu’elle
détestait. Les uns, les pires et dont elle s’était débarrassée les premiers,
étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas « s’écouter » et professaient,
fût-ce négativement et en ne la manifestant que par certains silences de
désapprobation ou par certains sourires de doute, la doctrine subversive
qu’une petite promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle
gardait quatorze heures sur l’estomac deux méchantes gorgées d’eau de
Vichy !) lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines. L’autre
catégorie se composait des personnes qui avaient l’air de croire qu’elle
était plus gravement malade qu’elle ne pensait, qu’elle était aussi
gravement malade qu’elle le disait. Aussi, ceux qu’elle avait laissé monter
après quelques hésitations et sur les officieuses instances de Françoise et
qui, au cours de leur visite, avaient montré combien ils étaient indignes de
la faveur qu’on leur faisait en risquant timidement un : « Ne croyez-vous
pas que si vous vous secouiez un peu par un beau temps », ou qui, au
contraire, quand elle leur avait dit : « Je suis bien bas, bien bas, c’est la fin,
mes pauvres amis », lui avaient répondu : « Ah ! quand on n’a pas la
santé ! Mais vous pouvez durer encore comme ça », ceux-là, les uns comme
les autres, étaient sûrs de ne plus jamais être reçus. Et si Françoise
s’amusait de l’air épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait aperçu
dans la rue du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l’air de venir
chez elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait
encore bien plus, et comme d’un bon tour, des ruses toujours victorieuses
Page 75
Copyright Arvensa Editionsde ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur mine déconfite en
s’en retournant sans l’avoir vue, et, au fond, admirait sa maîtresse qu’elle
jugeait supérieure à tous ces gens puisqu’elle ne voulait pas les recevoir. En
somme, ma tante exigeait à la fois qu’on l’approuvât dans son régime,
qu’on la plaignît pour ses souffrances et qu’on la rassurât sur son avenir.
C’est à quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois en une
minute : « C’est la fin, ma pauvre Eulalie », vingt fois Eulalie répondait :
« Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame Octave,
mevous irez à cent ans, comme me disait hier encore M Sazerin. » (Une des
plus fermes croyances d’Eulalie, et que le nombre imposant des démentis
meapportés par l’expérience n’avait pas suffi à entamer, était que M
meSazerat s’appelait M Sazerin.)
— Je ne demande pas à aller à cent ans, répondait ma tante, qui
préférait ne pas voir assigner à ses jours un terme précis.
Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante
sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu régulièrement tous les
dimanches sauf empêchement inopiné, étaient pour ma tante un plaisir
dont la perspective l’entretenait ces jours-là dans un état agréable d’abord,
mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu qu’Eulalie
fût en retard. Trop prolongée, cette volupté d’attendre Eulalie tournait en
supplice, ma tante ne cessait de regarder l’heure, bâillait, se sentait des
faiblesses. Le coup de sonnette d’Eulalie, s’il arrivait tout à la fin de la
journée, quand elle ne l’espérait plus, la faisait presque se trouver mal. En
réalité, le dimanche, elle ne pensait qu’à cette visite et sitôt le déjeuner
fini, Françoise avait hâte que nous quittions la salle à manger pour qu’elle
pût monter « occuper » ma tante. Mais (surtout à partir du moment où les
beaux jours s’installaient à Combray) il y avait bien longtemps que l’heure
altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu’elle armoriait des
douze fleurons momentanés de sa couronne sonore, avait retenti autour
de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi familièrement en
sortant de l’église, quand nous étions encore assis devant les assiettes des
Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur et surtout par le repas. Car, au
fond permanent d’œufs, de côtelettes, de pommes de terre, de confitures,
de biscuits, qu’elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait —
selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les
hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si
ebien que notre menu, comme ces quatre-feuilles qu’on sculptait au XIII
Page 76
Copyright Arvensa Editionssiècle au portail des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et
des épisodes de la vie — : une barbue parce que la marchande lui en avait
garanti la fraîcheur, une dinde parce qu’elle en avait vu une belle au
marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu’elle ne
nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le
grand air creuse et qu’il avait bien le temps de descendre d’ici sept heures,
des épinards pour changer, des abricots parce que c’était encore une
rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il n’y en aurait plus, des
framboises que M. Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières
qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu’il n’en donnait plus, du
fromage à la crème que j’aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes
parce qu’elle l’avait commandé la veille, une brioche parce que c’était
notre tour de l’offrir. Quand tout cela était fini, composée expressément
pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur,
une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise,
nous était offerte, fugitive et légère comme une œuvre de circonstance où
elle avait mis tout son talent. Celui qui eût refusé d’en goûter en disant :
« J’ai fini, je n’ai plus faim », se serait immédiatement ravalé au rang de ces
goujats qui, même dans le présent qu’un artiste leur fait d’une de ses
œuvres, regardent au poids et à la matière alors que n’y valent que
l’intention et la signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat
eût témoigné de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau
au nez du compositeur.
Enfin ma mère me disait : « Voyons, ne reste pas ici indéfiniment,
monte dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d’abord
prendre l’air un instant pour ne pas lire en sortant de table. » J’allais
m’asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un fond
gothique, d’une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief
mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé
d’un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s’ouvrait par une porte de service
sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée duquel s’élevait par
deux degrés, en saillie de la maison, et comme une construction
indépendante, l’arrière-cuisine. On apercevait son dallage rouge et luisant
comme du porphyre. Elle avait moins l’air de l’antre de Françoise que d’un
petit temple de Vénus. Elle regorgeait des offrandes du crémier, du fruitier,
de la marchande de légumes, venus parfois de hameaux assez lointains
pour lui dédier les prémices de leurs champs. Et son faîte était toujours
Page 77
Copyright Arvensa Editionscouronné du roucoulement d’une colombe.
Autrefois, je ne m’attardais pas dans le bois consacré qui l’entourait,
car, avant de monter lire, j’entrais dans le petit cabinet de repos que mon
oncle Adolphe, un frère de mon grand-père, ancien militaire qui avait pris
sa retraite comme commandant, occupait au rez-de-chaussée, et qui,
même quand les fenêtres ouvertes laissaient entrer la chaleur, sinon les
rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-là, dégageait
inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et
ancien régime, qui fait rêver longuement les narines quand on pénètre
dans certains pavillons de chasse abandonnés. Mais depuis nombre
d’années je n’entrais plus dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce
dernier ne venant plus à Combray à cause d’une brouille qui était survenue
entre lui et ma famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes :
Une ou deux fois par mois, à Paris, on m’envoyait lui faire une visite,
comme il finissait de déjeuner, en simple vareuse, servi par son
domestique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc. Il se plaignait
en ronchonnant que je n’étais pas venu depuis longtemps, qu’on
l’abandonnait ; il m’offrait un massepain ou une mandarine, nous
traversions un salon dans lequel on ne s’arrêtait jamais, où on ne faisait
jamais de feu, dont les murs étaient ornés de moulures dorées, les
plafonds peints d’un bleu qui prétendait imiter le ciel et les meubles
capitonnés en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune ; puis
nous passions dans ce qu’il appelait son cabinet de « travail » aux murs
duquel étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond noir une
déesse charnue et rose conduisant un char, montée sur un globe, ou une
étoile au front, qu’on aimait sous le second Empire parce qu’on leur
trouvait un air pompéien, puis qu’on détesta, et qu’on recommence à
aimer pour une seule et même raison, malgré les autres qu’on donne, et
qui est qu’elles ont l’air second Empire. Et je restais avec mon oncle jusqu’à
ce que son valet de chambre vînt lui demander, de la part du cocher, pour
quelle heure celui-ci devait atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une
méditation qu’aurait craint de troubler d’un seul mouvement son valet de
chambre émerveillé, et dont il attendait avec curiosité le résultat, toujours
identique. Enfin, après une hésitation suprême, mon oncle prononçait
infailliblement ces mots : « Deux heures et quart », que le valet de chambre
répétait avec étonnement, mais sans discuter : « Deux heures et quart ?
bien... je vais le dire... »
Page 78
Copyright Arvensa EditionsÀ cette époque j’avais l’amour du théâtre, amour platonique, car mes
parents ne m’avaient encore jamais permis d’y aller, et je me représentais
d’une façon si peu exacte les plaisirs qu’on y goûtait que je n’étais pas
éloigné de croire que chaque spectateur regardait comme dans un
stéréoscope un décor qui n’était que pour lui, quoique semblable au
millier d’autres que regardait, chacun pour soi, le reste des spectateurs.
Tous les matins je courais jusqu’à la colonne Moriss pour voir les
spectacles qu’elle annonçait. Rien n’était plus désintéressé et plus heureux
que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce annoncée, et qui
étaient conditionnés à la fois par les images inséparables des mots qui en
composaient le titre et aussi de la couleur des affiches encore humides et
boursouflées de colle sur lesquelles il se détachait. Si ce n’est une de ces
œuvres étranges comme le Testament de César Girodot et Oedipe-Roi
lesquelles s’inscrivaient, non sur l’affiche verte de l’Opéra-Comique, mais
sur l’affiche lie de vin de la Comédie-Française, rien ne me paraissait plus
différent de l’aigrette étincelante et blanche des Diamants de la Couronne
que le satin lisse et mystérieux du Domino Noir, et, mes parents m’ayant dit
que quand j’irais pour la première fois au théâtre j’aurais à choisir entre
ces deux pièces, cherchant à approfondir successivement le titre de l’une et
le titre de l’autre, puisque c’était tout ce que je connaissais d’elles, pour
tâcher de saisir en chacun le plaisir qu’il me promettait et de le comparer à
celui que recélait l’autre, j’arrivais à me représenter avec tant de force,
d’une part une pièce éblouissante et fière, de l’autre une pièce douce et
veloutée, que j’étais aussi incapable de décider laquelle aurait ma
préférence, que si, pour le dessert, on m’avait donné à opter entre du riz à
l’Impératrice et de la crème au chocolat.
Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs
dont l’art, bien qu’il me fût encore inconnu, était la première forme, entre
toutes celles qu’il revêt, sous laquelle se laissait pressentir par moi l’Art.
Entre la manière que l’un ou l’autre avait de débiter, de nuancer une
tirade, les différences les plus minimes me semblaient avoir une
importance incalculable. Et, d’après ce que l’on m’avait dit d’eux, je les
classais par ordre de talent, dans des listes que je me récitais toute la
journée, et qui avaient fini par durcir dans mon cerveau et par le gêner de
leur inamovibilité.
Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes je
correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un
Page 79
Copyright Arvensa Editionsnouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s’il
était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien
Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait qu’après
Thiron, ou Delaunay qu’après Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin,
perdant la rigidité de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer
au deuxième rang, et l’agilité miraculeuse, la féconde animation dont se
voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du
fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé.
Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant
un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les
souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte
d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec
ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que
je pensais être peut-être une actrice laissait en moi un trouble plus
prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie.
Je classais par ordre de talent les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma,
Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or
mon oncle en connaissait beaucoup et aussi des cocottes que je ne
distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. Et si nous
n’allions le voir qu’à certains jours c’est que, les autres jours, venaient des
femmes avec lesquelles sa famille n’aurait pas pu se rencontrer, du moins à
son avis à elle, car, pour mon oncle, au contraire, sa trop grande facilité à
faire à de jolies veuves qui n’avaient peut-être jamais été mariées, à des
comtesses de nom ronflant, qui n’était sans doute qu’un nom de guerre, la
politesse de les présenter à ma grand-mère ou même à leur donner des
bijoux de famille, l’avait déjà brouillé plus d’une fois avec mon grand-père.
Souvent, à un nom d’actrice qui venait dans la conversation, j’entendais
mon père dire à ma mère, en souriant : « Une amie de ton oncle » ; et je
pensais que le stage que peut-être pendant des années des hommes
importants faisaient inutilement à la porte de telle femme qui ne
répondait pas à leurs lettres et les faisait chasser par le concierge de son
hôtel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin comme moi en le
présentant chez lui à l’actrice, inapprochable à tant d’autres, qui était pour
lui une intime amie.
Aussi — sous le prétexte qu’une leçon qui avait été déplacée tombait
maintenant si mal qu’elle m’avait empêché plusieurs fois et m’empêcherait
encore de voir mon oncle —, un jour, autre que celui qui était réservé aux
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Copyright Arvensa Editionsvisites que nous lui faisions, profitant de ce que mes parents avaient
déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu d’aller regarder la colonne
d’affiches, pour quoi on me laissait aller seul, je courus jusqu’à lui. Je
remarquai devant sa porte une voiture attelée de deux chevaux qui avaient
aux œillères un œillet rouge comme avait le cocher à sa boutonnière. De
l’escalier j’entendis un rire et une voix de femme, et dès que j’eus sonné,
un silence, puis le bruit de portes qu’on fermait. Le valet de chambre vint
ouvrir, et en me voyant parut embarrassé, me dit que mon oncle était très
occupé, ne pourrait sans doute pas me recevoir, et, tandis qu’il allait
pourtant le prévenir, la même voix que j’avais entendue disait : « Oh, si !
laisse-le entrer ; rien qu’une minute, cela m’amuserait tant. Sur la
photographie qui est sur ton bureau, il ressemble tant à sa maman, ta
nièce, dont la photographie est à côté de la sienne, n’est-ce pas ? Je
voudrais le voir rien qu’un instant, ce gosse. »
J’entendis mon oncle grommeler, se fâcher ; finalement le valet de
chambre me fit entrer.
Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d’habitude ;
mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe
de soie rose avec un grand collier de perles au cou, était assise une jeune
femme qui achevait de manger une mandarine. L’incertitude où j’étais s’il
fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir et, n’osant pas trop
tourner les yeux de son côté de peur d’avoir à lui parler, j’allai embrasser
mon oncle. Elle me regardait en souriant, mon oncle lui dit : « Mon
neveu », sans lui dire mon nom, ni me dire le sien, sans doute parce que,
depuis les difficultés qu’il avait eues avec mon grand-père, il tâchait autant
que possible d’éviter tout trait d’union entre sa famille et ce genre de
relations.
— Comme il ressemble à sa mère, dit-elle.
— Mais vous n’avez jamais vu ma nièce qu’en photographie, dit
vivement mon oncle d’un ton bourru.
— Je vous demande pardon, mon cher ami, je l’ai croisée dans l’escalier
l’année dernière quand vous avez été si malade. Il est vrai que je ne l’ai vue
que le temps d’un éclair et que votre escalier est bien noir, mais cela m’a
suffi pour l’admirer. Ce petit jeune homme a ses beaux yeux et aussi ça,
dit-elle, en traçant avec son doigt une ligne sur le bas de son front. Est-ce
que madame votre nièce porte le même nom que vous, ami ?
demanda-telle à mon oncle.
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Copyright Arvensa Editions— Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se souciait
pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom de maman
que d’en faire de près. C’est tout à fait son père et aussi ma pauvre mère.
— Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère
inclinaison de tête, et je n’ai jamais connu votre pauvre mère, mon ami.
Vous vous souvenez, c’est peu après votre grand chagrin que nous nous
sommes connus.
J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait pas
des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois dans ma famille,
notamment de la fille d’un de nos cousins chez lequel j’allais tous les ans le
premier janvier. Mieux habillée seulement, l’amie de mon oncle avait le
même regard vif et bon, elle avait l’air aussi franc et aimant. Je ne lui
trouvais rien de l’aspect théâtral que j’admirais dans les photographies
d’actrices, ni de l’expression diabolique qui eût été en rapport avec la vie
qu’elle devait mener. J’avais peine à croire que ce fût une cocotte et
surtout je n’aurais pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la
voiture à deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n’avais pas su
que mon oncle n’en connaissait que de la plus haute volée. Mais je me
demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son hôtel
et ses bijoux pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour une
personne qui avait l’air si simple et comme il faut. Et pourtant, en pensant
à ce que devait être sa vie, l’immoralité m’en troublait peut-être plus que
si elle avait été concrétisée devant moi en une apparence spéciale — d’être
ainsi invisible comme le secret de quelque roman, de quelque scandale qui
avait fait sortir de chez ses parents bourgeois et voué à tout le monde, qui
avait fait épanouir en beauté et haussé jusqu’au demi-monde et à la
notoriété, celle que ses jeux de physionomie, ses intonations de voix,
pareils à tant d’autres que je connaissais déjà, me faisaient malgré moi
considérer comme une jeune fille de bonne famille, qui n’était plus
d’aucune famille.
On était passé dans le « cabinet de travail », et mon oncle, d’un air un
peu gêné par ma présence, lui offrit des cigarettes.
— Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituée à celles que le
grand-duc m’envoie. Je lui ai dit que vous en étiez jaloux. Et elle tira d’un
étui des cigarettes couvertes d’inscriptions étrangères et dorées. « Mais si,
reprit-elle tout d’un coup, je dois avoir rencontré chez vous le père de ce
jeune homme. N’est-ce pas votre neveu ? Comment ai-je pu l’oublier ? Il a
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Copyright Arvensa Editionsété tellement bon, tellement exquis pour moi », dit-elle d’un air modeste
et sensible. Mais en pensant à ce qu’avait pu être l’accueil rude, qu’elle
disait avoir trouvé exquis, de mon père, moi qui connaissais sa réserve et
sa froideur, j’étais gêné, comme par une indélicatesse qu’il aurait commise,
de cette inégalité entre la reconnaissance excessive qui lui était accordée et
son amabilité insuffisante. Il m’a semblé plus tard que c’était un des côtés
touchants du rôle de ces femmes oisives et studieuses, qu’elles consacrent
leur générosité, leur talent, un rêve disponible de beauté sentimentale —
car, comme les artistes, elles ne le réalisent pas, ne le font pas entrer dans
le cadre de l’existence commune — et un or qui leur coûte peu, à enrichir
d’un sertissage précieux et fin la vie fruste et mal dégrossie des hommes.
Comme celle-ci, dans le fumoir où mon oncle était en vareuse pour la
recevoir, répandait son corps si doux, sa robe de soie rose, ses perles,
l’élégance qui émane de l’amitié d’un grand-duc, de même elle avait pris
quelque propos insignifiant de mon père, elle l’avait travaillé avec
délicatesse, lui avait donné un tour, une appellation précieuse et y
enchâssant un de ses regards d’une si belle eau, nuancé d’humilité et de
gratitude, elle le rendait changé en un bijou artiste, en quelque chose de
« tout à fait exquis ».
— Allons, voyons, il est l’heure que tu t’en ailles, me dit mon oncle.
Je me levai, j’avais une envie irrésistible de baiser la main de la dame en
rose, mais il me semblait que c’eût été quelque chose d’audacieux comme
un enlèvement. Mon cœur battait tandis que je me disais : « Faut-il le faire,
faut-il ne pas le faire », puis je cessai de me demander ce qu’il fallait faire
pour pouvoir faire quelque chose. Et d’un geste aveugle et insensé,
dépouillé de toutes les raisons que je trouvais il y avait un moment en sa
faveur, je portai à mes lèvres la main qu’elle me tendait.
— Comme il est gentil ! il est déjà galant, il a un petit œil pour les
femmes : il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman, ajouta-t-elle
en serrant les dents pour donner à la phrase un accent légèrement
britannique. Est-ce qu’il ne pourrait pas venir une fois prendre a cup of tea,
comme disent nos voisins les Anglais ; il n’aurait qu’à m’envoyer un
« bleu » le matin.
Je ne savais pas ce que c’était qu’un « bleu ». Je ne comprenais pas la
moitié des mots que disait la dame, mais la crainte que n’y fut cachée
quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre,
m’empêchait de cesser de les écouter avec attention, et j’en éprouvais une
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Copyright Arvensa Editionsgrande fatigue.
— Mais non, c’est impossible, dit mon oncle, en haussant les épaules, il
est très tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix à son cours, ajouta-t-il,
à voix basse pour que je n’entende pas ce mensonge et que je n’y
contredise pas. Qui sait ? ce sera peut-être un petit Victor Hugo, une
espèce de Vaulabelle, vous savez.
— J’adore les artistes, répondit la dame en rose, il n’y a qu’eux qui
comprennent les femmes... Qu’eux et les êtres d’élite comme vous. Excusez
mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle ? Est-ce les volumes dorés qu’il y a
dans la petite bibliothèque vitrée de votre boudoir ? Vous savez que vous
m’avez promis de me les prêter, j’en aurai grand soin.
Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me
conduisit jusqu’à l’antichambre. Éperdu d’amour pour la dame en rose, je
couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil oncle, et
tandis qu’avec assez d’embarras il me laissait entendre sans oser me le dire
ouvertement qu’il aimerait autant que je ne parlasse pas de cette visite à
mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux, que le souvenir de sa bonté
était en moi si fort que je trouverais bien un jour le moyen de lui
témoigner ma reconnaissance. Il était si fort en effet que deux heures plus
tard, après quelques phrases mystérieuses et qui ne me parurent pas
donner à mes parents une idée assez nette de la nouvelle importance dont
j’étais doué, je trouvai plus explicite de leur raconter dans les moindres
détails la visite que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer
d’ennuis à mon oncle. Comment l’aurais-je cru, puisque je ne le désirais
pas. Et je ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans
une visite où je n’en trouvais pas. N’arrive-t-il pas tous les jours qu’un ami
nous demande de ne pas manquer de l’excuser auprès d’une femme à qui
il a été empêché d’écrire, et que nous négligions de le faire, jugeant que
cette personne ne peut pas attacher d’importance à un silence qui n’en a
pas pour nous. Je m’imaginais, comme tout le monde, que le cerveau des
autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction
spécifique sur ce qu’on y introduisait ; et je ne doutais pas qu’en déposant
dans celui de mes parents la nouvelle de la connaissance que mon oncle
m’avait fait faire, je ne leur transmisse en même temps comme je le
souhaitais le jugement bienveillant que je portais sur cette présentation.
Mes parents malheureusement s’en remirent à des principes entièrement
différents de ceux que je leur suggérais d’adopter, quand ils voulurent
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Copyright Arvensa Editionsapprécier l’action de mon oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec
lui des explications violentes ; j’en fus indirectement informé. Quelques
jours après, croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte,
je ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j’aurais voulu lui
exprimer. À côté de leur immensité, je trouvai qu’un coup de chapeau
serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je ne me croyais
pas tenu envers lui à plus qu’à une banale politesse. Je résolus de
m’abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête. Mon oncle pensa
que je suivais en cela des ordres de mes parents, il ne le leur pardonna pas,
et il est mort bien des années après sans qu’aucun de nous l’ait jamais
revu.
Aussi je n’entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé de
mon oncle Adolphe, et, après m’être attardé aux abords de
l’arrièrecuisine, quand Françoise, apparaissant sur le parvis, me disait : « Je vais
laisser ma fille de cuisine servir le café et monter l’eau chaude, il faut que
meje me sauve chez M Octave », je me décidais à rentrer et montais
directement lire chez moi. La fille de cuisine était une personne morale,
une institution permanente à qui des attributions invariables assuraient
une sorte de continuité et d’identité, à travers la succession des formes
passagères en lesquelles elle s’incarnait, car nous n’eûmes jamais la même
deux ans de suite. L’année où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de
cuisine habituellement chargée de les « plumer » était une pauvre créature
maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous
arrivâmes à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui laissât faire
tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement
devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on
devinait sous ses amples sarraus la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient
les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto
dont M. Swann m’avait donné des photographies. C’est lui-même qui nous
l’avait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille
de cuisine, il nous disait : « Comment va la Charité de Giotto ? » D’ailleurs
elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu’à la figure,
jusqu’aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez
à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les
vertus sont personnifiées à l’Arena. Et je me rends compte maintenant que
ces Vertus et ces Vices de Padoue lui ressemblaient encore d’une autre
manière. De même que l’image de cette fille était accrue par le symbole
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Copyright Arvensa Editionsajouté qu’elle portait devant son ventre, sans avoir l’air d’en comprendre
le sens, sans que rien dans son visage en traduisît la beauté et l’esprit,
comme un simple et pesant fardeau, de même c’est sans paraître s’en
douter que la puissante ménagère qui est représentée à l’Arena
audessous du nom « Caritas » et dont la reproduction était accrochée au mur
de ma salle d’études, à Combray, incarne cette vertu, c’est sans qu’aucune
pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage
énergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule aux
pieds les trésors de la terre, mais absolument comme si elle piétinait des
raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme elle aurait monté sur des
sacs pour se hausser ; et elle tend à Dieu son cœur enflammé, disons
mieux, elle le lui « passe », comme une cuisinière passe un tire-bouchon
par le soupirail de son sous-sol à quelqu’un qui le lui demande à la fenêtre
du rez-de-chaussée. L’Envie, elle, aurait eu davantage une certaine
expression d’envie. Mais dans cette fresque-là encore, le symbole tient tant
de place et est représenté comme si réel, le serpent qui siffle aux lèvres de
l’Envie est si gros, il lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte,
que les muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir,
comme ceux d’un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que
l’attention de l’Envie — et la nôtre du même coup — tout entière
concentrée sur l’action de ses lèvres, n’a guère de temps à donner à
d’envieuses pensées.
Malgré toute l’admiration que M. Swann professait pour ces figures de
Giotto, je n’eus longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle
d’études, où on avait accroché les copies qu’il m’en avait rapportées, cette
Charité sans charité, cette Envie qui avait l’air d’une planche illustrant
seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la
luette par une tumeur de la langue ou par l’introduction de l’instrument de
l’opérateur, une Justice, dont le visage grisâtre et mesquinement régulier
était celui-là même qui, à Combray, caractérisait certaines jolies
bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la messe et dont plusieurs
étaient enrôlées d’avance dans les milices de réserve de l’Injustice. Mais
plus tard j’ai compris que l’étrangeté saisissante, la beauté spéciale de ces
fresques tenait à la grande place que le symbole y occupait, et que le fait
qu’il fût représenté non comme un symbole puisque la pensée symbolisée
n’était pas exprimée, mais comme réel, comme effectivement subi ou
matériellement manié, donnait à la signification de l’œuvre quelque chose
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Copyright Arvensa Editionsde plus littéral et de plus précis, à son enseignement quelque chose de
plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre fille de cuisine, elle aussi,
l’attention n’était-elle pas sans cesse ramenée à son ventre par le poids qui
le tirait ; et de même encore, bien souvent la pensée des agonisants est
tournée vers le côté effectif, douloureux, obscur, viscéral, vers cet envers
de la mort qui est précisément le côté qu’elle leur présente, qu’elle leur
fait rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus à un fardeau qui les
écrase, à une difficulté de respirer, à un besoin de boire, qu’à ce que nous
appelons l’idée de la mort.
Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien de la
réalité puisqu’ils m’apparaissaient comme aussi vivants que la servante
enceinte, et qu’elle-même ne me semblait pas beaucoup moins
allégorique. Et peut-être cette non-participation (du moins apparente) de
l’âme d’un être à la vertu qui agit par lui a aussi en dehors de sa valeur
esthétique une réalité sinon psychologique, au moins, comme on dit,
physiognomonique. Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer, au
cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment
saintes de la charité active, elles avaient généralement un air allègre,
positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit
aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance
humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le
visage antipathique et sublime de la vraie bonté.
Pendant que la fille de cuisine — faisant briller involontairement la
supériorité de Françoise, comme l’Erreur, par le contraste, rend plus
éclatant le triomphe de la Vérité — servait du café qui, selon maman,
n’était que de l’eau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de l’eau
chaude qui était à peine tiède, je m’étais étendu sur mon lit, un livre à la
main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa fraîcheur
transparente et fragile contre le soleil de l’après-midi derrière ses volets
presque clos où un reflet de jour avait pourtant trouvé moyen de faire
passer ses ailes jaunes, et restait immobile entre le bois et le vitrage, dans
un coin, comme un papillon posé. Il faisait à peine assez clair pour lire, et
la sensation de la splendeur de la lumière ne m’était donnée que par les
coups frappés dans la rue de la Cure par Camus (averti par Françoise que
ma tante ne « reposait pas » et qu’on pouvait faire du bruit) contre des
caisses poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l’atmosphère sonore,
spéciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres
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Copyright Arvensa Editionsécarlates ; et aussi par les mouches qui exécutaient devant moi, dans leur
petit concert, comme la musique de chambre de l’été : elle ne l’évoque pas
à la façon d’un air de musique humaine, qui, entendu par hasard à la belle
saison, vous la rappelle ensuite ; elle est unie à l’été par un lien plus
nécessaire : née des beaux jours, ne renaissant qu’avec eux, contenant un
peu de leur essence, elle n’en réveille pas seulement l’image dans notre
mémoire, elle en certifie le retour, la présence effective, ambiante,
immédiatement accessible.
Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue ce
que l’ombre est au rayon, c’est-à-dire aussi lumineuse que lui et offrait à
mon imagination le spectacle total de l’été dont mes sens, si j’avais été en
promenade, n’auraient pu jouir que par morceaux ; et ainsi elle s’accordait
bien à mon repos qui (grâce aux aventures racontées par mes livres et qui
venaient l’émouvoir) supportait pareil au repos d’une main immobile au
milieu d’une eau courante, le choc et l’animation d’un torrent d’activité.
Mais ma grand-mère, même si le temps trop chaud s’était gâté, si un
orage ou seulement un grain était survenu, venait me supplier de sortir. Et
ne voulant pas renoncer à ma lecture, j’allais du moins la continuer au
jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en sparterie et en toile
au fond de laquelle j’étais assis et me croyais caché aux yeux des
personnes qui pourraient venir faire visite à mes parents.
Et ma pensée n’était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de
laquelle je sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce qui se
passait au dehors ? Quand je voyais un objet extérieur, la conscience que je
le voyais restait entre moi et lui, le bordait d’un mince liseré spirituel qui
m’empêchait de jamais toucher directement sa matière ; elle se volatilisait
en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps
incandescent qu’on approche d’un objet mouillé ne touche pas son
humidité parce qu’il se fait toujours précéder d’une zone d’évaporation.
Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais,
déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les
plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure
de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait
d’abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui
gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la
beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que
fût ce livre. Car, même si je l’avais acheté à Combray, en l’apercevant
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Copyright Arvensa Editionsdevant l’épicerie Borange, trop distante de la maison pour que Françoise
pût s’y fournir comme chez Camus, mais mieux achalandée comme
papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans la mosaïque des
brochures et des livraisons qui revêtaient les deux vantaux de sa porte plus
mystérieuse, plus semée de pensées qu’une porte de cathédrale, c’est que
je l’avais reconnu pour m’avoir été cité comme un ouvrage remarquable
par le professeur ou le camarade qui me paraissait à cette époque détenir
le secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi
incompréhensibles, dont la connaissance était le but vague mais
permanent de ma pensée.
Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait
d’incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de la
vérité, venaient les émotions que me donnait l’action à laquelle je prenais
part, car ces après-midi-là étaient plus remplis d’événements dramatiques
que ne l’est souvent toute une vie. C’était les événements qui survenaient
dans le livre que je lisais ; il est vrai que les personnages qu’ils affectaient
n’étaient pas « réels », comme disait Françoise. Mais tous les sentiments
que nous font éprouver la joie ou l’infortune d’un personnage réel ne se
produisent en nous que par l’intermédiaire d’une image de cette joie ou de
cette infortune ; l’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre
que dans l’appareil de nos émotions, l’image étant le seul élément
essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et
simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif. Un
être réel, si profondément que nous sympathisions avec lui, pour une
grande part est perçu par nos sens, c’est-à-dire nous reste opaque, offre un
poids mort que notre sensibilité ne peut soulever. Qu’un malheur le
frappe, ce n’est qu’en une petite partie de la notion totale que nous avons
de lui que nous pourrons en être émus ; bien plus, ce n’est qu’en une
partie de la notion totale qu’il a de soi qu’il pourra l’être lui-même. La
trouvaille du romancier a été d’avoir l’idée de remplacer ces parties
impénétrables à l’âme par une quantité égale de parties immatérielles,
c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler. Qu’importe dès lors que les
actions, les émotions de ces êtres d’un nouveau genre nous apparaissent
comme vraies, puisque nous les avons faites nôtres, puisque c’est en nous
qu’elles se produisent, qu’elles tiennent sous leur dépendance, tandis que
nous tournons fiévreusement les pages du livre, la rapidité de notre
respiration et l’intensité de notre regard. Et une fois que le romancier nous
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Copyright Arvensa Editionsa mis dans cet état, où comme dans tous les états purement intérieurs
toute émotion est décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un
rêve mais d’un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont
le souvenir durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant
une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous
mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus
intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle
ils se produisent nous en ôte la perception ; (ainsi notre cœur change, dans
la vie, et c’est la pire douleur ; mais nous ne la connaissons que dans la
lecture, en imagination : dans la réalité il change, comme certains
phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que, si nous
pouvons constater successivement chacun de ses états différents, en
revanche, la sensation même du changement nous soit épargnée).
Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait
ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait l’action et
qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que l’autre, que
celui que j’avais sous les yeux quand je les levais du livre. C’est ainsi que
pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai eu, à cause
du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où
je verrais beaucoup de scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux
de bois pourrissaient sous des touffes de cresson : non loin montaient le
long de murs bas des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et comme le
rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours présent à ma pensée,
ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux courantes ; et
quelle que fût la femme que j’évoquais, des grappes de fleurs violettes et
rougeâtres s’élevaient aussitôt de chaque côté d’elle comme des couleurs
complémentaires.
Ce n’était pas seulement parce qu’une image dont nous rêvons reste
toujours marquée, s’embellit et bénéficie du reflet des couleurs étrangères
qui par hasard l’entourent dans notre rêverie ; car ces paysages des livres
que je lisais n’étaient pas pour moi que des paysages plus vivement
représentés à mon imagination que ceux que Combray mettait sous mes
yeux, mais qui eussent été analogues. Par le choix qu’en avait fait l’auteur,
par la foi avec laquelle ma pensée allait au-devant de sa parole comme
d’une révélation, ils me semblaient être — impression que ne me donnait
guère le pays où je me trouvais, et surtout notre jardin, produit sans
prestige de la correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grand-mère
Page 90
Copyright Arvensa Editions— une part véritable de la Nature elle-même, digne d’être étudiée et
approfondie.
Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller visiter
la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas inestimable dans la
conquête de la vérité. Car si on a la sensation d’être toujours entouré de
son âme, ce n’est pas comme d’une prison immobile : plutôt on est comme
emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre
à l’extérieur, avec une sorte de découragement, entendant toujours autour
de soi cette sonorité identique qui n’est pas écho du dehors, mais
retentissement d’une vibration interne. On cherche à retrouver dans les
choses, devenues par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur
elles ; on est déçu en constatant qu’elles semblent dépourvues dans la
nature, du charme qu’elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de
certaines idées ; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en
habileté, en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien
qu’ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais.
Aussi, si j’imaginais toujours autour de la femme que j’aimais les lieux que
je désirais le plus alors, si j’eusse voulu que ce fût elle qui me les fît visiter,
qui m’ouvrît l’accès d’un monde inconnu, ce n’était pas par le hasard d’une
simple association de pensée ; non, c’est que mes rêves de voyage et
d’amour n’étaient que des moments — que je sépare artificiellement
aujourd’hui comme si je pratiquais des sections à des hauteurs différentes
d’un jet d’eau irisé et en apparence immobile — dans un même et
infléchissable jaillissement de toutes les forces de ma vie.
Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états
simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à
l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d’un autre genre,
celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être
dérangé par une visite : et, quand une heure sonnait au clocher de
SaintHilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l’après-midi était
déjà consommé, jusqu’à ce que j’entendisse le dernier coup qui me
permettait de faire le total et après lequel, le long silence qui le suivait
semblait faire commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m’était
encore concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui
me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la suite
de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c’était quelques
instants seulement auparavant que la précédente avait sonné ; la plus
Page 91
Copyright Arvensa Editionsrécente venait s’inscrire tout près de l’autre dans le ciel et je ne pouvais
croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit arc bleu qui était
compris entre leurs deux marques d’or. Quelquefois même cette heure
prématurée sonnait deux coups de plus que la dernière ; il y en avait donc
une que je n’avais pas entendue, quelque chose qui avait eu lieu n’avait
pas eu lieu pour moi ; l’intérêt de la lecture, magique comme un profond
sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la
cloche d’or sur la surface azurée du silence. Beaux après-midi du dimanche
sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des
incidents médiocres de mon existence personnelle que j’y avais remplacés
par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé
d’eaux vives, vous m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et
vous la contenez en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose —
tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour
— dans le cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages,
de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.
Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi, par
la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur son
passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et criant :
« Les voilà, les voilà ! » pour que Françoise et moi nous accourions et ne
manquions rien du spectacle. C’était les jours où, pour des manœuvres de
garnison, la troupe traversait Combray, prenant généralement la rue
Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques assis en rang sur des
chaises en dehors de la grille regardaient les promeneurs dominicaux de
Combray et se faisaient voir d’eux, la fille du jardinier, par la fente que
laissaient entre elles deux maisons lointaines de l’avenue de la Gare, avait
aperçu l’éclat des casques. Les domestiques avaient rentré précipitamment
leurs chaises, car quand les cuirassiers défilaient rue Sainte-Hildegarde, ils
en remplissaient toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les
maisons, couvrant les trottoirs submergés comme des berges qui offrent un
lit trop étroit à un torrent déchaîné.
— Pauvres enfants, disait Françoise à peine arrivée à la grille et déjà en
larmes ; pauvre jeunesse qui sera fauchée comme un pré ; rien que d’y
penser j’en suis choquée, ajoutait-elle en mettant la main sur son cœur, là
où elle avait reçu ce choc.
— C’est beau, n’est-ce pas, madame Françoise, de voir des jeunes gens
qui ne tiennent pas à la vie ? disait le jardinier pour la faire « monter ».
Page 92
Copyright Arvensa EditionsIl n’avait pas parlé en vain :
— De ne pas tenir à la vie ? Mais à quoi donc qu’il faut tenir, si ce n’est
pas à la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais deux fois.
Hélas ! mon Dieu ! C’est pourtant vrai qu’ils n’y tiennent pas ! Je les ai vus
en 70 ; ils n’ont plus peur de la mort, dans ces misérables guerres ; c’est ni
plus ni moins des fous ; et puis ils ne valent plus la corde pour les pendre,
ce n’est pas des hommes, c’est des lions. (Pour Françoise la comparaison
d’un homme à un lion, qu’elle prononçait li-on, n’avait rien de flatteur.)
La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu’on pût voir venir
de loin, et c’était par cette fente entre les deux maisons de l’avenue de la
gare qu’on apercevait toujours de nouveaux casques courant et brillant au
soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s’il y en avait encore beaucoup à
passer, et il avait soif, car le soleil tapait. Alors tout d’un coup sa fille
s’élançait comme d’une place assiégée, faisait une sortie, atteignait l’angle
de la rue, et après avoir bravé cent fois la mort, venait nous rapporter, avec
une carafe de coco, la nouvelle qu’ils étaient bien un mille qui venaient
sans arrêter du côté de Thiberzy et de Méséglise. Françoise et le jardinier,
réconciliés, discutaient sur la conduite à tenir en cas de guerre :
— Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vaudrait
mieux, parce que quand on la déclare il n’y a que ceux qui veulent partir
qui y vont.
— Ah ! oui, au moins je comprends cela, c’est plus franc.
Le jardinier croyait qu’à la déclaration de guerre on arrêtait tous les
chemins de fer.
— Pardi, pour pas qu’on se sauve, disait Françoise.
Et le jardinier : « Ah ! ils sont malins », car il n’admettait pas que la
guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que l’État essayait de jouer
au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n’est pas une seule
personne qui n’eût filé.
Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon
livre, les domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder tomber la
poussière et l’émotion qu’avaient soulevées les soldats. Longtemps après
que l’accalmie était venue, un flot inaccoutumé de promeneurs noircissait
encore les rues de Combray. Et devant chaque maison, même celles où ce
n’était pas l’habitude, les domestiques ou même les maîtres, assis et
regardant, festonnaient le seuil d’un liséré capricieux et sombre comme
celui des algues et des coquilles dont une forte marée laisse le crêpe et la
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Copyright Arvensa Editionsbroderie au rivage, après qu’elle s’est éloignée.
Sauf ces jours-là, je pouvais d’habitude, au contraire, lire tranquille.
Mais l’interruption et le commentaire qui furent apportés une fois par une
visite de Swann à la lecture que j’étais en train de faire du livre d’un auteur
tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette conséquence que, pour
longtemps, ce ne fut plus sur un mur décoré de fleurs violettes en
quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le portail d’une cathédrale
gothique, que se détacha désormais l’image d’une des femmes dont je
rêvais.
J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes
camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une grande admiration,
Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit d’Octobre, il
avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette et m’avait dit :
« Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur de Musset. C’est un
coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute. Je dois confesser,
d’ailleurs, que lui et même le nommé Racine, ont fait chacun dans leur vie
un vers assez bien rythmé, et qui a pour lui, ce qui est selon moi le mérite
suprême, de ne signifier absolument rien. C’est : « La blanche Oloossone et
la blanche Camire » et « La fille de Minos et de Pasiphaé ». Ils m’ont été
signalés à la décharge de ces deux malandrins par un article de mon très
cher maître, le père Lecomte, agréable aux Dieux immortels. À propos voici
un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment qui est recommandé,
paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on dit, l’auteur, le
sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils ; et bien qu’il fasse preuve,
des fois, de mansuétudes assez mal explicables, sa parole est pour moi
oracle delphique. Lis donc ces proses lyriques, et si le gigantesque
assembleur de rythmes qui a écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit
vrai, par Apollon tu goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de
l’Olympos. » C’est sur un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de
l’appeler « cher maître » et qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité
nous prenions un certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge
où on croit qu’on crée ce qu’on nomme.
Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui
demandant des explications, le trouble où il m’avait jeté quand il m’avait
dit que les beaux vers (à moi qui n’attendais d’eux rien moins que la
révélation de la vérité) étaient d’autant plus beaux qu’ils ne signifiaient
rien du tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la maison. Il y avait
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Copyright Arvensa Editionsd’abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est vrai, prétendait que
chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus qu’avec les
autres et que je l’amenais chez nous, c’était toujours un juif, ce qui ne lui
eût pas déplu en principe — même son ami Swann était d’origine juive —
s’il n’avait trouvé que ce n’était pas d’habitude parmi les meilleurs que je
le choisissais. Aussi quand j’amenais un nouvel ami, il était bien rare qu’il
ne fredonnât pas : « Ô Dieu de nos Pères » de la Juive ou bien « Israël romps
ta chaîne », ne chantant que l’air naturellement (Ti la lam ta lam, talim),
mais j’avais peur que mon camarade ne le connût et ne rétablît les paroles.
Avant de les avoir vus, rien qu’en entendant leur nom qui, bien
souvent, n’avait rien de particulièrement israélite, il devinait non
seulement l’origine juive de ceux de mes amis qui l’étaient en effet, mais
même ce qu’il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille.
— Et comment s’appelle-t-il ton ami qui vient ce soir ?
— Dumont, grand-père.
— Dumont ! Oh ! je me méfie.
Et il chantait :
« Archers, faites bonne garde !
Veillez sans trêve et sans bruit ; »
Et après nous avoir posé adroitement quelques questions plus précises,
il s’écriait : « À la garde ! À la garde ! » ou, si c’était le patient lui-même
déjà arrivé qu’il avait forcé à son insu, par un interrogatoire dissimulé, à
confesser ses origines, alors, pour nous montrer qu’il n’avait plus aucun
doute, il se contentait de nous regarder en fredonnant imperceptiblement :
« De ce timide Israëlite
Quoi ! vous guidez ici les pas ! »
ou :
« Champs paternels, Hébron, douce vallée. »
ou encore :
« Oui, je suis de la race élue. »
Ces petites manies de mon grand-père n’impliquaient aucun sentiment
malveillant à l’endroit de mes camarades. Mais Bloch avait déplu à mes
parents pour d’autres raisons. Il avait commencé par agacer mon père qui,
le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt :
Page 95
Copyright Arvensa Editions— Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc ? est-ce qu’il a plu ? Je
n’y comprends rien, le baromètre était excellent.
Il n’en avait tiré que cette réponse :
— Monsieur, je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis si
résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne
prennent pas la peine de me les notifier.
— Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m’avait dit mon père
quand Bloch fut parti. Comment ! il ne peut même pas me dire le temps
qu’il fait ! Mais il n’y a rien de plus intéressant ! C’est un imbécile.
Puis Bloch avait déplu à ma grand-mère parce que, après le déjeuner
comme elle disait qu’elle était un peu souffrante, il avait étouffé un sanglot
et essuyé des larmes.
— Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu’il ne me
connaît pas ; ou bien alors il est fou.
Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant venu
déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de
s’excuser, il avait dit :
— Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de
l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je
réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss malais, mais
j’ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d’ailleurs
platement bourgeois, la montre et le parapluie.
Il serait malgré tout revenu à Combray. Il n’était pas pourtant l’ami que
mes parents eussent souhaité pour moi ; ils avaient fini par penser que les
larmes que lui avait fait verser l’indisposition de ma grand-mère n’étaient
pas feintes ; mais ils savaient d’instinct ou par expérience que les élans de
notre sensibilité ont peu d’empire sur la suite de nos actes et la conduite
de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidélité aux amis,
l’exécution d’une œuvre, l’observance d’un régime, ont un fondement plus
sûr dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés,
ardents et stériles. Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons
qui ne me donneraient pas plus qu’il n’est convenu d’accorder à ses amis,
selon les règles de la morale bourgeoise ; qui ne m’enverraient pas
inopinément une corbeille de fruits parce qu’ils auraient ce jour-là pensé à
moi avec tendresse, mais qui, n’étant pas capables de faire pencher en ma
faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l’amitié sur un
simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la
Page 96
Copyright Arvensa Editionsfausseraient pas davantage à mon préjudice. Nos torts même font
difficilement départir de ce qu’elles nous doivent ces natures dont ma
grand’tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une
nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament où
elle lui laissait toute sa fortune, parce que c’était sa plus proche parente et
que cela « se devait ».
Mais j’aimais Bloch, mes parents voulaient me faire plaisir, les
problèmes insolubles que je me posais à propos de la beauté dénuée de
signification de la fille de Minos et de Pasiphaé me fatiguaient davantage
et me rendaient plus souffrant que n’auraient fait de nouvelles
conversations avec lui, bien que ma mère les jugeât pernicieuses. Et on
l’aurait encore reçu à Combray si, après ce dîner, comme il venait de
m’apprendre — nouvelle qui plus tard eut beaucoup d’influence sur ma
vie, et la rendit plus heureuse, puis plus malheureuse — que toutes les
femmes ne pensaient qu’à l’amour et qu’il n’y en a pas dont on ne pût
vaincre les résistances, il ne m’avait assuré avoir entendu dire de la façon
la plus certaine que ma grand’tante avait eu une jeunesse orageuse et
avait été publiquement entretenue. Je ne pus me tenir de répéter ces
propos à mes parents, on le mit à la porte quand il revint, et quand je
l’abordai ensuite dans la rue, il fut extrêmement froid pour moi.
Mais au sujet de Bergotte il avait dit vrai.
Les premiers jours, comme un air de musique dont on raffolera, mais
qu’on ne distingue pas encore, ce que je devais tant aimer dans son style
ne m’apparut pas. Je ne pouvais pas quitter le roman que je lisais de lui,
mais me croyais seulement intéressé par le sujet, comme dans ces premiers
moments de l’amour où on va tous les jours retrouver une femme à
quelque réunion, à quelque divertissement par les agréments desquels on
se croit attiré. Puis je remarquai les expressions rares, presque archaïques
qu’il aimait employer à certains moments où un flot caché d’harmonie, un
prélude intérieur, soulevait son style ; et c’était aussi à ces moments-là
qu’il se mettait à parler du « vain songe de la vie », de « l’inépuisable
torrent des belles apparences », du « tourment stérile et délicieux de
comprendre et d’aimer », des « émouvantes effigies qui anoblissent à
jamais la façade vénérable et charmante des cathédrales », qu’il exprimait
toute une philosophie nouvelle pour moi par de merveilleuses images dont
on aurait dit que c’était elles qui avaient éveillé ce chant de harpes qui
s’élevait alors et à l’accompagnement duquel elles donnaient quelque
Page 97
Copyright Arvensa Editionschose de sublime. Un de ces passages de Bergotte, le troisième ou le
quatrième que j’eusse isolé du reste, me donna une joie incomparable à
celle que j’avais trouvée au premier, une joie que je me sentis éprouver en
une région plus profonde de moi-même, plus unie, plus vaste, d’où les
obstacles et les séparations semblaient avoir été enlevés. C’est que,
reconnaissant alors ce même goût pour les expressions rares, cette même
effusion musicale, cette même philosophie idéaliste qui avait déjà été les
autres fois, sans que je m’en rendisse compte, la cause de mon plaisir, je
n’eus plus l’impression d’être en présence d’un morceau particulier d’un
certain livre de Bergotte, traçant à la surface de ma pensée une figure
purement linéaire, mais plutôt du « morceau idéal » de Bergotte, commun
à tous ses livres et auquel tous les passages analogues qui venaient se
confondre avec lui auraient donné une sorte d’épaisseur, de volume, dont
mon esprit semblait agrandi.
Je n’étais pas tout à fait le seul admirateur de Bergotte ; il était aussi
l’écrivain préféré d’une amie de ma mère qui était très lettrée ; enfin pour
lire son dernier livre paru, le docteur du Boulbon faisait attendre ses
malades ; et ce fut de son cabinet de consultation, et d’un parc voisin de
Combray, que s’envolèrent quelques-unes des premières graines de cette
prédilection pour Bergotte, espèce si rare alors, aujourd’hui
universellement répandue, et dont on trouve partout en Europe, en
Amérique, jusque dans le moindre village, la fleur idéale et commune. Ce
que l’amie de ma mère et, paraît-il, le docteur du Boulbon aimaient
surtout dans les livres de Bergotte c’était, comme moi, ce même flux
mélodique, ces expressions anciennes, quelques autres très simples et
connues, mais pour lesquelles la place où il les mettait en lumière semblait
révéler de sa part un goût particulier ; enfin, dans les passages tristes, une
certaine brusquerie, un accent presque rauque. Et sans doute lui-même
devait sentir que là étaient ses plus grands charmes. Car dans les livres qui
suivirent, s’il avait rencontré quelque grande vérité, ou le nom d’une
célèbre cathédrale, il interrompait son récit et dans une invocation, une
apostrophe, une longue prière, il donnait un libre cours à ces effluves qui
dans ses premiers ouvrages restaient intérieurs à sa prose, décelés
seulement alors par les ondulations de la surface, plus douces peut-être
encore, plus harmonieuses quand elles étaient ainsi voilées et qu’on
n’aurait pu indiquer d’une manière précise où naissait, où expirait leur
murmure. Ces morceaux auxquels il se complaisait étaient nos morceaux
Page 98
Copyright Arvensa Editionspréférés. Pour moi, je les savais par cœur. J’étais déçu quand il reprenait le
fil de son récit. Chaque fois qu’il parlait de quelque chose dont la beauté
m’était restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la grêle, de
NotreDame de Paris, d’Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une image exploser
cette beauté jusqu’à moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de
l’univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s’il ne les
rapprochait de moi, j’aurais voulu posséder une opinion de lui, une
métaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j’aurais
l’occasion de voir moi-même, et entre celles-là, particulièrement sur
d’anciens monuments français et certains paysages maritimes, parce que
l’insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu’il les tenait
pour riches de signification et de beauté. Malheureusement sur presque
toutes choses j’ignorais son opinion. Je ne doutais pas qu’elle ne fût
entièrement différente des miennes, puisqu’elle descendait d’un monde
inconnu vers lequel je cherchais à m’élever : persuadé que mes pensées
eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait, j’avais tellement fait table
rase de toutes, que quand par hasard il m’arriva d’en rencontrer, dans tel
de ses livres, une que j’avais déjà eue moi-même, mon cœur se gonflait
comme si un Dieu dans sa bonté me l’avait rendue, l’avait déclarée légitime
et belle. Il arrivait parfois qu’une page de lui disait les mêmes choses que
j’écrivais souvent la nuit à ma grand-mère et à ma mère quand je ne
pouvais pas dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l’air d’un
recueil d’épigraphes pour être placées en tête de mes lettres. Même plus
tard, quand je commençai de composer un livre, certaines phrases dont la
qualité ne suffit pas pour décider à le continuer, j’en retrouvai l’équivalent
dans Bergotte. Mais ce n’était qu’alors, quand je les lisais dans son œuvre,
que je pouvais en jouir ; quand c’était moi qui les composais, préoccupé
qu’elles reflétassent exactement ce que j’apercevais dans ma pensée,
craignant de ne pas « faire ressemblant », j’avais bien le temps de me
demander si ce que j’écrivais était agréable ! Mais en réalité il n’y avait que
ce genre de phrases, ce genre d’idées que j’aimais vraiment. Mes efforts
inquiets et mécontents étaient eux-mêmes une marque d’amour, d’amour
sans plaisir mais profond. Aussi quand tout d’un coup je trouvais de telles
phrases dans l’œuvre d’un autre, c’est-à-dire sans plus avoir de scrupules,
de sévérité, sans avoir à me tourmenter, je me laissais enfin aller avec
délices au goût que j’avais pour elles, comme un cuisinier qui pour une fois
où il n’a pas à faire la cuisine trouve enfin le temps d’être gourmand. Un
Page 99
Copyright Arvensa Editionsjour, ayant rencontré dans un livre de Bergotte, à propos d’une vieille
servante, une plaisanterie que le magnifique et solennel langage de
l’écrivain rendait encore plus ironique, mais qui était la même que j’avais si
souvent faite à ma grand-mère en parlant de Françoise, une autre fois que
je vis qu’il ne jugeait pas indigne de figurer dans un de ces miroirs de la
vérité qu’étaient ses ouvrages une remarque analogue à celle que j’avais
eu l’occasion de faire sur notre ami M. Legrandin (remarques sur Françoise
et M. Legrandin qui étaient certes de celles que j’eusse le plus
délibérément sacrifiées à Bergotte, persuadé qu’il les trouverait sans
intérêt), il me sembla soudain que mon humble vie et les royaumes du vrai
n’étaient pas aussi séparés que j’avais cru, qu’ils coïncidaient même sur
certains points, et de confiance et de joie je pleurai sur les pages de
l’écrivain comme dans les bras d’un père retrouvé.
D’après ses livres j’imaginais Bergotte comme un vieillard faible et déçu
qui avait perdu des enfants et ne s’était jamais consolé. Aussi je lisais, je
chantais intérieurement sa prose, plus « dolce », plus « lento » peut-être
qu’elle n’était écrite, et la phrase la plus simple s’adressait à moi avec une
intonation attendrie. Plus que tout j’aimais sa philosophie, je m’étais
donné à elle pour toujours. Elle me rendait impatient d’arriver à l’âge où
j’entrerais au collège, dans la classe appelée Philosophie. Mais je ne voulais
pas qu’on y fît autre chose que vivre uniquement par la pensée de
Bergotte, et si l’on m’avait dit que les métaphysiciens auxquels je
m’attacherais alors ne lui ressembleraient en rien, j’aurais ressenti le
désespoir d’un amoureux qui veut aimer pour la vie et à qui on parle des
autres maîtresses qu’il aura plus tard.
Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus dérangé par Swann
qui venait voir mes parents.
— Qu’est-ce que vous lisez, on peut regarder ? Tiens, du Bergotte ? Qui
donc vous a indiqué ses ouvrages ?
Je lui dis que c’était Bloch.
— Ah ! oui, ce garçon que j’ai vu une fois ici, qui ressemble tellement au
portrait de Mahomet II par Bellini. Oh ! c’est frappant, il a les mêmes
sourcils circonflexes, le même nez recourbé, les mêmes pommettes
saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la même personne. En tout
cas il a du goût, car Bergotte est un charmant esprit. Et voyant combien
j’avais l’air d’admirer Bergotte, Swann qui ne parlait jamais des gens qu’il
connaissait fit, par bonté, une exception et me dit :
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Copyright Arvensa Editions— Je le connais beaucoup, si cela pouvait vous faire plaisir qu’il écrive
un mot en tête de votre volume, je pourrais le lui demander.
Je n’osai pas accepter, mais posai à Swann des questions sur Bergotte.
« Est-ce que vous pourriez me dire quel est l’acteur qu’il préfère ? »
— L’acteur, je ne sais pas. Mais je sais qu’il n’égale aucun artiste homme
à la Berma qu’il met au-dessus de tout. L’avez-vous entendue ?
— Non monsieur, mes parents ne me permettent pas d’aller au théâtre.
— C’est malheureux. Vous devriez leur demander. La Berma dans
Phèdre, dans le Cid, ce n’est qu’une actrice si vous voulez, mais vous savez
je ne crois pas beaucoup à la « hiérarchie ! » des arts.
(Et je remarquai, comme cela m’avait souvent frappé dans ses
conversations avec les sœurs de ma grand-mère, que quand il parlait de
choses sérieuses, quand il employait une expression qui semblait impliquer
une opinion sur un sujet important, il avait soin de l’isoler dans une
intonation spéciale, machinale et ironique, comme s’il l’avait mise entre
guillemets, semblant ne pas vouloir la prendre à son compte, et dire : « la
hiérarchie, vous savez, comme disent les gens ridicules » ? Mais alors, si
c’était ridicule, pourquoi disait-il la hiérarchie ?). Un instant après il
ajouta : « Cela vous donnera une vision aussi noble que n’importe quel
chef-d’œuvre, je ne sais pas moi... que — et il se mit à rire — les Reines de
Chartres ! » Jusque-là cette horreur d’exprimer sérieusement son opinion
m’avait paru quelque chose qui devait être élégant et parisien et qui
s’opposait au dogmatisme provincial des sœurs de ma grand-mère ; et je
soupçonnais aussi que c’était une des formes de l’esprit dans la coterie où
vivait Swann et où par réaction sur le lyrisme des générations antérieures
on réhabilitait à l’excès les petits faits précis, réputés vulgaires autrefois, et
on proscrivait les « phrases ». Mais maintenant je trouvais quelque chose
de choquant dans cette attitude de Swann en face des choses. Il avait l’air
de ne pas oser avoir une opinion et de n’être tranquille que quand il
pouvait donner méticuleusement des renseignements précis. Mais il ne se
rendait donc pas compte que c’était professer l’opinion, postuler que
l’exactitude de ces détails avait de l’importance. Je repensai alors à ce
dîner où j’étais si triste parce que maman ne devait pas monter dans ma
chambre et où il avait dit que les bals chez la princesse de Léon n’avaient
aucune importance. Mais c’était pourtant à ce genre de plaisirs qu’il
employait sa vie. Je trouvais tout cela contradictoire. Pour quelle autre vie
réservait-il de dire enfin sérieusement ce qu’il pensait des choses, de
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Copyright Arvensa Editionsformuler des jugements qu’il pût ne pas mettre entre guillemets, et de ne
plus se livrer avec une politesse pointilleuse à des occupations dont il
professait en même temps qu’elles sont ridicules ? Je remarquai aussi dans
la façon dont Swann me parla de Bergotte quelque chose qui en revanche
ne lui était pas particulier, mais au contraire était dans ce temps-là
commun à tous les admirateurs de l’écrivain, à l’amie de ma mère, au
docteur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte : « C’est un
charmant esprit, si particulier, il a une façon à lui de dire les choses un peu
cherchée, mais si agréable. On n’a pas besoin de voir la signature, on
reconnaît tout de suite que c’est de lui. » Mais aucun n’aurait été jusqu’à
dire : « C’est un grand écrivain, il a un grand talent. » Ils ne disaient même
pas qu’il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu’ils ne le savaient
pas. Nous sommes très longs à reconnaître dans la physionomie
particulière d’un nouvel écrivain le modèle qui porte le nom de « grand
talent » dans notre musée des idées générales. Justement parce que cette
physionomie est nouvelle, nous ne la trouvons pas tout à fait ressemblante
à ce que nous appelons talent. Nous disons plutôt originalité, charme,
délicatesse, force ; et puis un jour nous nous rendons compte que c’est
justement tout cela le talent.
— Est-ce qu’il y a des ouvrages de Bergotte où il ait parlé de la Berma ?
demandai-je à Swann.
— Je crois dans sa petite plaquette sur Racine, mais elle doit être
épuisée. Il y a peut-être eu cependant une réimpression. Je m’informerai.
Je peux d’ailleurs demander à Bergotte tout ce que vous voulez, il n’y a pas
de semaine dans l’année où il ne dîne à la maison. C’est le grand ami de
ma fille. Ils vont ensemble visiter les vieilles villes, les cathédrales, les
châteaux.
Comme je n’avais aucune notion sur la hiérarchie sociale, depuis
longtemps l’impossibilité que mon père trouvait à ce que nous
me llefréquentions M et M Swann avait eu plutôt pour effet, en me faisant
imaginer entre elles et nous de grandes distances, de leur donner à mes
yeux du prestige. Je regrettais que ma mère ne se teignît pas les cheveux et
ne se mît pas de rouge aux lèvres comme j’avais entendu dire par notre
me mevoisine M Sazerat que M Swann le faisait pour plaire, non à son mari,
mais à M. de Charlus, et je pensais que nous devions être pour elle un
lleobjet de mépris, ce qui me peinait surtout à cause de M Swann qu’on
m’avait dit être une si jolie petite fille et à laquelle je rêvais souvent en lui
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Copyright Arvensa Editionsprêtant chaque fois un même visage arbitraire et charmant. Mais quand
llej’eus appris ce jour-là que M Swann était un être d’une condition si rare,
baignant comme dans son élément naturel au milieu de tant de privilèges,
que quand elle demandait à ses parents s’il y avait quelqu’un à dîner, on
lui répondait par ces syllabes remplies de lumière, par le nom de ce convive
d’or qui n’était pour elle qu’un vieil ami de sa famille : Bergotte ; que, pour
elle, la causerie intime à table, ce qui correspondait à ce qu’était pour moi
la conversation de ma grand’tante, c’étaient des paroles de Bergotte, sur
tous ces sujets qu’il n’avait pu aborder dans ses livres, et sur lesquels
j’aurais voulu l’écouter rendre ses oracles ; et qu’enfin, quand elle allait
visiter des villes, il cheminait à côté d’elle, inconnu et glorieux, comme les
Dieux qui descendaient au milieu des mortels ; alors je sentis en même
lletemps que le prix d’un être comme M Swann, combien je lui paraîtrais
grossier et ignorant, et j’éprouvai si vivement la douceur et l’impossibilité
qu’il y aurait pour moi à être son ami, que je fus rempli à la fois de désir et
de désespoir. Le plus souvent maintenant quand je pensais à elle, je la
voyais devant le porche d’une cathédrale, m’expliquant la signification des
statues, et, avec un sourire qui disait du bien de moi, me présentant
comme son ami, à Bergotte. Et toujours le charme de toutes les idées que
faisaient naître en moi les cathédrales, le charme des coteaux de
l’Ile-deFrance et des plaines de la Normandie faisait refluer ses reflets sur l’image
lleque je me formais de M Swann : c’était être tout prêt à l’aimer. Que nous
croyions qu’un être participe à une vie inconnue où son amour nous ferait
pénétrer, c’est, de tout ce qu’exige l’amour pour naître, ce à quoi il tient le
plus, et qui lui fait faire bon marché du reste. Même les femmes qui
prétendent ne juger un homme que sur son physique, voient en ce
physique l’émanation d’une vie spéciale. C’est pourquoi elles aiment les
militaires, les pompiers ; l’uniforme les rend moins difficiles pour le visage ;
elles croient baiser sous la cuirasse un cœur différent, aventureux et doux ;
et un jeune souverain, un prince héritier, pour faire les plus flatteuses
conquêtes, dans les pays étrangers qu’il visite, n’a pas besoin du profil
régulier qui serait peut-être indispensable à un coulissier.
Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand’tante n’aurait pas
compris que je fisse en dehors du dimanche, jour où il est défendu de
s’occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait pas (un jour de semaine,
elle m’aurait dit « comment tu t’amuses encore à lire, ce n’est pourtant pas
dimanche » en donnant au mot amusement le sens d’enfantillage et de
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Copyright Arvensa Editionsperte de temps), ma tante Léonie devisait avec Françoise en attendant
mel’heure d’Eulalie. Elle lui annonçait qu’elle venait de voir passer M
Goupil « sans parapluie, avec la robe de soie qu’elle s’est fait faire à
Châteaudun. Si elle a loin à aller avant vêpres elle pourrait bien la faire
saucer ».
— Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut-être non) disait Françoise
pour ne pas écarter définitivement la possibilité d’une alternative plus
favorable.
— Tiens, disait ma tante en se frappant le front, cela me fait penser que
je n’ai point su si elle était arrivée à l’église après l’élévation. Il faudra que
je pense à le demander à Eulalie... Françoise, regardez-moi ce nuage noir
derrière le clocher et ce mauvais soleil sur les ardoises, bien sûr que la
journée ne se passera pas sans pluie. Ce n’était pas possible que ça reste
comme ça, il faisait trop chaud. Et le plus tôt sera le mieux, car tant que
l’orage n’aura pas éclaté, mon eau de Vichy ne descendra pas, ajoutait ma
tante dans l’esprit de qui le désir de hâter la descente de l’eau de Vichy
mel’emportait infiniment sur la crainte de voir M Goupil gâter sa robe.
— Peut-être, peut-être.
— Et c’est que, quand il pleut sur la place, il n’y a pas grand abri.
— Comment, trois heures ? s’écriait tout à coup ma tante en pâlissant,
mais alors les vêpres sont commencées, j’ai oublié ma pepsine ! Je
comprends maintenant pourquoi mon eau de Vichy me restait sur
l’estomac.
Et se précipitant sur un livre de messe relié en velours violet, monté
d’or, et d’où, dans sa hâte, elle laissait s’échapper de ces images, bordées
d’un bandeau de dentelle de papier jaunissante, qui marquent les pages
des fêtes, ma tante, tout en avalant ses gouttes, commençait à lire au plus
vite les textes sacrés dont l’intelligence lui était légèrement obscurcie par
l’incertitude de savoir si, prise aussi longtemps après l’eau de Vichy, la
pepsine serait encore capable de la rattraper et de la faire descendre.
« Trois heures, c’est incroyable ce que le temps passe ! »
Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté, suivi
d’une ample chute légère comme de grains de sable qu’on eût laissé
tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute s’étendant, se réglant,
adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable,
universelle : c’était la pluie.
— Eh bien ! Françoise, qu’est-ce que je disais ? Ce que cela tombe !
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Copyright Arvensa EditionsMais je crois que j’ai entendu le grelot de la porte du jardin, allez donc voir
qui est-ce qui peut être dehors par un temps pareil.
Françoise revenait :
me— C’est M Amédée (ma grand-mère) qui a dit qu’elle allait faire un
tour. Ça pleut pourtant fort.
— Cela ne me surprend point, disait ma tante en levant les yeux au ciel.
J’ai toujours dit qu’elle n’avait point l’esprit fait comme tout le monde.
J’aime mieux que ce soit elle que moi qui soit dehors en ce moment.
me— M Amédée, c’est toujours tout l’extrême des autres, disait
Françoise avec douceur, réservant pour le moment où elle serait seule avec
les autres domestiques de dire qu’elle croyait ma grand-mère un peu
« piquée ».
— Voilà le salut passé ! Eulalie ne viendra plus, soupirait ma tante ; ce
sera le temps qui lui aura fait peur.
— Mais il n’est pas cinq heures, madame Octave, il n’est que quatre
heures et demie.
— Que quatre heures et demie ? et j’ai été obligée de relever les petits
rideaux pour avoir un méchant rayon de jour. À quatre heures et demie !
Huit jours avant les Rogations ! Ah ! ma pauvre Françoise, il faut que le bon
Dieu soit bien en colère après nous. Aussi, le monde d’aujourd’hui en fait
trop ! Comme disait mon pauvre Octave, on a trop oublié le bon Dieu et il
se venge.
Une vive rougeur animait les joues de ma tante, c’était Eulalie.
Malheureusement, à peine venait-elle d’être introduite que Françoise
rentrait et avec un sourire qui avait pour but de se mettre elle-même à
l’unisson de la joie qu’elle ne doutait pas que ses paroles allaient causer à
ma tante, articulant les syllabes pour montrer que, malgré l’emploi du style
indirect, elle rapportait, en bonne domestique, les paroles mêmes dont
avait daigné se servir le visiteur :
— M. le Curé serait enchanté, ravi, si Madame Octave ne repose pas et
pouvait le recevoir. M. le Curé ne veut pas déranger. M. le Curé est en bas,
j’y ai dit d’entrer dans la salle.
