Marivaux : Oeuvres complètes — Les 37 pièces et plus (Annoté)

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Contenu détaillé :

— Le Père prudent et équitable

— L’amour et la vérité

— Arlequin poli par l’amour

— Annibal

— Le Prince travesti

— La Fausse suivante ou le Fourbe puni

— Le Dénouement imprévu

— La Surprise de l’amour

— La Double inconstance

— L’Île des esclaves

— L’Héritier de village

— L’Île de la raison ou les Petits hommes

— La Seconde Surprise de l’amour

— Le triomphe de Plutus

— La Nouvelle Colonie ou la Ligue des femmes

— Le Jeu de l’amour et du hasard

— La Réunion des amours

— Le Triomphe de l’amour

— Les serments indiscrets

— L’Ecole des mères

— L’Heureux stratagème

— Mahomet second

— La Méprise

— Le Petit Maître corrigé

— La Mère confidente

— Le Legs

— Les Fausses confidences

— La Joie imprévue

— Les Sincères

— L’Epreuve

— La Commère

— La Dispute

— Le Préjugé vaincu

— La Colonie

— La Provinciale

— La Femme fidèle

— Félicie

— Les Acteurs de bonne foi.

ANNEXES

— Une biographie de Marivaux

— Son discours de réception à l’Académie française



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Publié le : mercredi 19 février 2014
Lecture(s) : 22
EAN13 : 9782368410103
Nombre de pages : 2833
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ISBN EPUB : 9782368410103
ISBN PDF : 9782368410356
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Copyright Arvensa EditionsLISTE DES TITRES
Page 4
Copyright Arvensa EditionsArvensa éditions
Note de l'éditeur
Le Père Prudent et Équitable
L’Amour et la Vérité
Arlequin poli par l’Amour
Annibal
Le Prince travesti
La Fausse Suivante ou le Fourbe Puni
Le Dénouement Imprévu
La Surprise de l’Amour
La Double Inconstance
L’Île des Esclaves
L’Héritier de Village
L’Île de la Raison ou les Petits Hommes
La Seconde Surprise de l’Amour
Le Triomphe de Plutus
La Nouvelle Colonie ou La Ligue des Femmes
Le Jeu de l’Amour et du Hasard
La Réunion des Amours
Le Triomphe de l’Amour
Les Serments Indiscrets
L’École des Mères
L’Heureux Stratagème
Mahomet Second
La Méprise
Le Petit-Maître corrigé
La Mère Confidente
Le Legs
Les Fausses Confidences
Page 5
Copyright Arvensa EditionsLa Joie Imprévue
Les Sincères
L’Épreuve
La Commère
La Dispute
Le Préjugé Vaincu
La Colonie
La Provinciale
La Femme Fidèle
Félicie
Les Acteurs de Bonne Foi
Discours de Réception
Biographie
Page 6
Copyright Arvensa EditionsPage 7
Copyright Arvensa EditionsLe PÈRE PRUDENT ET ÉQUITABLE
Comédie en un acte et en vers
Marivaux
1711
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Copyright Arvensa EditionsTable des matières
Adresse
L’imprimeur au lecteur
Acteurs
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
Scène X
Scène XI
Scène XII
Scène XIII
Scène XIV
Scène XV
Scène XVI
Scène XVII
Scène XVIII
Scène XIX
Scène XX
Scène XXI
Scène XXII
Scène XXIII
Scène XXIV
Scène dernière
Notes
Page 9
Copyright Arvensa EditionsAdresse
À MONSIEUR ROGIER,
Seigneur du Buisson, Conseiller du Roi, Lieutenant général civil et de
police en la sénéchaussée et siège présidial de Limoges
Monsieur,
Le hasard m’ayant fait tomber entre les mains cette petite pièce
comique, je prends la liberté de vous la présenter, dans l’espérance qu’elle
pourra, pour quelques moments, vous délasser des grands soins qui vous
occupent, et qui font l’avantage du public.
Je pourrais ici trouver matière à un éloge sincère et sans flatterie; mais
tant d’autres l’ont déjà fait et le font encore tous les jours qu’il est inutile
de mêler mes faibles expressions aux nobles et justes idées que tout le
monde a de vous; pour moi, content de vous admirer, je borne ma
hardiesse à vous demander l’honneur de votre protection et de me dire,
avec un très profond respect,
Monsieur,
Le très humble et très obéissant serviteur.
M…
Page 10
Copyright Arvensa EditionsL’imprimeur au lecteur
Le hasard seul a fait tomber cette pièce entre mes mains; l’auteur
s’étant trouvé dans une compagnie, dit assez imprudemment qu’une pièce
comique n’était pas un ouvrage absolument si difficile; quelqu’un lui
répondit qu’il parlait en jeune homme. L’auteur, piqué de ce reproche,
s’engagea à faire une intrigue de comédie. Il y travailla quelques jours
après et en montra ce qu’il avait fait à un ami qui l’exhorta de continuer: il
finit la pièce et la confia au même ami, qui me la fit voir aussi, à l’insu de
l’auteur. Il me parut qu’elle pourrait faire plaisir et j’ai cru ne pas devoir en
priver le public.
Page 11
Copyright Arvensa EditionsActeurs
DÉMOCRITE, père de Philine.
PHILINE, fille de Démocrite.
TOINETTE, servante de Philine.
CLÉANDRE, amant de Philine.
CRISPIN, valet de Cléandre.
ARISTE, bourgeois campagnard.
MAÎTRE JACQUES, paysan suivant Ariste.
LE CHEVALIER.
LE FINANCIER.
FRONTIN, fourbe employé par Crispin.
La scène est sur une place publique, d’où l’on aperçoit la maison de
Démocrite.
Page 12
Copyright Arvensa EditionsScène première
DÉMOCRITE, PHILINE, TOINETTE
DÉMOCRITE
Je veux être obéi; votre jeune cervelle
Pour l’utile, aujourd’hui, choisit la bagatelle.
Cléandre, ce mignon, à vos yeux est charmant :
Mais il faut l’oublier, je vous le dis tout franc.
Vous rechignez, je crois, petite créature !
Ces morveuses, à peine ont-elles pris figure
Qu’elles sentent déjà ce que c’est que l’amour.
Eh bien, donc vous serez mariée en ce jour !
Il s’offre trois partis: un homme de finance,
Un jeune Chevalier, le plus noble de France,
Et Ariste, qui doit arriver aujourd’hui.
Je le souhaiterais, que vous fussiez à lui.
Il a de très grands biens, il est près du village ;
Il est vrai que l’on dit qu’il n’est pas de votre âge :
Mais qu’importe après tout ? La jeune de Faubon
En est-elle moins bien pour avoir un barbon ?
Non. Sans aller plus loin, voyez votre cousine ;
Avec son vieux époux sans cesse elle badine ;
Elle saute, elle rit, elle danse toujours.
Ma fille, les voilà les plus charmants amours.
Nous verrons aujourd’hui ce que c’est que cet homme.
Pour les autres, je sais aussi comme on les nomme :
Ils doivent, sur le soir, me parler tous les deux.
Ma fille, en voilà trois; choisissez l’un d’entre eux,
Je le veux bien encore; mais oubliez Cléandre ;
C’est un colifichet qui voudrait nous surprendre,
Dont les biens, embrouillés dans de très grands procès,
Peut-être ne viendront qu’après votre décès.
Page 13
Copyright Arvensa EditionsPHILINE
Si mon coeur…
DÉMOCRITE
Taisez-vous, je veux qu’on m’obéisse.
Vous suivez sottement votre amoureux caprice ;
C’est faire votre bien que de vous résister,
Et je ne prétends point ici vous consulter.
Adieu.
Page 14
Copyright Arvensa EditionsScène II
PHILINE, TOINETTE
PHILINE
Dis-moi, que faire après ce coup terrible ?
Tout autre que Cléandre à mes yeux est horrible.
Quel malheur !
TOINETTE
Il est vrai.
PHILINE
Dans un tel embarras,
Plutôt que de choisir, je prendrais le trépas.
Page 15
Copyright Arvensa EditionsScène III
PHILINE, TOINETTE, CLÉANDRE, CRISPIN
CLÉANDRE
N’avez-vous pu, Madame, adoucir votre père ?
À nous unir tous deux est-il toujours contraire ?
PHILINE
Oui, Cléandre.
CLÉANDRE
À quoi donc vous déterminez-vous ?
PHILINE
À rien.
CLÉANDRE
Je l’avouerai, le compliment est doux.
Vous m’aimez cependant; au péril qui nous presse,
Quand je tremble d’effroi, rien ne vous intéresse.
Nous sommes menacés du plus affreux malheur :
Sans alarme pourtant…
PHILINE
Doutez-vous que mon coeur,
Cher Cléandre, avec vous ne partage vos craintes ?
De nos communs chagrins je ressens les atteintes ;
Mais quel remède, enfin, y pourrai-je apporter ?
Mon père me contraint, puis-je lui résister ?
De trois maris offerts il faut que je choisisse,
Et ce choix à mon coeur est un cruel supplice.
Mais à quoi me résoudre en cette extrémité,
Si de ces trois partis mon père est entêté ?
Qu’exigez-vous de moi ?
CLÉANDRE
Page 16
Copyright Arvensa EditionsÀ quoi bon vous le dire,
Philine, si l’amour n’a pu vous en instruire ?
Il est des moyens sûrs, et quand on aime bien…
PHILINE
Arrêtez, je comprends, mais je n’en ferai rien.
Si mon amour m’est cher, ma vertu m’est plus chère.
Non, n’attendez de moi rien qui lui soit contraire ;
De ces moyens si sûrs ne me parlez jamais.
CLÉANDRE
Quoi !
PHILINE
Si vous m’en parlez, je vous fuis désormais.
CLÉANDRE
Eh bien ! Fuyez, ingrate, et riez de ma perte.
Votre injuste froideur est enfin découverte.
N’attendez point de moi de marques de douleur ;
On ne perd presque rien à perdre un mauvais coeur ;
Et ce serait montrer une faiblesse extrême,
Par de lâches transports de prouver qu’on vous aime,
Vous qui n’avez pour moi qu’insensibilité.
Doit-on par des soupirs payer la cruauté ?
C’en est fait, je vous laisse à votre indifférence ;
Je vais mettre à vous fuir mon unique constance ;
Et si vous m’accablez d’un si cruel destin,
Vous ne jouirez pas du moins de mon chagrin.
PHILINE
Je ne vous retiens pas, devenez infidèle ;
Donnez-moi tous les noms d’ingrate et de cruelle ;
Je ne regrette point un amant tel que vous,
Puisque de ma vertu vous n’êtes point jaloux.
CLÉANDRE
Page 17
Copyright Arvensa EditionsFinissons là-dessus; quand on est sans tendresse
On peut faire aisément des leçons de sagesse,
Philine, et quand un coeur chérit comme le mien…
Mais quoi ! Vous le vanter ne servirait de rien.
Je vous ai mille fois montré toute mon âme,
Et vous n’ignorez pas combien elle eut de flamme ;
Mon crime est d’avoir eu le coeur trop enflammé ;
Vous m’aimeriez encore, si j’avais moins aimé.
Mais, dussé-je, Philine, être accablé de haine,
Je sens que je ne puis renoncer à ma chaîne.
Adieu, Philine, adieu; vous êtes sans pitié,
Et je n’exciterais que votre inimité.
Rien ne vous attendrit: quel coeur, qu’il est barbare !
Le mien dans les soupirs s’abandonne et s’égare.
Ha ! Qu’il m’eût été doux de conserver mes feux !
Plus content mille fois… Que je suis malheureux !
Adieu, chère Philine… (Il s’en va et il revient.) Avant que je vous quitte…
De quelques feints regrets du moins plaignez ma fuite.
PHILINE, s’en allant aussi et soupirant.
Ah !
CLÉANDRE l’arrête.
Mais où fuyez-vous ? Arrêtez donc vos pas.
Je suis prêt d’obéir; eh ! ne me fuyez pas.
TOINETTE
Votre père pourrait, Madame, vous surprendre ;
Vous savez qu’il n’est pas fort prudent de l’attendre ;
Finissez vos débats, et calmez le chagrin…
CRISPIN
Oui, croyez-en, Madame, et Toinette et Crispin ;
Faites la paix tous deux.
TOINETTE
Quoi ! toujours triste mine !
Page 18
Copyright Arvensa EditionsCRISPIN
Parbleu ! Qu’avez-vous donc, Monsieur, qui vous chagrine ?
Je suis de vos amis, ouvrez-moi votre coeur :
À raconter sa peine on sent de la douceur.
Chassez de votre esprit toute triste pensée.
Votre bourse, Monsieur, serait-elle épuisée ?
C’est, il faut l’avouer, un destin bien fatal ;
Mais en revanche, aussi, c’est un destin banal.
Nombre de gens, atteints de la même faiblesse,
Dans leur triste gousset logent la sécheresse :
Mais Crispin fut toujours un généreux garçon ;
Je vous offre ma bourse, usez-en sans façon.
TOINETTE
Ah ! que vous m’ennuyez ! Pour finir vos alarmes,
C’est un fort bon moyen que de verser des larmes !
Retournez au logis passer votre chagrin.
CRISPIN
Et retournons au nôtre y prendre un doigt de vin.
TOINETTE
Que vous êtes enfants !
CRISPIN
Leur douloureux martyre,
En les faisant pleurer, me fait crever de rire.
TOINETTE
Qu’un air triste et mourant vous sied bien à tous deux !
CRISPIN
Qu’il est beau de pleurer, quand on est amoureux !
TOINETTE
Eh bien ! finissez-vous ? Toi, Crispin, tiens ton maître.
Hélas ! que vous avez de peine à vous connaître !
Page 19
Copyright Arvensa EditionsCRISPIN
Ils ne se disent mot, Toinette; sifflons-les.
On siffle bien aussi messieurs les perroquets.
CLÉANDRE
Promettez-moi, Philine, une vive tendresse.
PHILINE
Je n’aurai pas de peine à tenir ma promesse.
CRISPIN
Quel aimable jargon ! Je me sens attendrir ;
Si vous continuez, je vais m’évanouir.
TOINETTE
Hélas ! beau Cupidon ! le douillet personnage !
Mais, Madame, en un mot, cessez ce badinage.
Votre père viendra.
CLÉANDRE
Non, il ne suffit pas
D’avoir pour à présent terminé nos débats.
Voyons encore ici quel biais l’on pourrait prendre,
Pour nous unir enfin, ce qu’on peut entreprendre.
PHILINE, à Toinette.
De mon père tu sais quelle est l’intention.
Il m’offre trois partis: Ariste, un vieux barbon ;
L’autre est un chevalier, l’autre homme de finance ;
Mais Ariste, ce vieux, aurait la préférence :
Il a de très grands biens, et mon père aujourd’hui
Pourrait le préférer à tout autre parti.
Il arrive en ce jour.
TOINETTE
Je le sais, mais que faire ?
Page 20
Copyright Arvensa EditionsJe ne vois rien ici qui ne vous soit contraire.
Dans ta tête, Crispin, cherche, invente un moyen.
Pour moi, je suis à bout, et je ne trouve rien.
Remue un peu, Crispin, ton imaginative.
CRISPIN
En fait de tours d’esprit, la femelle est plus vive.
TOINETTE
Pour moi, je doute fort qu’on puisse rien trouver.
CRISPIN, tout d’un coup en enthousiasme.
Silence ! par mes soins je prétends vous sauver.
TOINETTE
Dieux ! quel enthousiasme !
CRISPIN
Halte là ! Mon génie
Va des fureurs du sort affranchir votre vie.
Ne redoutez plus rien; je vais tarir vos pleurs,
Et vous allez par moi voir finir vos malheurs.
Oui, quoique le destin vous livre ici la guerre,
Si Crispin est pour vous…
TOINETTE
Quel bruit pour ne rien faire !
CRISPIN
Osez-vous me troubler, dans l’état où je suis ?
Si ma main… Mais, plutôt, rappelons nos esprits.
J’enfante…
TOINETTE
Un avorton.
CRISPIN
Page 21
Copyright Arvensa EditionsLe dessein d’une intrigue.
TOINETTE
Eh ! ne dirait-on pas qu’il médite une ligue ?
Venons, venons au fait.
CRISPIN
Enfin je l’ai trouvé.
TOINETTE
Ha ! votre enthousiasme est enfin achevé.
CRISPIN, parlant à Philine.
D’Ariste vous craignez la subite arrivée.
PHILINE
Peut-être qu’à ce vieux je me verrais livrée.