En réalité, les visites du curé ne faisaient pas à ma tante un aussi grand
plaisir que le supposait Françoise et l’air de jubilation dont celle-ci croyait
devoir pavoiser son visage chaque fois qu’elle avait à l’annoncer ne
répondait pas entièrement au sentiment de la malade. Le curé (excellent
homme avec qui je regrette de ne pas avoir causé davantage, car s’il
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Copyright Arvensa Editionsn’entendait rien aux arts, il connaissait beaucoup d’étymologies), habitué à
donner aux visiteurs de marque des renseignements sur l’église (il avait
même l’intention d’écrire un livre sur la paroisse de Combray), la fatiguait
par des explications infinies et d’ailleurs toujours les mêmes. Mais quand
elle arrivait ainsi juste en même temps que celle d’Eulalie, sa visite
devenait franchement désagréable à ma tante. Elle eût mieux aimé bien
profiter d’Eulalie et ne pas avoir tout le monde à la fois. Mais elle n’osait
pas ne pas recevoir le curé et faisait seulement signe à Eulalie de ne pas
s’en aller en même temps que lui, qu’elle la garderait un peu seule quand il
serait parti.
— Monsieur le Curé, qu’est-ce que l’on me disait qu’il y a un artiste qui
a installé son chevalet dans votre église pour copier un vitrail. Je peux dire
que je suis arrivée à mon âge sans avoir jamais entendu parler d’une chose
pareille ! Qu’est-ce que le monde aujourd’hui va donc chercher ! Et ce qu’il
y a de plus vilain dans l’église !
— Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est ce qu’il y a de plus vilain, car s’il y a
à Saint-Hilaire des parties qui méritent d’être visitées, il y en a d’autres qui
sont bien vieilles dans ma pauvre basilique, la seule de tout le diocèse
qu’on n’ait pas restaurée ! Mon Dieu, le porche est sale et antique, mais
enfin d’un caractère majestueux ; passe même pour les tapisseries d’Esther
dont personnellement je ne donnerais pas deux sous, mais qui sont
placées par les connaisseurs tout de suite après celles de Sens. Je reconnais
d’ailleurs, qu’à côté de certains détails un peu réalistes, elles en présentent
d’autres qui témoignent d’un véritable esprit d’observation. Mais qu’on ne
vienne pas me parler des vitraux. Cela a-t-il du bon sens de laisser des
fenêtres qui ne donnent pas de jour et trompent même la vue par ces
reflets d’une couleur que je ne saurais définir, dans une église où il n’y a
pas deux dalles qui soient au même niveau et qu’on se refuse à me
remplacer sous prétexte que ce sont les tombes des abbés de Combray et
des seigneurs de Guermantes, les anciens comtes de Brabant. Les ancêtres
directs du Duc de Guermantes d’aujourd’hui et aussi de la Duchesse
puisqu’elle est une demoiselle de Guermantes qui a épousé son cousin. »
(Ma grand-mère qui à force de se désintéresser des personnes finissait par
confondre tous les noms, chaque fois qu’on prononçait celui de la
Duchesse de Guermantes prétendait que ce devait être une parente de
meM de Villeparisis. Tout le monde éclatait de rire ; elle tâchait de se
défendre en alléguant une certaine lettre de faire part : « Il me semblait me
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Copyright Arvensa Editionsrappeler qu’il y avait du Guermantes là dedans. » Et pour une fois j’étais
avec les autres contre elle, ne pouvant admettre qu’il y eût un lien entre
son amie de pension et la descendante de Geneviève de Brabant.) —
« Voyez Roussainville, ce n’est plus aujourd’hui qu’une paroisse de
fermiers, quoique dans l’antiquité cette localité ait dû un grand essor au
commerce de chapeaux de feutre et des pendules. (Je ne suis pas certain
de l’étymologie de Roussainville. Je croirais volontiers que le nom primitif
était Rouville (Radulfi villa) comme Châteauroux (Castrum Radulfi), mais je
vous parlerai de cela une autre fois.) Hé bien ! l’église a des vitraux
superbes, presque tous modernes, et cette imposante Entrée de
LouisPhilippe à Combray qui serait mieux à sa place à Combray même, et qui
vaut, dit-on, la fameuse verrière de Chartres. Je voyais même hier le frère
du docteur Percepied qui est amateur et qui la regarde comme d’un plus
beau travail.
« Mais, comme je le lui disais à cet artiste qui semble du reste très poli,
qui est paraît-il, un véritable virtuose du pinceau, que lui trouvez-vous
donc d’extraordinaire à ce vitrail, qui est encore un peu plus sombre que
les autres ? »
— Je suis sûre que si vous le demandiez à Monseigneur, disait
mollement ma tante qui commençait à penser qu’elle allait être fatiguée, il
ne vous refuserait pas un vitrail neuf.
— Comptez-y, madame Octave, répondait le curé. Mais c’est justement
Monseigneur qui a attaché le grelot à cette malheureuse verrière en
prouvant qu’elle représente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes, le
descendant direct de Geneviève de Brabant qui était une demoiselle de
Guermantes, recevant l’absolution de Saint-Hilaire.
— Mais je ne vois pas où est saint Hilaire ?
— Mais si, dans le coin du vitrail vous n’avez jamais remarqué une
dame en robe jaune ? Hé bien ! c’est saint Hilaire qu’on appelle aussi, vous
le savez, dans certaines provinces, saint Illiers, saint Hélier, et même, dans
le Jura, saint Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas
du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms
des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia,
savez-vous ce qu’elle est devenue en Bourgogne ? saint Éloi tout
simplement : elle est devenue un saint. Voyez-vous, Eulalie, qu’après votre
mort on fasse de vous un homme ? » — « Monsieur le Curé a toujours le
mot pour rigoler. » — « Le frère de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux
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Copyright Arvensa Editionsmais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l’Insensé, mort des
suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la
présomption d’une jeunesse à qui la discipline a manqué ; dès que la figure
d’un particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer
jusqu’au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit brûler
l’église de Combray, la primitive église alors, celle que Théodebert, en
quittant avec sa cour la maison de campagne qu’il avait près d’ici, à
Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les Burgondes, avait
promis de bâtir au-dessus du tombeau de saint Hilaire si le Bienheureux lui
procurait la victoire. Il n’en reste que la crypte où Théodore a dû vous faire
descendre, puisque Gilbert brûla le reste. Ensuite il défit l’infortuné Charles
avec l’aide de Guillaume le Conquérant (le curé prononçait Guilôme), ce
qui fait que beaucoup d’Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble
pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car ceux-ci
se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchèrent la tête. Du reste
Théodore prête un petit livre qui donne les explications.
« Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre église,
c’est le point de vue qu’on a du clocher et qui est grandiose. Certainement,
pour vous qui n’êtes pas très forte, je ne vous conseillerais pas de monter
nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste la moitié du célèbre dôme de
Milan. Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante, d’autant plus
qu’on monte plié en deux si on ne veut pas se casser la tête, et on ramasse
avec ses effets toutes les toiles d’araignées de l’escalier. En tous cas il
faudrait bien vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l’indignation que
causait à ma tante l’idée qu’elle fût capable de monter dans le clocher), car
il fait un de ces courants d’air une fois arrivé là-haut ! Certaines personnes
affirment y avoir ressenti le froid de la mort. N’importe, le dimanche il y a
toujours des sociétés qui viennent même de très loin pour admirer la
beauté du panorama et qui s’en retournent enchantées. Tenez, dimanche
prochain, si le temps se maintient, vous trouveriez certainement du
monde, comme ce sont les Rogations. Il faut avouer du reste qu’on jouit de
là d’un coup d’œil féerique, avec des sortes d’échappées sur la plaine qui
ont un cachet tout particulier. Quand le temps est clair on peut distinguer
jusqu’à Verneuil. Surtout on embrasse à la fois des choses qu’on ne peut
voir habituellement que l’une sans l’autre, comme le cours de la Vivonne et
les fossés de Saint-Assise-lès-Combray, dont elle est séparée par un rideau
de grands arbres, ou encore comme les différents canaux de
Jouy-lePage 108
Copyright Arvensa EditionsVicomte (Gaudiacus vice comitis comme vous savez). Chaque fois que je suis
allé à Jouy-le-Vicomte, j’ai bien vu un bout du canal, puis quand j’avais
tourné une rue j’en voyais un autre, mais alors je ne voyais plus le
précédent. J’avais beau les mettre ensemble par la pensée, cela ne me
faisait pas grand effet. Du clocher de Saint-Hilaire c’est autre chose, c’est
tout un réseau où la localité est prise. Seulement on ne distingue pas
d’eau, on dirait de grandes fentes qui coupent si bien la ville en quartiers,
qu’elle est comme une brioche dont les morceaux tiennent ensemble mais
sont déjà découpés. Il faudrait pour bien faire être à la fois dans le clocher
de Saint-Hilaire et à Jouy-le-Vicomte.
Le curé avait tellement fatigué ma tante qu’à peine était-il parti, elle
était obligée de renvoyer Eulalie.
— Tenez, ma pauvre Eulalie, disait-elle d’une voix faible, en tirant une
pièce d’une petite bourse qu’elle avait à portée de sa main, voilà pour que
vous ne m’oubliiez pas dans vos prières.
— Ah ! mais, madame Octave, je ne sais pas si je dois, vous savez bien
que ce n’est pas pour cela que je viens ! disait Eulalie avec la même
hésitation et le même embarras, chaque fois, que si c’était la première, et
avec une apparence de mécontentement qui égayait ma tante mais ne lui
déplaisait pas, car si un jour Eulalie, en prenant la pièce, avait un air un
peu moins contrarié que de coutume, ma tante disait :
— Je ne sais pas ce qu’avait Eulalie ; je lui ai pourtant donné la même
chose que d’habitude, elle n’avait pas l’air contente.
— Je crois qu’elle n’a pourtant pas à se plaindre, soupirait Françoise,
qui avait une tendance à considérer comme de la menue monnaie tout ce
que lui donnait ma tante pour elle ou pour ses enfants, et comme des
trésors follement gaspillés pour une ingrate les piécettes mises chaque
dimanche dans la main d’Eulalie, mais si discrètement que Françoise
n’arrivait jamais à les voir. Ce n’est pas que l’argent que ma tante donnait
à Eulalie, Françoise l’eût voulu pour elle. Elle jouissait suffisamment de ce
que ma tante possédait, sachant que les richesses de la maîtresse du
même coup élèvent et embellissent aux yeux de tous sa servante ; et
qu’elle, Françoise, était insigne et glorifiée dans Combray, Jouy-le-Vicomte
et autres lieux, pour les nombreuses fermes de ma tante, les visites
fréquentes et prolongées du curé, le nombre singulier des bouteilles d’eau
de Vichy consommées. Elle n’était avare que pour ma tante ; si elle avait
géré sa fortune, ce qui eût été son rêve, elle l’aurait préservée des
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Copyright Arvensa Editionsentreprises d’autrui avec une férocité maternelle. Elle n’aurait pourtant
pas trouvé grand mal à ce que ma tante, qu’elle savait incurablement
généreuse, se fût laissée aller à donner, si au moins ç’avait été à des riches.
Peut-être pensait-elle que ceux-là, n’ayant pas besoin des cadeaux de ma
tante, ne pouvaient être soupçonnés de l’aimer à cause d’eux. D’ailleurs
meofferts à des personnes d’une grande position de fortune, à M Sazerat, à
meM. Swann, à M. Legrandin, à M Goupil, à des personnes « de même
rang » que ma tante et qui « allaient bien ensemble », ils lui apparaissaient
comme faisant partie des usages de cette vie étrange et brillante des gens
riches qui chassent, se donnent des bals, se font des visites et qu’elle
admirait en souriant. Mais il n’en allait plus de même si les bénéficiaires de
la générosité de ma tante étaient de ceux que Françoise appelait « des
gens comme moi, des gens qui ne sont pas plus que moi » et qui étaient
ceux qu’elle méprisait le plus à moins qu’ils ne l’appelassent « Madame
Françoise » et ne se considérassent comme étant « moins qu’elle ». Et
quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante n’en faisait qu’à sa tête et
jetait l’argent — Françoise le croyait du moins — pour des créatures
indignes, elle commença à trouver bien petits les dons que ma tante lui
faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées à Eulalie. Il n’y
avait pas dans les environs de Combray de ferme si conséquente que
Françoise ne supposât qu’Eulalie eût pu facilement l’acheter, avec tout ce
que lui rapporteraient ses visites. Il est vrai qu’Eulalie faisait la même
estimation des richesses immenses et cachées de Françoise.
Habituellement, quand Eulalie était partie, Françoise prophétisait sans
bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais elle la craignait et se
croyait tenue, quand elle était là, à lui faire « bon visage ». Elle se
rattrapait après son départ, sans la nommer jamais à vrai dire, mais en
proférant, en oracles sibyllins, des sentences d’un caractère général telles
que celles de l’Ecclésiaste, mais dont l’application ne pouvait échapper à
ma tante. Après avoir regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé
la porte : « Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser
les pépettes ; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par un beau
jour », disait-elle, avec le regard latéral et l’insinuation de Joas pensant
exclusivement à Athalie quand il dit :
Le bonheur des méchants comme un torrent s’écoule.
Mais quand le curé était venu aussi et que sa visite interminable avait
Page 110
Copyright Arvensa Editionsépuisé les forces de ma tante, Françoise sortait de la chambre derrière
Eulalie et disait :
— Madame Octave, je vous laisse reposer, vous avez l’air beaucoup
fatiguée.
Et ma tante ne répondait même pas, exhalant un soupir qui semblait
devoir être le dernier, les yeux clos, comme morte. Mais à peine Françoise
était-elle descendue que quatre coups donnés avec la plus grande violence
retentissaient dans la maison et ma tante, dressée sur son lit, criait :
— Est-ce qu’Eulalie est déjà partie ? Croyez-vous que j’ai oublié de lui
medemander si M Goupil était arrivée à la messe avant l’élévation ! Courez
vite après elle !
Mais Françoise revenait n’ayant pu rattraper Eulalie.
— C’est contrariant, disait ma tante en hochant la tête. La seule chose
importante que j’avais à lui demander !
Ainsi passait la vie pour ma tante Léonie, toujours identique, dans la
douce uniformité de ce qu’elle appelait avec un dédain affecté et une
tendresse profonde, son « petit traintrain ». Préservé par tout le monde,
non seulement à la maison, où chacun ayant éprouvé l’inutilité de lui
conseiller une meilleure hygiène, s’était peu à peu résigné à le respecter,
mais même dans le village où, à trois rues de nous, l’emballeur, avant de
clouer ses caisses, faisait demander à Françoise si ma tante ne « reposait
pas » — ce traintrain fut pourtant troublé une fois cette année-là. Comme
un fruit caché qui serait parvenu à maturité sans qu’on s’en aperçût et se
détacherait spontanément, survint une nuit la délivrance de la fille de
cuisine. Mais ses douleurs étaient intolérables, et comme il n’y avait pas de
sage-femme à Combray, Françoise dut partir avant le jour en chercher une
à Thiberzy. Ma tante, à cause des cris de la fille de cuisine, ne put reposer,
et Françoise, malgré la courte distance, n’étant revenue que très tard, lui
manqua beaucoup. Aussi, ma mère me dit-elle dans la matinée : « Monte
donc voir si ta tante n’a besoin de rien. » J’entrai dans la première pièce et,
par la porte ouverte, vis ma tante, couchée sur le côté, qui dormait ; je
l’entendis ronfler légèrement. J’allais m’en aller doucement, mais sans
doute le bruit que j’avais fait était intervenu dans son sommeil et en avait
« changé la vitesse », comme on dit pour les automobiles, car la musique
du ronflement s’interrompit une seconde et reprit un ton plus bas, puis
elle s’éveilla et tourna à demi son visage que je pus voir alors ; il exprimait
une sorte de terreur ; elle venait évidemment d’avoir un rêve affreux ; elle
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Copyright Arvensa Editionsne pouvait me voir de la façon dont elle était placée, et je restais là ne
sachant si je devais m’avancer ou me retirer ; mais déjà elle semblait
revenue au sentiment de la réalité et avait reconnu le mensonge des
visions qui l’avaient effrayée ; un sourire de joie, de pieuse reconnaissance
envers Dieu qui permet que la vie soit moins cruelle que les rêves, éclaira
faiblement son visage, et avec cette habitude qu’elle avait prise de se
parler à mi-voix à elle-même quand elle se croyait seule, elle murmura :
« Dieu soit loué ! nous n’avons comme tracas que la fille de cuisine qui
accouche. Voilà-t-il pas que je rêvais que mon pauvre Octave était
ressuscité et qu’il voulait me faire faire une promenade tous les jours ! » Sa
main se tendit vers son chapelet qui était sur la petite table, mais le
sommeil recommençant ne lui laissa pas la force de l’atteindre : elle se
rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas de loup de la chambre sans
qu’elle ni personne eût jamais appris ce que j’avais entendu.
Quand je dis qu’en dehors d’événements très rares, comme cet
accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune
variation, je ne parle pas de celles qui, se répétant toujours identiques à
des intervalles réguliers, n’introduisaient au sein de l’uniformité qu’une
sorte d’uniformité secondaire. C’est ainsi que tous les samedis, comme
Françoise allait dans l’après-midi au marché de Roussainville-le-Pin, le
déjeuner était, pour tout le monde, une heure plus tôt. Et ma tante avait si
bien pris l’habitude de cette dérogation hebdomadaire à ses habitudes,
qu’elle tenait à cette habitude-là autant qu’aux autres. Elle y était si bien
« routinée », comme disait Françoise, que s’il lui avait fallu un samedi,
attendre pour déjeuner l’heure habituelle, cela l’eût autant « dérangée »
que si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner à l’heure du
samedi. Cette avance du déjeuner donnait d’ailleurs au samedi, pour nous
tous, une figure particulière, indulgente, et assez sympathique. Au moment
où d’habitude on a encore une heure à vivre avant la détente du repas, on
savait que, dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives
précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité. Le retour de ce
samedi asymétrique était un de ces petits événements intérieurs, locaux,
presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées,
créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des
conversations, des plaisanteries, des récits exagérés à plaisir : il eût été le
noyau tout prêt pour un cycle légendaire si l’un de nous avait eu la tête
épique. Dès le matin, avant d’être habillés, sans raison, pour le plaisir
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Copyright Arvensa Editionsd’éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec
bonne humeur, avec cordialité, avec patriotisme : « Il n’y a pas de temps à
perdre, n’oublions pas que c’est samedi ! » cependant que ma tante,
conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue que
d’habitude, disait : « Si vous leur faisiez un beau morceau de veau, comme
c’est samedi. » Si à dix heures et demie un distrait tirait sa montre en
disant : « Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner », chacun
était enchanté d’avoir à lui dire : « Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous
oubliez que c’est samedi ! » ; on en riait encore un quart d’heure après et
on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour l’amuser. Le
visage du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient
que c’était samedi, flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand
quelqu’un, pensant qu’on était en retard pour la promenade, disait :
« Comment, seulement deux heures ? » en voyant passer les deux coups du
clocher de Saint-Hilaire (qui ont l’habitude de ne rencontrer encore
personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la
sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a
abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que
quelques nuages paresseux), tout le monde en chœur lui répondait :
« Mais ce qui vous trompe, c’est qu’on a déjeuné une heure plus tôt, vous
savez bien que c’est samedi ! » La surprise d’un barbare (nous appelions
ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu’avait de particulier le samedi)
qui, étant venu à onze heures pour parler à mon père, nous avait trouvés à
table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise.
Mais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous
déjeunions plus tôt le samedi, elle trouvait plus comique encore (tout en
sympathisant du fond du cœur avec ce chauvinisme étroit) que mon père,
lui, n’eût pas eu l’idée que ce barbare pouvait l’ignorer et eût répondu
sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la salle à
manger : « Mais voyons, c’est samedi ! » Parvenue à ce point de son récit,
elle essuyait des larmes d’hilarité et pour accroître le plaisir qu’elle
éprouvait, elle prolongeait le dialogue, inventait ce qu’avait répondu le
visiteur à qui ce « samedi » n’expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre
de ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions :
« Mais il me semblait qu’il avait dit aussi autre chose. C’était plus long la
première fois quand vous l’avez raconté. » Ma grand’tante elle-même
laissait son ouvrage, levait la tête et regardait par-dessus son lorgnon.
Page 113
Copyright Arvensa EditionsLe samedi avait encore ceci de particulier que ce jour-là, pendant le
mois de mai, nous sortions après le dîner pour aller au « mois de Marie ».
Comme nous y rencontrions parfois M. Vinteuil, très sévère pour « le
genre déplorable des jeunes gens négligés, dans les idées de l’époque
actuelle », ma mère prenait garde que rien ne clochât dans ma tenue, puis
on partait pour l’église. C’est au mois de Marie que je me souviens d’avoir
commencé à aimer les aubépines. N’étant pas seulement dans l’église, si
sainte, mais où nous avions le droit d’entrer, posées sur l’autel même,
inséparables des mystères à la célébration desquels elles prenaient part,
elles faisaient courir au milieu des flambeaux et des vases sacrés leurs
branches attachées horizontalement les unes aux autres en un apprêt de
fête, et qu’enjolivaient encore les festons de leur feuillage sur lequel
étaient semés à profusion, comme sur une traîne de mariée, de petits
bouquets de boutons d’une blancheur éclatante. Mais, sans oser les
regarder qu’à la dérobée, je sentais que ces apprêts pompeux étaient
vivants et que c’était la nature elle-même qui, en creusant ces découpures
dans les feuilles, en ajoutant l’ornement suprême de ces blancs boutons,
avait rendu cette décoration digne de ce qui était à la fois une réjouissance
populaire et une solennité mystique. Plus haut s’ouvraient leurs corolles çà
et là avec une grâce insouciante, retenant si négligemment comme un
dernier et vaporeux atour le bouquet d’étamines, fines comme des fils de
la Vierge, qui les embrumait tout entières, qu’en suivant, qu’en essayant
de mimer au fond de moi le geste de leur efflorescence, je l’imaginais
comme si ç’avait été le mouvement de tête étourdi et rapide, au regard
coquet, aux pupilles diminuées, d’une blanche jeune fille, distraite et vive.
M. Vinteuil était venu avec sa fille se placer à côté de nous. D’une bonne
famille, il avait été le professeur de piano des sœurs de ma grand-mère et
quand, après la mort de sa femme et un héritage qu’il avait fait, il s’était
retiré auprès de Combray, on le recevait souvent à la maison. Mais d’une
pudibonderie excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann qui
avait fait ce qu’il appelait « un mariage déplacé, dans le goût du jour ». Ma
mère, ayant appris qu’il composait, lui avait dit par amabilité que, quand
elle irait le voir, il faudrait qu’il lui fît entendre quelque chose de lui. M.
Vinteuil en aurait eu beaucoup de joie, mais il poussait la politesse et la
bonté jusqu’à de tels scrupules que, se mettant toujours à la place des
autres, il craignait de les ennuyer et de leur paraître égoïste s’il suivait ou
seulement laissait deviner son désir. Le jour où mes parents étaient allés
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Copyright Arvensa Editionschez lui en visite, je les avais accompagnés, mais ils m’avaient permis de
rester dehors et, comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en
contre-bas d’un monticule buissonneux, où je m’étais caché, je m’étais
trouvé de plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante
centimètres de la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer mes parents,
j’avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un
morceau de musique. Mais une fois mes parents entrés, il l’avait retiré et
mis dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu’il
n’était heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. Et
chaque fois que ma mère était revenue à la charge au cours de la visite, il
avait répété plusieurs fois : « Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce
n’est pas sa place », et avait détourné la conversation sur d’autres sujets,
justement parce que ceux-là l’intéressaient moins. Sa seule passion était
pour sa fille et celle-ci, qui avait l’air d’un garçon, paraissait si robuste
qu’on ne pouvait s’empêcher de sourire en voyant les précautions que son
père prenait pour elle, ayant toujours des châles supplémentaires à lui
jeter sur les épaules. Ma grand-mère faisait remarquer quelle expression
douce, délicate, presque timide passait souvent dans les regards de cette
enfant si rude, dont le visage était semé de taches de son. Quand elle
venait de prononcer une parole, elle l’entendait avec l’esprit de ceux à qui
elle l’avait dite, s’alarmait des malentendus possibles et on voyait
s’éclairer, se découper comme par transparence, sous la figure hommasse
du « bon diable », les traits plus fins d’une jeune fille éplorée.
Quand, au moment de quitter l’église, je m’agenouillai devant l’autel, je
sentis tout d’un coup, en me relevant, s’échapper des aubépines une odeur
amère et douce d’amandes, et je remarquai alors sur les fleurs de petites
places plus blondes, sous lesquelles je me figurai que devait être cachée
cette odeur comme sous les parties gratinées le goût d’une frangipane, ou
llesous leurs taches de rousseur celui des joues de M Vinteuil. Malgré la
silencieuse immobilité des aubépines, cette intermittente ardeur était
comme le murmure de leur vie intense dont l’autel vibrait ainsi qu’une
haie agreste visitée par de vivantes antennes, auxquelles on pensait en
voyant certaines étamines presque rousses qui semblaient avoir gardé la
virulence printanière, le pouvoir irritant, d’insectes aujourd’hui
métamorphosés en fleurs.
Nous causions un moment avec M. Vinteuil devant le porche en sortant
de l’église. Il intervenait entre les gamins qui se chamaillaient sur la place,
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Copyright Arvensa Editionsprenait la défense des petits, faisait des sermons aux grands. Si sa fille
nous disait de sa grosse voix combien elle avait été contente de nous voir,
aussitôt il semblait qu’en elle-même une sœur plus sensible rougissait de
ce propos de bon garçon étourdi qui avait pu nous faire croire qu’elle
sollicitait d’être invitée chez nous. Son père lui jetait un manteau sur les
épaules, ils montaient dans un petit buggy qu’elle conduisait elle-même et
tous deux retournaient à Montjouvain. Quant à nous, comme c’était le
lendemain dimanche et qu’on ne se lèverait que pour la grand’messe, s’il
faisait clair de lune et que l’air fût chaud, au lieu de nous faire rentrer
directement, mon père, par amour de la gloire, nous faisait faire par le
calvaire une longue promenade, que le peu d’aptitude de ma mère à
s’orienter et à se reconnaître dans son chemin, lui faisait considérer
comme la prouesse d’un génie stratégique. Parfois nous allions jusqu’au
viaduc, dont les enjambées de pierre commençaient à la gare et me
représentaient l’exil et la détresse hors du monde civilisé, parce que
chaque année en venant de Paris, on nous recommandait de faire bien
attention, quand ce serait Combray, de ne pas laisser passer la station,
d’être prêts d’avance, car le train repartait au bout de deux minutes et
s’engageait sur le viaduc au delà des pays chrétiens dont Combray
marquait pour moi l’extrême limite. Nous revenions par le boulevard de la
gare, où étaient les plus agréables villas de la commune. Dans chaque
jardin le clair de lune, comme Hubert Robert, semait ses degrés rompus de
marbre blanc, ses jets d’eau, ses grilles entr’ouvertes. Sa lumière avait
détruit le bureau du télégraphe. Il n’en subsistait plus qu’une colonne à
demi brisée, mais qui gardait la beauté d’une ruine immortelle. Je traînais
la jambe, je tombais de sommeil, l’odeur des tilleuls qui embaumait
m’apparaissait comme une récompense qu’on ne pouvait obtenir qu’au
prix des plus grandes fatigues et qui n’en valait pas la peine. De grilles fort
éloignées les unes des autres, des chiens réveillés par nos pas solitaires
faisaient alterner des aboiements comme il m’arrive encore quelquefois
d’en entendre le soir, et entre lesquels dut venir (quand sur son
emplacement on créa le jardin public de Combray) se réfugier le boulevard
de la gare, car, où que je me trouve, dès qu’ils commencent à retentir et à
se répondre, je l’aperçois, avec ses tilleuls et son trottoir éclairé par la lune.
Tout d’un coup mon père nous arrêtait et demandait à ma mère : « Où
sommes-nous ? » Épuisée par la marche, mais fière de lui, elle lui avouait
tendrement qu’elle n’en savait absolument rien. Il haussait les épaules et
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Copyright Arvensa Editionsriait. Alors, comme s’il l’avait sortie de la poche de son veston avec sa clef,
il nous montrait debout devant nous la petite porte de derrière de notre
jardin qui était venue avec le coin de la rue du Saint-Esprit nous attendre
au bout de ces chemins inconnus. Ma mère lui disait avec admiration : « Tu
es extraordinaire ! » Et à partir de cet instant, je n’avais plus un seul pas à
faire, le sol marchait pour moi dans ce jardin où depuis si longtemps mes
actes avaient cessé d’être accompagnés d’attention volontaire : l’Habitude
venait de me prendre dans ses bras et me portait jusqu’à mon lit comme
un petit enfant.
Si la journée du samedi, qui commençait une heure plus tôt, et où elle
était privée de Françoise, passait plus lentement qu’une autre pour ma
tante, elle en attendait pourtant le retour avec impatience depuis le
commencement de la semaine, comme contenant toute la nouveauté et la
distraction que fût encore capable de supporter son corps affaibli et
maniaque. Et ce n’est pas cependant qu’elle n’aspirât parfois à quelque
plus grand changement, qu’elle n’eût de ces heures d’exception où l’on a
soif de quelque chose d’autre que ce qui est, et où ceux que le manque
d’énergie ou d’imagination empêche de tirer d’eux-mêmes un principe de
rénovation demandent à la minute qui vient, au facteur qui sonne, de leur
apporter du nouveau, fût-ce du pire, une émotion, une douleur ; où la
sensibilité, que le bonheur a fait taire comme une harpe oisive, veut
résonner sous une main, même brutale, et dût-elle en être brisée ; où la
volonté, qui a si difficilement conquis le droit d’être livrée sans obstacle à
ses désirs, à ses peines, voudrait jeter les rênes entre les mains
d’événements impérieux, fussent-ils cruels. Sans doute, comme les forces
de ma tante, taries à la moindre fatigue, ne lui revenaient que goutte à
goutte au sein de son repos, le réservoir était très long à remplir, et il se
passait des mois avant qu’elle eût ce léger trop-plein que d’autres dérivent
dans l’activité et dont elle était incapable de savoir et de décider comment
user. Je ne doute pas qu’alors — comme le désir de la remplacer par des
pommes de terre béchamel finissait au bout de quelque temps par naître
du plaisir même que lui causait le retour quotidien de la purée dont elle ne
se « fatiguait » pas — elle ne tirât de l’accumulation de ces jours
monotones auxquels elle tenait tant l’attente d’un cataclysme domestique,
limité à la durée d’un moment, mais qui la forcerait d’accomplir une fois
pour toutes un de ces changements dont elle reconnaissait qu’ils lui
seraient salutaires et auxquels elle ne pouvait d’elle-même se décider. Elle
Page 117
Copyright Arvensa Editionsnous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer ; survenant
à un moment où elle se sentait bien et n’était pas en sueur, la nouvelle
que la maison était la proie d’un incendie où nous avions déjà tous péri et
qui n’allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais
auquel elle aurait eu tout le temps d’échapper sans se presser, à condition
de se lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme
unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long
regret toute sa tendresse pour nous, et d’être la stupéfaction du village en
conduisant notre deuil, courageuse et accablée, moribonde debout, celui
bien plus précieux de la forcer au bon moment, sans temps à perdre, sans
possibilité d’hésitation énervante, à aller passer l’été dans sa jolie ferme de
Mirougrain, où il y avait une chute d’eau. Comme n’était jamais survenu
aucun événement de ce genre, dont elle méditait certainement la réussite
quand elle était seule absorbée dans ses innombrables jeux de patience (et
qui l’eût désespérée au premier commencement de réalisation, au premier
de ces petits faits imprévus, de cette parole annonçant une mauvaise
nouvelle et dont on ne peut plus jamais oublier l’accent, de tout ce qui
porte l’empreinte de la mort réelle, bien différente de sa possibilité logique
et abstraite), elle se rabattait pour rendre de temps en temps sa vie plus
intéressante, à y introduire des péripéties imaginaires qu’elle suivait avec
passion. Elle se plaisait à supposer tout d’un coup que Françoise la volait,
qu’elle recourait à la ruse pour s’en assurer, la prenait sur le fait ; habituée,
quand elle faisait seule des parties de cartes, à jouer à la fois son jeu et le
jeu de son adversaire, elle se prononçait à elle-même les excuses
embarrassées de Françoise et y répondait avec tant de feu et d’indignation
que l’un de nous, entrant à ces moments-là, la trouvait en nage, les yeux
étincelants, ses faux cheveux déplacés laissant voir son front chauve.
Françoise entendit peut-être parfois dans la chambre voisine de mordants
sarcasmes qui s’adressaient à elle et dont l’invention n’eût pas soulagé
suffisamment ma tante s’ils étaient restés à l’état purement immatériel, et
si en les murmurant à mi-voix elle ne leur eût donné plus de réalité.
Quelquefois, ce « spectacle dans un lit » ne suffisait même pas à ma tante,
elle voulait faire jouer ses pièces. Alors, un dimanche, toutes portes
mystérieusement fermées, elle confiait à Eulalie ses doutes sur la probité
de Françoise, son intention de se défaire d’elle, et une autre fois, à
Françoise ses soupçons de l’infidélité d’Eulalie, à qui la porte serait bientôt
fermée ; quelques jours après elle était dégoûtée de sa confidente de la
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Copyright Arvensa Editionsveille et racoquinée avec le traître, lesquels d’ailleurs, pour la prochaine
représentation, échangeraient leurs emplois. Mais les soupçons que
pouvait parfois lui inspirer Eulalie n’étaient qu’un feu de paille et
tombaient vite, faute d’aliment, Eulalie n’habitant pas la maison. Il n’en
était pas de même de ceux qui concernaient Françoise, que ma tante
sentait perpétuellement sous le même toit qu’elle, sans que, par crainte de
prendre froid si elle sortait de son lit, elle osât descendre à la cuisine se
rendre compte s’ils étaient fondés. Peu à peu son esprit n’eut plus d’autre
occupation que de chercher à deviner ce qu’à chaque moment pouvait
faire, et chercher à lui cacher, Françoise. Elle remarquait les plus furtifs
mouvements de physionomie de celle-ci, une contradiction dans ses
paroles, un désir qu’elle semblait dissimuler. Et elle lui montrait qu’elle
l’avait démasquée, d’un seul mot qui faisait pâlir Françoise et que ma tante
semblait trouver, à enfoncer au cœur de la malheureuse, un divertissement
cruel. Et le dimanche suivant, une révélation d’Eulalie — comme ces
découvertes qui ouvrent tout d’un coup un champ insoupçonné à une
science naissante et qui se traînait dans l’ornière — prouvait à ma tante
qu’elle était dans ses suppositions bien au-dessous de la vérité. « Mais
Françoise doit le savoir maintenant que vous y avez donné une voiture. »
— « Que je lui ai donné une voiture ! » s’écriait ma tante. — « Ah ! mais je
ne sais pas, moi, je croyais, je l’avais vue qui passait maintenant en
calèche, fière comme Artaban, pour aller au marché de Roussainville.
meJ’avais cru que c’était M Octave qui lui avait donné. » Peu à peu
Françoise et ma tante, comme la bête et le chasseur, ne cessaient plus de
tâcher de prévenir les ruses l’une de l’autre. Ma mère craignait qu’il ne se
développât chez Françoise une véritable haine pour ma tante qui
l’offensait le plus durement qu’elle le pouvait. En tous cas Françoise
attachait de plus en plus aux moindres paroles, aux moindres gestes de ma
tante une attention extraordinaire. Quand elle avait quelque chose à lui
demander, elle hésitait longtemps sur la manière dont elle devait s’y
prendre. Et quand elle avait proféré sa requête, elle observait ma tante à la
dérobée, tâchant de deviner dans l’aspect de sa figure ce que celle-ci avait
pensé et déciderait. Et ainsi — tandis que quelque artiste lisant les
eMémoires du XVII siècle, et désirant de se rapprocher du grand Roi, croit
marcher dans cette voie en se fabriquant une généalogie qui le fait
descendre d’une famille historique ou en entretenant une correspondance
avec un des souverains actuels de l’Europe, tourne précisément le dos à ce
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Copyright Arvensa Editionsqu’il a le tort de chercher sous des formes identiques et par conséquent
mortes — une vieille dame de province qui ne faisait qu’obéir sincèrement
à d’irrésistibles manies et à une méchanceté née de l’oisiveté, voyait sans
avoir jamais pensé à Louis XIV les occupations les plus insignifiantes de sa
journée, concernant son lever, son déjeuner, son repos, prendre par leur
singularité despotique un peu de l’intérêt de ce que Saint-Simon appelait
la « mécanique » de la vie à Versailles, et pouvait croire aussi que ses
silences, une nuance de bonne humeur ou de hauteur dans sa
physionomie, étaient de la part de Françoise l’objet d’un commentaire
aussi passionné, aussi craintif que l’étaient le silence, la bonne humeur, la
hauteur du Roi quand un courtisan, ou même les plus grands seigneurs, lui
avaient remis une supplique, au détour d’une allée, à Versailles.
Un dimanche, où ma tante avait eu la visite simultanée du curé et
d’Eulalie, et s’était ensuite reposée, nous étions tous montés lui dire
bonsoir, et maman lui adressait ses condoléances sur la mauvaise chance
qui amenait toujours ses visiteurs à la même heure :
— Je sais que les choses se sont encore mal arrangées tantôt, Léonie, lui
dit-elle avec douceur, vous avez eu tout votre monde à la fois.
Ce que ma grand’tante interrompit par : « Abondance de biens... » car
depuis que sa fille était malade elle croyait devoir la remonter en lui
présentant toujours tout par le bon côté. Mais mon père prenant la
parole :
— Je veux profiter, dit-il, de ce que toute la famille est réunie pour vous
faire un récit sans avoir besoin de le recommencer à chacun. J’ai peur que
nous ne soyons fâchés avec Legrandin : il m’a à peine dit bonjour ce matin.
Je ne restai pas pour entendre le récit de mon père, car j’étais
justement avec lui après la messe quand nous avions rencontré M.
Legrandin, et je descendis à la cuisine demander le menu du dîner qui tous
les jours me distrayait comme les nouvelles qu’on lit dans un journal et
m’excitait à la façon d’un programme de fête. Comme M. Legrandin avait
passé près de nous en sortant de l’église, marchant à côté d’une châtelaine
du voisinage que nous ne connaissions que de vue, mon père avait fait un
salut à la fois amical et réservé, sans que nous nous arrêtions ; M.
Legrandin avait à peine répondu, d’un air étonné, comme s’il ne nous
reconnaissait pas, et avec cette perspective du regard particulière aux
personnes qui ne veulent pas être aimables et qui, du fond subitement
prolongé de leurs yeux, ont l’air de vous apercevoir comme au bout d’une
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Copyright Arvensa Editionsroute interminable et à une si grande distance qu’elles se contentent de
vous adresser un signe de tête minuscule pour le proportionner à vos
dimensions de marionnette.
Or, la dame qu’accompagnait Legrandin était une personne vertueuse et
considérée ; il ne pouvait être question qu’il fût en bonne fortune et gêné
d’être surpris, et mon père se demandait comment il avait pu mécontenter
Legrandin. « Je regretterais d’autant plus de le savoir fâché, dit mon père,
qu’au milieu de tous ces gens endimanchés il a, avec son petit veston droit,
sa cravate molle, quelque chose de si peu apprêté, de si vraiment simple,
et un air presque ingénu qui est tout à fait sympathique. » Mais le conseil
de famille fut unanimement d’avis que mon père s’était fait une idée ou
que Legrandin, à ce moment-là, était absorbé par quelque pensée.
D’ailleurs la crainte de mon père fut dissipée dès le lendemain soir. Comme
nous revenions d’une grande promenade, nous aperçûmes près du
PontVieux, Legrandin, qui à cause des fêtes restait plusieurs jours à Combray. Il
vint à nous la main tendue : « Connaissez-vous, monsieur le liseur, me
demanda-t-il, ce vers de Paul Desjardins :
Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu
N’est-ce pas la fine notation de cette heure-ci ? Vous n’avez peut-être
jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant ; aujourd’hui il se mue, me
dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps un aquarelliste limpide...
Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu...
Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami ; et même à
l’heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs, où la
nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant du côté
du ciel. » Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps les yeux à
l’horizon, « Adieu, les camarades », nous dit-il tout à coup, et il nous
quitta.
À cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà
commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues
ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme
cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de terre à
étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d’œuvre culinaires d’abord
préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des grandes cuves,
marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à
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Copyright Arvensa Editionspâtisserie, et petits pots de crème en passant par une collection complète
de casserole de toutes dimensions. Je m’arrêtais à voir sur la table, où la
fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés
comme des billes vertes dans un jeu ; mais mon ravissement était devant
les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi, finement
pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied —
encore souillé pourtant du sol de leur plant — par des irisations qui ne
sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient
les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en
légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme,
laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches
d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que
je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en
avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières
comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un
vase de parfum.
La pauvre Charité de Giotto, comme l’appelait Swann, chargée par
Françoise de les « plumer », les avait près d’elle dans une corbeille, son air
était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre ; et
les légères couronnes d’azur qui ceignaient les asperges au-dessus de leurs
tuniques de rose étaient finement dessinées, étoile par étoile, comme le
sont dans la fresque les fleurs bandées autour du front ou piquées dans la
corbeille de la Vertu de Padoue. Et cependant, Françoise tournait à la
broche un de ces poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient
porté loin dans Combray l’odeur de ses mérites, et qui, pendant qu’elle
nous les servait à table, faisaient prédominer la douceur dans ma
conception spéciale de son caractère, l’arôme de cette chair qu’elle savait
rendre si onctueuse et si tendre n’étant pour moi que le propre parfum
d’une de ses vertus.
Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de famille
sur la rencontre de Legrandin, je descendis à la cuisine, était un de ceux où
la Charité de Giotto, très malade de son accouchement récent, ne pouvait
se lever ; Françoise, n’étant plus aidée, était en retard. Quand je fus en bas,
elle était en train, dans l’arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de
tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais
accompagnée par Françoise hors d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre
le cou sous l’oreille, des cris de « sale bête ! sale bête ! », mettait la sainte
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Copyright Arvensa Editionsdouceur et l’onction de notre servante un peu moins en lumière qu’il n’eût
fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d’or comme une chasuble
et son jus précieux égoutté d’un ciboire. Quand il fut mort, Françoise
recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut
de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois :
« Sale bête ! » Je remontai tout tremblant ; j’aurais voulu qu’on mît
Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des boules aussi
chaudes, du café aussi parfumé, et même... ces poulets ?... Et en réalité, ce
lâche calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi. Car ma tante
Léonie savait — ce que j’ignorais encore — que Françoise qui, pour sa fille,
pour ses neveux, aurait donné sa vie sans une plainte, était pour d’autres
êtres d’une dureté singulière. Malgré cela ma tante l’avait gardée, car si
elle connaissait sa cruauté, elle appréciait son service. Je m’aperçus peu à
peu que la douceur, la componction, les vertus de Françoise cachaient des
tragédies d’arrière-cuisine, comme l’histoire découvre que le règne des Rois
et des Reines qui sont représentés les mains jointes dans les vitraux des
églises, furent marqués d’incidents sanglants. Je me rendis compte que, en
dehors de ceux de sa parenté, les humains excitaient d’autant plus sa pitié
par leurs malheurs, qu’ils vivaient plus éloignés d’elle. Les torrents de
larmes qu’elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se
tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était
l’objet d’une façon un peu précise. Une de ces nuits qui suivirent
l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise d’atroces coliques :
maman l’entendit se plaindre, se leva et réveilla Françoise qui, insensible,
déclara que tous ces cris étaient une comédie, qu’elle voulait « faire la
maîtresse ». Le médecin, qui craignait ces crises, avait mis un signet, dans
un livre de médecine que nous avions, à la page où elles sont décrites et où
il nous avait dit de nous reporter pour trouver l’indication des premiers
soins à donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui
recommandant de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure,
Françoise n’était pas revenue ; ma mère indignée crut qu’elle s’était
recouchée et me dit d’aller voir moi-même dans la bibliothèque. J’y trouvai
Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait la
description clinique de la crise et poussait des sanglots maintenant qu’il
s’agissait d’une malade-type qu’elle ne connaissait pas. À chaque
symptôme douloureux mentionné par l’auteur du traité, elle s’écriait : « Hé
là ! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu veuille faire souffrir ainsi
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Copyright Arvensa Editionsune malheureuse créature humaine ? Hé ! la pauvre ! »
Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle fut revenue près du lit de la
Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler ; elle ne put
reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et d’attendrissement
qu’elle connaissait bien et que la lecture des journaux lui avait souvent
donnée, ni aucun plaisir de même famille ; dans l’ennui et dans l’irritation
de s’être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine, et à la vue des
mêmes souffrances dont la description l’avait fait pleurer, elle n’eut plus
que des ronchonnements de mauvaise humeur, même d’affreux sarcasmes,
disant, quand elle crut que nous étions partis et ne pouvions plus
l’entendre : « Elle n’avait qu’à ne pas faire ce qu’il faut pour ça ! ça lui a
fait plaisir ! qu’elle ne fasse pas de manières maintenant. Faut-il tout de
même qu’un garçon ait été abandonné du bon Dieu pour aller avec ça. Ah !
c’est bien comme on disait dans le patois de ma pauvre mère :
« Qui du cul d’un chien s’amourose
Il lui paraît une rose. »
Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait la
nuit, même malade, au lieu de se coucher, pour voir s’il n’avait besoin de
rien, faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d’être rentrée pour son
travail, en revanche ce même amour des siens et son désir d’assurer la
grandeur future de sa maison se traduisait dans sa politique à l’égard des
autres domestiques par une maxime constante qui fut de n’en jamais
laisser un seul s’implanter chez ma tante, qu’elle mettait d’ailleurs une
sorte d’orgueil à ne laisser approcher par personne, préférant, quand
ellemême était malade, se relever pour lui donner son eau de Vichy plutôt que
de permettre l’accès de la chambre de sa maîtresse à la fille de cuisine. Et
comme cet hyménoptère observé par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour
que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle
l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et
des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le
centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres
fonctions de la vie, de façon que l’insecte paralysé près duquel elle dépose
ses œufs, fournisse aux larves, quand elles écloront un gibier docile,
inoffensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement faisandé,
Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison
intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que,
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Copyright Arvensa Editionsbien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions
mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur
donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises
d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller.
Hélas ! nous devions définitivement changer d’opinion sur Legrandin.
Un des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux après laquelle
mon père avait dû confesser son erreur, comme la messe finissait et
qu’avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacré entrait
me medans l’église que M Goupil, M Percepied (toutes les personnes qui tout
à l’heure, à mon arrivée un peu en retard, étaient restées les yeux
absorbés dans leur prière et que j’aurais même pu croire ne m’avoir pas vu
entrer si, en même temps, leurs pieds n’avaient repoussé légèrement le
petit banc qui m’empêchait de gagner ma chaise) commençaient à
s’entretenir avec nous à haute voix de sujets tout temporels comme si
nous étions déjà sur la place, nous vîmes sur le seuil brûlant du porche,
dominant le tumulte bariolé du marché, Legrandin, que le mari de cette
dame avec qui nous l’avions dernièrement rencontré était en train de
présenter à la femme d’un autre gros propriétaire terrien des environs. La
figure de Legrandin exprimait une animation, un zèle extraordinaires ; il fit
un profond salut avec un renversement secondaire en arrière, qui ramena
brusquement son dos au delà de la position de départ et qu’avait dû lui
meapprendre le mari de sa sœur, M de Cambremer. Ce redressement rapide
fit refluer en une sorte d’onde fougueuse et musclée la croupe de
Legrandin que je ne supposais pas si charnue ; et je ne sais pourquoi cette
ondulation de pure matière, ce flot tout charnel, sans expression de
spiritualité et qu’un empressement plein de bassesse fouettait en tempête,
éveillèrent tout d’un coup dans mon esprit la possibilité d’un Legrandin
tout différent de celui que nous connaissions. Cette dame le pria de dire
quelque chose à son cocher, et tandis qu’il allait jusqu’à la voiture,
l’empreinte de joie timide et dévouée que la présentation avait marquée
sur son visage y persistait encore. Ravi dans une sorte de rêve, il souriait,
puis il revint vers la dame en se hâtant et, comme il marchait plus vite qu’il
n’en avait l’habitude, ses deux épaules oscillaient de droite et de gauche
ridiculement, et il avait l’air tant il s’y abandonnait entièrement en n’ayant
plus souci du reste, d’être le jouet inerte et mécanique du bonheur.
Cependant, nous sortions du porche, nous allions passer à côté de lui, il
était trop bien élevé pour détourner la tête, mais il fixa de son regard
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Copyright Arvensa Editionssoudain chargé d’une rêverie profonde un point si éloigné de l’horizon qu’il
ne put nous voir et n’eut pas à nous saluer. Son visage restait ingénu
audessus d’un veston souple et droit qui avait l’air de se sentir fourvoyé
malgré lui au milieu d’un luxe détesté. Et une lavallière à pois qu’agitait le
vent de la Place continuait à flotter sur Legrandin comme l’étendard de son
fier isolement et de sa noble indépendance. Au moment où nous arrivions
à la maison, maman s’aperçut qu’on avait oublié le saint-honoré et
demanda à mon père de retourner avec moi sur nos pas dire qu’on
l’apportât tout de suite. Nous croisâmes près de l’église Legrandin qui
venait en sens inverse conduisant la même dame à sa voiture. Il passa
contre nous, ne s’interrompit pas de parler à sa voisine, et nous fit du coin
de son œil bleu un petit signe en quelque sorte intérieur aux paupières et
qui, n’intéressant pas les muscles de son visage, put passer parfaitement
inaperçu de son interlocutrice ; mais, cherchant à compenser par l’intensité
du sentiment le champ un peu étroit où il en circonscrivait l’expression,
dans ce coin d’azur qui nous était affecté il fit pétiller tout l’entrain de la
bonne grâce qui dépassa l’enjouement, frisa la malice ; il subtilisa les
finesses de l’amabilité jusqu’aux clignements de la connivence, aux
demimots, aux sous-entendus, aux mystères de la complicité ; et finalement
exalta les assurances d’amitié jusqu’aux protestations de tendresse,
jusqu’à la déclaration d’amour, illuminant alors pour nous seuls, d’une
langueur secrète et invisible à la châtelaine, une prunelle énamourée dans
un visage de glace.
Il avait précisément demandé la veille à mes parents de m’envoyer
dîner ce soir-là avec lui : « Venez tenir compagnie à votre vieil ami,
m’avaitil dit. Comme le bouquet qu’un voyageur nous envoie d’un pays où nous
ne retournerons plus, faites-moi respirer du lointain de votre adolescence
ces fleurs des printemps que j’ai traversés moi aussi il y a bien des années.
Venez avec la primevère, la barbe de chanoine, le bassin d’or, venez avec le
sédum dont est fait le bouquet de dilection de la flore balzacienne, avec la
fleur du jour de la Résurrection, la pâquerette et la boule de neige des
jardins qui commence à embaumer dans les allées de votre grand’tante,
quand ne sont pas encore fondues les dernières boules de neige des
giboulées de Pâques. Venez avec la glorieuse vêture de soie du lis digne de
Salomon, et l’émail polychrome des pensées, mais venez surtout avec la
brise fraîche encore des dernières gelées et qui va entr’ouvrir, pour les
deux papillons qui depuis ce matin attendent à la porte, la première rose
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Copyright Arvensa Editionsde Jérusalem. »
On se demandait à la maison si on devait m’envoyer tout de même
dîner avec M. Legrandin. Mais ma grand-mère refusa de croire qu’il eût été
impoli. « Vous reconnaissez vous-même qu’il vient là avec sa tenue toute
simple qui n’est guère celle d’un mondain. » Elle déclarait qu’en tous cas,
et à tout mettre au pis, s’il l’avait été, mieux valait ne pas avoir l’air de s’en
être aperçu. À vrai dire mon père lui-même, qui était pourtant le plus irrité
contre l’attitude qu’avait eue Legrandin, gardait peut-être un dernier doute
sur le sens qu’elle comportait. Elle était comme toute attitude ou action où
se révèle le caractère profond et caché de quelqu’un : elle ne se relie pas à
ses paroles antérieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le
témoignage du coupable qui n’avouera pas ; nous en sommes réduits à
celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isolé et
incohérent, s’ils n’ont pas été le jouet d’une illusion ; de sorte que de telles
attitudes, les seules qui aient de l’importance, nous laissent souvent
quelques doutes.
Je dînai avec Legrandin sur sa terrasse ; il faisait clair de lune : « Il y a
une jolie qualité de silence, n’est-ce pas, me dit-il ; aux cœurs blessés
comme l’est le mien, un romancier que vous lirez plus tard prétend que
conviennent seulement l’ombre et le silence. Et voyez-vous, mon enfant, il
vient dans la vie une heure dont vous êtes bien loin encore où les yeux las
ne tolèrent plus qu’une lumière, celle qu’une belle nuit comme celle-ci
prépare et distille avec l’obscurité, où les oreilles ne peuvent plus écouter
de musique que celle que joue le clair de lune sur la flûte du silence. »
J’écoutais les paroles de M. Legrandin qui me paraissaient toujours si
agréables ; mais troublé par le souvenir d’une femme que j’avais aperçue
dernièrement pour la première fois, et pensant, maintenant que je savais
que Legrandin était lié avec plusieurs personnalités aristocratiques des
environs, que peut-être il connaissait celle-ci, prenant mon courage, je lui
dis : « Est-ce que vous connaissez, monsieur, la... les châtelaines de
Guermantes ? », heureux aussi en prononçant ce nom de prendre sur lui
une sorte de pouvoir, par le seul fait de le tirer de mon rêve et de lui
donner une existence objective et sonore.
Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre
ami se ficher une petite encoche brune comme s’ils venaient d’être percés
par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle réagissait en
sécrétant des flots d’azur. Le cerne de sa paupière noircit, s’abaissa. Et sa
Page 127
Copyright Arvensa Editionsbouche marquée d’un pli amer se ressaissant plus vite sourit, tandis que le
regard restait douloureux, comme celui d’un beau martyr dont le corps est
hérissé de flèches : « Non, je ne les connais pas », dit-il, mais au lieu de
donner à un renseignement aussi simple, à une réponse aussi peu
surprenante le ton naturel et courant qui convenait, il le débita en
appuyant sur les mots, en s’inclinant, en saluant de la tête, à la fois avec
l’insistance qu’on apporte, pour être cru, à une affirmation invraisemblable
— comme si ce fait qu’il ne connût pas les Guermantes ne pouvait être
l’effet que d’un hasard singulier — et aussi avec l’emphase de quelqu’un
qui, ne pouvant pas taire une situation qui lui est pénible, préfère la
proclamer pour donner aux autres l’idée que l’aveu qu’il fait ne lui cause
aucun embarras, est facile, agréable, spontané, que la situation elle-même
— l’absence de relations avec les Guermantes — pourrait bien avoir été
non pas subie, mais voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille,
principe de morale ou vœu mystique lui interdisant nommément la
fréquentation des Guermantes. « Non, reprit-il, expliquant par ses paroles
sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai
toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au fond je suis une
tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse,
on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me
donnais l’air d’un malotru, d’un vieil ours. Mais voilà une réputation qui
n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au
monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de
tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte
jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent
plus. » Je ne comprenais pas bien que, pour ne pas aller chez des gens
qu’on ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en
quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que
je comprenais, c’est que Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il
disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait
beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si
grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait
pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change,
préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin
de lui et « par défaut » ; il était snob. Sans doute il ne disait jamais rien de
tout cela dans le langage que mes parents et moi-même nous aimions tant.
Et si je demandais : « Connaissez-vous les Guermantes ? », Legrandin le
Page 128
Copyright Arvensa Editionscauseur répondait : « Non, je n’ai jamais voulu les connaître. »
Malheureusement il ne le répondait qu’en second, car un autre Legrandin
qu’il cachait soigneusement au fond de lui, qu’il ne montrait pas, parce que
ce Legrandin-là savait sur le nôtre, sur son snobisme, des histoires
compromettantes, un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure
du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton de la
réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin s’était trouvé en un
instant lardé et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme : « Hélas !
que vous me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez
pas la grande douleur de ma vie. » Et comme ce Legrandin enfant terrible,
ce Legrandin maître chanteur, s’il n’avait pas le joli langage de l’autre, avait
le verbe infiniment plus prompt, composé de ce qu’on appelle « réflexes »,
quand Legrandin le causeur voulait lui imposer silence, l’autre avait déjà
parlé et notre ami avait beau se désoler de la mauvaise impression que les
révélations de son alter ego avaient dû produire, il ne pouvait
qu’entreprendre de la pallier.
Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère
quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins par
luimême, qu’il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les passions
des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n’est que
d’eux que nous avons pu l’apprendre. Sur nous, elles n’agissent que d’une
façon seconde, par l’imagination qui substitue aux premiers mobiles des
mobiles de relais qui sont plus décents. Jamais le snobisme de Legrandin
ne lui conseillait d’aller voir souvent une duchesse. Il chargeait
l’imagination de Legrandin de lui faire apparaître cette duchesse comme
parée de toutes les grâces. Legrandin se rapprochait de la duchesse,
s’estimant de céder à cet attrait de l’esprit et de la vertu qu’ignorent les
infâmes snobs. Seuls les autres savaient qu’il en était un ; car, grâce à
l’incapacité où ils étaient de comprendre le travail intermédiaire de son
imagination, ils voyaient en face l’une de l’autre l’activité mondaine de
Legrandin et sa cause première.
Maintenant, à la maison, on n’avait plus aucune illusion sur M.
Legrandin, et nos relations avec lui s’étaient fort espacées. Maman
s’amusait infiniment chaque fois qu’elle prenait Legrandin en flagrant délit
du péché qu’il n’avouait pas, qu’il continuait à appeler le péché sans
rémission, le snobisme. Mon père, lui, avait de la peine à prendre les
dédains de Legrandin avec tant de détachement et de gaîté ; et quand on
Page 129
Copyright Arvensa Editionspensa une année à m’envoyer passer les grandes vacances à Balbec avec
ma grand-mère, il dit : « Il faut absolument que j’annonce à Legrandin que
vous irez à Balbec, pour voir s’il vous offrira de vous mettre en rapport avec
sa sœur. Il ne doit pas se souvenir nous avoir dit qu’elle demeurait à deux
kilomètres de là. » Ma grand-mère qui trouvait qu’aux bains de mer il faut
être du matin au soir sur la plage à humer le sel et qu’on n’y doit connaître
personne, parce que les visites, les promenades sont autant de pris sur l’air
marin, demandait au contraire qu’on ne parlât pas de nos projets à
meLegrandin, voyant déjà sa sœur, M de Cambremer, débarquant à l’hôtel
au moment où nous serions sur le point d’aller à la pêche et nous forçant à
rester enfermés pour la recevoir. Mais maman riait de ses craintes, pensant
à part elle que le danger n’était pas si menaçant, que Legrandin ne serait
pas si pressé de nous mettre en relations avec sa sœur. Or, sans qu’on eût
besoin de lui parler de Balbec, ce fut lui-même, Legrandin, qui, ne se
doutant pas que nous eussions jamais l’intention d’aller de ce côté, vint se
mettre dans le piège un soir où nous le rencontrâmes au bord de la
Vivonne.
— Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux,
n’est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père, un bleu surtout plus floral
qu’aérien, un bleu de cinéraire, qui surprend dans le ciel. Et ce petit nuage
rose n’a-t-il pas aussi un teint de fleur, d’œillet ou d’hydrangéa ? Il n’y a
guère que dans la Manche, entre Normandie et Bretagne, que j’ai pu faire
de plus riches observations sur cette sorte de règne végétal de
l’atmosphère. Là-bas, près de Balbec, près de ces lieux sauvages, il y a une
petite baie d’une douceur charmante où le coucher de soleil du pays
d’Auge, le coucher de soleil rouge et or que je suis loin de dédaigner,
d’ailleurs, est sans caractère, insignifiant ; mais dans cette atmosphère
humide et douce s’épanouissent le soir en quelques instants de ces
bouquets célestes, bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent
souvent des heures à se faner. D’autres s’effeuillent tout de suite, et c’est
alors plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dispersion
d’innombrables pétales soufrés ou roses. Dans cette baie, dite d’opale, les
plages d’or semblent plus douces encore pour être attachées comme de
blondes Andromèdes à ces terribles rochers des côtes voisines, à ce rivage
funèbre, fameux par tant de naufrages, où tous les hivers bien des barques
trépassent au péril de la mer. Balbec ! la plus antique ossature géologique
de notre sol, vraiment Ar-mor, la mer, la fin de la terre, la région maudite
Page 130
Copyright Arvensa Editionsqu’Anatole France — un enchanteur que devrait lire notre petit ami — a si
bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme le véritable pays des
Cimmériens, dans l’Odyssée. De Balbec surtout, où déjà des hôtels se
construisent, superposés au sol antique et charmant qu’ils n’altèrent pas,
quel délice d’excursionner à deux pas dans ces régions primitives et si
belles.
— Ah ! est-ce que vous connaissez quelqu’un à Balbec ? dit mon père.
Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa grand-mère et
peut-être avec ma femme.
Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses
yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant
de seconde en seconde avec plus d’intensité — et tout en souriant
tristement — sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d’amitié et de
franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir
traversé la figure comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce
moment bien au delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait
un alibi mental et qui lui permettrait d’établir qu’au moment où on lui
avait demandé s’il connaissait quelqu’un à Balbec, il pensait à autre chose
et n’avait pas entendu la question. Habituellement de tels regards font dire
à l’interlocuteur : « À quoi pensez-vous donc ? » Mais mon père curieux,
irrité et cruel, reprit :
— Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si
bien Balbec ?
Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin
atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de
distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il
nous dit :
— J’ai des amis partout où il y a des groupes d’arbres blessés, mais non
vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une
obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux.
— Ce n’est pas cela que je voulais dire, interrompit mon père, aussi
obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais pour
le cas où il arriverait n’importe quoi à ma belle-mère et où elle aurait
besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y connaissez du
monde ?
— Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais
personne, répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite ; beaucoup les
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Copyright Arvensa Editionschoses et fort peu les personnes. Mais les choses elles-mêmes y semblent
des personnes, des personnes rares, d’une essence délicate et que la vie
aurait déçues. Parfois c’est un castel que vous rencontrez sur la falaise, au
bord du chemin où il s’est arrêté pour confronter son chagrin au soir
encore rose où monte la lune d’or et dont les barques qui rentrent en
striant l’eau diaprée hissent à leurs mâts la flamme et portent les
couleurs ; parfois c’est une simple maison solitaire, plutôt laide, l’air timide
mais romanesque, qui cache à tous les yeux quelque secret impérissable de
bonheur et de désenchantement. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une
délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d’une mauvaise
lecture pour un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choisirais et
recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour son
cœur prédisposé. Les climats de confidence amoureuse et de regret inutile
peuvent convenir au vieux désabusé que je suis, ils sont toujours malsains
pour un tempérament qui n’est pas formé. Croyez-moi, reprit-il avec
insistance, les eaux de cette baie, déjà à moitié bretonne, peuvent exercer
une action sédative, d’ailleurs discutable, sur un cœur qui n’est plus intact
comme le mien, sur un cœur dont la lésion n’est plus compensée. Elles
sont contre-indiquées à votre âge, petit garçon. « Bonne nuit, voisin »,
ajouta-t-il en nous quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait
l’habitude et, se retournant vers nous avec un doigt levé de docteur, il
résuma sa consultation : « Pas de Balbec avant cinquante ans, et encore
cela dépend de l’état du cœur », nous cria-t-il.
Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura de
questions, ce fut peine inutile : comme cet escroc érudit qui employait à
fabriquer de faux palimpsestes un labeur et une science dont la centième
partie eût suffi à lui assurer une situation plus lucrative, mais honorable,
M. Legrandin, si nous avions insisté encore, aurait fini par édifier toute une
éthique de paysage et une géographie céleste de la basse Normandie,
plutôt que de nous avouer qu’à deux kilomètres de Balbec habitait sa
propre sœur, et d’être obligé à nous offrir une lettre d’introduction qui
n’eût pas été pour lui un tel sujet d’effroi s’il avait été absolument certain
— comme il aurait dû l’être en effet avec l’expérience qu’il avait du
caractère de ma grand-mère — que nous n’en aurions pas profité.
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Copyright Arvensa Editions*
* *
Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour
pouvoir faire une visite à ma tante Léonie avant le dîner. Au
commencement de la saison où le jour finit tôt, quand nous arrivions rue
du Saint-Esprit, il y avait encore un reflet du couchant sur les vitres de la
maison et un bandeau de pourpre au fond des bois du Calvaire qui se
reflétait plus loin dans l’étang, rougeur qui, accompagnée souvent d’un
froid assez vif, s’associait, dans mon esprit, à la rougeur du feu au-dessus
duquel rôtissait le poulet qui ferait succéder pour moi au plaisir poétique
donné par la promenade, le plaisir de la gourmandise, de la chaleur et du
repos. Dans l’été au contraire, quand nous rentrions, le soleil ne se
couchait pas encore ; et pendant la visite que nous faisions chez ma tante
Léonie, sa lumière qui s’abaissait et touchait la fenêtre était arrêtée entre
les grands rideaux et les embrasses, divisée, ramifiée, filtrée, et incrustant
de petits morceaux d’or le bois de citronnier de la commode, illuminait
obliquement la chambre avec la délicatesse qu’elle prend dans les
sousbois. Mais certains jours fort rares, quand nous rentrions, il y avait bien
longtemps que la commode avait perdu ses incrustations momentanées, il
n’y avait plus quand nous arrivions rue du Saint-Esprit nul reflet de
couchant étendu sur les vitres et l’étang au pied du calvaire avait perdu sa
rougeur, quelquefois il était déjà couleur d’opale et un long rayon de lune
qui allait en s’élargissant et se fendillait de toutes les rides de l’eau le
traversait tout entier. Alors, en arrivant près de la maison, nous
apercevions une forme sur le pas de la porte et maman me disait :
— Mon Dieu ! voilà Françoise qui nous guette, ta tante est inquiète ;
aussi nous rentrons trop tard.
Et sans avoir pris le temps d’enlever nos affaires, nous montions vite
chez ma tante Léonie pour la rassurer et lui montrer que, contrairement à
ce qu’elle imaginait déjà, il ne nous était rien arrivé, mais que nous étions
allés « du côté de Guermantes » et, dame, quand on faisait cette
promenade-là, ma tante savait pourtant bien qu’on ne pouvait jamais être
sûr de l’heure à laquelle on serait rentré.
— Là, Françoise, disait ma tante, quand je vous le disais, qu’ils seraient
allés du côté de Guermantes ! Mon Dieu ! ils doivent avoir une faim ! et
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Copyright Arvensa Editionsvotre gigot qui doit être tout desséché après ce qu’il a attendu. Aussi est-ce
une heure pour rentrer ! comment, vous êtes allés du côté de
Guermantes !
— Mais je croyais que vous le saviez, Léonie, disait maman. Je pensais
que Françoise nous avait vus sortir par la petite porte du potager.
Car il y avait autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, et
si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte,
quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de
Méséglise-laVineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait
devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de
Guermantes. De Méséglise-la-Vineuse, à vrai dire, je n’ai jamais connu que
le « côté » et des gens étrangers qui venaient le dimanche se promener à
Combray, des gens que, cette fois, ma tante elle-même et nous tous ne
« connaissions point » et qu’à ce signe on tenait pour « des gens qui seront
venus de Méséglise ». Quant à Guermantes je devais un jour en connaître
davantage, mais bien plus tard seulement ; et pendant toute mon
adolescence, si Méséglise était pour moi quelque chose d’inaccessible
comme l’horizon, dérobé à la vue, si loin qu’on allât, par les plis d’un
terrain qui ne ressemblait déjà plus à celui de Combray, Guermantes, lui,
ne m’est apparu que comme le terme plutôt idéal que réel de son propre
« côté », une sorte d’expression géographique abstraite comme la ligne de
l’équateur, comme le pôle, comme l’orient. Alors, « prendre par
Guermantes » pour aller à Méséglise, ou le contraire, m’eût semblé une
expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest.
Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus
belle vue de la plaine qu’il connût et du côté de Guermantes comme du
type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme
deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux
créations de notre esprit ; la moindre parcelle de chacun d’eux me semblait
précieuse et manifester leur excellence particulière, tandis qu’à côté d’eux,
avant qu’on fût arrivé sur le sol sacré de l’un ou de l’autre, les chemins
purement matériels au milieu desquels ils étaient posés comme l’idéal de
la vue de plaine et l’idéal du paysage de rivière, ne valaient pas plus la
peine d’être regardés que par le spectateur épris d’art dramatique les
petites rues qui avoisinent un théâtre. Mais surtout je mettais entre eux,
bien plus que leurs distances kilométriques, la distance qu’il y avait entre
les deux parties de mon cerveau où je pensais à eux, une de ces distances
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Copyright Arvensa Editionsdans l’esprit qui ne font pas qu’éloigner, qui séparent et mettent dans un
autre plan. Et cette démarcation était rendue plus absolue encore parce
que cette habitude que nous avions de n’aller jamais vers les deux côtés un
même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de
Méséglise, une fois du côté de Guermantes, les enfermait pour ainsi dire
loin l’un de l’autre, inconnaissables l’un à l’autre, dans les vases clos et
sans communication entre eux d’après-midi différents.