CRISPIN, à Cléandre.
Vaines terreurs, chansons. Vous, vous êtes certain
De ne pouvoir jamais lui donner votre main ?
CLÉANDRE
Oui vraiment.
CRISPIN
Avec moi, tout ceci bagatelle.
CLÉANDRE
Hé que faire ?
CRISPIN
Ah ! parbleu, ménagez ma cervelle.
TOINETTE
Benêt !
Page 22
Copyright Arvensa EditionsCRISPIN
Sans compliment: c’est dans cette journée,
Qu’Ariste doit venir pour tenter hyménée ?
TOINETTE
Sans doute.
CRISPIN
Du voyage il perdra tous les frais.
Je saurai de ces lieux l’éloigner pour jamais.
Quand il sera parti, je prendrai sa figure :
D’un campagnard grossier imitant la posture,
J’irai trouver ce père, et vous verrez enfin
Et quel trésor je suis, et ce que vaut Crispin.
TOINETTE
Mais enfin, lui parti, cet homme de finance,
De La Boursinière, est rival d’importance.
CRISPIN
Nous pourvoirons à tout.
TOINETTE
Ce chevalier charmant ? …
CRISPIN
Ce sont de nos cadets brouillés avec l’argent :
Chez les vieilles beautés est leur bureau d’adresse.
Qu’il y cherche fortune.
TOINETTE
Hé oui, mais le temps presse.
Ne t’amuse donc pas, Crispin; il faut pourvoir
À chasser tous les trois, et même dès ce soir.
Ariste étant parti, dis-nous par quelle adresse,
Des deux autres messieurs…
Page 23
Copyright Arvensa EditionsCRISPIN
J’ai des tours de souplesse
Dont l’effet sera sûr… À propos, j’ai besoin
De quelque habit de femme.
CLÉANDRE
Hé bien ! j’en aurai soin :
Va, je t’en donnerai.
CRISPIN
Je connais certain drôle,
Que je dois employer, et qui jouera son rôle.
Se tournant vers Cléandre et Philine, il dit:
Vous, ne paraissez pas; et vous, ne craignez rien :
Tout doit vous réussir, cet oracle est certain.
Je ne m’éloigne pas. Avertis-moi, Toinette,
Si l’un des trois arrive, afin que je l’arrête.
CLÉANDRE
Adieu, chère Philine.
PHILINE
Adieu.
Page 24
Copyright Arvensa EditionsScène IV
CLÉANDRE, CRISPIN
CLÉANDRE
Mais dis, Crispin,
Pour tromper Démocrite es-tu bien assez fin ?
CRISPIN
Reposez-vous sur moi, dormez en assurance,
Et méritez mes soins par votre confiance.
De ce que j’entreprends je sors avec honneur,
Ou j’en sors, pour le moins, toujours avec bonheur.
CLÉANDRE
Que tu me rends content ! Si j’épouse Philine,
Je te fonde, Crispin, une sûre cuisine.
CRISPIN
Je savais autrefois quelques mots de latin :
Mais depuis qu’à vos pas m’attache le destin,
De tous les temps, celui que garde ma mémoire.
C’est le futur, soit dit sans taxer votre gloire,
Vous dites au futur: ça, tu seras payé ;
[1]Pour de présent, caret : vous l’avez oublié.
CLÉANDRE
Va, tu ne perdras rien; ne te mets point en peine.
CRISPIN
Quand vous vous marierez, j’aurai bien mon étrenne.
Sortons; mais quel serait ce grand original ?
Ma foi, ce pourrait bien être notre animal.
Allez chez vous m’attendre.
Page 25
Copyright Arvensa EditionsScène V
CRISPIN, ARISTE, MAÎTRE JACQUES, suivant Ariste.
MAÎTRE JACQUES
C’est là, monsieur Ariste :
Velà bian la maison, je le sens à la piste ;
Mais l’homme que voici nous instruira de ça.
CRISPIN, s’entortillant le nez dans son manteau.
Que cherchez-vous, Messieurs ?
ARISTE
Ne serait-ce pas là
La maison d’un nommé le Seigneur Démocrite ?
MAÎTRE JACQUES
Je sons partis tous deux pour lui rendre visite.
CRISPIN
Oui, que demandez-vous ?
ARISTE
J’arrive ici pour lui.
MAÎTRE JACQUES
C’est que ce Démocrite avertit celui-ci
Qu’il lui baillait sa fille, et ça m’a fait envie ;
Je venions assister à la çarimonie.
Je devons épouser la fille de Jacquet,
Et je veinions un peu voir comment ça se fait.
CRISPIN
Est-ce Ariste ?
ARISTE
C’est moi.
Page 26
Copyright Arvensa EditionsMAÎTRE JACQUES
Velà sa portraiture,
Tout comme l’a bâti notre mère Nature.
CRISPIN
Moi, je suis Démocrite.
ARISTE
Ha ! quel heureux hasard !
Démocrite, pardon si j’arrive un peu tard.
CRISPIN
Vous vous moquez de moi.
MAÎTRE JACQUES
Velà donc le biau-père ?
Oh ! bian, pisque c’est vous, souffrez donc sans mystère
Que je vous dégauchisse un petit compliment,
En vous remarcissant de votre traitement.
CRISPIN
Vous me comblez d’honneur; je voudrais que ma fille
Pût, dans la suite, Ariste, unir notre famille.
On nous a fait de vous un si sage récit.
ARISTE
Je ne mérite pas tout ce qu’on en a dit.
MAÎTRE JACQUES
Palsangué ! Qu’ils feront tous deux un beau carrage
Je ne sais pas au vrai si la fille est bian sage ;
Mais, margué, je m’en doute.
CRISPIN
Il ne me sied pas bien
De la louer moi-même et d’en dire du bien.
Vous en pourrez juger, elle est très vertueuse.
Page 27
Copyright Arvensa EditionsMAÎTRE JACQUES
Biau-père, dites-moi, n’est-elle pas rêveuse ?
CRISPIN
Monsieur sera content s’il devient son époux.
ARISTE
C’est, je l’ose assurer, mon souhait le plus doux ;
Et quoique dans ces lieux j’aie fait ma retraite…
MAÎTRE JACQUES, vite.
C’est qu’en ville autrefois sa fortune était faite.
Il était emplouyé dans un très grand emploi ;
Mais on le rechercha de par Monsieur le Roi.
Il avait un biau train; quelques farmiers venirent ;
Ah ! Les méchants bourriaux ! Les farmiers le forcirent
À compter. Ils disiont que Monsieur avait pris
Plus d’argent qu’il ne faut et qu’il n’était permis ;
Enfin, tout ci, tout ça, ces gens, pour son salaire,
Vouliont, ce disaient-ils, lui faire pardre terre.
Ceti-ci prit la mouche; il leur plantit tout là,
Et de ci les valets, et les cheviaux de là ;
Et Monsieur, bien fâché d’une telle avanie,
S’en venit dans les champs vivre en mélancoulie.
ARISTE
Le fait est seulement que, lassé du fracas,
Le séjour du village a pour moi plus d’appas.
MAÎTRE JACQUES, apercevant Toinette à une fenêtre.
Ha ! le friand minois que je vois qui regarde !
TOINETTE, à la fenêtre.
Hé ! qui sont donc ces gens ?
MAÎTRE JACQUES
Page 28
Copyright Arvensa EditionsL’agriable camarde !
Biau-père, c’est l’enfant dont vous voulez parler ?
CRISPIN
Il est vrai, c’est ma fille; et je vais l’appeler.
Ma fille, descendez. (Il fait signe à Toinette.)
MAÎTRE JACQUES
Morgué, qu’elle est gentille!
Page 29
Copyright Arvensa EditionsScène VI
ARISTE, MAÎTRE JACQUES, CRISPIN, TOINETTE
CRISPIN, allant au-devant de Toinette, et lui disant bas.
Fais ton rôle, entends-tu ? Je te nomme ma fille,
Et cet homme est Ariste. Approchez-vous de nous,
Ma fille, et saluez votre futur époux.
MAÎTRE JACQUES
Jarnigué, la friponne ! elle aurait ma tendresse.
ARISTE
Je serais trop heureux, Monsieur, je le confesse.
Madame a des appas dont on est si charmé,
Qu’en la voyant d’abord on se sent enflammé.
TOINETTE
Est-il vrai, trouvez-vous que je sois bien aimable ?
On ne voit, me dit-on, rien de plus agréable ;
En gros je suis parfaite, et charmante en détail :
Mes yeux sont tout de feu, mes lèvres de corail,
Le nez le plus friand, la taille la plus fine.
Mais mon esprit encore vaut bien mieux que ma mine.
Gageons que votre coeur ne tient pas d’un filet ?
Fripon, vous soupirez, avouez-le tout net.
Il est tout interdit.
CRISPIN, bas.
Tu réponds à merveilles ;
Courage sur ce ton.
MAÎTRE JACQUES
Ça ravit mes oreilles.
ARISTE
Que veut dire ceci ? Veut-elle badiner ?
Page 30
Copyright Arvensa EditionsCet air et ses discours ont droit de m’étonner.
TOINETTE
Je vois que le pauvre homme a perdu la parole :
S’il devenait muet, papa, je deviens folle.
Parlez donc, cher amant, petit mari futur ;
Sied-il bien aux amants d’avoir le coeur si dur ?
Allez, petit ingrat, vous méritez ma haine.
Je ferai désormais la fière et l’inhumaine.
ARISTE
Je n’y comprends plus rien.
TOINETTE
Tourne vers moi les yeux,
Et vois combien les miens sont tendres amoureux.
Ha ! que pour toi déjà j’ai conçu de tendresse !
Ô trop heureux mortel de m’avoir pour maîtresse !
ARISTE
Dans quel égarement…
TOINETTE
Vous ne me dites mot !
Je vous croyais poli, mais vous n’êtes qu’un sot.
Moi, devenir sa femme ! ha, ha, quelle figure !
Marier un objet, chef-d’oeuvre de nature,
Fi donc ! Avec un singe aussi vilain que lui !
ARISTE, bas.
La guenon !
TOINETTE
Cher papa, non, j’en mourrais d’ennui.
Je suis, vous le savez, sujette à la migraine ;
L’aspect de ce magot la rendrait quotidienne.
Que je le hais déjà ! je ne le puis souffrir.
Page 31
Copyright Arvensa EditionsS’il devient mon époux, ma vertu va finir ;
Je ne réponds de rien.
ARISTE
Quelle étrange folie !
CRISPIN
Son humeur est contraire à la mélancolie.
ARISTE
À l’autre !
CRISPIN
Expliquez-vous, ne vous plaît-elle pas ?
ARISTE
Sans son extravagance elle aurait des appas.
Retirons-nous d’ici, laissons ces imbéciles :
Ils auraient de l’argent à courir dans les villes.
Nous venons de bien loin pour ne voir que des fous.
MAÎTRE JACQUES
Adieu, biauté quinteuse; adieu donc, sans courroux.
La peste les étouffe.
CRISPIN
Mon humeur est mutine :
Point de bruit, s’il vous plaît, ou bien sur votre échine
J’apostrophe un ergo qu’on nomme in barbara.
MAÎTRE JACQUES
Ha ! morgué, le biau nid que j’avions trouvé là!
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Copyright Arvensa EditionsScène VII
CRISPIN, TOINETTE
CRISPIN
Il est congédié.
TOINETTE
Grâces à mon adresse.
CRISPIN
Je te trouve en effet digne de ma tendresse.
TOINETTE
Est-il vrai, sieur Crispin ? Ha ! vous vous ravalez.
CRISPIN
Vous ne savez donc pas tout ce que vous valez ?
TOINETTE
C’est trop se prodiguer.
CRISPIN
Je ne puis m’en défendre :
Les grands hommes souvent se plaisent à descendre.
TOINETTE
Démocrite paraît: adieu, songe au projet.
CRISPIN
Ne t’embarrasse pas: va, je sais mon sujet.
Je vais me dire Ariste, et trouver Démocrite,
Et je saurai chasser les autres dans la suite.
Mais prends garde, l’un d’eux pourrait bien arriver :
Je ne m’écarte point, viens vite me trouver.
TOINETTE
Page 33
Copyright Arvensa EditionsIls ne viendront qu’au soir rendre visite au père.
CRISPIN
Je pourrai donc les voir et terminer l’affaire.
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Copyright Arvensa EditionsScène VIII
DÉMOCRITE, TOINETTE
DÉMOCRITE
Toinette !
TOINETTE
Hé bien ! Monsieur ?
DÉMOCRITE
Puisque c’est aujourd’hui
Qu’Ariste doit venir, ayez soin que pour lui
L’on prépare un régal: ma fille est prévenue…
TOINETTE
Je sais fort bien, Monsieur, qu’elle attend sa venue ;
Mais, pour être sa femme, il est un peu trop vieux.
DÉMOCRITE
Il a plus de raison.
TOINETTE
En sera-t-elle mieux ?
La raison, à son âge, est, ma foi, bagatelle,
Et la raison n’est pas le charme d’une belle.
DÉMOCRITE
Mais elle doit suffire.
TOINETTE
Oui, pour de vieux époux ;
Mais les jeunes, Monsieur, n’en sont pas si jaloux.
Un peu moins de raison, plus de galanterie ;
Et voilà ce qui fait le plaisir de la vie.
DÉMOCRITE
Page 35
Copyright Arvensa EditionsC’en est fait, taisez-vous, je lui laisse le choix :
Qu’elle prenne celui qui lui plaira des trois.
TOINETTE
Mais…
DÉMOCRITE
Mais retirez-vous, et gardez le silence !
Parbleu, c’est bien à vous à taxer ma prudence!
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Copyright Arvensa EditionsScène IX
DÉMOCRITE, seul.
En effet, est-il rien de plus avantageux ?
Quoi ! Je préférerais, pour je ne sais quels feux,
Un jeune homme sans biens à trois partis sortables !
Que faire, sans le bien, des figures aimables ?
S’il gagnait son procès, cet amant si chéri,
En ce cas, il pourrait devenir son mari :
Mais vider des procès, c’est une mer à boire.
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Copyright Arvensa EditionsScène X
DÉMOCRITE, LE CHEVALIER DE LA MINARDINIÈRE
LE CHEVALIER
C’est ici.
DÉMOCRITE, ne voyant pas le Chevalier.
C’est moi seul, enfin, que j’en veux croire.
LE CHEVALIER
Le seigneur Démocrite est-il pas logé là ?
DÉMOCRITE
Voulez-vous lui parler ?
LE CHEVALIER
Oui, Monsieur.
DÉMOCRITE
Le voilà.
LE CHEVALIER
La rencontre est heureuse, et ma joie est extrême,
En arrivant d’abord, de vous trouver vous-même.
Philine est le sujet qui m’amène vers vous :
Mon bonheur sera grand si je suis son époux.
Je suis le chevalier de la Minardinière.
DÉMOCRITE
Ha ! Je comprends, Monsieur, et la chose est fort claire ;
Je suis instruit de tout; j’espérais de vous voir,
Comme on me l’avait dit, aujourd’hui sur le soir.
LE CHEVALIER
Puis-je croire, Monsieur, que votre aimable fille
Voudra bien consentir d’unir notre famille ?
Page 38
Copyright Arvensa EditionsDÉMOCRITE
Je suis persuadé que vous lui plairez fort.
Si vous ne lui plaisiez, elle aurait un grand tort ;
Mais comme vous avez pressé votre visite,
Et qu’on n’espérait pas que vous vinssiez si vite,
Elle est chez un parent, même assez loin d’ici.
Si vous vouliez, Monsieur, revenir aujourd’hui,
Vous vous verriez tous deux, et l’on prendrait mesure.
LE CHEVALIER
Vous pouvez ordonner, et c’est me faire injure
Que de penser, Monsieur, que je plaignis mes pas,
Et l’espoir qui me flatte a pour moi trop d’appas.
Je reviens sur le soir.
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Copyright Arvensa EditionsScène XI
DÉMOCRITE, seul.
Je fais avec prudence
De ne l’avoir trompé par aucune assurance.
Il est bon de choisir; j’en dois voir encore deux,
Et ma fille à son gré choisira l’un d’entre eux.
Ariste et l’autre ici doivent bientôt se rendre,
Et j’aurai dans ce jour l’un des trois pour mon gendre.
Quelque mérite enfin qu’ait notre Chevalier,
Il faut attendre Ariste et notre financier.
L’heure approche, et bientôt…
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Copyright Arvensa EditionsScène XII
DÉMOCRITE, CRISPIN contrefaisant Ariste.
CRISPIN
Morbleu de Démocrite !
Je pense qu’à mes yeux sa maison prend la fuite.
Depuis longtemps ici que je la cherche en vain,
J’aurais, je gage, bu dix chopines de vin.
DÉMOCRITE
Quel ivrogne ! Parlez, auriez-vous quelque affaire
Avec lui ?
CRISPIN
Babillard, vous plaît-il de vous taire ?
Vous interroge-t-on ?
DÉMOCRITE
Mais c’est moi qui le suis.
CRISPIN
Ha ! ha ! je me reprends, si je me suis mépris.
Comment vous portez-vous ? Je me porte à merveille,
Et je suis toujours frais, grâce au jus de la treille.
DÉMOCRITE
Votre nom, s’il vous plaît ?
CRISPIN
Et mon surnom aussi.
Je suis Antoine Ariste, arrivé d’aujourd’hui.
Exprès pour épouser votre fille, je pense :
Car le doute est fondé dessus l’expérience.
DÉMOCRITE
Vous êtes goguenard; je suis pourtant charmé
Page 41
Copyright Arvensa EditionsDe vous voir.
CRISPIN
Dites-moi, pourrai-je en être aimé ?
Voyons-la.
DÉMOCRITE
Je le veux: qu’on appelle ma fille.
CRISPIN
Je me promets de faire une grande famille ;
J’aime fort à peupler.
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Copyright Arvensa EditionsScène XIII
DÉMOCRITE, CRISPIN, PHILINE
DÉMOCRITE
La voilà.
CRISPIN
Je la vois.
Mon humeur lui plaira, j’en juge à son minois.
DÉMOCRITE
Ma fille, c’est Ariste.
CRISPIN
Ho ! ho ! que de fontange !
Il faut quitter cela, ma mignonne, mon ange.
PHILINE
Hé ! pourquoi les quitter ?
DÉMOCRITE
Quelles sont vos raisons ?
CRISPIN
Oui, oui, parmi les boeufs, les vaches, les dindons,
Il vous fera beau voir de rubans toute ornée !
Dans huit jours vous serez couleur de cheminée.
Tous mes biens sont ruraux, il faut beaucoup de soin :
Tantôt c’est au grenier, pour descendre du foin ;
Veiller sur les valets, leur préparer la soupe ;
Filer tantôt du lin, et tantôt de l’étoupe ;
À faute de valets, souvent laver les plats,
Éplucher la salade, et refaire les draps ;
Page 43
Copyright Arvensa EditionsSe lever avant jour, en jupe ou camisole ;
Pour éveiller ses gens, crier comme une folle :
Voilà, ma chère enfant, désormais votre emploi,
Et de ce que je veux faites-vous une loi.
PHILINE
Dieux ! quel original ! je n’en veux point, mon père !
DÉMOCRITE
Ce rustique bourgeois commence à me déplaire.
CRISPIN
Ses souliers, pour les champs, sont un peu trop mignons :
Dans une basse-cour, des sabots seront bons.
PHILINE
Des sabots !
DÉMOCRITE
Des sabots !
CRISPIN
Oui, des sabots, ma fille.
Sachez qu’on en porta toujours dans ma famille ;
Et j’ai même un cousin, à présent financier,
Qui jadis, sans reproche, était un sabotier.
Croyez-moi, vous serez mille fois plus charmante,
Quand, au lieu de damas, habillée en servante,
Et devenue enfin une grosse dondon,
De ma maison des champs vous prendrez le timon.
DÉMOCRITE
Le prenne qui voudra: mais je vous remercie.
Non, je n’en vis jamais, de si sot, en ma vie.
Adieu, sieur campagnard: je vous donne un bonsoir.
Pour ma fille, jamais n’espérez de l’avoir.
Laissons-le.
Page 44
Copyright Arvensa EditionsCRISPIN
Dieu vous gard. Parble ! qu’elle choisisse ;
Qu’elle prenne un garçon, normand, breton ou suisse ;
Et que m’importe à moi!
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Copyright Arvensa EditionsScène XIV
CRISPIN, seul.
Pour la subtilité,
Je pense qu’ici-bas mon pareil n’est pas né.
Que d’adresse, morbleu ! De Paris jusqu’à Rome
On ne trouverait pas un aussi galant homme.
Oui, je suis, dans mon genre, un grand original ;
Les autres, après moi, n’ont qu’un talent banal.
En fait d’esprit, de ton, les anciens ont la gloire ;
Qu’ils viennent avec moi disputer la victoire.
Un modèle pareil va tous les effacer.
Il est vrai que de soi c’est un peu trop penser ;
Mais quoi ! je ne mens pas, et je me rends justice ;
Un peu de vanité n’est pas un si grand vice.
Ce n’est pourtant pas tout: reste deux, et partant
Il faut les écarter; le cas est important.
Ces deux autres messieurs n’ont point vu Démocrite ;
Aucun d’eux n’est venu pour lui rendre visite.
Toinette m’en assure; elle veille au logis :
Si quelqu’un arrivait, elle en aurait avis.
Je connais nos rivaux: même, par aventure,
À tous les deux jadis je servis de Mercure.
Je vais donc les trouver, et par de faux discours,
Pour jamais dans leurs coeurs éteindre leurs amours.
J’ai déjà prudemment prévenu certain drôle,
Qui d’un faux financier jouera fort bien le rôle.
Mais le voilà qui vient, notre vrai financier.
Courage, il faut ici faire un tour du métier.
Il arrive à propos.
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Copyright Arvensa EditionsScène XV
CRISPIN, LE FINANCIER
LE FINANCIER, arrivant sans voir Crispin.
Oui, voilà sa demeure ;
Sans doute je pourrai le trouver à cette heure.
Mais, est-ce toi, Crispin ?
CRISPIN
C’est votre serviteur.
Et quel hasard, Monsieur, ou plutôt quel bonheur
Fait qu’on vous trouve ici ?
LE FINANCIER
J’y fais un mariage.
CRISPIN
Vous mariez quelqu’un dans ce petit village ?
LE FINANCIER
Connais-tu Démocrite ?
CRISPIN
Hé ! je loge chez lui.
LE FINANCIER
Quoi ! tu loges chez lui ? J’y viens moi-même aussi.
CRISPIN
Hé, qu’y faire ?
LE FINANCIER
J’y viens pour épouser sa fille.
CRISPIN
Quoi ! vous vous alliez avec cette famille !
Page 47
Copyright Arvensa EditionsLE FINANCIER
Hé, ne fais-je pas bien ?
CRISPIN
Je suis de la maison,
Et je ne puis parler.
LE FINANCIER
Tu me donnes soupçon :
De grâce, explique-toi.
CRISPIN
Je n’ose vous rien dire.
LE FINANCIER
Quoi ! tu me cacherais ? …
CRISPIN
Je n’aime point à nuire.
LE FINANCIER
Crispin, encore un coup…
CRISPIN
Ah ! si l’on m’entendait,
Je serais mort, Monsieur, et l’on m’assommerait.
LE FINANCIER
Quoi ! Crispin autrefois qui fut à mon service ! …
CRISPIN
Enfin, vous voulez donc, Monsieur, que je périsse ?
LE FINANCIER
Ne t’embarrasse pas.
Page 48
Copyright Arvensa EditionsCRISPIN
Gardez donc le secret.
Je suis perdu, Monsieur, si vous n’êtes discret.
Je tremble.
LE FINANCIER
Parle donc.
CRISPIN
Eh bien donc ! cette fille,
Son père et ses parents et toute la famille,
Tombent d’un certain mal que je n’ose nommer.
LE FINANCIER
Ha Crispin, quelle horreur ! tu me fais frissonner.
Je venais de ce pas rendre visite au père,
Et peut-être, sans toi, j’eus terminé l’affaire.
À présent, c’en est fait, je ne veux plus le voir,
Je m’en retourne enfin à Paris dès ce soir.
CRISPIN
Je m’enfuis, mais surtout gardez bien le silence.
LE FINANCIER
Tiens !
CRISPIN
Je n’exige pas, Monsieur, de récompense.
LE FINANCIER
Tiens donc.
CRISPIN
Vous le voulez, il faut vous obéir.
Adieu, Monsieur: motus!
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Copyright Arvensa EditionsScène XVI
LE FINANCIER, seul.
Qu’allais-je devenir ?
J’aurais, sans son avis, fait un beau mariage !
Elle m’eût apporté belle dot en partage !
Je serais bien fâché d’être époux à ce prix ;
Je ne suis point assez de ses appas épris.
Retirons-nous… Pourtant un peu de bienséance,
À vrai dire, n’est pas de si grande importance.
Démocrite m’attend: avant que de quitter,
Il est bon de le voir et de me rétracter.
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Copyright Arvensa EditionsScène XVII
LE FINANCIER, TOINETTE, DÉMOCRITE
Le Financier frappe.
TOINETTE, à la porte.
Que voulez-vous, Monsieur ?
LE FINANCIER
Le seigneur Démocrite
Est-il là ? Je venais pour lui rendre visite.
TOINETTE
Non.
DÉMOCRITE, à une fenêtre.
Qui frappe là-bas ? à qui donc en veut-on ?
LE FINANCIER répond.
Le seigneur Démocrite est-il en sa maison ?
DÉMOCRITE
J’y suis et je descends.
LE FINANCIER
Vous vous trompiez, la belle.
TOINETTE
D’accord. (Et à part.) C’est bien en vain que j’ai fait sentinelle.
Tout ceci va fort mal: les desseins de Crispin,
Autant qu’on peut juger, n’auront pas bonne fin.
Je ne m’en mêle plus.
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Copyright Arvensa EditionsScène XVIII
LE FINANCIER, DÉMOCRITE
LE FINANCIER
J’étais dans l’espérance
De pouvoir avec vous contracter alliance.
Un accident, Monsieur, m’oblige de partir :
J’ai cru de mon devoir de vous en avertir.
DÉMOCRITE
Vous êtes donc Monsieur de la Boursinière ?
Et quel malheur, Monsieur, quelle subite affaire
Peut, en si peu de temps, causer votre départ ?
À cet éloignement ma fille a-t-elle part ?
LE FINANCIER
Non, Monsieur.
DÉMOCRITE
Permettez pourtant que je soupçonne ;
Et dans l’étonnement qu’un tel départ me donne,
J’entrevois que peut-être ici quelque jaloux
Pourrait, en ce moment, vous éloigner de nous.
Vous ne répondez rien, avouez-moi la chose ;
D’un changement si grand apprenez-moi la cause.
J’y suis intéressé; car si des envieux
Vous avaient fait, Monsieur, des rapports odieux,
Je ne vous retiens pas, mais daignez m’en instruire.
Il faut vous détromper.
LE FINANCIER
Que pourrais-je vous dire ?
DÉMOCRITE
Non, non, il n’est plus temps de vouloir le celer.
Je vois trop ce que c’est, et vous pouvez parler.
Page 52
Copyright Arvensa EditionsLE FINANCIER
N’avez-vous pas chez vous un valet que l’on nomme Crispin ?
DÉMOCRITE
Moi ? De ce nom je ne connais personne.
LE FINANCIER
Le fourbe ! il m’a trompé.
DÉMOCRITE
Hé bien donc ? Ce Crispin ?
LE FINANCIER
Il s’est dit de chez vous.
DÉMOCRITE
Il ment, c’est un coquin.
LE FINANCIER
Un mal affreux, dit-il, attaquait votre fille.
Il en a dit autant de toute la famille.
DÉMOCRITE
D’un rapport si mauvais je ne puis me fâcher.
LE FINANCIER
Mais il faut le punir, et je vais le chercher.
DÉMOCRITE
Allez, je vous attends.
LE FINANCIER
Au reste, je vous prie,
Que je ne souffre point de cette calomnie.
DÉMOCRITE
Page 53
Copyright Arvensa EditionsJ’ai le coeur mieux placé.
Page 54
Copyright Arvensa EditionsScène XIX
DÉMOCRITE, FRONTIN arrive, contrefaisant le Financier.
DÉMOCRITE, sans le voir.
Quelle méchanceté !
Qui peut être l’auteur de cette fausseté ?
FRONTIN, contrefaisant le Financier.
Le rôle que Crispin ici me donne à faire
N’est pas des plus aisés, et veut bien du mystère.
DÉMOCRITE, sans le voir.
Souvent, sans le savoir, on a des ennemis
Cachés sous le beau nom de nos meilleurs amis.
FRONTIN
Connaissez-vous ici le seigneur Démocrite ?
Je viens exprès ici pour lui rendre visite.
DÉMOCRITE
C’est moi.
FRONTIN
J’en suis ravi: ce que j’ai de crédit
Est à votre service.
DÉMOCRITE
Eh ! mais, dans quel esprit
Me l’offrez-vous, à moi ? Votre nom, que je sache,
M’est inconnu; qu’importe ? … On dirait qu’il se fâche.
Est-on turc avec ceux que l’on ne connaît pas ?
Je ne suis pas de ceux qui font tant de fracas.
FRONTIN
En buvant tous les deux, nous saurons qui nous sommes.
Page 55
Copyright Arvensa EditionsDÉMOCRITE, bas.
Il est, je l’avouerai, de ridicules hommes.
FRONTIN
Je suis de vos amis, je vous dirai mon nom.
DÉMOCRITE
Il ne s’agit ici de nom ni de surnom.
FRONTIN
Vous êtes aujourd’hui d’une humeur chagrinante :
Mon amitié pourtant n’est pas indifférente.
DÉMOCRITE
Finissons, s’il vous plaît.
FRONTIN
Je le veux. Dites-moi
Comment va notre enfant ? Elle est belle, ma foi ;
Je veux dès aujourd’hui lui donner sérénade.
DÉMOCRITE
Qu’elle se porte bien, ou qu’elle soit malade,
Que vous importe à vous ?
FRONTIN
Je la connais fort bien ;
Elle est riche, papa: mais vous n’en dites rien ;
Il ne tiendra qu’à vous de terminer l’affaire.
DÉMOCRITE
Je n’entends rien, Monsieur, à tout ce beau mystère.
FRONTIN
Vous le dites.
DÉMOCRITE
Page 56
Copyright Arvensa EditionsJ’en jure.
FRONTIN
Ha, point de jurement.
Je ne vous en crois pas, même à votre serment.
Démocrite, entre nous, point tant de modestie.
Venons au fait.
DÉMOCRITE
Monsieur, avez-vous fait partie
De vous moquer de moi ?
FRONTIN
Morbleu ! point de détours.
Faites venir ici l’objet de mes amours.
La friponne, je crois qu’elle en sera bien aise ;
Et vous l’êtes aussi, papa, ne vous déplaise.
J’en suis ravi de même, et nous serons tous trois
En même temps, ici, plus contents que des rois.
Savez-vous qui je suis ?
DÉMOCRITE
Il ne m’importe guère.
FRONTIN
Ha ! si vous le saviez, vous diriez le contraire.
DÉMOCRITE
Moi !
FRONTIN
Je gage que si. Je suis, pour abréger…
DÉMOCRITE
Je n’y prends nulle part, et ne veux point gager.
FRONTIN
Page 57
Copyright Arvensa EditionsC’est qu’il a peur de perdre.
DÉMOCRITE
Hé bien ! soit: je me lasse
De ce galimatias; expliquez-vous de grâce.
FRONTIN
Je suis le financier qui devait sur le soir,
Pour ce que vous savez, vous parler et vous voir.
DÉMOCRITE, étonné.
Quelle est donc cette énigme ?
FRONTIN
Un peu de patience ;
J’adoucirai bientôt votre aigre révérence.
J’ai mille francs et plus de revenu par jour :
Dites, avec cela peut-on faire l’amour ?
Grand nombre de chevaux, de laquais, d’équipages.
Quand je me marierai, ma femme aura des pages.
Voyez-vous cet habit ? Il est beau, somptueux ;
Un autre avec cela ferait le glorieux :
Fi ! c’est un guenillon que je porte en campagne :
Vous croiriez ma maison un pays de cocagne.
Voulez-vous voir mon train ? Il est fort près d’ici.
DÉMOCRITE
Je m’y perds.
FRONTIN
Ma livrée est magnifique aussi.
Papa, savez-vous bien qu’un excès de tendresse
Va rendre votre enfant de tant de biens maîtresse ?
Vous avez, m’a-t-on dit, en rente, vingt mille francs.
Partagez-nous en dix, et nous serons contents.
Après cela, mourez pour nous laisser le reste.
Dites, en vérité, puis-je être plus modeste ?
Page 58
Copyright Arvensa EditionsDÉMOCRITE
Non, je n’y connais rien; Monsieur le financier,
Ou qui que vous soyez, il faudrait vous lier ;
Je ne puis démêler si c’est la fourberie,
Ou si ce n’est enfin que pure frénésie
Qui vous conduit ici: mais n’y revenez plus.
FRONTIN
Adieu, je mangerai tout seul mes revenus.
Vinssiez-vous à présent prier pour votre fille,
J’abandonne à jamais votre ingrate famille.
Frontin sort en riant.
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Copyright Arvensa EditionsScène XX
DÉMOCRITE, seul.
Je ne puis débrouiller tout ce galimatias,
Et tout ceci me met dans un grand embarras.
Page 60
Copyright Arvensa EditionsScène XXI
DÉMOCRITE, CRISPIN, déguisé en femme.
CRISPIN
N’est-ce pas vous, Monsieur, qu’on nomme Démocrite ?
DÉMOCRITE
Oui.
CRISPIN
Vous êtes, dit-on, un homme de mérite ;
Et j’espère, Monsieur, de votre probité,
Que vous écouterez mon infélicité :
Mais puis-je dans ces lieux me découvrir sans crainte ?
DÉMOCRITE
Ne craignez rien.
CRISPIN
Ô ciel ! sois touché de ma plainte !
Vous me voyez, Monsieur, réduite au désespoir,
Causé par un ingrat qui m’a su décevoir.
DÉMOCRITE
Dans un malheur si grand, pourrais-je quelque chose ?
CRISPIN