Quand on voulait aller du côté de Méséglise, on sortait (pas trop tôt et
même si le ciel était couvert, parce que la promenade n’était pas bien
longue et n’entraînait pas trop) comme pour aller n’importe où, par la
grande porte de la maison de ma tante sur la rue du Saint-Esprit. On était
salué par l’armurier, on jetait ses lettres à la boîte, on disait en passant à
Théodore, de la part de Françoise, qu’elle n’avait plus d’huile ou de café, et
l’on sortait de la ville par le chemin qui passait le long de la barrière
blanche du parc de M. Swann. Avant d’y arriver, nous rencontrions, venue
au-devant des étrangers, l’odeur de ses lilas. Eux-mêmes, d’entre les petits
cœurs verts et frais de leurs feuilles, levaient curieusement au-dessus de la
barrière du parc leurs panaches de plumes mauves ou blanches que
lustrait, même à l’ombre, le soleil où elles avaient baigné. Quelques-uns, à
demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers, où
logeait le gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret.
Les Nymphes du printemps eussent semblé vulgaires, auprès de ces jeunes
houris qui gardaient dans ce jardin français les tons vifs et purs des
miniatures de la Perse. Malgré mon désir d’enlacer leur taille souple et
d’attirer à moi les boucles étoilées de leur tête odorante, nous passions
sans nous arrêter, mes parents n’allant plus à Tansonville depuis le
mariage de Swann, et, pour ne pas avoir l’air de regarder dans le parc, au
lieu de prendre le chemin qui longe sa clôture et qui monte directement
aux champs, nous en prenions un autre qui y conduit aussi, mais
obliquement, et nous faisait déboucher trop loin. Un jour, mon grand-père
dit à mon père :
— Vous rappelez-vous que Swann a dit hier que, comme sa femme et sa
fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer vingt-quatre
heures à Paris ? Nous pourrions longer le parc, puisque ces dames ne sont
pas là, cela nous abrégerait d’autant.
Nous nous arrêtâmes un moment devant la barrière. Le temps des lilas
approchait de sa fin ; quelques-uns effusaient encore en hauts lustres
Page 135
Copyright Arvensa Editionsmauves les bulles délicates de leurs fleurs, mais dans bien des parties du
feuillage où déferlait, il y avait seulement une semaine, leur mousse
embaumée, se flétrissait, diminuée et noircie, une écume creuse, sèche et
sans parfum. Mon grand-père montrait à mon père en quoi l’aspect des
lieux était resté le même, et en quoi il avait changé, depuis la promenade
qu’il avait faite avec M. Swann le jour de la mort de sa femme, et il saisit
cette occasion pour raconter cette promenade une fois de plus.
Devant nous, une allée bordée de capucines montait en plein soleil vers
le château. À droite, au contraire, le parc s’étendait en terrain plat.
Obscurcie par l’ombre des grands arbres qui l’entouraient, une pièce d’eau
avait été creusée par les parents de Swann ; mais dans ses créations les
plus factices, c’est sur la nature que l’homme travaille ; certains lieux font
toujours régner autour d’eux leur empire particulier, arborent leurs
insignes immémoriaux au milieu d’un parc comme ils auraient fait loin de
toute intervention humaine, dans une solitude qui revient partout les
entourer, surgie des nécessités de leur exposition et superposée à l’œuvre
humaine. C’est ainsi qu’au pied de l’allée qui dominait l’étang artificiel,
s’était composée sur deux rangs, tressés de fleurs de myosotis et de
pervenches, la couronne naturelle, délicate et bleue qui ceint le front
clairobscur des eaux, et que le glaïeul, laissant fléchir ses glaives avec un
abandon royal, étendait sur l’eupatoire et la grenouillette au pied mouillé
les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son sceptre lacustre.
lleLe départ de M Swann qui — en m’ôtant la chance terrible de la voir
apparaître dans une allée, d’être connu et méprisé par la petite fille
privilégiée qui avait Bergotte pour ami et allait avec lui visiter des
cathédrales — me rendait la contemplation de Tansonville indifférente la
première fois où elle m’était permise, semblait au contraire ajouter à cette
propriété, aux yeux de mon grand-père et de mon père, des commodités,
un agrément passager, et, comme fait, pour une excursion en pays de
montagnes, l’absence de tout nuage, rendre cette journée
exceptionnellement propice à une promenade de ce côté ; j’aurais voulu
lleque leurs calculs fussent déjoués, qu’un miracle fît apparaître M Swann
avec son père, si près de nous que nous n’aurions pas le temps de l’éviter
et serions obligés de faire sa connaissance. Aussi, quand tout d’un coup,
j’aperçus sur l’herbe, comme un signe de sa présence possible, un koufin
oublié à côté d’une ligne dont le bouchon flottait sur l’eau, je m’empressai
de détourner d’un autre côté les regards de mon père et de mon
grandPage 136
Copyright Arvensa Editionspère. D’ailleurs Swann nous ayant dit que c’était mal à lui de s’absenter,
car il avait pour le moment de la famille à demeure, la ligne pouvait
appartenir à quelque invité. On n’entendait aucun bruit de pas dans les
allées. Divisant la hauteur d’un arbre incertain, un invisible oiseau
s’ingéniait à faire trouver la journée courte, explorait d’une note prolongée
la solitude environnante, mais il recevait d’elle une réplique si unanime, un
choc en retour si redoublé de silence et d’immobilité qu’on aurait dit qu’il
venait d’arrêter pour toujours l’instant qu’il avait cherché à faire passer
plus vite. La lumière tombait si implacable du ciel devenu fixe que l’on
aurait voulu se soustraire à son attention, et l’eau dormante elle-même,
dont des insectes irritaient perpétuellement le sommeil, rêvant sans doute
de quelque Maelstrôm imaginaire, augmentait le trouble où m’avait jeté la
vue du flotteur de liège en semblant l’entraîner à toute vitesse sur les
étendues silencieuses du ciel reflété ; presque vertical il paraissait prêt à
plonger et déjà je me demandais, si, sans tenir compte du désir et de la
crainte que j’avais de la connaître, je n’avais pas le devoir de faire prévenir
lleM Swann que le poisson mordait — quand il me fallut rejoindre en
courant mon père et mon grand-père qui m’appelaient, étonnés que je ne
les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où
ils s’étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l’odeur des
aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui
disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ;
audessous d’elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s’il
venait de traverser une verrière ; leur parfum s’étendait aussi onctueux,
aussi délimité en sa forme que si j’eusse été devant l’autel de la Vierge, et
les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d’un air distrait son étincelant
bouquet d’étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant
comme celles qui à l’église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du
vitrail et qui s’épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier.
Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les églantines
qui, dans quelques semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le
même chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant qu’un
souffle défait.
Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant
ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à retrouver
leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et
là, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme
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Copyright Arvensa Editionscertains intervalles musicaux, elles m’offraient indéfiniment le même
charme avec une profusion inépuisable, mais sans me laisser approfondir
davantage, comme ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans
descendre plus avant dans leur secret. Je me détournais d’elles un
moment, pour les aborder ensuite avec des forces plus fraîches. Je
poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide
vers les champs, quelques coquelicots perdus, quelques bluets restés
paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme
la bordure d’une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui
triomphera sur le panneau ; rares encore, espacés comme les maisons
isolées qui annoncent déjà l’approche d’un village, ils m’annonçaient
l’immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la
vue d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler
au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me
faisait battre le cœur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse
une première barque échouée que répare un calfat, et s’écrie, avant de
l’avoir encore vue : « La Mer ! »
Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d’œuvre
dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de
les regarder, mais j’avais beau me faire un écran de mes mains pour n’avoir
qu’elles sous les yeux, le sentiment qu’elles éveillaient en moi restait
obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à venir adhérer à leurs
fleurs. Elles ne m’aidaient pas à l’éclaircir, et je ne pouvais demander à
d’autres fleurs de le satisfaire. Alors me donnant cette joie que nous
éprouvons quand nous voyons de notre peintre préféré une œuvre qui
diffère de celles que nous connaissions, ou bien si l’on nous mène devant
un tableau dont nous n’avions vu jusque-là qu’une esquisse au crayon, si
un morceau entendu seulement au piano nous apparaît ensuite revêtu des
couleurs de l’orchestre, mon grand-père m’appelant et me désignant la
haie de Tansonville, me dit : « Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu
cette épine rose ; est-elle jolie ! » En effet c’était une épine, mais rose, plus
belle encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête, de ces
seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice
contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour
quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien
d’essentiellement férié — mais une parure plus riche encore, car les fleurs
attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne
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Copyright Arvensa Editionslaisser aucune place qui ne fût décorée, comme des pompons qui
enguirlandent une houlette rococo, étaient « en couleur », par conséquent
d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray, si l’on en jugeait
par l’échelle des prix dans le « magasin » de la Place ou chez Camus où
étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. Moi-même
j’appréciais plus le fromage à la crème rose, celui où l’on m’avait permis
d’écraser des fraises. Et justement ces fleurs avaient choisi une de ces
teintes de chose mangeable, ou de tendre embellissement à une toilette
pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur présentent la raison de leur
supériorité, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux
yeux des enfants, et à cause de cela, gardent toujours pour eux quelque
chose de plus vif et de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu’ils
ont compris qu’elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n’avaient
pas été choisies par la couturière. Et certes, je l’avais tout de suite senti,
comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce
n’était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine, qu’était
traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que c’était la nature
qui, spontanément, l’avait exprimée avec la naïveté d’une commerçante de
village travaillant pour un reposoir, en surchargeant l’arbuste de ces
rosettes d’un ton trop tendre et d’un pompadour provincial. Au haut des
branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des
papiers en dentelles, dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l’autel
les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d’une teinte plus pâle
qui, en s’entr’ouvrant, laissaient voir, comme au fond d’une coupe de
marbre rose, de rouges sanguines, et trahissaient, plus encore que les
fleurs, l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle
bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose. Intercalé dans
la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille en robe de fête au
milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le
mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant
dans sa fraîche toilette rose l’arbuste catholique et délicieux.
La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de
pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leurs
bourses fraîches du rose odorant et passé d’un cuir ancien de Cordoue,
tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant
ses circuits, dressait aux points où il était percé au-dessus des fleurs, dont
il imbibait les parfums, l’éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes
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Copyright Arvensa Editionsmulticolores. Tout à coup, je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il
arrive quand une vision ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais
requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout
entier. Une fillette d’un blond roux, qui avait l’air de rentrer de promenade
et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son
visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et, comme je ne
savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs
une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit
d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant
longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se
présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était
blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs
— ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait — je n’aurais pas
été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux
bleus.
Je la regardai, d’abord de ce regard qui n’est pas que le porte-parole
des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et
pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu’il
regarde et l’âme avec lui ; puis, tant j’avais peur que d’une seconde à
l’autre mon grand-père et mon père, apercevant cette jeune fille, me
fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d’un second
regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire
attention à moi, à me connaître ! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles
pour prendre connaissance de mon grand’père et de mon père, et sans
doute l’idée qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle
se détourna, et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour
épargner à son visage d’être dans leur champ visuel ; et tandis que
continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé, elle
laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction, sans
expression particulière, sans avoir l’air de me voir, mais avec une fixité et
un sourire dissimulé, que je ne pouvais interpréter d’après les notions que
l’on m’avait données sur la bonne éducation que comme une preuve
d’outrageant mépris ; et sa main esquissait en même temps un geste
indécent, auquel quand il était adressé en public à une personne qu’on ne
connaissait pas, le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne
donnait qu’un seul sens, celui d’une intention insolente.
— Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix perçante
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Copyright Arvensa Editionset autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à quelque
distance de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais
pas fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête ; et cessant
brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s’éloigna sans se
retourner de mon côté, d’un air docile, impénétrable et sournois.
Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman
qui me permettait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait de
faire une personne et qui, l’instant d’avant, n’était qu’une image
incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et des giroflées,
aigre et frais comme les gouttes de l’arrosoir vert ; imprégnant, irisant la
zone d’air pur qu’il avait traversée — et qu’il isolait — du mystère de la vie
de celle qu’il désignait pour les êtres heureux qui vivaient, qui voyageaient
avec elle ; déployant sous l’épinier rose, à hauteur de mon épaule, la
quintessence de leur familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec
l’inconnu de sa vie où je n’entrerais pas.
Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père
murmurait : « Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer : on le fait partir
pour qu’elle reste seule avec son Charlus, car c’est lui, je l’ai reconnu ! Et
cette petite, mêlée à toute cette infamie ! ») l’impression laissée en moi
par le ton despotique avec lequel la mère de Gilberte lui avait parlé sans
qu’elle répliquât, en me la montrant comme forcée d’obéir à quelqu’un,
comme n’étant pas supérieure à tout, calma un peu ma souffrance, me
rendit quelque espoir et diminua mon amour. Mais bien vite cet amour
s’éleva de nouveau en moi comme une réaction par quoi mon cœur
humilié voulait se mettre de niveau avec Gilberte ou l’abaisser jusqu’à lui.
Je l’aimais, je regrettais de ne pas avoir eu le temps et l’inspiration de
l’offenser, de lui faire mal, et de la forcer à se souvenir de moi. Je la
trouvais si belle que j’aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui
crier en haussant les épaules : « Comme je vous trouve laide, grotesque,
comme vous me répugnez ! » Cependant je m’éloignais, emportant pour
toujours, comme premier type d’un bonheur inaccessible aux enfants de
mon espèce de par des lois naturelles impossibles à transgresser, l’image
d’une petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une
bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois et
inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette place sous
les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle et par moi, allait
gagner, enduire, embaumer tout ce qui l’approchait, ses grands-parents
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Copyright Arvensa Editionsque les miens avaient eu l’ineffable bonheur de connaître, la sublime
profession d’agent de change, le douloureux quartier des Champs-Élysées
qu’elle habitait à Paris.
« Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j’aurais voulu t’avoir avec
nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si j’avais osé, je t’aurais
coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant. » Mon
grandpère racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie, soit pour la
distraire, soit qu’on n’eût pas perdu tout espoir d’arriver à la faire sortir.
Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et d’ailleurs les visites de
Swann avaient été les dernières qu’elle avait reçues, alors qu’elle fermait
déjà sa porte à tout le monde. Et de même que, quand il venait
maintenant prendre de ses nouvelles (elle était la seule personne de chez
nous qu’il demandât encore à voir), elle lui faisait répondre qu’elle était
fatiguée, mais qu’elle le laisserait entrer la prochaine fois, de même elle dit
ce soir-là : « Oui, un jour qu’il fera beau, j’irai en voiture jusqu’à la porte du
parc. » C’est sincèrement qu’elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann et
Tansonville ; mais le désir qu’elle en avait suffisait à ce qui lui restait de
forces ; sa réalisation les eût excédées. Quelquefois le beau temps lui
rendait un peu de vigueur, elle se levait, s’habillait ; la fatigue commençait
avant qu’elle fût passée dans l’autre chambre et elle réclamait son lit. Ce
qui avait commencé pour elle — plus tôt seulement que cela n’arrive
d’habitude — c’est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à
la mort, s’enveloppe dans sa chrysalide, et qu’on peut observer, à la fin des
vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le
plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels, et qui, à
partir d’une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie
nécessaire pour se voir, cessent de s’écrire et savent qu’ils ne
communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir
qu’elle ne reverrait pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la maison,
mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la
raison même qui, selon nous, aurait dû la lui rendre plus douloureuse :
c’est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu’elle pouvait
constater chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action,
de chaque mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour
elle à l’inaction, à l’isolement, au silence, la douceur réparatrice et bénie
du repos.
Ma tante n’alla pas voir la haie d’épines roses, mais à tous moments je
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Copyright Arvensa Editionsdemandais à mes parents si elle n’irait pas, si autrefois elle allait souvent à
Tansonville, tâchant de les faire parler des parents et grands-parents de
lleM Swann qui me semblaient grands comme des Dieux. Ce nom, devenu
pour moi presque mythologique, de Swann, quand je causais avec mes
parents, je languissais du besoin de le leur entendre dire, je n’osais pas le
prononcer moi-même, mais je les entraînais sur des sujets qui avoisinaient
Gilberte et sa famille, qui la concernaient, où je ne me sentais pas exilé
trop loin d’elle ; et je contraignais tout d’un coup mon père, en feignant de
croire par exemple que la charge de mon grand-père avait été déjà avant
lui dans notre famille, ou que la haie d’épines roses que voulait voir ma
tante Léonie se trouvait en terrain communal, à rectifier mon assertion, à
me dire, comme malgré moi, comme de lui-même : « Mais non, cette
charge-là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de Swann. »
Alors j’étais obligé de reprendre ma respiration, tant, en se posant sur la
place où il était toujours écrit en moi, pesait à m’étouffer ce nom qui, au
moment où je l’entendais, me paraissait plus plein que tout autre, parce
qu’il était lourd de toutes les fois où, d’avance, je l’avais mentalement
proféré. Il me causait un plaisir que j’étais confus d’avoir osé réclamer à
mes parents, car ce plaisir était si grand qu’il avait dû exiger d’eux pour
qu’ils me le procurassent beaucoup de peine, et sans compensation,
puisqu’il n’était pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais la conversation
par discrétion. Par scrupule aussi. Toutes les séductions singulières que je
mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui dès qu’ils le
prononçaient. Il me semblait alors tout d’un coup que mes parents ne
pouvaient pas ne pas les ressentir, qu’ils se trouvaient placés à mon point
de vue, qu’ils apercevaient à leur tour, absolvaient, épousaient mes rêves,
et j’étais malheureux comme si je les avais vaincus et dépravés.
Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes parents
eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on m’avait
fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un chapeau que
je n’avais encore jamais mis et revêtir une douillette de velours, après
m’avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes dans le petit
raidillon contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux aubépines,
entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de
tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat envers l’importune
main qui en formant tous ces nœuds avait pris soin sur mon front
d’assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes papillotes arrachées et
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Copyright Arvensa Editionsmon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle
ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de la douillette
perdue. Je ne l’entendis pas : « Ô mes pauvres petites aubépines, disais-je
en pleurant, ce n’est pas vous qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à
partir. Vous, vous ne m’avez jamais fait de peine ! Aussi je vous aimerai
toujours. » Et, essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais
grand, de ne pas imiter la vie insensée des autres hommes et, même à
Paris, les jours de printemps, au lieu d’aller faire des visites et écouter des
niaiseries, de partir dans la campagne voir les premières aubépines.
Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le reste
de la promenade qu’on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient
perpétuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le vent
qui était pour moi le génie particulier de Combray. Chaque année, le jour
de notre arrivée, pour sentir que j’étais bien à Combray, je montais le
retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir à sa suite. On
avait toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise, sur cette plaine
bombée où pendant des lieues il ne rencontre aucun accident de terrain. Je
llesavais que M Swann allait souvent à Laon passer quelques jours et, bien
que ce fût à plusieurs lieues, la distance se trouvant compensée par
l’absence de tout obstacle, quand, par les chauds après-midi, je voyais un
même souffle, venu de l’extrême horizon, abaisser les blés les plus
éloignés, se propager comme un flot sur toute l’immense étendue et venir
se coucher, murmurant et tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes
pieds, cette plaine qui nous était commune à tous deux semblait nous
rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait passé auprès d’elle,
que c’était quelque message d’elle qu’il me chuchotait sans que je pusse le
comprendre, et je l’embrassais au passage. À gauche était un village qui
s’appelait Champieu (Campus Pagani, selon le curé). Sur la droite, on
apercevait par delà les blés les deux clochers ciselés et rustiques de
SaintAndré-des-Champs, eux-mêmes effilés, écailleux, imbriqués d’alvéoles,
guillochés, jaunissants et grumeleux, comme deux épis.
À intervalles symétriques, au milieu de l’inimitable ornementation de
leurs feuilles qu’on ne peut confondre avec la feuille d’aucun autre arbre
fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges pétales de satin blanc ou
suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants boutons. C’est du
côté de Méséglise que j’ai remarqué pour la première fois l’ombre ronde
que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et aussi ces soies d’or
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Copyright Arvensa Editionsimpalpable que le couchant tisse obliquement sous les feuilles, et que je
voyais mon père interrompre de sa canne sans les faire jamais dévier.
Parfois dans le ciel de l’après-midi passait la lune blanche comme une
nuée, furtive, sans éclat, comme une actrice dont ce n’est pas l’heure de
jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment ses
camarades, s’effaçant, ne voulant pas qu’on fasse attention à elle. J’aimais
à retrouver son image dans des tableaux et dans des livres, mais ces
œuvres d’art étaient bien différentes — du moins pendant les premières
années, avant que Bloch eût accoutumé mes yeux et ma pensée à des
harmonies plus subtiles — de celles où la lune me paraîtrait belle
aujourd’hui et où je ne l’eusse pas reconnue alors. C’était, par exemple,
quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre où elle découpe
nettement sur le ciel une faucille d’argent, de ces œuvres naïvement
incomplètes comme étaient mes propres impressions et que les sœurs de
ma grand-mère s’indignaient de me voir aimer. Elles pensaient qu’on doit
mettre devant les enfants, et qu’ils font preuve de goût en aimant d’abord
les œuvres que parvenu à la maturité, on admire définitivement. C’est sans
doute qu’elles se figuraient les mérites esthétiques comme des objets
matériels qu’un œil ouvert ne peut faire autrement que de percevoir, sans
avoir eu besoin d’en mûrir lentement des équivalents dans son propre
cœur.
C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d’une
grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait M. Vinteuil.
Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant un buggy à toute
allure. À partir d’une certaine année on ne la rencontra plus seule, mais
avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation dans le pays et qui
un jour s’installa définitivement à Montjouvain. On disait : « Faut-il que ce
pauvre M. Vinteuil soit aveuglé par la tendresse pour ne pas s’apercevoir
de ce qu’on raconte, et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une
parole déplacée, de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que
c’est une femme supérieure, un grand cœur et qu’elle aurait eu des
dispositions extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivées. Il
peut être sûr que ce n’est pas de musique qu’elle s’occupe avec sa fille. »
M. Vinteuil le disait ; et il est en effet remarquable combien une personne
excite toujours d’admiration pour ses qualités morales chez les parents de
toute autre personne avec qui elle a des relations charnelles. L’amour
physique, si injustement décrié, force tellement tout être à manifester
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Copyright Arvensa Editionsjusqu’aux moindres parcelles qu’il possède de bonté, d’abandon de soi,
qu’elles resplendissent jusqu’aux yeux de l’entourage immédiat. Le docteur
Percepied à qui sa grosse voix et ses gros sourcils permettaient de tenir
tant qu’il voulait le rôle de perfide dont il n’avait pas le physique, sans
compromettre en rien sa réputation inébranlable et imméritée de bourru
bienfaisant, savait faire rire aux larmes le curé et tout le monde en disant
d’un ton rude : « Hé bien ! il paraît qu’elle fait de la musique avec son
lleamie, M Vinteuil. Ça a l’air de vous étonner. Moi je sais pas. C’est le père
Vinteuil qui m’a encore dit ça hier. Après tout, elle a bien le droit d’aimer
la musique, c’te fille. Moi je ne suis pas pour contrarier les vocations
artistiques des enfants. Vinteuil non plus à ce qu’il paraît. Et puis lui aussi il
fait de la musique avec l’amie de sa fille. Ah ! sapristi on en fait une
musique dans c’te boîte-là. Mais qu’est-ce que vous avez à rire ; mais ils
font trop de musique ces gens. L’autre jour j’ai rencontré le père Vinteuil
près du cimetière. Il ne tenait pas sur ses jambes. »
Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil éviter les
personnes qu’il connaissait, se détourner quand il les apercevait, vieillir en
quelques mois, s’absorber dans son chagrin, devenir incapable de tout
effort qui n’avait pas directement le bonheur de sa fille pour but, passer
des journées entières devant la tombe de sa femme — il eût été difficile de
ne pas comprendre qu’il était en train de mourir de chagrin, et de supposer
qu’il ne se rendait pas compte des propos qui couraient. Il les connaissait,
peut-être même y ajoutait-il foi. Il n’est peut-être pas une personne, si
grande que soit sa vertu, que la complexité des circonstances ne puisse
amener à vivre un jour dans la familiarité du vice qu’elle condamne le plus
formellement — sans qu’elle le reconnaisse d’ailleurs tout à fait sous le
déguisement de faits particuliers qu’il revêt pour entrer en contact avec
elle et la faire souffrir : paroles bizarres, attitude inexplicable, un certain
soir, de tel être qu’elle a par ailleurs tant de raisons pour aimer. Mais pour
un homme comme M. Vinteuil il devait entrer bien plus de souffrance que
pour un autre dans la résignation à une de ces situations qu’on croit à tort
être l’apanage exclusif du monde de la bohème : elles se produisent
chaque fois qu’a besoin de se réserver la place et la sécurité qui lui sont
nécessaires un vice que la nature elle-même fait épanouir chez un enfant,
parfois rien qu’en mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la
couleur de ses yeux. Mais de ce que M. Vinteuil connaissait peut-être la
conduite de sa fille, il ne s’ensuit pas que son culte pour elle en eût été
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Copyright Arvensa Editionsdiminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances,
ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur
infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de
malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille
ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin.
Mais quand M. Vinteuil songeait à sa fille et à lui-même du point de vue du
monde, du point de vue de leur réputation, quand il cherchait à se situer
avec elle au rang qu’ils occupaient dans l’estime générale, alors ce
jugement d’ordre social, il le portait exactement comme l’eût fait l’habitant
de Combray qui lui eût été le plus hostile, il se voyait avec sa fille dans le
dernier bas-fond, et ses manières en avaient reçu depuis peu cette
humilité, ce respect pour ceux qui se trouvaient au-dessus de lui et qu’il
voyait d’en bas (eussent-ils été fort au-dessous de lui jusque-là), cette
tendance à chercher à remonter jusqu’à eux, qui est une résultante
presque mécanique de toutes les déchéances. Un jour que nous marchions
avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui débouchait d’une
autre s’était trouvé trop brusquement en face de nous pour avoir le temps
de nous éviter ; et Swann avec cette orgueilleuse charité de l’homme du
monde qui, au milieu de la dissolution de tous ses préjugés moraux, ne
trouve dans l’infamie d’autrui qu’une raison d’exercer envers lui une
bienveillance dont les témoignages chatouillent d’autant plus
l’amourpropre de celui qui les donne, qu’il les sent plus précieux à celui qui les
reçoit, avait longuement causé avec M. Vinteuil, à qui jusque-là il
n’adressait pas la parole, et lui avait demandé avant de nous quitter s’il
n’enverrait pas un jour sa fille jouer à Tansonville. C’était une invitation
qui, il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le
remplissait de sentiments si reconnaissants qu’il se croyait obligé par eux à
ne pas avoir l’indiscrétion de l’accepter. L’amabilité de Swann envers sa
fille lui semblait être en soi-même un appui si honorable et si délicieux
qu’il pensait qu’il valait peut-être mieux ne pas s’en servir, pour avoir la
douceur toute platonique de le conserver.
— Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittés, avec
la même enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies
bourgeoises en respect et sous le charme d’une duchesse, fût-elle laide et
sotte. Quel homme exquis ! Quel malheur qu’il ait fait un mariage tout à
fait déplacé.
Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d’hypocrisie et
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Copyright Arvensa Editionsdépouillent en causant avec une personne l’opinion qu’ils ont d’elle et
expriment dès qu’elle n’est plus là, mes parents déplorèrent avec M.
Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances
auxquels (par cela même qu’ils les invoquaient en commun avec lui, en
braves gens de même acabit) ils avaient l’air de sous-entendre qu’il n’était
pas contrevenu à Montjouvain. M. Vinteuil n’envoya pas sa fille chez
Swann. Et celui-ci fût le premier à le regretter. Car, chaque fois qu’il venait
de quitter M. Vinteuil, il se rappelait qu’il avait depuis quelque temps un
renseignement à lui demander sur quelqu’un qui portait le même nom que
lui, un de ses parents, croyait-il. Et cette fois-là il s’était bien promis de ne
pas oublier ce qu’il avait à lui dire, quand M. Vinteuil enverrait sa fille à
Tansonville.
Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des
deux que nous faisions autour de Combray et qu’à cause de cela on la
réservait pour les temps incertains, le climat du côté de Méséglise était
assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisière des bois de
Roussainville dans l’épaisseur desquels nous pourrions nous mettre à
couvert.
Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait son ovale et
dont il jaunissait la bordure. L’éclat, mais non la clarté, était enlevé à la
campagne où toute vie semblait suspendue, tandis que le petit village de
Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses arêtes blanches avec une
précision et un fini accablants. Un peu de vent faisait envoler un corbeau
qui retombait dans le lointain, et, contre le ciel blanchissant, le lointain des
bois paraissait plus bleu, comme peint dans ces camaïeux qui décorent les
trumeaux des anciennes demeures.
Mais d’autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait menacés
le capucin que l’opticien avait à sa devanture ; les gouttes d’eau, comme
des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous ensemble, descendaient
à rangs pressés du ciel. Elles ne se séparent point, elles ne vont pas à
l’aventure pendant la rapide traversée, mais chacune tenant sa place attire
à elle celle qui la suit et le ciel en est plus obscurci qu’au départ des
hirondelles. Nous nous réfugiions dans le bois. Quand leur voyage semblait
fini, quelques-unes, plus débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous
ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages, et la
terre était déjà presque séchée que plus d’une s’attardait à jouer sur les
nervures d’une feuille, et suspendue à la pointe, reposée, brillant au soleil,
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Copyright Arvensa Editionstout d’un coup se laissait glisser de toute la hauteur de la branche et nous
tombait sur le nez.
Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les saints et les
patriarches de pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs. Que cette
église était française ! Au-dessus de la porte, les saints, les rois-chevaliers
une fleur de lys à la main, des scènes de noces et de funérailles, étaient
représentés comme ils pouvaient l’être dans l’âme de Françoise. Le
sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et à
Virgile de la même façon que Françoise à la cuisine parlait volontiers de
saint Louis comme si elle l’avait personnellement connu, et généralement
pour faire honte par la comparaison à mes grands-parents moins « justes ».
On sentait que les notions que l’artiste médiéval et la paysanne médiévale
e(survivant au XIX siècle) avaient de l’histoire ancienne ou chrétienne, et
qui se distinguaient par autant d’inexactitude que de bonhomie, ils les
tenaient non des livres, mais d’une tradition à la fois antique et directe,
ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante. Une autre
personnalité de Combray que je reconnaissais aussi, virtuelle et
prophétisée, dans la sculpture gothique de Saint-André-des-Champs c’était
le jeune Théodore, le garçon de chez Camus. Françoise sentait d’ailleurs si
bien en lui un pays et un contemporain que, quand ma tante Léonie était
trop malade pour que Françoise pût suffire à la retourner dans son lit, à la
porter dans son fauteuil, plutôt que de laisser la fille de cuisine monter se
faire « bien voir » de ma tante, elle appelait Théodore. Or ce garçon, qui
passait et avec raison pour si mauvais sujet, était tellement rempli de l’âme
qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notamment des sentiments de
respect que Françoise trouvait dus aux « pauvres malades », à « sa pauvre
maîtresse », qu’il avait pour soulever la tête de ma tante sur son oreiller la
mine naïve et zélée des petits anges des bas-reliefs, s’empressant, un cierge
à la main, autour de la Vierge défaillante, comme si les visages de pierre
sculptée, grisâtres et nus, ainsi que sont les bois en hiver, n’étaient qu’un
ensommeillement, qu’une réserve, prête à refleurir dans la vie en
innombrables visages populaires, révérends et futés comme celui de
Théodore, enluminés de la rougeur d’une pomme mûre. Non plus
appliquée à la pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche,
d’une stature plus qu’humaine, debout sur un socle comme sur un
tabouret qui lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte
avait les joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une
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Copyright Arvensa Editionsgrappe mûre dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et mutin, les
prunelles enfoncées, l’air valide, insensible et courageux des paysannes de
la contrée. Cette ressemblance, qui insinuait dans la statue une douceur
que je n’y avais pas cherchée, était souvent certifiée par quelque fille des
champs, venue comme nous se mettre à couvert, et dont la présence,
pareille à celle de ces feuillages pariétaires qui ont poussé à côté des
feuillages sculptés, semblait destinée à permettre, par une confrontation
avec la nature, de juger de la vérité de l’œuvre d’art. Devant nous, dans le
lointain, terre promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je
n’ai jamais pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé
pour nous, continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes
les lances de l’orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses
habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait
descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d’un ostensoir
d’autel, les tiges d’or effrangées de son soleil reparu.
Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il fallait rentrer et rester
enfermé dans la maison. Çà et là au loin dans la campagne que l’obscurité
et l’humidité faisaient ressembler à la mer, des maisons isolées, accrochées
au flanc d’une colline plongée dans la nuit et dans l’eau, brillaient comme
des petits bateaux qui ont replié leurs voiles et sont immobiles au large
pour toute la nuit. Mais qu’importait la pluie, qu’importait l’orage ! L’été,
le mauvais temps n’est qu’une humeur passagère, superficielle, du beau
temps sous-jacent et fixe, bien différent du beau temps instable et fluide
de l’hiver et qui, au contraire, installé sur la terre où il s’est solidifié en
denses feuillages sur lesquels la pluie peut s’égoutter sans compromettre
la résistance de leur permanente joie, a hissé pour toute la saison, jusque
dans les rues du village, aux murs des maisons et des jardins, ses pavillons
de soie violette ou blanche. Assis dans le petit salon, où j’attendais l’heure
du dîner en lisant, j’entendais l’eau dégoutter de nos marronniers, mais je
savais que l’averse ne faisait que vernir leurs feuilles et qu’ils promettaient
de demeurer là, comme des gages de l’été, toute la nuit pluvieuse, à
assurer la continuité du beau temps ; qu’il avait beau pleuvoir, demain,
audessus de la barrière blanche de Tansonville, onduleraient, aussi
nombreuses, de petites feuilles en forme de cœur ; et c’est sans tristesse
que j’apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser à l’orage des
supplications et des salutations désespérées ; c’est sans tristesse que
j’entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre
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Copyright Arvensa Editionsroucouler dans les lilas.
Si le temps était mauvais dès le matin, mes parents renonçaient à la
promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite l’habitude d’aller, ces
jours-là, marcher seul du côté de Méséglise-la-Vineuse, dans l’automne où
nous dûmes venir à Combray pour la succession de ma tante Léonie, car
elle était enfin morte, faisant triompher à la fois ceux qui prétendaient que
son régime affaiblissant finirait par la tuer, et non moins les autres qui
avaient toujours soutenu qu’elle souffrait d’une maladie non pas
imaginaire mais organique, à l’évidence de laquelle les sceptiques seraient
bien obligés de se rendre quand elle y aurait succombé ; et ne causant par
sa mort de grande douleur qu’à un seul être, mais à celui-là, sauvage.
Pendant les quinze jours que dura la dernière maladie de ma tante,
Françoise ne la quitta pas un instant, ne se déshabilla pas, ne laissa
personne lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut
enterré. Alors nous comprîmes que cette sorte de crainte où Françoise
avait vécu des mauvaises paroles, des soupçons, des colères de ma tante
avait développé chez elle un sentiment que nous avions pris pour de la
haine et qui était de la vénération et de l’amour. Sa véritable maîtresse,
aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses difficiles à déjouer, au bon
cœur facile à fléchir, sa souveraine, son mystérieux et tout-puissant
monarque n’était plus. À côté d’elle nous comptions pour bien peu de
chose. Il était loin le temps où, quand nous avions commencé à venir
passer nos vacances à Combray, nous possédions autant de prestige que
ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là, tout occupés des
formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et avec les fermiers,
mes parents, n’ayant guère de loisir pour faire des sorties que le temps
d’ailleurs contrariait, prirent l’habitude de me laisser aller me promener
sans eux du côté de Méséglise, enveloppé dans un grand plaid qui me
protégeait contre la pluie et que je jetais d’autant plus volontiers sur mes
épaules que je sentais que ses rayures écossaises scandalisaient Françoise,
dans l’esprit de qui on n’aurait pu faire entrer l’idée que la couleur des
vêtements n’a rien à faire avec le deuil et à qui d’ailleurs le chagrin que
nous avions de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n’avions
pas donné de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de
voix spécial pour parler d’elle, que même parfois je chantonnais. Je suis sûr
que dans un livre — et en cela j’étais bien moi-même comme Françoise —
cette conception du deuil d’après la Chanson de Roland et le portail de
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Copyright Arvensa EditionsSaint-André-des-Champs m’eût été sympathique. Mais dès que Françoise
était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter qu’elle fût en
colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire que je regrettais ma
tante parce que c’était une bonne femme, malgré ses ridicules, mais
nullement parce que c’était ma tante, qu’elle eût pu être ma tante et me
sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune peine, propos qui
m’eussent semblé ineptes dans un livre.
Si alors Françoise, remplie comme un poète d’un flot de pensées
confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s’excusait de ne pas
savoir répondre à mes théories et disait : « Je ne sais pas m’exprimer », je
triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et brutal digne du
docteur Percepied ; et si elle ajoutait : « Elle était tout de même de la
parentèse, il reste toujours le respect qu’on doit à la parentèse », je
haussais les épaules et je me disais : « Je suis bien bon de discuter avec une
illettrée qui fait des cuirs pareils », adoptant ainsi pour juger Françoise le
point de vue mesquin d’hommes dont ceux qui les méprisent le plus dans
l’impartialité de la méditation, sont fort capables de tenir le rôle, quand ils
jouent une des scènes vulgaires de la vie.
Mes promenades de cet automne-là furent d’autant plus agréables que
je les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand j’étais
fatigué d’avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon plaid sur mes
épaules, je sortais : mon corps obligé depuis longtemps de garder
l’immobilité, mais qui s’était chargé sur place d’animation et de vitesse
accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on lâche, de les
dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de
Tansonville, les arbres du bois de Roussainville, les buissons auxquels
s’adosse Montjouvain, recevaient des coups de parapluie ou de canne,
entendaient des cris joyeux, qui n’étaient, les uns et les autres, que des
idées confuses qui m’exaltaient et qui n’ont pas atteint le repos dans la
lumière, pour avoir préféré à un lent et difficile éclaircissement, le plaisir
d’une dérivation plus aisée vers une issue immédiate. La plupart des
prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que
nous en débarrasser, en le faisant sortir de nous sous une forme indistincte
qui ne nous apprend pas à le connaître. Quand j’essaye de faire le compte
de ce que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fût
le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que c’est cet
automne-là, dans une de ces promenades, près du talus broussailleux qui
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Copyright Arvensa Editionsprotège Montjouvain, que je fus frappé pour la première fois de ce
désaccord entre nos impressions et leur expression habituelle. Après une
heure de pluie et de vent contre lesquels j’avais lutté avec allégresse,
comme j’arrivais au bord de la mare de Montjouvain devant une petite
cahute recouverte en tuiles où le jardinier de M. Vinteuil serrait ses
instruments de jardinage, le soleil venait de reparaître, et ses dorures
lavées par l’averse reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur
de la cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se
promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les
herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes de
duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer au gré de son
souffle jusqu’à l’extrémité de leur longueur, avec l’abandon de choses
inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans la mare, que le soleil rendait
de nouveau réfléchissante, une marbrure rose, à laquelle je n’avais encore
jamais fait attention. Et voyant sur l’eau et à la face du mur un pâle sourire
répondre au sourire du ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en
brandissant mon parapluie refermé : « Zut, zut, zut, zut. » Mais en même
temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots
opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.
Et c’est à ce moment-là encore — grâce à un paysan qui passait, l’air
déjà d’être d’assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il faillit
recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans chaleur à mes
« beau temps, n’est-ce pas, il fait bon marcher » — que j’appris que les
mêmes émotions ne se produisent pas simultanément, dans un ordre
préétabli, chez tous les hommes. Plus tard, chaque fois qu’une lecture un
peu longue m’avait mis en humeur de causer, le camarade à qui je brûlais
d’adresser la parole venait justement de se livrer au plaisir de la
conversation et désirait maintenant qu’on le laissât lire tranquille. Si je
venais de penser à mes parents avec tendresse et de prendre les décisions
les plus sages et les plus propres à leur faire plaisir, ils avaient employé le
même temps à apprendre une peccadille que j’avais oubliée et qu’ils me
reprochaient sévèrement au moment où je m’élançais vers eux pour les
embrasser.
Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une autre
que je ne savais pas en départager nettement, causée par le désir de voir
surgir devant moi une paysanne que je pourrais serrer dans mes bras. Né
brusquement, et sans que j’eusse eu le temps de le rapporter exactement à
Page 153
Copyright Arvensa Editionssa cause, au milieu de pensées très différentes, le plaisir dont il était
accompagné ne me semblait qu’un degré supérieur de celui qu’elles me
donnaient. Je faisais un mérite de plus à tout ce qui était à ce moment-là
dans mon esprit, au reflet rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village
de Roussainville où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son
bois, au clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait
seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c’était eux qui
le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers eux plus
rapidement quand il enflait ma voile d’une brise puissante, inconnue et
propice. Mais si ce désir qu’une femme apparût ajoutait pour moi aux
charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les charmes de la
nature, en retour, élargissaient ce que celui de la femme aurait eu de trop
restreint. Il me semblait que la beauté des arbres c’était encore la sienne,
et que l’âme de ces horizons, du village de Roussainville, des livres que je
lisais cette année-là, son baiser me la livrerait ; et mon imagination
reprenant des forces au contact de ma sensualité, ma sensualité se
répandant dans tous les domaines de mon imagination, mon désir n’avait
plus de limites. C’est qu’aussi — comme il arrive dans ces moments de
rêverie au milieu de la nature où l’action de l’habitude étant suspendue,
nos notions abstraites des choses mises de côté, nous croyons d’une foi
profonde à l’originalité, à la vie individuelle du lieu où nous nous trouvons
— la passante qu’appelait mon désir me semblait être non un exemplaire
quelconque de ce type général : la femme, mais un produit nécessaire et
naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui n’était pas moi, la terre et
les êtres, me paraissait plus précieux, plus important, doué d’une existence
plus réelle que cela ne paraît aux hommes faits. Et la terre et les êtres, je
ne les séparais pas. J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise ou de
Roussainville, d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais le désir de
Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu’elles pouvaient me donner m’aurait
paru moins vrai, je n’aurais plus cru en lui, si j’en avais modifié à ma guise
les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une paysanne
de Méséglise, c’eût été recevoir des coquillages que je n’aurais pas vus sur
la plage, une fougère que je n’aurais pas trouvée dans les bois, c’eût été
retrancher au plaisir que la femme me donnerait tous ceux au milieu
desquels l’avait enveloppée mon imagination. Mais errer ainsi dans les bois
de Roussainville sans une paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître
de ces bois le trésor caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais
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Copyright Arvensa Editionsque criblée de feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante
locale d’une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la
structure permet d’approcher de plus près qu’en elles la saveur profonde
du pays. Je pouvais d’autant plus facilement le croire (et que les caresses
par lesquelles elle m’y ferait parvenir seraient aussi d’une sorte particulière
et dont je n’aurais pas pu connaître le plaisir par une autre qu’elle), que
j’étais pour longtemps encore à l’âge où on ne l’a pas encore abstrait ce
plaisir de la possession des femmes différentes avec lesquelles on l’a goûté,
où on ne l’a pas réduit à une notion générale qui les fait considérer dès
lors comme des instruments interchangeables d’un plaisir toujours
identique. Il n’existe même pas, isolé, séparé et formulé dans l’esprit,
comme le but qu’on poursuit en s’approchant d’une femme, comme la
cause du trouble préalable qu’on ressent. À peine y songe-t-on comme un
plaisir qu’on aura ; plutôt, on l’appelle son charme à elle ; car on ne pense
pas à soi, on ne pense qu’à sortir de soi. Obscurément attendu, immanent
et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au moment où il
s’accomplit les autres plaisirs que nous causent les doux regards, les
baisers de celle qui est auprès de nous, qu’il nous apparaît surtout à
nousmême comme une sorte de transport de notre reconnaissance pour la
bonté de cœur de notre compagne et pour sa touchante prédilection à
notre égard que nous mesurons aux bienfaits, au bonheur dont elle nous
comble.
Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville, que je
lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son village,
comme au seul confident que j’avais eu de mes premiers désirs, quand au
haut de notre maison de Combray, dans le petit cabinet sentant l’iris, je ne
voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entr’ouverte, pendant
qu’avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une
exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en
moimême une route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu’au moment où
une trace naturelle comme celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du
cassis sauvage qui se penchaient jusqu’à moi. En vain je le suppliais
maintenant. En vain, tenant l’étendue dans le champ de ma vision, je la
drainais de mes regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je
pouvais aller jusqu’au porche de Saint-André-des-Champs ; jamais ne s’y
trouvait la paysanne que je n’eusse pas manqué d’y rencontrer si j’avais
été avec mon grand-père et dans l’impossibilité de lier conversation avec
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Copyright Arvensa Editionselle. Je fixais indéfiniment le tronc d’un arbre lointain, de derrière lequel
elle allait surgir et venir à moi ; l’horizon scruté restait désert, la nuit
tombait, c’était sans espoir que mon attention s’attachait, comme pour
aspirer les créatures qu’ils pouvaient recéler, à ce sol stérile, à cette terre
épuisée ; et ce n’était plus d’allégresse, c’était de rage que je frappais les
arbres du bois de Roussainville d’entre lesquels ne sortait pas plus d’êtres
vivants que s’ils eussent été des arbres peints sur la toile d’un panorama,
quand, ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d’avoir serré
dans mes bras la femme que j’avais tant désirée, j’étais pourtant obligé de
reprendre le chemin de Combray en m’avouant à moi-même qu’était de
moins en moins probable le hasard qui l’eût mise sur mon chemin. Et s’y
fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je osé lui parler ? Il me semblait qu’elle
m’eût considéré comme un fou ; je cessais de croire partagés par d’autres
êtres, de croire vrais en dehors de moi, les désirs que je formais pendant
ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils ne m’apparaissaient plus
que comme les créations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de
mon tempérament. Ils n’avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité
qui dès lors perdait tout charme et toute signification et n’était plus à ma
vie qu’un cadre conventionnel, comme l’est à la fiction d’un roman le
wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps.
C’est peut-être d’une impression ressentie aussi auprès de
Montjouvain, quelques années plus tard, impression restée obscure alors,
qu’est sortie, bien après, l’idée que je me suis faite du sadisme. On verra
plus tard que, pour de tout autres raisons, le souvenir de cette impression
devait jouer un rôle important dans ma vie. C’était par un temps très
chaud ; mes parents qui avaient dû s’absenter pour toute la journée,
m’avaient dit de rentrer aussi tard que je voudrais ; et étant allé jusqu’à la
mare de Montjouvain où j’aimais revoir les reflets du toit de tuile, je
m’étais étendu à l’ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine
la maison, là où j’avais attendu mon père autrefois, un jour qu’il était allé
voir M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m’éveillai, je voulus me
llelever, mais je vis M Vinteuil (autant que je pus la reconnaître, car je ne
l’avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand elle était encore
une enfant, tandis qu’elle commençait d’être une jeune fille) qui
probablement venait de rentrer, en face de moi, à quelques centimètres de
moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien et dont elle avait
fait son petit salon à elle. La fenêtre était entr’ouverte, la lampe était
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Copyright Arvensa Editionsallumée, je voyais tous ses mouvements sans qu’elle me vît, mais en m’en
allant j’aurais fait craquer les buissons, elle m’aurait entendu et elle aurait
pu croire que je m’étais caché là pour l’épier.
Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous
n’étions pas allés la voir, ma mère ne l’avait pas voulu à cause d’une vertu
qui chez elle limitait seule les effets de la bonté : la pudeur ; mais elle la
plaignait profondément. Ma mère se rappelant la triste fin de vie de M.
Vinteuil, tout absorbée d’abord par les soins de mère et de bonne d’enfant
qu’il donnait à sa fille, puis par les souffrances que celle-ci lui avait
causées ; elle revoyait le visage torturé qu’avait eu le vieillard tous les
derniers temps ; elle savait qu’il avait renoncé à jamais à achever de
transcrire au net toute son œuvre des dernières années, pauvres morceaux
d’un vieux professeur de piano, d’un ancien organiste de village dont nous
imaginions bien qu’ils n’avaient guère de valeur en eux-mêmes, mais que
nous ne méprisions pas, parce qu’ils en avaient tant pour lui dont ils
avaient été la raison de vivre avant qu’il les sacrifiât à sa fille, et qui pour la
plupart pas même notés, conservés seulement dans sa mémoire,
quelquesuns inscrits sur des feuillets épars, illisibles, resteraient inconnus ; ma mère
pensait à cet autre renoncement plus cruel encore auquel M. Vinteuil avait
été contraint, le renoncement à un avenir de bonheur honnête et respecté
pour sa fille ; quand elle évoquait toute cette détresse suprême de l’ancien
maître de piano de mes tantes, elle éprouvait un véritable chagrin et
llesongeait avec effroi à celui, autrement amer, que devait éprouver M
Vinteuil, tout mêlé du remords d’avoir à peu près tué son père. « Pauvre
M. Vinteuil, disait ma mère, il a vécu et il est mort pour sa fille, sans avoir
reçu son salaire. Le recevra-t-il après sa mort et sous quelle forme ? Il ne
pourrait lui venir que d’elle. »
lleAu fond du salon de M Vinteuil, sur la cheminée, était posé un petit
portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment où retentit
le roulement d’une voiture qui venait de la route, puis elle se jeta sur un
canapé, et tira près d’elle une petite table sur laquelle elle plaça le
portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis à côté de lui le morceau
llequ’il avait le désir de jouer à mes parents. Bientôt son amie entra. M
Vinteuil l’accueillit sans se lever, ses deux mains derrière la tête et se recula
sur le bord opposé du sofa comme pour lui faire une place. Mais aussitôt
elle sentit qu’elle semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui était
peutêtre importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-être mieux être loin
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Copyright Arvensa Editionsd’elle sur une chaise, elle se trouva indiscrète, la délicatesse de son cœur
s’en alarma ; reprenant toute la place sur le sofa elle ferma les yeux et se
mit à bâiller pour indiquer que l’envie de dormir était la seule raison pour
laquelle elle s’était ainsi étendue. Malgré la familiarité rude et dominatrice
qu’elle avait avec sa camarade, je reconnaissais les gestes obséquieux et
réticents, les brusques scrupules de son père. Bientôt elle se leva, feignit de
vouloir fermer les volets et de n’y pas réussir.
— Laisse donc tout ouvert, j’ai chaud, dit son amie.
lle— Mais c’est assommant, on nous verra, répondit M Vinteuil.
Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle n’avait dit
ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres, qu’elle
avait en effet le désir d’entendre, mais que par discrétion elle voulait lui
laisser l’initiative de prononcer. Aussi son regard, que je ne pouvais
distinguer, dut-il prendre l’expression qui plaisait tant à ma grand-mère,
quand elle ajouta vivement :
— Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire ; c’est assommant,
quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des yeux vous
voient.
Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle taisait
les mots prémédités qu’elle avait jugés indispensables à la pleine
réalisation de son désir. Et à tous moments au fond d’elle-même une
vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un soudard fruste et
vainqueur.
— Oui, c’est probable qu’on nous regarde à cette heure-ci, dans cette
campagne fréquentée, dit ironiquement son amie. Et puis quoi ?
ajouta-telle (en croyant devoir accompagner d’un clignement d’yeux malicieux et
tendre ces mots qu’elle récita par bonté, comme un texte qu’elle savait
lleêtre agréable à M Vinteuil, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre cynique),
quand même on nous verrait, ce n’en est que meilleur.
lleM Vinteuil frémit et se leva. Son cœur scrupuleux et sensible ignorait
quelles paroles devaient spontanément venir s’adapter à la scène que ses
sens réclamaient. Elle cherchait le plus loin qu’elle pouvait de sa vraie
nature morale, à trouver le langage propre à la fille vicieuse qu’elle désirait
d’être, mais les mots qu’elle pensait que celle-ci eût prononcés
sincèrement lui paraissaient faux dans sa bouche. Et le peu qu’elle s’en
permettait était dit sur un ton guindé où ses habitudes de timidité
paralysaient ses velléités d’audace, et s’entremêlait de : « Tu n’as pas froid,
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Copyright Arvensa Editionstu n’as pas trop chaud, tu n’as pas envie d’être seule et de lire ? »
— Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques, ce soir,
finit-elle par dire, répétant sans doute une phrase qu’elle avait entendue
autrefois dans la bouche de son amie.
lleDans l’échancrure de son corsage de crêpe, M Vinteuil sentit que son
amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s’échappa, et elles se
poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches comme des
lleailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis M
Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le corps de son
amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé
llele portrait de l’ancien professeur de piano. M Vinteuil comprit que son
amie ne le verrait pas si elle n’attirait pas sur lui son attention, et elle lui
dit, comme si elle venait seulement de le remarquer :
— Oh ! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas qui a pu
le mettre là, j’ai pourtant dit vingt fois que ce n’était pas sa place.
Je me souvins que c’étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon
père à propos du morceau de musique. Ce portrait leur servait sans doute
habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui répondit
par ces paroles qui devaient faire partie de ses réponses liturgiques :
— Mais laisse-le donc où il est, il n’est plus là pour nous embêter.
Croistu qu’il pleurnicherait, qu’il voudrait te mettre ton manteau, s’il te voyait
là, la fenêtre ouverte, le vilain singe.
lleM Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche : « Voyons,
voyons », qui prouvaient la bonté de sa nature, non qu’elles fussent
dictées par l’indignation que cette façon de parler de son père eût pu lui
causer (évidemment, c’était là un sentiment qu’elle s’était habituée, à
l’aide de quels sophismes ? à faire taire en elle dans ces minutes-là), mais
parce qu’elles étaient comme un frein que pour ne pas se montrer égoïste
elle mettait elle-même au plaisir que son amie cherchait à lui procurer. Et
puis cette modération souriante en répondant à ces blasphèmes, ce
reproche hypocrite et tendre, paraissaient peut-être à sa nature franche et
bonne une forme particulièrement infâme, une forme doucereuse de cette
scélératesse qu’elle cherchait à s’assimiler. Mais elle ne put résister à
l’attrait du plaisir qu’elle éprouverait à être traitée avec douceur par une
personne si implacable envers un mort sans défense ; elle sauta sur les
genoux de son amie, et lui tendit chastement son front à baiser comme elle
aurait pu faire si elle avait été sa fille, sentant avec délices qu’elles allaient
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Copyright Arvensa Editionsainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant à M. Vinteuil, jusque
dans le tombeau, sa paternité. Son amie lui prit la tête entre ses mains et
lui déposa un baiser sur le front avec cette docilité que lui rendait facile la
llegrande affection qu’elle avait pour M Vinteuil et le désir de mettre
quelque distraction dans la vie si triste maintenant de l’orpheline.
— Sais-tu ce que j’ai envie de lui faire à cette vieille horreur ? dit-elle en
prenant le portrait.
lleEt elle murmura à l’oreille de M Vinteuil quelque chose que je ne pus
entendre.
— Oh ! tu n’oserais pas.
— Je n’oserais pas cracher dessus ? sur ça ? dit l’amie avec une brutalité
voulue.
lleJe n’en entendis pas davantage, car M Vinteuil, d’un air las, gauche,
affairé, honnête et triste, vint fermer les volets et la fenêtre, mais je savais
maintenant, pour toutes les souffrances que pendant sa vie M. Vinteuil
avait supportées à cause de sa fille, ce qu’après la mort il avait reçu d’elle
en salaire.
Et pourtant j’ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait pu assister à cette
scène, il n’eût peut-être pas encore perdu sa foi dans le bon cœur de sa
fille, et peut-être même n’eût-il pas eu en cela tout à fait tort. Certes, dans
lleles habitudes de M Vinteuil l’apparence du mal était si entière qu’on
aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré de perfection
ailleurs que chez une sadique ; c’est à la lumière de la rampe des théâtres
du boulevard plutôt que sous la lampe d’une maison de campagne
véritable qu’on peut voir une fille faire cracher une amie sur le portrait
d’un père qui n’a vécu que pour elle ; et il n’y a guère que le sadisme qui
donne un fondement dans la vie à l’esthétique du mélodrame. Dans la
réalité, en dehors des cas de sadisme, une fille aurait peut-être des
llemanquements aussi cruels que ceux de M Vinteuil envers la mémoire et
les volontés de son père mort, mais elle ne les résumerait pas
expressément en un acte d’un symbolisme aussi rudimentaire et aussi
naïf ; ce que sa conduite aurait de criminel serait plus voilé aux yeux des
autres et même à ses yeux à elle qui ferait le mal sans se l’avouer. Mais,
lleau-delà de l’apparence, dans le cœur de M Vinteuil, le mal, au début du
moins, ne fut sans doute pas sans mélange. Une sadique comme elle est
l’artiste du mal, ce qu’une créature entièrement mauvaise ne pourrait être,
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Copyright Arvensa Editionscar le mal ne lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se
distinguerait même pas d’elle ; et la vertu, la mémoire des morts, la
tendresse filiale, comme elle n’en aurait pas le culte, elle ne trouverait pas
lleun plaisir sacrilège à les profaner. Les sadiques de l’espèce de M Vinteuil
sont des êtres si purement sentimentaux, si naturellement vertueux que
même le plaisir sensuel leur paraît quelque chose de mauvais, le privilège
des méchants. Et quand ils se concèdent à eux-mêmes de s’y livrer un
moment, c’est dans la peau des méchants qu’ils tâchent d’entrer et de faire
entrer leur complice, de façon à avoir eu un moment l’illusion de s’être
évadés de leur âme scrupuleuse et tendre, dans le monde inhumain du
plaisir. Et je comprenais combien elle l’eût désiré en voyant combien il lui
était impossible d’y réussir. Au moment où elle se voulait si différente de
son père, ce qu’elle me rappelait, c’était les façons de penser, de dire, du
vieux professeur de piano. Bien plus que sa photographie, ce qu’elle
profanait, ce qu’elle faisait servir à ses plaisirs mais qui restait entre eux et
elle et l’empêchait de les goûter directement, c’était la ressemblance de
son visage, les yeux bleus de sa mère à lui qu’il lui avait transmis comme
un bijou de famille, ces gestes d’amabilité qui interposaient entre le vice de
lleM Vinteuil et elle une phraséologie, une mentalité qui n’était pas faite
pour lui et l’empêchait de le connaître, comme quelque chose de très
différent des nombreux devoirs de politesse auxquels elle se consacrait
d’habitude. Ce n’est pas le mal qui lui donnait l’idée du plaisir, qui lui
semblait agréable ; c’est le plaisir qui lui semblait malin. Et comme chaque
fois qu’elle s’y adonnait il s’accompagnait pour elle de ces pensées
mauvaises qui le reste du temps étaient absentes de son âme vertueuse,
elle finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par
llel’identifier au Mal. Peut-être M Vinteuil sentait-elle que son amie n’était
pas foncièrement mauvaise, et qu’elle n’était pas sincère au moment où
elle lui tenait ces propos blasphématoires. Du moins avait-elle le plaisir
d’embrasser sur son visage des sourires, des regards, feints peut-être, mais
analogues dans leur expression vicieuse et basse à ceux qu’aurait eus non
un être de bonté et de souffrance, mais un être de cruauté et de plaisir.
Elle pouvait s’imaginer un instant qu’elle jouait vraiment les jeux qu’eût
joués, avec une complice aussi dénaturée, une fille qui aurait ressenti en
effet ces sentiments barbares à l’égard de la mémoire de son père.
Peutêtre n’eût-elle pas pensé que le mal fût un état si rare, si extraordinaire, si
dépaysant, où il était si reposant d’émigrer, si elle avait su discerner en
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Copyright Arvensa Editionselle, comme en tout le monde, cette indifférence aux souffrances qu’on
cause et qui, quelques autres noms qu’on lui donne, est la forme terrible
et permanente de la cruauté.
S’il était assez simple d’aller du côté de Méséglise, c’était une autre
affaire d’aller du côté de Guermantes, car la promenade était longue et
l’on voulait être sûr du temps qu’il ferait. Quand on semblait entrer dans
une série de beaux jours ; quand Françoise désespérée qu’il ne tombât pas
une goutte d’eau pour les « pauvres récoltes », et ne voyant que de rares
nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel s’écriait en
gémissant : « Ne dirait-on pas qu’on voit ni plus ni moins des chiens de mer
qui jouent en montrant là-haut leurs museaux ? Ah ! ils pensent bien à
faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs ! Et puis quand les blés seront
poussés, alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans
discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c’était sur la
mer » ; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses
favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner : « Demain
s’il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes. » On partait
tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et on tombait
dans la rue des Perchamps, étroite et formant un angle aigu, remplie de
graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes passaient la journée à
herboriser, aussi bizarre que son nom d’où me semblaient dériver ses
particularités curieuses et sa personnalité revêche, et qu’on chercherait en
vain dans le Combray d’aujourd’hui où sur son tracé ancien s’élève l’école.
Mais ma rêverie (semblable à ces architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui,
ecroyant retrouver sous un jubé Renaissance et un autel du XVII siècle les
traces d’un chœur roman, remettent tout l’édifice dans l’état où il devait
eêtre au VII siècle) ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce
et « restitue » la rue des Perchamps. Elle a d’ailleurs pour ces
reconstitutions des données plus précises que n’en ont généralement les
restaurateurs : quelques images conservées par ma mémoire, les dernières
peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à être bientôt
anéanties, de ce qu’était le Combray du temps de mon enfance ; et parce
que c’est lui-même qui les a tracées en moi avant de disparaître,
émouvantes — si on peut comparer un obscur portrait à ces effigies
glorieuses dont ma grand-mère aimait à me donner des reproductions —
comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini,
dans lesquels l’on voit en un état qui n’existe plus aujourd’hui le
chefPage 162
Copyright Arvensa Editionsd’œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.
On passait, rue de l’Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l’Oiseau
eflesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVII
siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de
Montmorency, quand elles avaient à venir à Combray pour quelque
contestation avec leurs fermiers, pour une question d’hommage. On
gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de
SaintHilaire. Et j’aurais voulu pouvoir m’asseoir là et rester toute la journée à
lire en écoutant les cloches ; car il faisait si beau et si tranquille que, quand
sonnait l’heure, on aurait dit non qu’elle rompait le calme du jour, mais
qu’elle le débarrassait de ce qu’il contenait et que le clocher, avec
l’exactitude indolente et soigneuse d’une personne qui n’a rien d’autre à
faire, venait seulement — pour exprimer et laisser tomber les quelques
gouttes d’or que la chaleur y avait lentement et naturellement amassées —
de presser, au moment voulu, la plénitude du silence.
Le plus grand charme du côté de Guermantes, c’est qu’on y avait
presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. On la traversait
une première fois, dix minutes après avoir quitté la maison, sur une
passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de notre arrivée, le jour de
Pâques, après le sermon s’il faisait beau temps, je courais jusque-là, voir
dans ce désordre d’un matin de grande fête où quelques préparatifs
somptueux font paraître plus sordides les ustensiles de ménage qui
traînent encore, la rivière qui se promenait déjà en bleu ciel entre les
terres encore noires et nues, accompagnée seulement d’une bande de
coucous arrivés trop tôt et de primevères en avance, cependant que çà et
là une violette au bec bleu laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte
d’odeur qu’elle tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans un
sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un
noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris racine. À
Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon
épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant
de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert
l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau
quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me
faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous
engagions dans le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de
plusieurs pieds ; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés
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Copyright Arvensa Editionsjusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. Ils étaient semés
des restes, à demi enfouis dans l’herbe, du château des anciens comtes de
Combray qui au moyen âge avait de ce côté le cours de la Vivonne comme
défense contre les attaques des sires de Guermantes et des abbés de
Martinville. Ce n’étaient plus que quelques fragments de tours bossuant la
prairie, à peine apparents, quelques créneaux d’où jadis l’arbalétrier
lançait des pierres, d’où le guetteur surveillait Novepont, Clairefontaine,
Martinville-le-Sec, Bailleau-l’Exempt, toutes terres vassales de Guermantes
entre lesquelles Combray était enclavé, aujourd’hui au ras de l’herbe,
dominés par les enfants de l’école des frères qui venaient là apprendre
leurs leçons ou jouer aux récréations — passé presque descendu dans la
terre, couché au bord de l’eau comme un promeneur qui prend le frais,
mais me donnant fort à songer, me faisant ajouter dans le nom de
Combray à la petite ville d’aujourd’hui une cité très différente, retenant
mes pensées par son visage incompréhensible et d’autrefois qu’il cachait à
demi sous les boutons d’or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu’ils
avaient choisi pour leurs jeux sur l’herbe, isolés, par couples, par troupes,
jaunes comme un jaune d’œuf, brillants d’autant plus, me semblait-il, que
ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur
vue me causait, je l’accumulais dans leur surface dorée, jusqu’à ce qu’il
devînt assez puissant pour produire de l’inutile beauté ; et cela dès ma
plus petite enfance, quand du sentier de halage je tendais les bras vers eux
sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de Princes de contes de
fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d’Asie, mais apatriés
pour toujours au village, contents du modeste horizon, aimant le soleil et
le bord de l’eau, fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant
comme certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité
populaire, un poétique éclat d’orient.
Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la
Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où
elles sont à leur tour encloses, à la fois « contenant » aux flancs
transparents comme une eau durcie, et « contenu » plongé dans un plus
grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la
fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent fait
sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans cette allitération
perpétuelle entre l’eau sans consistance où les mains ne pouvaient la
capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir. Je me
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Copyright Arvensa Editionspromettais de venir là plus tard avec des lignes ; j’obtenais qu’on tirât un
peu de pain des provisions du goûter ; j’en jetais dans la Vivonne des
boulettes qui semblaient suffire pour y provoquer un phénomène de
sursaturation, car l’eau se solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes
ovoïdes de têtards inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en
dissolution, invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation.
Bientôt le cours de la Vivonne s’obstrue de plantes d’eau. Il y en a
d’abord d’isolées comme tel nénufar à qui le courant au travers duquel il
était placé d’une façon malheureuse laissait si peu de repos que, comme
un bac actionné mécaniquement, il n’abordait une rive que pour retourner
à celle d’où il était venu, refaisant éternellement la double traversée.
Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait, s’allongeait, filait, atteignait
l’extrême limite de sa tension jusqu’au bord où le courant le reprenait, le
vert cordage se repliait sur lui-même et ramenait la pauvre plante à ce
qu’on peut d’autant mieux appeler son point de départ qu’elle n’y restait
pas une seconde sans en repartir par une répétition de la même
manœuvre. Je la retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la
même situation, faisant penser à certains neurasthéniques au nombre
desquels mon grand-père comptait ma tante Léonie, qui nous offrent sans
changement au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu’ils
se croient chaque fois à la veille de secouer et qu’ils gardent toujours ; pris
dans l’engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les efforts dans
lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne font qu’assurer le
fonctionnement et faire jouer le déclic de leur diététique étrange,
inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar, pareil aussi à quelqu’un de ces
malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment durant
l’éternité, excitait la curiosité de Dante et dont il se serait fait raconter plus
longuement les particularités et la cause par le supplicié lui-même, si
Virgile, s’éloignant à grands pas, ne l’avait forcé à le rattraper au plus vite,
comme moi mes parents.
Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété dont
l’accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait et qui s’y était
complu à des travaux d’horticulture aquatique, faisant fleurir, dans les
petits étangs que forme la Vivonne, de véritables jardins de nymphéas.
Comme les rives étaient à cet endroit très boisées, les grandes ombres des
arbres donnaient à l’eau un fond qui était habituellement d’un vert
sombre mais que parfois, quand nous rentrions par certains soirs
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Copyright Arvensa Editionsrassérénés d’après-midi orageux, j’ai vu d’un bleu clair et cru, tirant sur le
violet, d’apparence cloisonnée et de goût japonais. Çà et là, à la surface,
rougissait comme une fraise une fleur de nymphéa au cœur écarlate, blanc
sur les bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus pâles,
moins lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en
enroulements si gracieux qu’on croyait voir flotter à la dérive, comme après
l’effeuillement mélancolique d’une fête galante, des roses mousseuses en
guirlandes dénouées. Ailleurs un coin semblait réservé aux espèces
communes qui montraient le blanc et rose proprets de la julienne, lavés
comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis qu’un peu plus
loin, pressées les unes contre les autres en une véritable plate-bande
flottante, on eût dit des pensées des jardins qui étaient venues poser
comme des papillons leur ailes bleuâtres et glacées sur l’obliquité
transparente de ce parterre d’eau ; de ce parterre céleste aussi : car il
donnait aux fleurs un sol d’une couleur plus précieuse, plus émouvante
que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l’après-midi il
fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d’un bonheur attentif,
silencieux et mobile, ou qu’il s’emplît vers le soir, comme quelque port
lointain, du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour
rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce
qu’il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux — avec ce qu’il
y a d’infini — dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel.
Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j’ai vu,
j’ai désiré imiter quand je serais libre de vivre à ma guise, un rameur, qui,
ayant lâché l’aviron, s’était couché à plat sur le dos, la tête en bas, au fond
de sa barque, et la laissant flotter à la dérive, ne pouvant voir que le ciel
qui filait lentement au-dessus de lui, portait sur son visage l’avant-goût du
bonheur et de la paix.
Nous nous asseyions entre les iris au bord de l’eau. Dans le ciel férié
flânait longuement un nuage oisif. Par moments, oppressée par l’ennui,
une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration anxieuse. C’était
l’heure du goûter. Avant de repartir nous restions longtemps à manger des
fruits, du pain et du chocolat, sur l’herbe où parvenaient jusqu’à nous,
horizontaux, affaiblis, mais denses et métalliques encore, des sons de la
cloche de Saint-Hilaire qui ne s’étaient pas mélangés à l’air qu’ils
traversaient depuis si longtemps, et côtelés par la palpitation successive de
toutes leurs lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds.
Page 166
Copyright Arvensa EditionsParfois, au bord de l’eau entourée de bois, nous rencontrions une
maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien du monde que
la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le visage pensif et
les voiles élégants n’étaient pas de ce pays et qui sans doute était venue,
selon l’expression populaire « s’enterrer » là, goûter le plaisir amer de
sentir que son nom, le nom surtout de celui dont elle n’avait pu garder le
cœur, y était inconnu, s’encadrait dans la fenêtre qui ne lui laissait pas
regarder plus loin que la barque amarrée près de la porte. Elle levait
distraitement les yeux en entendant derrière les arbres de la rive la voix
des passants dont avant qu’elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être
certaine que jamais ils n’avaient connu, ni ne connaîtraient l’infidèle, que
rien dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir
n’aurait l’occasion de la recevoir. On sentait que, dans son renoncement,
elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait pu du moins
apercevoir celui qu’elle aimait, pour ceux-ci qui ne l’avaient jamais vu. Et je
la regardais, revenant de quelque promenade sur un chemin où elle savait
qu’il ne passerait pas, ôter de ses mains résignées de longs gants d’une
grâce inutile.
Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes
remonter jusqu’aux sources de la Vivonne auxquelles j’avais souvent pensé
et qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que j’avais été
aussi surpris quand on m’avait dit qu’elles se trouvaient dans le
département, à une certaine distance kilométrique de Combray, que le jour
où j’avais appris qu’il y avait un autre point précis de la terre où s’ouvrait,
dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Jamais non plus nous ne pûmes
pousser jusqu’au terme que j’eusse tant souhaité d’atteindre, jusqu’à
Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la
duchesse de Guermantes, je savais qu’ils étaient des personnages réels et
actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les
représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes,
dans le « Couronnement d’Esther » de notre église, tantôt de nuances
changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du
vert chou au bleu prune, selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite
ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme
l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que
la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait
monter au plafond — enfin toujours enveloppés du mystère des temps
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Copyright Arvensa Editionsmérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière
orangée qui émane de cette syllabe : « antes ». Mais si malgré cela ils
étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels, bien
qu’étranges, en revanche leur personne ducale se distendait
démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en elle ce
Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce « côté de
Guermantes » ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses
grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu’ils ne portaient
pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes, mais que
edepuis le XIV siècle où, après avoir inutilement essayé de vaincre leurs
anciens seigneurs ils s’étaient alliés à eux par des mariages, ils étaient
comtes de Combray, les premiers des citoyens de Combray par conséquent
et pourtant les seuls qui n’y habitassent pas. Comtes de Combray,
possédant Combray au milieu de leur nom, de leur personne, et sans doute
ayant effectivement en eux cette étrange et pieuse tristesse qui était
spéciale à Combray ; propriétaires de la ville, mais non d’une maison
particulière, demeurant sans doute dehors, dans la rue entre ciel et terre,
comme ce Gilbert de Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l’abside
de Saint-Hilaire que l’envers de laque noire, si je levais la tête quand j’allais
chercher du sel chez Camus.
Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant de
petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres. Je
m’arrêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car il me semblait avoir
sous les yeux un fragment de cette région fluviatile, que je désirais tant
connaître depuis que je l’avais vue décrite par un de mes écrivains
préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol imaginaire traversé de cours d’eau
bouillonnants, que Guermantes, changeant d’aspect dans ma pensée,
s’identifia, quand j’eus entendu le docteur Percepied nous parler des fleurs
et des belles eaux vives qu’il y avait dans le parc du château. Je rêvais que
meM de Guermantes m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain
caprice ; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant
par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me
montrait, le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles
violettes et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui dire le
sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et ces rêves
m’avertissaient que, puisque je voulais un jour être un écrivain, il était
temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le
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Copyright Arvensa Editionsdemandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une
signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de fonctionner, je
ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je
n’avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale l’empêchait de
naître. Parfois je comptais sur mon père pour arranger cela. Il était si
puissant, si en faveur auprès des gens en place qu’il arrivait à nous faire
transgresser les lois que Françoise m’avait appris à considérer comme plus
inéluctables que celles de la vie et de la mort, à faire retarder d’un an pour
notre maison, seule de tout le quartier, les travaux de « ravalement », à
meobtenir du ministre, pour le fils de M Sazerat qui voulait aller aux eaux,
l’autorisation qu’il passât le baccalauréat deux mois d’avance, dans la série
des candidats dont le nom commençait par un A au lieu d’attendre le tour
des S. Si j’étais tombé gravement malade, si j’avais été capturé par des
brigands, persuadé que mon père avait trop d’intelligences avec les
puissances suprêmes, de trop irrésistibles lettres de recommandation
auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou ma captivité pussent être
autre chose que de vains simulacres sans danger pour moi, j’aurais attendu
avec calme l’heure inévitable du retour à la bonne réalité, l’heure de la
délivrance ou de la guérison ; peut-être cette absence de génie, ce trou noir
qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits
futurs, n’était-il aussi qu’une illusion sans consistance, et cesserait-elle par
l’intervention de mon père qui avait dû convenir avec le Gouvernement et
avec la Providence que je serais le premier écrivain de l’époque. Mais
d’autres fois, tandis que mes parents s’impatientaient de me voir rester en
arrière et ne pas les suivre, ma vie actuelle, au lieu de me sembler une
création artificielle de mon père et qu’il pouvait modifier à son gré,
m’apparaissait au contraire comme comprise dans une réalité qui n’était
pas faite pour moi, contre laquelle il n’y avait pas de recours, au cœur de
laquelle je n’avais pas d’allié, qui ne cachait rien au delà d’elle-même. Il me
semblait alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que
je vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j’étais
seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire.
Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les
encouragements que m’avait donnés Bloch. Ce sentiment intime,
immédiat, que j’avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes les
paroles flatteuses qu’on pouvait me prodiguer, comme chez un méchant
dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa conscience.
Page 169
Copyright Arvensa EditionsmeUn jour ma mère me dit : « Puisque tu parles toujours de M de
Guermantes, comme le docteur Percepied l’a très bien soignée il y a quatre
ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa fille. Tu
pourras l’apercevoir à la cérémonie. » C’était du reste par le docteur
mePercepied que j’avais le plus entendu parler de M de Guermantes, et il
nous avait même montré le numéro d’une revue illustrée où elle était
représentée dans le costume qu’elle portait à un bal travesti chez la
princesse de Léon.
Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le
suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une
dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate
bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au
coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si
elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des
parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait montré, parce que
surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j’essayais de les
énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes : un grand
nez, des yeux bleus, dont s’était servi le docteur Percepied quand il avait
décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis : cette dame
meressemble à M de Guermantes ; or la chapelle où elle suivait la messe
était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées
et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes
de Brabant, et que je me rappelais être, à ce qu’on m’avait dit, réservée à
la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour
une cérémonie à Combray ; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une
meseule femme ressemblant au portrait de M de Guermantes, qui fût ce
jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle : c’était
elle ! Ma déception était grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais
mepris garde, quand je pensais à M de Guermantes, que je me la
représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un
autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes vivantes.
Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir une figure rouge, une
mecravate mauve comme M Sazerat, et l’ovale de ses joues me fit tellement
souvenir de personnes que j’avais vues à la maison que le soupçon
m’effleura, pour se dissiper d’ailleurs aussitôt après, que cette dame en
son principe générateur, en toutes ses molécules, n’était peut-être pas
Page 170
Copyright Arvensa Editionssubstantiellement la duchesse de Guermantes, mais que son corps,
ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait à un certain type
féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins et de commerçants.
me« C’est cela, ce n’est que cela, M de Guermantes ! » disait la mine
attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette image qui,
naturellement, n’avait aucun rapport avec celles qui sous le même nom de
meM de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes songes,
puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres arbitrairement formée
par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux pour la première fois, il y a un
moment seulement, dans l’église ; qui n’était pas de la même nature,
n’était pas colorable à volonté comme elles qui se laissaient imbiber de la
teinte orangée d’une syllabe, mais était si réelle que tout, jusqu’à ce petit
bouton qui s’enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux
lois de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un plissement de la
robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la présence
matérielle d’une actrice vivante, là où nous étions incertains si nous
n’avions pas devant les yeux une simple projection lumineuse.
Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent, les yeux
perçants, épinglaient dans ma vision (peut-être parce que c’était eux qui
l’avaient d’abord atteinte, qui y avaient fait la première encoche, au
moment où je n’avais pas encore le temps de songer que la femme qui
meapparaissait devant moi pouvait être M de Guermantes), sur cette image
metoute récente, inchangeable, j’essayais d’appliquer l’idée : « C’est M de
Guermantes » sans parvenir qu’à la faire manœuvrer en face de l’image,
mecomme deux disques séparés par un intervalle. Mais cette M de
Guermantes à laquelle j’avais si souvent rêvé, maintenant que je voyais
qu’elle existait effectivement en dehors de moi, en prit plus de puissance
encore sur mon imagination qui, un moment paralysée au contact d’une
réalité si différente de ce qu’elle attendait, se mit à réagir et à me dire :
« Glorieux dès avant Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie
et de mort sur leurs vassaux ; la duchesse de Guermantes descend de
Geneviève de Brabant. Elle ne connaît, ni ne consentirait à connaître
aucune des personnes qui sont ici. »
Et — ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au
visage par une corde si lâche, si longue, si extensible qu’ils peuvent se
mepromener seuls loin de lui — pendant que M de Guermantes était assise
Page 171
Copyright Arvensa Editionsdans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards flânaient
çà et là, montaient le long des piliers, s’arrêtaient même sur moi comme un
rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de soleil qui, au moment
meoù je reçus sa caresse, me sembla conscient. Quant à M de Guermantes
elle-même, comme elle restait immobile, assise comme une mère qui
semble ne pas voir les audaces espiègles et les entreprises indiscrètes de
ses enfants qui jouent et interpellent des personnes qu’elle ne connaît pas,
il me fut impossible de savoir si elle approuvait ou blâmait, dans le
désœuvrement de son âme, le vagabondage de ses regards.
Je trouvais important qu’elle ne partît pas avant que j’eusse pu la
regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des années je
considérais sa vue comme éminemment désirable, et je ne détachais pas
mes yeux d’elle, comme si chacun de mes regards eût pu matériellement
emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent, des
joues rouges, de toutes ces particularités qui me semblaient autant de
renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son visage.
Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées que j’y
rapportais — et peut-être surtout, forme de l’instinct de conservation des
meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu’on a toujours de ne pas
avoir été déçu — la replaçant (puisque c’était une seule personne qu’elle
et cette duchesse de Guermantes que j’avais évoquée jusque-là) hors du
reste de l’humanité dans laquelle la vue pure et simple de son corps me
l’avait fait un instant confondre, je m’irritais en entendant dire autour de
me llemoi : « Elle est mieux que M Sazerat, que M Vinteuil », comme si elle
leur eût été comparable. Et mes regards s’arrêtant à ses cheveux blonds, à
ses yeux bleus, à l’attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu
me rappeler d’autres visages, je m’écriais devant ce croquis volontairement
incomplet : « Qu’elle est belle ! Quelle noblesse ! Comme c’est bien une
fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j’ai devant
moi ! » Et l’attention avec laquelle j’éclairais son visage l’isolait tellement,
qu’aujourd’hui si je repense à cette cérémonie, il m’est impossible de
revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui
répondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame était bien
meM de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout au moment du défilé
dans la sacristie qu’éclairait le soleil intermittent et chaud d’un jour de
mevent et d’orage, et dans laquelle M de Guermantes se trouvait au milieu
de tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais
Page 172
Copyright Arvensa Editionsdont l’infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu’elle ne ressentît
pas pour eux une sincère bienveillance, et auxquels du reste elle espérait
imposer davantage encore à force de bonne grâce et de simplicité. Aussi,
ne pouvant émettre ces regards volontaires, chargés d’une signification
précise, qu’on adresse à quelqu’un qu’on connaît, mais seulement laisser
ses pensées distraites s’échapper incessamment devant elle en un flot de
lumière bleue qu’elle ne pouvait contenir, elle ne voulait pas qu’il pût
gêner, paraître dédaigner ces petites gens qu’il rencontrait au passage,
qu’il atteignait à tous moments. Je revois encore, au-dessus de sa cravate
mauve, soyeuse et gonflée, le doux étonnement de ses yeux auxquels elle
avait ajouté sans oser le destiner à personne, mais pour que tous pussent
en prendre leur part, un sourire un peu timide de suzeraine qui a l’air de
s’excuser auprès de ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi
qui ne la quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu’elle avait
laissé s’arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de soleil
qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me dis : « Mais sans
doute elle fait attention à moi. » Je crus que je lui plaisais, qu’elle
penserait encore à moi quand elle aurait quitté l’église, qu’à cause de moi
elle serait peut-être triste le soir à Guermantes. Et aussitôt je l’aimai, car
s’il peut quelquefois suffire pour que nous aimions une femme qu’elle
llenous regarde avec mépris comme j’avais cru qu’avait fait M Swann et que
nous pensions qu’elle ne pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi
meil peut suffire qu’elle nous regarde avec bonté comme faisait M de
Guermantes et que nous pensions qu’elle pourra nous appartenir. Ses yeux
bleuissaient comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant
elle m’eût dédiée ; et le soleil menacé par un nuage mais dardant encore
de toute sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de
géranium aux tapis rouges qu’on y avait étendus par terre pour la
mesolennité, et sur lesquels s’avançait en souriant M de Guermantes, et
ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette sorte
de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie qui
caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de
Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au son
de la trompette l’épithète de délicieux.
Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes,
il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de
dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain
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Copyright Arvensa Editionscélèbre. Les regrets que j’en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un
peu à l’écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de
lui-même par une sorte d’inhibition devant la douleur, mon esprit
s’arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir
poétique sur lequel mon manque de talent m’interdisait de compter. Alors,
bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant
en rien, tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur
d’un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me
donnaient, et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je
voyais, quelque chose qu’ils m’invitaient à venir prendre et que malgré mes
efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait
en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec
ma pensée au delà de l’image ou de l’odeur. Et s’il me fallait rattraper mon
grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant
les yeux ; je m’attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la
nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m’avaient
semblé pleines, prêtes à s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient
qu’un couvercle. Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui
pouvaient me rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un
jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier
dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité
abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l’illusion
d’une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l’ennui, du sentiment
de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque fois que j’avais cherché
un sujet philosophique pour une grande œuvre littéraire. Mais le devoir de
conscience était si ardu — que m’imposaient ces impressions de forme, de
parfum ou de couleur — de tâcher d’apercevoir ce qui se cachait derrière
elles, que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me
permissent de me dérober à ces efforts et de m’épargner cette fatigue. Par
bonheur mes parents m’appelaient, je sentais que je n’avais pas
présentement la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma
recherche, et qu’il valait mieux n’y plus penser jusqu’à ce que je fusse
rentré, et ne pas me fatiguer d’avance sans résultat. Alors je ne m’occupais
plus de cette chose inconnue qui s’enveloppait d’une forme ou d’un
parfum, bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le
revêtement d’images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme les
poissons que, les jours où on m’avait laissé aller à la pêche, je rapportais
Page 174
Copyright Arvensa Editionsdans mon panier, couverts par une couche d’herbe qui préservait leur
fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre chose et ainsi
s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre les fleurs que
j’avais cueillies dans mes promenades ou les objets qu’on m’avait donnés),
une pierre où jouait un reflet, un toit, un son de cloche, une odeur de
feuilles, bien des images différentes sous lesquelles il y a longtemps qu’est
morte la réalité pressentie que je n’ai pas eu assez de volonté pour arriver
à découvrir. Une fois pourtant — où notre promenade s’étant prolongée
fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de
rencontrer à mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur
Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et
fait monter avec lui — j’eus une impression de ce genre et ne l’abandonnai
pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter près du cocher, nous
allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à
Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il
avait été convenu que nous l’attendrions. Au tournant d’un chemin
j’éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à
apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil
couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin
avaient l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé
d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans
le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.
En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de
leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas
au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce
mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir
et dérober à la fois.
Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous
rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous
nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du
plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher
à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; j’avais envie de garder
en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus
penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers
seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de
sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils
m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis causer
Page 175
Copyright Arvensa Editionsavec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris
ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un
peu plus tard j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le
cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes
propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de
moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt, leurs lignes
et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte
d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut,
j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula
en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver
leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne
pus plus penser à autre chose. À ce moment et comme nous étions déjà
loin de Martinville, en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout
noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments les tournants
du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et
enfin je ne les vis plus.
Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville
devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était
sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela m’était apparu,
demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les
cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon
enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel
je n’ai eu à faire subir que peu de changements :
« Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase
campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt
nous en vîmes trois : venant se placer en face d’eux par une volte hardie,
un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes
passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours
au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et
qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses
distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la
lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais
jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je
pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un
coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils
s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps
d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre
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Copyright Arvensa Editionsroute ; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le
village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que
restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ces clochers et celui de
Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois
l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant
encore ; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière
comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard,
comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant
couché, je les aperçus une dernière fois de très loin, qui n’étaient plus que
comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des
champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende,
abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité ; et tandis que
nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin
et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se
serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière l’autre, ne plus faire sur
le ciel encore rose qu’une seule forme noire, charmante et résignée, et
s’effacer dans la nuit. « Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce
moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait
habituellement dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché
de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais
qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils
cachaient derrière eux, que comme si j’avais été moi-même une poule et si
je venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête.
Pendant toute la journée, dans ces promenades, j’avais pu rêver au
plaisir que ce serait d’être l’ami de la duchesse de Guermantes, de pêcher
la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide de bonheur,
ne demander en ces moments-là rien d’autre à la vie que de se composer
toujours d’une suite d’heureux après-midi. Mais quand sur le chemin du
retour j’avais aperçu sur la gauche une ferme, assez distante de deux
autres qui étaient au contraire très rapprochées, et à partir de laquelle
pour entrer dans Combray il n’y avait plus qu’à prendre une allée de
chênes bordée d’un côté de prés appartenant chacun à un petit clos et
plantés à intervalles égaux de pommiers qui y portaient, quand ils étaient
éclairés par le soleil couchant, le dessin japonais de leurs ombres,
brusquement mon cœur se mettait à battre, je savais qu’avant une
demiheure nous serions rentrés, et que, comme c’était de règle les jours où
nous étions allés du côté de Guermantes et où le dîner était servi plus tard,
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Copyright Arvensa Editionson m’enverrait me coucher sitôt ma soupe prise, de sorte que ma mère,
retenue à table comme s’il y avait du monde à dîner, ne monterait pas me
dire bonsoir dans mon lit. La zone de tristesse où je venais d’entrer était
aussi distincte de la zone où je m’élançais avec joie il y avait un moment
encore que dans certains ciels une bande rose est séparée comme par une
ligne d’une bande verte ou d’une bande noire. On voit un oiseau voler
dans le rose, il va en atteindre la fin, il touche presque au noir, puis il y est
entré. Les désirs qui tout à l’heure m’entouraient, d’aller à Guermantes, de
voyager, d’être heureux, j’étais maintenant tellement en dehors d’eux que
leur accomplissement ne m’eût fait aucun plaisir. Comme j’aurais donné
tout cela pour pouvoir pleurer toute la nuit dans les bras de maman ! Je
frissonnais, je ne détachais pas mes yeux angoissés du visage de ma mère,
qui n’apparaîtrait pas ce soir dans la chambre où je me voyais déjà par la
pensée, j’aurais voulu mourir. Et cet état durerait jusqu’au lendemain,
quand les rayons du matin, appuyant, comme le jardinier, leurs barreaux
au mur revêtu de capucines qui grimpaient jusqu’à ma fenêtre, je sauterais
à bas du lit pour descendre vite au jardin, sans plus me rappeler que le soir
ramènerait jamais l’heure de quitter ma mère. Et de la sorte c’est du côté
de Guermantes que j’ai appris à distinguer ces états qui se succèdent en
moi, pendant certaines périodes, et vont jusqu’à se partager chaque
journée, l’un revenant chasser l’autre, avec la ponctualité de la fièvre ;
contigus, mais si extérieurs l’un à l’autre, si dépourvus de moyens de
communication entre eux, que je ne puis plus comprendre, plus même me
représenter, dans l’un, ce que j’ai désiré, ou redouté, ou accompli dans
l’autre.
Aussi le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restent-ils pour moi
liés à bien des petits événements de celle de toutes les diverses vies que
nous menons parallèlement, qui est la plus pleine de péripéties, la plus
riche en épisodes, je veux dire la vie intellectuelle. Sans doute elle
progresse en nous insensiblement et les vérités qui en ont changé pour
nous le sens et l’aspect, qui nous ont ouvert de nouveaux chemins, nous
en préparions depuis longtemps la découverte ; mais c’était sans le savoir ;
et elles ne datent pour nous que du jour, de la minute où elles nous sont
devenues visibles. Les fleurs qui jouaient alors sur l’herbe, l’eau qui passait
au soleil, tout le paysage qui environna leur apparition continue à
accompagner leur souvenir de son visage inconscient ou distrait ; et certes
quand ils étaient longuement contemplés par cet humble passant, par cet
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Copyright Arvensa Editionsenfant qui rêvait — comme l’est un roi, par un mémorialiste perdu dans la
foule — ce coin de nature, ce bout de jardin n’eussent pu penser que ce
serait grâce à lui qu’ils seraient appelés à survivre en leurs particularités les
plus éphémères ; et pourtant ce parfum d’aubépine qui butine le long de la
haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho
sur le gravier d’une allée, une bulle formée contre une plante aquatique
par l’eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a
réussi à leur faire traverser tant d’années successives, tandis qu’alentour
les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le
souvenir de ceux qui les foulèrent. Parfois ce morceau de paysage amené
ainsi jusqu’à aujourd’hui se détache si isolé de tout, qu’il flotte incertain
dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel
pays, de quel temps — peut-être tout simplement de quel rêve — il vient.
Mais c’est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental,
comme aux terrains résistants sur lesquels je m’appuie encore, que je dois
penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. C’est parce que je
croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses,
les êtres qu’ils m’ont fait connaître sont les seuls que je prenne encore au
sérieux et qui me donnent encore de la joie. Soit que la foi qui crée soit
tarie en moi, soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs
qu’on me montre aujourd’hui pour la première fois ne me semblent pas de
vraies fleurs. Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets,
ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à
têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à tout jamais
pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où j’exige avant tout qu’on
puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de
fortifications gothiques et trouver au milieu des blés, ainsi qu’était
SaintAndré-des-Champs, une église monumentale, rustique et dorée comme
une meule ; et les bluets, les aubépines, les pommiers qu’il m’arrive quand
je voyage de rencontrer encore dans les champs, parce qu’ils sont situés à
la même profondeur, au niveau de mon passé, sont immédiatement en
communication avec mon cœur. Et pourtant, parce qu’il y a quelque chose
d’individuel dans les lieux, quand me saisit le désir de revoir le côté de
Guermantes, on ne le satisferait pas en me menant au bord d’une rivière
où il y aurait d’aussi beaux, de plus beaux nymphéas que dans la Vivonne,
pas plus que le soir en rentrant — à l’heure où s’éveillait en moi cette
angoisse qui plus tard émigre dans l’amour, et peut devenir à jamais
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Copyright Arvensa Editionsinséparable de lui — je n’aurais souhaité que vînt me dire bonsoir une
mère plus belle et plus intelligente que la mienne. Non ; de même que ce
qu’il me fallait pour que je pusse m’endormir heureux, avec cette paix sans
trouble qu’aucune maîtresse n’a pu me donner depuis, puisqu’on doute
d’elles encore au moment où on croit en elles et qu’on ne possède jamais
leur cœur comme je recevais dans un baiser celui de ma mère, tout entier,
sans la réserve d’une arrière-pensée, sans le reliquat d’une intention qui
ne fût pas pour moi — c’est que ce fût elle, c’est qu’elle inclinât vers moi ce
visage où il y avait au-dessous de l’œil quelque chose qui était, paraît-il, un
défaut, et que j’aimais à l’égal du reste ; de même ce que je veux revoir,
c’est le côté de Guermantes que j’ai connu, avec la ferme qui est peu
éloignée des deux suivantes serrées l’une contre l’autre, à l’entrée de
l’allée des chênes ; ce sont ces prairies où, quand le soleil les rend
réfléchissantes comme une mare, se dessinent les feuilles des pommiers,
c’est ce paysage dont parfois, la nuit dans mes rêves, l’individualité
m’étreint avec une puissance presque fantastique et que je ne peux plus
retrouver au réveil. Sans doute pour avoir à jamais indissolublement uni en
moi des impressions différentes, rien que parce qu’ils me les avaient fait
éprouver en même temps, le côté de Méséglise ou le côté de Guermantes
m’ont exposé, pour l’avenir, à bien des déceptions et même à bien des
fautes. Car souvent j’ai voulu revoir une personne sans discerner que
c’était simplement parce qu’elle me rappelait une haie d’aubépines, et j’ai
été induit à croire, à faire croire à un regain d’affection, par un simple désir
de voyage. Mais par là même aussi, et en restant présents en celles de mes
impressions d’aujourd’hui auxquelles ils peuvent se relier, ils leur donnent
des assises, de la profondeur, une dimension de plus qu’aux autres. Ils leur
ajoutent aussi un charme, une signification qui n’est que pour moi. Quand
par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que
chacun boude l’orage, c’est au côté de Méséglise que je dois de rester seul
en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur
d’invisibles et persistants lilas.
*
* *
Page 180
Copyright Arvensa EditionsC’est ainsi que je restais souvent jusqu’au matin à songer au temps de
Combray, à mes tristes soirées sans sommeil, à tant de jours aussi dont
l’image m’avait été plus récemment rendue par la saveur — ce qu’on aurait
appelé à Combray le « parfum » — d’une tasse de thé, et par association
de souvenirs à ce que, bien des années après avoir quitté cette petite ville,
j’avais appris, au sujet d’un amour que Swann avait eu avant ma naissance,
avec cette précision dans les détails plus facile à obtenir quelquefois pour
la vie de personnes mortes il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs
amis, et qui semble impossible comme semblait impossible de causer d’une
ville à une autre — tant qu’on ignore le biais par lequel cette impossibilité
a été tournée. Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient
plus qu’une masse, mais non sans qu’on ne pût distinguer entre eux —
entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d’un parfum, puis ceux qui
n’étaient que les souvenirs d’une autre personne de qui je les avais appris
— sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces
bigarrures de coloration, qui, dans certaines roches, dans certains marbres,
révèlent des différences d’origine, d’âge, de « formation ».
Certes quand approchait le matin, il y avait bien longtemps qu’était
dissipée la brève incertitude de mon réveil. Je savais dans quelle chambre
je me trouvais effectivement, je l’avais reconstruite autour de moi dans
l’obscurité, et — soit en m’orientant par la seule mémoire, soit en
m’aidant, comme indication, d’une faible lueur aperçue, au pied de
laquelle je plaçais les rideaux de la croisée — je l’avais reconstruite tout
entière et meublée comme un architecte et un tapissier qui gardent leur
ouverture primitive aux fenêtres et aux portes, j’avais reposé les glaces et
remis la commode à sa place habituelle. Mais à peine le jour — et non plus
le reflet d’une dernière braise sur une tringle de cuivre que j’avais pris pour
lui — traçait-il dans l’obscurité, et comme à la craie, sa première raie
blanche et rectificative, que la fenêtre avec ses rideaux quittait le cadre de
la porte où je l’avais située par erreur, tandis que pour lui faire place, le
bureau que ma mémoire avait maladroitement installé là se sauvait à
toute vitesse, poussant devant lui la cheminée et écartant le mur mitoyen
du couloir ; une courette régnait à l’endroit où il y a un instant encore
s’étendait le cabinet de toilette, et la demeure que j’avais rebâtie dans les
ténèbres était allée rejoindre les demeures entrevues dans le tourbillon du
Page 181
Copyright Arvensa Editionsréveil, mise en fuite par ce pâle signe qu’avait tracé au-dessus des rideaux
le doigt levé du jour.
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Copyright Arvensa EditionsÀ LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
Liste des titres
Table des matières du titre
Partie II
Un amour de Swann
[1]
Page 183
Copyright Arvensa EditionsPour faire partie du « petit noyau », du « petit groupe », du « petit
clan » des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était
nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des articles
meétait que le jeune pianiste, protégé par M Verdurin cette année-là et
dont elle disait : « Ça ne devrait pas être permis de savoir jouer Wagner
comme ça ! », « enfonçait » à la fois Planté et Rubinstein et que le docteur
Cottard avait plus de diagnostic que Potain. Toute « nouvelle recrue » à qui
les Verdurin ne pouvaient pas persuader que les soirées des gens qui
n’allaient pas chez eux étaient ennuyeuses comme la pluie, se voyait
immédiatement exclue. Les femmes étant à cet égard plus rebelles que les
hommes à déposer toute curiosité mondaine et l’envie de se renseigner
par soi-même sur l’agrément des autres salons, et les Verdurin sentant
d’autre part que cet esprit d’examen et ce démon de frivolité pouvaient
par contagion devenir fatal à l’orthodoxie de la petite église, ils avaient été
amenés à rejeter successivement tous les « fidèles » du sexe féminin.
En dehors de la jeune femme du docteur, ils étaient réduits presque
meuniquement cette année-là (bien que M Verdurin fût elle-même
vertueuse et d’une respectable famille bourgeoise excessivement riche et
entièrement obscure avec laquelle elle avait peu à peu cessé toute
me merelation) à une personne presque du demi-monde, M de Crécy, que M
Verdurin appelait par son petit nom, Odette, et déclarait être « un
amour », et à la tante du pianiste, laquelle devait avoir tiré le cordon ;
personnes ignorantes du monde et à la naïveté de qui il avait été si facile
de faire accroire que la princesse de Sagan et la duchesse de Guermantes
étaient obligées de payer des malheureux pour avoir du monde à leurs
dîners, que si on leur avait offert de les faire inviter chez ces deux grandes
dames, l’ancienne concierge et la cocotte eussent dédaigneusement refusé.
Les Verdurin n’invitaient pas à dîner : on avait chez eux « son couvert
mis ». Pour la soirée, il n’y avait pas de programme. Le jeune pianiste
jouait, mais seulement si « ça lui chantait », car on ne forçait personne et
comme disait M. Verdurin : « Tout pour les amis, vivent les camarades ! » Si
le pianiste voulait jouer la chevauchée de la Walkyrie ou le prélude de
meTristan, M Verdurin protestait, non que cette musique lui déplût, mais
au contraire parce qu’elle lui causait trop d’impression. « Alors vous tenez
à ce que j’aie ma migraine ? Vous savez bien que c’est la même chose
chaque fois qu’il joue ça. Je sais ce qui m’attend ! Demain quand je voudrai
Page 184
Copyright Arvensa Editionsme lever, bonsoir, plus personne ! » S’il ne jouait pas, on causait, et l’un
des amis, le plus souvent leur peintre favori d’alors, « lâchait », comme
disait M. Verdurin, « une grosse faribole qui faisait s’esclaffer tout le
memonde », M Verdurin surtout, à qui, — tant elle avait l’habitude de
prendre au propre les expressions figurées des émotions qu’elle éprouvait
— le docteur Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour
remettre sa mâchoire qu’elle avait décrochée pour avoir trop ri.
L’habit noir était défendu parce qu’on était entre « copains » et pour ne
pas ressembler aux « ennuyeux » dont on se garait comme de la peste et
qu’on n’invitait qu’aux grandes soirées, données le plus rarement possible
et seulement si cela pouvait amuser le peintre ou faire connaître le
musicien. Le reste du temps, on se contentait de jouer des charades, de
souper en costumes, mais entre soi, en ne mêlant aucun étranger au petit
« noyau ».
Mais au fur et à mesure que les « camarades » avaient pris plus de place
medans la vie de M Verdurin, les ennuyeux, les réprouvés, ce fut tout ce qui
retenait les amis loin d’elle, ce qui les empêchait quelquefois d’être libres,
ce fut la mère de l’un, la profession de l’autre, la maison de campagne ou
la mauvaise santé d’un troisième. Si le docteur Cottard croyait devoir partir
en sortant de table pour retourner auprès d’un malade en danger : « Qui
mesait, lui disait M Verdurin, cela lui fera peut-être beaucoup plus de bien
que vous n’alliez pas le déranger ce soir ; il passera une bonne nuit sans
vous ; demain matin vous irez de bonne heure et vous le trouverez guéri. »
Dès le commencement de décembre, elle était malade à la pensée que les
erfidèles « lâcheraient » pour le jour de Noël et le 1 janvier. La tante du
pianiste exigeait qu’il vînt dîner ce jour-là en famille chez sa mère à elle :
me— Vous croyez qu’elle en mourrait, votre mère, s’écria durement M
Verdurin, si vous ne dîniez pas avec elle le jour de l’an, comme en
province !
Ses inquiétudes renaissaient à la semaine sainte :
— Vous, docteur, un savant, un esprit fort, vous venez naturellement le
Vendredi saint comme un autre jour ? dit-elle à Cottard la première année,
d’un ton assuré comme si elle ne pouvait douter de la réponse. Mais elle
tremblait en attendant qu’il l’eût prononcée, car s’il n’était pas venu, elle
risquait de se trouver seule.
— Je viendrai le Vendredi saint... vous faire mes adieux car nous allons
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Copyright Arvensa Editionspasser les fêtes de Pâques en Auvergne.
— En Auvergne ? pour vous faire manger par les puces et la vermine,
grand bien vous fasse !
Et après un silence :
— Si vous nous l’aviez dit au moins, nous aurions tâché d’organiser cela
et de faire le voyage ensemble dans des conditions confortables.
De même si un « fidèle » avait un ami, ou une « habituée » un flirt qui
serait capable de le faire « lâcher » quelquefois, les Verdurin, qui ne
s’effrayaient pas qu’une femme eût un amant pourvu qu’elle l’eût chez
eux, l’aimât en eux, et ne le leur préférât pas, disaient : « Eh bien !
amenez-le votre ami. » Et on l’engageait à l’essai, pour voir s’il était
mecapable de ne pas avoir de secrets pour M Verdurin, s’il était susceptible
d’être agrégé au « petit clan ». S’il ne l’était pas, on prenait à part le fidèle
qui l’avait présenté et on lui rendait le service de le brouiller avec son ami
ou avec sa maîtresse. Dans le cas contraire, le « nouveau » devenait à son
tour un fidèle. Aussi quand cette année-là, la demi-mondaine raconta à M.
Verdurin qu’elle avait fait la connaissance d’un homme charmant, M.
Swann, et insinua qu’il serait très heureux d’être reçu chez eux, M.
Verdurin transmit-il séance tenante la requête à sa femme. (Il n’avait
jamais d’avis qu’après sa femme, dont son rôle particulier était de mettre à
exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de grandes
ressources d’ingéniosité.)
me— Voici M de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle
désirerait te présenter un de ses amis, M. Swann. Qu’en dis-tu ?
— Mais voyons, est-ce qu’on peut refuser quelque chose à une petite
perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis, je
vous dis que vous êtes une perfection.
— Puisque vous le voulez, répondit Odette sur un ton de marivaudage,
et elle ajouta : vous savez que je ne suis pas « fishing for compliments ».
— Eh bien ! amenez-le votre ami, s’il est agréable.
Certes le « petit noyau » n’avait aucun rapport avec la société où
fréquentait Swann, et de purs mondains auraient trouvé que ce n’était pas
la peine d’y occuper comme lui une situation exceptionnelle pour se faire
présenter chez les Verdurin. Mais Swann aimait tellement les femmes, qu’à
partir du jour où il avait connu à peu près toutes celles de l’aristocratie et
où elles n’avaient plus rien eu à lui apprendre, il n’avait plus tenu à ces
lettres de naturalisation, presque des titres de noblesse, que lui avait
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Copyright Arvensa Editionsoctroyées le faubourg Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur
d’échange, de lettre de crédit dénuée de prix en elle-même, mais lui
permettant de s’improviser une situation dans tel petit trou de province ou
tel milieu obscur de Paris, où la fille du hobereau ou du greffier lui avait
semblé jolie. Car le désir ou l’amour lui rendait alors un sentiment de
vanité dont il était maintenant exempt dans l’habitude de la vie (bien que
ce fût lui sans doute qui autrefois l’avait dirigé vers cette carrière
mondaine où il avait gaspillé dans les plaisirs frivoles les dons de son esprit
et fait servir son érudition en matière d’art à conseiller les dames de la
société dans leurs achats de tableaux et pour l’ameublement de leurs
hôtels), et qui lui faisait désirer de briller, aux yeux d’une inconnue dont il
s’était épris, d’une élégance que le nom de Swann à lui tout seul
n’impliquait pas. Il le désirait surtout si l’inconnue était d’humble
condition. De même que ce n’est pas à un autre homme intelligent qu’un
homme intelligent aura peur de paraître bête, ce n’est pas par un grand
seigneur, c’est par un rustre qu’un homme élégant craindra de voir son
élégance méconnue. Les trois quarts des frais d’esprit et des mensonges de
vanité, qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens
qu’ils ne faisaient que diminuer, l’ont été pour des inférieurs. Et Swann,
qui était simple et négligent avec une duchesse, tremblait d’être méprisé,
posait, quand il était devant une femme de chambre.
Il n’était pas comme tant de gens qui, par paresse, ou sentiment résigné
de l’obligation que crée la grandeur sociale de rester attaché à un certain
rivage, s’abstiennent des plaisirs que la réalité leur présente en dehors de
la position mondaine où ils vivent cantonnés jusqu’à leur mort, se
contentant de finir par appeler plaisirs, faute de mieux, une fois qu’ils sont
parvenus à s’y habituer, les divertissements médiocres ou les supportables
ennuis qu’elle renferme. Swann, lui, ne cherchait pas à trouver jolies les
femmes avec qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les
femmes qu’il avait d’abord trouvées jolies. Et c’était souvent des femmes
de beauté assez vulgaire, car les qualités physiques qu’il recherchait sans
s’en rendre compte étaient en complète opposition avec celles qui lui
rendaient admirables les femmes sculptées ou peintes par les maîtres qu’il
préférait. La profondeur, la mélancolie de l’expression, glaçaient ses sens
que suffisait au contraire à éveiller une chair saine, plantureuse et rose.
Si en voyage il rencontrait une famille qu’il eût été plus élégant de ne
pas chercher à connaître, mais dans laquelle une femme se présentait à ses
Page 187
Copyright Arvensa Editionsyeux parée d’un charme qu’il n’avait pas encore connu, rester dans son
« quant à soi » et tromper le désir qu’elle avait fait naître, substituer un
plaisir différent au plaisir qu’il eût pu connaître avec elle, en écrivant à une
ancienne maîtresse de venir le rejoindre, lui eût semblé une aussi lâche
abdication devant la vie, un aussi stupide renoncement à un bonheur
nouveau, que si au lieu de visiter le pays, il s’était confiné dans sa chambre
en regardant des vues de Paris. Il ne s’enfermait pas dans l’édifice de ses
relations, mais en avait fait, pour pouvoir le reconstruire à pied d’œuvre
sur de nouveaux frais partout où une femme lui avait plu, une de ces
tentes démontables comme les explorateurs en emportent avec eux. Pour
ce qui n’en était pas transportable ou échangeable contre un plaisir
nouveau, il l’eût donné pour rien, si enviable que cela parût à d’autres.
Que de fois son crédit auprès d’une duchesse, fait du désir accumulé
depuis des années que celle-ci avait eu de lui être agréable sans en avoir
trouvé l’occasion, il s’en était défait d’un seul coup en réclamant d’elle par
une indiscrète dépêche une recommandation télégraphique qui le mît en
relation sur l’heure avec un de ses intendants dont il avait remarqué la fille
à la campagne, comme ferait un affamé qui troquerait un diamant contre
un morceau de pain. Même après coup, il s’en amusait, car il y avait en lui,
rachetée par de rares délicatesses, une certaine muflerie. Puis, il
appartenait à cette catégorie d’hommes intelligents qui ont vécu dans
l’oisiveté et qui cherchent une consolation et peut-être une excuse dans
l’idée que cette oisiveté offre à leur intelligence des objets aussi dignes
d’intérêt que pourrait faire l’art ou l’étude, que la « Vie » contient des
situations plus intéressantes, plus romanesques que tous les romans. Il
l’assurait du moins et le persuadait aisément aux plus affinés de ses amis
du monde, notamment au baron de Charlus qu’il s’amusait à égayer par le
récit des aventures piquantes qui lui arrivaient, soit qu’ayant rencontré en
chemin de fer une femme qu’il avait ensuite ramenée chez lui, il eût
découvert qu’elle était la sœur d’un souverain entre les mains de qui se
mêlaient en ce moment tous les fils de la politique européenne, au courant
de laquelle il se trouvait ainsi tenu d’une façon très agréable, soit que par
le jeu complexe des circonstances, il dépendît du choix qu’allait faire le
conclave, s’il pourrait ou non devenir l’amant d’une cuisinière.
Ce n’était pas seulement d’ailleurs la brillante phalange de vertueuses
douairières, de généraux, d’académiciens, avec lesquels il était
particulièrement lié, que Swann forçait avec tant de cynisme à lui servir
Page 188
Copyright Arvensa Editionsd’entremetteurs. Tous ses amis avaient l’habitude de recevoir de temps en
temps des lettres de lui où un mot de recommandation ou d’introduction
leur était demandé avec une habileté diplomatique qui, persistant à
travers les amours successives et les prétextes différents, accusait, plus que
n’eussent fait les maladresses, un caractère permanent et des buts
identiques. Je me suis souvent fait raconter bien des années plus tard,
quand je commençai à m’intéresser à son caractère à cause des
ressemblances qu’en de tout autres parties il offrait avec le mien, que
quand il écrivait à mon grand-père (qui ne l’était pas encore, car c’est vers
l’époque de ma naissance que commença la grande liaison de Swann et
elle interrompit longtemps ces pratiques) celui-ci, en reconnaissant sur
l’enveloppe l’écriture de son ami, s’écriait : « Voilà Swann qui va demander
quelque chose : à la garde ! » Et soit méfiance, soit par le sentiment
inconsciemment diabolique qui nous pousse à n’offrir une chose qu’aux
gens qui n’en ont pas envie, mes grands-parents opposaient une fin de
non-recevoir absolue aux prières les plus faciles à satisfaire qu’il leur
adressait, comme de le présenter à une jeune fille qui dînait tous les
dimanches à la maison, et qu’ils étaient obligés, chaque fois que Swann
leur en reparlait, de faire semblant de ne plus voir, alors que pendant
toute la semaine on se demandait qui on pourrait bien inviter avec elle,
finissant souvent par ne trouver personne, faute de faire signe à celui qui
en eût été si heureux.
Quelquefois tel couple ami de mes grands-parents et qui jusque-là
s’était plaint de ne jamais voir Swann leur annonçait avec satisfaction et
peut-être un peu le désir d’exciter l’envie, qu’il était devenu tout ce qu’il y
a de plus charmant pour eux, qu’il ne les quittait plus. Mon grand-père ne
voulait pas troubler leur plaisir mais regardait ma grand-mère en
fredonnant :
« Quel est donc ce mystère
Je n’y puis rien comprendre. »
ou :
« Vision fugitive... »
ou :
« Dans ces affaires
Le mieux est de ne rien voir. »
Page 189
Copyright Arvensa EditionsQuelques mois après, si mon grand-père demandait au nouvel ami de
Swann : « Et Swann, le voyez-vous toujours beaucoup ? » la figure de
l’interlocuteur s’allongeait : « Ne prononcez jamais son nom devant moi ! »
— « Mais je croyais que vous étiez si liés... » Il avait été ainsi pendant
quelques mois le familier de cousins de ma grand-mère, dînant presque
chaque jour chez eux. Brusquement il cessa de venir, sans avoir prévenu.
On le crut malade, et la cousine de ma grand-mère allait envoyer demander
de ses nouvelles, quand à l’office elle trouva une lettre de lui qui traînait
par mégarde dans le livre de comptes de la cuisinière. Il y annonçait à cette
femme qu’il allait quitter Paris, qu’il ne pourrait plus venir. Elle était sa
maîtresse, et au moment de rompre, c’était elle seule qu’il avait jugé utile
d’avertir.
Quand sa maîtresse du moment était au contraire une personne
mondaine ou du moins une personne qu’une extraction trop humble ou
une situation trop irrégulière n’empêchait pas qu’il fît recevoir dans le
monde, alors pour elle il y retournait, mais seulement dans l’orbite
particulier où elle se mouvait ou bien où il l’avait entraînée. « Inutile de
compter sur Swann ce soir, disait-on, vous savez bien que c’est le jour
d’Opéra de son Américaine. » Il la faisait inviter dans les salons
particulièrement fermés où il avait ses habitudes, ses dîners
hebdomadaires, son poker ; chaque soir, après qu’un léger crépelage
ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré de quelque douceur
la vivacité de ses yeux verts, il choisissait une fleur pour sa boutonnière et
partait pour retrouver sa maîtresse à dîner chez l’une ou l’autre des
femmes de sa coterie ; et alors, pensant à l’admiration et à l’amitié que les
gens à la mode, pour qui il faisait la pluie et le beau temps et qu’il allait
retrouver là, lui prodigueraient devant la femme qu’il aimait, il retrouvait
du charme à cette vie mondaine sur laquelle il s’était blasé, mais dont la
matière, pénétrée et colorée chaudement d’une flamme insinuée qui s’y
jouait, lui semblait précieuse et belle depuis qu’il y avait incorporé un
nouvel amour.
Mais tandis que chacune de ces liaisons, ou chacun de ces flirts, avait
été la réalisation plus ou moins complète d’un rêve né de la vue d’un
visage ou d’un corps que Swann avait, spontanément, sans s’y efforcer,
trouvés charmants, en revanche, quand un jour au théâtre il fut présenté à
Odette de Crécy par un de ses amis d’autrefois, qui lui avait parlé d’elle
comme d’une femme ravissante avec qui il pourrait peut-être arriver à
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Copyright Arvensa Editionsquelque chose, mais en la lui donnant pour plus difficile qu’elle n’était en
réalité afin de paraître lui-même avoir fait quelque chose de plus aimable
en la lui faisant connaître, elle était apparue à Swann non pas certes sans
beauté, mais d’un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui
inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion physique, de
ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes pour chacun,
et qui sont l’opposé du type que nos sens réclament. Pour lui plaire elle
avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop
saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient beaux, mais si grands qu’ils
fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste de son visage et
lui donnaient toujours l’air d’avoir mauvaise mine ou d’être de mauvaise
humeur. Quelque temps après cette présentation au théâtre, elle lui avait
écrit pour lui demander à voir ses collections qui l’intéressaient tant, « elle,
ignorante qui avait le goût des jolies choses », disant qu’il lui semblait
qu’elle le connaîtrait mieux, quand elle l’aurait vu dans « son home » où
elle l’imaginait « si confortable avec son thé et ses livres », quoiqu’elle ne
lui eût pas caché sa surprise qu’il habitât ce quartier qui devait être si triste
et « qui était si peu smart pour lui qui l’était tant ». Et après qu’il l’eut
laissée venir, en le quittant, elle lui avait dit son regret d’être restée si peu
dans cette demeure où elle avait été heureuse de pénétrer, parlant de lui
comme s’il avait été pour elle quelque chose de plus que les autres êtres
qu’elle connaissait, et semblant établir entre leurs deux personnes une
sorte de trait d’union romanesque qui l’avait fait sourire. Mais à l’âge déjà
un peu désabusé dont approchait Swann, et où l’on sait se contenter
d’être amoureux pour le plaisir de l’être sans trop exiger de réciprocité, ce
rapprochement des cœurs, s’il n’est plus comme dans la première jeunesse
le but vers lequel tend nécessairement l’amour, lui reste uni en revanche
par une association d’idées si forte, qu’il peut en devenir la cause, s’il se
présente avant lui. Autrefois on rêvait de posséder le cœur de la femme
dont on était amoureux ; plus tard sentir qu’on possède le cœur d’une
femme peut suffire à vous en rendre amoureux. Ainsi, à l’âge où il
semblerait, comme on cherche surtout dans l’amour un plaisir subjectif,
que la part du goût pour la beauté d’une femme devrait y être la plus
grande, l’amour peut naître — l’amour le plus physique — sans qu’il y ait
eu, à sa base, un désir préalable. À cette époque de la vie, on a déjà été
atteint plusieurs fois par l’amour ; il n’évolue plus seul suivant ses propres
lois inconnues et fatales, devant notre cœur étonné et passif. Nous venons
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Copyright Arvensa Editionsà son aide, nous le faussons par la mémoire, par la suggestion. En
reconnaissant un de ses symptômes, nous nous rappelons, nous faisons
renaître les autres. Comme nous possédons sa chanson, gravée en nous
tout entière, nous n’avons pas besoin qu’une femme nous en dise le début
— rempli par l’admiration qu’inspire la beauté — pour en trouver la suite.
Et si elle commence au milieu — là où les cœurs se rapprochent, où l’on
parle de n’exister plus que l’un pour l’autre — nous avons assez l’habitude
de cette musique pour rejoindre tout de suite notre partenaire au passage
où elle nous attend.
Odette de Crécy retourna voir Swann, puis rapprocha ses visites ; et
sans doute chacune d’elles renouvelait pour lui la déception qu’il éprouvait
à se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublié les particularités
dans l’intervalle, et qu’il ne s’était rappelé ni si expressif ni, malgré sa
jeunesse, si fané ; il regrettait, pendant qu’elle causait avec lui, que la
grande beauté qu’elle avait ne fût pas du genre de celles qu’il aurait
spontanément préférées. Il faut d’ailleurs dire que le visage d’Odette
paraissait plus maigre et plus proéminent parce que le front et le haut des
joues, cette surface unie et plus plane était recouverte par la masse de
cheveux qu’on portait, alors, prolongés en « devants », soulevés en
« crêpés », répandus en mèches folles le long des oreilles ; et quant à son
corps qui était admirablement fait, il était difficile d’en apercevoir la
continuité (à cause des modes de l’époque et quoiqu’elle fût une des
femmes de Paris qui s’habillaient le mieux), tant le corsage, s’avançant en
saillie comme sur un ventre imaginaire et finissant brusquement en pointe
pendant que par en dessous commençait à s’enfler le ballon des doubles
jupes, donnait à la femme l’air d’être composée de pièces différentes mal
emmanchées les unes dans les autres ; tant les ruchés, les volants, le gilet
suivaient en toute indépendance, selon la fantaisie de leur dessin ou la
consistance de leur étoffe, la ligne qui les conduisait aux nœuds, aux
bouillons de dentelle, aux effilés de jais perpendiculaires, ou qui les
dirigeait le long du busc, mais ne s’attachaient nullement à l’être vivant,
qui selon que l’architecture de ces fanfreluches se rapprochait ou s’écartait
trop de la sienne, s’y trouvait engoncé ou perdu.
Mais, quand Odette était partie, Swann souriait en pensant qu’elle lui
avait dit combien le temps lui durerait jusqu’à ce qu’il lui permît de
revenir ; il se rappelait l’air inquiet, timide, avec lequel elle l’avait une fois
prié que ce ne fût pas dans trop longtemps, et les regards qu’elle avait eus
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Copyright Arvensa Editionsà ce moment-là, fixés sur lui en une imploration craintive, et qui la
faisaient touchante sous le bouquet de fleurs de pensées artificielles fixé
devant son chapeau rond de paille blanche, à brides de velours noir. « Et
vous, avait-elle dit, vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le
thé ? » Il avait allégué des travaux en train, une étude — en réalité
abandonnée depuis des années — sur Ver Meer de Delft. « Je comprends
que je ne peux rien faire, moi chétive, à côté de grands savants comme
vous autres, lui avait-elle répondu. Je serais comme la grenouille devant
l’aréopage. Et pourtant j’aimerais tant m’instruire, savoir, être initiée.
Comme cela doit être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de
vieux papiers », avait-elle ajouté avec l’air de contentement de soi-même
que prend une femme élégante pour affirmer que sa joie est de se livrer
sans crainte de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la cuisine
en « mettant elle-même les mains à la pâte ». « Vous allez vous moquer de
moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Ver
Meer), je n’avais jamais entendu parler de lui ; vit-il encore ? Est-ce qu’on
peut voir de ses œuvres à Paris, pour que je puisse me représenter ce que
vous aimez, deviner un peu ce qu’il y a sous ce grand front qui travaille
tant, dans cette tête qu’on sent toujours en train de réfléchir, me dire :
voilà, c’est à cela qu’il est en train de penser. Quel rêve ce serait d’être
mêlée à vos travaux ! » Il s’était excusé sur sa peur des amitiés nouvelles,
ce qu’il avait appelé, par galanterie, sa peur d’être malheureux. « Vous
avez peur d’une affection ? comme c’est drôle, moi qui ne cherche que
cela, qui donnerais ma vie pour en trouver une, avait-elle dit d’une voix si
naturelle, si convaincue, qu’il en avait été remué. Vous avez dû souffrir par
une femme. Et vous croyez que les autres sont comme elle. Elle n’a pas su
vous comprendre ; vous êtes un être si à part. C’est cela que j’ai aimé
d’abord en vous, j’ai bien senti que vous n’étiez pas comme tout le
monde. » — « Et puis d’ailleurs vous aussi, lui avait-il dit, je sais bien ce
que c’est que les femmes, vous devez avoir des tas d’occupations, être peu
libre. »
— « Moi, je n’ai jamais rien à faire ! Je suis toujours libre, je le serai
toujours pour vous. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit où il
pourrait vous être commode de me voir, faites-moi chercher, et je serai
trop heureuse d’accourir. Le ferez-vous ? Savez-vous ce qui serait gentil, ce
meserait de vous faire présenter à M Verdurin chez qui je vais tous les soirs.
Croyez-vous ! si on s’y retrouvait et si je pensais que c’est un peu pour moi
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Copyright Arvensa Editionsque vous y êtes ! »
Et sans doute, en se rappelant ainsi leurs entretiens, en pensant ainsi à
elle quand il était seul, il faisait seulement jouer son image entre beaucoup
d’autres images de femmes dans des rêveries romanesques ; mais si, grâce
à une circonstance quelconque (ou même peut-être sans que ce fût grâce à
elle, la circonstance qui se présente au moment où un état, latent
jusquelà, se déclare, pouvant n’avoir influé en rien sur lui) l’image d’Odette de
Crécy venait à absorber toutes ces rêveries, si celles-ci n’étaient plus
séparables de son souvenir, alors l’imperfection de son corps ne garderait
plus aucune importance, ni qu’il eût été, plus ou moins qu’un autre corps,
selon le goût de Swann, puisque devenu le corps de celle qu’il aimait, il
serait désormais le seul qui fût capable de lui causer des joies et des
tourments.
Mon grand-père avait précisément connu, ce qu’on n’aurait pu dire
d’aucun de leurs amis actuels, la famille de ces Verdurin. Mais il avait
perdu toute relation avec celui qu’il appelait le « jeune Verdurin » et qu’il
considérait, un peu en gros, comme tombé — tout en gardant de
nombreux millions — dans la bohème et la racaille. Un jour il reçut une
lettre de Swann lui demandant s’il ne pourrait pas le mettre en rapport
avec les Verdurin : « À la garde ! à la garde ! s’était écrié mon grand-père,
ça ne m’étonne pas du tout, c’est bien par là que devait finir Swann. Joli
milieu ! D’abord je ne peux pas faire ce qu’il me demande parce que je ne
connais plus ce monsieur. Et puis ça doit cacher une histoire de femme, je
ne me mêle pas de ces affaires-là. Ah bien ! nous allons avoir de l’agrément
si Swann s’affuble des petits Verdurin. »
Et sur la réponse négative de mon grand-père, c’est Odette qui avait
amené elle-même Swann chez les Verdurin.
Les Verdurin avaient eu à dîner, le jour où Swann y fit ses débuts, le
medocteur et M Cottard, le jeune pianiste et sa tante, et le peintre qui avait
alors leur faveur, auxquels s’étaient joints dans la soirée quelques autres
fidèles.
Le docteur Cottard ne savait jamais d’une façon certaine de quel ton il
devait répondre à quelqu’un, si son interlocuteur voulait rire ou était
sérieux. Et à tout hasard il ajoutait à toutes ses expressions de
physionomie l’offre d’un sourire conditionnel et provisoire dont la finesse
expectante le disculperait du reproche de naïveté, si le propos qu’on lui
avait tenu se trouvait avoir été facétieux. Mais comme pour faire face à
Page 194
Copyright Arvensa Editionsl’hypothèse opposée il n’osait pas laisser ce sourire s’affirmer nettement
sur son visage, on y voyait flotter perpétuellement une incertitude où se
lisait la question qu’il n’osait pas poser : « Dites-vous cela pour de bon ? »
Il n’était pas plus assuré de la façon dont il devait se comporter dans la
rue, et même en général dans la vie, que dans un salon, et on le voyait
opposer aux passants, aux voitures, aux événements un malicieux sourire
qui ôtait d’avance à son attitude toute impropriété, puisqu’il prouvait, si
elle n’était pas de mise, qu’il le savait bien et que s’il avait adopté celle-là,
c’était par plaisanterie.
Sur tous les points cependant où une franche question lui semblait
permise, le docteur ne se faisait pas faute de s’efforcer de restreindre le
champ de ses doutes et de compléter son instruction.
C’est ainsi que, sur les conseils qu’une mère prévoyante lui avait
donnés quand il avait quitté sa province, il ne laissait jamais passer soit
une locution ou un nom propre qui lui étaient inconnus sans tâcher de se
faire documenter sur eux.
Pour les locutions, il était insatiable de renseignements, car, leur
supposant parfois un sens plus précis qu’elles n’ont, il eût désiré savoir ce
qu’on voulait dire exactement par celles qu’il entendait le plus souvent
employer : la beauté du diable, du sang bleu, une vie de bâtons de chaise,
le quart d’heure de Rabelais, être le prince des élégances, donner carte
blanche, être réduit à quia, etc., et dans quels cas déterminés il pouvait à
son tour les faire figurer dans ses propos. À leur défaut il plaçait des jeux
de mots qu’il avait appris. Quant aux noms de personnes nouveaux qu’on
prononçait devant lui, il se contentait seulement de les répéter sur un ton
interrogatif qu’il pensait suffisant pour lui valoir des explications qu’il
n’aurait pas l’air de demander.
Comme le sens critique qu’il croyait exercer sur tout lui faisait
complètement défaut, le raffinement de politesse qui consiste à affirmer à
quelqu’un qu’on oblige, sans souhaiter d’en être cru, que c’est à lui qu’on
a obligation, était peine perdue avec lui, il prenait tout au pied de la lettre.
meQuel que fût l’aveuglement de M Verdurin à son égard, elle avait fini,
tout en continuant à le trouver très fin, par être agacée de voir que quand
elle l’invitait dans une avant-scène à entendre Sarah Bernhardt, lui disant,
pour plus de grâce : « Vous êtes trop aimable d’être venu, docteur,
d’autant plus que je suis sûre que vous avez déjà souvent entendu Sarah
Bernhardt, et puis nous sommes peut-être trop près de la scène », le
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Copyright Arvensa Editionsdocteur qui était entré dans la loge avec un sourire qui attendait pour se
préciser ou pour disparaître que quelqu’un d’autorisé le renseignât sur la
valeur du spectacle, lui répondait : « En effet on est beaucoup trop près et
on commence à être fatigué de Sarah Bernhardt. Mais vous m’avez exprimé
le désir que je vienne. Pour moi vos désirs sont des ordres. Je suis trop
heureux de vous rendre ce petit service. Que ne ferait-on pas pour vous
être agréable, vous êtes si bonne ! » Et il ajoutait : « Sarah Bernhardt, c’est
bien la Voix d’Or, n’est-ce pas ? On écrit souvent aussi qu’elle brûle les
planches. C’est une expression bizarre, n’est-ce pas ? » dans l’espoir de
commentaires qui ne venaient point.
me« Tu sais, avait dit M Verdurin à son mari, je crois que nous faisons
fausse route quand par modestie nous déprécions ce que nous offrons au
docteur. C’est un savant qui vit en dehors de l’existence pratique, il ne
connaît pas par lui-même la valeur des choses et il s’en rapporte à ce que
nous lui en disons. » — « Je n’avais pas osé te le dire, mais je l’avais
remarqué », répondit M. Verdurin. Et au jour de l’an suivant, au lieu
d’envoyer au docteur Cottard un rubis de trois mille francs en lui disant
que c’était bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour trois cents francs
une pierre reconstituée en laissant entendre qu’on pouvait difficilement en
voir d’aussi belle.
meQuand M Verdurin avait annoncé qu’on aurait, dans la soirée, M.
Swann : « Swann ? » s’était écrié le docteur d’un accent rendu brutal par la
surprise, car la moindre nouvelle prenait toujours plus au dépourvu que
quiconque cet homme qui se croyait perpétuellement préparé à tout. Et
voyant qu’on ne lui répondait pas : « Swann ? Qui ça, Swann ! » hurla-t-il
meau comble d’une anxiété qui se détendit soudain quand M Verdurin eut
dit : « Mais l’ami dont Odette nous avait parlé. » — « Ah ! bon, bon, ça va
bien », répondit le docteur apaisé. Quant au peintre il se réjouissait de
mel’introduction de Swann chez M Verdurin, parce qu’il le supposait
amoureux d’Odette et qu’il aimait à favoriser les liaisons. « Rien ne
m’amuse comme de faire des mariages, confia-t-il, dans l’oreille, au docteur
Cottard, j’en ai déjà réussi beaucoup, même entre femmes ! »
En disant aux Verdurin que Swann était très « smart », Odette leur avait
fait craindre un « ennuyeux ». Il leur fit au contraire une excellente
impression dont à leur insu sa fréquentation dans la société élégante était
une des causes indirectes. Il avait en effet sur les hommes même
intelligents qui ne sont jamais allés dans le monde une des supériorités de
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Copyright Arvensa Editionsceux qui y ont un peu vécu, qui est de ne plus le transfigurer par le désir ou
par l’horreur qu’il inspire à l’imagination, de le considérer comme sans
aucune importance. Leur amabilité, séparée de tout snobisme et de la peur
de paraître trop aimable, devenue indépendante, a cette aisance, cette
grâce des mouvements de ceux dont les membres assouplis exécutent
exactement ce qu’ils veulent, sans participation indiscrète et maladroite du
reste du corps. La simple gymnastique élémentaire de l’homme du monde
tendant la main avec bonne grâce au jeune homme inconnu qu’on lui
présente et s’inclinant avec réserve devant l’ambassadeur à qui on le
présente, avait fini par passer sans qu’il en fût conscient dans toute
l’attitude sociale de Swann, qui vis-à-vis de gens d’un milieu inférieur au
sien comme étaient les Verdurin et leurs amis, fit instinctivement montre
d’un empressement, se livra à des avances, dont, selon eux, un ennuyeux
se fût abstenu. Il n’eut un moment de froideur qu’avec le docteur Cottard :
en le voyant lui cligner de l’œil et lui sourire d’un air ambigu avant qu’ils se
fussent encore parlé (mimique que Cottard appelait « laisser venir »),
Swann crut que le docteur le connaissait sans doute pour s’être trouvé
avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que lui-même y allât pourtant fort
peu, n’ayant jamais vécu dans le monde de la noce. Trouvant l’allusion de
mauvais goût, surtout en présence d’Odette qui pourrait en prendre une
mauvaise idée de lui, il affecta un air glacial. Mais quand il apprit qu’une
medame qui se trouvait près de lui était M Cottard, il pensa qu’un mari
aussi jeune n’aurait pas cherché à faire allusion devant sa femme à des
divertissements de ce genre ; et il cessa de donner à l’air entendu du
docteur la signification qu’il redoutait. Le peintre invita tout de suite
Swann à venir avec Odette à son atelier, Swann le trouva gentil. « Peut-être
mequ’on vous favorisera plus que moi, dit M Verdurin, sur un ton qui
feignait d’être piqué, et qu’on vous montrera le portrait de Cottard (elle
l’avait commandé au peintre). Pensez bien, « monsieur » Biche,
rappela-telle au peintre, à qui c’était une plaisanterie consacrée de dire monsieur, à
rendre le joli regard, le petit côté fin, amusant, de l’œil. Vous savez que ce
que je veux surtout avoir, c’est son sourire, ce que je vous ai demandé c’est
le portrait de son sourire. » Et comme cette expression lui sembla
remarquable elle la répéta très haut pour être sûre que plusieurs invités
l’eussent entendue, et même, sous un prétexte vague, en fit d’abord
rapprocher quelques-uns. Swann demanda à faire la connaissance de tout
le monde, même d’un vieil ami des Verdurin, Saniette, à qui sa timidité, sa
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Copyright Arvensa Editionssimplicité et son bon cœur avaient fait perdre partout la considération que
lui avaient value sa science d’archiviste, sa grosse fortune, et la famille
distinguée dont il sortait. Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie
qui était adorable parce qu’on sentait qu’elle trahissait moins un défaut de
la langue qu’une qualité de l’âme, comme un reste de l’innocence du
premier âge qu’il n’avait jamais perdue. Toutes les consonnes qu’il ne
pouvait prononcer figuraient comme autant de duretés dont il était
meincapable. En demandant à être présenté à M. Saniette, Swann fit à M
Verdurin l’effet de renverser les rôles (au point qu’en réponse, elle dit en
insistant sur la différence : « Monsieur Swann, voudriez-vous avoir la bonté
de me permettre de vous présenter notre ami Saniette »), mais excita chez
Saniette une sympathie ardente que d’ailleurs les Verdurin ne révélèrent
jamais à Swann, car Saniette les agaçait un peu, et ils ne tenaient pas à lui
faire des amis, mais en revanche Swann les toucha infiniment en croyant
devoir demander tout de suite à faire la connaissance de la tante du
pianiste. En robe noire comme toujours, parce qu’elle croyait qu’en noir on
est toujours bien et que c’est ce qu’il y a de plus distingué, elle avait le
visage excessivement rouge comme chaque fois qu’elle venait de manger.
Elle s’inclina devant Swann avec respect, mais se redressa avec majesté.
Comme elle n’avait aucune instruction et avait peur de faire des fautes de
français, elle prononçait exprès d’une manière confuse, pensant que si elle
lâchait un cuir il serait estompé d’un tel vague qu’on ne pourrait le
distinguer avec certitude, de sorte que sa conversation n’était qu’un
graillonnement indistinct duquel émergeaient de temps à autre les rares
vocables dont elle se sentait sûre. Swann crut pouvoir se moquer
légèrement d’elle en parlant à M. Verdurin, lequel au contraire fut piqué.
« C’est une si excellente femme, répondit-il. Je vous accorde qu’elle
n’est pas étourdissante ; mais je vous assure qu’elle est agréable quand on
cause seul avec elle. » — « Je n’en doute pas, s’empressa de concéder
Swann. Je voulais dire qu’elle ne me semblait pas « éminente », ajouta-t-il
en détachant cet adjectif, et en somme c’est plutôt un compliment ! » —
« Tenez, dit M. Verdurin, je vais vous étonner, elle écrit d’une manière
charmante. Vous n’avez jamais entendu son neveu ? c’est admirable,
n’estce pas, docteur ? Voulez-vous que je lui demande de jouer quelque chose,
Monsieur Swann ? »
— Mais ce sera un bonheur..., commençait à répondre Swann, quand le
docteur l’interrompit d’un air moqueur. En effet, ayant retenu que dans la
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Copyright Arvensa Editionsconversation l’emphase, l’emploi de formes solennelles, était suranné, dès
qu’il entendait un mot grave dit sérieusement comme venait de l’être le
mot « bonheur », il croyait que celui qui l’avait prononcé venait de se
montrer prudhommesque. Et si, de plus, ce mot se trouvait figurer par
hasard dans ce qu’il appelait un vieux cliché, si courant que ce mot fût
d’ailleurs, le docteur supposait que la phrase commencée était ridicule et
la terminait ironiquement par le lieu commun qu’il semblait accuser son
interlocuteur d’avoir voulu placer, alors que celui-ci n’y avait jamais pensé.
— Un bonheur pour la France ! s’écria-t-il malicieusement en levant les
bras avec emphase.
M. Verdurin ne put s’empêcher de rire.
— Qu’est-ce qu’ils ont à rire toutes ces bonnes gens-là, on a l’air de ne
mepas engendrer la mélancolie dans votre petit coin là-bas, s’écria M
Verdurin. Si vous croyez que je m’amuse, moi, à rester toute seule en
pénitence, ajouta-t-elle sur un ton dépité, en faisant l’enfant.
meM Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu’un
violoniste de ce pays lui avait donné et qu’elle conservait, quoiqu’il
rappelât la forme d’un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens
qu’elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les
fidèles avaient l’habitude de lui faire de temps en temps, afin que les
donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi
tâchait-elle de persuader qu’on s’en tînt aux fleurs et aux bonbons, qui du
moins se détruisent ; mais elle n’y réussissait pas et c’était chez elle une
collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de
baromètres, de potiches, dans une accumulation de redites et un disparate
d’étrennes.
De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des
fidèles et s’égayait de leurs « fumisteries », mais depuis l’accident qui était
arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer
effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui
signifiait, sans fatigue ni risques pour elle, qu’elle riait aux larmes. Au
moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un
ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux — et pour le plus grand
désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la prétention d’être aussi
aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s’essoufflait vite et avait
été distancé et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité —
elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une
Page 199
Copyright Arvensa Editionstaie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le
temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel,
plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient
plus rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire
qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à l’évanouissement. Telle,
étourdie par la gaîté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et
med’assentiment, M Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau
dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité.
Cependant, M. Verdurin, après avoir demandé à Swann la permission
d’allumer sa pipe (« ici on ne se gêne pas, on est entre camarades »), priait
le jeune artiste de se mettre au piano.
— Allons, voyons, ne l’ennuie pas, il n’est pas ici pour être tourmenté,
mes’écria M Verdurin, je ne veux pas qu’on le tourmente, moi !
— Mais pourquoi veux-tu que ça l’ennuie, dit M. Verdurin, M. Swann ne
connaît peut-être pas la sonate en fa dièse que nous avons découverte ; il
va nous jouer l’arrangement pour piano.
me— Ah ! non, non, pas ma sonate ! cria M Verdurin, je n’ai pas envie à
force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec névralgies faciales,
comme la dernière fois ; merci du cadeau, je ne tiens pas à recommencer ;
vous êtes bons vous autres, on voit bien que ce n’est pas vous qui garderez
le lit huit jours !
Cette petite scène qui se renouvelait chaque fois que le pianiste allait
jouer enchantait les amis aussi bien que si elle avait été nouvelle, comme
une preuve de la séduisante originalité de la « Patronne » et de sa
sensibilité musicale. Ceux qui étaient près d’elle faisaient signe à ceux qui
plus loin fumaient ou jouaient aux cartes, de se rapprocher, qu’il se passait
quelque chose, leur disant comme on fait au Reichstag dans les moments
intéressants : « Écoutez, écoutez. » Et le lendemain on donnait des regrets
à ceux qui n’avaient pas pu venir en leur disant que la scène avait été
encore plus amusante que d’habitude.
— Eh bien ! voyons, c’est entendu, dit M. Verdurin, il ne jouera que
l’andante.
me— Que l’andante, comme tu y vas ! s’écria M Verdurin. C’est
justement l’andante qui me casse bras et jambes. Il est vraiment superbe le
Patron ! C’est comme si dans la « Neuvième » il disait : nous n’entendrons
que le finale, ou dans « les Maîtres » que l’ouverture.
Page 200
Copyright Arvensa EditionsmeLe docteur, cependant, poussait M Verdurin à laisser jouer le pianiste,
non pas qu’il crût feints les troubles que la musique lui donnait — il y
reconnaissait certains états neurasthéniques — mais par cette habitude
qu’ont beaucoup de médecins de faire fléchir immédiatement la sévérité
de leurs prescriptions dès qu’est en jeu, chose qui leur semble beaucoup
plus importante, quelque réunion mondaine dont ils font partie et dont la
personne à qui ils conseillent d’oublier pour une fois sa dyspepsie, ou sa
grippe, est un des facteurs essentiels.
— Vous ne serez pas malade cette fois-ci, vous verrez, dit-il en
cherchant à la suggestionner du regard. Et si vous êtes malade nous vous
soignerons.
me— Bien vrai ? répondit M Verdurin, comme si devant l’espérance
d’une telle faveur il n’y avait plus qu’à capituler. Peut-être aussi, à force de
dire qu’elle serait malade, y avait-il des moments où elle ne se rappelait
plus que c’était un mensonge et prenait une âme de malade. Or ceux-ci,
fatigués d’être toujours obligés de faire dépendre de leur sagesse la rareté
de leurs accès, aiment se laisser aller à croire qu’ils pourront faire
impunément tout ce qui leur plaît et leur fait mal d’habitude, à condition
de se remettre en les mains d’un être puissant, qui, sans qu’ils aient
aucune peine à prendre, d’un mot ou d’une pilule, les remettra sur pied.
Odette était allée s’asseoir sur un canapé de tapisserie qui était près du
piano :
me— Vous savez, j’ai ma petite place, dit-elle à M Verdurin.
Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever :
— Vous n’êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d’Odette,
n’est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann ?
— Quel joli beauvais, dit avant de s’asseoir Swann qui cherchait à être
aimable.
me— Ah ! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit M
Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d’aussi beau, vous
pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n’ont rien fait de pareil. Les
petites chaises aussi sont des merveilles. Tout à l’heure vous regarderez
cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit sujet du siège ;
vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous voulez regarder cela, je
vous promets un bon moment. Rien que les petites frises des bordures,
tenez là, la petite vigne sur fond rouge de l’Ours et les Raisins. Est-ce
dessiné ? Qu’est-ce que vous en dites, je crois qu’ils le savaient plutôt,
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Copyright Arvensa Editionsdessiner ! Est-elle assez appétissante cette vigne ? Mon mari prétend que
je n’aime pas les fruits parce que j’en mange moins que lui. Mais non, je
suis plus gourmande que vous tous, mais je n’ai pas besoin de me les
mettre dans la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu’est-ce que vous
avez tous à rire ? Demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-là me
purgent. D’autres font des cures de Fontainebleau, moi je fais ma petite
cure de Beauvais. Mais, monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir
touché les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine ?
Mais non, à pleines mains, touchez-les bien.
— Ah ! si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous
n’entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.
— Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant vers
Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses moins
voluptueuses que cela. Mais il n’y a pas une chair comparable à cela !
Quand M. Verdurin me faisait l’honneur d’être jaloux de moi — allons, sois
poli au moins, ne dis pas que tu ne l’as jamais été...
— Mais je ne dis absolument rien. Voyons, docteur, je vous prends à
témoin : est-ce que j’ai dit quelque chose ?
Swann palpait les bronzes par politesse et n’osait pas cesser tout de
suite.
— Allons, vous les caresserez plus tard ; maintenant c’est vous qu’on va
caresser, qu’on va caresser dans l’oreille ; vous aimez cela, je pense ; voilà
un petit jeune homme qui va s’en charger.
Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore avec lui
qu’avec les autres personnes qui se trouvaient là. Voici pourquoi :
L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre
musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la
qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été
un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince,
résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever
en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme,
indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que
charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans
pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui
plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou
l’harmonie — il ne savait lui-même — qui passait et qui lui avait ouvert
plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air
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Copyright Arvensa Editionshumide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce
parce qu’il ne savait pas la musique qu’il avait pu éprouver une impression
aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les
seules purement musicales, inétendues, entièrement originales,
irréductibles à tout autre ordre d’impressions. Une impression de ce genre,
pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes
que nous entendons alors, tendent déjà, selon leur hauteur et leur
quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions variées, à
tracer des arabesques, à nous donner des sensations de largeur, de
ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que
ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées
par celles qu’éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et
cette impression continuerait à envelopper de sa liquidité et de son
« fondu » les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables,
pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir
particulier qu’ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer,
ineffables — si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des
fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des
facsimilés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à
celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à peine la sensation
délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui
en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire,
mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si
bien que, quand la même impression était tout d’un coup revenue, elle
n’était déjà plus insaisissable. Il s’en représentait l’étendue, les
groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive ; il avait devant
lui cette chose qui n’est plus de la musique pure, qui est du dessin, de
l’architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique. Cette
fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques
instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des
voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre,
dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il
avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.
D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers
un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où
elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un
instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement
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Copyright Arvensa Editionsnouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle
l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il
souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle reparut en
effet mais sans lui parler plus clairement, en lui causant même une volupté
moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un
homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient
de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre
sensibilité une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra
revoir jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom.
Même cet amour pour une phrase musicale sembla un instant devoir
amorcer chez Swann la possibilité d’une sorte de rajeunissement. Depuis si
longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal et la bornait à
la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu’il croyait, sans jamais se le
dire formellement, que cela ne changerait plus jusqu’à sa mort ; bien plus,
ne se sentant plus d’idées élevées dans l’esprit, il avait cessé de croire à
leur réalité, sans pouvoir non plus la nier tout à fait. Aussi avait-il pris
l’habitude de se réfugier dans des pensées sans importance et qui lui
permettaient de laisser de côté le fond des choses. De même qu’il ne se
demandait pas s’il n’eût pas mieux fait de ne pas aller dans le monde, mais
en revanche savait avec certitude que s’il avait accepté une invitation il
devait s’y rendre, et que s’il ne faisait pas de visite après il lui fallait laisser
des cartes, de même dans sa conversation il s’efforçait de ne jamais
exprimer avec cœur une opinion intime sur les choses, mais de fournir des
détails matériels qui valaient en quelque sorte par eux-mêmes et lui
permettaient de ne pas donner sa mesure. Il était extrêmement précis pour
une recette de cuisine, pour la date de la naissance ou de la mort d’un
peintre, pour la nomenclature de ses œuvres. Parfois, malgré tout, il se
laissait aller à émettre un jugement sur une œuvre, sur une manière de
comprendre la vie, mais il donnait alors à ses paroles un ton ironique
comme s’il n’adhérait pas tout entier à ce qu’il disait. Or, comme certains
valétudinaires chez qui, tout d’un coup, un pays où ils sont arrivés, un
régime différent, quelquefois une évolution organique, spontanée et
mystérieuse, semblent amener une telle régression de leur mal qu’ils
commencent à envisager la possibilité inespérée de commencer sur le tard
une vie toute différente, Swann trouvait en lui, dans le souvenir de la
phrase qu’il avait entendue, dans certaines sonates qu’il s’était fait jouer,
pour voir s’il ne l’y découvrirait pas, la présence d’une de ces réalités
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Copyright Arvensa Editionsinvisibles auxquelles il avait cessé de croire et auxquelles, comme si la
musique avait eu sur la sécheresse morale dont il souffrait une sorte
d’influence élective, il se sentait de nouveau le désir et presque la force de
consacrer sa vie. Mais n’étant pas arrivé à savoir de qui était l’œuvre qu’il
avait entendue, il n’avait pu se la procurer et avait fini par l’oublier. Il avait
bien rencontré dans la semaine quelques personnes qui se trouvaient
comme lui à cette soirée et les avait interrogées ; mais plusieurs étaient
arrivées après la musique ou parties avant ; certaines pourtant étaient là
pendant qu’on l’exécutait, mais étaient allées causer dans un autre salon,
et d’autres restées à écouter n’avaient pas entendu plus que les premières.
Quant aux maîtres de maison, ils savaient que c’était une œuvre nouvelle
que les artistes qu’ils avaient engagés avaient demandé à jouer ; ceux-ci
étant partis en tournée, Swann ne put pas en savoir davantage. Il avait
bien des amis musiciens, mais tout en se rappelant le plaisir spécial et
intraduisible que lui avait fait la phrase, en voyant devant ses yeux les
formes qu’elle dessinait, il était pourtant incapable de la leur chanter. Puis
il cessa d’y penser.
Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait
mecommencé de jouer chez M Verdurin, tout d’un coup après une note
longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher, s’échappant
de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour
cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et
divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si
particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait
pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un
salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de
jamais retrouver. À la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les
ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son
sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on
lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil,)
il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer
d’apprendre son langage et son secret.
Aussi quand le pianiste eut fini, Swann s’approcha-t-il de lui pour lui
meexprimer une reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup à M
Verdurin.
— Quel charmeur, n’est-ce pas, dit-elle à Swann ; la comprend-il assez,
sa sonate, le petit misérable ? Vous ne saviez pas que le piano pouvait
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Copyright Arvensa Editionsatteindre à ça. C’est tout, excepté du piano, ma parole ! Chaque fois j’y
suis reprise, je crois entendre un orchestre. C’est même plus beau que
l’orchestre, plus complet.
Le jeune pianiste s’inclina, et, souriant, soulignant les mots comme s’il
avait fait un trait d’esprit :
— Vous êtes très indulgente pour moi, dit-il.
meEt tandis que M Verdurin disait à son mari : « Allons, donne-lui de
l’orangeade, il l’a bien méritée », Swann racontait à Odette comment il
meavait été amoureux de cette petite phrase. Quand M Verdurin, ayant dit
d’un peu loin : « Eh bien ! il me semble qu’on est en train de vous dire de
belles choses, Odette », elle répondit : « Oui, de très belles », Swann trouva
délicieuse sa simplicité. Cependant il demandait des renseignements sur
Vinteuil, sur son œuvre, sur l’époque de sa vie où il avait composé cette
sonate, sur ce qu’avait pu signifier pour lui la petite phrase, c’est cela
surtout qu’il aurait voulu savoir.
Mais tous ces gens qui faisaient profession d’admirer ce musicien
me(quand Swann avait dit que sa sonate était vraiment belle, M Verdurin
s’était écriée : « Je vous crois un peu qu’elle est belle ! Mais on n’avoue pas
qu’on ne connaît pas la sonate de Vinteuil, on n’a pas le droit de ne pas la
connaître », et le peintre avait ajouté : « Ah ! c’est tout à fait une très
grande machine, n’est-ce pas ? Ce n’est pas, si vous voulez, la chose
« cher » et « public », n’est-ce pas ? mais c’est la très grosse impression
pour les artistes »), ces gens semblaient ne s’être jamais posé ces
questions, car ils furent incapables d’y répondre.
Même à une ou deux remarques particulières que fit Swann sur sa
phrase préférée :
— Tiens, c’est amusant, je n’avais jamais fait attention ; je vous dirai
que je n’aime pas beaucoup chercher la petite bête et m’égarer dans des
pointes d’aiguille ; on ne perd pas son temps à couper les cheveux en
mequatre ici, ce n’est pas le genre de la maison, répondit M Verdurin, que
le docteur Cottard regardait avec une admiration béate et un zèle studieux
se jouer au milieu de ce flot d’expressions toutes faites. D’ailleurs lui et
meM Cottard, avec une sorte de bon sens comme en ont aussi certaines
gens du peuple, se gardaient bien de donner une opinion ou de feindre
l’admiration pour une musique qu’ils s’avouaient l’un à l’autre, une fois
rentrés chez eux, ne pas plus comprendre que la peinture de « M. Biche ».
Page 206
Copyright Arvensa EditionsComme le public ne connaît du charme, de la grâce, des formes de la
nature que ce qu’il en a puisé dans les poncifs d’un art lentement assimilé,
meet qu’un artiste original commence par rejeter ces poncifs, M. et M
Cottard, image en cela du public, ne trouvaient ni dans la sonate de
Vinteuil, ni dans les portraits du peintre, ce qui faisait pour eux l’harmonie
de la musique et la beauté de la peinture. Il leur semblait quand le pianiste
jouait la sonate qu’il accrochait au hasard sur le piano des notes que ne
reliaient pas en effet les formes auxquelles ils étaient habitués, et que le
peintre jetait au hasard des couleurs sur ses toiles. Quand, dans celles-ci,
ils pouvaient reconnaître une forme, ils la trouvaient alourdie et vulgarisée
(c’est-à-dire dépourvue de l’élégance de l’école de peinture à travers
laquelle ils voyaient, dans la rue même, les êtres vivants), et sans vérité,
comme si M. Biche n’eût pas su comment était construite une épaule et
que les femmes n’ont pas les cheveux mauves.
Pourtant les fidèles s’étant dispersés, le docteur sentit qu’il y avait là
meune occasion propice et pendant que M Verdurin disait un dernier mot
sur la sonate de Vinteuil, comme un nageur débutant qui se jette à l’eau
pour apprendre, mais choisit un moment où il n’y a pas trop de monde
pour le voir :
— Alors, c’est ce qu’on appelle un musicien di primo cartello ! s’écria-t-il
avec une brusque résolution.
Swann apprit seulement que l’apparition récente de la sonate de
Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de tendances
très avancées, mais était entièrement inconnue du grand public.
— Je connais bien quelqu’un qui s’appelle Vinteuil, dit Swann, en
pensant au professeur de piano des sœurs de ma grand-mère.
me— C’est peut-être lui, s’écria M Verdurin.
— Oh ! non, répondit Swann en riant. Si vous l’aviez vu deux minutes,
vous ne vous poseriez pas la question.
— Alors poser la question, c’est la résoudre ? dit le docteur.
— Mais ce pourrait être un parent, reprit Swann, cela serait assez triste,
mais enfin un homme de génie peut être le cousin d’une vieille bête. Si cela
était, j’avoue qu’il n’y a pas de supplice que je ne m’imposerais pour que la
vieille bête me présentât à l’auteur de la sonate : d’abord le supplice de
fréquenter la vieille bête, et qui doit être affreux.
Le peintre savait que Vinteuil était à ce moment très malade et que le
docteur Potain craignait de ne pouvoir le sauver.
Page 207
Copyright Arvensa Editionsme— Comment, s’écria M Verdurin, il y a encore des gens qui se font
soigner par Potain !
— Ah ! madame Verdurin, dit Cottard, sur un ton de marivaudage, vous
oubliez que vous parlez d’un de mes confrères, je devrais dire un de mes
maîtres.
Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d’aliénation
mentale. Et il assurait qu’on pouvait s’en apercevoir à certains passages de
sa sonate. Swann ne trouva pas cette remarque absurde, mais elle le
troubla ; car une œuvre de musique pure ne contenant aucun des rapports
logiques dont l’altération dans le langage dénonce la folie, la folie
reconnue dans une sonate lui paraissait quelque chose d’aussi mystérieux
que la folie d’une chienne, la folie d’un cheval, qui pourtant s’observent en
effet.
— Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, vous en savez dix fois
meautant que lui, répondit M Verdurin au docteur Cottard, du ton d’une
personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement tête à ceux
qui ne sont pas du même avis qu’elle. Vous ne tuez pas vos malades, vous
au moins !
— Mais, madame, il est de l’Académie, répliqua le docteur d’un ton
ironique. Si un malade préfère mourir de la main d’un des princes de la
science... C’est beaucoup plus chic de pouvoir dire : « C’est Potain qui me
soigne. »
me— Ah ! c’est plus chic ? dit M Verdurin. Alors il y a du chic dans les
maladies, maintenant ? je ne savais pas ça... Ce que vous m’amusez,
s’écria-t-elle tout à coup en plongeant sa figure dans ses mains. Et moi,
bonne bête qui discutais sérieusement sans m’apercevoir que vous me
faisiez monter à l’arbre.
Quant à M. Verdurin, trouvant que c’était un peu fatigant de se mettre
à rire pour si peu, il se contenta de tirer une bouffée de sa pipe en
songeant avec tristesse qu’il ne pouvait plus rattraper sa femme sur le
terrain de l’amabilité.
me— Vous savez que votre ami nous plaît beaucoup, dit M Verdurin à
Odette au moment où celle-ci lui souhaitait le bonsoir. Il est simple,
charmant ; si vous n’avez jamais à nous présenter que des amis comme
cela, vous pouvez les amener.
M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n’avait pas apprécié la
tante du pianiste.
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Copyright Arvensa Editionsme— Il s’est senti un peu dépaysé, cet homme, répondit M Verdurin, tu
ne voudrais pourtant pas que, la première fois, il ait déjà le ton de la
maison comme Cottard qui fait partie de notre petit clan depuis plusieurs
années. La première fois ne compte pas, c’était utile pour prendre langue.
Odette, il est convenu qu’il viendra nous retrouver demain au Châtelet. Si
vous alliez le prendre ?
— Mais non, il ne veut pas.
— Ah ! enfin, comme vous voudrez. Pourvu qu’il n’aille pas lâcher au
dernier moment !
meÀ la grande surprise de M Verdurin, il ne lâcha jamais. Il allait les
rejoindre n’importe où, quelquefois dans les restaurants de banlieue où on
allait peu encore, car ce n’était pas la saison, plus souvent au théâtre, que
meM Verdurin aimait beaucoup ; et comme un jour, chez elle, elle dit
devant lui que pour les soirs de première, de gala, un coupefile leur eût été
fort utile, que cela les avait beaucoup gênés de ne pas en avoir le jour de
l’enterrement de Gambetta, Swann qui ne parlait jamais de ses relations
brillantes, mais seulement de celles mal cotées qu’il eût jugé peu délicat de
cacher, et au nombre desquelles il avait pris dans le faubourg
SaintGermain l’habitude de ranger les relations avec le monde officiel,
répondit :
— Je vous promets de m’en occuper, vous l’aurez à temps pour la
reprise des Danicheff, je déjeune justement demain avec le Préfet de police
à l’Élysée.
— Comment ça, à l’Élysée ? cria le docteur Cottard d’une voix tonnante.
— Oui, chez M. Grévy, répondit Swann, un peu gêné de l’effet que sa
phrase avait produit.
Et le peintre dit au docteur en manière de plaisanterie :
— Ça vous prend souvent ?
Généralement, une fois l’explication donnée, Cottard disait : « Ah ! bon,
bon, ça va bien » et ne montrait plus trace d’émotion.
Mais cette fois-ci, les derniers mots de Swann, au lieu de lui procurer
l’apaisement habituel, portèrent au comble son étonnement qu’un homme
avec qui il dînait, qui n’avait ni fonctions officielles, ni illustration d’aucune
sorte, frayât avec le Chef de l’État.
— Comment ça, M. Grévy ? vous connaissez M. Grévy ? dit-il à Swann de
l’air stupide et incrédule d’un municipal à qui un inconnu demande à voir
le Président de la République et qui, comprenant par ces mots « à qui il a
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Copyright Arvensa Editionsaffaire », comme disent les journaux, assure au pauvre dément qu’il va être
reçu à l’instant et le dirige sur l’infirmerie spéciale du dépôt.
— Je le connais un peu, nous avons des amis communs (il n’osa pas dire
que c’était le prince de Galles), du reste il invite très facilement et je vous
assure que ces déjeuners n’ont rien d’amusant, ils sont d’ailleurs très
simples, on n’est jamais plus de huit à table, répondit Swann qui tâchait
d’effacer ce que semblaient avoir de trop éclatant, aux yeux de son
interlocuteur, des relations avec le Président de la République.
Aussitôt Cottard, s’en rapportant aux paroles de Swann, adopta cette
opinion, au sujet de la valeur d’une invitation chez M. Grévy, que c’était
chose fort peu recherchée et qui courait les rues. Dès lors, il ne s’étonna
plus que Swann, aussi bien qu’un autre, fréquentât l’Élysée, et même il le
plaignait un peu d’aller à des déjeuners que l’invité avouait lui-même être
ennuyeux.
— Ah ! bien, bien, ça va bien, dit-il sur le ton d’un douanier, méfiant
tout à l’heure, mais qui, après vos explications, vous donne son visa et
vous laisse passer sans ouvrir vos malles.
— Ah ! je vous crois qu’ils ne doivent pas être amusants ces déjeuners,
mevous avez de la vertu d’y aller, dit M Verdurin, à qui le Président de la
République apparaissait comme un ennuyeux particulièrement redoutable
parce qu’il disposait de moyens de séduction et de contrainte qui,
employés à l’égard des fidèles, eussent été capables de les faire lâcher. Il
paraît qu’il est sourd comme un pot et qu’il mange avec ses doigts.
— En effet, alors cela ne doit pas beaucoup vous amuser d’y aller, dit le
docteur avec une nuance de commisération ; et, se rappelant le chiffre de
huit convives : « Sont-ce des déjeuners intimes ? » demanda-t-il vivement
avec un zèle de linguiste plus encore qu’une curiosité de badaud.
Mais le prestige qu’avait à ses yeux le Président de la République finit
pourtant par triompher et de l’humilité de Swann et de la malveillance de
meM Verdurin, et à chaque dîner, Cottard demandait avec intérêt :
« Verrons-nous ce soir M. Swann ? Il a des relations personnelles avec M.
Grévy. C’est bien ce qu’on appelle un gentleman ? » Il alla même jusqu’à lui
offrir une carte d’invitation pour l’exposition dentaire.
— Vous serez admis avec les personnes qui seront avec vous, mais on
ne laisse pas entrer les chiens. Vous comprenez, je vous dis cela parce que
j’ai eu des amis qui ne le savaient pas et qui s’en sont mordu les doigts.
Quant à M. Verdurin, il remarqua le mauvais effet qu’avait produit sur
Page 210
Copyright Arvensa Editionssa femme cette découverte que Swann avait des amitiés puissantes dont il
n’avait jamais parlé.
Si l’on n’avait pas arrangé une partie au dehors, c’est chez les Verdurin
que Swann retrouvait le petit noyau, mais il ne venait que le soir, et
n’acceptait presque jamais à dîner malgré les instances d’Odette.
— Je pourrais même dîner seule avec vous, si vous aimiez mieux cela, lui
disait-elle.
me— Et M Verdurin ?
— Oh ! ce serait bien simple. Je n’aurais qu’à dire que ma robe n’a pas
été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de
s’arranger.
— Vous êtes gentille.
Mais Swann se disait que s’il montrait à Odette (en consentant
seulement à la retrouver après dîner), qu’il y avait des plaisirs qu’il
préférait à celui d’être avec elle, le goût qu’elle ressentait pour lui ne
connaîtrait pas de longtemps la satiété. Et, d’autre part, préférant
infiniment à celle d’Odette la beauté d’une petite ouvrière fraîche et
bouffie comme une rose et dont il était épris, il aimait mieux passer le
commencement de la soirée avec elle, étant sûr de voir Odette ensuite.
C’est pour les mêmes raisons qu’il n’acceptait jamais qu’Odette vînt le
chercher pour aller chez les Verdurin. La petite ouvrière l’attendait près de
chez lui à un coin de rue que son cocher Rémi connaissait, elle montait à
côté de Swann et restait dans ses bras jusqu’au moment où la voiture
mel’arrêtait devant chez les Verdurin. À son entrée, tandis que M Verdurin
montrant des roses qu’il avait envoyées le matin lui disait : « Je vous
gronde » et lui indiquait une place à côté d’Odette, le pianiste jouait, pour
eux deux, la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur
amour. Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant
quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis
tout d’un coup ils semblaient s’écarter et comme dans ces tableaux de
Pieter de Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte entr’ouverte,
tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une lumière
interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée,
épisodique, appartenant à un autre monde. Elle passait à plis simples et
immortels, distribuant çà et là les dons de sa grâce, avec le même ineffable
sourire ; mais Swann y croyait distinguer maintenant du désenchantement.
Elle semblait connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie.
Page 211
Copyright Arvensa EditionsDans sa grâce légère, elle avait quelque chose d’accompli, comme le
détachement qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la considérait
moins en elle-même — en ce qu’elle pouvait exprimer pour un musicien
qui ignorait l’existence et de lui et d’Odette quand il l’avait composée, et
pour tous ceux qui l’entendraient dans des siècles — que comme un gage,
un souvenir de son amour qui, même pour les Verdurin ou pour le petit
pianiste, faisait penser à Odette en même temps qu’à lui, les unissait ;
c’était au point que, comme Odette, par caprice, l’en avait prié, il avait
renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste la sonate entière, dont
il continua à ne connaître que ce passage. « Qu’avez-vous besoin du reste ?
lui avait-elle dit. C’est ça notre morceau. » Et même, souffrant de songer,
au moment où elle passait si proche et pourtant à l’infini, que tandis
qu’elle s’adressait à eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque
qu’elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe, étrangère à
eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des lettres écrites par une
femme aimée, nous en voulons à l’eau de la gemme et aux mots du
langage, de ne pas être faits uniquement de l’essence d’une liaison
passagère et d’un être particulier.
Souvent il se trouvait qu’il s’était tant attardé avec la jeune ouvrière
avant d’aller chez les Verdurin, qu’une fois la petite phrase jouée par le
pianiste, Swann s’apercevait qu’il était bientôt l’heure qu’Odette rentrât. Il
la reconduisait jusqu’à la porte de son petit hôtel, rue La Pérouse, derrière
l’Arc de Triomphe. Et c’était peut-être à cause de cela, pour ne pas lui
demander toutes les faveurs, qu’il sacrifiait le plaisir moins nécessaire pour
lui de la voir plus tôt, d’arriver chez les Verdurin avec elle, à l’exercice de ce
droit qu’elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il attachait plus
de prix, parce que, grâce à cela, il avait l’impression que personne ne la
voyait, ne se mettait entre eux, ne l’empêchait d’être encore avec lui, après
qu’il l’avait quittée.
Ainsi revenait-elle dans la voiture de Swann ; un soir, comme elle venait
d’en descendre et qu’il lui disait à demain, elle cueillit précipitamment
dans le petit jardin qui précédait la maison un dernier chrysanthème et le
lui donna avant qu’il fût reparti. Il le tint serré contre sa bouche pendant le
retour, et quand au bout de quelques jours la fleur fut fanée, il l’enferma
précieusement dans son secrétaire.
Mais il n’entrait jamais chez elle. Deux fois seulement, dans
l’aprèsmidi, il était allé participer à cette opération capitale pour elle, « prendre
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Copyright Arvensa Editionsle thé ». L’isolement et le vide de ces courtes rues (faites presque toutes de
petits hôtels contigus, dont tout à coup venait rompre la monotonie
quelque sinistre échoppe, témoignage historique et reste sordide du temps
où ces quartiers étaient encore mal famés), la neige qui était restée dans le
jardin et aux arbres, le négligé de la saison, le voisinage de la nature,
donnaient quelque chose de plus mystérieux à la chaleur, aux fleurs qu’il
avait trouvées en entrant.
Laissant à gauche, au rez-de-chaussée surélevé, la chambre à coucher
d’Odette qui donnait derrière sur une petite rue parallèle, un escalier droit
entre des murs peints de couleur sombre et d’où tombaient des étoffes
orientales, des fils de chapelets turcs et une grande lanterne japonaise
suspendue à une cordelette de soie (mais qui, pour ne pas priver les
visiteurs des derniers conforts de la civilisation occidentale, s’éclairait au
gaz) montait au salon et au petit salon. Ils étaient précédés d’un étroit
vestibule dont le mur quadrillé d’un treillage de jardin, mais doré, était
bordé dans toute sa longueur d’une caisse rectangulaire où fleurissaient
comme dans une serre une rangée de ces gros chrysanthèmes encore rares
à cette époque, mais bien éloignés cependant de ceux que les horticulteurs
réussirent plus tard à obtenir. Swann était agacé par la mode qui depuis
l’année dernière se portait sur eux, mais il avait eu plaisir, cette fois, à voir
la pénombre de la pièce zébrée de rose, d’oranger et de blanc par les
rayons odorants de ces astres éphémères qui s’allument dans les jours gris.
Odette l’avait reçu en robe de chambre de soie rose, le cou et les bras nus.
Elle l’avait fait asseoir près d’elle dans un des nombreux retraits
mystérieux qui étaient ménagés dans les enfoncements du salon, protégés
par d’immenses palmiers contenus dans des cache-pot de Chine, ou par
des paravents auxquels étaient fixés des photographies, des nœuds de
rubans et des éventails. Elle lui avait dit : « Vous n’êtes pas confortable
comme cela, attendez, moi je vais bien vous arranger », et avec le petit rire
vaniteux qu’elle aurait eu pour quelque invention particulière à elle, avait
installé derrière la tête de Swann, sous ses pieds, des coussins de soie
japonaise qu’elle pétrissait comme si elle avait été prodigue de ces
richesses et insoucieuse de leur valeur. Mais quand le valet de chambre
était venu apporter successivement les nombreuses lampes qui, presque
toutes enfermées dans des potiches chinoises, brûlaient isolées ou par
couples, toutes sur des meubles différents comme sur des autels et qui
dans le crépuscule déjà presque nocturne de cette fin d’après-midi d’hiver
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Copyright Arvensa Editionsavaient fait reparaître un coucher de soleil plus durable, plus rose et plus
humain — faisant peut-être rêver dans la rue quelque amoureux arrêté
devant le mystère de la présence que décelaient et cachaient à la fois les
vitres rallumées — elle avait surveillé sévèrement du coin de l’œil le
domestique pour voir s’il les posait bien à leur place consacrée. Elle pensait
qu’en en mettant une seule là où il ne fallait pas, l’effet d’ensemble de son
salon eût été détruit, et son portrait, placé sur un chevalet oblique drapé
de peluche, mal éclairé. Aussi suivait-elle avec fièvre les mouvements de
cet homme grossier et le réprimanda-t-elle vivement parce qu’il avait passé
trop près de deux jardinières qu’elle se réservait de nettoyer elle-même
dans sa peur qu’on ne les abîmât et qu’elle alla regarder de près pour voir
s’il ne les avait pas écornées. Elle trouvait à tous ses bibelots chinois des
formes « amusantes », et aussi aux orchidées, aux catleyas surtout, qui
étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs préférées, parce qu’ils avaient le
grand mérite de ne pas ressembler à des fleurs, mais d’être en soie, en
satin. « Celle-là a l’air d’être découpée dans la doublure de mon
manteau », dit-elle à Swann en lui montrant une orchidée, avec une
nuance d’estime pour cette fleur si « chic », pour cette sœur élégante et
imprévue que la nature lui donnait, si loin d’elle dans l’échelle des êtres et
pourtant raffinée, plus digne que bien des femmes qu’elle lui fît une place
dans son salon. En lui montrant tour à tour des chimères à langues de feu
décorant une potiche ou brodées sur un écran, les corolles d’un bouquet
d’orchidées, un dromadaire d’argent niellé aux yeux incrustés de rubis qui
voisinait sur la cheminée avec un crapaud de jade, elle affectait tour à tour
d’avoir peur de la méchanceté, ou de rire de la cocasserie des monstres, de
rougir de l’indécence des fleurs et d’éprouver un irrésistible désir d’aller
embrasser le dromadaire et le crapaud qu’elle appelait : « chéris ». Et ces
affectations contrastaient avec la sincérité de certaines de ses dévotions,
notamment à Notre-Dame du Laghet qui l’avait jadis, quand elle habitait
Nice, guérie d’une maladie mortelle, et dont elle portait toujours sur elle
une médaille d’or à laquelle elle attribuait un pouvoir sans limites. Odette
fit à Swann « son » thé, lui demanda : « Citron ou crème ? » et comme il
répondit « crème », lui dit en riant : « Un nuage ! » Et comme il le trouvait
bon : « Vous voyez que je sais ce que vous aimez. » Ce thé en effet avait
paru à Swann quelque chose de précieux comme à elle-même, et l’amour a
tellement besoin de se trouver une justification, une garantie de durée,
dans des plaisirs qui au contraire sans lui n’en seraient pas et finissent avec
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Copyright Arvensa Editionslui, que quand il l’avait quittée à sept heures pour rentrer chez lui
s’habiller, pendant tout le trajet qu’il fit dans son coupé, ne pouvant
contenir la joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait : « Ce
serait bien agréable d’avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait
trouver cette chose si rare, du bon thé. » Une heure après, il reçut un mot
d’Odette, et reconnut tout de suite cette grande écriture dans laquelle une
affectation de raideur britannique imposait une apparence de discipline à
des caractères informes qui eussent signifié peut-être pour des yeux moins
prévenus le désordre de la pensée, l’insuffisance de l’éducation, le manque
de franchise et de volonté. Swann avait oublié son étui à cigarettes chez
Odette. « Que n’y avez-vous oublié aussi votre cœur, je ne vous aurais pas
laissé le reprendre. »
Une seconde visite qu’il lui fit eut plus d’importance peut-être. En se
rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu’il devait la voir, d’avance
il se la représentait ; et la nécessité où il était pour trouver jolie sa figure
de limiter aux seules pommettes roses et fraîches, les joues qu’elle avait si
souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges,
l’affligeait comme une preuve que l’idéal est inaccessible et le bonheur
médiocre. Il lui apportait une gravure qu’elle désirait voir. Elle était un peu
souffrante ; elle le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant
sur sa poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout
à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait
dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante
pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en
inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne
s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de
Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle
Sixtine. Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver
dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de
la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins
susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous
connaissons : ainsi, dans la matière d’un buste du doge Loredan par
Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliquité des sourcils, enfin la
ressemblance criante de son cocher Rémi ; sous les couleurs d’un
Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy ; dans un portrait de Tintoret,
l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils
des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des
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Copyright Arvensa Editionspaupières du docteur du Boulbon. Peut-être ayant toujours gardé un
remords d’avoir borné sa vie aux relations mondaines, à la conversation,
croyait-il trouver une sorte d’indulgent pardon à lui accordé par les grands
artistes, dans ce fait qu’ils avaient eux aussi considéré avec plaisir, fait
entrer dans leur œuvre, de tels visages qui donnent à celle-ci un singulier
certificat de réalité et de vie, une saveur moderne ; peut-être aussi s’était-il
tellement laissé gagner par la frivolité des gens du monde qu’il éprouvait le
besoin de trouver dans une œuvre ancienne ces allusions anticipées et
rajeunissantes à des noms propres d’aujourd’hui. Peut-être au contraire
avait-il gardé suffisamment une nature d’artiste pour que ces
caractéristiques individuelles lui causassent du plaisir en prenant une
signification plus générale, dès qu’il les apercevait déracinées, délivrées,
dans la ressemblance d’un portrait plus ancien avec un original qu’il ne
représentait pas. Quoi qu’il en soit, et peut-être parce que la plénitude
d’impressions qu’il avait depuis quelque temps, et bien qu’elle lui fût
venue plutôt avec l’amour de la musique, avait enrichi même son goût
pour la peinture, le plaisir fut plus profond et devait exercer sur Swann une
influence durable qu’il trouva à ce moment-là dans la ressemblance
d’Odette avec la Zéphora de ce Sandro di Mariano auquel on ne donne
plus volontiers son surnom populaire de Botticelli depuis que celui-ci
évoque au lieu de l’œuvre véritable du peintre l’idée banale et fausse qui
s’en est vulgarisée. Il n’estima plus le visage d’Odette selon la plus ou
moins bonne qualité de ses joues et d’après la douceur purement carnée
qu’il supposait devoir leur trouver en les touchant avec ses lèvres si jamais
il osait l’embrasser, mais comme un écheveau de lignes subtiles et belles
que ses regards dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement,
rejoignant la cadence de la nuque à l’effusion des cheveux et à la flexion
des paupières, comme en un portrait d’elle en lequel son type devenait
intelligible et clair.
Il la regardait ; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage
et dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit qu’il
fût auprès d’Odette, soit qu’il pensât seulement à elle, et bien qu’il ne tînt
sans doute au chef-d’œuvre florentin que parce qu’il le retrouvait en elle,
pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la
rendait plus précieuse. Swann se reprocha d’avoir méconnu le prix d’un
être qui eût paru adorable au grand Sandro, et il se félicita que le plaisir
qu’il avait à voir Odette trouvât une justification dans sa propre culture
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Copyright Arvensa Editionsesthétique. Il se dit qu’en associant la pensée d’Odette à ses rêves de
bonheur, il ne s’était pas résigné à un pis-aller aussi imparfait qu’il l’avait
cru jusqu’ici, puisqu’elle contentait en lui ses goûts d’art les plus raffinés. Il
oubliait qu’Odette n’était pas plus pour cela une femme selon son désir,
puisque précisément son désir avait toujours été orienté dans un sens
opposé à ses goûts esthétiques. Le mot d’« œuvre florentine » rendit un
grand service à Swann. Il lui permit, comme un titre, de faire pénétrer
l’image d’Odette dans un monde de rêves où elle n’avait pas eu accès
jusqu’ici et où elle s’imprégna de noblesse. Et tandis que la vue purement
charnelle qu’il avait eue de cette femme, en renouvelant perpétuellement
ses doutes sur la qualité de son visage, de son corps, de toute sa beauté,
affaiblissait son amour, ces doutes furent détruits, cet amour assuré quand
il eut à la place pour base les données d’une esthétique certaine ; sans
compter que le baiser et la possession qui semblaient naturels et
médiocres s’ils lui étaient accordés par une chair abîmée, venant couronner
l’adoration d’une pièce de musée, lui parurent devoir être surnaturels et
délicieux.
Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fît plus
que voir Odette, il se disait qu’il était raisonnable de donner beaucoup de
son temps à un chef-d’œuvre inestimable, coulé pour une fois dans une
matière différente et particulièrement savoureuse, en un exemplaire
rarissime qu’il contemplait tantôt avec l’humilité, la spiritualité et le
désintéressement d’un artiste, tantôt avec l’orgueil, l’égoïsme et la
sensualité d’un collectionneur.
Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d’Odette, une
reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le délicat
visage qui laissait deviner la peau imparfaite, les boucles merveilleuses des
cheveux le long des joues fatiguées, et adaptant ce qu’il trouvait beau
jusque-là d’une façon esthétique à l’idée d’une femme vivante, il le
transformait en mérites physiques qu’il se félicitait de trouver réunis dans
un être qu’il pourrait posséder. Cette vague sympathie qui nous porte vers
un chef-d’œuvre que nous regardons, maintenant qu’il connaissait
l’original charnel de la fille de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa
désormais à celui que le corps d’Odette ne lui avait pas d’abord inspiré.
Quand il avait regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son Botticelli à
lui qu’il trouvait plus beau encore et, approchant de lui la photographie de
Zéphora, il croyait serrer Odette contre son cœur.
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Copyright Arvensa EditionsEt cependant ce n’était pas seulement la lassitude d’Odette qu’il
s’ingéniait à prévenir, c’était quelquefois aussi la sienne propre ; sentant
que depuis qu’Odette avait toutes facilités pour le voir, elle semblait
n’avoir pas grand’chose à lui dire ; il craignait que les façons un peu
insignifiantes, monotones, et comme définitivement fixées, qui étaient
maintenant les siennes quand ils étaient ensemble, ne finissent par tuer en
lui cet espoir romanesque d’un jour où elle voudrait déclarer sa passion,
qui seul l’avait rendu et gardé amoureux. Et pour renouveler un peu
l’aspect moral, trop figé, d’Odette, et dont il avait peur de se fatiguer, il lui
écrivait tout d’un coup une lettre pleine de déceptions feintes et de colères
simulées qu’il lui faisait porter avant le dîner. Il savait qu’elle allait être
effrayée, lui répondre, et il espérait que dans la contraction que la peur de
le perdre ferait subir à son âme, jailliraient des mots qu’elle ne lui avait
encore jamais dits ; et en effet — c’est de cette façon qu’il avait obtenu les
lettres les plus tendres qu’elle lui eût encore écrites dont l’une, qu’elle lui
avait fait porter à midi de la « Maison Dorée » (c’était le jour de la fête de
Paris-Murcie donnée pour les inondés de Murcie), commençait par ces
mots : « Mon ami, ma main tremble si fort que je peux à peine écrire », et
qu’il avait gardée dans le même tiroir que la fleur séchée du chrysanthème.
Ou bien si elle n’avait pas eu le temps de lui écrire, quand il arriverait chez
les Verdurin, elle irait vivement à lui et lui dirait : « J’ai à vous parler », et il
contemplerait avec curiosité sur son visage et dans ses paroles ce qu’elle
lui avait caché jusque-là de son cœur.
Rien qu’en approchant de chez les Verdurin, quand il apercevait,
éclairées par des lampes, les grandes fenêtres dont on ne fermait jamais les
volets, il s’attendrissait en pensant à l’être charmant qu’il allait voir
épanoui dans leur lumière d’or. Parfois les ombres des invités se
détachaient minces et noires, en écran, devant les lampes, comme ces
petites gravures qu’on intercale de place en place dans un abat-jour
translucide dont les autres feuillets ne sont que clarté. Il cherchait à
distinguer la silhouette d’Odette. Puis, dès qu’il était arrivé, sans qu’il s’en
rendit compte, ses yeux brillaient d’une telle joie que M. Verdurin disait au
peintre : « Je crois que ça chauffe. » Et la présence d’Odette ajoutait en
effet pour Swann à cette maison ce dont n’était pourvue aucune de celles
où il était reçu : une sorte d’appareil sensitif, de réseau nerveux qui se
ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations constantes à
son cœur.
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Copyright Arvensa EditionsAinsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu’était le petit
« clan » prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous quotidiens
avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à la voir, ou
même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas courir de grands
risques, puisque, quoi qu’il lui eût écrit dans la journée, il la verrait
forcément le soir et la ramènerait chez elle.
Mais une fois qu’ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour
ensemble, il avait emmené jusqu’au Bois sa jeune ouvrière pour retarder le
moment d’aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si tard, qu’Odette,
croyant qu’il ne viendrait plus, était partie. En voyant qu’elle n’était plus
dans le salon, Swann ressentit une souffrance au cœur ; il tremblait d’être
privé d’un plaisir qu’il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là
cette certitude de le trouver quand il le voulait, qui pour tous les plaisirs
nous diminue ou même nous empêche d’apercevoir aucunement leur
grandeur.
— As-tu vu la tête qu’il a fait quand il s’est aperçu qu’elle n’était pas
là ? dit M. Verdurin à sa femme, je crois qu’on peut dire qu’il est pincé !
— La tête qu’il a fait ? demanda avec violence le docteur Cottard qui,
étant allé un instant voir un malade, revenait chercher sa femme et ne
savait pas de qui on parlait.
— Comment, vous n’avez pas rencontré devant la porte le plus beau
des Swann...
— Non. M. Swann est venu ?
— Oh ! un instant seulement. Nous avons eu un Swann très agité, très
nerveux. Vous comprenez, Odette était partie.
— Vous voulez dire qu’elle est du dernier bien avec lui, qu’elle lui a fait
voir l’heure du berger, dit le docteur, expérimentant avec prudence le sens
de ces expressions.
— Mais non, il n’y a absolument rien, et entre nous, je trouve qu’elle a
bien tort et qu’elle se conduit comme une fameuse cruche, qu’elle est du
reste.
— Ta, ta, ta, dit M. Verdurin, qu’est-ce que tu en sais qu’il n’y a rien !
nous n’avons pas été y voir, n’est-ce pas ?
me— À moi, elle me l’aurait dit, répliqua fièrement M Verdurin. Je vous
dis qu’elle me raconte toutes ses petites affaires ! Comme elle n’a plus
personne en ce moment, je lui ai dit qu’elle devrait coucher avec lui. Elle
prétend qu’elle ne peut pas, qu’elle a bien eu un fort béguin pour lui, mais
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Copyright Arvensa Editionsqu’il est timide avec elle, que cela l’intimide à son tour, et puis qu’elle ne
l’aime pas de cette manière-là, que c’est un être idéal, qu’elle a peur de
déflorer le sentiment qu’elle a pour lui, est-ce que je sais, moi ? Ce serait
pourtant absolument ce qu’il lui faut.
— Tu me permettras de ne pas être de ton avis, dit M. Verdurin, il ne
me revient qu’à demi ce monsieur ; je le trouve poseur.
meM Verdurin s’immobilisa, prit une expression inerte comme si elle
était devenue une statue, fiction qui lui permit d’être censée ne pas avoir
entendu ce mot insupportable de poseur qui avait l’air d’impliquer qu’on
pouvait « poser » avec eux, donc qu’on était « plus qu’eux ».
— Enfin, s’il n’y a rien, je ne pense pas que ce soit que ce monsieur la
croit vertueuse, dit ironiquement M. Verdurin. Et après tout, on ne peut
rien dire, puisqu’il a l’air de la croire intelligente. Je ne sais si tu as entendu
ce qu’il lui débitait l’autre soir sur la sonate de Vinteuil ; j’aime Odette de
tout mon cœur, mais pour lui faire des théories d’esthétique, il faut tout
de même être un fameux jobard !
me— Voyons, ne dites pas du mal d’Odette, dit M Verdurin en faisant
l’enfant. Elle est charmante.
— Mais cela ne l’empêche pas d’être charmante ; nous ne disons pas du
mal d’elle, nous disons que ce n’est pas une vertu ni une intelligence. Au
fond, dit-il au peintre, tenez-vous tant que ça à ce qu’elle soit vertueuse ?
Elle serait peut-être beaucoup moins charmante, qui sait ?
Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d’hôtel qui ne se
trouvait pas là au moment où il était arrivé et avait été chargé par Odette
de lui dire — mais il y avait bien une heure déjà — au cas où il viendrait
encore, qu’elle irait probablement prendre du chocolat chez Prévost avant
de rentrer. Swann partit chez Prévost, mais à chaque pas sa voiture était
arrêtée par d’autres ou par des gens qui traversaient, odieux obstacles
qu’il eût été heureux de renverser si le procès-verbal de l’agent ne l’eût
retardé plus encore que le passage du piéton. Il comptait le temps qu’il
mettait, ajoutait quelques secondes à toutes les minutes pour être sûr de
ne pas les avoir faites trop courtes, ce qui lui eût laissé croire plus grande
qu’elle n’était en réalité sa chance d’arriver assez tôt et de trouver encore
Odette. Et à un moment, comme un fiévreux qui vient de dormir et qui
prend conscience de l’absurdité des rêvasseries qu’il ruminait sans se
distinguer nettement d’elles, Swann tout d’un coup aperçut en lui
l’étrangeté des pensées qu’il roulait depuis le moment où on lui avait dit
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Copyright Arvensa Editionschez les Verdurin qu’Odette était déjà partie, la nouveauté de la douleur
au cœur dont il souffrait, mais qu’il constata seulement comme s’il venait
de s’éveiller. Quoi ? toute cette agitation parce qu’il ne verrait Odette que
demain, ce que précisément il avait souhaité, il y a une heure, en se
merendant chez M Verdurin. Il fut bien obligé de constater que dans cette
même voiture qui l’emmenait chez Prévost il n’était plus le même, et qu’il
n’était plus seul, qu’un être nouveau était là avec lui, adhérent, amalgamé
à lui, duquel il ne pourrait peut-être pas se débarrasser, avec qui il allait
être obligé d’user de ménagements comme avec un maître ou avec une
maladie. Et pourtant depuis un moment qu’il sentait qu’une nouvelle
personne s’était ainsi ajoutée à lui, sa vie lui paraissait plus intéressante.
C’est à peine s’il se disait que cette rencontre possible chez Prévost (de
laquelle l’attente saccageait, dénudait à ce point les moments qui la
précédaient qu’il ne trouvait plus une seule idée, un seul souvenir derrière
lequel il pût faire reposer son esprit), il était probable pourtant, si elle
avait lieu, qu’elle serait comme les autres, fort peu de chose. Comme
chaque soir dès qu’il serait avec Odette, jetant furtivement sur son
changeant visage un regard aussitôt détourné de peur qu’elle n’y vît
l’avance d’un désir et ne crût plus à son désintéressement, il cesserait de
pouvoir penser à elle, trop occupé à trouver des prétextes qui lui
permissent de ne pas la quitter tout de suite et de s’assurer, sans avoir l’air
d’y tenir, qu’il la retrouverait le lendemain chez les Verdurin : c’est-à-dire
de prolonger pour l’instant et de renouveler un jour de plus la déception et
la torture que lui apportait la vaine présence de cette femme qu’il
approchait sans oser l’étreindre.
Elle n’était pas chez Prévost ; il voulut chercher dans tous les
restaurants des boulevards. Pour gagner du temps, pendant qu’il visitait les
uns, il envoya dans les autres son cocher Rémi (le doge Loredan de Rizzo)
qu’il alla attendre ensuite — n’ayant rien trouvé lui-même — à l’endroit
qu’il lui avait désigné. La voiture ne revenait pas et Swann se représentait
le moment qui approchait, à la fois comme celui où Rémi lui dirait : « cette
dame est là », et comme celui où Rémi lui dirait : « cette dame n’était dans
aucun des cafés. » Et ainsi il voyait la fin de la soirée devant lui, une et
pourtant alternative, précédée soit par la rencontre d’Odette qui abolirait
son angoisse, soit par le renoncement forcé à la trouver ce soir, par
l’acceptation de rentrer chez lui sans l’avoir vue.
Le cocher revint, mais, au moment où il s’arrêta devant Swann, celui-ci
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Copyright Arvensa Editionsne lui dit pas : « Avez-vous trouvé cette dame ? » mais : « Faites-moi donc
penser demain à commander du bois, je crois que la provision doit
commencer à s’épuiser. » Peut-être se disait-il que si Rémi avait trouvé
Odette dans un café où elle l’attendait, la fin de la soirée néfaste était déjà
anéantie par la réalisation commencée de la fin de soirée bienheureuse et
qu’il n’avait pas besoin de se presser d’atteindre un bonheur capturé et en
lieu sûr, qui ne s’échapperait plus. Mais aussi c’était par force d’inertie ; il
avait dans l’âme le manque de souplesse que certains êtres ont dans le
corps, ceux-là qui au moment d’éviter un choc, d’éloigner une flamme de
leur habit, d’accomplir un mouvement urgent, prennent leur temps,
commencent par rester une seconde dans la situation où ils étaient
auparavant comme pour y trouver leur point d’appui, leur élan. Et sans
doute si le cocher l’avait interrompu en lui disant : « Cette dame est là », il
eut répondu : « Ah ! oui, c’est vrai, la course que je vous avais donnée,
tiens je n’aurais pas cru », et aurait continué à lui parler provision de bois
pour lui cacher l’émotion qu’il avait eue et se laisser à lui-même le temps
de rompre avec l’inquiétude et de se donner au bonheur.
Mais le cocher revint lui dire qu’il ne l’avait trouvée nulle part, et ajouta
son avis, en vieux serviteur :
— Je crois que Monsieur n’a plus qu’à rentrer.
Mais l’indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait
plus rien changer à la réponse qu’il apportait tomba, quand il le vit essayer
de le faire renoncer à son espoir et à sa recherche :
— Mais pas du tout, s’écria-t-il, il faut que nous trouvions cette dame ;
c’est de la plus haute importance. Elle serait extrêmement ennuyée, pour
une affaire, et froissée, si elle ne m’avait pas vu.
— Je ne vois pas comment cette dame pourrait être froissée, répondit
Rémi, puisque c’est elle qui est partie sans attendre Monsieur, qu’elle a dit
qu’elle allait chez Prévost et qu’elle n’y était pas.
D’ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des
boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares
erraient, à peine reconnaissables. Parfois l’ombre d’une femme qui
s’approchait de lui, lui murmurant un mot à l’oreille, lui demandant de la
ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs
comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût
cherché Eurydice.
De tous les modes de production de l’amour, de tous les agents de
Page 222
Copyright Arvensa Editionsdissémination du mal sacré, il est bien l’un des plus efficaces, ce grand
souffle d’agitation qui parfois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous
nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous
aimerons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût jusque-là plus ou même
autant que d’autres. Ce qu’il fallait, c’est que notre goût pour lui devînt
exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand — à ce moment où il nous
a fait défaut — à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait,
s’est brusquement substitué en nous un besoin anxieux qui a pour objet
cet être même, un besoin absurde que les lois de ce monde rendent
impossible à satisfaire et difficile à guérir — le besoin insensé et
douloureux de le posséder.
Swann se fit conduire dans les derniers restaurants ; c’est la seule
hypothèse du bonheur qu’il avait envisagée avec calme ; il ne cachait plus
maintenant son agitation, le prix qu’il attachait à cette rencontre et il
promit en cas de succès une récompense à son cocher, comme si, en lui
inspirant le désir de réussir qui viendrait s’ajouter à celui qu’il en avait
luimême, il pouvait faire qu’Odette, au cas où elle fût déjà rentrée se coucher,
se trouvât pourtant dans un restaurant du boulevard. Il poussa jusqu’à la
Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage,
venait de ressortir du Café Anglais, marchant à grands pas, l’air hagard,
pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens,
quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ;
elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost,
elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne
l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.
Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mouvement d’effroi.
Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu’il croyait possible de la
rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renoncer. Mais cette joie
que sa raison n’avait cessé d’estimer, pour ce soir, irréalisable, ne lui en
paraissait maintenant que plus réelle ; car, il n’y avait pas collaboré par la
prévision des vraisemblances, elle lui restait extérieure ; il n’avait pas
besoin de tirer de son esprit pour la lui fournir — c’est d’elle-même
qu’émanait, c’est elle-même qui projetait vers lui — cette vérité qui
rayonnait au point de dissiper comme un songe l’isolement qu’il avait
redouté, et sur laquelle il appuyait, il reposait, sans penser, sa rêverie
heureuse. Ainsi un voyageur arrivé par un beau temps au bord de la
Méditerranée, incertain de l’existence des pays qu’il vient de quitter, laisse
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Copyright Arvensa Editionséblouir sa vue, plutôt qu’il ne leur jette des regards, par les rayons qu’émet
vers lui l’azur lumineux et résistant des eaux.
Il monta avec elle dans la voiture qu’elle avait et dit à la sienne de
suivre.
Elle tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa
fanchon de dentelle, qu’elle avait dans les cheveux des fleurs de cette
même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygnes. Elle était
habillée sous sa mantille, d’un flot de velours noir qui, par un rattrapé
oblique, découvrait en un large triangle le bas d’une jupe de faille blanche
et laissait voir un empiècement, également de faille blanche, à l’ouverture
du corsage décolleté, où étaient enfoncées d’autres fleurs de catleyas. Elle
était à peine remise de la frayeur que Swann lui avait causée quand un
obstacle fit faire un écart au cheval. Ils furent vivement déplacés, elle avait
jeté un cri et restait toute palpitante, sans respiration.
— Ce n’est rien, lui dit-il, n’ayez pas peur.
Et il la tenait par l’épaule, l’appuyant contre lui pour la maintenir ; puis
il lui dit :
— Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne
pas vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je
remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le
choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu.
Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons
avec elle, dit en souriant :
— Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.
Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l’air d’avoir
été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même, commençant déjà à
croire qu’il l’avait été, s’écria :
— Oh ! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler,
vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien.
Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu... je pense que c’est
du pollen qui s’est répandu sur vous ; vous permettez que je l’essuie avec
ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal ? Je vous
chatouille peut-être un peu ? mais c’est que je ne voudrais pas toucher le
velours de la robe pour ne pas le friper. Mais, voyez-vous, il était vraiment
nécessaire de les fixer, ils seraient tombés ; et comme cela, en les
enfonçant un peu moi-même... Sérieusement, je ne vous suis pas
désagréable ? Et en les respirant pour voir s’ils n’ont vraiment pas d’odeur
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Copyright Arvensa Editionsnon plus ? Je n’en ai jamais senti, je peux ? dites la vérité ?
Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire « vous
êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ».
Il élevait son autre main le long de la joue d’Odette ; elle le regarda
fixement, de l’air languissant et grave qu’ont les femmes du maître
florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au
bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs,
semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou
comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans
les tableaux religieux. Et, en une attitude qui sans doute lui était
habituelle, qu’elle savait convenable à ces moments-là et qu’elle faisait
attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute
sa force pour retenir son visage, comme si une force invisible l’eût attiré
vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu’elle le laissât tomber, comme
malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre
ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d’accourir, de
reconnaître le rêve qu’elle avait si longtemps caressé et d’assister à sa
réalisation, comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part du
succès d’un enfant qu’elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann
attachait-il sur ce visage d’Odette non encore possédée, ni même encore
embrassée par lui, qu’il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel,
un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu’on va quitter pour
toujours.
Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là,
en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit
peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace
pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait
renouveler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la première fois), les jours
suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il
disait : « C’est malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être
arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; il me semble
pourtant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas
plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de
catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements. » De
sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait
suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de
lèvres sur la gorge d’Odette, et que ce fut par eux encore que
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Copyright Arvensa Editionscommençaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand
l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis
longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » devenue un
simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient
signifier l’acte de la possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède
rien — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage
oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne
signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. On a
beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus
différentes comme toujours la même et connue d’avance, elle devient au
contraire un plaisir nouveau s’il s’agit de femmes assez difficiles — ou crues
telles par nous — pour que nous soyons obligés de la faire naître de
quelque épisode imprévu de nos relations avec elles, comme avait été la
première fois pour Swann l’arrangement des catleyas. Il espérait en
tremblant, ce soir-là (mais Odette, se disait-il, si elle était dupe de sa ruse,
ne pouvait le deviner), que c’était la possession de cette femme qui allait
sortir d’entre leurs larges pétales mauves ; et le plaisir qu’il éprouvait déjà
et qu’Odette ne tolérait peut-être, pensait-il, que parce qu’elle ne l’avait
pas reconnu, lui semblait, à cause de cela — comme il put paraître au
premier homme qui le goûta parmi les fleurs du paradis terrestre — un
plaisir qui n’avait pas existé jusque-là, qu’il cherchait à créer, un plaisir —
ainsi que le nom spécial qu’il lui donna en garda la trace — entièrement
particulier et nouveau.
Maintenant, tous les soirs, quand il l’avait ramenée chez elle, il fallait
qu’il entrât et souvent elle ressortait en robe de chambre et le conduisait
jusqu’à sa voiture, l’embrassait aux yeux du cocher, disant : « Qu’est-ce que
cela peut me faire, que me font les autres ? » Les soirs où il n’allait pas
chez les Verdurin (ce qui arrivait parfois depuis qu’il pouvait la voir
autrement), les soirs de plus en plus rares où il allait dans le monde, elle
lui demandait de venir chez elle avant de rentrer, quelque heure qu’il fût.
C’était le printemps, un printemps pur et glacé. En sortant de soirée, il
montait dans sa victoria, étendait une couverture sur ses jambes,
répondait aux amis qui s’en allaient en même temps que lui et lui
demandaient de revenir avec eux qu’il ne pouvait pas, qu’il n’allait pas du
même côté, et le cocher partait au grand trot sachant où on allait. Eux
s’étonnaient, et de fait, Swann n’était plus le même. On ne recevait plus
jamais de lettre de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne faisait
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Copyright Arvensa Editionsplus attention à aucune, s’abstenait d’aller dans les endroits où on en
rencontre. Dans un restaurant, à la campagne, il avait l’attitude inverse de
celle à quoi, hier encore, on l’eût reconnu et qui avait semblé devoir
toujours être la sienne. Tant une passion est en nous comme un caractère
momentané et différent qui se substitue à l’autre et abolit les signes
jusque-là invariables par lesquels il s’exprimait ! En revanche ce qui était
invariable maintenant, c’était que où que Swann se trouvât, il ne manquât
pas d’aller rejoindre Odette. Le trajet qui le séparait d’elle était celui qu’il
parcourait inévitablement et comme la pente même, irrésistible et rapide,
de sa vie. À vrai dire, souvent resté tard dans le monde, il aurait mieux
aimé rentrer directement chez lui sans faire cette longue course et ne la
voir que le lendemain ; mais le fait même de se déranger à une heure
anormale pour aller chez elle, de deviner que les amis qui le quittaient se
disaient : « Il est très tenu, il y a certainement une femme qui le force à
aller chez elle à n’importe quelle heure », lui faisait sentir qu’il menait la
vie des hommes qui ont une affaire amoureuse dans leur existence, et en
qui le sacrifice qu’ils font de leur repos et de leurs intérêts à une rêverie
voluptueuse fait naître un charme intérieur. Puis sans qu’il s’en rendît
compte, cette certitude qu’elle l’attendait, qu’elle n’était pas ailleurs avec
d’autres, qu’il ne reviendrait pas sans l’avoir vue, neutralisait cette
angoisse oubliée, mais toujours prête à renaître, qu’il avait éprouvée le
soir où Odette n’était plus chez les Verdurin, et dont l’apaisement actuel
était si doux que cela pouvait s’appeler du bonheur. Peut-être était-ce à
cette angoisse qu’il était redevable de l’importance qu’Odette avait prise
pour lui. Les êtres nous sont d’habitude si indifférents, que quand nous
avons mis dans l’un d’eux de telles possibilités de souffrance et de joie,
pour nous il nous semble appartenir à un autre univers, il s’entoure de
poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus
ou moins rapproché de nous. Swann ne pouvait se demander sans trouble
ce qu’Odette deviendrait pour lui dans les années qui allaient venir.
Parfois, en voyant, de sa victoria, dans ces belles nuits froides, la lune
brillante qui répandait sa clarté entre ses yeux et les rues désertes, il
pensait à cette autre figure claire et légèrement rosée comme celle de la
lune, qui, un jour, avait surgi dans sa pensée et, depuis projetait sur le
monde la lumière mystérieuse dans laquelle il le voyait. S’il arrivait après
l’heure où Odette envoyait ses domestiques se coucher, avant de sonner à
la porte du petit jardin, il allait d’abord dans la rue, où donnait au
rez-dePage 227
Copyright Arvensa Editionschaussée, entre les fenêtres toutes pareilles, mais obscures, des hôtels
contigus, la fenêtre, seule éclairée, de sa chambre. Il frappait au carreau, et
elle, avertie, répondait et allait l’attendre de l’autre côté, à la porte
d’entrée. Il trouvait ouverts sur son piano quelques-uns des morceaux
qu’elle préférait : la Valse des Roses ou Pauvre fou de Tagliafico (qu’on
devait, selon sa volonté écrite, faire exécuter à son enterrement), il lui
demandait de jouer à la place la petite phrase de la sonate de Vinteuil,
bien qu’Odette jouât fort mal, mais la vision la plus belle qui nous reste
d’une œuvre est souvent celle qui s’éleva, au-dessus des sons faux tirés par
des doigts malhabiles, d’un piano désaccordé. La petite phrase continuait à
s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette. Il sentait bien que
cet amour, c’était quelque chose qui ne correspondait à rien d’extérieur,
de constatable par d’autres que lui ; il se rendait compte que les qualités
d’Odette ne justifiaient pas qu’il attachât tant de prix aux moments passés
auprès d’elle. Et souvent, quand c’était l’intelligence positive qui régnait
seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier tant d’intérêts intellectuels et
sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais la petite phrase, dès qu’il l’entendait,
savait rendre libre en lui l’espace qui pour elle était nécessaire, les
proportions de l’âme de Swann s’en trouvaient changées ; une marge y
était réservée à une jouissance qui elle non plus ne correspondait à aucun
objet extérieur et qui pourtant, au lieu d’être purement individuelle
comme celle de l’amour, s’imposait à Swann comme une réalité supérieure
aux choses concrètes. Cette soif d’un charme inconnu, la petite phrase
l’éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l’assouvir. De
sorte que ces parties de l’âme de Swann où la petite phrase avait effacé le
souci des intérêts matériels, les considérations humaines et valables pour
tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était libre d’y inscrire
le nom d’Odette. Puis à ce que l’affection d’Odette pouvait avoir d’un peu
court et décevant, la petite phrase venait ajouter, amalgamer son essence
mystérieuse. À voir le visage de Swann pendant qu’il écoutait la phrase, on
aurait dit qu’il était en train d’absorber un anesthésique qui donnait plus
d’amplitude à sa respiration. Et le plaisir que lui donnait la musique et qui
allait bientôt créer chez lui un véritable besoin, ressemblait en effet, à ces
moments-là, au plaisir qu’il aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer
en contact avec un monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous
semble sans forme parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans
signification parce qu’il échappe à notre intelligence, que nous
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Copyright Arvensa Editionsn’atteignons que par un seul sens. Grand repos, mystérieuse rénovation
pour Swann — pour lui dont les yeux, quoique délicats amateurs de
peinture, dont l’esprit, quoique fin observateur des mœurs portaient à
jamais la trace indélébile de la sécheresse de sa vie — de se sentir
transformé en une créature étrangère à l’humanité, aveugle, dépourvue de
facultés logiques, presque une fantastique licorne, une créature chimérique
ne percevant le monde que par l’ouïe. Et comme dans la petite phrase il
cherchait cependant un sens où son intelligence ne pouvait descendre,
quelle étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus intérieure de
tous les secours du raisonnement et à la faire passer seule dans le couloir,
dans le filtre obscur du son. Il commençait à se rendre compte de tout ce
qu’il y avait de douloureux, peut-être même de secrètement inapaisé au
fond de la douceur de cette phrase, mais il ne pouvait pas en souffrir.