Oui, Monsieur, vous allez en apprendre la cause :
Mais la force me manque, et, dans un tel récit,
Mon coeur respire à peine, et ma douleur s’aigrit.
DÉMOCRITE
Calmez les mouvements dont votre âme agitée…
CRISPIN
Hélas ! par les sanglots ma voix est arrêtée :
Page 61
Copyright Arvensa EditionsMais enfin, il est temps d’avouer mon malheur.
Daigne le juste ciel terminer ma douleur !
J’aime depuis longtemps un Chevalier parjure,
Qui sut de ses serments déguiser l’imposture,
Le cruel ! J’eus pitié de tous ses feints tourments.
Hélas ! de son bonheur je hâtai les moments.
Je l’épousai, Monsieur: mais notre mariage,
A l’insu des parents, se fit dans un village ;
Et croyant avoir mis ma conscience en repos,
Je me livrai, Monsieur. Pour comble de tous maux,
Il différa toujours de m’avouer pour femme.
Je répandis des pleurs pour attendrir son âme.
Hélas ! épargnez-moi ce triste souvenir,
Et ne remédions qu’aux maux de l’avenir.
Cet ingrat chevalier épouse votre fille.
DÉMOCRITE
Quoi ! c’est celui qui veut entrer dans ma famille ?
CRISPIN
Lui-même ! vous voyez la noire trahison.
DÉMOCRITE
Cette action est noire.
CRISPIN
Hélas ! c’est un fripon.
Cet ingrat m’a séduite: ha Monsieur, quel dommage
De tromper lâchement une fille à mon âge !
DÉMOCRITE
Il vient bien à propos, nous pourrons lui parler.
CRISPIN veut s’en aller.
Non, non, je vais sortir.
DÉMOCRITE
Page 62
Copyright Arvensa EditionsPourquoi vous en aller ?
CRISPIN
Ha ! c’est un furieux.
DÉMOCRITE
Tenez-vous donc derrière ;
Il ne vous verra pas.
CRISPIN
J’ai peur.
DÉMOCRITE
Laissez-moi faire.
Page 63
Copyright Arvensa EditionsScène XXII
DÉMOCRITE, LE CHEVALIER et CRISPIN, qui, pendant cette scène, fait tous
les signes d’un homme qui veut s’en aller.
LE CHEVALIER
Quoique j’eus résolu de ne plus vous revoir
Et que je dus partir de ces lieux dès ce soir,
J’ai cru devoir encore rétracter ma parole,
Résolu de ne point épouser une folle.
Je suis fâché, Monsieur, de vous parler si franc ;
Mais vous méritez bien un pareil compliment,
Puisque vous me trompiez, sans un avis fidèle.
Votre fille est fort riche, elle est jeune, elle est belle ;
Mais les fréquents accès qui troublent son esprit
Ne sont pas de mon goût.
DÉMOCRITE
Hé, qui vous l’a donc dit
Qu’elle eût de ces accès ?
LE CHEVALIER
J’ai promis de me taire.
Celui de qui je tiens cet avis salutaire,
Je le connais fort bien, et vous le connaissez.
Cet homme est de chez vous, c’est vous en dire assez.
DÉMOCRITE
Cet homme a déjà fait une autre menterie :
C’est un nommé Crispin, insigne en fourberie ;
Je n’en sais que le nom, il n’est point de chez moi.
Mais vous, n’avez-vous point engagé votre foi ?
Vous êtes interdit ! que prétendiez-vous faire ?
Vous marier deux fois ?
LE CHEVALIER
Quel est donc ce mystère ?
Page 64
Copyright Arvensa EditionsDÉMOCRITE
Vous devriez rougir d’une telle action :
C’est du ciel s’attirer la malédiction.
Et ne savez-vous pas que la polygamie
Est ici cas pendable et qui coûte la vie ?
LE CHEVALIER
Moi, je suis marié ! Qui vous fait ce rapport ?
DÉMOCRITE
Oui, voilà mon auteur, regardez si j’ai tort.
LE CHEVALIER
Hé bien ?
DÉMOCRITE
C’est votre femme.
LE CHEVALIER
Ha ! le plaisant visage,
Le ragoûtant objet que j’avais en partage !
Mais je crois la connaître. Ha parbleu ! c’est Crispin,
Lui-même.
DÉMOCRITE, étonné.
Ce fripon, cet insigne coquin ?
LE CHEVALIER
Malheureux, tu m’as dit que Philine était folle,
Réponds donc !
CRISPIN
Ha, Monsieur, j’ai perdu la parole.
DÉMOCRITE
Arrêtons ce maraud.
Page 65
Copyright Arvensa EditionsCRISPIN
Oui, je suis un fripon :
Ayez pitié de moi.
LE CHEVALIER
Mille coups de bâton,
Fourbe, vont te payer.
Page 66
Copyright Arvensa EditionsScène XXIII
LE FINANCIER arrive; DÉMOCRITE, CRISPIN, LE CHEVALIER
LE FINANCIER
Ma peine est inutile,
Je crois que notre fourbe a regagné la ville,
Je n’ai pu le trouver.
DÉMOCRITE
Regardez ce minois ;
Le reconnaissez-vous ?
LE FINANCIER
Hé ! c’est Crispin, je crois.
DÉMOCRITE
C’est lui-même.
LE FINANCIER
Voleur !
CRISPIN, en tremblant.
Ha ! je suis prêt à rendre
L’argent que j’ai reçu… Vous me l’avez fait prendre.
DÉMOCRITE, au Financier.
Qui m’aurait envoyé tantôt certain fripon ?
Il s’est dit financier, et prenait votre nom.
LE FINANCIER
Le mien ?
DÉMOCRITE
Oui, le coquin ne disait que sottises.
LE FINANCIER, à Crispin.
Page 67
Copyright Arvensa EditionsN’était-ce pas de toi qu’il les avait apprises ?
Parle.
CRISPIN
Vous l’avez dit, oui, j’ai fait tout le mal ;
Mais à mon crime, hélas ! mon regret est égal.
LE FINANCIER
Ha ! Monsieur l’hypocrite!
Page 68
Copyright Arvensa EditionsScène XXIV
LE CHEVALIER, LE FINANCIER, DÉMOCRITE, CRISPIN, ARISTE, suivi de MAÎTRE
JACQUES
ARISTE
Il faut nous en instruire.
MAÎTRE JACQUES
Pargué, ces biaux messieurs pourront bian nous le dire.
ARISTE
Démocrite, Messieurs, est-il connu de vous ?
MAÎTRE JACQUES
C’est que j’en savons un qui s’est moqué de nous.
Velà, Monsieur, Ariste.
DÉMOCRITE, avec précipitation.
Ariste ?
MAÎTRE JACQUES
Oui, lui-même.
DÉMOCRITE
Mais cela ne se peut, ma surprise est extrême.
ARISTE
C’est cependant mon nom.
MAÎTRE JACQUES
J’étions venus tantôt
Pour le voir: mais j’avons trouvé queuque maraud,
Qui disait comme ça qu’il était Démocrite.
Mais le drôle a bian mal payé notre visite.
Il avait avec lui queuque friponne itou,
Qui tournait son esprit tout sens dessus dessous :
Page 69
Copyright Arvensa EditionsAlle faisait la folle, et se disait la fille
De ce biau Démocrite; elle était bian habile.
Enfin ils ont tant fait, qu’Ariste que velà,
Qui venait pour les voir, les a tous plantés là.
Or j’avons vu tantôt passer ce méchant drôle ;
J’ons tous deux en ce temps lâché quelque parole,
Montrant ce Démocrite. Hé bon ! ce n’est pas li,
A dit un paysan de ce village-ci.
Dame ! Ca nous a fait sopçonner queuque chose.
Monsieur, je sons trompé, j’en avons une dose,
Ai-je dit, moi. Pargué ! Pour être plus certain,
Je venons en tout ça savoir encore la fin.
ARISTE
La chose est comme il dit.
DÉMOCRITE
C’est encore ton ouvrage,
Dis, coquin ?
CRISPIN
Il est vrai.
MAÎTRE JACQUES
Quel est donc ce visage ?
C’est notre homme !
DÉMOCRITE, à Ariste.
C’est lui, mais le fourbe a plus fait,
Il m’a trompé de même, et vous a contrefait.
CRISPIN
Hélas !
DÉMOCRITE
Vous étiez trois qui demandiez ma fille ;
Et qui vouliez, Messieurs, entrer dans ma famille,
Page 70
Copyright Arvensa EditionsMa fille aimait déjà, elle avait fait son choix,
Et refusait toujours d’épouser l’un des trois.
Je vous ménageai tous, dans la douce espérance
Avec un de vous trois d’entrer en alliance ;
J’ignore les raisons qui poussent ce coquin.
CRISPIN
Je vais tout avouer: je m’appelle Crispin,
Écoutez-moi sans bruit, quatre mots font l’affaire.
DÉMOCRITE frappe.
Un laquais paraît qui fait venir Philine.
Qu’on appelle ma fille. À tout ce beau mystère
A-t-elle quelque part ?
CRISPIN
Vous allez le savoir :
Ces trois messieurs devaient vous parler sur le soir,
Et l’un des trois allait devenir votre gendre.
Cléandre, au désespoir, voulait aller se pendre ;
Il aime votre fille, il en est fort aimé.
Or, étant son valet, dans cette extrémité,
Je m’offris sur le champ de détourner l’orage,
Et Toinette avec moi joua son personnage.
De tout ce qui s’est fait, enfin, je suis l’auteur ;
Mais je me repens bien d’être né trop bon coeur :
Sans cela…
DÉMOCRITE
Franc coquin !
Et puis à sa fille qui entre.
Vous voilà donc, ma fille !
En fait de tours d’esprit, vous êtes fort habile,
Mais votre habileté ne servira de rien :
Vous n’épouserez point un jeune homme sans bien.
Déterminez-vous donc.
Page 71
Copyright Arvensa EditionsPHILINE
Mettez-vous à ma place,
Mon père, et dites-moi ce qu’il faut que je fasse.
DÉMOCRITE, à Crispin.
Toi, sors d’ici, maraud, et ne parais jamais.
CRISPIN, s’en allant.
Je puis dire avoir vu le bâton de bien près.
Il dit le vers suivant à Cléandre qui entre.
Vous venez à propos: quoi ! vous osez paraître!
Page 72
Copyright Arvensa EditionsScène dernière
DÉMOCRITE, CLÉANDRE, PHILINE, TOINETTE, CRISPIN, LE CHEVALIER, LE
FINANCIER, ARISTE, MAÎTRE JACQUES.
CLÉANDRE
De mon destin, Monsieur, je viens vous rendre maître ;
Pardonnez aux effets d’un violent amour,
Et vous-même dictez notre arrêt en ce jour.
Je me suis, il est vrai, servi de stratagème ;
Mais que ne fait-on pas, pour avoir ce qu’on aime ?
On m’enlevait l’objet de mes plus tendres feux,
Et, pour tout avouer, nous nous aimons tous deux.
Vous connaissez, Monsieur, mon sort et ma famille ;
Mon procès est gagné, j’adore votre fille :
Prononcez, et s’il faut embrasser vos genoux…
ARISTE
De vos liens, pour moi, je ne suis point jaloux.
LE CHEVALIER
À vos désirs aussi je suis prêt à souscrire
LE FINANCIER
Je me dépars de tout, je ne puis pas plus dire.
PHILINE
Mon père, faites-moi grâce, et mon coeur est tout prêt
S’il faut à mon amant renoncer pour jamais.
CRISPIN
Hélas ! que de douceur !
TOINETTE
Monsieur, soyez sensible.
DÉMOCRITE
Page 73
Copyright Arvensa EditionsC’en est fait, et mon coeur cesse d’être inflexible.
Levez-vous, finissez tous vos remerciements :
Je ne sépare plus de si tendres amants.
Ces messieurs resteront pour la cérémonie.
Soyez contents tous deux, votre peine est finie.
CRISPIN, à Toinette.
Finis la mienne aussi, marions-nous tous deux.
Je suis pressé, Toinette.
TOINETTE
Es-tu bien amoureux ?
CRISPIN
Ha ! l’on ne vit jamais pareille impatience,
Et l’amour dans mon coeur épuise sa puissance.
Viens, ne retarde point l’instant de nos plaisirs :
Objet de mes désirs.
TOINETTE
Quelle est donc ta folie ?
Que fais-tu ?
CRISPIN
Je plote en attendant partie.
CLÉANDRE
Puisque vous vous aimez, je veux vous marier.
CRISPIN
Le veux-tu ?
TOINETTE
J’y consens.
CRISPIN
Tu te fais bien prier!
Page 74
Copyright Arvensa EditionsFIN
Page 75
Copyright Arvensa EditionsL’AMOUR ET LA VÉRITÉ
Comédie en trois actes et en prose
Marivaux
1720
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Page 76
Copyright Arvensa EditionsTable des matières
Dialogue entre l'Amour et la Vérité
Divertissement
Page 77
Copyright Arvensa EditionsDialogue entre l'Amour et la Vérité
L'AMOUR
Voici une dame que je prendrais pour la Vérité, si elle n'était si ajustée.
LA VÉRITÉ
Si ce jeune enfant n'avait l'air un peu trop hardi, je le croirais l'Amour.
L'AMOUR
Elle me regarde.
LA VÉRITÉ
Il m'examine.
L'AMOUR
Je soupçonne à peu près ce que ce peut être; mais soyons-en sûr. Madame,
à ce que je vois, nous avons une curiosité mutuelle de savoir qui nous
sommes; ne faisons point de façon de nous le dire.
LA VÉRITÉ
J'y consens, et je commence. Ne seriez-vous pas le petit libertin d'Amour,
qui depuis si longtemps tient ici-bas la place de l'Amour tendre ? Enfin
n'êtes-vous pas l'Amour à la mode ?
L'AMOUR
Non, Madame, je ne suis ni libertin, ni par conséquent à la mode, et
cependant je suis l'Amour.
LA VÉRITÉ
Vous, l'Amour !
L'AMOUR
Oui, le voilà. Mais vous, Madame, ne tiendriez-vous pas lieu de la Vérité
Page 78
Copyright Arvensa Editionsparmi les hommes ? N'êtes-vous pas l'Erreur, ou la Flatterie ?
LA VÉRITÉ
Non, charmant Amour, je suis la Vérité même; je ne suis que cela.
L'AMOUR
Bon ! Nous voilà deux divinités de grand crédit ! Je vous demande pardon
de vous avoir scandalisée, vous, dont l'honneur est de ne le pas être.
LA VÉRITÉ
Ce reproche me fait rougir; mais je vous rendrai raison de l'équipage où
vous me voyez, quand vous m'aurez rendu raison de l'air libertin et cavalier
répandu sur vos habits et sur votre physionomie même. Qu'est devenu cet
air de vivacité tendre et modeste ? Que sont devenus ces yeux qui
apprivoisaient la vertu même, qui ne demandaient que le coeur ? Si ces
yeux-là n'attendrissent point, ils débauchent.
L'AMOUR
Tels que vous les voyez cependant, ils ont déplu par leur sagesse; on leur
en trouvait tant qu'ils en étaient ridicules.
LA VÉRITÉ
Et dans quel pays cela vous est-il arrivé ?
L'AMOUR
Dans le pays du monde entier. Vous ne vous ressouvenez peut-être pas de
l'origine de ce petit effronté d'Amour, pour qui vous m'avez pris. Hélas !
C'est moi qui suis cause qu'il est né.
LA VÉRITÉ
Comment cela ?
L'AMOUR
J'eus querelle un jour avec l'Avarice et la Débauche. Vous avez combien j'ai
d'aversion pour ces deux divinités; je leur donnai tant de marques de
mépris, qu'elles résolurent de s'en venger.
Page 79
Copyright Arvensa EditionsLA VÉRITÉ
Les méchantes ! eh ! que firent-elles ?
L'AMOUR
Voici le tour qu'elles me jouèrent. La Débauche s'en alla chez Plutus, le dieu
des richesses; le mit de bonne humeur, fit tomber la conversation sur
Vénus, lui vanta ses beautés, sa blancheur, son embonpoint, etc. Plutus, à
ce récit, prit un goût de conclusions, l'appétit vint au gourmand, il n'aima
pas Vénus: il la désira.
LA VÉRITÉ
Le malhonnête !
L'AMOUR
Mais, comme il craignait d'être rebuté, la Débauche l'enhardit, en lui
promettant son secours et celui de l'Avarice auprès de Vénus: vous êtes
riche, lui dit-elle, ouvrez vos trésors à Vénus, tandis que mon amie l'Avarice
appuiera vos offres auprès d'elle, et lui conseillera d'en profiter. Je vous
aiderai de mon côté, moi.
LA VÉRITÉ
Je commence à me remettre votre aventure.
L'AMOUR
Vous n'avez pas un grand génie, dit la Débauche à Plutus, mais vous êtes
un gros garçon assez ragoûtant. Je ferai faire à Vénus une attention là-
dessus, qui peut-être lui tiendra lieu de tendresse; vous serez magnifique,
elle est femme. L'Avarice et moi, nous vous servirons bien, et il est des
moments où il n'est pas besoin d'être aimé pour être heureux.
LA VÉRITÉ
La plupart des amants doivent à ces moments-là toute leur fortune.
L'AMOUR
Après ce discours, Plutus impatient courut tenter l'aventure. Or, argent,
bijoux, présents de toutes sortes, soutenus de quelques bredouilleries,
furent auprès de Vénus les truchements de sa belle passion. Que vous
Page 80