Qu’importait qu’elle lui dît que l’amour est fragile, le sien était si fort ! Il
jouait avec la tristesse qu’elle répandait, il la sentait passer sur lui, mais
comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment
qu’il avait de son bonheur. Il la faisait rejouer dix fois, vingt fois à Odette,
exigeant qu’en même temps elle ne cessât pas de l’embrasser. Chaque
baiser appelle un autre baiser. Ah ! dans ces premiers temps où l’on aime,
les baisers naissent si naturellement ! Ils foisonnent si pressés les uns
contre les autres ; et l’on aurait autant de peine à compter les baisers
qu’on s’est donnés pendant une heure que les fleurs d’un champ au mois
de mai. Alors elle faisait mine de s’arrêter, disant : « Comment veux-tu que
je joue comme cela si tu me tiens ? je ne peux tout faire à la fois ; sache au
moins ce que tu veux ; est-ce que je dois jouer la phrase ou faire des
petites caresses ? » ; lui se fâchait et elle éclatait d’un rire qui se changeait
et retombait sur lui, en une pluie de baisers. Ou bien elle le regardait d’un
air maussade, il revoyait un visage digne de figurer dans la Vie de Moïse de
Botticelli, il l’y situait, il donnait au cou d’Odette l’inclinaison nécessaire ;
eet quand il l’avait bien peinte à la détrempe, au XV siècle, sur la muraille
de la Sixtine, l’idée qu’elle était cependant restée là, près du piano, dans le
moment actuel, prête à être embrassée et possédée, l’idée de sa
matérialité et de sa vie venait l’enivrer avec une telle force que, l’œil égaré,
les mâchoires tendues comme pour dévorer, il se précipitait sur cette
vierge de Botticelli et se mettait à lui pincer les joues. Puis, une fois qu’il
l’avait quittée, non sans être rentré pour l’embrasser encore parce qu’il
avait oublié d’emporter dans son souvenir quelque particularité de son
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Copyright Arvensa Editionsodeur ou de ses traits, il revenait dans sa victoria, bénissant Odette de lui
permettre ces visites quotidiennes, dont il sentait qu’elles ne devaient pas
lui causer à elle une bien grande joie, mais qui en le préservant de devenir
jaloux — en lui ôtant l’occasion de souffrir de nouveau du mal qui s’était
déclaré en lui le soir où il ne l’avait pas trouvée chez les Verdurin —
l’aideraient à arriver, sans avoir plus d’autres de ces crises dont la première
avait été si douloureuse et resterait la seule, au bout de ces heures
singulières de sa vie, heures presque enchantées, à la façon de celles où il
traversait Paris au clair de lune. Et, remarquant, pendant ce retour, que
l’astre était maintenant déplacé par rapport à lui, et presque au bout de
l’horizon, sentant que son amour obéissait, lui aussi, à des lois immuables
et naturelles, il se demandait si cette période où il était entré durerait
encore longtemps, si bientôt sa pensée ne verrait plus le cher visage
qu’occupant une position lointaine et diminuée, et près de cesser de
répandre du charme. Car Swann en trouvait aux choses, depuis qu’il était
amoureux, comme au temps où, adolescent, il se croyait artiste ; mais ce
n’était plus le même charme ; celui-ci, c’est Odette seule qui le leur
conférait. Il sentait renaître en lui les inspirations de sa jeunesse qu’une vie
frivole avait dissipées, mais elles portaient toutes le reflet, la marque d’un
être particulier ; et, dans les longues heures qu’il prenait maintenant un
plaisir délicat à passer chez lui, seul avec son âme en convalescence, il
redevenait peu à peu lui-même, mais à une autre.
Il n’allait chez elle que le soir, et il ne savait rien de l’emploi de son
temps pendant le jour, pas plus que de son passé, au point qu’il lui
manquait même ce petit renseignement initial qui, en nous permettant de
nous imaginer ce que nous ne savons pas, nous donne envie de le
connaître. Aussi ne se demandait-il pas ce qu’elle pouvait faire, ni quelle
avait été sa vie. Il souriait seulement quelquefois en pensant qu’il y a
quelques années, quand il ne la connaissait pas, on lui avait parlé d’une
femme qui, s’il se rappelait bien, devait certainement être elle, comme
d’une fille, d’une femme entretenue, une de ces femmes auxquelles il
attribuait encore, comme il avait peu vécu dans leur société, le caractère
entier, foncièrement pervers, dont les dota longtemps l’imagination de
certains romanciers. Il se disait qu’il n’y a souvent qu’à prendre le
contrepied des réputations que fait le monde pour juger exactement une
personne quand à un tel caractère il opposait celui d’Odette, bonne, naïve,
éprise d’idéal, presque si incapable de ne pas dire la vérité, que l’ayant un
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Copyright Arvensa Editionsjour priée, pour pouvoir dîner seul avec elle, d’écrire aux Verdurin qu’elle
meétait souffrante, le lendemain, il l’avait vue, devant M Verdurin qui lui
demandait si elle allait mieux, rougir, balbutier et refléter malgré elle, sur
son visage, le chagrin, le supplice que cela lui était de mentir, et, tandis
qu’elle multipliait dans sa réponse les détails inventés sur sa prétendue
indisposition de la veille, avoir l’air de faire demander pardon par ses
regards suppliants et sa voix désolée de la fausseté de ses paroles.
Certains jours pourtant, mais rares, elle venait chez lui dans
l’aprèsmidi, interrompre sa rêverie ou cette étude sur Ver Meer à laquelle il
mes’était remis dernièrement. On venait lui dire que M de Crécy était dans
son petit salon. Il allait l’y retrouver, et quand il ouvrait la porte, au visage
rosé d’Odette, dès qu’elle avait aperçu Swann, venait — changeant la
forme de sa bouche, le regard de ses yeux, le modelé de ses joues — se
mélanger un sourire. Une fois seul, il revoyait ce sourire, celui qu’elle avait
eu la veille, un autre dont elle l’avait accueilli telle ou telle fois, celui qui
avait été sa réponse, en voiture, quand il lui avait demandé s’il lui était
désagréable en redressant les catleyas ; et la vie d’Odette pendant le reste
du temps, comme il n’en connaissait rien, lui apparaissait avec son fond
neutre et sans couleur, semblable à ces feuilles d’études de Watteau, où
on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens, dessinés aux trois
crayons sur le papier chamois, d’innombrables sourires. Mais, parfois, dans
un coin de cette vie que Swann voyait toute vide, si même son esprit lui
disait qu’elle ne l’était pas, parce qu’il ne pouvait pas l’imaginer, quelque
ami, qui, se doutant qu’ils s’aimaient, ne se fût pas risqué à lui rien dire
d’elle que d’insignifiant, lui décrivait la silhouette d’Odette, qu’il avait
aperçue, le matin même, montant à pied la rue Abbatucci dans une
« visite » garnie de skunks, sous un chapeau « à la Rembrandt » et un
bouquet de violettes à son corsage. Ce simple croquis bouleversait Swann
parce qu’il lui faisait tout d’un coup apercevoir qu’Odette avait une vie qui
n’était pas tout entière à lui ; il voulait savoir à qui elle avait cherché à
plaire par cette toilette qu’il ne lui connaissait pas ; il se promettait de lui
demander où elle allait, à ce moment-là, comme si dans toute la vie
incolore — presque inexistante, parce qu’elle lui était invisible — de sa
maîtresse, il n’y avait qu’une seule chose en dehors de tous ces sourires
adressés à lui : sa démarche sous un chapeau à la Rembrandt, avec un
bouquet de violettes au corsage.
Sauf en lui demandant la petite phrase de Vinteuil au lieu de la Valse
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Copyright Arvensa Editionsdes Roses, Swann ne cherchait pas à lui faire jouer plutôt des choses qu’il
aimât, et pas plus en musique qu’en littérature, à corriger son mauvais
goût. Il se rendait bien compte qu’elle n’était pas intelligente. En lui disant
qu’elle aimerait tant qu’il lui parlât des grands poètes, elle s’était imaginé
qu’elle allait connaître tout de suite des couplets héroïques et
romanesques dans le genre de ceux du vicomte de Borelli, en plus
émouvant encore. Pour Ver Meer de Delft, elle lui demanda s’il avait
souffert par une femme, si c’était une femme qui l’avait inspiré, et Swann
lui ayant avoué qu’on n’en savait rien, elle s’était désintéressée de ce
peintre. Elle disait souvent : « Je crois bien, la poésie, naturellement, il n’y
aurait rien de plus beau si c’était vrai, si les poètes pensaient tout ce qu’ils
disent. Mais bien souvent, il n’y a pas plus intéressé que ces gens-là. J’en
sais quelque chose, j’avais une amie qui a aimé une espèce de poète. Dans
ses vers il ne parlait que de l’amour, du ciel, des étoiles. Ah ! ce qu’elle a
été refaite ! Il lui a croqué plus de trois cent mille francs. » Si alors Swann
cherchait à lui apprendre en quoi consistait la beauté artistique, comment
il fallait admirer les vers ou les tableaux, au bout d’un instant elle cessait
d’écouter, disant : « Oui... je ne me figurais pas que c’était comme cela. » Et
il sentait qu’elle éprouvait une telle déception qu’il préférait mentir en lui
disant que tout cela n’était rien, que ce n’était encore que des bagatelles,
qu’il n’avait pas le temps d’aborder le fond, qu’il y avait autre chose. Mais
elle lui disait vivement : « Autre chose ? quoi ?... Dis-le alors », mais il ne le
disait pas, sachant combien cela lui paraîtrait mince et différent de ce
qu’elle espérait, moins sensationnel et moins touchant, et craignant que,
désillusionnée de l’art, elle ne le fût en même temps de l’amour.
Et en effet, elle trouvait Swann, intellectuellement, inférieur à ce qu’elle
aurait cru. « Tu gardes toujours ton sang-froid, je ne peux te définir. » Elle
s’émerveillait davantage de son indifférence à l’argent, de sa gentillesse
pour chacun, de sa délicatesse. Et il arrive en effet souvent pour de plus
grands que n’était Swann, pour un savant, pour un artiste, quand il n’est
pas méconnu par ceux qui l’entourent, que celui de leurs sentiments qui
prouve que la supériorité de son intelligence s’est imposée à eux, ce n’est
pas leur admiration pour ses idées, car elles leur échappent, mais leur
respect pour sa bonté. C’est aussi du respect qu’inspirait à Odette la
situation qu’avait Swann dans le monde, mais elle ne désirait pas qu’il
cherchât à l’y faire recevoir. Peut-être sentait-elle qu’il ne pourrait pas y
réussir, et même craignait-elle que rien qu’en parlant d’elle il ne provoquât
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Copyright Arvensa Editionsdes révélations qu’elle redoutait. Toujours est-il qu’elle lui avait fait
promettre de ne jamais prononcer son nom. La raison pour laquelle elle ne
voulait pas aller dans le monde, lui avait-elle dit, était une brouille qu’elle
avait eue autrefois avec une amie qui, pour se venger, avait ensuite dit du
mal d’elle. Swann objectait : « Mais tout le monde n’a pas connu ton
amie. » — « Mais si, ça fait la tache d’huile, le monde est si méchant. »
D’une part Swann ne comprit pas cette histoire, mais d’autre part il savait
que ces propositions : « Le monde est si méchant » et « un propos
calomnieux fait la tache d’huile », sont généralement tenues pour vraies ; il
devait y avoir des cas auxquels elles s’appliquaient. Celui d’Odette était-il
l’un de ceux-là ? Il se le demandait, mais pas longtemps, car il était sujet,
lui aussi, à cette lourdeur d’esprit qui s’appesantissait sur son père, quand
il se posait un problème difficile. D’ailleurs, ce monde qui faisait si peur à
Odette ne lui inspirait peut-être pas de grands désirs, car pour qu’elle se le
représentât bien nettement, il était trop éloigné de celui qu’elle
connaissait. Pourtant, tout en étant restée à certains égards vraiment
simple (elle avait par exemple gardé pour amie une petite couturière
retirée dont elle grimpait presque chaque jour l’escalier raide, obscur et
fétide), elle avait soif de chic, mais ne s’en faisait pas la même idée que les
gens du monde. Pour eux, le chic est une émanation de quelques
personnes peu nombreuses qui le projettent jusqu’à un degré assez
éloigné — et plus ou moins affaibli dans la mesure où l’on est distant du
centre de leur intimité — dans le cercle de leurs amis ou des amis de leurs
amis dont les noms forment une sorte de répertoire. Les gens du monde le
possèdent dans leur mémoire, ils ont sur ces matières une érudition d’où
ils ont extrait une sorte de goût, de tact, si bien que Swann par exemple,
sans avoir besoin de faire appel à son savoir mondain, s’il lisait dans un
journal les noms des personnes qui se trouvaient à un dîner pouvait dire
immédiatement la nuance du chic de ce dîner, comme un lettré, à la simple
lecture d’une phrase, apprécie exactement la qualité littéraire de son
auteur. Mais Odette faisait partie des personnes (extrêmement
nombreuses quoi qu’en pensent les gens du monde, et comme il y en a
dans toutes les classes de la société) qui ne possèdent pas ces notions,
imaginent un chic tout autre, qui revêt divers aspects selon le milieu
auquel elles appartiennent, mais a pour caractère particulier — que ce soit
mecelui dont rêvait Odette, ou celui devant lequel s’inclinait M Cottard —
d’être directement accessible à tous. L’autre, celui des gens du monde, l’est
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Copyright Arvensa Editionsà vrai dire aussi, mais il y faut quelque délai. Odette disait de quelqu’un :
— Il ne va jamais que dans les endroits chics.
Et si Swann lui demandait ce qu’elle entendait par là, elle lui répondait
avec un peu de mépris :
— Mais les endroits chics, parbleu ! Si, à ton âge, il faut t’apprendre ce
que c’est que les endroits chics, que veux-tu que je te dise, moi ? par
exemple, le dimanche matin, l’avenue de l’Impératrice, à cinq heures le
tour du Lac, le jeudi l’Éden Théâtre, le vendredi l’Hippodrome, les bals...
— Mais quels bals ?
— Mais les bals qu’on donne à Paris, les bals chics, je veux dire. Tiens,
Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier ? mais si, tu dois savoir,
c’est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand jeune homme blond
qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la boutonnière, une raie
dans le dos, des paletots clairs ; il est avec ce vieux tableau qu’il promène à
toutes les premières. Eh bien ! il a donné un bal, l’autre soir, il y avait tout
ce qu’il y a de chic à Paris. Ce que j’aurais aimé y aller ! mais il fallait
présenter sa carte d’invitation à la porte et je n’avais pas pu en avoir. Au
fond j’aime autant ne pas y être allée, c’était une tuerie, je n’aurais rien vu.
C’est plutôt pour pouvoir dire qu’on était chez Herbinger. Et tu sais, moi, la
gloriole ! Du reste, tu peux bien te dire que sur cent qui racontent qu’elles
y étaient, il y a bien la moitié dont ça n’est pas vrai... Mais ça m’étonne que
toi, un homme si « pschutt », tu n’y étais pas.
Mais Swann ne cherchait nullement à lui faire modifier cette conception
du chic ; pensant que la sienne n’était pas plus vraie, était aussi sotte,
dénuée d’importance, il ne trouvait aucun intérêt à en instruire sa
maîtresse, si bien qu’après des mois elle ne s’intéressait aux personnes
chez qui il allait que pour les cartes de pesage, de concours hippique, les
billets de première qu’il pouvait avoir par elles. Elle souhaitait qu’il cultivât
des relations si utiles mais elle était par ailleurs, portée à les croire peu
chic, depuis qu’elle avait vu passer dans la rue la marquise de Villeparisis
en robe de laine noire, avec un bonnet à brides.
— Mais elle a l’air d’une ouvreuse, d’une vieille concierge, darling ! Ça,
une marquise ! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer bien cher
pour me faire sortir nippée comme ça !
Elle ne comprenait pas que Swann habitât l’hôtel du quai d’Orléans
que, sans oser le lui avouer, elle trouvait indigne de lui.
Certes, elle avait la prétention d’aimer les « antiquités » et prenait un
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Copyright Arvensa Editionsair ravi et fin pour dire qu’elle adorait passer toute une journée à
« bibeloter », à chercher « du bric-à-brac », des choses « du temps ». Bien
qu’elle s’entêtât dans une sorte de point d’honneur (et semblât pratiquer
quelque précepte familial) en ne répondant jamais aux questions et en ne
« rendant pas de comptes » sur l’emploi de ses journées, elle parla une fois
à Swann d’une amie qui l’avait invitée et chez qui tout était « de
l’époque ». Mais Swann ne put arriver à lui faire dire quelle était cette
époque. Pourtant, après avoir réfléchi, elle répondit que c’était
« moyenâgeux ». Elle entendait par là qu’il y avait des boiseries. Quelque
temps après elle lui reparla de son amie et ajouta, sur le ton hésitant et de
l’air entendu dont on cite quelqu’un avec qui on a dîné la veille et dont on
n’avait jamais entendu le nom, mais que vos amphitryons avaient l’air de
considérer comme quelqu’un de si célèbre qu’on espère que l’interlocuteur
saura bien de qui vous voulez parler : « Elle a une salle à manger... du...
dix-huitième ! » Elle trouvait du reste cela affreux, nu, comme si la maison
n’était pas finie, les femmes y paraissaient affreuses et la mode n’en
prendrait jamais. Enfin, une troisième fois, elle en reparla et montra à
Swann l’adresse de l’homme qui avait fait cette salle à manger et qu’elle
avait envie de faire venir, quand elle aurait de l’argent, pour voir s’il ne
pourrait pas lui en faire, non pas certes une pareille, mais celle qu’elle
rêvait et que, malheureusement, les dimensions de son petit hôtel ne
comportaient pas, avec de hauts dressoirs, des meubles Renaissance et des
cheminées comme au château de Blois. Ce jour-là, elle laissa échapper
devant Swann ce qu’elle pensait de son habitation du quai d’Orléans ;
comme il avait critiqué que l’amie d’Odette donnât non pas dans le Louis
XVI, car, disait-il, bien que cela ne se fasse pas, cela peut être charmant,
mais dans le faux ancien : « Tu ne voudrais pas qu’elle vécût comme toi au
milieu de meubles cassés et de tapis usés », lui dit-elle, le respect humain
de la bourgeoise l’emportant encore chez elle sur le dilettantisme de la
cocotte.
De ceux qui aimaient à bibeloter, qui aimaient les vers, méprisaient les
bas calculs, rêvaient d’honneur et d’amour, elle faisait une élite supérieure
au reste de l’humanité. Il n’y avait pas besoin qu’on eût réellement ces
goûts pourvu qu’on les proclamât ; d’un homme qui lui avait avoué à dîner
qu’il aimait à flâner, à se salir les doigts dans les vieilles boutiques, qu’il ne
serait jamais apprécié par ce siècle commercial, car il ne se souciait pas de
ses intérêts et qu’il était pour cela d’un autre temps, elle revenait en
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Copyright Arvensa Editionsdisant : « Mais c’est une âme adorable, un sensible, je ne m’en étais jamais
doutée ! » et elle se sentait pour lui une immense et soudaine amitié.
Mais, en revanche ceux, qui comme Swann, avaient ces goûts, mais n’en
parlaient pas, la laissaient froide. Sans doute elle était obligée d’avouer
que Swann ne tenait pas à l’argent, mais elle ajoutait d’un air boudeur :
« Mais lui, ça n’est pas la même chose » ; et en effet, ce qui parlait à son
imagination, ce n’était pas la pratique du désintéressement, c’en était le
vocabulaire.
Sentant que souvent il ne pouvait pas réaliser ce qu’elle rêvait, il
cherchait du moins à ce qu’elle se plût avec lui, à ne pas contrecarrer ces
idées vulgaires, ce mauvais goût qu’elle avait en toutes choses, et qu’il
aimait d’ailleurs comme tout ce qui venait d’elle, qui l’enchantaient même,
car c’était autant de traits particuliers grâce auxquels l’essence de cette
femme lui apparaissait, devenait visible. Aussi, quand elle avait l’air
heureux parce qu’elle devait aller à la Reine Topaze, ou que son regard
devenait sérieux, inquiet et volontaire, si elle avait peur de manquer la fête
des fleurs ou simplement l’heure du thé, avec muffins et toasts, au « Thé
de la Rue Royale » où elle croyait que l’assiduité était indispensable pour
consacrer la réputation d’élégance d’une femme, Swann, transporté
comme nous le sommes par le naturel d’un enfant ou par la vérité d’un
portrait qui semble sur le point de parler, sentait si bien l’âme de sa
maîtresse affleurer à son visage qu’il ne pouvait résister à venir l’y toucher
avec ses lèvres. « Ah ! elle veut qu’on la mène à la fête des fleurs, la petite
Odette, elle veut se faire admirer, eh bien, on l’y mènera, nous n’avons
qu’à nous incliner. » Comme la vue de Swann était un peu basse, il dut se
résigner à se servir de lunettes pour travailler chez lui, et à adopter, pour
aller dans le monde, le monocle qui le défigurait moins. La première fois
qu’elle lui en vit un dans l’œil, elle ne put contenir sa joie : « Je trouve que
pour un homme, il n’y a pas à dire, ça a beaucoup de chic ! Comme tu es
bien ainsi ! tu as l’air d’un vrai gentleman. Il ne te manque qu’un titre ! »
ajouta-t-elle, avec une nuance de regret. Il aimait qu’Odette fût ainsi, de
même que s’il avait été épris d’une Bretonne, il aurait été heureux de la
voir en coiffe et de lui entendre dire qu’elle croyait aux revenants.
Jusquelà, comme beaucoup d’hommes chez qui leur goût pour les arts se
développe indépendamment de la sensualité, une disparate bizarre avait
existé entre les satisfactions qu’il accordait à l’un et à l’autre, jouissant,
dans la compagnie de femmes de plus en plus grossières, des séductions
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Copyright Arvensa Editionsd’œuvres de plus en plus raffinées, emmenant une petite bonne dans une
baignoire grillée à la représentation d’une pièce décadente qu’il avait envie
d’entendre ou à une exposition de peinture impressionniste, et persuadé
d’ailleurs qu’une femme du monde cultivée n’y eût pas compris davantage,
mais n’aurait pas su se taire aussi gentiment. Mais, au contraire, depuis
qu’il aimait Odette, sympathiser avec elle, tâcher de n’avoir qu’une âme à
eux deux lui était si doux, qu’il cherchait à se plaire aux choses qu’elle
aimait, et il trouvait un plaisir d’autant plus profond non seulement à
imiter ses habitudes, mais à adopter ses opinions, que, comme elles
n’avaient aucune racine dans sa propre intelligence, elles lui rappelaient
seulement son amour, à cause duquel il les avait préférées. S’il retournait à
Serge Panine, s’il recherchait les occasions d’aller voir conduire Olivier
Métra, c’était pour la douceur d’être initié dans toutes les conceptions
d’Odette, de se sentir de moitié dans tous ses goûts. Ce charme de le
rapprocher d’elle, qu’avaient les ouvrages ou les lieux qu’elle aimait, lui
semblait plus mystérieux que celui qui est intrinsèque à de plus beaux,
mais qui ne la lui rappelaient pas. D’ailleurs, ayant laissé s’affaiblir les
croyances intellectuelles de sa jeunesse, et son scepticisme d’homme du
monde ayant à son insu pénétré jusqu’à elles, il pensait (ou du moins il
avait si longtemps pensé cela qu’il le disait encore) que les objets de nos
goûts n’ont pas en eux une valeur absolue, mais que tout est affaire
d’époque, de classe, consiste en modes, dont les plus vulgaires valent
celles qui passent pour les plus distinguées. Et comme il jugeait que
l’importance attachée par Odette à avoir des cartes pour le vernissage
n’était pas en soi quelque chose de plus ridicule que le plaisir qu’il avait
autrefois à déjeuner chez le prince de Galles, de même, il ne pensait pas
que l’admiration qu’elle professait pour Monte-Carlo ou pour le Righi fût
plus déraisonnable que le goût qu’il avait, lui, pour la Hollande qu’elle se
figurait laide et pour Versailles qu’elle trouvait triste. Aussi, se privait-il d’y
aller, ayant plaisir à se dire que c’était pour elle, qu’il voulait ne sentir,
n’aimer qu’avec elle.
Comme tout ce qui environnait Odette et n’était en quelque sorte que
le mode selon lequel il pouvait la voir, causer avec elle, il aimait la société
des Verdurin. Là, comme au fond de tous les divertissements, repas,
musique, jeux, soupers costumés, parties de campagne, parties de théâtre,
même les rares « grandes soirées » données pour les « ennuyeux », il y
avait la présence d’Odette, la vue d’Odette, la conversation avec Odette,
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Copyright Arvensa Editionsdont les Verdurin faisaient à Swann, en l’invitant, le don inestimable ; il se
plaisait mieux que partout ailleurs dans le « petit noyau », et cherchait à
lui attribuer des mérites réels, car il s’imaginait ainsi que par goût il le
fréquenterait toute sa vie. Or, n’osant pas se dire, par peur de ne pas le
croire, qu’il aimerait toujours Odette, du moins en cherchant á supposer
qu’il fréquenterait toujours les Verdurin (proposition qui, a priori, soulevait
moins d’objections de principe de la part de son intelligence), il se voyait
dans l’avenir continuant à rencontrer chaque soir Odette ; cela ne revenait
peut-être pas tout à fait au même que l’aimer toujours, mais, pour le
moment, pendant qu’il l’aimait, croire qu’il ne cesserait pas un jour de la
voir, c’est tout ce qu’il demandait. « Quel charmant milieu, se disait-il.
Comme c’est au fond la vraie vie qu’on mène là ! Comme on y est plus
meintelligent, plus artiste que dans le monde ! Comme M Verdurin, malgré
de petites exagérations un peu risibles, a un amour sincère de la peinture,
de la musique ! Quelle passion pour les œuvres, quel désir de faire plaisir
aux artistes ! Elle se fait une idée inexacte des gens du monde ; mais avec
cela que le monde n’en a pas une plus fausse encore, des milieux artistes !
Peut-être n’ai-je pas de grands besoins intellectuels à assouvir dans la
conversation, mais je me plais parfaitement bien avec Cottard, quoiqu’il
fasse des calembours ineptes. Et quant au peintre, si sa prétention est
déplaisante quand il cherche à étonner, en revanche c’est une des plus
belles intelligences que j’aie connues. Et puis surtout, là, on se sent libre,
on fait ce qu’on veut sans contrainte, sans cérémonie. Quelle dépense de
bonne humeur il se fait par jour dans ce salon-là ! Décidément, sauf
quelques rares exceptions, je n’irai plus jamais que dans ce milieu. C’est là
que j’aurai de plus en plus mes habitudes et ma vie. »
Et comme les qualités qu’il croyait intrinsèques aux Verdurin n’étaient
que le reflet sur eux de plaisirs qu’avait goûtés chez eux son amour pour
Odette, ces qualités devenaient plus sérieuses, plus profondes, plus vitales,
mequand ces plaisirs l’étaient aussi. Comme M Verdurin donnait parfois à
Swann ce qui seul pouvait constituer pour lui le bonheur ; comme, tel soir
où il se sentait anxieux parce qu’Odette avait causé avec un invité plus
qu’avec un autre, et où, irrité contre elle, il ne voulait pas prendre
mel’initiative de lui demander si elle reviendrait avec lui, M Verdurin lui
apportait la paix et la joie en disant spontanément : « Odette, vous allez
ramener M. Swann, n’est-ce pas » ? comme cet été qui venait et où il s’était
d’abord demandé avec inquiétude si Odette ne s’absenterait pas sans lui,
Page 238
Copyright Arvensa Editionsmes’il pourrait continuer à la voir tous les jours, M Verdurin allait les inviter
à le passer tous deux chez elle à la campagne — Swann laissant à son insu
la reconnaissance et l’intérêt s’infiltrer dans son intelligence et influer sur
meses idées, allait jusqu’à proclamer que M Verdurin était une grande âme.
De quelques gens exquis ou éminents que tel de ses anciens camarades de
l’école du Louvre lui parlât : « Je préfère cent fois les Verdurin », lui
répondait-il. Et, avec une solennité qui était nouvelle chez lui : « Ce sont
des êtres magnanimes, et la magnanimité est, au fond, la seule chose qui
importe et qui distingue ici-bas. Vois-tu, il n’y a que deux classes d’êtres :
les magnanimes et les autres ; et je suis arrivé à un âge où il faut prendre
parti, décider une fois pour toutes qui on veut aimer et qui on veut
dédaigner, se tenir à ceux qu’on aime et, pour réparer le temps qu’on a
gâché avec les autres, ne plus les quitter jusqu’à sa mort. Eh bien !
ajoutait-il avec cette légère émotion qu’on éprouve quand, même sans
bien s’en rendre compte, on dit une chose non parce qu’elle est vraie, mais
parce qu’on a plaisir à la dire et qu’on l’écoute dans sa propre voix comme
si elle venait d’ailleurs que de nous-mêmes, le sort en est jeté, j’ai choisi
d’aimer les seuls cœurs magnanimes et de ne plus vivre que dans la
memagnanimité. Tu me demandes si M Verdurin est véritablement
intelligente. Je t’assure qu’elle m’a donné les preuves d’une noblesse de
cœur, d’une hauteur d’âme où, que veux-tu, on n’atteint pas sans une
hauteur égale de pensée. Certes elle a la profonde intelligence des arts.
Mais ce n’est peut-être pas là qu’elle est le plus admirable ; et telle petite
action ingénieusement, exquisement bonne, qu’elle a accomplie pour moi,
telle géniale attention, tel geste familièrement sublime, révèlent une
compréhension plus profonde de l’existence que tous les traités de
philosophie. »
Il aurait pourtant pu se dire qu’il y avait des anciens amis de ses parents
aussi simples que les Verdurin, des camarades de sa jeunesse aussi épris
d’art, qu’il connaissait d’autres êtres d’un grand cœur, et que, pourtant,
depuis qu’il avait opté pour la simplicité, les arts et la magnanimité, il ne
les voyait plus jamais. Mais ceux-là ne connaissaient pas Odette, et, s’ils
l’avaient connue, ne se seraient pas souciés de la rapprocher de lui.
Ainsi il n’y avait sans doute pas, dans tout le milieu Verdurin, un seul
fidèle qui les aimât ou crût les aimer autant que Swann. Et pourtant,
quand M. Verdurin avait dit que Swann ne lui revenait pas, non seulement
il avait exprimé sa propre pensée, mais il avait deviné celle de sa femme.
Page 239
Copyright Arvensa EditionsSans doute Swann avait pour Odette une affection trop particulière et dont
meil avait négligé de faire de M Verdurin la confidente quotidienne ; sans
doute la discrétion même avec laquelle il usait de l’hospitalité des
Verdurin, s’abstenant souvent de venir dîner pour une raison qu’ils ne
soupçonnaient pas et à la place de laquelle ils voyaient le désir de ne pas
manquer une invitation chez des « ennuyeux », sans doute aussi, et malgré
toutes les précautions qu’il avait prises pour la leur cacher, la découverte
progressive qu’ils faisaient de sa brillante situation mondaine, tout cela
contribuait à leur irritation contre lui. Mais la raison profonde en était
autre. C’est qu’ils avaient très vite senti en lui un espace réservé,
impénétrable, où il continuait à professer silencieusement pour lui-même
que la princesse de Sagan n’était pas grotesque et que les plaisanteries de
Cottard n’étaient pas drôles, enfin et bien que jamais il ne se départît de
son amabilité et ne se révoltât contre leurs dogmes, une impossibilité de
les lui imposer, de l’y convertir entièrement, comme ils n’en avaient jamais
rencontré une pareille chez personne. Ils lui auraient pardonné de
fréquenter des ennuyeux (auxquels d’ailleurs, dans le fond de son cœur, il
préférait mille fois les Verdurin et tout le petit noyau) s’il avait consenti,
pour le bon exemple, à les renier en présence des fidèles. Mais c’est une
abjuration qu’ils comprirent qu’on ne pourrait pas lui arracher.
Quelle différence avec un « nouveau » qu’Odette leur avait demandé
d’inviter, quoiqu’elle ne l’eût rencontré que peu de fois, et sur lequel ils
fondaient beaucoup d’espoir, le comte de Forcheville ! (Il se trouva qu’il
était justement le beau-frère de Saniette, ce qui remplit d’étonnement les
fidèles : le vieil archiviste avait des manières si humbles qu’ils l’avaient
toujours cru d’un rang social inférieur au leur et ne s’attendaient pas à
apprendre qu’il appartenait à un monde riche et relativement
aristocratique.) Sans doute Forcheville était grossièrement snob, alors que
Swann ne l’était pas ; sans doute il était bien loin de placer, comme lui, le
milieu des Verdurin au-dessus de tous les autres. Mais il n’avait pas cette
délicatesse de nature qui empêchait Swann de s’associer aux critiques trop
memanifestement fausses que dirigeait M Verdurin contre des gens qu’il
connaissait. Quant aux tirades prétentieuses et vulgaires que le peintre
lançait à certains jours, aux plaisanteries de commis voyageur que risquait
Cottard et auxquelles Swann, qui les aimait l’un et l’autre, trouvait
facilement des excuses mais n’avait pas le courage et l’hypocrisie
d’applaudir, Forcheville était au contraire d’un niveau intellectuel qui lui
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Copyright Arvensa Editionspermettait d’être abasourdi, émerveillé par les unes, sans d’ailleurs les
comprendre, et de se délecter aux autres. Et justement le premier dîner
chez les Verdurin auquel assista Forcheville mit en lumière toutes ces
différences, fit ressortir ses qualités et précipita la disgrâce de Swann.
Il y avait, à ce dîner, en dehors des habitués, un professeur de la
meSorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et M Verdurin aux eaux et, si
ses fonctions universitaires et ses travaux d’érudition n’avaient pas rendu
très rares ses moments de liberté, serait volontiers venu souvent chez eux.
Car il avait cette curiosité, cette superstition de la vie, qui unie à un certain
scepticisme relatif à l’objet de leurs études, donne dans n’importe quelle
profession, à certains hommes intelligents, médecins qui ne croient pas à la
médecine, professeurs de lycée qui ne croient pas au thème latin, la
réputation d’esprits larges, brillants, et même supérieurs. Il affectait, chez
meM Verdurin, de chercher ses comparaisons dans ce qu’il y avait de plus
actuel quand il parlait de philosophie et d’histoire, d’abord parce qu’il
croyait qu’elles ne sont qu’une préparation à la vie et qu’il s’imaginait
trouver en action dans le petit clan ce qu’il n’avait connu jusqu’ici que dans
les livres, puis peut-être aussi parce que, s’étant vu inculquer autrefois, et
ayant gardé à son insu, le respect de certains sujets, il croyait dépouiller
l’universitaire en prenant avec eux des hardiesses qui, au contraire, ne lui
paraissaient telles, que parce qu’il l’était resté.
Dès le commencement du repas, comme M. de Forcheville, placé à la
medroite de M Verdurin qui avait fait pour le « nouveau » de grands frais
de toilette, lui disait : « C’est original, cette robe blanche », le docteur qui
n’avait cessé de l’observer tant il était curieux de savoir comment était fait
ce qu’il appelait un « de », et qui cherchait une occasion d’attirer son
attention et d’entrer plus en contact avec lui, saisit au vol le mot
« blanche », et sans lever le nez de son assiette, dit : « blanche ? Blanche
de Castille ? », puis sans bouger la tête lança furtivement de droite et de
gauche des regards incertains et souriants. Tandis que Swann, par l’effort
douloureux et vain qu’il fit pour sourire, témoigna qu’il jugeait ce
calembour stupide, Forcheville avait montré à la fois qu’il en goûtait la
finesse et qu’il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaieté
medont la franchise avait charmé M Verdurin.
— Qu’est-ce que vous dites d’un savant comme cela ? avait-elle
demandé à Forcheville. Il n’y a pas moyen de causer sérieusement deux
minutes avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela, à votre
Page 241
Copyright Arvensa Editionshôpital ? avait-elle ajouté en se tournant vers le docteur, ça ne doit pas
être ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu’il va falloir que je demande à
m’y faire admettre.
— Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie de
Blanche de Castille, si j’ose m’exprimer ainsi. N’est-il pas vrai, madame ?
medemanda Brichot à M Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés, précipita sa
figure dans ses mains d’où s’échappèrent des cris étouffés.
— Mon Dieu, madame, je ne voudrais pas alarmer les âmes
respectueuses s’il y en a autour de cette table, sub rosa... Je reconnais
d’ailleurs que notre ineffable république athénienne — ô combien ! —
pourrait honorer en cette capétienne obscurantiste le premier des préfets
de police à poigne. Si fait, mon cher hôte, si fait, reprit-il de sa voix bien
timbrée qui détachait chaque syllabe, en réponse à une objection de M.
Verdurin. La Chronique de Saint-Denis dont nous ne pouvons contester la
sûreté d’information ne laisse aucun doute à cet égard. Nulle ne pourrait
être mieux choisie comme patronne par un prolétariat laïcisateur que cette
mère d’un saint à qui elle en fit d’ailleurs voir de saumâtres, comme dit
Suger et autres saint Bernard ; car avec elle chacun en prenait pour son
grade.
me— Quel est ce monsieur ? demanda Forcheville à M Verdurin, il a l’air
d’être de première force.
— Comment, vous ne connaissez pas le fameux Brichot ? il est célèbre
dans toute l’Europe.
— Ah ! c’est Bréchot, s’écria Forcheville qui n’avait pas bien entendu,
vous m’en direz tant, ajouta-t-il tout en attachant sur l’homme célèbre des
yeux écarquillés. C’est toujours intéressant de dîner avec un homme en
vue. Mais, dites-moi, vous nous invitez-là avec des convives de choix. On ne
s’ennuie pas chez vous.
me— Oh ! vous savez ce qu’il y a surtout, dit modestement M Verdurin,
c’est qu’ils se sentent en confiance. Ils parlent de ce qu’ils veulent, et la
conversation rejaillit en fusées. Ainsi Brichot, ce soir, ce n’est rien : je l’ai
vu, vous savez, chez moi, éblouissant, à se mettre à genoux devant ; eh
bien ! chez les autres, ce n’est plus le même homme, il n’a plus d’esprit, il
faut lui arracher les mots, il est même ennuyeux.
— C’est curieux ! dit Forcheville étonné.
Un genre d’esprit comme celui de Brichot aurait été tenu pour stupidité
pure dans la coterie où Swann avait passé sa jeunesse, bien qu’il soit
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Copyright Arvensa Editionscompatible avec une intelligence réelle. Et celle du professeur, vigoureuse
et bien nourrie, aurait probablement pu être enviée par bien des gens du
monde que Swann trouvait spirituels. Mais ceux-ci avaient fini par lui
inculquer si bien leurs goûts et leurs répugnances, au moins en tout ce qui
touche à la vie mondaine et même en celle de ses parties annexes qui
devrait plutôt relever du domaine de l’intelligence : la conversation, que
Swann ne put trouver les plaisanteries de Brichot que pédantesques,
vulgaires et grasses à écœurer. Puis il était choqué dans l’habitude qu’il
avait des bonnes manières, par le ton rude et militaire qu’affectait, en
s’adressant à chacun, l’universitaire cocardier. Enfin, peut-être avait-il
mesurtout perdu, ce soir-là, de son indulgence en voyant l’amabilité que M
Verdurin déployait pour ce Forcheville qu’Odette avait eu la singulière idée
d’amener. Un peu gênée vis-à-vis de Swann, elle lui avait demandé en
arrivant :
— Comment trouvez-vous mon invité ?
Et lui, s’apercevant pour la première fois que Forcheville qu’il
connaissait depuis longtemps pouvait plaire à une femme et était assez bel
homme, avait répondu : « Immonde ! » Certes, il n’avait pas l’idée d’être
jaloux d’Odette, mais il ne se sentait pas aussi heureux que d’habitude et
quand Brichot, ayant commencé à raconter l’histoire de la mère de Blanche
de Castille qui « avait été avec Henri Plantagenet des années avant de
l’épouser », voulut s’en faire demander la suite par Swann en lui disant :
« n’est-ce pas monsieur Swann ? » — sur le ton martial qu’on prend pour
se mettre à la portée d’un paysan ou pour donner du cœur à un troupier,
Swann coupa l’effet de Brichot à la grande fureur de la maîtresse de la
maison, en répondant qu’on voulût bien l’excuser de s’intéresser si peu à
Blanche de Castille, mais qu’il avait quelque chose à demander au peintre.
Celui-ci, en effet, était allé dans l’après-midi visiter l’exposition d’un
artiste, ami de M. Verdurin, qui était mort récemment, et Swann aurait
voulu savoir par lui (car il appréciait son goût) si vraiment il y avait dans ces
dernières œuvres plus que la virtuosité qui stupéfiait déjà dans les
précédentes.
— À ce point de vue-là, c’était extraordinaire, mais cela ne semblait pas
d’un art, comme on dit, très « élevé », dit Swann en souriant.
— Élevé... à la hauteur d’une institution, interrompit Cottard en levant
les bras avec une gravité simulée.
Toute la table éclata de rire.
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Copyright Arvensa Editions— Quand je vous disais qu’on ne peut pas garder son sérieux avec lui,
medit M Verdurin à Forcheville. Au moment où on s’y attend le moins, il
vous sort une calembredaine.
Mais elle remarqua que seul Swann ne s’était pas déridé. Du reste il
n’était pas très content que Cottard fît rire de lui devant Forcheville. Mais
le peintre, au lieu de répondre d’une façon intéressante à Swann, ce qu’il
eût probablement fait s’il eût été seul avec lui, préféra se faire admirer des
convives en plaçant un morceau sur l’habileté du maître disparu.
— Je me suis approché, dit-il, pour voir comment c’était fait, j’ai mis le
nez dessus. Ah ! bien ouiche ! on ne pourrait pas dire si c’est fait avec de la
colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze, avec du soleil, avec du
caca !
— Et un font douze, s’écria trop tard le docteur dont personne ne
comprit l’interruption.
— Ça a l’air fait avec rien, reprit le peintre, pas plus moyen de découvrir
le truc que dans la Ronde ou les Régentes et c’est encore plus fort comme
patte que Rembrandt et que Hals. Tout y est, mais non, je vous jure.
Et comme les chanteurs parvenus à la note la plus haute qu’ils puissent
donner continuent en voix de tête, piano, il se contenta de murmurer, et
en riant, comme si en effet cette peinture eût été dérisoire à force de
beauté :
— Ça sent bon, ça vous prend à la tête, ça vous coupe la respiration, ça
vous fait des chatouilles, et pas mèche de savoir avec quoi c’est fait, c’en
est sorcier, c’est de la rouerie, c’est du miracle (éclatant tout à fait de rire) :
c’en est malhonnête ! » En s’arrêtant, redressant gravement la tête,
prenant une note de basse profonde qu’il tâcha de rendre harmonieuse, il
ajouta : « et c’est si loyal ! »
Sauf au moment où il avait dit : « plus fort que la Ronde », blasphème
mequi avait provoqué une protestation de M Verdurin qui tenait « la
Ronde » pour le plus grand chef-d’œuvre de l’univers avec « la Neuvième »
et « la Samothrace », et à : « fait avec du caca », qui avait fait jeter à
Forcheville un coup d’œil circulaire sur la table pour voir si le mot passait
et avait ensuite amené sur sa bouche un sourire prude et conciliant, tous
les convives, excepté Swann, avaient attaché sur le peintre des regards
fascinés par l’admiration.
— Ce qu’il m’amuse quand il s’emballe comme ça, s’écria, quand il eut
meterminé, M Verdurin, ravie que la table fût justement si intéressante le
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Copyright Arvensa Editionsjour où M. de Forcheville venait pour la première fois. Et toi, qu’est-ce que
tu as à rester comme cela, bouche bée comme une grande bête ? dit-elle à
son mari. Tu sais pourtant qu’il parle bien ; on dirait que c’est la première
fois qu’il vous entend. Si vous l’aviez vu pendant que vous parliez, il vous
buvait. Et demain il nous récitera tout ce que vous avez dit sans manger un
mot.
— Mais non, c’est pas de la blague, dit le peintre, enchanté de son
succès, vous avez l’air de croire que je fais le boniment, que c’est du
chiqué ; je vous y mènerai voir, vous direz si j’ai exagéré, je vous fiche mon
billet que vous revenez plus emballée que moi !
— Mais nous ne croyons pas que vous exagérez, nous voulons
seulement que vous mangiez et que mon mari mange aussi ; redonnez de
la sole normande à Monsieur, vous voyez bien que la sienne est froide.
Nous ne sommes pas si pressés, vous servez comme s’il y avait le feu,
attendez donc un peu pour donner la salade.
meM Cottard, qui était modeste et parlait peu, savait pourtant ne pas
manquer d’assurance quand une heureuse inspiration lui avait fait trouver
un mot juste. Elle sentait qu’elle aurait du succès, cela la mettait en
confiance, et ce qu’elle en faisait était moins pour briller que pour être
utile à la carrière de son mari. Aussi ne laissa-t-elle pas échapper le mot de
mesalade que venait de prononcer M Verdurin.
— Ce n’est pas de la salade japonaise ? dit-elle à mi-voix en se tournant
vers Odette.
Et ravie et confuse de l’à-propos et de la hardiesse qu’il y avait à faire
ainsi une allusion discrète, mais claire, à la nouvelle et retentissante pièce
de Dumas, elle éclata d’un rire charmant d’ingénue, peu bruyant, mais si
irrésistible qu’elle resta quelques instants sans pouvoir le maîtriser. « Qui
est cette dame ? elle a de l’esprit », dit Forcheville.
— Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dîner vendredi.
me— Je vais vous paraître bien provinciale, monsieur, dit M Cottard à
Swann, mais je n’ai pas encore vu cette fameuse Francillon dont tout le
monde parle. Le docteur y est allé (je me rappelle même qu’il m’a dit avoir
eu le très grand plaisir de passer la soirée avec vous) et j’avoue que je n’ai
pas trouvé raisonnable qu’il louât des places pour y retourner avec moi.
Évidemment, au Théâtre-Français, on ne regrette jamais sa soirée, c’est
metoujours si bien joué, mais comme nous avons des amis très aimables (M
Cottard prononçait rarement un nom propre et se contentait de dire « des
Page 245
Copyright Arvensa Editionsamis à nous », « une de mes amies », par « distinction », sur un ton factice,
et avec l’air d’importance d’une personne qui ne nomme que qui elle veut)
qui ont souvent des loges et ont la bonne idée de nous emmener à toutes
les nouveautés qui en valent la peine, je suis toujours sûre de voir
Francillon un peu plus tôt ou un peu plus tard, et de pouvoir me former
une opinion. Je dois pourtant confesser que je me trouve assez sotte, car,
dans tous les salons où je vais en visite, on ne parle naturellement que de
cette malheureuse salade japonaise. On commence même à en être un peu
fatigué, ajouta-t-elle en voyant que Swann n’avait pas l’air aussi intéressé
qu’elle aurait cru par une si brûlante actualité. Il faut avouer pourtant que
cela donne quelquefois prétexte à des idées assez amusantes. Ainsi j’ai une
de mes amies qui est très originale, quoique très jolie femme, très
entourée, très lancée, et qui prétend qu’elle a fait faire chez elle cette
salade japonaise, mais en faisant mettre tout ce qu’Alexandre Dumas fils
dit dans la pièce. Elle avait invité quelques amies à venir en manger.
Malheureusement je n’étais pas des élues. Mais elle nous l’a raconté
tantôt, à son jour ; il paraît que c’était détestable, elle nous a fait rire aux
larmes. Mais vous savez, tout est dans la manière de raconter, dit-elle en
voyant que Swann gardait un air grave.
Et supposant que c’était peut-être parce qu’il n’aimait pas Francillon :
— Du reste, je crois que j’aurai une déception. Je ne crois pas que cela
mevaille Serge Panine, l’idole de M de Crécy. Voilà au moins des sujets qui
ont du fond, qui font réfléchir ; mais donner une recette de salade sur la
scène du Théâtre-Français ! Tandis que Serge Panine ! Du reste, comme
tout ce qui vient de la plume de Georges Ohnet, c’est toujours si bien écrit.
Je ne sais pas si vous connaissez le Maître de Forges que je préférerais
encore à Serge Panine.
— Pardonnez-moi, lui dit Swann d’un air ironique, mais j’avoue que
mon manque d’admiration est à peu près égal pour ces deux
chefsd’œuvre.
— Vraiment, qu’est-ce que vous leur reprochez ? Est-ce un parti pris ?
Trouvez-vous peut-être que c’est un peu triste ? D’ailleurs, comme je dis
toujours, il ne faut jamais discuter sur les romans ni sur les pièces de
théâtre. Chacun a sa manière de voir et vous pouvez trouver détestable ce
que j’aime le mieux.
Elle fut interrompue par Forcheville qui interpellait Swann. En effet,
metandis que M Cottard parlait de Francillon, Forcheville avait exprimé à
Page 246
Copyright Arvensa EditionsmeM Verdurin son admiration pour ce qu’il avait appelé le petit « speech »
du peintre.
me— Monsieur a une facilité de parole, une mémoire ! avait-il dit à M
Verdurin quand le peintre eut terminé, comme j’en ai rarement rencontré.
Bigre ! je voudrais bien en avoir autant. Il ferait un excellent prédicateur.
On peut dire qu’avec M. Bréchot, vous avez là deux numéros qui se valent,
je ne sais même pas si comme platine, celui-ci ne damerait pas encore le
pion au professeur. Ça vient plus naturellement, c’est moins recherché.
Quoi qu’il ait dit chemin faisant quelques mots un peu réalistes, mais c’est
le goût du jour, je n’ai pas souvent vu tenir le crachoir avec une pareille
dextérité, comme nous disions au régiment, où pourtant j’avais un
camarade que justement monsieur me rappelait un peu. À propos de
n’importe quoi, je ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il
pouvait dégoiser pendant des heures ; non, pas à propos de ce verre, ce
que je dis est stupide ; mais à propos de la bataille de Waterloo, de tout ce
que vous voudrez et il nous envoyait chemin faisant des choses auxquelles
vous n’auriez jamais pensé. Du reste Swann était dans le même régiment ;
il a dû le connaître.
me— Vous voyez souvent M. Swann ? demanda M Verdurin.
— Mais non, répondit M. de Forcheville et comme pour se rapprocher
plus aisément d’Odette, il désirait être agréable à Swann, voulant saisir
cette occasion, pour le flatter, de parler de ses belles relations, mais d’en
parler en homme du monde sur un ton de critique cordiale et n’avoir pas
l’air de l’en féliciter comme d’un succès inespéré : « N’est-ce pas, Swann ?
je ne vous vois jamais. D’ailleurs, comment faire pour le voir ? Cet animal-là
est tout le temps fourré chez les La Trémoïlle, chez les Laumes, chez tout
ça !... » Imputation d’autant plus fausse d’ailleurs que depuis un an Swann
n’allait plus guère que chez les Verdurin. Mais le seul nom de personnes
qu’ils ne connaissaient pas était accueilli chez eux par un silence
réprobateur. M. Verdurin, craignant la pénible impression que ces noms
d’« ennuyeux », surtout lancés ainsi sans tact à la face de tous les fidèles,
avaient dû produire sur sa femme, jeta sur elle à la dérobée un regard
plein d’inquiète sollicitude. Il vit alors que dans sa résolution de ne pas
prendre acte, de ne pas avoir été touchée par la nouvelle qui venait de lui
être notifiée, de ne pas seulement rester muette, mais d’avoir été sourde
comme nous l’affectons quand un ami fautif essaye de glisser dans la
conversation une excuse que ce serait avoir l’air d’admettre que de l’avoir
Page 247
Copyright Arvensa Editionsécoutée sans protester, ou quand on prononce devant nous le nom
medéfendu d’un ingrat, M Verdurin pour que son silence n’eût pas l’air d’un
consentement, mais du silence ignorant des choses inanimées, avait
soudain dépouillé son visage de toute vie, de toute motilité ; son front
bombé n’était plus qu’une belle étude de ronde bosse où le nom de ces La
Trémoïlle, chez qui était toujours fourré Swann, n’avait pu pénétrer ; son
nez légèrement froncé laissait voir une échancrure qui semblait calquée sur
la vie. On eût dit que sa bouche entr’ouverte allait parler. Ce n’était plus
qu’une cire perdue, qu’un masque de plâtre, qu’une maquette pour un
monument, qu’un buste pour le Palais de l’Industrie, devant lequel le
public s’arrêterait certainement pour admirer comment le sculpteur, en
exprimant l’imprescriptible dignité des Verdurin opposée à celle des La
Trémoïlle et des Laumes qu’ils valent certes ainsi que tous les ennuyeux de
la terre, était arrivé à donner une majesté presque papale à la blancheur et
à la rigidité de la pierre. Mais le marbre finit par s’animer et fit entendre
qu’il fallait ne pas être dégoûté pour aller chez ces gens-là, car la femme
était toujours ivre et le mari si ignorant qu’il disait collidor pour corridor.
— On me paierait bien cher que je ne laisserais pas entrer ça chez moi,
meconclut M Verdurin, en regardant Swann d’un air impérieux.
Sans doute elle n’espérait pas qu’il se soumettrait jusqu’à imiter la
sainte simplicité de la tante du pianiste qui venait de s’écrier :
— Voyez-vous ça ? Ce qui m’étonne, c’est qu’ils trouvent encore des
personnes qui consentent à leur causer ! il me semble que j’aurais peur :
un mauvais coup est si vite reçu ! Comment y a-t-il encore du peuple assez
brute pour leur courir après.
Que ne répondait-il du moins comme Forcheville : « Dame, c’est une
duchesse ! il y a des gens que ça impressionne encore », ce qui aurait
mepermis au moins à M Verdurin de répliquer : « Grand bien leur fasse ! »
Au lieu de cela, Swann se contenta de rire d’un air qui signifiait qu’il ne
pouvait même pas prendre au sérieux une pareille extravagance. M.
Verdurin, continuant à jeter sur sa femme des regards furtifs, voyait avec
tristesse et comprenait trop bien qu’elle éprouvait la colère d’un grand
inquisiteur qui ne parvient pas à extirper l’hérésie, et pour tâcher
d’amener Swann à une rétractation, comme le courage de ses opinions
paraît toujours un calcul et une lâcheté aux yeux de ceux à l’encontre de
qui il s’exerce, M. Verdurin l’interpella :
— Dites donc franchement votre pensée, nous n’irons pas le leur
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Copyright Arvensa Editionsrépéter.
À quoi Swann répondit :
— Mais ce n’est pas du tout par peur de la duchesse (si c’est des La
Trémoïlle que vous parlez). Je vous assure que tout le monde aime aller
chez elle. Je ne vous dis pas qu’elle soit « profonde » (il prononça
profonde, comme si ç’avait été un mot ridicule, car son langage gardait la
trace d’habitudes d’esprit qu’une certaine rénovation, marquée par
l’amour de la musique, lui avait momentanément fait perdre — il exprimait
parfois ses opinions avec chaleur — mais, très sincèrement, elle est
intelligente et son mari est un véritable lettré. Ce sont des gens charmants.
meSi bien que M Verdurin sentant que, par ce seul infidèle, elle serait
empêchée de réaliser l’unité morale du petit noyau, ne put pas s’empêcher
dans sa rage contre cet obstiné qui ne voyait pas combien ses paroles la
faisaient souffrir, de lui crier du fond du cœur :
— Trouvez-le si vous voulez, mais du moins ne nous le dites pas.
— Tout dépend de ce que vous appelez intelligence, dit Forcheville qui
voulait briller à son tour. Voyons, Swann, qu’entendez-vous par
intelligence ?
— Voilà ! s’écria Odette, voilà les grandes choses dont je lui demande
de me parler, mais il ne veut jamais.
— Mais si... protesta Swann.
— Cette blague ! dit Odette.
— Blague à tabac ? demanda le docteur.
— Pour vous, reprit Forcheville, l’intelligence, est-ce le bagout du
monde, les personnes qui savent s’insinuer ?
me— Finissez votre entremets qu’on puisse enlever votre assiette, dit M
Verdurin d’un ton aigre en s’adressant à Saniette, lequel absorbé dans des
réflexions, avait cessé de manger. Et peut-être un peu honteuse du ton
qu’elle avait pris : « Cela ne fait rien, vous avez votre temps, mais, si je
vous le dis, c’est pour les autres, parce que cela empêche de servir. »
— Il y a, dit Brichot en martelant les syllabes, une définition bien
curieuse de l’intelligence dans ce doux anarchiste de Fénelon...
me— Écoutez ! dit à Forcheville et au docteur M Verdurin, il va nous dire
la définition de l’intelligence par Fénelon, c’est intéressant, on n’a pas
toujours l’occasion d’apprendre cela.
Mais Brichot attendait que Swann eût donné la sienne. Celui-ci ne
merépondit pas et en se dérobant fit manquer la brillante joute que M
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Copyright Arvensa EditionsVerdurin se réjouissait d’offrir à Forcheville.
— Naturellement, c’est comme avec moi, dit Odette d’un ton boudeur,
je ne suis pas fâchée de voir que je ne suis pas la seule qu’il ne trouve pas
à la hauteur.
me— Ces de La Trémouaille que M Verdurin nous a montrés comme si
peu recommandables, demanda Brichot, en articulant avec force,
medescendent-ils de ceux que cette bonne snob de M de Sévigné avouait
être heureuse de connaître parce que cela faisait bien pour ses paysans ? Il
est vrai que la marquise avait une autre raison, et qui pour elle devait
primer celle-là, car gendelettre dans l’âme, elle faisait passer la copie avant
metout. Or dans le journal qu’elle envoyait régulièrement à sa fille, c’est M
de la Trémouaille, bien documentée par ses grandes alliances, qui faisait la
politique étrangère.
— Mais non, je ne crois pas que ce soit la même famille, dit à tout
mehasard M Verdurin.
Saniette qui, depuis qu’il avait rendu précipitamment au maître d’hôtel
son assiette encore pleine, s’était replongé dans un silence méditatif, en
sortit enfin pour raconter en riant l’histoire d’un dîner qu’il avait fait avec
le duc de La Trémoïlle et d’où il résultait que celui-ci ne savait pas que
George Sand était le pseudonyme d’une femme. Swann, qui avait de la
sympathie pour Saniette, crut devoir lui donner sur la culture du duc des
détails montrant qu’une telle ignorance de la part de celui-ci était
matériellement impossible ; mais tout d’un coup il s’arrêta, il venait de
comprendre que Saniette n’avait pas besoin de ces preuves et savait que
l’histoire était fausse pour la raison qu’il venait de l’inventer il y avait un
moment. Cet excellent homme souffrait d’être trouvé si ennuyeux par les
Verdurin ; et ayant conscience d’avoir été plus terne encore à ce dîner que
d’habitude, il n’avait voulu le laisser finir sans avoir réussi à amuser. Il
capitula si vite, eut l’air si malheureux de voir manqué l’effet sur lequel il
avait compté et répondit d’un ton si lâche à Swann pour que celui-ci ne
s’acharnât pas à une réfutation désormais inutile : « C’est bon, c’est bon ;
en tous cas, même si je me trompe, ce n’est pas un crime, je pense » que
Swann aurait voulu pouvoir dire que l’histoire était vraie et délicieuse. Le
docteur qui les avait écoutés eut l’idée que c’était le cas de dire : « Se non
è vero », mais il n’était pas assez sûr des mots et craignit de s’embrouiller.
Après le dîner, Forcheville alla de lui-même vers le docteur.
Page 250
Copyright Arvensa Editionsme— Elle n’a pas dû être mal, M Verdurin, et puis c’est une femme avec
qui on peut causer, pour moi tout est là. Évidemment elle commence à
meavoir un peu de bouteille. Mais M de Crécy, voilà une petite femme qui a
l’air intelligente, ah ! saperlipopette, on voit tout de suite qu’elle a l’œil
meaméricain, celle-là ! Nous parlons de M de Crécy, dit-il à M. Verdurin qui
s’approchait, la pipe à la bouche. Je me figure que comme corps de
femme...
— J’aimerais mieux l’avoir dans mon lit que le tonnerre, dit
précipitamment Cottard qui depuis quelques instants attendait en vain
que Forcheville reprît haleine pour placer cette vieille plaisanterie dont il
craignait que ne revînt pas l’à-propos si la conversation changeait de cours,
et qu’il débita avec cet excès de spontanéité et d’assurance qui cherche à
masquer la froideur et l’émoi inséparables d’une récitation. Forcheville la
connaissait, il la comprit et s’en amusa. Quant à M. Verdurin, il ne
marchanda pas sa gaieté, car il avait trouvé depuis peu pour la signifier un
symbole autre que celui dont usait sa femme, mais aussi simple et aussi
clair. À peine avait-il commencé à faire le mouvement de tête et d’épaules
de quelqu’un qui s’esclaffle qu’aussitôt il se mettait à tousser comme si, en
riant trop fort, il avait avalé la fumée de sa pipe. Et la gardant toujours au
coin de sa bouche, il prolongeait indéfiniment le simulacre de suffocation
meet d’hilarité. Ainsi lui et M Verdurin, qui en face, écoutant le peintre qui
lui racontait une histoire, fermait les yeux avant de précipiter son visage
dans ses mains, avaient l’air de deux masques de théâtre qui figuraient
différemment la gaieté.
M. Verdurin avait d’ailleurs fait sagement en ne retirant pas sa pipe de
sa bouche, car Cottard qui avait besoin de s’éloigner un instant fit à
mivoix une plaisanterie qu’il avait apprise depuis peu et qu’il renouvelait
chaque fois qu’il avait à aller au même endroit : « Il faut que j’aille
entretenir un instant le duc d’Aumale », de sorte que la quinte de M.
Verdurin recommença.
— Voyons, enlève donc ta pipe de ta bouche, tu vois bien que tu vas
met’étouffer à te retenir de rire comme ça, lui dit M Verdurin qui venait
offrir des liqueurs.
— Quel homme charmant que votre mari, il a de l’esprit comme quatre,
medéclara Forcheville à M Cottard. Merci madame. Un vieux troupier
comme moi ça ne refuse jamais la goutte.
Page 251
Copyright Arvensa Editions— M. de Forcheville trouve Odette charmante, dit M. Verdurin à sa
femme.
— Mais justement elle voudrait déjeuner une fois avec vous. Nous
allons combiner ça, mais il ne faut pas que Swann le sache. Vous savez, il
met un peu de froid. Ça ne vous empêchera pas de venir dîner,
naturellement, nous espérons vous avoir très souvent. Avec la belle saison
qui vient, nous allons souvent dîner en plein air. Cela ne vous ennuie pas,
les petits dîners au Bois ? bien, bien, ce sera très gentil. Est-ce que vous
n’allez pas travailler de votre métier, vous ! cria-t-elle au petit pianiste, afin
de faire montre, devant un nouveau de l’importance de Forcheville, à la
fois de son esprit et de son pouvoir tyrannique sur les fidèles.
me— M. de Forcheville était en train de me dire du mal de toi, dit M
Cottard à son mari quand il rentra au salon.
Et lui, poursuivant l’idée de la noblesse de Forcheville qui l’occupait
depuis le commencement du dîner, lui dit :
— Je soigne en ce moment une baronne, la baronne Putbus, les Putbus
étaient aux Croisades, n’est-ce pas ? Ils ont, en Poméranie, un lac qui est
grand comme dix fois la place de la Concorde. Je la soigne pour de l’arthrite
mesèche, c’est une femme charmante. Elle connaît du reste M Verdurin, je
crois.
Ce qui permit à Forcheville, quand il se retrouva, un moment après, seul
meavec M Cottard, de compléter le jugement favorable qu’il avait porté sur
son mari :
— Et puis il est intéressant, on voit qu’il connaît du monde. Dame, ça
sait tant de choses, les médecins.
— Je vais jouer la phrase de la Sonate pour M. Swann ? dit le pianiste.
— Ah ! bigre ! ce n’est pas au moins le « Serpent à Sonates » ? demanda
M. de Forcheville pour faire de l’effet.
Mais le docteur Cottard, qui n’avait jamais entendu ce calembour, ne le
comprit pas et crut à une erreur de M. de Forcheville. Il s’approcha
vivement pour la rectifier :
— Mais non, ce n’est pas serpent à sonates qu’on dit, c’est serpent à
sonnettes, dit-il d’un ton zélé, impatient et triomphal.
Forcheville lui expliqua le calembour. Le docteur rougit.
— Avouez qu’il est drôle, docteur ?
— Oh ! je le connais depuis si longtemps, répondit Cottard.
Mais ils se turent ; sous l’agitation des trémolos de violon qui la
Page 252
Copyright Arvensa Editionsprotégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là — et comme
dans un pays de montagne, derrière l’immobilité apparente et vertigineuse
d’une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus bas, la forme minuscule
d’une promeneuse — la petite phrase venait d’apparaître, lointaine,
gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau transparent,
incessant et sonore. Et Swann, en son cœur, s’adressa à elle comme à une
confidente de son amour, comme à une amie d’Odette qui devrait bien lui
dire de ne pas faire attention à ce Forcheville.
me— Ah ! vous arrivez tard, dit M Verdurin à un fidèle qu’elle n’avait
invité qu’en « cure-dents », nous avons eu « un » Brichot incomparable,
d’une éloquence ! Mais il est parti. N’est-ce pas, monsieur Swann ? Je crois
que c’est la première fois que vous vous rencontriez avec lui, dit-elle pour
lui faire remarquer que c’était à elle qu’il devait de le connaître. N’est-ce
pas, il a été délicieux, notre Brichot ?
Swann s’inclina poliment.
me— Non ? il ne vous a pas intéressé ? lui demanda sèchement M
Verdurin.
— Mais si, madame, beaucoup, j’ai été ravi. Il est peut-être un peu
péremptoire et un peu jovial pour mon goût. Je lui voudrais parfois un peu
d’hésitations et de douceur, mais on sent qu’il sait tant de choses et il a
l’air d’un bien brave homme.
Tour le monde se retira fort tard. Les premiers mots de Cottard à sa
femme furent :
me— J’ai rarement vu M Verdurin aussi en verve que ce soir.
me— Qu’est-ce que c’est exactement que cette M Verdurin ? un
demicastor ? dit Forcheville au peintre à qui il proposa de revenir avec lui.
Page 253
Copyright Arvensa EditionsOdette le vit s’éloigner avec regret, elle n’osa pas ne pas revenir avec
Swann, mais fut de mauvaise humeur en voiture, et quand il lui demanda
s’il devait entrer chez elle, elle lui dit : « Bien entendu », en haussant les
meépaules avec impatience. Quand tous les invités furent partis, M
Verdurin dit à son mari :
— As-tu remarqué comme Swann a ri d’un rire niais quand nous avons
meparlé de M La Trémoïlle ?
Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient
plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour
montrer qu’ils n’étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait d’imiter
leur fierté, mais n’avait pas bien saisi par quelle forme grammaticale elle se
traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler l’emportant sur son
intransigeance républicaine, elle disait encore les de La Trémoïlle ou plutôt
par une abréviation en usage dans les paroles des chansons de
caféconcert et les légendes des caricaturistes et qui dissimulait le de, les d’La
Trémoïlle, mais elle se rattrapait en disant : « Madame La Trémoïlle. » « La
Duchesse, comme dit Swann », ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire
qui prouvait qu’elle ne faisait que citer et ne prenait pas à son compte une
dénomination aussi naïve et ridicule.
— Je te dirai que je l’ai trouvé extrêmement bête.
Et M. Verdurin lui répondit :
— Il n’est pas franc, c’est un monsieur cauteleux, toujours entre le zist
et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle différence
avec Forcheville ! Voilà au moins un homme qui vous dit carrément sa
façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît pas. Ce n’est pas comme
l’autre qui n’est jamais ni figue ni raisin. Du reste Odette a l’air de préférer
joliment le Forcheville, et je lui donne raison. Et puis enfin, puisque Swann
veut nous la faire à l’homme du monde, au champion des duchesses, au
moins l’autre a son titre ; il est toujours comte de Forcheville, ajouta-t-il
d’un air délicat, comme si, au courant de l’histoire de ce comté, il en
soupesait minutieusement la valeur particulière.
me— Je te dirai, dit M Verdurin, qu’il a cru devoir lancer contre Brichot
quelques insinuations venimeuses et assez ridicules. Naturellement,
comme il a vu que Brichot était aimé dans la maison, c’était une manière
de nous atteindre, de bêcher notre dîner. On sent le bon petit camarade
qui vous débinera en sortant.
— Mais je te l’ai dit, répondit M. Verdurin, c’est le raté, le petit individu
Page 254
Copyright Arvensa Editionsenvieux de tout ce qui est un peu grand.
En réalité il n’y avait pas un fidèle qui ne fût plus malveillant que
Swann ; mais tous ils avaient la précaution d’assaisonner leurs médisances
de plaisanteries connues, d’une petite pointe d’émotion et de cordialité ;
tandis que la moindre réserve que se permettait Swann, dépouillée des
formules de convention telles que : « Ce n’est pas du mal que nous
disons » et auxquelles il dédaignait de s’abaisser, paraissait une perfidie. Il
y a des auteurs originaux dont la moindre hardiesse révolte parce qu’ils
n’ont pas d’abord flatté les goûts du public et ne lui ont pas servi les lieux
communs auxquels il est habitué ; c’est de la même manière que Swann
indignait M. Verdurin. Pour Swann comme pour eux, c’était la nouveauté
de son langage qui faisait croire à la noirceur de ses intentions.
Swann ignorait encore la disgrâce dont il était menacé chez les Verdurin
et continuait à voir leurs ridicules en beau, au travers de son amour.
Il n’avait de rendez-vous avec Odette, au moins le plus souvent, que le
soir ; mais le jour, ayant peur de la fatiguer de lui en allant chez elle, il
aurait aimé du moins ne pas cesser d’occuper sa pensée, et à tous
moments il cherchait à trouver une occasion d’y intervenir, mais d’une
façon agréable pour elle. Si, à la devanture d’un fleuriste ou d’un joaillier,
la vue d’un arbuste ou d’un bijou le charmait, aussitôt il pensait à les
envoyer à Odette, imaginant le plaisir qu’ils lui avaient procuré, ressenti
par elle, venant accroître la tendresse qu’elle avait pour lui, et les faisait
porter immédiatement rue La Pérouse, pour ne pas retarder l’instant où,
comme elle recevrait quelque chose de lui, il se sentirait en quelque sorte
près d’elle. Il voulait surtout qu’elle les reçût avant de sortir pour que la
reconnaissance qu’elle éprouverait lui valût un accueil plus tendre quand
elle le verrait chez les Verdurin, ou même, qui sait ? si le fournisseur faisait
assez diligence, peut-être une lettre qu’elle lui enverrait avant le dîner, ou
sa venue à elle en personne chez lui, en une visite supplémentaire, pour le
remercier. Comme jadis quand il expérimentait sur la nature d’Odette les
réactions du dépit, il cherchait par celles de la gratitude à tirer d’elle des
parcelles intimes de sentiment qu’elle ne lui avait pas révélées encore.
Souvent elle avait des embarras d’argent et, pressée par une dette, le
priait de lui venir en aide. Il en était heureux comme de tout ce qui pouvait
donner à Odette une grande idée de l’amour qu’il avait pour elle, ou
simplement une grande idée de son influence, de l’utilité dont il pouvait lui
être. Sans doute si on lui avait dit au début : « c’est ta situation qui lui
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Copyright Arvensa Editionsplaît », et maintenant : « c’est pour ta fortune qu’elle t’aime », il ne l’aurait
pas cru, et n’aurait pas été d’ailleurs très mécontent qu’on se la figurât
tenant à lui — qu’on les sentît unis l’un à l’autre — par quelque chose
d’aussi fort que le snobisme ou l’argent. Mais, même s’il avait pensé que
c’était vrai, peut-être n’eût-il pas souffert de découvrir à l’amour d’Odette
pour lui cet état plus durable que l’agrément ou les qualités qu’elle
pouvait lui trouver : l’intérêt, l’intérêt qui empêcherait de venir jamais le
jour où elle aurait pu être tentée de cesser de le voir. Pour l’instant, en la
comblant de présents, en lui rendant des services, il pouvait se reposer sur
des avantages extérieurs à sa personne, à son intelligence, du soin
épuisant de lui plaire par lui-même. Et cette volupté d’être amoureux, de
ne vivre que d’amour, de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix
dont en somme il la payait, en dilettante, de sensations immatérielles, lui
en augmentait la valeur — comme on voit des gens incertains si le
spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s’en convaincre
ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en louant cent
francs par jour la chambre d’hôtel qui leur permet de les goûter.
Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au
souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme
entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette
personnification étrange : la femme entretenue — chatoyant amalgame
d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de
Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux —
et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments
de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude
pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par
ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses
qu’il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son
vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que
cette dernière image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de
l’argent. En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette
dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui
avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de
diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration
qu’elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si
heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle,
comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait
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Copyright Arvensa Editionsdiminué. Alors, tout d’un coup, il se demanda si cela, ce n’était pas
précisément l’« entretenir » (comme si, en effet, cette notion d’entretenir
pouvait être extraite d’éléments non pas mystérieux ni pervers, mais
appartenant au fond quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille
francs, domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de
chambre, après lui avoir payé les comptes du mois et le terme, avait serré
dans le tiroir du vieux bureau où Swann l’avait repris pour l’envoyer avec
quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis
qu’il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu’elle eût jamais
pu recevoir d’argent de personne avant lui), ce mot qu’il avait cru si
inconciliable avec elle, de « femme entretenue ». Il ne put approfondir
cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit, qui était chez lui
congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre
toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard,
quand on eut installé partout l’éclairage électrique, on put couper
l’électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans
l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur
les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une
idée toute différente, à savoir qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois
prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la
surprise et de la joie que cela lui causerait.
Le soir, quand il ne restait pas chez lui à attendre l’heure de retrouver
Odette chez les Verdurin ou plutôt dans un des restaurants d’été qu’ils
affectionnaient au Bois et surtout à Saint-Cloud, il allait dîner dans
quelqu’une de ces maisons élégantes dont il était jadis le convive habituel.
Il ne voulait pas perdre contact avec des gens qui — savait-on ? —
pourraient peut-être un jour être utiles à Odette, et grâce auxquels en
attendant il réussissait souvent à lui être agréable. Puis l’habitude qu’il
avait eue longtemps du monde, du luxe, lui en avait donné, en même
temps que le dédain, le besoin, de sorte qu’à partir du moment où les
réduits les plus modestes lui étaient apparus exactement sur le même pied
que les plus princières demeures, ses sens étaient tellement accoutumés
aux secondes qu’il eût éprouvé quelque malaise à se trouver dans les
premiers. Il avait la même considération — à un degré d’identité qu’ils
n’auraient pu croire — pour des petits bourgeois qui faisaient danser au
cinquième étage d’un escalier D, palier à gauche, que pour la princesse de
Parme qui donnait les plus belles fêtes de Paris ; mais il n’avait pas la
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Copyright Arvensa Editionssensation d’être au bal en se tenant avec les pères dans la chambre à
coucher de la maîtresse de la maison, et la vue des lavabos recouverts de
serviettes, des lits transformés en vestiaires, sur le couvre-pied desquels
s’entassaient les pardessus et les chapeaux lui donnait la même sensation
d’étouffement que peut causer aujourd’hui à des gens habitués à vingt ans
d’électricité l’odeur d’une lampe qui charbonne ou d’une veilleuse qui file.
Le jour où il dînait en ville, il faisait atteler pour sept heures et demie ; il
s’habillait tout en songeant à Odette et ainsi il ne se trouvait pas seul, car
la pensée constante d’Odette donnait aux moments où il était loin d’elle le
même charme particulier qu’à ceux où elle était là. Il montait en voiture,
mais il sentait que cette pensée y avait sauté en même temps et s’installait
sur ses genoux comme une bête aimée qu’on emmène partout et qu’il
garderait avec lui à table, à l’insu des convives. Il la caressait, se réchauffait
à elle, et éprouvant une sorte de langueur, se laissait aller à un léger
frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau chez lui,
tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d’ancolies. Se sentant souffrant
et triste depuis quelque temps, surtout depuis qu’Odette avait présenté
Forcheville aux Verdurin, Swann aurait aimé aller se reposer un peu à la
campagne. Mais il n’aurait pas eu le courage de quitter Paris un seul jour
pendant qu’Odette y était. L’air était chaud ; c’étaient les plus beaux jours
du printemps. Et il avait beau traverser une ville de pierre pour se rendre
en quelque hôtel clos, ce qui était sans cesse devant ses yeux, c’était un
parc qu’il possédait près de Combray, où, dès quatre heures, avant
d’arriver au plant d’asperges, grâce au vent qui vient des champs de
Méséglise, on pouvait goûter sous une charmille autant de fraîcheur qu’au
bord de l’étang cerné de myosotis et de glaïeuls, et où, quand il dînait,
enlacées par son jardinier, couraient autour de la table les groseilles et les
roses.
Après dîner, si le rendez-vous au Bois ou à Saint-Cloud était de bonne
heure, il partait si vite en sortant de table — surtout si la pluie menaçait de
tomber et de faire rentrer plus tôt les « fidèles » — qu’une fois la princesse
des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que Swann avait quittée avant
qu’on servît le café pour rejoindre les Verdurin dans l’île du Bois) dit :
— Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie de la
vessie, on l’excuserait de filer ainsi. Mais tout de même il se moque du
monde.
Il se disait que le charme du printemps qu’il ne pouvait pas aller goûter
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Copyright Arvensa Editionsà Combray, il le trouverait du moins dans l’île des Cygnes ou à Saint-Cloud.
Mais comme il ne pouvait penser qu’à Odette, il ne savait même pas s’il
avait senti l’odeur des feuilles, s’il y avait eu du clair de lune. Il était
accueilli par la petite phrase de la sonate jouée dans le jardin sur le piano
du restaurant. S’il n’y en avait pas là, les Verdurin prenaient une grande
peine pour en faire descendre un d’une chambre ou d’une salle à manger :
ce n’est pas que Swann fût rentré en faveur auprès d’eux, au contraire.
Mais l’idée d’organiser un plaisir ingénieux pour quelqu’un, même pour
quelqu’un qu’ils n’aimaient pas, développait chez eux, pendant les
moments nécessaires à ces préparatifs, des sentiments éphémères et
occasionnels de sympathie et de cordialité. Parfois il se disait que c’était un
nouveau soir de printemps de plus qui passait, il se contraignait à faire
attention aux arbres, au ciel. Mais l’agitation où le mettait la présence
d’Odette, et aussi un léger malaise fébrile qui ne le quittait guère depuis
quelque temps, le privait du calme et du bien-être qui sont le fond
indispensable aux impressions que peut donner la nature.
Un soir où Swann avait accepté de dîner avec les Verdurin, comme
pendant le dîner il venait de dire que le lendemain il avait un banquet
d’anciens camarades, Odette lui avait répondu en pleine table, devant
Forcheville, qui était maintenant un des fidèles, devant le peintre, devant
Cottard :
— Oui, je sais que vous avez votre banquet ; je ne vous verrai donc que
chez moi, mais ne venez pas trop tard.
Bien que Swann n’eût encore jamais pris bien sérieusement ombrage de
l’amitié d’Odette pour tel ou tel fidèle, il éprouvait une douceur profonde
à l’entendre avouer ainsi devant tous, avec cette tranquille impudeur, leurs
rendez-vous quotidiens du soir, la situation privilégiée qu’il avait chez elle
et la préférence pour lui qui y était impliquée. Certes Swann avait souvent
pensé qu’Odette n’était à aucun degré une femme remarquable, et la
suprématie qu’il exerçait sur un être qui lui était si inférieur n’avait rien qui
dût lui paraître si flatteur à voir proclamer à la face des « fidèles », mais
depuis qu’il s’était aperçu qu’à beaucoup d’hommes Odette semblait une
femme ravissante et désirable, le charme qu’avait pour eux son corps avait
éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser entièrement dans les
moindres parties de son cœur. Et il avait commencé d’attacher un prix
inestimable à ces moments passés chez elle le soir, où il l’asseyait sur ses
genoux, lui faisait dire ce qu’elle pensait d’une chose, d’une autre, où il
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Copyright Arvensa Editionsrecensait les seuls biens à la possession desquels il tînt maintenant sur
terre. Aussi, après ce dîner, la prenant à part, il ne manqua pas de la
remercier avec effusion, cherchant à lui enseigner selon les degrés de la
reconnaissance qu’il lui témoignait, l’échelle des plaisirs qu’elle pouvait lui
causer, et dont le suprême était de le garantir, pendant le temps que son
amour durerait et l’y rendrait vulnérable, des atteintes de la jalousie.
Quand il sortit le lendemain du banquet, il pleuvait à verse, il n’avait à
sa disposition que sa victoria ; un ami lui proposa de le reconduire chez lui
en coupé, et comme Odette, par le fait qu’elle lui avait demandé de venir,
lui avait donné la certitude qu’elle n’attendait personne, c’est l’esprit
tranquille et le cœur content que, plutôt que de partir ainsi dans la pluie, il
serait rentré chez lui se coucher. Mais peut-être, si elle voyait qu’il n’avait
pas l’air de tenir à passer toujours avec elle, sans aucune exception, la fin
de la soirée, négligerait-elle de la lui réserver, justement une fois où il
l’aurait particulièrement désiré.
Il arriva chez elle après onze heures, et, comme il s’excusait de n’avoir
pu venir plus tôt, elle se plaignit que ce fût en effet bien tard, l’orage l’avait
rendue souffrante, elle se sentait mal à la tête et le prévint qu’elle ne le
garderait pas plus d’une demi-heure, qu’à minuit, elle le renverrait ; et, peu
après, elle se sentit fatiguée et désira s’endormir.
— Alors, pas de catleyas ce soir ? lui dit-il, moi qui espérais un bon petit
catleya.
Et d’un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit :
— Mais non, mon petit, pas de catleyas ce soir, tu vois bien que je suis
souffrante !
— Cela t’aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n’insiste pas.
Elle le pria d’éteindre la lumière avant de s’en aller, il referma lui-même
les rideaux du lit et partit. Mais quand il fut rentré chez lui, l’idée lui vint
brusquement que peut-être Odette attendait quelqu’un ce soir, qu’elle
avait seulement simulé la fatigue et qu’elle ne lui avait demandé
d’éteindre que pour qu’il crût qu’elle allait s’endormir, qu’aussitôt qu’il
avait été parti, elle l’avait rallumée, et fait rentrer celui qui devait passer la
nuit auprès d’elle. Il regarda l’heure. Il y avait à peu près une heure et
demie qu’il l’avait quittée, il ressortit, prit un fiacre et se fit arrêter tout
près de chez elle, dans une petite rue perpendiculaire à celle sur laquelle
donnait derrière son hôtel et où il allait quelquefois frapper à la fenêtre de
sa chambre à coucher pour qu’elle vînt lui ouvrir ; il descendit de voiture,
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Copyright Arvensa Editionstout était désert et noir dans ce quartier, il n’eut que quelques pas à faire
à pied et déboucha presque devant chez elle. Parmi l’obscurité de toutes
les fenêtres éteintes depuis longtemps dans la rue, il en vit une seule d’où
débordait — entre les volets qui en pressaient la pulpe mystérieuse et
dorée — la lumière qui remplissait la chambre et qui, tant d’autres soirs,
du plus loin qu’il l’apercevait, en arrivant dans la rue, le réjouissait et lui
annonçait : « elle est là qui t’attend » et qui maintenant, le torturait en lui
disant : « elle est là avec celui qu’elle attendait ». Il voulait savoir qui ; il se
glissa le long du mur jusqu’à la fenêtre, mais entre les lames obliques des
volets il ne pouvait rien voir ; il entendait seulement dans le silence de la
nuit le murmure d’une conversation. Certes, il souffrait de voir cette
lumière dans l’atmosphère d’or de laquelle se mouvait derrière le châssis le
couple invisible et détesté, d’entendre ce murmure qui révélait la présence
de celui qui était venu après son départ, la fausseté d’Odette, le bonheur
qu’elle était en train de goûter avec lui.
Et pourtant il était content d’être venu : le tourment qui l’avait forcé de
sortir de chez lui avait perdu de son acuité en perdant de son vague,
maintenant que l’autre vie d’Odette, dont il avait eu, à ce moment-là, le
brusque et impuissant soupçon, il la tenait là, éclairée en plein par la
lampe, prisonnière sans le savoir dans cette chambre où, quand il le
voudrait, il entrerait la surprendre et la capturer ; ou plutôt il allait frapper
aux volets comme il faisait souvent quand il venait très tard ; ainsi du
moins, Odette apprendrait qu’il avait su, qu’il avait vu la lumière et
entendu la causerie, et lui, qui tout à l’heure, se la représentait comme se
riant avec l’autre de ses illusions, maintenant, c’était eux qu’il voyait,
confiants dans leur erreur, trompés en somme par lui qu’ils croyaient bien
loin d’ici et qui, lui, savait déjà qu’il allait frapper aux volets. Et peut-être,
ce qu’il ressentait en ce moment de presque agréable, c’était autre chose
aussi que l’apaisement d’un doute et d’une douleur : un plaisir de
l’intelligence. Si, depuis qu’il était amoureux, les choses avaient repris pour
lui un peu de l’intérêt délicieux qu’il leur trouvait autrefois, mais
seulement là où elles étaient éclairées par le souvenir d’Odette,
maintenant, c’était une autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa
jalousie ranimait, la passion de la vérité, mais d’une vérité, elle aussi,
interposée entre lui et sa maîtresse, ne recevant sa lumière que d’elle,
vérité tout individuelle qui avait pour objet unique, d’un prix infini et
presque d’une beauté désintéressée, les actions d’Odette, ses relations, ses
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Copyright Arvensa Editionsprojets, son passé. À toute autre époque de sa vie, les petits faits et gestes
quotidiens d’une personne avaient toujours paru sans valeur à Swann : si
on lui en faisait le commérage, il le trouvait insignifiant, et, tandis qu’il
l’écoutait, ce n’était que sa plus vulgaire attention qui y était intéressée ;
c’était pour lui un des moments où il se sentait le plus médiocre. Mais dans
cette étrange période de l’amour, l’individuel prend quelque chose de si
profond, que cette curiosité qu’il sentait s’éveiller en lui à l’égard des
moindres occupations d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autrefois
pour l’Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espionner
devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire parler habilement les
indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait
plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des
témoignages et l’interprétation des monuments, que des méthodes
d’investigation scientifique d’une véritable valeur intellectuelle et
appropriées à la recherche de la vérité.
Sur le point de frapper contre les volets, il eut un moment de honte en
pensant qu’Odette allait savoir qu’il avait eu des soupçons, qu’il était
revenu, qu’il s’était posté dans la rue. Elle lui avait dit souvent l’horreur
qu’elle avait des jaloux, des amants qui espionnent. Ce qu’il allait faire
était bien maladroit, et elle allait le détester désormais, tandis qu’en ce
moment encore, tant qu’il n’avait pas frappé, peut-être, même en le
trompant, l’aimait-elle. Que de bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi la
réalisation à l’impatience d’un plaisir immédiat ! Mais le désir de connaître
la vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la réalité de
circonstances, qu’il eût donné sa vie pour restituer exactement, était lisible
derrière cette fenêtre striée de lumière, comme sous la couverture
enluminée d’or d’un de ces manuscrits précieux à la richesse artistique
ellemême desquels le savant qui les consulte ne peut rester indifférent. Il
éprouvait une volupté à connaître la vérité qui le passionnait dans cet
exemplaire unique, éphémère et précieux, d’une matière translucide, si
chaude et si belle. Et puis l’avantage qu’il se sentait — qu’il avait tant
besoin de se sentir — sur eux, était peut-être moins de savoir, que de
pouvoir leur montrer qu’il savait. Il se haussa sur la pointe des pieds. Il
frappa. On n’avait pas entendu, il refrappa plus fort, la conversation
s’arrêta. Une voix d’homme dont il chercha à distinguer auquel de ceux des
amis d’Odette qu’il connaissait elle pouvait appartenir, demanda :
— Qui est là ?
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Copyright Arvensa EditionsIl n’était pas sûr de la reconnaître. Il frappa encore une fois. On ouvrit la
fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n’y avait plus moyen de reculer et,
puisqu’elle allait tout savoir, pour ne pas avoir l’air trop malheureux, trop
jaloux et curieux, il se contenta de crier d’un air négligent et gai :
— Ne vous dérangez pas, je passais par là, j’ai vu de la lumière, j’ai
voulu savoir si vous n’étiez plus souffrante.
Il regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre, l’un
tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre inconnue. Ayant
l’habitude, quand il venait chez Odette très tard, de reconnaître sa fenêtre
à ce que c’était la seule éclairée entre les fenêtres toutes pareilles, il s’était
trompé et avait frappé à la fenêtre suivante qui appartenait à la maison
voisine. Il s’éloigna en s’excusant et rentra chez lui, heureux que la
satisfaction de sa curiosité eût laissé leur amour intact et qu’après avoir
simulé depuis si longtemps vis-à-vis d’Odette une sorte d’indifférence, il ne
lui eût pas donné, par sa jalousie, cette preuve qu’il l’aimait trop, qui,
entre deux amants, dispense, à tout jamais, d’aimer assez, celui qui la
reçoit. Il ne lui parla pas de cette mésaventure, lui-même n’y songeait plus.
Mais, par moments, un mouvement de sa pensée venait en rencontrer le
souvenir qu’elle n’avait pas aperçu, le heurtait, l’enfonçait plus avant et
Swann avait ressenti une douleur brusque et profonde. Comme si ç’avait
été une douleur physique, les pensées de Swann ne pouvaient pas
l’amoindrir ; mais du moins la douleur physique, parce qu’elle est
indépendante de la pensée, la pensée peut s’arrêter sur elle, constater
qu’elle a diminué, qu’elle a momentanément cessé. Mais cette douleur-là,
la pensée, rien qu’en se la rappelant, la recréait. Vouloir n’y pas penser,
c’était y penser encore, en souffrir encore. Et quand, causant avec des
amis, il oubliait son mal, tout d’un coup un mot qu’on lui disait le faisait
changer de visage, comme un blessé dont un maladroit vient de toucher
sans précaution le membre douloureux. Quand il quittait Odette, il était
heureux, il se sentait calme, il se rappelait les sourires qu’elle avait eus,
railleurs en parlant de tel ou tel autre, et tendres pour lui, la lourdeur de
sa tête qu’elle avait détachée de son axe pour l’incliner, la laisser tomber,
presque malgré elle, sur ses lèvres, comme elle avait fait la première fois en
voiture, les regards mourants qu’elle lui avait jetés pendant qu’elle était
dans ses bras, tout en contractant frileusement contre l’épaule sa tête
inclinée.
Mais aussitôt sa jalousie, comme si elle était l’ombre de son amour, se
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Copyright Arvensa Editionscomplétait du double de ce nouveau sourire qu’elle lui avait adressé le soir
même — et qui, inverse maintenant, raillait Swann et se chargeait d’amour
pour un autre — de cette inclinaison de sa tête mais renversée vers
d’autres lèvres, et, données à un autre, toutes les marques de tendresse
qu’elle avait eues pour lui. Et tous les souvenirs voluptueux qu’il emportait
de chez elle étaient comme autant d’esquisses, de « projets » pareils à ceux
que vous soumet un décorateur, et qui permettaient à Swann de se faire
une idée des attitudes ardentes ou pâmées qu’elle pouvait avoir avec
d’autres. De sorte qu’il en arrivait à regretter chaque plaisir qu’il goûtait
près d’elle, chaque caresse inventée et dont il avait eu l’imprudence de lui
signaler la douceur, chaque grâce qu’il lui découvrait, car il savait qu’un
instant après, elles allaient enrichir d’instruments nouveaux son supplice.
Celui-ci était rendu plus cruel encore quand revenait à Swann le
souvenir d’un bref regard qu’il avait surpris, il y avait quelques jours, et
pour la première fois, dans les yeux d’Odette. C’était après dîner, chez les
Verdurin. Soit que Forcheville sentant que Saniette, son beau-frère, n’était
pas en faveur chez eux, eût voulu le prendre comme tête de Turc et briller
devant eux à ses dépens, soit qu’il eût été irrité par un mot maladroit que
celui-ci venait de lui dire, et qui, d’ailleurs, passa inaperçu pour les
assistants qui ne savaient pas quelle allusion désobligeante il pouvait
renfermer, bien contre le gré de celui qui le prononçait sans malice aucune,
soit enfin qu’il cherchât depuis quelque temps une occasion de faire sortir
de la maison quelqu’un qui le connaissait trop bien et qu’il savait trop
délicat pour qu’il ne se sentît pas gêné à certains moments rien que de sa
présence, Forcheville répondit à ce propos maladroit de Saniette avec une
telle grossièreté, se mettant à l’insulter, s’enhardissant, au fur et à mesure
qu’il vociférait, de l’effroi, de la douleur, des supplications de l’autre, que
mele malheureux, après avoir demandé à M Verdurin s’il devait rester, et
n’ayant pas reçu de réponse, s’était retiré en balbutiant, les larmes aux
yeux. Odette avait assisté impassible à cette scène, mais quand la porte se
fut refermée sur Saniette, faisant descendre en quelque sorte de plusieurs
crans l’expression habituelle de son visage, pour pouvoir se trouver dans la
bassesse, de plain-pied avec Forcheville, elle avait brillanté ses prunelles
d’un sourire sournois de félicitations pour l’audace qu’il avait eue, d’ironie
pour celui qui en avait été victime ; elle lui avait jeté un regard de
complicité dans le mal, qui voulait si bien dire : « voilà une exécution, ou je
ne m’y connais pas. Avez-vous vu son air penaud, il en pleurait », que
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Copyright Arvensa EditionsForcheville, quand ses yeux rencontrèrent ce regard, dégrisé soudain de la
colère ou de la simulation de colère dont il était encore chaud, sourit et
répondit :
— Il n’avait qu’à être aimable, il serait encore ici, une bonne correction
peut être utile à tout âge.
Un jour que Swann était sorti au milieu de l’après-midi pour faire une
visite, n’ayant pas trouvé la personne qu’il voulait rencontrer, il eut l’idée
d’entrer chez Odette à cette heure où il n’allait jamais chez elle, mais où il
savait qu’elle était toujours à la maison à faire sa sieste ou à écrire des
lettres avant l’heure du thé, et où il aurait plaisir à la voir un peu sans la
déranger. Le concierge lui dit qu’il croyait qu’elle était là ; il sonna, crut
entendre du bruit, entendre marcher, mais on n’ouvrit pas. Anxieux, irrité,
il alla dans la petite rue où donnait l’autre face de l’hôtel, se mit devant la
fenêtre de la chambre d’Odette ; les rideaux l’empêchaient de rien voir, il
frappa avec force aux carreaux, appela ; personne n’ouvrit. Il vit que des
voisins le regardaient. Il partit, pensant qu’après tout, il s’était peut-être
trompé en croyant entendre des pas ; mais il en resta si préoccupé qu’il ne
pouvait penser à autre chose. Une heure après, il revint. Il la trouva ; elle
lui dit qu’elle était chez elle tantôt quand il avait sonné, mais dormait ; la
sonnette l’avait éveillée, elle avait deviné que c’était Swann, elle avait
couru après lui, mais il était déjà parti. Elle avait bien entendu frapper aux
carreaux. Swann reconnut tout de suite dans ce dire un de ces fragments
d’un fait exact que les menteurs pris de court se consolent de faire entrer
dans la composition du fait faux qu’ils inventent, croyant y faire sa part et
y dérober sa ressemblance à la Vérité. Certes quand Odette venait de faire
quelque chose qu’elle ne voulait pas révéler, elle le cachait bien au fond
d’elle-même. Mais dès qu’elle se trouvait en présence de celui à qui elle
voulait mentir, un trouble la prenait, toutes ses idées s’effondraient, ses
facultés d’invention et de raisonnement étaient paralysées, elle ne trouvait
plus dans sa tête que le vide, il fallait pourtant dire quelque chose, et elle
rencontrait à sa portée précisément la chose qu’elle avait voulu dissimuler
et qui étant vraie, était seule restée là. Elle en détachait un petit morceau,
sans importance par lui-même, se disant qu’après tout c’était mieux ainsi
puisque c’était un détail véritable qui n’offrait pas les mêmes dangers
qu’un détail faux. « Ça du moins, c’est vrai, se disait-elle, c’est toujours
autant de gagné, il peut s’informer, il reconnaîtra que c’est vrai, ce n’est
toujours pas ça qui me trahira. » Elle se trompait, c’était cela qui la
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Copyright Arvensa Editionstrahissait, elle ne se rendait pas compte que ce détail vrai avait des angles
qui ne pouvaient s’emboîter que dans les détails contigus du fait vrai dont
elle l’avait arbitrairement détaché et qui, quels que fussent les détails
inventés entre lesquels elle le placerait, révéleraient toujours par la
matière excédante et les vides non remplis, que ce n’était pas d’entre
ceuxlà qu’il venait. « Elle avoue qu’elle m’avait entendu sonner, puis frapper, et
qu’elle avait cru que c’était moi, qu’elle avait envie de me voir, se disait
Swann. Mais cela ne s’arrange pas avec le fait qu’elle n’ait pas fait ouvrir. »
Mais il ne lui fit pas remarquer cette contradiction, car il pensait que,
livrée à elle-même, Odette produirait peut-être quelque mensonge qui
serait un faible indice de la vérité ; elle parlait ; il ne l’interrompait pas, il
recueillait avec une piété avide et douloureuse ces mots qu’elle lui disait et
qu’il sentait (justement, parce qu’elle la cachait derrière eux tout en lui
parlant) garder vaguement, comme le voile sacré, l’empreinte, dessiner
l’incertain modelé, de cette réalité infiniment précieuse et hélas
introuvable : — ce qu’elle faisait tantôt à trois heures, quand il était venu
— de laquelle il ne posséderait jamais que ces mensonges, illisibles et
divins vestiges, et qui n’existait plus que dans le souvenir receleur de cet
être qui la contemplait sans savoir l’apprécier, mais ne la lui livrerait pas.
Certes il se doutait bien par moments qu’en elles-mêmes les actions
quotidiennes d’Odette n’étaient pas passionnément intéressantes, et que
les relations qu’elle pouvait avoir avec d’autres hommes n’exhalaient pas
naturellement d’une façon universelle et pour tout être pensant une
tristesse morbide, capable de donner la fièvre du suicide. Il se rendait
compte alors que cet intérêt, cette tristesse n’existaient qu’en lui comme
une maladie, et que quand celle-ci serait guérie, les actes d’Odette, les
baisers qu’elle aurait pu donner redeviendraient inoffensifs comme ceux
de tant d’autres femmes. Mais que la curiosité douloureuse que Swann y
portait maintenant n’eût sa cause qu’en lui n’était pas pour lui faire
trouver déraisonnable de considérer cette curiosité comme importante et
de mettre tout en œuvre pour lui donner satisfaction. C’est que Swann
arrivait à un âge dont la philosophie — favorisée par celle de l’époque, par
celle aussi du milieu où Swann avait beaucoup vécu, de cette coterie de la
princesse des Laumes où il était convenu qu’on est intelligent dans la
mesure où on doute de tout et où on ne trouvait de réel et d’incontestable
que les goûts de chacun — n’est déjà plus celle de la jeunesse, mais une
philosophie positive, presque médicale, d’hommes qui au lieu
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Copyright Arvensa Editionsd’extérioriser les objets de leurs aspirations, essayent de dégager de leurs
années déjà écoulées un résidu fixe d’habitudes, de passions qu’ils
puissent considérer en eux comme caractéristiques et permanentes et
auxquelles, délibérément, ils veilleront d’abord que le genre d’existence
qu’ils adoptent puisse donner satisfaction. Swann trouvait sage de faire
dans sa vie la part de la souffrance qu’il éprouvait à ignorer ce qu’avait fait
Odette, aussi bien que la part de la recrudescence qu’un climat humide
causait à son eczéma ; de prévoir dans son budget une disponibilité
importante pour obtenir sur l’emploi des journées d’Odette des
renseignements sans lesquels il se sentirait malheureux, aussi bien qu’il en
réservait pour d’autres goûts dont il savait qu’il pouvait attendre du plaisir,
au moins avant qu’il fût amoureux, comme celui des collections et de la
bonne cuisine.
Quand il voulut dire adieu à Odette pour rentrer, elle lui demanda de
rester encore et le retint même vivement, en lui prenant le bras, au
moment où il allait ouvrir la porte pour sortir. Mais il n’y prit pas garde,
car, dans la multitude des gestes, des propos, des petits incidents qui
remplissent une conversation, il est inévitable que nous passions, sans y
rien remarquer qui éveille notre attention, près de ceux qui cachent une
vérité que nos soupçons cherchent au hasard, et que nous nous arrêtions
au contraire à ceux sous lesquels il n’y a rien. Elle lui redisait tout le
temps : « Quel malheur que toi, qui ne viens jamais l’après-midi, pour une
fois que cela t’arrive, je ne t’aie pas vu. » Il savait bien qu’elle n’était pas
assez amoureuse de lui pour avoir un regret si vif d’avoir manqué sa visite,
mais comme elle était bonne, désireuse de lui faire plaisir, et souvent triste
quand elle l’avait contrarié, il trouva tout naturel qu’elle le fût cette fois de
l’avoir privé de ce plaisir de passer une heure ensemble qui était très
grand, non pour elle, mais pour lui. C’était pourtant une chose assez peu
importante pour que l’air douloureux qu’elle continuait d’avoir finît par
l’étonner. Elle rappelait ainsi, plus encore qu’il ne le trouvait d’habitude,
les figures de femmes du peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment
leur visage abattu et navré qui semble succomber sous le poids d’une
douleur trop lourde pour elles, simplement quand elles laissent l’enfant
Jésus jouer avec une grenade ou regardent Moïse verser de l’eau dans une
auge. Il lui avait déjà vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus
quand. Et tout d’un coup, il se rappela : c’était quand Odette avait menti
meen parlant à M Verdurin le lendemain de ce dîner où elle n’était pas
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Copyright Arvensa Editionsvenue sous prétexte qu’elle était malade et en réalité pour rester avec
Swann. Certes, eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes qu’elle n’aurait
pu avoir de remords d’un mensonge aussi innocent. Mais ceux que faisait
couramment Odette l’étaient moins et servaient à empêcher des
découvertes qui auraient pu lui créer avec les uns ou avec les autres, de
terribles difficultés. Aussi quand elle mentait, prise de peur, se sentant peu
armée pour se défendre, incertaine du succès, elle avait envie de pleurer,
par fatigue, comme certains enfants qui n’ont pas dormi. Puis elle savait
que son mensonge lésait d’ordinaire gravement l’homme à qui elle le
faisait, et à la merci duquel elle allait peut-être tomber si elle mentait mal.
Alors elle se sentait à la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle
avait à faire un mensonge insignifiant et mondain, par association de
sensations et de souvenirs, elle éprouvait le malaise d’un surmenage et le
regret d’une méchanceté.
Quel mensonge déprimant était-elle en train de faire à Swann pour
qu’elle eût ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient fléchir
sous l’effort qu’elle s’imposait, et demander grâce ? Il eut l’idée que ce
n’était pas seulement la vérité sur l’incident de l’après-midi qu’elle
s’efforçait de lui cacher, mais quelque chose de plus actuel, peut-être de
non encore survenu et de tout prochain, et qui pourrait l’éclairer sur cette
vérité. À ce moment, il entendit un coup de sonnette. Odette ne cessa plus
de parler, mais ses paroles n’étaient qu’un gémissement : son regret de ne
pas avoir vu Swann dans l’après-midi, de ne pas lui avoir ouvert, était
devenu un véritable désespoir.
On entendit la porte d’entrée se refermer et le bruit d’une voiture,
comme si repartait une personne — celle probablement que Swann ne
devait pas rencontrer — à qui on avait dit qu’Odette était sortie. Alors en
songeant que rien qu’en venant à une heure où il n’en avait pas l’habitude,
il s’était trouvé déranger tant de choses qu’elle ne voulait pas qu’il sût, il
éprouva un sentiment de découragement, presque de détresse. Mais
comme il aimait Odette, comme il avait l’habitude de tourner vers elle
toutes ses pensées, la pitié qu’il eût pu s’inspirer à lui-même, ce fut pour
elle qu’il la ressentit, et il murmura : « Pauvre chérie ! » Quand il la quitta,
elle prit plusieurs lettres qu’elle avait sur sa table et lui demanda s’il ne
pourrait pas les mettre à la poste. Il les emporta et, une fois rentré,
s’aperçut qu’il avait gardé les lettres sur lui. Il retourna jusqu’à la poste, les
tira de sa poche et avant de les jeter dans la boîte regarda les adresses.
Page 268
Copyright Arvensa EditionsElles étaient toutes pour des fournisseurs, sauf une pour Forcheville. Il la
tenait dans sa main. Il se disait : « Si je voyais ce qu’il y a dedans, je saurais
comment elle l’appelle, comment elle lui parle, s’il y a quelque chose entre
eux. Peut-être même qu’en ne la regardant pas, je commets une
indélicatesse à l’égard d’Odette, car c’est la seule manière de me délivrer
d’un soupçon peut-être calomnieux pour elle, destiné en tous cas à la faire
souffrir et que rien ne pourrait plus détruire, une fois la lettre partie. »
Il rentra chez lui en quittant la poste, mais il avait gardé sur lui cette
dernière lettre. Il alluma une bougie et en approcha l’enveloppe qu’il
n’avait pas osé ouvrir. D’abord il ne put rien lire, mais l’enveloppe était
mince, et en la faisant adhérer à la carte dure qui y était incluse, il put à
travers sa transparence, lire les derniers mots. C’était une formule finale
très froide. Si, au lieu que ce fût lui qui regardât une lettre adressée à
Forcheville, c’eût été Forcheville qui eût lu une lettre adressée à Swann, il
aurait pu voir des mots autrement tendres. Il maintint immobile la carte
qui dansait dans l’enveloppe plus grande qu’elle, puis, la faisant glisser
avec le pouce, en amena successivement les différentes lignes sous la
partie de l’enveloppe qui n’était pas doublée, la seule à travers laquelle on
pouvait lire.
Malgré cela il ne distinguait pas bien. D’ailleurs cela ne faisait rien, car il
en avait assez vu pour se rendre compte qu’il s’agissait d’un petit
événement sans importance et qui ne touchait nullement à des relations
amoureuses ; c’était quelque chose qui se rapportait à un oncle d’Odette.
Swann avait bien lu au commencement de la ligne : « J’ai eu raison », mais
ne comprenait pas ce qu’Odette avait eu raison de faire, quand soudain,
un mot qu’il n’avait pas pu déchiffrer d’abord, apparut et éclaira le sens de
la phrase tout entière : « J’ai eu raison d’ouvrir, c’était mon oncle. »
D’ouvrir ! alors Forcheville était là tantôt quand Swann avait sonné et elle
l’avait fait partir, d’où le bruit qu’il avait entendu.
Alors il lut toute la lettre ; à la fin elle s’excusait d’avoir agi aussi sans
façon avec lui et lui disait qu’il avait oublié ses cigarettes chez elle, la
même phrase qu’elle avait écrite à Swann une des premières fois qu’il était
venu. Mais pour Swann elle avait ajouté : « puissiez-vous y avoir laissé
votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre ». Pour Forcheville rien
de tel : aucune allusion qui pût faire supposer une intrigue entre eux. À
vrai dire d’ailleurs, Forcheville était en tout ceci plus trompé que lui,
puisque Odette lui écrivait pour lui faire croire que le visiteur était son
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Copyright Arvensa Editionsoncle. En somme, c’était lui, Swann, l’homme à qui elle attachait de
l’importance et pour qui elle avait congédié l’autre. Et pourtant, s’il n’y
avait rien entre Odette et Forcheville, pourquoi n’avoir pas ouvert tout de
suite, pourquoi avoir dit : « J’ai bien fait d’ouvrir, c’était mon oncle » ; si
elle ne faisait rien de mal à ce moment-là, comment Forcheville pourrait-il
même s’expliquer qu’elle eût pu ne pas ouvrir ? Swann restait là, désolé,
confus et pourtant heureux, devant cette enveloppe qu’Odette lui avait
remise sans crainte, tant était absolue la confiance qu’elle avait en sa
délicatesse, mais à travers le vitrage transparent de laquelle se dévoilait à
lui, avec le secret d’un incident qu’il n’aurait jamais cru possible de
connaître, un peu de la vie d’Odette, comme dans une étroite section
lumineuse pratiquée à même l’inconnu. Puis sa jalousie s’en réjouissait,
comme si cette jalousie eût eu une vitalité indépendante, égoïste, vorace
de tout ce qui la nourrirait, fût-ce aux dépens de lui-même. Maintenant
elle avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer à s’inquiéter
chaque jour des visites qu’Odette avait reçues vers cinq heures, à chercher
à apprendre où se trouvait Forcheville à cette heure-là. Car la tendresse de
Swann continuait à garder le même caractère que lui avait imprimé dès le
début à la fois l’ignorance où il était de l’emploi des journées d’Odette et
la paresse cérébrale qui l’empêchait de suppléer à l’ignorance par
l’imagination. Il ne fut pas jaloux d’abord de toute la vie d’Odette, mais des
seuls moments où une circonstance, peut-être mal interprétée, l’avait
amené à supposer qu’Odette avait pu le tromper. Sa jalousie, comme une
pieuvre qui jette une première, puis une seconde, puis une troisième
amarre, s’attacha solidement à ce moment de cinq heures du soir, puis à
un autre, puis à un autre encore. Mais Swann ne savait pas inventer ses
souffrances. Elles n’étaient que le souvenir, la perpétuation d’une
souffrance qui lui était venue du dehors.
Mais là tout lui en apportait. Il voulut éloigner Odette de Forcheville,
l’emmener quelques jours dans le Midi. Mais il croyait qu’elle était désirée
par tous les hommes qui se trouvaient dans l’hôtel et qu’elle-même les
désirait. Aussi lui qui jadis en voyage recherchait les gens nouveaux, les
assemblées nombreuses, on le voyait sauvage, fuyant la société des
hommes comme si elle l’eût cruellement blessé. Et comment n’aurait-il pas
été misanthrope, quand dans tout homme il voyait un amant possible pour
Odette ? Et ainsi sa jalousie, plus encore que n’avait fait le goût voluptueux
et riant qu’il avait d’abord pour Odette, altérait le caractère de Swann et
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Copyright Arvensa Editionschangeait du tout au tout, aux yeux des autres, l’aspect même des signes
extérieurs par lesquels ce caractère se manifestait.
Un mois après le jour où il avait lu la lettre adressée par Odette à
Forcheville, Swann alla à un dîner que les Verdurin donnaient au Bois. Au
moment où on se préparait à partir, il remarqua des conciliabules entre
meM Verdurin et plusieurs des invités et crut comprendre qu’on rappelait
au pianiste de venir le lendemain à une partie à Chatou ; or, lui, Swann, n’y
était pas invité.
Les Verdurin n’avaient parlé qu’à demi-voix et en termes vagues, mais le
peintre, distrait sans doute, s’écria :
— Il ne faudra aucune lumière et qu’il joue la sonate Clair de lune dans
l’obscurité pour mieux voir s’éclairer les choses.
meM Verdurin, voyant que Swann était à deux pas, prit cette expression
où le désir de faire taire celui qui parle et de garder un air innocent aux
yeux de celui qui entend, se neutralise en une nullité intense du regard, où
l’immobile signe d’intelligence du complice se dissimule sous les sourires
de l’ingénu et qui enfin, commune à tous ceux qui s’aperçoivent d’une
gaffe, la révèle instantanément sinon à ceux qui la font, du moins à celui
qui en est l’objet. Odette eut soudain l’air d’une désespérée qui renonce à
lutter contre les difficultés écrasantes de la vie, et Swann comptait
anxieusement les minutes qui le séparaient du moment où, après avoir
quitté ce restaurant, pendant le retour avec elle, il allait pouvoir lui
demander des explications, obtenir qu’elle n’allât pas le lendemain à
Chatou ou qu’elle l’y fît inviter, et apaiser dans ses bras l’angoisse qu’il
meressentait. Enfin on demanda leurs voitures. M Verdurin dit à Swann :
— Alors, adieu, à bientôt, n’est-ce pas ? tâchant par l’amabilité du
regard et la contrainte du sourire de l’empêcher de penser qu’elle ne lui
disait pas, comme elle eût toujours fait jusqu’ici :
« À demain à Chatou, à après-demain chez moi. »
meM. et M Verdurin firent monter avec eux Forcheville, la voiture de
Swann s’était rangée derrière la leur dont il attendait le départ pour faire
monter Odette dans la sienne.
me— Odette, nous vous ramenons, dit M Verdurin, nous avons une
petite place pour vous à côté de M. de Forcheville.
— Oui, madame, répondit Odette.
— Comment, mais je croyais que je vous reconduisais, s’écria Swann,
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Copyright Arvensa Editionsdisant sans dissimulation les mots nécessaires, car la portière était ouverte,
les secondes étaient comptées, et il ne pouvait rentrer sans elle dans l’état
où il était.
me— Mais M Verdurin m’a demandé...
— Voyons, vous pouvez bien revenir seul, nous vous l’avons laissée
meassez de fois, dit M Verdurin.
— Mais c’est que j’avais une chose importante à dire à Madame.
— Eh bien ! vous la lui écrirez...
— Adieu, lui dit Odette en lui tendant la main.
Il essaya de sourire, mais il avait l’air atterré.
— As-tu vu les façons que Swann se permet maintenant avec nous ? dit
meM Verdurin à son mari quand ils furent rentrés. J’ai cru qu’il allait me
manger, parce que nous ramenions Odette. C’est d’une inconvenance,
vraiment ! Alors, qu’il dise tout de suite que nous tenons une maison de
rendez-vous ! Je ne comprends pas qu’Odette supporte des manières
pareilles. Il a absolument l’air de dire : vous m’appartenez. Je dirai ma
manière de penser à Odette, j’espère qu’elle comprendra.
Et elle ajouta encore un instant après, avec colère :
— Non, mais voyez-vous, cette sale bête ! employant sans s’en rendre
compte, et peut-être en obéissant au même besoin obscur de se justifier —
comme Françoise à Combray quand le poulet ne voulait pas mourir — les
mots qu’arrachent les derniers sursauts d’un animal inoffensif qui agonise
au paysan qui est en train de l’écraser.
meEt quand la voiture de M Verdurin fut partie et que celle de Swann
s’avança, son cocher le regardant lui demanda s’il n’était pas malade ou s’il
n’était pas arrivé de malheur.
Swann le renvoya, il voulait marcher et ce fut à pied, par le Bois, qu’il
rentra. Il parlait seul, à haute voix, et sur le même ton un peu factice qu’il
avait pris jusqu’ici quand il détaillait les charmes du petit noyau et exaltait
la magnanimité des Verdurin. Mais de même que les propos, les sourires,
les baisers d’Odette lui devenaient aussi odieux qu’il les avait trouvés
doux, s’ils étaient adressés à d’autres que lui, de même, le salon des
Verdurin, qui tout à l’heure encore lui semblait amusant, respirant un goût
vrai pour l’art et même une sorte de noblesse morale, maintenant que
c’était un autre que lui qu’Odette allait y rencontrer, y aimer librement, lui
exhibait ses ridicules, sa sottise, son ignominie.
Il se représentait avec dégoût la soirée du lendemain à Chatou.
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Copyright Arvensa Editions« D’abord cette idée d’aller à Chatou ! Comme des merciers qui viennent
de fermer leur boutique ! Vraiment ces gens sont sublimes de
bourgeoisisme, ils ne doivent pas exister réellement, ils doivent sortir du
théâtre de Labiche ! »
Il y aurait là les Cottard, peut-être Brichot. « Est-ce assez grotesque
cette vie de petites gens qui vivent les uns sur les autres, qui se croiraient
perdus, ma parole, s’ils ne se retrouvaient pas tous demain à Chatou ! »
Hélas ! il y aurait aussi le peintre, le peintre qui aimait à « faire des
mariages », qui inviterait Forcheville à venir avec Odette à son atelier. Il
voyait Odette avec une toilette trop habillée pour cette partie de
campagne, « car elle est si vulgaire et surtout, la pauvre petite, elle est
tellement bête ! ! ! »
meIl entendit les plaisanteries que ferait M Verdurin après dîner, les
plaisanteries qui, quel que fût l’ennuyeux qu’elles eussent pour cible,
l’avaient toujours amusé parce qu’il voyait Odette en rire, en rire avec lui,
presque en lui. Maintenant il sentait que c’était peut-être de lui qu’on
allait faire rire Odette. « Quelle gaieté fétide ! disait-il en donnant à sa
bouche une expression de dégoût si forte qu’il avait lui-même la sensation
musculaire de sa grimace jusque dans son cou révulsé contre le col de sa
chemise. Et comment une créature dont le visage est fait à l’image de Dieu
peut-elle trouver matière à rire dans ces plaisanteries nauséabondes ?
Toute narine un peu délicate se détournerait avec horreur pour ne pas se
laisser offusquer par de tels relents. C’est vraiment incroyable de penser
qu’un être humain peut ne pas comprendre qu’en se permettant un
sourire à l’égard d’un semblable qui lui a tendu loyalement la main, il se
dégrade jusqu’à une fange d’où il ne sera plus possible à la meilleure
volonté du monde de jamais le relever. J’habite à trop de milliers de
mètres d’altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et clabaudent de
tels sales papotages, pour que je puisse être éclaboussé par les
plaisanteries d’une Verdurin, s’écria-t-il, en relevant la tête, en redressant
fièrement son corps en arrière. Dieu m’est témoin que j’ai sincèrement
voulu tirer Odette de là, et l’élever dans une atmosphère plus noble et plus
pure. Mais la patience humaine a des bornes, et la mienne est à bout », se
dit-il, comme si cette mission d’arracher Odette à une atmosphère de
sarcasmes datait de plus longtemps que de quelques minutes, et comme
s’il ne se l’était pas donnée seulement depuis qu’il pensait que ces
sarcasmes l’avaient peut-être lui-même pour objet et tentaient de détacher
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Copyright Arvensa EditionsOdette de lui.
Il voyait le pianiste prêt à jouer la sonate Clair de lune et les mines de
meM Verdurin s’effrayant du mal que la musique de Beethoven allait faire à
ses nerfs : « Idiote, menteuse ! s’écria-t-il, et ça croit aimer l’Art ! ». Elle
dira à Odette, après lui avoir insinué adroitement quelques mots
louangeurs pour Forcheville, comme elle avait fait si souvent pour lui :
« Vous allez faire une petite place à côté de vous à M. de Forcheville. »
« Dans l’obscurité ! maquerelle, entremetteuse ! » « Entremetteuse »,
c’était le nom qu’il donnait aussi à la musique qui les convierait à se taire,
à rêver ensemble, à se regarder, à se prendre la main. Il trouvait du bon à
la sévérité contre les arts, de Platon, de Bossuet, et de la vieille éducation
française.
En somme la vie qu’on menait chez les Verdurin et qu’il avait appelée si
souvent « la vraie vie » lui semblait la pire de toutes, et leur petit noyau le
dernier des milieux. « C’est vraiment, disait-il, ce qu’il y a de plus bas dans
l’échelle sociale, le dernier cercle de Dante. Nul doute que le texte auguste
ne se réfère aux Verdurin ! Au fond, comme les gens du monde dont on
peut médire, mais qui tout de même sont autre chose que ces bandes de
voyous, montrent leur profonde sagesse en refusant de les connaître, d’y
salir même le bout de leurs doigts ! Quelle divination dans ce « Noli me
tangere » du faubourg Saint-Germain. » Il avait quitté depuis bien
longtemps les allées du Bois, il était presque arrivé chez lui, que, pas
encore dégrisé de sa douleur et de la verve d’insincérité dont les
intonations menteuses, la sonorité artificielle de sa propre voix lui
versaient d’instant en instant plus abondamment l’ivresse, il continuait
encore à pérorer tout haut dans le silence de la nuit : « Les gens du monde
ont leurs défauts que personne ne reconnaît mieux que moi, mais enfin ce
sont tout de même des gens avec qui certaines choses sont impossibles.
Telle femme élégante que j’ai connue était loin d’être parfaite, mais enfin il
y avait tout de même chez elle un fond de délicatesse, une loyauté dans les
procédés qui l’auraient rendue, quoi qu’il arrivât, incapable d’une félonie
et qui suffisent à mettre des abîmes entre elle et une mégère comme la
Verdurin. Verdurin ! quel nom ! Ah ! on peut dire qu’ils sont complets,
qu’ils sont beaux dans leur genre ! Dieu merci, il n’était que temps de ne
plus condescendre à la promiscuité avec cette infamie, avec ces ordures. »
Mais, comme les vertus qu’il attribuait tantôt encore aux Verdurin,
n’auraient pas suffi, même s’ils les avaient vraiment possédées, mais s’ils
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Copyright Arvensa Editionsn’avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez Swann cette
ivresse où il s’attendrissait sur leur magnanimité et qui, même propagée à
travers d’autres personnes, ne pouvait lui venir que d’Odette — de même,
l’immoralité, eût-elle été réelle, qu’il trouvait aujourd’hui aux Verdurin
aurait été impuissante, s’ils n’avaient pas invité Odette avec Forcheville et
sans lui, à déchaîner son indignation et à lui faire flétrir « leur infamie ». Et
sans doute la voix de Swann était plus clairvoyante que lui-même, quand
elle se refusait à prononcer ces mots pleins de dégoût pour le milieu
Verdurin et de la joie d’en avoir fini avec lui, autrement que sur un ton
factice et comme s’ils étaient choisis plutôt pour assouvir sa colère que
pour exprimer sa pensée. Celle-ci, en effet, pendant qu’il se livrait à ces
invectives, était probablement, sans qu’il s’en aperçût, occupée d’un objet
tout à fait différent, car une fois arrivé chez lui, à peine eut-il refermé la
porte cochère, que brusquement il se frappa le front, et, la faisant rouvrir,
ressortit en s’écriant d’une voix naturelle cette fois : « Je crois que j’ai
trouvé le moyen de me faire inviter demain au dîner de Chatou ! » Mais le
moyen devait être mauvais, car Swann ne fut pas invité : le docteur Cottard
qui, appelé en province pour un cas grave, n’avait pas vu les Verdurin
depuis plusieurs jours et n’avait pu aller à Chatou, dit, le lendemain de ce
dîner, en se mettant à table chez eux :
— Mais, est-ce que nous ne verrons pas M. Swann, ce soir ? Il est bien
ce qu’on appelle un ami personnel du...
me— Mais j’espère bien que non ! s’écria M Verdurin, Dieu nous en
préserve, il est assommant, bête et mal élevé.
Cottard à ces mots manifesta en même temps son étonnement et sa
soumission, comme devant une vérité contraire à tout ce qu’il avait cru
jusque-là, mais d’une évidence irrésistible ; et, baissant d’un air ému et
peureux son nez dans son assiette, il se contenta de répondre : « Ah ! ah !
ah ! ah ! ah ! » en traversant à reculons, dans sa retraite repliée en bon
ordre jusqu’au fond de lui-même, le long d’une gamme descendante, tout
le registre de sa voix. Et il ne fut plus question de Swann chez les Verdurin.
Alors ce salon qui avait réuni Swann et Odette devint un obstacle à
leurs rendez-vous. Elle ne lui disait plus comme au premier temps de leur
amour : « Nous nous verrons en tous cas demain soir, il y a un souper chez
les Verdurin » mais : « Nous ne pourrons pas nous voir demain soir, il y a
un souper chez les Verdurin. » Ou bien les Verdurin devaient l’emmener à
l’Opéra-Comique voir « Une nuit de Cléopâtre » et Swann lisait dans les
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Copyright Arvensa Editionsyeux d’Odette cet effroi qu’il lui demandât de n’y pas aller, que naguère il
n’aurait pu se retenir de baiser au passage sur le visage de sa maîtresse, et
qui maintenant l’exaspérait. « Ce n’est pas de la colère, pourtant, se
disaitil à lui-même, que j’éprouve en voyant l’envie qu’elle a d’aller picorer dans
cette musique stercoraire. C’est du chagrin, non pas certes pour moi, mais
pour elle ; du chagrin de voir qu’après avoir vécu plus de six mois en
contact quotidien avec moi, elle n’a pas su devenir assez une autre pour
éliminer spontanément Victor Massé ! Surtout pour ne pas être arrivée à
comprendre qu’il y a des soirs où un être d’une essence un peu délicate
doit savoir renoncer à un plaisir, quand on le lui demande. Elle devrait
savoir dire « je n’irai pas », ne fût-ce que par intelligence, puisque c’est sur
sa réponse qu’on classera une fois pour toutes sa qualité d’âme. » Et
s’étant persuadé à lui-même que c’était seulement en effet pour pouvoir
porter un jugement plus favorable sur la valeur spirituelle d’Odette qu’il
désirait que ce soir-là elle restât avec lui au lieu d’aller à l’Opéra-Comique,
il lui tenait le même raisonnement, au même degré d’insincérité qu’à
soimême, et même, à un degré de plus, car alors il obéissait aussi au désir de
la prendre par l’amour-propre.
— Je te jure, lui disait-il, quelques instants avant qu’elle partît pour le
théâtre, qu’en te demandant de ne pas sortir, tous mes souhaits, si j’étais
égoïste, seraient pour que tu me refuses, car j’ai mille choses à faire ce soir
et je me trouverai moi-même pris au piège et bien ennuyé si contre toute
attente tu me réponds que tu n’iras pas. Mais mes occupations, mes
plaisirs, ne sont pas tout, je dois penser à toi. Il peut venir un jour où me
voyant à jamais détaché de toi tu auras le droit de me reprocher de ne pas
t’avoir avertie dans les minutes décisives où je sentais que j’allais porter
sur toi un de ces jugements sévères auxquels l’amour ne résiste pas
longtemps. Vois-tu, « Une nuit de Cléopâtre » (quel titre !) n’est rien dans
la circonstance. Ce qu’il faut savoir, c’est si vraiment tu es cet être qui est
au dernier rang de l’esprit, et même du charme, l’être méprisable qui n’est
pas capable de renoncer à un plaisir. Alors, si tu es cela, comment
pourraiton t’aimer, car tu n’es même pas une personne, une créature définie,
imparfaite, mais du moins perfectible ? Tu es une eau informe qui coule
selon la pente qu’on lui offre, un poisson sans mémoire et sans réflexion
qui tant qu’il vivra dans son aquarium se heurtera cent fois par jour contre
le vitrage qu’il continuera à prendre pour de l’eau. Comprends-tu que ta
réponse, je ne dis pas aura pour effet que je cesserai de t’aimer
Page 276
Copyright Arvensa Editionsimmédiatement, bien entendu, mais te rendra moins séduisante à mes
yeux quand je comprendrai que tu n’es pas une personne, que tu es
audessous de toutes les choses et ne sais te placer au-dessus d’aucune ?
Évidemment j’aurais mieux aimé te demander comme une chose sans
importance, de renoncer à « Une nuit de Cléopâtre » (puisque tu m’obliges
à me souiller les lèvres de ce nom abject) dans l’espoir que tu irais
cependant. Mais, décidé à tenir un tel compte, à tirer de telles
conséquences de ta réponse, j’ai trouvé plus loyal de t’en prévenir.
Odette depuis un moment donnait des signes d’émotion et
d’incertitude. À défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu’il pouvait
rentrer dans le genre commun des « laïus », et scènes de reproches ou de
supplications dont l’habitude qu’elle avait des hommes lui permettait, sans
s’attacher aux détails des mots, de conclure qu’ils ne les prononceraient
pas s’ils n’étaient pas amoureux, que du moment qu’ils étaient amoureux,
il était inutile de leur obéir, qu’ils ne le seraient que plus après. Aussi
aurait-elle écouté Swann avec le plus grand calme si elle n’avait vu que
l’heure passait et que pour peu qu’il parlât encore quelque temps, elle
allait, comme elle le lui dit avec un sourire tendre, obstiné et confus, « finir
par manquer l’Ouverture ! »
D’autres fois il lui disait que ce qui plus que tout ferait qu’il cesserait de
l’aimer, c’est qu’elle ne voulût pas renoncer à mentir. « Même au simple
point de vue de la coquetterie, lui disait-il, ne comprends-tu donc pas
combien tu perds de ta séduction en t’abaissant à mentir ? Par un aveu,
combien de fautes tu pourrais racheter ! Vraiment tu es bien moins
intelligente que je ne croyais ! » Mais c’est en vain que Swann lui exposait
ainsi toutes les raisons qu’elle avait de ne pas mentir ; elles auraient pu
ruiner chez Odette un système général du mensonge ; mais Odette n’en
possédait pas ; elle se contentait seulement, dans chaque cas où elle
voulait que Swann ignorât quelque chose qu’elle avait fait, de ne pas le lui
dire. Ainsi le mensonge était pour elle un expédient d’ordre particulier ; et
ce qui seul pouvait décider si elle devait s’en servir ou avouer la vérité,
c’était une raison d’ordre particulier aussi, la chance plus ou moins grande
qu’il y avait pour que Swann pût découvrir qu’elle n’avait pas dit la vérité.
Physiquement, elle traversait une mauvaise phase : elle épaississait ; et
le charme expressif et dolent, les regards étonnés et rêveurs qu’elle avait
autrefois semblaient avoir disparu avec sa première jeunesse. De sorte
qu’elle était devenue si chère à Swann au moment pour ainsi dire où il la
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Copyright Arvensa Editionstrouvait précisément bien moins jolie. Il la regardait longuement pour
tâcher de ressaisir le charme qu’il lui avait connu, et ne le retrouvait pas.
Mais savoir que sous cette chrysalide nouvelle, c’était toujours Odette qui
vivait, toujours la même volonté fugace, insaisissable et sournoise, suffisait
à Swann pour qu’il continuât de mettre la même passion à chercher à la
capter. Puis il regardait des photographies d’il y avait deux ans, il se
rappelait comme elle avait été délicieuse. Et cela le consolait un peu de se
donner tant de mal pour elle.
Quand les Verdurin l’emmenaient à Saint-Germain, à Chatou, à Meulan,
souvent, si c’était dans la belle saison, ils proposaient, sur place, de rester
meà coucher et de ne revenir que le lendemain. M Verdurin cherchait à
apaiser les scrupules du pianiste dont la tante était restée à Paris.
— Elle sera enchantée d’être débarrassée de vous pour un jour. Et
comment s’inquiéterait-elle, elle vous sait avec nous ; d’ailleurs je prends
tout sous mon bonnet.
Mais si elle n’y réussissait pas, M. Verdurin partait en campagne,
trouvait un bureau de télégraphe ou un messager et s’informait de ceux
des fidèles qui avaient quelqu’un à faire prévenir. Mais Odette le
remerciait et disait qu’elle n’avait de dépêche à faire pour personne, car
elle avait dit à Swann une fois pour toutes qu’en lui en envoyant une aux
yeux de tous, elle se compromettrait. Parfois c’était pour plusieurs jours
qu’elle s’absentait, les Verdurin l’emmenaient voir les tombeaux de Dreux,
ou à Compiègne admirer, sur le conseil du peintre, des couchers de soleil
en forêt et on poussait jusqu’au château de Pierrefonds.
— Penser qu’elle pourrait visiter de vrais monuments avec moi qui ai
étudié l’architecture pendant dix ans et qui suis tout le temps supplié de
mener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Naud des gens de la plus haute
valeur et ne le ferais que pour elle, et qu’à la place elle va avec les
dernières des brutes s’extasier successivement devant les déjections de
Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc ! Il me semble qu’il n’y a
pas besoin d’être artiste pour cela et que, même sans flair particulièrement
fin, on ne choisit pas d’aller villégiaturer dans des latrines pour être plus à
portée de respirer des excréments.
Mais quand elle était partie pour Dreux ou pour Pierrefonds — hélas,
sans lui permettre d’y aller, comme par hasard, de son côté, car « cela
ferait un effet déplorable », disait-elle — il se plongeait dans le plus
enivrant des romans d’amour, l’indicateur des chemins de fer, qui lui
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Copyright Arvensa Editionsapprenait les moyens de la rejoindre, l’après-midi, le soir, ce matin même !
Le moyen ? presque davantage : l’autorisation. Car enfin l’indicateur et les
trains eux-mêmes n’étaient pas faits pour des chiens. Si on faisait savoir au
public, par voie d’imprimés, qu’à huit heures du matin partait un train qui
arrivait à Pierrefonds à dix heures, c’est donc qu’aller à Pierrefonds était un
acte licite, pour lequel la permission d’Odette était superflue ; et c’était
aussi un acte qui pouvait avoir un tout autre motif que le désir de
rencontrer Odette, puisque des gens qui ne la connaissaient pas
l’accomplissaient chaque jour, en assez grand nombre pour que cela valût
la peine de faire chauffer des locomotives.
En somme elle ne pouvait tout de même pas l’empêcher d’aller à
Pierrefonds s’il en avait envie ! Or, justement, il sentait qu’il en avait envie,
et que s’il n’avait pas connu Odette, certainement il y serait allé. Il y avait
longtemps qu’il voulait se faire une idée plus précise des travaux de
restauration de Viollet-le-Duc. Et par le temps qu’il faisait, il éprouvait
l’impérieux désir d’une promenade dans la forêt de Compiègne.
Ce n’était vraiment pas de chance qu’elle lui défendît le seul endroit qui
le tentait aujourd’hui. Aujourd’hui ! S’il y allait, malgré son interdiction, il
pourrait la voir aujourd’hui même ! Mais, alors que, si elle eût retrouvé à
Pierrefonds quelque indifférent, elle lui eût dit joyeusement : « Tiens, vous
ici ! », et lui aurait demandé d’aller la voir à l’hôtel où elle était descendue
avec les Verdurin, au contraire si elle l’y rencontrait, lui, Swann, elle serait
froissée, elle se dirait qu’elle était suivie, elle l’aimerait moins, peut-être se
détournerait-elle avec colère en l’apercevant. « Alors, je n’ai plus le droit
de voyager ! » lui dirait-elle au retour, tandis qu’en somme c’était lui qui
n’avait plus le droit de voyager !
Il avait eu un moment l’idée, pour pouvoir aller à Compiègne et à
Pierrefonds sans avoir l’air que ce fût pour rencontrer Odette, de s’y faire
emmener par un de ses amis, le marquis de Forestelle, qui avait un château
dans le voisinage. Celui-ci, à qui il avait fait part de son projet sans lui en
dire le motif, ne se sentait pas de joie et s’émerveillait que Swann, pour la
première fois depuis quinze ans, consentît enfin à venir voir sa propriété
et, puisqu’il ne voulait pas s’y arrêter, lui avait-il dit, lui promît du moins
de faire ensemble des promenades et des excursions pendant plusieurs
jours. Swann s’imaginait déjà là-bas avec M. de Forestelle. Même avant d’y
voir Odette, même s’il ne réussissait pas à l’y voir, quel bonheur il aurait à
mettre le pied sur cette terre où ne sachant pas l’endroit exact, à tel
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Copyright Arvensa Editionsmoment, de sa présence, il sentirait palpiter partout la possibilité de sa
brusque apparition : dans la cour du château, devenu beau pour lui parce
que c’était à cause d’elle qu’il était allé le voir ; dans toutes les rues de la
ville, qui lui semblait romanesques ; sur chaque route de la forêt, rosée par
un couchant profond et tendre ; — asiles innombrables et alternatifs, où
venait simultanément se réfugier, dans l’incertaine ubiquité de ses
espérances, son cœur heureux, vagabond et multiplié. « Surtout, dirait-il à
M. de Forestelle, prenons garde de ne pas tomber sur Odette et les
Verdurin ; je viens d’apprendre qu’ils sont justement aujourd’hui à
Pierrefonds. On a assez le temps de se voir à Paris, ce ne serait pas la peine
de le quitter pour ne pas pouvoir faire un pas les uns sans les autres. » Et
son ami ne comprendrait pas pourquoi une fois là-bas il changerait vingt
fois de projets, inspecterait les salles à manger de tous les hôtels de
Compiègne sans se décider à s’asseoir dans aucune de celles où pourtant
on n’avait pas vu trace de Verdurin, ayant l’air de rechercher ce qu’il disait
vouloir fuir et du reste le fuyant dès qu’il l’aurait trouvé, car s’il avait
rencontré le petit groupe, il s’en serait écarté avec affectation, content
d’avoir vu Odette et qu’elle l’eût vu, surtout qu’elle l’eût vu ne se souciant
pas d’elle. Mais non, elle devinerait bien que c’était pour elle qu’il était là.