Copyright Arvensa Editionsdirai-je enfin, ma chère ? Un moment de fragilité me donna pour frère ce
vilain enfant qui m'usurpe aujourd'hui mon empire ! ce petit dieu plus laid
qu'un diable, et que Messieurs les hommes appellent Amour.
LA VÉRITÉ
Hé bien ! Est-ce en lui ressemblant que vous avez voulu vous venger de
lui ?
L'AMOUR
Laissez-moi achever; le petit fripon ne fut pas plutôt né, qu'il demanda son
apanage. Cet apanage, c'était le droit d'agir sur les coeurs. Je ne daignai pas
m'opposer à sa demande; je lui voyais des airs si grossiers, je lui
remarquais un caractère si brutal, que je ne m'imaginai pas qu'il pût me
nuire. Je comptais qu'il ferait peur en se présentant, et que ce monstre
serait obligé de rabattre sur les animaux.
LA VÉRITÉ
En effet, il n'était bon que pour eux.
L'AMOUR
Ses premiers coups d'essai ne furent pas heureux. Il insultait, bien loin de
plaire; mais ma foi, le coeur de l'homme ne vaut pas grand-chose; ce
maudit Amour fut insensiblement souffert; bientôt on le trouva plus badin
que moi; moins gênant, moins formaliste, plus expéditif. Les goûts se
partagèrent entre nous deux; il m'enleva de mes créatures.
LA VÉRITÉ
Eh ! que devîntes-vous alors ?
L'AMOUR
Quelques bonnes gens crièrent contre la corruption; mais ces bonnes gens
n'étaient que des invalides, de vieux personnages, qui, disait-on, avaient
leurs raisons pour haïr la réforme; gens à qui la lenteur de mes démarches
convenait, et qui prêchaient le respect, faute, en le perdant, de pouvoir
réparer l'injure.
LA VÉRITÉ
Page 81
Copyright Arvensa EditionsIl en pouvait bien être quelque chose.
L'AMOUR
Enfin, Madame, ces tendres et tremblants aveux d'une passion, ces dépits
délicats, ces transports d'amour d'après les plus innocentes faveurs,
d'après mille petits riens précieux, tout cela disparut. L'un ouvrit sa bourse,
l'autre gesticulait insolemment auprès d'une femme, et cela s'appelait une
déclaration.
LA VÉRITÉ
Ah ! l'horreur !
L'AMOUR
À mon égard, j'ennuyais, je glaçais; on me regardait comme un innocent qui
manquait d'expérience, et je ne fus plus célébré que par les poètes et les
romanciers.
LA VÉRITÉ
Cela vous rebuta ?
L'AMOUR
Oui, je me retirai, ne laissant de moi que mon nom dont on abusait. Or, il y
a quelque temps, que rêvant à ma triste aventure, il me vint dans l'esprit
d'essayer si je pourrais me rétablir en mitigeant mon air tendre et
modeste; peut-être, disais-je en moi-même, qu'à la faveur d'un air plus
libre et plus hardi, plus conforme au goût où sont à présent les hommes,
peut-être pourrais-je me glisser dans ces coeurs ? Ils ne me trouveront pas
si singulier, et je détruirai mon ennemi par ses propres armes. Ce dessein
pris, je partis, et je parus dans la mascarade où vous me voyez.
LA VÉRITÉ
Je gage que vous n'y gagnâtes rien.
L'AMOUR
Ho vraiment ! Je me trouvai bien loin de mon compte; tout grenadier que
je pensais être, dès que je me montrai, on me prit pour l'Amour le plus
gothique qui ait jamais paru; je fus sifflé dans les Gaules comme une
Page 82
Copyright Arvensa Editionsmauvaise comédie, et vous me voyez de retour de cette expédition. Voilà
mon histoire.
LA VÉRITÉ
Hélas ! Je n'ai pas été plus heureuse que vous; on m'a chassée du monde.
L'AMOUR
Hé ! qui ? Les chimistes, les devins, les faiseurs d'almanach, les
philosophes ?
LA VÉRITÉ
Non, ces gens-là me m'ont jamais nui. On sait bien qu'ils mentent, ou qu'ils
sont livrés à l'erreur, et je ne leur en veux aucun mal, car je ne suis point
faite pour eux.
L'AMOUR
Vous avez raison.
LA VÉRITÉ
Mais, que voulez-vous que les hommes fassent de moi ? Le mensonge et la
flatterie sont en si grand crédit parmi eux, qu'on est perdu dès qu'on se
pique de m'honorer. Je ne suis bonne qu'à ruiner ceux qui me sont fidèles;
par exemple, la flatterie rajeunit les vieux et les vieilles. Moi, je leur donne
l'âge qu'ils ont. Cette femme dont les cheveux blanchissent à son insu,
singe maladroit de l'étourderie folâtre des jeunes femmes, qui provoque la
médisance par des galanteries qu'elle ne peut faire aboutir, qui se lève
avec un visage de cinquante ans, et qui voudrait que ce visage n'en eût que
trente, quand elle est ajustée, ira-t-on lui dire: Madame, vous vous
trompez dans votre calcul; votre somme est de vingt ans plus forte ? Non,
sans doute; ses amis souscrivent à la soustraction. Telle a la physionomie
d'une guenon, qui se croit du moins jolie; irez-vous mériter sa haine, en lui
confiant à quoi elle ressemble pendant que, pour être un honnête homme
auprès d'elle, il suffit de lui dire qu'elle est piquante ? Cet homme
s'imagine être un esprit supérieur; il se croit indispensablement obligé
d'avoir raison partout; il décide, il redresse les autres; cependant ce n'est
qu'un brouillon qui jouit d'une imagination déréglée. Ses amis feignent de
l'admirer; pourquoi ? Ils en attendent, ou lui doivent, leur fortune.
Page 83
Copyright Arvensa EditionsL'AMOUR
Il faut bien prendre patience.
LA VÉRITÉ
Ainsi je n'ai plus que faire au monde. Cependant, comme la Flatterie est
ma plus redoutable ennemie, et qu'en triomphant d'elle, je pourrais
insensiblement rentrer dans tous mes honneurs, j'ai voulu m'humaniser: je
me suis déguisée, comme vous voyez, mais j'ai perdu mon étalage: l'amour-
propre des hommes est devenu d'une complexion si délicate, qu'il n'y a pas
moyen de traiter avec lui; il a fallu m'en revenir encore. Pour vous, mon bel
enfant, il me semble que vous aviez un asile et le mariage.
L'AMOUR
Le mariage ! Y songez-vous ? Ne savez-vous pas que le devoir des gens
mariés est de s'aimer ?
LA VÉRITÉ
Hé bien ! c'est à cause de cela que vous régnerez plus aisément parmi eux.
L'AMOUR
Soit; mais des gens obligés de s'aimer ne me conviennent point. Belle
occupation pour un espiègle comme moi, que de faire les volontés d'un
contrat; achevons de nous conter tout. Que venez-vous faire ici ?
LA VÉRITÉ
J'y viens exécuter un projet de vengeance; voyez-vous ce puits ? Voilà le
lieu de ma retraite; je vais
m'enfermer dedans.
L'AMOUR
Ah ! Ah ! Le proverbe sera donc vrai, qui dit que la Vérité est au fond du
puits. Et comment entendez-vous
vous venger, là ?
LA VÉRITÉ
Le voici. L'eau de ce puits va, par moi, recevoir une telle vertu, que
Page 84
Copyright Arvensa Editionsquiconque en boira sera forcé de dire
tout ce qu'il pense et de découvrir son coeur en toute occasion; nous
sommes près de Rome, on vient
souvent se promener ici; on y chasse; le chasseur se désaltère; et à
succession de temps, je garnirai cette
grande ville de gens naïfs, qui troubleront par leur franchise le commerce
indigne de complaisance et de
tromperie que la Flatterie y a introduit plus qu'ailleurs.
L'AMOUR
Nous allons donc être voisins; car, pendant que votre rancune s'exercera
dans ce puits, la mienne agira dans cet arbre. Je vais y entrer; les fruits en
sont beaux et bons, et me serviront à une petite malice qui sera tout à fait
plaisante. Celui qui en mangera tombera subitement amoureux du premier
objet qu'il apercevra. Que dites-vous de ce guet-apens ?
LA VÉRITÉ
Il est un peu fou.
L'AMOUR
Bon, il est digne de vous; mais adieu, je vais dans mon arbre.
LA VÉRITÉ
Et moi, dans mon puits.
Page 85
Copyright Arvensa EditionsDivertissement
er1 air: gracieusement.
D'un doux regard elle vous jure
Que vous êtes son favori,
Mais c'est peut-être une imposture
Puisqu'en faveur d'un autre elle a déjà souri.
e2 air: louré.
Dans le même instant que son âme
Dédaigneuse d'une autre flamme
Semble se déclarer pour vous,
Le motif de la préférence
Empoisonne la jouissance
D'un bien qui paraissait si doux.
La coquette ne vous caresse
Que pour alarmer la paresse
D'un rival qui n'est point jaloux.
e3 air: menuet.
L'amant trahi par ce qu'il aime
Veut-il guérir presque en un jour ?
Qu'il aime ailleurs; l'amour lui-même
Est le remède de l'amour.
e4 air: piqué.
Vous qui croyez d'une inhumaine
Ne vaincre jamais la rigueur,
Pressez, la victoire est certaine,
Vous ne connaissez pas son coeur ;
Il prend un masque qui le gêne ;
Son visage, c'est la douceur.
e5 air: gracieusement.
Page 86
Copyright Arvensa EditionsHeureux, l'amant bien enflammé.
Celui qui n'a jamais aimé
Ne vit pas ou du moins l'ignore ;
Sans le plaisir d'être charmé
D'un aimable objet qu'on adore
S'apercevrait-on d'être né ?
e6 air: piqué.
Tel qui devant nous nous admire,
S'en rit peut-être à quatre pas.
Quand à son tour il nous fait rire
C'est un secret qu'il ne sait pas ;
Oh ! l'utile et charmante ruse
Qui nous unit tous ici-bas ;
Qui de nous croit en pareil cas
Être la dupe qu'on abuse ?
e7 air: gracieusement.
La raison veut que la sagesse
Ait un empire sur l'amour ;
Ô vous, amants, dont la tendresse
Nous attaque cent fois le jour,
Quand il nous prend une faiblesse
Ne pouvez-vous à votre tour
Avoir un instant de sagesse ?
Arlequin désenchanté par la Raison chante le couplet suivant:
J'aimais Arlequin et ma foi,
Je crois ma guérison complète ;
Mais, Messieurs, entre nous, j'en vois
Qui peut-être, aussi bien que moi,
Ont besoin d'un coup de baguette.
FIN
Page 87
Copyright Arvensa EditionsARLEQUIN POLI PAR L’AMOUR
Comédie en un acte, en prose
Marivaux
1720
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Page 88
Copyright Arvensa EditionsTable des matières
Acteurs de la comédie
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
Scène X
Scène XI
Scène XII
Scène XIII
Scène XIV
Scène XV
Scène XVI
Scène XVII
Scène XVIII
Scène XIX
Scène XX
Scène XXI
Scène dernière
Page 89
Copyright Arvensa EditionsActeurs de la comédie
LA FÉE.
TRIVELIN, domestique de la Fée.
ARLEQUIN, jeune homme enlevé par la Fée.
SILVIA, bergère, amante d’Arlequin.
Un BERGER, amoureux de Silvia.
Autre BERGÈRE, cousine de Silvia.
Troupe de danseurs et chanteurs.
Troupe de lutins.
Page 90
Copyright Arvensa EditionsScène première
LA FÉE, TRIVELIN
Le jardin de la Fée est représenté.
TRIVELIN, à la Fée qui soupire.
Vous soupirez, Madame, et malheureusement pour vous, vous risquez de
soupirer longtemps si votre raison n’y met ordre; me permettrez-vous de
vous dire ici mon petit sentiment ?
LA FÉE
Parle.
TRIVELIN
Le jeune homme que vous avez enlevé à ses parents est un beau brun, bien
fait; c’est la figure la plus charmante du monde; il dormait dans un bois
quand vous le vîtes, et c’était assurément voir l’Amour endormi; je ne suis
donc point surpris du penchant subit qui vous a pris pour lui.
LA FÉE
Est-il rien de plus naturel que d’aimer ce qui est aimable ?
TRIVELIN
Oh sans doute; cependant avant cette aventure, vous aimiez assez le grand
enchanteur Merlin.
LA FÉE
Eh bien, l’un me fait oublier l’autre: cela est encore fort naturel.
TRIVELIN
C’est la pure nature; mais il reste une petite observation à faire: c’est que
vous enlevez le jeune homme endormi, quand peu de jours après vous
allez épouser le même Merlin qui en a votre parole. Oh ! cela devient
sérieux; et entre nous, c’est prendre la nature un peu trop à la lettre;
cependant passe encore; le pis qu’il en pouvait arriver, c’était d’être
Page 91
Copyright Arvensa Editionsinfidèle; cela serait très vilain dans un homme, mais dans une femme, cela
est plus supportable: quand une femme est fidèle, on l’admire; mais il y a
des femmes modestes qui n’ont pas la vanité de vouloir être admirées;
vous êtes de celles-là, moins de gloire, et plus de plaisir, à la bonne heure.
LA FÉE
De la gloire à la place où je suis, je serais une grande dupe de me gêner
pour si peu de chose.
TRIVELIN
C’est bien dit, poursuivons: vous portez le jeune homme endormi dans
votre palais, et vous voilà à guetter le moment de son réveil; vous êtes en
habit de conquête, et dans un attirail digne du mépris généreux que vous
avez pour la gloire, vous vous attendiez de la part du beau garçon à la
surprise la plus amoureuse; il s’éveille, et vous salue du regard le plus
imbécile que jamais nigaud ait porté: vous vous approchez, il bâille deux
ou trois fois de toutes ses forces, s’allonge, se retourne et se rendort: voilà
l’histoire curieuse d’un réveil qui promettait une scène si intéressante.
Vous sortez en soupirant de dépit, et peut-être chassée par un ronflement
de basse-taille, aussi nourri qu’il en soit; une heure se passe, il se réveille
encore, et ne voyant personne auprès de lui, il crie: eh ! À ce cri galant,
vous rentrez; l’Amour se frottait les yeux: que voulez-vous, beau jeune
homme, lui dites-vous ? Je veux goûter, moi, répond-il. Mais n’êtes-vous
point surpris de me voir, ajoutez-vous ? Eh ! mais oui, repart-il. Depuis
quinze jours qu’il est ici, sa conversation a toujours été de la même force;
cependant vous l’aimez, et qui pis est, vous laissez penser à Merlin qu’il va
vous épouser, et votre dessein, m’avez-vous dit, est, s’il est possible,
d’épouser le jeune homme; franchement, si vous les prenez tous deux,
suivant toutes les règles, le second mari doit gâter le premier.
LA FÉE
Je vais te répondre en deux mots: la figure du jeune homme en question
m’enchante; j’ignorais qu’il eût si peu d’esprit quand je l’ai enlevé. Pour
moi, sa bêtise ne me rebute point: j’aime, avec les grâces qu’il a déjà, celles
que lui prêtera l’esprit quand il en aura. Quelle volupté de voir un homme
aussi charmant me dire à mes pieds: je vous aime ! Il est déjà le plus beau
brun du monde, mais sa bouche, ses yeux, tous ses traits seront adorables,
Page 92
Copyright Arvensa Editionsquand un peu d’amour les aura retouchés, mes soins réussiront peut-être à
lui en inspirer. Souvent il me regarde; et tous les jours je touche au
moment où il peut me sentir et se sentir lui-même: si cela lui arrive, sur-le-
champ j’en fais mon mari; cette qualité le mettra alors à l’abri des fureurs
de Merlin; mais avant cela, je n’ose mécontenter cet enchanteur, aussi
puissant que moi, et avec qui je différerai le plus longtemps que je pourrai.
TRIVELIN
Mais si le jeune homme n’est jamais, ni plus amoureux, ni plus spirituel, si
l’éducation que vous tâchez de lui donner ne réussit pas, vous épouserez
donc Merlin ?
LA FÉE
Non; car en l’épousant même je ne pourrais me déterminer à perdre de
vue l’autre, et si jamais il venait à m’aimer, toute mariée que je serais, je
veux bien te l’avouer, je ne me fierais pas à moi.
TRIVELIN
Oh, je m’en serais bien douté, sans que vous me l’eussiez dit: femme
tentée, et femme vaincue, c’est tout un. Mais je vois notre bel imbécile qui
vient avec son maître à danser.
Page 93
Copyright Arvensa EditionsScène II
ARLEQUIN, entre, la tête dans l’estomac, ou de la façon niaise dont il
voudra, SON MAÎTRE À DANSER, LA FÉE, TRIVELIN
LA FÉE
Eh bien, aimable enfant, vous me paraissez triste: y a-t-il quelque chose ici
qui vous déplaise ?
ARLEQUIN
Moi, je n’en sais rien. (Trivelin rit.)
LA FÉE, à Trivelin.
Oh ! je vous prie, ne riez pas, cela me fait injure, je l’aime, cela vous suffit
pour le respecter. (Pendant ce temps Arlequin prend des mouches, la Fée
continuant à parler à Arlequin.) Voulez-vous bien prendre votre leçon, mon
cher enfant ?
ARLEQUIN, comme n’ayant pas entendu.
Hem.
LA FÉE
Voulez-vous prendre votre leçon, pour l’amour de moi ?
ARLEQUIN
Non.
LA FÉE
Quoi ! vous me refusez si peu de chose, à moi qui vous aime ?
Alors Arlequin lui voit une grosse bague au doigt, il lui va prendre la main,
regarde la bague, et lève la tête en se mettant à rire niaisement.
LA FÉE
Voulez-vous que je vous la donne ?
Page 94
Copyright Arvensa EditionsARLEQUIN
Oui-dà.
LA FÉE tire la bague de son doigt, et lui présente. Comme il la prend
grossièrement, elle lui dit.
Mon cher Arlequin, un beau garçon comme vous, quand une dame lui
présente quelque chose, doit baiser la main en le recevant.
Arlequin alors prend goulûment la main de la Fée qu’il baise.
LA FÉE dit.
Il ne m’entend pas, mais du moins sa méprise m’a fait plaisir. (Elle ajoute:)
Baisez la vôtre à présent. (Arlequin alors baise le dessus de sa main; la Fée
soupire, et lui donnant sa bague, lui dit:) La voilà, en revanche, recevez votre
leçon.
Alors le maître à danser apprend à Arlequin à faire la révérence. Arlequin
égaie cette scène de tout ce que son génie peut lui fournir de propre au sujet.
ARLEQUIN
Je m’ennuie.
LA FÉE
En voilà donc assez: nous allons tâcher de vous divertir.
ARLEQUIN alors saute de joie du divertissement proposé, et dit en riant.
Divertir, divertir.
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Copyright Arvensa EditionsScène III
LA FÉE, ARLEQUIN, TRIVELIN, Une troupe de chanteurs et danseurs
La Fée fait asseoir Arlequin alors auprès d’elle sur un banc de gazon qui
sera auprès de la grille du théâtre. Pendant qu’on danse, Arlequin siffle.
UN CHANTEUR, à Arlequin.
Beau brunet, l’Amour vous appelle.
ARLEQUIN, à ce vers, se lève niaisement et dit.
Je ne l’entends pas, où est-il ? (Il l’appelle:) Hé ! hé !
LE CHANTEUR continue.
Beau brunet, l’Amour vous appelle.
ARLEQUIN, en se rasseyant, dit.
Qu’il crie donc plus haut.
LE CHANTEUR continue en lui montrant la Fée.
Voyez-vous cet objet charmant,
Ces yeux dont l’ardeur étincelle,
Vous répètent à tout moment :
Beau brunet, l’Amour vous appelle.
ARLEQUIN, alors en regardant les yeux de la Fée, dit.
Dame, cela est drôle !
UNE CHANTEUSE BERGÈRE vient, et dit à Arlequin.
Aimez, aimez, rien n’est si doux.
ARLEQUIN, là-dessus, répond.
Apprenez, apprenez-moi cela.
LA CHANTEUSE continue en le regardant.
Ah ! que je plains votre ignorance.
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Copyright Arvensa EditionsQuel bonheur pour moi, quand j’y pense,
Elle montre le chanteur.
Qu’Atys en sache plus que vous !
LA FÉE, alors en se levant, dit à Arlequin.
Cher Arlequin, ces tendres chansons ne vous inspirent-elles rien ? Que
sentez-vous ?
ARLEQUIN
Je sens un grand appétit.
TRIVELIN
C’est-à-dire qu’il soupire après sa collation; mais voici un paysan qui veut
vous donner le plaisir d’une danse de village, après quoi nous irons
manger.
Un paysan danse.
LA FÉE se rassied, et fait asseoir Arlequin qui s’endort. Quand la danse finit,
la Fée le tire par le bras, et lui dit en se levant.
Vous vous endormez, que faut-il donc faire pour vous amuser ?
ARLEQUIN, en se réveillant, pleure.
Hi, hi, hi, mon père, eh ! je ne vois point ma mère !
LA FÉE, à Trivelin.
Emmenez-le, il se distraira peut-être, en mangeant, du chagrin qui le prend;
je sors d’ici pour quelques moments; quand il aura fait collation, laissez-le
se promener où il voudra.
Ils sortent tous.
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Copyright Arvensa EditionsScène IV
SILVIA, LE BERGER
La scène change et représente au loin quelques moutons qui paissent.
Silvia entre sur la scène en habit de bergère, une houlette à la main, un
berger la suit.
LE BERGER
Vous me fuyez, belle Silvia ?
SILVIA
Que voulez-vous que je fasse, vous m’entretenez d’une chose qui
m’ennuie, vous me parlez toujours d’amour.
LE BERGER
Je vous parle de ce que je sens.
SILVIA
Oui, mais je ne sens rien, moi.
LE BERGER
Voilà ce qui me désespère.
SILVIA
Ce n’est pas ma faute, je sais bien que toutes nos bergères ont chacune un
berger qui ne les quitte point; elles me disent qu’elles aiment, qu’elles
soupirent; elles y trouvent leur plaisir. Pour moi, je suis bien malheureuse:
depuis que vous dites que vous soupirez pour moi, j’ai fait ce que j’ai pu
pour soupirer aussi, car j’aimerais autant qu’une autre à être bien aise; s’il
y avait quelque secret pour cela, tenez, je vous rendrais heureux tout d’un
coup, car je suis naturellement bonne.
LE BERGER
Hélas ! pour de secret, je n’en sais point d’autre que celui de vous aimer
moi-même.
Page 98
Copyright Arvensa EditionsSILVIA
Apparemment que ce secret-là ne vaut rien; car je ne vous aime point
encore, et j’en suis bien fâchée; comment avez-vous fait pour m’aimer,
vous ?
LE BERGER
Moi, je vous ai vue: voilà tout.
SILVIA
Voyez quelle différence; et moi, plus je vous vois et moins je vous aime.
N’importe, allez, allez, cela viendra peut-être, mais ne me gênez point. Par
exemple, à présent, je vous haïrais si vous restiez ici.
LE BERGER
Je me retirerai donc, puisque c’est vous plaire, mais pour me consoler,
donnez-moi votre main, que je la baise.
SILVIA
Oh non ! On dit que c’est une faveur, et qu’il n’est pas honnête d’en faire,
et cela est vrai, car je sais bien que les bergères se cachent de cela.
LE BERGER
Personne ne nous voit.
SILVIA
Oui; mais puisque c’est une faute, je ne veux point la faire qu’elle ne me
donne du plaisir comme aux autres.
LE BERGER
Adieu donc, belle Silvia, songez quelquefois à moi.
SILVIA
Oui, oui.
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Copyright Arvensa EditionsScène V
SILVIA, ARLEQUIN, mais il ne vient qu’un moment après que Silvia a été
seule.
SILVIA
Que ce berger me déplaît avec son amour ! Toutes les fois qu’il me parle, je
suis toute de méchante humeur. (Et puis voyant Arlequin.) Mais qui est-ce
qui vient là ? Ah mon Dieu le beau garçon !
ARLEQUIN entre en jouant au volant, il vient de cette façon jusqu’aux pieds
de Silvia, là il laisse en jouant tomber le volant, et, en se baissant pour le
ramasser, il voit Silvia; il demeure étonné et courbé; petit à petit et par
secousses il se redresse le corps: quand il s’est entièrement redressé, il la
regarde, elle, honteuse, feint de se retirer dans son embarras, il l’arrête, et
dit.
Vous êtes bien pressée ?
SILVIA
Je me retire, car je ne vous connais pas.
ARLEQUIN
Vous ne me connaissez pas ? Tant pis; faisons connaissance, voulez-vous ?
SILVIA, encore honteuse.
Je le veux bien.
ARLEQUIN, alors s’approche d’elle et lui marque sa joie par de petits ris, et
dit.
Que vous êtes jolie !
SILVIA
Vous êtes bien obligeant.
ARLEQUIN
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Copyright Arvensa EditionsOh point, je dis la vérité.
SILVIA, en riant un peu à son tour.
Vous êtes bien joli aussi, vous.
ARLEQUIN
Tant mieux: où demeurez-vous ? Je vous irai voir.
SILVIA
Je demeure tout près; mais il ne faut pas venir; il vaut mieux nous voir
toujours ici, parce qu’il y a un berger qui m’aime; il serait jaloux, et il nous
suivrait.
ARLEQUIN
Ce berger-là vous aime ?
SILVIA
Oui.
ARLEQUIN
Voyez donc cet impertinent ! Je ne le veux pas, moi. Est-ce que vous
l’aimez, vous ?
SILVIA
Non, je n’en ai jamais pu venir à bout.
ARLEQUIN
C’est bien fait, il faut n’aimer personne que nous deux; voyez si vous le
pouvez ?
SILVIA
Oh ! de reste, je ne trouve rien de si aisé.
ARLEQUIN
Tout de bon ?
SILVIA
Page 101
Copyright Arvensa EditionsOh ! je ne mens jamais, mais où demeurez-vous aussi ?
ARLEQUIN, lui montrant du doigt.
Dans cette grande maison.
SILVIA
Quoi ! Chez la Fée ?
ARLEQUIN
Oui.
SILVIA, tristement.
J’ai toujours eu du malheur.
ARLEQUIN, tristement aussi.
Qu’est-ce que vous avez, ma chère amie ?
SILVIA
C’est que cette Fée est plus belle que moi, et j’ai peur que notre amitié ne
tienne pas.
ARLEQUIN, impatiemment.
J’aimerais mieux mourir. (Et puis tendrement.) Allez, ne vous affligez pas,
mon petit coeur.
SILVIA
Vous m’aimerez donc toujours ?
ARLEQUIN
Tant que je serai en vie.
SILVIA
Ce serait bien dommage de me tromper, car je suis si simple. Mais mes
moutons s’écartent, on me gronderait s’il s’en perdait quelqu’un: il faut
que je m’en aille. Quand reviendrez-vous ?
ARLEQUIN, avec chagrin.
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Copyright Arvensa EditionsOh ! que ces moutons me fâchent !
SILVIA
Et moi aussi, mais que faire ? Serez-vous ici sur le soir ?
ARLEQUIN
Sans faute. (En disant cela il lui prend la main et il ajoute:) Oh les jolis petits
doigts ! (Il lui baise la main et dit:) Je n’ai jamais eu de bonbon si bon que
cela.
SILVIA rit et dit. Adieu donc. (Et puis à part.) Voilà que je soupire, et je n’ai
point eu de secret pour cela.
Elle laisse tomber son mouchoir en s’en allant. Arlequin le ramasse et la
rappelle pour lui donner.
ARLEQUIN
Mon amie !
SILVIA
Que voulez-vous, mon amant ? (Et puis voyant son mouchoir entre les mains
d’Arlequin.) Ah ! c’est mon mouchoir, donnez.
ARLEQUIN le tend, et puis retire la main; il hésite, et enfin il le garde, et dit:
Non, je veux le garder, il me tiendra compagnie. Qu’est-ce que vous en
faites ?
SILVIA
Je me lave quelquefois le visage, et je m’essuie avec.
ARLEQUIN, en le déployant.
Et par où vous sert-il, afin que je le baise par là ?
SILVIA, en s’en allant.
Partout, mais j’ai hâte, je ne vois plus mes moutons; adieu, jusqu’à tantôt.
Arlequin la salue en faisant des singeries, et se retire aussi.
Page 103
Copyright Arvensa EditionsScène VI
LA FÉE, TRIVELIN
La scène change, et représente le jardin de la Fée.
LA FÉE
Eh bien ! Notre jeune homme, a-t-il goûté ?
TRIVELIN
Oui, goûté comme quatre: il excelle en fait d’appétit.
LA FÉE
Où est-il à présent ?
TRIVELIN
Je crois qu’il joue au volant dans les prairies; mais j’ai une nouvelle à vous
apprendre.
LA FÉE
Quoi, qu’est-ce que c’est ?
TRIVELIN
Merlin est venu pour vous voir.
LA FÉE
Je suis ravie de ne m’y être point rencontrée; car c’est une grande peine
que de feindre de l’amour pour qui l’on n’en sent plus.
TRIVELIN
En vérité, Madame, c’est bien dommage que ce petit innocent l’ait chassé
de votre coeur ! Merlin est au comble de la joie, il croit vous épouser
incessamment. Imagines-tu quelque chose d’aussi beau qu’elle ? me disait-
il tantôt, en regardant votre portrait. Ah ! Trivelin, que de plaisirs
m’attendent ! Mais je vois bien que de ces plaisirs-là il n’en tâtera qu’en
idée, et cela est d’une triste ressource, quand on s’en est promis la belle et
Page 104
Copyright Arvensa Editionsbonne réalité. Il reviendra, comment vous tirerez-vous d’affaire avec lui ?
LA FÉE
Jusqu’ici je n’ai point encore d’autre parti à prendre que de le tromper.
TRIVELIN
Eh ! N’en sentez-vous pas quelque remords de conscience ?
LA FÉE
Oh ! J’ai bien d’autres choses en tête, qu’à m’amuser à consulter ma
conscience sur une bagatelle.
TRIVELIN, à part.
Voilà ce qui s’appelle un coeur de femme complet.
LA FÉE
Je m’ennuie de ne point voir Arlequin; je vais le chercher; mais le voilà qui
vient à nous: qu’en dis-tu, Trivelin ? Il me semble qu’il se tient mieux qu’à
l’ordinaire?
Page 105
Copyright Arvensa EditionsScène VII
LA FÉE, TRIVELIN, ARLEQUIN
Arlequin arrive tenant en main le mouchoir de Silvia qu’il regarde, et dont
il se frotte tout doucement le visage.
LA FÉE, continuant de parler à Trivelin.
Je suis curieuse de voir ce qu’il fera tout seul, mets-toi à côté de moi, je
vais tourner mon anneau qui nous rendra invisibles.
Arlequin arrive au bord du théâtre, et il saute en tenant le mouchoir de
Silvia, il le met dans son sein, il se couche et se roule dessus; et tout cela
gaiement.
LA FÉE, à Trivelin.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela me paraît singulier. Où a-t-il pris ce
mouchoir ? Ne serait-ce pas un des miens qu’il aurait trouvé ? Ah ! si cela
était, Trivelin, toutes ces postures-là seraient peut-être de bon augure.
TRIVELIN
Je gagerais moi que c’est un linge qui sent le musc.
LA FÉE
Oh non ! Je veux lui parler, mais éloignons-nous un peu pour feindre que
nous arrivons.
Elle s’éloigne de quelques pas, pendant qu’ARLEQUIN se promène en long en
chantant:
Ter li ta ta li ta.
LA FÉE
Bonjour, Arlequin.
ARLEQUIN, en tirant le pied, et mettant le mouchoir sous son bras.
Je suis votre très humble serviteur.
Page 106
Copyright Arvensa EditionsLA FÉE, à part à Trivelin.
Comment ! Voilà des manières ! Il ne m’en a jamais tant dit depuis qu’il est
ici.
ARLEQUIN, à la Fée.
Madame, voulez-vous avoir la bonté de vouloir bien me dire comment on
est quand on aime bien une personne ?
LA FÉE, charmée à Trivelin.
Trivelin, entends-tu ? (Et puis à Arlequin.) Quand on aime, mon cher enfant,