Et quand M. de Forestelle venait le chercher pour partir, il lui disait :
« Hélas ! non, je ne peux pas aller aujourd’hui à Pierrefonds, Odette y est
justement. » Et Swann était heureux malgré tout de sentir que, si seul de
tous les mortels il n’avait pas le droit en ce jour d’aller à Pierrefonds,
c’était parce qu’il était en effet pour Odette quelqu’un de différent des
autres, son amant, et que cette restriction apportée pour lui au droit
universel de libre circulation, n’était qu’une des formes de cet esclavage,
de cet amour qui lui était si cher. Décidément il valait mieux ne pas risquer
de se brouiller avec elle, patienter, attendre son retour. Il passait ses
journées penché sur une carte de la forêt de Compiègne comme si ç’avait
été la carte du Tendre, s’entourait de photographies du château de
Pierrefonds. Dès que venait le jour où il était possible qu’elle revînt, il
rouvrait l’indicateur, calculait quel train elle avait dû prendre, et si elle
s’était attardée, ceux qui lui restaient encore. Il ne sortait pas de peur de
manquer une dépêche, ne se couchait pas, pour le cas où, revenue par le
dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise de venir le voir au milieu
de la nuit. Justement il entendait sonner à la porte cochère, il lui semblait
qu’on tardait à ouvrir, il voulait éveiller le concierge, se mettait à la fenêtre
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Copyright Arvensa Editionspour appeler Odette si c’était elle, car malgré les recommandations qu’il
était descendu faire plus de dix fois lui-même, on était capable de lui dire
qu’il n’était pas là. C’était un domestique qui rentrait. Il remarquait le vol
incessant des voitures qui passaient, auquel il n’avait jamais fait attention
autrefois. Il écoutait chacune venir au loin, s’approcher, dépasser sa porte
sans s’être arrêtée et porter plus loin un message qui n’était pas pour lui. Il
attendait toute la nuit, bien inutilement, car les Verdurin ayant avancé leur
retour, Odette était à Paris depuis midi ; elle n’avait pas eu l’idée de l’en
prévenir ; ne sachant que faire, elle avait été passer sa soirée seule au
théâtre et il y avait longtemps qu’elle était rentrée se coucher et dormait.
C’est qu’elle n’avait même pas pensé à lui. Et de tels moments, où elle
oubliait jusqu’à l’existence de Swann étaient plus utiles à Odette, servaient
mieux à lui attacher Swann, que toute sa coquetterie. Car ainsi Swann
vivait dans cette agitation douloureuse qui avait déjà été assez puissante
pour faire éclore son amour, le soir où il n’avait pas trouvé Odette chez les
Verdurin et l’avait cherchée toute la soirée. Et il n’avait pas, comme j’eus à
Combray dans mon enfance, des journées heureuses pendant lesquelles
s’oublient les souffrances qui renaîtront le soir. Les journées, Swann les
passait sans Odette ; et par moments il se disait que laisser une aussi jolie
femme sortir ainsi seule dans Paris était aussi imprudent que de poser un
écrin plein de bijoux au milieu de la rue. Alors il s’indignait contre tous les
passants comme contre autant de voleurs. Mais leur visage collectif et
informe échappant à son imagination ne nourrissait pas sa jalousie. Il
fatiguait la pensée de Swann, lequel, se passant la main sur les yeux,
s’écriait : « À la grâce de Dieu », comme ceux qui après s’être acharnés à
étreindre le problème de la réalité du monde extérieur ou de l’immortalité
de l’âme accordent la détente d’un acte de foi à leur cerveau lassé. Mais
toujours la pensée de l’absente était indissolublement mêlée aux actes les
plus simples de la vie de Swann — déjeuner, recevoir son courrier, sortir, se
coucher — par la tristesse même qu’il avait à les accomplir sans elle,
comme ces initiales de Philibert le Beau que dans l’église de Brou, à cause
du regret qu’elle avait de lui, Marguerite d’Autriche entrelaça partout aux
siennes. Certains jours, au lieu de rester chez lui, il allait prendre son
déjeuner dans un restaurant assez voisin dont il avait apprécié autrefois la
bonne cuisine et où maintenant il n’allait plus que pour une de ces raisons
à la fois mystiques et saugrenues, qu’on appelle romanesques ; c’est que ce
restaurant (lequel existe encore) portait le même nom que la rue habitée
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Copyright Arvensa Editionspar Odette : Lapérouse. Quelquefois, quand elle avait fait un court
déplacement, ce n’est qu’après plusieurs jours qu’elle songeait à lui faire
savoir qu’elle était revenue à Paris. Et elle lui disait tout simplement, sans
plus prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à tout hasard
d’un petit morceau emprunté à la vérité, qu’elle venait d’y rentrer à
l’instant même par le train du matin. Ces paroles étaient mensongères ; du
moins pour Odette elles étaient mensongères, inconsistantes, n’ayant pas,
comme si elles avaient été vraies, un point d’appui dans le souvenir de son
arrivée à la gare ; même elle était empêchée de se les représenter au
moment où elle les prononçait, par l’image contradictoire de ce qu’elle
avait fait de tout différent au moment où elle prétendait être descendue
du train. Mais dans l’esprit de Swann au contraire, ces paroles qui ne
rencontraient aucun obstacle venaient s’incruster et prendre
l’inamovibilité d’une vérité si indubitable que, si un ami lui disait être venu
par ce train et ne pas avoir vu Odette, il était persuadé que c’était l’ami qui
se trompait de jour ou d’heure, puisque son dire ne se conciliait pas avec
les paroles d’Odette. Celles-ci ne lui eussent paru mensongères que s’il
s’était d’abord défié qu’elles le fussent. Pour qu’il crût qu’elle mentait, un
soupçon préalable était une condition nécessaire. C’était d’ailleurs aussi
une condition suffisante. Alors tout ce que disait Odette lui paraissait
suspect. L’entendait-il citer un nom, c’était certainement celui d’un de ses
amants ; une fois cette supposition forgée, il passait des semaines à se
désoler ; il s’aboucha même une fois avec une agence de renseignements
pour savoir l’adresse, l’emploi du temps de l’inconnu qui ne le laisserait
respirer que quand il serait parti en voyage, et dont il finit par apprendre
que c’était un oncle d’Odette mort depuis vingt ans.
Bien qu’elle ne lui permît pas en général de la rejoindre dans des lieux
publics, disant que cela ferait jaser, il arrivait que dans une soirée où il
était invité comme elle — chez Forcheville, chez le peintre, ou à un bal de
charité dans un ministère — il se trouvât en même temps qu’elle. Il la
voyait mais n’osait pas rester de peur de l’irriter en ayant l’air d’épier les
plaisirs qu’elle prenait avec d’autres et qui — tandis qu’il rentrait solitaire,
qu’il allait se coucher anxieux comme je devais l’être moi-même quelques
années plus tard les soirs où il viendrait dîner à la maison, à Combray — lui
semblaient illimités parce qu’il n’en avait pas vu la fin. Et une fois ou deux
il connut par de tels soirs de ces joies qu’on serait tenté, si elles ne
subissaient avec tant de violence le choc en retour de l’inquiétude
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Copyright Arvensa Editionsbrusquement arrêtée, d’appeler des joies calmes, parce qu’elles consistent
en un apaisement : il était allé passer un instant à un raout chez le peintre
et s’apprêtait à le quitter ; il y laissait Odette muée en une brillante
étrangère au milieu d’hommes à qui ses regards et sa gaieté, qui n’étaient
pas pour lui, semblaient parler de quelque volupté, qui serait goûtée là ou
ailleurs (peut-être au « Bal des Incohérents » où il tremblait qu’elle n’allât
ensuite) et qui causait à Swann plus de jalousie que l’union charnelle
même parce qu’il l’imaginait plus difficilement ; il était déjà prêt à passer la
porte de l’atelier quand il s’entendait rappeler par ces mots (qui en
retranchant de la fête cette fin qui l’épouvantait, la lui rendaient
rétrospectivement innocente, faisaient du retour d’Odette une chose non
plus inconcevable et terrible, mais douce et connue et qui tiendrait à côté
de lui, pareille à un peu de sa vie de tous les jours, dans sa voiture, et
dépouillait Odette elle-même de son apparence trop brillante et gaie,
montraient que ce n’était qu’un déguisement qu’elle avait revêtu un
moment, pour lui-même, non en vue de mystérieux plaisirs, et duquel elle
était déjà lasse), par ces mots qu’Odette lui jetait, comme il était déjà sur
le seuil : « Vous ne voudriez pas m’attendre cinq minutes, je vais partir,
nous reviendrions ensemble, vous me ramèneriez chez moi.
Il est vrai qu’un jour Forcheville avait demandé à être ramené en même
temps, mais comme, arrivé devant la porte d’Odette, il avait sollicité la
permission d’entrer aussi, Odette lui avait répondu en montrant Swann :
« Ah ! cela dépend de ce monsieur-là, demandez-lui. Enfin, entrez un
moment si vous voulez, mais pas longtemps, parce que je vous préviens
qu’il aime causer tranquillement avec moi, et qu’il n’aime pas beaucoup
qu’il y ait des visites quand il vient. Ah ! si vous connaissiez cet être-là
autant que je le connais ; n’est-ce pas, my love, il n’y a que moi qui vous
connaisse bien ? »
Et Swann était peut-être encore plus touché de la voir ainsi lui adresser
en présence de Forcheville, non seulement ces paroles de tendresse, de
prédilection, mais encore certaines critiques comme : « Je suis sûre que
vous n’avez pas encore répondu à vos amis pour votre dîner de dimanche.
N’y allez pas si vous ne voulez pas, mais soyez au moins poli », ou : «
Avezvous laissé seulement ici votre essai sur Ver Meer pour pouvoir l’avancer
un peu demain ? Quel paresseux ! Je vous ferai travailler, moi ! », qui
prouvaient qu’Odette se tenait au courant de ses invitations dans le
monde et de ses études d’art, qu’ils avaient bien une vie à eux deux. Et en
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Copyright Arvensa Editionsdisant cela, elle lui adressait un sourire au fond duquel il la sentait toute à
lui.
Alors à ces moments-là, pendant qu’elle leur faisait de l’orangeade, tout
d’un coup, comme quand un réflecteur mal réglé d’abord promène autour
d’un objet, sur la muraille, de grandes ombres fantastiques, qui viennent
ensuite se replier et s’anéantir en lui, toutes les idées terribles et
mouvantes qu’il se faisait d’Odette s’évanouissaient, rejoignaient le corps
charmant que Swann avait devant lui. Il avait le brusque soupçon que cette
heure passée chez Odette, sous la lampe, n’était peut-être pas une heure
factice, à son usage à lui (destinée à masquer cette chose effrayante et
délicieuse à laquelle il pensait sans cesse sans pouvoir bien se la
représenter, une heure de la vraie vie d’Odette, de la vie d’Odette quand
lui n’était pas là), avec des accessoires de théâtre et des fruits de carton,
mais était peut-être une heure pour de bon de la vie d’Odette ; que s’il
n’avait pas été là, elle eût avancé à Forcheville le même fauteuil et lui eût
versé non un breuvage inconnu, mais précisément cette orangeade ; que le
monde habité par Odette n’était pas cet autre monde effroyable et
surnaturel où il passait son temps à la situer et qui n’existait peut-être que
dans son imagination, mais l’univers réel, ne dégageant aucune tristesse
spéciale, comprenant cette table où il allait pouvoir écrire et cette boisson
à laquelle il lui serait permis de goûter ; tous ces objets qu’il contemplait
avec autant de curiosité et d’admiration que de gratitude, car si en
absorbant ses rêves ils l’en avaient délivré, eux en revanche, s’en étaient
enrichis, ils lui en montraient la réalisation palpable, et ils intéressaient
son esprit, ils prenaient du relief devant ses regards, en même temps qu’ils
tranquillisaient son cœur. Ah ! si le destin avait permis qu’il pût n’avoir
qu’une seule demeure avec Odette et que chez elle il fût chez lui, si en
demandant au domestique ce qu’il y avait à déjeuner, c’eût été le menu
d’Odette qu’il avait appris en réponse, si quand Odette voulait aller le
matin se promener avenue du Bois-de-Boulogne, son devoir de bon mari
l’avait obligé, n’eût-il pas envie de sortir, à l’accompagner, portant son
manteau quand elle avait trop chaud, et le soir après le dîner si elle avait
envie de rester chez elle en déshabillé, s’il avait été forcé de rester là près
d’elle, à faire ce qu’elle voudrait ; alors combien tous les riens de la vie de
Swann qui lui semblaient si tristes, au contraire parce qu’ils auraient en
même temps fait partie de la vie d’Odette auraient pris, même les plus
familiers — et comme cette lampe, cette orangeade, ce fauteuil qui
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Copyright Arvensa Editionscontenaient tant de rêve, qui matérialisaient tant de désir — une sorte de
douceur surabondante et de densité mystérieuse.
Pourtant il se doutait bien que ce qu’il regrettait ainsi, c’était un calme,
une paix qui n’auraient pas été pour son amour une atmosphère favorable.
Quand Odette cesserait d’être pour lui une créature toujours absente,
regrettée, imaginaire ; quand le sentiment qu’il aurait pour elle ne serait
plus ce même trouble mystérieux que lui causait la phrase de la sonate,
mais de l’affection, de la reconnaissance ; quand s’établiraient entre eux
des rapports normaux qui mettraient fin à sa folie et à sa tristesse, alors
sans doute les actes de la vie d’Odette lui paraîtraient peu intéressants en
eux-mêmes — comme il avait déjà eu plusieurs fois le soupçon qu’ils
étaient, par exemple le jour où il avait lu à travers l’enveloppe la lettre
adressée à Forcheville. Considérant son mal avec autant de sagacité que s’il
se l’était inoculé pour en faire l’étude, il se disait que, quand il serait guéri,
ce que pourrait faire Odette lui serait indifférent. Mais du sein de son état
morbide, à vrai dire, il redoutait à l’égal de la mort une telle guérison, qui
eût été en effet la mort de tout ce qu’il était actuellement.
Après ces tranquilles soirées, les soupçons de Swann étaient calmés ; il
bénissait Odette et le lendemain, dès le matin, il faisait envoyer chez elle
les plus beaux bijoux, parce que ces bontés de la veille avaient excité ou sa
gratitude, ou le désir de les voir se renouveler, ou un paroxysme d’amour
qui avait besoin de se dépenser.
Mais, à d’autres moments, sa douleur le reprenait, il s’imaginait
qu’Odette était la maîtresse de Forcheville et que quand tous deux
l’avaient vu, du fond du landau des Verdurin, au Bois, la veille de la fête de
Chatou, où il n’avait pas été invité, la prier vainement, avec cet air de
désespoir qu’avait remarqué jusqu’à son cocher, de revenir avec lui, puis
s’en retourner de son côté, seul et vaincu, elle avait dû avoir pour le
désigner à Forcheville et lui dire : « Hein ! ce qu’il rage ! » les mêmes
regards brillants, malicieux, abaissés et sournois, que le jour où celui-ci
avait chassé Saniette de chez les Verdurin.
Alors Swann la détestait. « Mais aussi, je suis trop bête, se disait-il, je
paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera tout de même bien de
faire attention et de ne pas trop tirer sur la corde, car je pourrais bien ne
plus rien donner du tout. En tous cas, renonçons provisoirement aux
gentillesses supplémentaires ! Penser que pas plus tard qu’hier, comme
elle disait avoir envie d’assister à la saison de Bayreuth, j’ai eu la bêtise de
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Copyright Arvensa Editionslui proposer de louer un des jolis châteaux du roi de Bavière pour nous
deux dans les environs. Et d’ailleurs elle n’a pas paru plus ravie que cela,
elle n’a encore dit ni oui ni non ; espérons qu’elle refusera, grand Dieu !
Entendre du Wagner pendant quinze jours avec elle qui s’en soucie comme
un poisson d’une pomme, ce serait gai ! » Et sa haine, tout comme son
amour, ayant besoin de se manifester et d’agir, il se plaisait à pousser de
plus en plus loin ses imaginations mauvaises, parce que, grâce aux perfidies
qu’il prêtait à Odette, il la détestait davantage et pourrait si — ce qu’il
cherchait à se figurer — elles se trouvaient être vraies, avoir une occasion
de la punir et d’assouvir sur elle sa rage grandissante. Il alla ainsi jusqu’à
supposer qu’il allait recevoir une lettre d’elle où elle lui demanderait de
l’argent pour louer ce château près de Bayreuth, mais en le prévenant qu’il
n’y pourrait pas venir, parce qu’elle avait promis à Forcheville et aux
Verdurin de les inviter. Ah ! comme il eût aimé qu’elle pût avoir cette
audace. Quelle joie il aurait à refuser, à rédiger la réponse vengeresse dont
il se complaisait à choisir, à énoncer tout haut les termes, comme s’il avait
reçu la lettre en réalité !
Or, c’est ce qui arriva le lendemain même. Elle lui écrivit que les
Verdurin et leurs amis avaient manifesté le désir d’assister à ces
représentations de Wagner, et que, s’il voulait bien lui envoyer cet argent,
elle aurait enfin, après avoir été si souvent reçue chez eux, le plaisir de les
inviter à son tour. De lui, elle ne disait pas un mot, il était sous-entendu
que leur présence excluait la sienne.
Alors cette terrible réponse dont il avait arrêté chaque mot la veille
sans oser espérer qu’elle pourrait servir jamais, il avait la joie de la lui faire
porter. Hélas ! il sentait bien qu’avec l’argent qu’elle avait, ou qu’elle
trouverait facilement, elle pourrait tout de même louer à Bayreuth
puisqu’elle en avait envie, elle qui n’était pas capable de faire de différence
entre Bach et Clapisson. Mais elle y vivrait malgré tout plus chichement.
Pas moyen, comme s’il lui eût envoyé cette fois quelques billets de mille
francs, d’organiser chaque soir, dans un château, de ces soupers fins après
lesquels elle se serait peut-être passé la fantaisie — qu’il était possible
qu’elle n’eût jamais eue encore — de tomber dans les bras de Forcheville.
Et puis du moins, ce voyage détesté, ce n’était pas lui, Swann, qui le
paierait ! — Ah ! s’il avait pu l’empêcher, si elle avait pu se fouler le pied
avant de partir, si le cocher de la voiture qui l’emmènerait à la gare avait
consenti, à n’importe quel prix, à la conduire dans un lieu où elle fût restée
Page 286
Copyright Arvensa Editionsquelque temps séquestrée, cette femme perfide, aux yeux émaillés par un
sourire de complicité adressé à Forcheville, qu’Odette était pour Swann
depuis quarante-huit heures.
Mais elle ne l’était jamais pour très longtemps ; au bout de quelques
jours le regard luisant et fourbe perdait de son éclat et de sa duplicité,
cette image d’une Odette exécrée disant à Forcheville : « Ce qu’il rage ! »
commençait à pâlir, à s’effacer. Alors, progressivement reparaissait et
s’élevait en brillant doucement, le visage de l’autre Odette, de celle qui
adressait aussi un sourire à Forcheville, mais un sourire où il n’y avait pour
Swann que de la tendresse, quand elle disait : « Ne restez pas longtemps,
car ce monsieur-là n’aime pas beaucoup que j’aie des visites quand il a
envie d’être auprès de moi. Ah ! si vous connaissiez cet être-là autant que
je le connais ! », ce même sourire qu’elle avait pour remercier Swann de
quelque trait de sa délicatesse qu’elle prisait si fort, de quelque conseil
qu’elle lui avait demandé dans une de ces circonstances graves où elle
n’avait confiance qu’en lui.
Alors, à cette Odette-là, il se demandait comment il avait pu écrire cette
lettre outrageante dont sans doute jusqu’ici elle ne l’eût pas cru capable,
et qui avait dû le faire descendre du rang élevé, unique, que par sa bonté,
sa loyauté, il avait conquis dans son estime. Il allait lui devenir moins cher,
car c’était pour ces qualités-là, qu’elle ne trouvait ni à Forcheville ni à
aucun autre, qu’elle l’aimait. C’était à cause d’elles qu’Odette lui
témoignait si souvent une gentillesse qu’il comptait pour rien au moment
où il était jaloux, parce qu’elle n’était pas une marque de désir, et prouvait
même plutôt de l’affection que de l’amour, mais dont il recommençait à
sentir l’importance au fur et à mesure que la détente spontanée de ses
soupçons, souvent accentuée par la distraction que lui apportait une
lecture d’art ou la conversation d’un ami, rendait sa passion moins
exigeante de réciprocités.
Maintenant qu’après cette oscillation, Odette était naturellement
revenue à la place d’où la jalousie de Swann l’avait un moment écartée,
dans l’angle où il la trouvait charmante, il se la figurait pleine de tendresse,
avec un regard de consentement, si jolie ainsi, qu’il ne pouvait s’empêcher
d’avancer les lèvres vers elle comme si elle avait été là et qu’il eût pu
l’embrasser ; et il lui gardait de ce regard enchanteur et bon autant de
reconnaissance que si elle venait de l’avoir réellement et si cela n’eût pas
été seulement son imagination qui venait de le peindre pour donner
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Copyright Arvensa Editionssatisfaction à son désir.
Comme il avait dû lui faire de la peine ! Certes il trouvait des raisons
valables à son ressentiment contre elle, mais elles n’auraient pas suffi à le
lui faire éprouver s’il ne l’avait pas autant aimée. N’avait-il pas eu des
griefs aussi graves contre d’autres femmes, auxquelles il eût néanmoins
volontiers rendu service aujourd’hui, étant contre elles sans colère parce
qu’il ne les aimait plus ? S’il devait jamais un jour se trouver dans le même
état d’indifférence vis-à-vis d’Odette, il comprendrait que c’était sa jalousie
seule qui lui avait fait trouver quelque chose d’atroce, d’impardonnable, à
ce désir, au fond si naturel, provenant d’un peu d’enfantillage et aussi
d’une certaine délicatesse d’âme, de pouvoir à son tour, puisqu’une
occasion s’en présentait, rendre des politesses aux Verdurin, jouer à la
maîtresse de maison.
Il revenait à ce point de vue — opposé à celui de son amour et de sa
jalousie, et auquel il se plaçait quelquefois par une sorte d’équité
intellectuelle et pour faire la part des diverses probabilités — d’où il
essayait de juger Odette comme s’il ne l’avait pas aimée, comme si elle
était pour lui une femme comme les autres, comme si la vie d’Odette
n’avait pas été, dès qu’il n’était plus là, différente, tramée en cachette de
lui, ourdie contre lui.
Pourquoi croire qu’elle goûterait là-bas avec Forcheville ou avec
d’autres des plaisirs enivrants qu’elle n’avait pas connus auprès de lui et
que seule sa jalousie forgeait de toutes pièces ? À Bayreuth comme à Paris,
s’il arrivait que Forcheville pensât à lui, ce n’eût pu être que comme à
quelqu’un qui comptait beaucoup dans la vie d’Odette, à qui il était obligé
de céder la place, quand ils se rencontraient chez elle. Si Forcheville et elle
triomphaient d’être là-bas malgré lui, c’est lui qui l’aurait voulu en
cherchant inutilement à l’empêcher d’y aller, tandis que s’il avait approuvé
son projet, d’ailleurs défendable, elle aurait eu l’air d’être là-bas d’après
son avis, elle s’y serait sentie envoyée, logée par lui, et le plaisir qu’elle
aurait éprouvé à recevoir ces gens qui l’avaient tant reçue, c’est à Swann
qu’elle en aurait su gré.
Et — au lieu qu’elle allait partir brouillée avec lui, sans l’avoir revu —
s’il lui envoyait cet argent, s’il l’encourageait à ce voyage et s’occupait de le
lui rendre agréable, elle allait accourir, heureuse, reconnaissante, et il
aurait cette joie de la voir qu’il n’avait pas goûtée depuis près d’une
semaine et que rien ne pouvait lui remplacer. Car sitôt que Swann pouvait
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Copyright Arvensa Editionsse la représenter sans horreur, qu’il revoyait de la bonté dans son sourire,
et que le désir de l’enlever à tout autre, n’était plus ajouté par la jalousie à
son amour, cet amour redevenait surtout un goût pour les sensations que
lui donnait la personne d’Odette, pour le plaisir qu’il avait à admirer
comme un spectacle ou à interroger comme un phénomène le lever d’un
de ses regards, la formation d’un de ses sourires, l’émission d’une
intonation de sa voix. Et ce plaisir différent de tous les autres avait fini par
créer en lui un besoin d’elle et qu’elle seule pouvait assouvir par sa
présence ou ses lettres, presque aussi désintéressé, presque aussi
artistique, aussi pervers, qu’un autre besoin qui caractérisait cette période
nouvelle de la vie de Swann où à la sécheresse, à la dépression des années
antérieures, avait succédé une sorte de trop-plein spirituel, sans qu’il sût
davantage à quoi il devait cet enrichissement inespéré de sa vie intérieure
qu’une personne de santé délicate qui à partir d’un certain moment se
fortifie, engraisse, et semble pendant quelque temps s’acheminer vers une
complète guérison — cet autre besoin qui se développait aussi en dehors
du monde réel, c’était celui d’entendre, de connaître de la musique.
Ainsi, par le chimisme même de son mal, après qu’il avait fait de la
jalousie avec son amour, il recommençait à fabriquer de la tendresse, de la
pitié pour Odette. Elle était redevenue l’Odette charmante et bonne. Il
avait des remords d’avoir été dur pour elle. Il voulait qu’elle vînt près de lui
et, auparavant, il voulait lui avoir procuré quelque plaisir, pour voir la
reconnaissance pétrir son visage et modeler son sourire.
Aussi Odette, sûre de le voir venir après quelques jours, aussi tendre et
soumis qu’avant, lui demander une réconciliation, prenait-elle l’habitude
de ne plus craindre de lui déplaire et même de l’irriter et lui refusait-elle,
quand cela lui était commode, les faveurs auxquelles il tenait le plus.
Peut-être ne savait-elle pas combien il avait été sincère vis-à-vis d’elle
pendant la brouille, quand il lui avait dit qu’il ne lui enverrait pas d’argent
et chercherait à lui faire du mal. Peut-être ne savait-elle pas davantage
combien il l’était, vis-à-vis sinon d’elle, du moins de lui-même, en d’autres
cas où dans l’intérêt de l’avenir de leur liaison, pour montrer à Odette qu’il
était capable de se passer d’elle, qu’une rupture restait toujours possible,
il décidait de rester quelque temps sans aller chez elle.
Parfois c’était après quelques jours où elle ne lui avait pas causé de
souci nouveau ; et comme, des visites prochaines qu’il lui ferait, il savait
qu’il ne pouvait tirer nulle bien grande joie, mais plus probablement
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Copyright Arvensa Editionsquelque chagrin qui mettrait fin au calme où il se trouvait, il lui écrivait
qu’étant très occupé il ne pourrait la voir aucun des jours qu’il lui avait dit.
Or une lettre d’elle, se croisant avec la sienne, le priait précisément de
déplacer un rendez-vous. Il se demandait pourquoi ; ses soupçons, sa
douleur le reprenaient. Il ne pouvait plus tenir, dans l’état nouveau
d’agitation où il se trouvait, l’engagement qu’il avait pris dans l’état
antérieur de calme relatif, il courait chez elle et exigeait de la voir tous les
jours suivants. Et même si elle ne lui avait pas écrit la première, si elle
répondait seulement, cela suffisait pour qu’il ne pût plus rester sans la
voir. Car, contrairement au calcul de Swann, le consentement d’Odette
avait tout changé en lui. Comme tous ceux qui possèdent une chose, pour
savoir ce qui arriverait s’il cessait un moment de la posséder, il avait ôté
cette chose de son esprit, en y laissant tout le reste dans le même état que
quand elle était là. Or l’absence d’une chose, ce n’est pas que cela, ce n’est
pas un simple manque partiel, c’est un bouleversement de tout le reste,
c’est un état nouveau qu’on ne peut prévoir dans l’ancien.
Mais d’autres fois au contraire — Odette était sur le point de partir en
voyage — c’était après quelque petite querelle dont il choisissait le
prétexte, qu’il se résolvait à ne pas lui écrire et à ne pas la revoir avant son
retour, donnant ainsi les apparences, et demandant le bénéfice d’une
grande brouille, qu’elle croirait peut-être définitive, à une séparation dont
la plus longue part était inévitable du fait du voyage et qu’il faisait
commencer seulement un peu plus tôt. Déjà il se figurait Odette inquiète,
affligée, de n’avoir reçu ni visite ni lettre et cette image, en calmant sa
jalousie, lui rendait facile de se déshabituer de la voir. Sans doute, par
moments, tout au bout de son esprit où sa résolution la refoulait grâce à
toute la longueur interposée des trois semaines de séparation acceptée,
c’était avec plaisir qu’il considérait l’idée qu’il reverrait Odette à son
retour : mais c’était aussi avec si peu d’impatience, qu’il commençait à se
demander s’il ne doublerait pas volontairement la durée d’une abstinence
si facile. Elle ne datait encore que de trois jours, temps beaucoup moins
long que celui qu’il avait souvent passé en ne voyant pas Odette, et sans
l’avoir comme maintenant prémédité. Et pourtant voici qu’une légère
contrariété ou un malaise physique — en l’incitant à considérer le moment
présent comme un moment exceptionnel, en dehors de la règle, où la
sagesse même admettrait d’accueillir l’apaisement qu’apporte un plaisir et
de donner congé, jusqu’à la reprise utile de l’effort, à la volonté —
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Copyright Arvensa Editionssuspendait l’action de celle-ci qui cessait d’exercer sa compression ; ou,
moins que cela, le souvenir d’un renseignement qu’il avait oublié de
demander à Odette, si elle avait décidé la couleur dont elle voulait faire
repeindre sa voiture, ou, pour une certaine valeur de bourse, si c’était des
actions ordinaires ou privilégiées qu’elle désirait acquérir (c’était très joli
de lui montrer qu’il pouvait rester sans la voir, mais si après ça la peinture
était à refaire ou si les actions ne donnaient pas de dividende, il serait bien
avancé), voici que comme un caoutchouc tendu qu’on lâche ou comme l’air
dans une machine pneumatique qu’on entr’ouvre, l’idée de la revoir, des
lointains où elle était maintenue, revenait d’un bond dans le champ du
présent et des possibilités immédiates.
Elle y revenait sans plus trouver de résistance, et d’ailleurs si irrésistible
que Swann avait eu bien moins de peine à sentir s’approcher un à un les
quinze jours qu’il devait rester séparé d’Odette, qu’il n’en avait à attendre
les dix minutes que son cocher mettait pour atteler la voiture qui allait
l’emmener chez elle et qu’il passait dans des transports d’impatience et de
joie où il ressaisissait mille fois pour lui prodiguer sa tendresse, cette idée
de la retrouver qui, par un retour si brusque, au moment où il la croyait si
loin, était de nouveau près de lui dans sa plus proche conscience. C’est
qu’elle ne trouvait plus pour lui faire obstacle le désir de chercher sans
plus tarder à lui résister, qui n’existait plus chez Swann depuis que, s’étant
prouvé à lui-même — il le croyait du moins — qu’il en était si aisément
capable, il ne voyait plus aucun inconvénient à ajourner un essai de
séparation qu’il était certain maintenant de mettre à exécution dès qu’il le
voudrait. C’est aussi que cette idée de la revoir revenait parée pour lui
d’une nouveauté, d’une séduction, douée d’une virulence que l’habitude
avait émoussées, mais qui s’étaient retrempées dans cette privation non
de trois jours mais de quinze (car la durée d’un renoncement doit se
calculer, par anticipation, sur le terme assigné), et de ce qui jusque-là eût
été un plaisir attendu qu’on sacrifie aisément, avait fait un bonheur
inespéré contre lequel on est sans force. C’est enfin qu’elle y revenait
embellie par l’ignorance où était Swann de ce qu’Odette avait pu penser,
faire peut-être en voyant qu’il ne lui avait pas donné signe de vie, si bien
que ce qu’il allait trouver c’était la révélation passionnante d’une Odette
presque inconnue.
Mais elle, de même qu’elle avait cru que son refus d’argent n’était
qu’une feinte, ne voyait qu’un prétexte dans le renseignement que Swann
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Copyright Arvensa Editionsvenait lui demander sur la voiture à repeindre ou la valeur à acheter. Car
elle ne reconstituait pas les diverses phases de ces crises qu’il traversait et,
dans l’idée qu’elle s’en faisait, elle omettait d’en comprendre le
mécanisme, ne croyant qu’à ce qu’elle connaissait d’avance, à la
nécessaire, à l’infaillible et toujours identique terminaison. Idée
incomplète — d’autant plus profonde peut-être — si on la jugeait du point
de vue de Swann qui eût sans doute trouvé qu’il était incompris d’Odette,
comme un morphinomane ou un tuberculeux, persuadés qu’ils ont été
arrêtés, l’un par un événement extérieur au moment où il allait se délivrer
de son habitude invétérée, l’autre par une indisposition accidentelle au
moment où il allait être enfin rétabli, se sentent incompris du médecin qui
n’attache pas la même importance qu’eux à ces prétendues contingences,
simples déguisements, selon lui, revêtus, pour redevenir sensibles à ses
malades, par le vice et l’état morbide qui, en réalité, n’ont pas cessé de
peser incurablement sur eux tandis qu’ils berçaient des rêves de sagesse ou
de guérison. Et de fait, l’amour de Swann en était arrivé à ce degré où le
médecin et, dans certaines affections, le chirurgien le plus audacieux, se
demandent si priver un malade de son vice ou lui ôter son mal, est encore
raisonnable ou même possible.
Certes l’étendue de cet amour, Swann n’en avait pas une conscience
directe. Quand il cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois qu’il semblât
diminué, presque réduit à rien ; par exemple, le peu de goût, presque le
dégoût que lui avaient inspiré, avant qu’il aimât Odette, ses traits
expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait à certains jours. « Vraiment
il y a progrès sensible, se disait-il le lendemain ; à voir exactement les
choses, je n’avais presque aucun plaisir hier à être dans son lit ; c’est
curieux, je la trouvais même laide. » Et certes, il était sincère, mais son
amour s’étendait bien au delà des régions du désir physique. La personne
même d’Odette n’y tenait plus une grande place. Quand du regard il
rencontrait sur sa table la photographie d’Odette, ou quand elle venait le
voir, il avait peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble
douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec
étonnement : « C’est elle », comme si tout d’un coup on nous montrait
extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la trouvions
pas ressemblante à ce que nous souffrons. « Elle », il essayait de se
demander ce que c’était ; car c’est une ressemblance de l’amour et de la
mort, plutôt que celles, si vagues, que l’on redit toujours, de nous faire
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Copyright Arvensa Editionsinterroger plus avant, dans la peur que sa réalité se dérobe, le mystère de
la personnalité. Et cette maladie qu’était l’amour de Swann avait tellement
multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à
tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce
qu’il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu’un avec lui,
qu’on n’aurait pas pu l’arracher de lui sans le détruire lui-même à peu près
tout entier : comme on dit en chirurgie, son amour n’était plus opérable.
Par cet amour Swann avait été tellement détaché de tous les intérêts,
que quand par hasard il retournait dans le monde, en se disant que ses
relations, comme une monture élégante qu’elle n’aurait pas d’ailleurs su
estimer très exactement, pouvaient lui rendre à lui-même un peu de prix
aux yeux d’Odette (et ç’aurait peut-être été vrai en effet si elles n’avaient
été avilies par cet amour même, qui pour Odette dépréciait toutes les
choses qu’il touchait par le fait qu’il semblait les proclamer moins
précieuses), il y éprouvait, à côté de la détresse d’être dans des lieux, au
milieu de gens qu’elle ne connaissait pas, le plaisir désintéressé qu’il aurait
pris à un roman ou à un tableau où sont peints les divertissements d’une
classe oisive ; comme, chez lui, il se complaisait à considérer le
fonctionnement de sa vie domestique, l’élégance de sa garde-robe et de sa
livrée, le bon placement de ses valeurs, de la même façon qu’à lire dans
Saint-Simon, qui était un de ses auteurs favoris, la mécanique des journées,
mele menu des repas de M de Maintenon, ou l’avarice avisée et le grand
train de Lulli. Et dans la faible mesure où ce détachement n’était pas
absolu, la raison de ce plaisir nouveau que goûtait Swann, c’était de
pouvoir émigrer un moment dans les rares parties de lui-même restées
presque étrangères à son amour, à son chagrin. À cet égard, cette
personnalité que lui attribuait ma grand’tante, de « fils Swann », distincte
de sa personnalité plus individuelle de Charles Swann, était celle où il se
plaisait maintenant le mieux. Un jour que, pour l’anniversaire de la
princesse de Parme (et parce qu’elle pouvait souvent être indirectement
agréable à Odette en lui faisant avoir des places pour des galas, des
jubilés), il avait voulu lui envoyer des fruits, ne sachant pas trop comment
les commander, il en avait chargé une cousine de sa mère qui, ravie de
faire une commission pour lui, lui avait écrit, en lui rendant compte qu’elle
n’avait pas pris tous les fruits au même endroit, mais les raisins chez
Crapote dont c’est la spécialité, les fraises chez Jauret, les poires chez
Chevet, où elles étaient plus belles, etc., « chaque fruit visité et examiné un
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Copyright Arvensa Editionspar un par moi ». Et en effet, par les remerciements de la princesse, il avait
pu juger du parfum des fraises et du moelleux des poires. Mais surtout le
« chaque fruit visité et examiné un par un par moi » avait été un
apaisement à sa souffrance, en emmenant sa conscience dans une région
où il se rendait rarement, bien qu’elle lui appartînt comme héritier d’une
famille de riche et bonne bourgeoisie où s’étaient conservés
héréditairement, tout prêts à être mis à son service dès qu’il le souhaitait,
la connaissance des « bonnes adresses » et l’art de savoir bien faire une
commande.
Certes, il avait trop longtemps oublié qu’il était le « fils Swann » pour ne
pas ressentir, quand il le redevenait un moment, un plaisir plus vif que
ceux qu’il eût pu éprouver le reste du temps et sur lesquels il était blasé ;
et si l’amabilité des bourgeois, pour lesquels il restait surtout cela, était
moins vive que celle de l’aristocratie (mais plus flatteuse d’ailleurs, car chez
eux du moins elle ne se sépare jamais de la considération), une lettre
d’altesse, quelques divertissements princiers qu’elle lui proposât, ne
pouvait lui être aussi agréable que celle qui lui demandait d’être témoin,
ou seulement d’assister à un mariage dans la famille de vieux amis de ses
parents, dont les uns avaient continué à le voir — comme mon grand-père
qui, l’année précédente, l’avait invité au mariage de ma mère — et dont
certains autres le connaissaient personnellement à peine, mais se croyaient
des devoirs de politesse envers le fils, envers le digne successeur de feu M.
Swann.
Mais, par les intimités déjà anciennes qu’il avait parmi eux, les gens du
monde, dans une certaine mesure, faisaient aussi partie de sa maison, de
son domestique et de sa famille. Il se sentait, à considérer ses brillantes
amitiés, le même appui hors de lui-même, le même confort, qu’à regarder
les belles terres, la belle argenterie, le beau linge de table, qui lui venaient
des siens. Et la pensée que s’il tombait chez lui frappé d’une attaque, ce
serait tout naturellement le duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de
Luxembourg, et le baron de Charlus, que son valet de chambre courrait
chercher, lui apportait la même consolation qu’à notre vieille Françoise de
savoir qu’elle serait ensevelie dans des draps fins à elle, marqués, non
reprisés (ou si finement que cela ne donnait qu’une plus haute idée du
soin de l’ouvrière), linceul de l’image fréquente duquel elle tirait une
certaine satisfaction, sinon de bien-être, au moins d’amour-propre. Mais
surtout, comme dans toutes celles de ses actions et de ses pensées qui se
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Copyright Arvensa Editionsrapportaient à Odette, Swann était constamment dominé et dirigé par le
sentiment inavoué qu’il lui était peut-être pas moins cher, mais moins
agréable à voir que quiconque, que le plus ennuyeux fidèle des Verdurin,
quand il se reportait à un monde pour qui il était l’homme exquis par
excellence, qu’on faisait tout pour attirer, qu’on se désolait de ne pas voir,
il recommençait à croire à l’existence d’une vie plus heureuse, presque à en
éprouver l’appétit, comme il arrive à un malade alité depuis des mois, à la
diète, et qui aperçoit dans un journal le menu d’un déjeuner officiel ou
l’annonce d’une croisière en Sicile.
S’il était obligé de donner des excuses aux gens du monde pour ne pas
leur faire de visites, c’était de lui en faire qu’il cherchait à s’excuser auprès
d’Odette. Encore les payait-il (se demandant à la fin du mois, pour peu
qu’il eût un peu abusé de sa patience et fût allé souvent la voir, si c’était
assez de lui envoyer quatre mille francs), et pour chacune trouvait un
prétexte, un présent à lui apporter, un renseignement dont elle avait
besoin, M. de Charlus qu’elle avait rencontré allant chez elle et qui avait
exigé qu’il l’accompagnât. Et à défaut d’aucun, il priait M. de Charlus de
courir chez elle, de lui dire comme spontanément, au cours de la
conversation, qu’il se rappelait avoir à parler à Swann, qu’elle voulût bien
lui faire demander de passer tout de suite chez elle ; mais le plus souvent
Swann attendait en vain et M. de Charlus lui disait le soir que son moyen
n’avait pas réussi. De sorte que si elle faisait maintenant de fréquentes
absences, même à Paris, quand elle y restait, elle le voyait peu, et elle qui,
quand elle l’aimait, lui disait : « Je suis toujours libre » et « Qu’est-ce que
l’opinion des autres peut me faire ? », maintenant, chaque fois qu’il voulait
la voir, elle invoquait les convenances ou prétextait des occupations.
Quand il parlait d’aller à une fête de charité, à un vernissage, à une
première, où elle serait, elle lui disait qu’il voulait afficher leur liaison, qu’il
la traitait comme une fille. C’est au point que pour tâcher de n’être pas
partout privé de la rencontrer, Swann qui savait qu’elle connaissait et
affectionnait beaucoup mon grand-oncle Adolphe dont il avait été
luimême l’ami, alla le voir un jour dans son petit appartement de la rue de
Bellechasse afin de lui demander d’user de son influence sur Odette.
Comme elle prenait toujours, quand elle parlait à Swann de mon oncle, des
airs poétiques, disant : « Ah ! lui, ce n’est pas comme toi, c’est une si belle
chose, si grande, si jolie, que son amitié pour moi. Ce n’est pas lui qui me
considérerait assez peu pour vouloir se montrer avec moi dans tous les
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Copyright Arvensa Editionslieux publics », Swann fut embarrassé et ne savait pas à quel ton il devait
se hausser pour parler d’elle à mon oncle. Il posa d’abord l’excellence a
priori d’Odette, l’axiome de sa supra-humanité séraphique, la révélation de
ses vertus indémontrables et dont la notion ne pouvait dériver de
l’expérience. « Je veux parler avec vous. Vous, vous savez quelle femme
audessus de toutes les femmes, quel être adorable, quel ange est Odette.
Mais vous savez ce que c’est que la vie de Paris. Tout le monde ne connaît
pas Odette sous le jour où nous la connaissons vous et moi. Alors il y a des
gens qui trouvent que je joue un rôle un peu ridicule ; elle ne peut même
pas admettre que je la rencontre dehors, au théâtre. Vous, en qui elle a
tant de confiance, ne pourriez-vous lui dire quelques mots pour moi, lui
assurer qu’elle s’exagère le tort qu’un salut de moi lui cause ? »
Mon oncle conseilla à Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne
l’en aimerait que plus, et à Odette de laisser Swann la retrouver partout où
cela lui plairait. Quelques jours après, Odette disait à Swann qu’elle venait
d’avoir une déception en voyant que mon oncle était pareil à tous les
hommes : il venait d’essayer de la prendre de force. Elle calma Swann qui
au premier moment voulait aller provoquer mon oncle, mais il refusa de lui
serrer la main quand il le rencontra. Il regretta d’autant plus cette brouille
avec mon oncle Adolphe qu’il avait espéré, s’il l’avait revu quelquefois et
avait pu causer en toute confiance avec lui, tâcher de tirer au clair certains
bruits relatifs à la vie qu’Odette avait menée autrefois à Nice. Or mon oncle
Adolphe y passait l’hiver. Et Swann pensait que c’était même peut-être là
qu’il avait connu Odette. Le peu qui avait échappé à quelqu’un devant lui,
relativement à un homme qui aurait été l’amant d’Odette, avait bouleversé
Swann. Mais les choses qu’il aurait, avant de les connaître, trouvé le plus
affreux d’apprendre et le plus impossible de croire, une fois qu’il les savait,
elles étaient incorporées à tout jamais à sa tristesse, il les admettait, il
n’aurait plus pu comprendre qu’elles n’eussent pas été. Seulement
chacune opérait sur l’idée qu’il se faisait de sa maîtresse une retouche
ineffaçable. Il crut même comprendre, une fois, que cette légèreté des
mœurs d’Odette qu’il n’eût pas soupçonnée, était assez connue, et qu’à
Bade et à Nice, quand elle y passait jadis plusieurs mois, elle avait eu une
sorte de notoriété galante. Il chercha, pour les interroger, à se rapprocher
de certains viveurs ; mais ceux-ci savaient qu’il connaissait Odette ; et puis
il avait peur de les faire penser de nouveau à elle, de les mettre sur ses
traces. Mais lui à qui jusque-là rien n’aurait pu paraître aussi fastidieux que
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Copyright Arvensa Editionstout ce qui se rapportait à la vie cosmopolite de Bade ou de Nice,
apprenant qu’Odette avait peut-être fait autrefois la fête dans ces villes de
plaisir, sans qu’il dût jamais arriver à savoir si c’était seulement pour
satisfaire à des besoins d’argent que grâce à lui elle n’avait plus, ou à des
caprices qui pouvaient renaître, maintenant il se penchait avec une
angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers l’abîme sans fond où
étaient allées s’engloutir ces années du début du Septennat pendant
lesquelles on passait l’hiver sur la promenade des Anglais, l’été sous les
tilleuls de Bade, et il leur trouvait une profondeur douloureuse mais
magnifique comme celle que leur eût prêtée un poète ; et il eût mis à
reconstituer les petits faits de la chronique de la Côte d’Azur d’alors, si elle
avait pu l’aider à comprendre quelque chose du sourire ou des regards —
pourtant si honnêtes et si simples — d’Odette, plus de passion que
el’esthéticien qui interroge les documents subsistant de la Florence du XV
siècle pour tâcher d’entrer plus avant dans l’âme de la Primavera, de la
bella Vanna, ou de la Vénus, de Botticelli. Souvent sans lui rien dire il la
regardait, il songeait ; elle lui disait : « Comme tu as l’air triste ! » Il n’y
avait pas bien longtemps encore, de l’idée qu’elle était une créature
bonne, analogue aux meilleures qu’il eût connues, il avait passé à l’idée
qu’elle était une femme entretenue ; inversement il lui était arrivé depuis
de revenir de l’Odette de Crécy, peut-être trop connue des fêtards, des
hommes à femmes, à ce visage d’une expression parfois si douce, à cette
nature si humaine. Il se disait : « Qu’est-ce que cela veut dire qu’à Nice tout
le monde sache qui est Odette de Crécy ? Ces réputations-là, même vraies,
sont faites avec les idées des autres » ; il pensait que cette légende —
fûtelle authentique — était extérieure à Odette, n’était pas en elle comme
une personnalité irréductible et malfaisante ; que la créature qui avait pu
être amenée à mal faire, c’était une femme aux bons yeux, au cœur plein
de pitié pour la souffrance, au corps docile qu’il avait tenu, qu’il avait serré
dans ses bras et manié, une femme qu’il pourrait arriver un jour à posséder
toute, s’il réussissait à se rendre indispensable à elle. Elle était là, souvent
fatiguée, le visage vidé pour un instant de la préoccupation fébrile et
joyeuse des choses inconnues qui faisaient souffrir Swann ; elle écartait ses
cheveux avec ses mains ; son front, sa figure paraissaient plus larges ; alors,
tout d’un coup, quelque pensée simplement humaine, quelque bon
sentiment comme il en existe dans toutes les créatures, quand dans un
moment de repos ou de repliement elles sont livrées à elles-mêmes,
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Copyright Arvensa Editionsjaillissait de ses yeux comme un rayon jaune. Et aussitôt tout son visage
s’éclairait comme une campagne grise, couverte de nuages qui soudain
s’écartent, pour sa transfiguration, au moment du soleil couchant. La vie
qui était en Odette à ce moment-là, l’avenir même qu’elle semblait
rêveusement regarder, Swann aurait pu les partager avec elle ; aucune
agitation mauvaise ne semblait y avoir laissé de résidu. Si rares qu’ils
devinssent, ces moments-là ne furent pas inutiles. Par le souvenir Swann
reliait ces parcelles, abolissait les intervalles, coulait comme en or une
Odette de bonté et de calme pour laquelle il fit plus tard (comme on le
verra dans la deuxième partie de cet ouvrage), des sacrifices que l’autre
Odette n’eût pas obtenus. Mais que ces moments étaient rares, et que
maintenant il la voyait peu ! Même pour leur rendez-vous du soir, elle ne
lui disait qu’à la dernière minute si elle pourrait le lui accorder car,
comptant qu’elle le trouverait toujours libre, elle voulait d’abord être
certaine que personne d’autre ne lui proposerait de venir. Elle alléguait
qu’elle était obligée d’attendre une réponse de la plus haute importance
pour elle, et même si, après qu’elle avait fait venir Swann, des amis
demandaient à Odette, quand la soirée était déjà commencée, de les
rejoindre au théâtre ou à souper, elle faisait un bond joyeux et s’habillait à
la hâte. Au fur et à mesure qu’elle avançait dans sa toilette, chaque
mouvement qu’elle faisait rapprochait Swann du moment où il faudrait la
quitter, où elle s’enfuirait d’un élan irrésistible ; et quand, enfin prête,
plongeant une dernière fois dans son miroir ses regards tendus et éclairés
par l’attention, elle remettait un peu de rouge à ses lèvres, fixait une
mèche sur son front et demandait son manteau de soirée bleu ciel avec des
glands d’or, Swann avait l’air si triste qu’elle ne pouvait réprimer un geste
d’impatience et disait : « Voilà comme tu me remercies de t’avoir gardé
jusqu’à la dernière minute. Moi qui croyais avoir fait quelque chose de
gentil. C’est bon à savoir pour une autre fois ! » Parfois, au risque de la
fâcher, il se promettait de chercher à savoir où elle était allée, il rêvait
d’une alliance avec Forcheville qui peut-être aurait pu le renseigner.
D’ailleurs quand il savait avec qui elle passait la soirée, il était bien rare
qu’il ne pût pas découvrir dans toutes ses relations à lui quelqu’un qui
connaissait, fût-ce indirectement, l’homme avec qui elle était sortie et
pouvait facilement en obtenir tel ou tel renseignement. Et tandis qu’il
écrivait à un de ses amis pour lui demander de chercher à éclaircir tel ou
tel point, il éprouvait le repos de cesser de se poser ces questions sans
Page 298
Copyright Arvensa Editionsréponses et de transférer à un autre la fatigue d’interroger. Il est vrai que
Swann n’était guère plus avancé quand il avait certains renseignements.
Savoir ne permet pas toujours d’empêcher, mais du moins les choses que
nous savons, nous les tenons, sinon entre nos mains, du moins dans notre
pensée où nous les disposons à notre gré, ce qui nous donne l’illusion
d’une sorte de pouvoir sur elles. Il était heureux toutes les fois où M. de
Charlus était avec Odette. Entre M. de Charlus et elle, Swann savait qu’il ne
pouvait rien se passer, que quand M. de Charlus sortait avec elle, c’était
par amitié pour lui et qu’il ne ferait pas difficulté à lui raconter ce qu’elle
avait fait. Quelquefois elle avait déclaré si catégoriquement à Swann qu’il
lui était impossible de le voir un certain soir, elle avait l’air de tenir tant à
une sortie, que Swann attachait une véritable importance à ce que M. de
Charlus fût libre de l’accompagner. Le lendemain, sans oser poser
beaucoup de questions à M. de Charlus, il le contraignait, en ayant l’air de
ne pas bien comprendre ses premières réponses, à lui en donner de
nouvelles, après chacune desquelles il se sentait plus soulagé, car il
apprenait bien vite qu’Odette avait occupé sa soirée aux plaisirs les plus
innocents. « Mais comment, mon petit Mémé, je ne comprends pas bien...,
ce n’est pas en sortant de chez elle que vous êtes allés au musée Grévin ?
Vous étiez allés ailleurs d’abord. Non ? Oh ! que c’est drôle ! Vous ne savez
pas comme vous m’amusez, mon petit Mémé. Mais quelle drôle d’idée elle
a eue d’aller ensuite au Chat Noir, c’est bien une idée d’elle... Non ? c’est
vous ? C’est curieux. Après tout ce n’est pas une mauvaise idée, elle devait
y connaître beaucoup de monde ? Non ? elle n’a parlé à personne ? C’est
extraordinaire. Alors vous êtes restés là comme cela tous les deux tous
seuls ? Je vois d’ici cette scène. Vous êtes gentil, mon petit Mémé, je vous
aime bien. » Swann se sentait soulagé. Pour lui, à qui il était arrivé en
causant avec des indifférents qu’il écoutait à peine, d’entendre quelquefois
mecertaines phrases (celle-ci par exemple : « J’ai vu hier M de Crécy, elle
était avec un monsieur que je ne connais pas »), phrases qui aussitôt dans
le cœur de Swann passaient à l’état solide, s’y durcissaient comme une
incrustation, le déchiraient, n’en bougeaient plus, qu’ils étaient doux au
contraire ces mots : « Elle ne connaissait personne, elle n’a parlé à
personne ! » comme ils circulaient aisément en lui, qu’ils étaient fluides,
faciles, respirables ! Et pourtant au bout d’un instant il se disait qu’Odette
devait le trouver bien ennuyeux pour que ce fussent là les plaisirs qu’elle
préférait à sa compagnie. Et leur insignifiance, si elle le rassurait, lui faisait
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Copyright Arvensa Editionspourtant de la peine comme une trahison.
Même quand il ne pouvait savoir où elle était allée, il lui aurait suffi
pour calmer l’angoisse qu’il éprouvait alors, et contre laquelle la présence
d’Odette, la douceur d’être auprès d’elle était le seul spécifique (un
spécifique qui à la longue aggravait le mal avec bien des remèdes, mais du
moins calmait momentanément la souffrance), il lui aurait suffi, si Odette
l’avait seulement permis, de rester chez elle tant qu’elle ne serait pas là, de
l’attendre jusqu’à cette heure du retour dans l’apaisement de laquelle
seraient venues se confondre les heures qu’un prestige, un maléfice lui
avaient fait croire différentes des autres. Mais elle ne le voulait pas ; il
revenait chez lui ; il se forçait en chemin à former divers projets, il cessait
de songer à Odette ; même il arrivait, tout en se déshabillant, à rouler en
lui des pensées assez joyeuses ; c’est le cœur plein de l’espoir d’aller le
lendemain voir quelque chef-d’œuvre qu’il se mettait au lit et éteignait sa
lumière ; mais, dès que, pour se préparer à dormir, il cessait d’exercer sur
lui-même une contrainte dont il n’avait même pas conscience tant elle
était devenue habituelle, au même instant un frisson glacé refluait en lui et
il se mettait à sangloter. Il ne voulait même pas savoir pourquoi, s’essuyait
les yeux, se disait en riant : « C’est charmant, je deviens névropathe. » Puis
il ne pouvait penser sans une grande lassitude que le lendemain il faudrait
recommencer de chercher à savoir ce qu’Odette avait fait, à mettre en jeu
des influences pour tâcher de la voir. Cette nécessité d’une activité sans
trêve, sans variété, sans résultats, lui était si cruelle qu’un jour, apercevant
une grosseur sur son ventre, il ressentit une véritable joie à la pensée qu’il
avait peut-être une tumeur mortelle, qu’il n’allait plus avoir à s’occuper de
rien, que c’était la maladie qui allait le gouverner, faire de lui son jouet,
jusqu’à la fin prochaine. Et en effet si, à cette époque, il lui arriva souvent
sans se l’avouer de désirer la mort, c’était pour échapper moins à l’acuité
de ses souffrances qu’à la monotonie de son effort.
Et pourtant il aurait voulu vivre jusqu’à l’époque où il ne l’aimerait plus,
où elle n’aurait aucune raison de lui mentir et où il pourrait enfin
apprendre d’elle si le jour où il était allé la voir dans l’après-midi, elle était
ou non couchée avec Forcheville. Souvent pendant quelques jours, le
soupçon qu’elle aimait quelqu’un d’autre le détournait de se poser cette
question relative à Forcheville, la lui rendait presque indifférente, comme
ces formes nouvelles d’un même état maladif qui semblent
momentanément nous avoir délivrés des précédentes. Même il y avait des
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Copyright Arvensa Editionsjours où il n’était tourmenté par aucun soupçon. Il se croyait guéri. Mais le
lendemain matin, au réveil, il sentait à la même place la même douleur
dont, la veille pendant la journée, il avait comme dilué la sensation dans le
torrent des impressions différentes. Mais elle n’avait pas bougé de place.
Et même, c’était l’acuité de cette douleur qui avait réveillé Swann.
Comme Odette ne lui donnait aucun renseignement sur ces choses si
importantes qui l’occupaient tant chaque jour (bien qu’il eût assez vécu
pour savoir qu’il n’y en a jamais d’autres que les plaisirs), il ne pouvait pas
chercher longtemps de suite à les imaginer, son cerveau fonctionnait à
vide ; alors il passait son doigt sur ses paupières fatiguées comme il aurait
essuyé le verre de son lorgnon, et cessait entièrement de penser. Il
surnageait pourtant à cet inconnu certaines occupations qui
réapparaissaient de temps en temps, vaguement rattachées par elle à
quelque obligation envers des parents éloignés ou des amis d’autrefois,
qui, parce qu’ils étaient les seuls qu’elle lui citait souvent comme
l’empêchant de le voir, paraissaient à Swann former le cadre fixe,
nécessaire, de la vie d’Odette. À cause du ton dont elle lui disait de temps
à autre « le jour où je vais avec mon amie à l’Hippodrome », si, s’étant
senti malade et ayant pensé : « peut-être Odette voudrait bien passer chez
moi », il se rappelait brusquement que c’était justement ce jour-là, il se
disait : « Ah ! non, ce n’est pas la peine de lui demander de venir, j’aurais
dû y penser plus tôt, c’est le jour où elle va avec son amie à l’Hippodrome.
Réservons-nous pour ce qui est possible ; c’est inutile de s’user à proposer
des choses inacceptables et refusées d’avance. » Et ce devoir qui incombait
à Odette d’aller à l’Hippodrome et devant lequel Swann s’inclinait ainsi ne
lui paraissait pas seulement inéluctable ; mais ce caractère de nécessité
dont il était empreint semblait rendre plausible et légitime tout ce qui de
près ou de loin se rapportait à lui. Si Odette dans la rue ayant reçu d’un
passant un salut qui avait éveillé la jalousie de Swann, elle répondait aux
questions de celui-ci en rattachant l’existence de l’inconnu à un des deux
ou trois grands devoirs dont elle lui parlait, si, par exemple, elle disait :
« C’est un monsieur qui était dans la loge de mon amie avec qui je vais à
l’Hippodrome », cette explication calmait les soupçons de Swann, qui en
effet trouvait inévitable que l’amie eût d’autre invités qu’Odette dans sa
loge à l’Hippodrome, mais n’avait jamais cherché ou réussi à se les figurer.
Ah ! comme il eût aimé la connaître, l’amie qui allait à l’Hippodrome, et
qu’elle l’y emmenât avec Odette ! Comme il aurait donné toutes ses
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Copyright Arvensa Editionsrelations pour n’importe quelle personne qu’avait l’habitude de voir
Odette, fût-ce une manucure ou une demoiselle de magasin. Il eût fait pour
elles plus de frais que pour des reines. Ne lui auraient-elles pas fourni,
dans ce qu’elles contenaient de la vie d’Odette, le seul calmant efficace
pour ses souffrances ? Comme il aurait couru avec joie passer les journées
chez telle de ces petites gens avec lesquelles Odette gardait des relations,
soit par intérêt, soit par simplicité véritable. Comme il eût volontiers élu
domicile à jamais au cinquième étage de telle maison sordide et enviée où
Odette ne l’emmenait pas, et où, s’il y avait habité avec la petite couturière
retirée dont il eût volontiers fait semblant d’être l’amant, il aurait presque
chaque jour reçu sa visite. Dans ces quartiers presque populaires, quelle
existence modeste, abjecte, mais douce, mais nourrie de calme et de
bonheur, il eût accepté de vivre indéfiniment.
Il arrivait encore parfois, quand, ayant rencontré Swann, elle voyait
s’approcher d’elle quelqu’un qu’il ne connaissait pas, qu’il pût remarquer
sur le visage d’Odette cette tristesse qu’elle avait eue le jour où il était
venu pour la voir pendant que Forcheville était là. Mais c’était rare ; car les
jours où malgré tout ce qu’elle avait à faire et la crainte de ce que
penserait le monde, elle arrivait à voir Swann, ce qui dominait maintenant
dans son attitude était l’assurance : grand contraste, peut-être revanche
inconsciente ou réaction naturelle de l’émotion craintive qu’aux premiers
temps où elle l’avait connu elle éprouvait auprès de lui, et même loin de
lui, quand elle commençait une lettre par ces mots : « Mon ami, ma main
tremble si fort que je peux à peine écrire » (elle le prétendait du moins, et
un peu de cet émoi devait être sincère pour qu’elle désirât d’en feindre
davantage). Swann lui plaisait alors. On ne tremble jamais que pour soi,
que pour ceux qu’on aime. Quand notre bonheur n’est plus dans leurs
mains, de quel calme, de quelle aisance, de quelle hardiesse on jouit
auprès d’eux ! En lui parlant, en lui écrivant, elle n’avait plus de ces mots
par lesquels elle cherchait à se donner l’illusion qu’il lui appartenait,
faisant naître les occasions de dire « mon », « mien », quand il s’agissait de
lui : « Vous êtes mon bien, c’est le parfum de notre amitié, je le garde », de
lui parler de l’avenir, de la mort même, comme d’une seule chose pour eux
deux. Dans ce temps-là, à tout de qu’il disait, elle répondait avec
admiration : « Vous, vous ne serez jamais comme tout le monde » ; elle
regardait sa longue tête un peu chauve, dont les gens qui connaissaient les
succès de Swann pensaient : « Il n’est pas régulièrement beau si vous
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Copyright Arvensa Editionsvoulez, mais il est chic : ce toupet, ce monocle, ce sourire ! », et, plus
curieuse peut-être de connaître ce qu’il était que désireuse d’être sa
maîtresse, elle disait :
— Si je pouvais savoir ce qu’il y a dans cette tête-là !
Maintenant, à toutes les paroles de Swann elle répondait d’un ton
parfois irrité, parfois indulgent :
— Ah ! tu ne seras donc jamais comme tout le monde !
Elle regardait cette tête qui n’était qu’un peu plus vieillie par le souci
(mais dont maintenant tous pensaient, en vertu de cette même aptitude
qui permet de découvrir les intentions d’un morceau symphonique dont on
a lu le programme, et les ressemblances d’un enfant quand on connaît sa
parenté : « Il n’est pas positivement laid si vous voulez, mais il est ridicule ;
ce monocle, ce toupet, ce sourire ! », réalisant dans leur imagination
suggestionnée la démarcation immatérielle qui sépare à quelques mois de
distance une tête d’amant de cœur et une tête de cocu), elle disait :
— Ah ! si je pouvais changer, rendre raisonnable ce qu’il y a dans cette
tête-là.
Toujours prêt à croire ce qu’il souhaitait, si seulement les manières
d’être d’Odette avec lui laissaient place au doute, il se jetait avidement sur
cette parole.
— Tu le peux si tu le veux, lui disait-il.
Et il tâchait de lui montrer que l’apaiser, le diriger, le faire travailler,
serait une noble tâche à laquelle ne demandaient qu’à se vouer d’autres
femmes qu’elle, entre les mains desquelles il est vrai d’ajouter que la noble
tâche ne lui eût paru plus qu’une indiscrète et insupportable usurpation de
sa liberté. « Si elle ne m’aimait pas un peu, se disait-il, elle ne souhaiterait
pas de me transformer. Pour me transformer, il faudra qu’elle me voie
davantage. » Ainsi trouvait-il, dans ce reproche qu’elle lui faisait, comme
une preuve d’intérêt, d’amour peut-être ; et en effet, elle lui en donnait
maintenant si peu qu’il était obligé de considérer comme telles les
défenses qu’elle lui faisait d’une chose ou d’une autre. Un jour, elle lui
déclara qu’elle n’aimait pas son cocher, qu’il lui montait peut-être la tête
contre elle, qu’en tous cas il n’était pas avec lui de l’exactitude et de la
déférence qu’elle voulait. Elle sentait qu’il désirait lui entendre dire : « Ne
le prends plus pour venir chez moi », comme il aurait désiré un baiser.
Comme elle était de bonne humeur, elle le lui dit ; il fut attendri. Le soir,
causant avec M. de Charlus avec qui il avait la douceur de pouvoir parler
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Copyright Arvensa Editionsd’elle ouvertement (car les moindres propos qu’il tenait, même aux
personnes qui ne la connaissaient pas, se rapportaient en quelque manière
à elle), il lui dit :
— Je crois pourtant qu’elle m’aime ; elle est si gentille pour moi, ce que
je fais ne lui est certainement pas indifférent.
Et si, au moment d’aller chez elle, montant dans sa voiture avec un ami
qu’il devait laisser en route, l’autre lui disait :
— Tiens, ce n’est pas Lorédan qui est sur le siège ?
Avec quelle joie mélancolique Swann lui répondait :
— Oh ! sapristi non ! je te dirai, je ne peux pas prendre Lorédan quand
je vais rue La Pérouse. Odette n’aime pas que je prenne Lorédan, elle ne le
trouve pas bien pour moi ; enfin que veux-tu, les femmes, tu sais ! je sais
que ça lui déplairait beaucoup. Ah bien oui ! je n’aurais eu qu’à prendre
Rémi ! j’en aurais eu une histoire !
Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui étaient
maintenant celles d’Odette avec lui, certes Swann en souffrait ; mais il ne
connaissait pas sa souffrance ; comme c’était progressivement, jour par
jour, qu’Odette s’était refroidie à son égard, ce n’est qu’en mettant en
regard de ce qu’elle était aujourd’hui ce qu’elle avait été au début, qu’il
aurait pu sonder la profondeur du changement qui s’était accompli. Or ce
changement c’était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour
et nuit, et dès qu’il sentait que ses pensées allaient un peu trop près d’elle,
vivement il les dirigeait d’un autre côté de peur de trop souffrir. Il se disait
bien d’une façon abstraite : « Il fut un temps où Odette m’aimait
davantage », mais jamais il ne revoyait ce temps. De même qu’il y avait
dans son cabinet une commode qu’il s’arrangeait à ne pas regarder, qu’il
faisait un crochet pour éviter en entrant et en sortant, parce que dans un
tiroir étaient serrés le chrysanthème qu’elle lui avait donné le premier soir
où il l’avait reconduite, les lettres où elle disait : « Que n’y avez-vous oublié
aussi votre cœur, je ne vous aurais pas laissé le reprendre » et « À quelque
heure du jour et de la nuit que vous ayez besoin de moi, faites-moi signe et
disposez de ma vie », de même il y avait en lui une place dont il ne laissait
jamais approcher son esprit, lui faisant faire s’il le fallait le détour d’un
long raisonnement pour qu’il n’eût pas à passer devant elle : c’était celle
où vivait le souvenir des jours heureux.
Mais sa si précautionneuse prudence fut déjouée un soir qu’il était allé
dans le monde.
Page 304
Copyright Arvensa EditionsC’était chez la marquise de Saint-Euverte, à la dernière, pour cette
année-là, des soirées où elle faisait entendre des artistes qui lui servaient
ensuite pour ses concerts de charité. Swann, qui avait voulu
successivement aller à toutes les précédentes et n’avait pu s’y résoudre
avait reçu, tandis qu’il s’habillait pour se rendre à celle-ci, la visite du
baron de Charlus qui venait lui offrir de retourner avec lui chez la
marquise, si sa compagnie devait l’aider à s’y ennuyer un peu moins, à s’y
trouver moins triste. Mais Swann lui avait répondu :
— Vous ne doutez pas du plaisir que j’aurais à être avec vous. Mais le
plus grand plaisir que vous puissiez me faire, c’est d’aller plutôt voir
Odette. Vous savez l’excellente influence que vous avez sur elle. Je crois
qu’elle ne sort pas ce soir avant d’aller chez son ancienne couturière où, du
reste, elle sera sûrement contente que vous l’accompagniez. En tous cas
vous la trouveriez chez elle avant. Tâchez de la distraire et aussi de lui
parler raison. Si vous pouviez arranger quelque chose pour demain qui lui
plaise et que nous pourrions faire tous les trois ensemble. Tâchez aussi de
poser des jalons pour cet été, si elle avait envie de quelque chose, d’une
croisière que nous ferions tous les trois, que sais-je ? Quant à ce soir, je ne
compte pas la voir ; maintenant si elle le désirait ou si vous trouviez un
mejoint, vous n’avez qu’à m’envoyer un mot chez M de Saint-Euverte
ju