on souhaite toujours de voir les gens, on ne peut se séparer d’eux, on les
perd de vue avec chagrin: enfin on sent des transports, des impatiences et
souvent des désirs.
ARLEQUIN, en sautant d’aise et comme à part.
M’y voilà.
LA FÉE
Est-ce que vous sentez tout ce que je dis là ?
ARLEQUIN, d’un air indifférent.
Non, c’est une curiosité que j’ai.
TRIVELIN
Il jase vraiment !
LA FÉE
Il jase, il est vrai, mais sa réponse ne me plaît pas: mon cher Arlequin, ce
n’est donc pas de moi que vous parlez ?
ARLEQUIN
Oh ! Je ne suis pas un niais, je ne dis pas ce que je pense.
LA FÉE, avec feu, et d’un ton brusque.
Qu’est-ce que cela signifie ? Où avez-vous pris ce mouchoir ?
ARLEQUIN, la regardant avec crainte.
Page 107
Copyright Arvensa EditionsJe l’ai pris à terre.
LA FÉE
À qui est-il ?
ARLEQUIN
Il est à… (Et puis s’arrêtant.) Je n’en sais rien.
LA FÉE
Il y a quelque mystère désolant là-dessous ! Donnez-moi ce mouchoir !
(Elle lui arrache, et après l’avoir regardé avec chagrin, et à part.) Il n’est pas
à moi et il le baisait; n’importe, cachons-lui mes soupçons, et ne
l’intimidons pas; car il ne me découvrirait rien.
ARLEQUIN, alors va, le chapeau bas et humblement, lui redemander le
mouchoir.
Ayez la charité de me rendre le mouchoir.
LA FÉE, en soupirant en secret.
Tenez, Arlequin, je ne veux pas vous l’ôter, puisqu’il vous fait plaisir.
Arlequin en le recevant baise la main, la salue, et s’en va.
LA FÉE, le regardant.
Vous me quittez; où allez-vous ?
ARLEQUIN
Dormir sous un arbre.
LA FÉE, doucement.
Allez, allez.
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Copyright Arvensa EditionsScène VIII
LA FÉE, TRIVELIN
LA FÉE
Ah ! Trivelin, je suis perdue.
TRIVELIN
Je vous avoue, Madame, que voici une aventure où je ne comprends rien,
que serait-il donc arrivé à ce petit peste-là ?
LA FÉE, au désespoir et avec feu.
Il a de l’esprit, Trivelin, il en a, et je n’en suis pas mieux, je suis plus folle
que jamais. Ah ! quel coup pour moi, que le petit ingrat vient de me
paraître aimable ! As-tu vu comme il est changé ? As-tu remarqué de quel
air il me parlait ? Combien sa physionomie était devenue fine ? Et ce n’est
pas de moi qu’il tient toutes ces grâces-là ! Il a déjà de la délicatesse de
sentiment, il s’est retenu, il n’ose me dire à qui appartient le mouchoir, il
devine que j’en serais jalouse; ah ! qu’il faut qu’il ait pris d’amour pour
avoir déjà tant d’esprit ! Que je suis malheureuse ! Une autre lui entendra
dire ce je vous aime que j’ai tant désiré, et je sens qu’il méritera d’être
adoré; je suis au désespoir. Sortons, Trivelin; il s’agit ici de découvrir ma
rivale, je vais le suivre et parcourir tous les lieux où ils pourront se voir.
Cherche de ton côté, va vite, je me meurs.
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Copyright Arvensa EditionsScène IX
SILVIA, UNE DE SES COUSINES
La scène change et représente une prairie où de loin paissent des moutons.
SILVIA
Arrête-toi un moment, ma cousine; je t’aurai bientôt conté mon histoire, et
tu me donneras quelque avis. Tiens, j’étais ici quand il est venu; dès qu’il
s’est approché, le coeur m’a dit que je l’aimais; cela est admirable ! Il s’est
approché aussi, il m’a parlé; sais-tu ce qu’il m’a dit ? Qu’il m’aimait aussi.
J’étais plus contente que si on m’avait donné tous les moutons du hameau:
vraiment je ne m’étonne pas si toutes nos bergères sont si aises d’aimer; je
voudrais n’avoir fait que cela depuis que je suis au monde, tant je le trouve
charmant; mais ce n’est pas tout, il doit revenir ici bientôt; il m’a déjà baisé
la main, et je vois bien qu’il voudra me la baiser encore. Donne-moi
conseil, toi qui as eu tant d’amants; dois-je le laisser faire ?
LA COUSINE
Garde-t’en bien, ma cousine, sois bien sévère, cela entretient l’amour d’un
amant.
SILVIA
Quoi, il n’y a point de moyen plus aisé que cela pour l’entretenir ?
LA COUSINE
Non; il ne faut point aussi lui dire tant que tu l’aimes.
SILVIA
Eh ! comment s’en empêcher ? Je suis encore trop jeune pour pouvoir me
gêner.
LA COUSINE
Fais comme tu pourras, mais on m’attend, je ne puis rester plus longtemps,
adieu, ma cousine.
Page 110
Copyright Arvensa EditionsScène X
SILVIA, un moment après.
Que je suis inquiète ! J’aimerais autant ne point aimer que d’être obligée
d’être sévère; cependant elle dit que cela entretient l’amour, voilà qui est
étrange; on devrait bien changer une manière si incommode; ceux qui l’on
inventée n’aimaient pas tant que moi.
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Copyright Arvensa EditionsScène X
SILVIA, ARLEQUIN
Arlequin arrive
SILVIA, en le voyant.
Voici mon amant; que j’aurai de peine à me retenir !
Dès qu’Arlequin l’aperçoit, il vient à elle en sautant de joie; il lui fait des
caresses avec son chapeau, auquel il a attaché le mouchoir, il tourne autour
de Silvia, tantôt il baise le mouchoir, tantôt il caresse Silvia.
ARLEQUIN
Vous voilà donc, mon petit coeur ?
SILVIA, en riant.
Oui, mon amant.
ARLEQUIN
Êtes-vous bien aise de me voir?
SILVIA
Assez.
ARLEQUIN, en répétant ce mot.
Assez, ce n’est pas assez.
SILVIA
Oh si fait, il n’en faut pas davantage.
Arlequin ici lui prend la main, Silvia paraît embarrassé.
ARLEQUIN, en la tenant, dit.
Et moi, je ne veux pas que vous disiez comme cela.
Page 112
Copyright Arvensa EditionsIl veut alors lui baiser la main, en disant ces derniers mots.
SILVIA, retirant sa main.
Ne me baisez pas la main au moins.
ARLEQUIN, fâché.
Ne voilà-t-il pas encore ? Allez, vous êtes une trompeuse.
Il pleure.
SILVIA, tendrement, en lui prenant le menton.
Hélas ! mon petit amant, ne pleurez pas.
ARLEQUIN, continuant de gémir.
Vous m’aviez promis votre amitié.
SILVIA
Eh ! je vous l’ai donnée.
ARLEQUIN
Non: quand on aime les gens, on ne les empêche pas de baiser sa main. (En
lui offrant la sienne.) Tenez, voilà la mienne; voyez si je ferai comme vous.
SILVIA, en se ressouvenant des conseils de sa cousine
Oh ! Ma cousine dira ce qu’elle voudra, mais je ne puis y tenir. Là, là,
consolez-vous, mon amant, et baisez ma main puisque vous en avez envie;
baisez, mais écoutez, n’allez pas me demander combien je vous aime, car je
vous en dirais toujours la moitié moins qu’il n’y en a. Cela n’empêchera pas
que, dans le fond, je ne vous aime de tout mon coeur; mais vous ne devez
pas le savoir, parce que cela vous ôterait votre amitié, on me l’a dit.
ARLEQUIN, d’une voix plaintive.
Tous ceux qui vous ont dit cela ont fait un mensonge: ce sont des causeurs
qui n’entendent rien à notre affaire. Le coeur me bat quand je baise votre
main et que vous dites que vous m’aimez, et c’est marque que ces choses-
là sont bonnes à mon amitié.
Page 113
Copyright Arvensa EditionsSILVIA
Cela se peut bien, car la mienne en va de mieux en mieux aussi; mais
n’importe, puisqu’on dit que cela ne vaut rien, faisons un marché de peur
d’accident: toutes les fois que vous me demanderez si j’ai beaucoup
d’amitié pour vous, je vous répondrai que je n’en ai guère, et cela ne sera
pourtant pas vrai; et quand vous voudrez me baiser la main, je ne le
voudrai pas, et pourtant j’en aurai envie.
ARLEQUIN, en riant.
Eh ! eh ! Cela sera drôle ! Je le veux bien; mais avant ce marché-là, laissez-
moi baiser votre main à mon aise, cela ne sera pas du jeu.
SILVIA
Baisez, cela est juste.
ARLEQUIN lui baise et rebaise la main, et après, faisant réflexion au plaisir
qu’il vient d’avoir, il dit.
Oh ! mais, mon amie, peut-être que le marché nous fâchera tous deux.
SILVIA
Eh ! quand cela nous fâchera tout de bon, ne sommes-nous pas les
maîtres ?
ARLEQUIN
Il est vrai, mon amie; cela est donc arrêté ?
SILVIA
Oui.
ARLEQUIN
Cela sera tout divertissant: voyons pour voir. (Arlequin ici badine, et
l’interroge pour rire.) M’aimez-vous beaucoup ?
SILVIA
Pas beaucoup.
Page 114
Copyright Arvensa EditionsARLEQUIN, sérieusement.
Ce n’est que pour rire au moins, autrement…
SILVIA, riant.
Eh ! sans doute.
ARLEQUIN, poursuivant toujours la badinerie, et riant.
Ah ! ah ! ah ! (Et puis pour badiner encore.) Donnez-moi votre main, ma
mignonne.
SILVIA
Je ne le veux pas.
ARLEQUIN, souriant.
Je sais pourtant que vous le voudriez bien.
SILVIA
Plus que vous; mais je ne veux pas le dire.
ARLEQUIN, souriant encore ici, et puis changeant de façon, et tristement.
Je veux la baiser, ou je serai fâché.
SILVIA
Vous badinez, mon amant ?
ARLEQUIN, comme tristement toujours.
Non.
SILVIA
Quoi ! C’est tout de bon ?
ARLEQUIN
Tout de bon.
SILVIA, en lui tendant la main.
Tenez donc.
Page 115
Copyright Arvensa EditionsScène XII
LA FÉE, ARLEQUIN, SILVIA
Ici LA FÉE qui les cherchait arrive, et dit à part en retournant son anneau.
Ah ! Je vois mon malheur !
ARLEQUIN, après avoir baisé la main de Silvia.
Dame ! Je badinais.
SILVIA
Je vois bien que vous m’avez attrapée, mais j’en profite aussi.
ARLEQUIN, qui lui tient toujours la main.
Voilà un petit mot qui me plaît comme tout.
LA FÉE, à part.
Ah ! juste ciel, quel langage ! Paraissons. (Elle retourne son anneau.)
SILVIA, effrayée de la voir, fait un cri.
Ah !
ARLEQUIN, de son côté.
Ouf !
LA FÉE, à Arlequin avec altération.
Vous en savez déjà beaucoup !
ARLEQUIN, embarrassé.
Eh ! eh ! Je ne savais pourtant pas que vous étiez là.
LA FÉE, en le regardant fixement.
Ingrat ! (Et puis le touchant de sa baguette.) Suivez-moi.
Page 116
Copyright Arvensa EditionsAprès ce dernier mot, elle touche aussi Silvia sans lui rien dire.
SILVIA, touchée, dit.
Miséricorde!
La Fée alors part avec Arlequin, qui marche devant en silence et comme
par compas.
Page 117
Copyright Arvensa EditionsScène XIII
SILVIA, seule, tremblante, et sans bouger.
Ah ! La méchante femme, je tremble encore de peur. Hélas ! peut-être
qu’elle va tuer mon amant, elle ne lui pardonnera jamais de m’aimer, mais
je sais bien comment je ferai; je m’en vais assembler tous les bergers du
hameau, et les mener chez elle: allons. (Silvia là-dessus veut marcher, mais
elle ne peut avancer un pas, elle dit:) Qu’est-ce que j’ai donc ? Je ne puis me
remuer. ‘Elle fait des efforts et ajoute:) Ah ! cette magicienne m’a jeté un
sortilège aux jambes.
À ces mots, deux ou trois Lutins viennent pour l’enlever.
SILVIA, tremblante.
Ahi ! Ahi ! Messieurs, ayez pitié de moi, au secours, au secours !
UN DES LUTINS
Suivez-nous, suivez-nous.
SILVIA
Je ne veux pas, je veux retourner au logis.
UN AUTRE LUTIN
Marchons.
Ils l’enlèvent en criant.
Page 118
Copyright Arvensa EditionsScène XIV
La scène change et représente le jardin de la Fée.
LA FÉE paraît avec Arlequin, qui marche devant elle dans la même posture
qu’il a fait ci-devant, et la tête baissée.
Fourbe que tu es ! Je n’ai pu paraître aimable à tes yeux, je n’ai pu
t’inspirer le moindre sentiment, malgré tous les soins et toute la tendresse
que tu m’as vue; et ton changement est l’ouvrage d’une misérable
bergère ! Réponds, ingrat, que lui trouves-tu de si charmant ? Parle.
ARLEQUIN, feignant d’être retombé dans sa bêtise.
Qu’est-ce que vous voulez ?
LA FÉE
Je ne te conseille pas d’affecter une stupidité que tu n’as plus, et si tu ne te
montres tel que tu es, tu vas me voir poignarder l’indigne objet de ton
choix.
ARLEQUIN, vite et avec crainte.
Eh ! Non, non; je vous promets que j’aurai de l’esprit autant que vous le
voudrez.
LA FÉE
Tu trembles pour elle.
ARLEQUIN
C’est que je n’aime à voir mourir personne.
LA FÉE
Tu me verras mourir, moi, si tu ne m’aimes.
ARLEQUIN, en la flattant.
Ne soyez donc point en colère contre nous.
Page 119
Copyright Arvensa EditionsLA FÉE, en s’attendrissant.
Ah ! Mon cher Arlequin, regarde-moi, repens-toi de m’avoir désespérée,
j’oublierai de quelle part t’est venu ton esprit; mais puisque tu en as, qu’il
te serve à connaître les avantages que je t’offre.
ARLEQUIN
Tenez, dans le fond, je vois bien que j’ai tort; vous êtes belle et brave cent
fois plus que l’autre, mais j’enrage.
LA FÉE
Eh ! de quoi ?
ARLEQUIN
C’est que j’ai laissé prendre mon coeur par cette petite friponne qui est
plus laide que vous.
LA FÉE soupire en secret et dit.
Arlequin, voudrais-tu aimer une personne qui te trompe, qui a voulu
badiner avec toi, et qui ne t’aime pas ?
ARLEQUIN
Oh ! pour cela si fait, elle m’aime à la folie.
LA FÉE
Elle t’abusait, je le sais bien, puisqu’elle doit épouser un berger du village
qui est son amant: si tu veux, je m’en vais l’envoyer chercher, et elle te le
dira elle-même.
ARLEQUIN, en se mettant la main sur la poitrine ou sur son coeur.
Tic, tac, tic, tac, ouf voilà des paroles qui me rendent malade. (Et puis vite.)
Allons, allons, je veux savoir cela; car si elle me trompe, jarni, je vous
caresserai, je vous épouserai devant ses deux yeux pour la punir.
LA FÉE
Eh bien ! je vais donc l’envoyer chercher.
ARLEQUIN, encore ému.
Page 120
Copyright Arvensa EditionsOui; mais vous êtes bien fine, si vous êtes là quand elle me parlera, vous lui
ferez la grimace, elle vous craindra, et elle n’osera me dire rondement sa
pensée.
LA FÉE
Je me retirerai.
ARLEQUIN
La peste ! vous êtes une sorcière, vous nous jouerez un tour comme tantôt,
et elle s’en doutera: vous êtes au milieu du monde, et on ne voit rien. Oh !
je ne veux point que vous trichiez; faites un serment que vous n’y serez pas
en cachette.
LA FÉE
Je te le jure, foi de fée.
ARLEQUIN
Je ne sais point si ce juron-là est bon; mais je me souviens à cette heure,
quand on me lisait des histoires, d’avoir vu qu’on jurait par le six, le tix,
oui, le Styx.
LA FÉE
C’est la même chose.
ARLEQUIN
N’importe, jurez toujours; dame, puisque vous craignez, c’est que c’est le
meilleur.
LA FÉE, après avoir rêvé.
Eh bien ! Je n’y serai point, je t’en jure par le Styx, et je vais donner ordre
qu’on l’amène ici.
ARLEQUIN
Et moi en attendant je m’en vais gémir en me promenant. (Il sort.)
Page 121
Copyright Arvensa EditionsScène XV
LA FÉE, seule.
Mon serment me lie, mais je n’en sais pas moins le moyen d’épouvanter la
bergère sans être présente, et il me reste une ressource; je donnerai mon
anneau à Trivelin qui les écoutera invisible, et qui me rapportera ce qu’ils
auront dit. Appelons-le: Trivelin ! Trivelin!
Page 122
Copyright Arvensa EditionsScène XVI
LA FÉE, TRIVELIN
TRIVELIN vient.
Que voulez-vous, Madame ?
LA FÉE
Faites venir ici cette bergère, je veux lui parler; et vous, prenez cette bague.
Quand j’aurai quitté cette fille, vous avertirez Arlequin de lui venir parler,
et vous le suivrez sans qu’il le sache pour venir écouter leur entretien, avec
la précaution de retourner la bague, pour n’être point vu d’eux; après quoi,
vous me redirez leur discours: entendez-vous ? Soyez exact, je vous prie.
TRIVELIN
Oui, Madame.
Il sort pour aller chercher Silvia.
Page 123
Copyright Arvensa EditionsScène XVII
LA FÉE, SILVIA
LA FÉE, un moment seule.
Est-il d’aventure plus triste que la mienne ? Je n’ai lieu d’aimer plus que je
n’aimais, que pour en souffrir davantage; cependant il me reste encore
quelque espérance; mais voici ma rivale. (Silvia entre. La Fée en colère:)
Approchez, approchez.
SILVIA
Madame, est-ce que vous voulez toujours me retenir de force ici ? Si ce
beau garçon m’aime, est-ce ma faute ? Il dit que je suis belle, dame, je ne
puis pas m’empêcher de l’être.
LA FÉE, avec un sentiment de fureur.
Oh ! si je ne craignais de tout perdre, je la déchirerais. (Haut.) Écoutez-moi,
petite fille, mille tourments vous sont préparés, si vous ne m’obéissez.
SILVIA, en tremblant.
Hélas ! vous n’avez qu’à dire.
LA FÉE
Arlequin va paraître ici: je vous ordonne de lui dire que vous n’avez voulu
que vous divertir avec lui, que vous ne l’aimez point, et qu’on va vous
marier avec un berger du village; je ne paraîtrai point dans votre
conversation, mais je serai à vos côtés sans que vous me voyiez, et si vous
n’observez mes ordres avec la dernière rigueur, s’il vous échappe le
moindre mot qui lui fasse deviner que je vous aie forcée à lui parler comme
je le veux, tout est prêt pour votre supplice.
SILVIA
Moi, lui dire que j’ai voulu me moquer de lui ? Cela est-il raisonnable ? Il se
mettra à pleurer, et je me mettrai à pleurer aussi: vous savez bien que cela
est immanquable.
Page 124
Copyright Arvensa EditionsLA FÉE, en colère.
Vous osez me résister ! Paraissez, esprits infernaux, enchaînez-la, et
n’oubliez rien pour la tourmenter.
Des esprit entrent.
SILVIA, pleurant, dit.
N’avez-vous pas de conscience de me demander une chose impossible ?
LA FÉE, aux esprits.
Ce n’est pas tout; allez prendre l’ingrat qu’elle aime, et donnez-lui la mort
à ses yeux.
SILVIA, avec exclamation.
La mort ! Ah ! Madame la Fée, vous n’avez qu’à le faire venir; je m’en vais
lui dire que je le hais, et je vous promets de ne point pleurer du tout; je
l’aime trop pour cela.
LA FÉE
Si vous versez une larme, si vous ne paraissez tranquille, il est perdu, et
vous aussi. (Aux esprits.) Ôtez-lui ses fers. (À Silvia.) Quand vous lui aurez
parlé, je vous ferai reconduire chez vous, si j’ai lieu d’être contente: il va
venir, attendez ici.
La Fée sort et les diables aussi.
Page 125
Copyright Arvensa EditionsScène XVIII
SILVIA, ARLEQUIN, TRIVELIN
SILVIA, un moment seule.
Achevons vite de pleurer, afin que mon amant ne croie pas que je l’aime, le
pauvre enfant, ce serait le tuer moi-même. Ah ! maudite fée ! Mais
essuyons mes yeux, le voilà qui vient.
Arlequin entre alors triste et la tête penchée, il ne dit mot jusqu’auprès de
Silvia, il se présente à elle, la regarde un moment sans parler; et après,
Trivelin invisible entre.
ARLEQUIN
Mon amie !
SILVIA, d’un air libre.
Eh bien ?
ARLEQUIN
Regardez-moi.
SILVIA, embarrassée.
À quoi sert tout cela ? On m’a fait venir ici pour vous parler; j’ai hâte,
qu’est-ce que vous voulez ?
ARLEQUIN, tendrement.
Est-ce vrai que vous m’avez fourbé ?
SILVIA
Oui, tout ce que j’ai fait, ce n’était que pour me donner du plaisir.
ARLEQUIN s’approche d’elle tendrement et lui dit.
Mon amie, dites franchement, cette coquine de fée n’est point ici, car elle
en a juré. (Et puis en flattant Silvia.) Là, là, remettez-vous, mon petit coeur:
Page 126
Copyright Arvensa Editionsdites, êtes-vous une perfide ? Allez-vous être la femme d’un vilain berger ?
SILVIA
Oui, encore une fois, tout cela est vrai.
ARLEQUIN, là-dessus, pleure de toute sa force.
Hi, hi, hi.
SILVIA, à part.
Le courage me manque.
Arlequin, en pleurant sans rien dire, cherche dans ses poches; il en tire un
petit couteau qu’il aiguise sur sa manche.
SILVIA, le voyant faire.
Qu’allez-vous donc faire ?
Alors Arlequin sans répondre allonge le bras comme pour prendre sa
secousse, et ouvre un peu son estomac.
SILVIA, effrayée.
Ah ! Il va se tuer; arrêtez-vous, mon amant ! J’ai été obligée de vous dire
des menteries. (Et puis en parlant à la Fée qu’elle croit à côté d’elle.)
Madame la Fée, pardonnez-moi en quelque endroit que vous soyez ici,
vous voyez bien ce qui en est.
ARLEQUIN, à ces mots cessant son désespoir, lui prend vite la main et dit.
Ah ! Quel plaisir ! Soutenez-moi, m’amour, je m’évanouis d’aise.
Silvia le soutient. Trivelin, alors, paraît tout d’un coup à leurs yeux.
SILVIA, dans la surprise, dit.
Ah ! voilà la Fée.
TRIVELIN
Non, mes enfants, ce n’est pas la Fée; mais elle m’a donné son anneau, afin
que je vous écoutasse sans être vu. Ce serait bien dommage d’abandonner
Page 127
Copyright Arvensa Editionsde si tendres amants à sa fureur: aussi bien ne mérite-t-elle pas qu’on la
serve, puisqu’elle est infidèle au plus généreux magicien du monde, à qui je
suis dévoué: soyez en repos, je vais vous donner un moyen d’assurer votre
bonheur. Il faut qu’Arlequin paraisse mécontent de vous, Silvia; et que de
votre côté vous feigniez de le quitter en le raillant. Je vais chercher la Fée
qui m’attend, à qui je dirai que vous vous êtes parfaitement acquittée de
ce qu’elle vous avait ordonné: elle sera témoin de votre retraite. Pour vous,
Arlequin, quand Silvia sera sortie, vous resterez avec la Fée, et alors en
l’assurant que vous ne songez plus à Silvia infidèle, vous jurerez de vous
attacher à elle, et tâcherez par quelque tour d’adresse, et comme en
badinant, de lui prendre sa baguette; je vous avertis que dès qu’elle sera
dans vos mains, la Fée n’aura plus aucun pouvoir sur vous deux; et qu’en la
touchant elle-même d’un coup de la baguette, vous en serez absolument le
maître. Pour lors, vous pourrez sortir d’ici et vous faire telle destinée qu’il
vous plaira.
SILVIA
Je prie le ciel qu’il vous récompense.
ARLEQUIN
Oh ! quel honnête homme ! Quand j’aurai la baguette, je vous donnerai
votre plein chapeau de liards.
TRIVELIN
Préparez-vous, je vais amener ici la Fée.
Page 128
Copyright Arvensa EditionsScène XIX
ARLEQUIN, SILVIA
ARLEQUIN
Ma chère amie, la joie me court dans le corps; il faut que je vous baise,
nous avons bien le temps de cela.
SILVIA, en l’arrêtant.
Taisez-vous donc, mon ami, ne nous caressons pas à cette heure, afin de
pouvoir nous caresser toujours: on vient, dites-moi bien des injures, pour
avoir la baguette. (La Fée entre.)
ARLEQUIN, comme en colère.
Allons, petite coquine.
Page 129
Copyright Arvensa EditionsScène XX
LA FÉE, TRIVELIN, SILVIA, ARLEQUIN
TRIVELIN, à la Fée en entrant.
Je crois, Madame, que vous aurez lieu d’être contente.
ARLEQUIN, continuant à gronder Silvia.
Sortez d’ici, friponne; voyez cette petite effrontée ! Sortez d’ici, mort de ma
vie !
SILVIA, se retirant en riant.
Ah ! Ah ! Qu’il est drôle ! Adieu, adieu, je m’en vais épouser mon amant:
une autre fois ne croyez pas tout ce qu’on vous dit, petit garçon. (Et puis
Silvia dit à la Fée:) Madame, voulez-vous que je m’en aille ?
LA FÉE, à Trivelin.
Faites-la sortir, Trivelin.
Elle sort avec Trivelin.
Page 130
Copyright Arvensa EditionsScène XXI
LA FÉE, ARLEQUIN
LA FÉE
Je vous avais dit la vérité, comme vous voyez
ARLEQUIN, comme indifférent.
Oh ! Je me soucie bien de cela: c’est une petite laide qui ne vous vaut pas.
Allez, allez, à présent je vois bien que vous êtes une bonne personne. Fi !
que j’étais sot; laissez faire, nous l’attraperons bien, quand nous serons
mari et femme.
LA FÉE
Quoi ! Mon cher Arlequin, vous m’aimerez donc ?
ARLEQUIN
Eh, qui donc ? J’avais assurément la vue trouble. Tenez, cela m’avait fâché
d’abord, mais à présent je donnerais toutes les bergères des champs pour
une mauvaise épingle. (Et puis doucement.) Mais vous n’avez peut-être plus
envie de moi, à cause que j’ai été si bête ?
LA FÉE, charmée.
Mon cher Arlequin, je te fais mon maître, mon mari; oui, je t’épouse; je te
donne mon coeur, mes richesses, ma puissance. Es-tu content ?
ARLEQUIN, en la regardant sur cela tendrement.
Ah ! ma mie, que vous me plaisez ! (Et lui prenant la main.) Moi, je vous
donne ma personne, et puis cela encore. (C’est son chapeau.) Et puis encore
cela. (C’est son épée.)
Là-dessus, en badinant, il lui met son épée au côté, et dit en lui prenant sa
baguette:
Et je m’en vais mettre ce bâton à mon côté.
Quand il tient la baguette, LA FÉE, inquiète, lui dit:
Page 131
Copyright Arvensa EditionsDonnez, donnez-moi cette baguette, mon fils; vous la casserez.
ARLEQUIN, se reculant aux approches de la Fée, tournant autour du théâtre,
et d’une façon reposée.
Tout doucement, tout doucement !
LA FÉE, encore plus alarmée.
Donnez donc vite, j’en ai besoin.
ARLEQUIN, alors, la touche de la baguette adroitement et lui dit.
Tout beau, asseyez-vous là; et soyez sage.
LA FÉE tombe sur le siège de gazon mis auprès de la grille du théâtre et dit.
Ah ! je suis perdue, je suis trahie.
ARLEQUIN, en riant.
Et moi, je suis on ne peut pas mieux. Oh ! oh ! Vous me grondiez tantôt
parce que je n’avais pas d’esprit; j’en ai pourtant plus que vous. (Arlequin
alors fait des sauts de joie; il rit, il danse, il siffle, et de temps en temps va
autour de la Fée, et lui montrant la baguette.) Soyez bien sage, madame la
sorcière, car voyez bien cela ! (Alors il appelle tout le monde.) Allons, qu’on
m’apporte ici mon petit coeur. Trivelin où sont mes valets et tous les
diables aussi ? Vite, j’ordonne, je commande, ou par la sambleu…
Tout accourt à sa voix.
Page 132
Copyright Arvensa EditionsScène dernière
SILVIA conduite par TRIVELIN, LES DANSEURS, LES CHANTEURS et LES ESPRITS
ARLEQUIN, courant au-devant de Silvia, et lui montrant la baguette.
Ma chère amie, voilà la machine; je suis sorcier à cette heure; tenez,
prenez, prenez; il faut que vous soyez sorcière aussi.
Il lui donne la baguette.
SILVIA prend la baguette en sautant d’aise et dit.
Oh ! mon amant, nous n’aurons plus d’envieux.
À peine Silvia a-t-elle dit ces mots, que quelques esprits s’avancent, et l’un
d’eux dit:
Vous êtes notre maîtresse, que voulez-vous de nous ?
SILVIA, surprise de leur approche, se retire et a peur, et dit.
Voilà encore ces vilains hommes qui me font peur.
ARLEQUIN, fâché.
Jarni, je vous apprendrai à vivre. (À Silvia.) Donnez-moi ce bâton, afin que
je les rosse.
Il prend la baguette, et ensuite bat les esprits avec son épée; il bat après les
danseurs, les chanteurs, et jusqu’à Trivelin même.
SILVIA, lui dit, en l’arrêtant.
En voilà assez, mon ami.
Arlequin menace toujours tout le monde, et va à la Fée qui est sur le banc, et
la menace aussi.
SILVIA, alors, s’approche à son tour de la Fée et lui dit en la saluant.
Bonjour, Madame, comment vous portez-vous ? Vous n’êtes donc plus si
méchante ?
La Fée retourne la tête en jetant des regards de fureur sur eux.
Page 133
Copyright Arvensa EditionsSILVIA
Oh ! Qu’elle est en colère.
ARLEQUIN, alors à la Fée.
Tout doux, je suis le maître; allons, qu’on nous regarde tout à l’heure
agréablement.
SILVIA
Laissons-la, mon ami, soyons généreux: la compassion est une belle chose.
ARLEQUIN
Je lui pardonne, mais je veux qu’on chante, qu’on danse, et puis après
nous irons nous faire roi quelque part.
FIN
Page 134
Copyright Arvensa EditionsANNIBAL
Tragédie en cinq actes et en vers
Marivaux
1720
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Page 135
Copyright Arvensa EditionsTable des matières
Acteurs
Acte Premier
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Acte II
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Acte III
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Acte IV
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Acte V
Scène première
Page 136
Copyright Arvensa EditionsScène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
Scène X et dernière
Page 137
Copyright Arvensa EditionsActeurs
PRUSIAS.
LAODICE, fille de Prusias.
ANNIBAL.
FLAMINIUS, ambassadeur romain.
HIÉRON, confident de Prusias.
AMILCAR, confident d’Annibal.
FLAVIUS, confident de Flaminius.
ÉGINE, confidente de Laodice.
La scène est dans le palais de Prusias.
Page 138
Copyright Arvensa EditionsActe premier
Page 139
Copyright Arvensa EditionsScène première
LAODICE, ÉGINE
ÉGINE
Je ne puis plus longtemps vous taire mes alarmes,
Madame; de vos yeux j’ai vu couler des larmes.
Quel important sujet a pu donc aujourd’hui
Verser dans votre coeur la tristesse et l’ennui ?
LAODICE
Sais-tu quel est celui que Rome nous envoie ?
ÉGINE
Flaminius.
LAODICE
Pourquoi faut-il que je le voie ?
Sans lui j’allais, sans trouble, épouser Annibal.
Ô Rome ! que ton choix à mon coeur est fatal !
Écoute, je veux bien t’apprendre, chère Égine,
Des pleurs que je versais la secrète origine :
Trois ans se sont passés, depuis qu’en ces États
Le même ambassadeur vint trouver Prusias.
Je n’avais jamais vu de Romain chez mon père ;
Je pensais que d’un roi l’auguste caractère
L’élevait au-dessus du reste des humains :
Mais je vis qu’il fallait excepter les Romains.
Je vis du moins mon père, orné du diadème,
Honorer ce Romain, le respecter lui-même ;
Et, s’il te faut ici dire la vérité,
Ce Romain n’en parut ni surpris, ni flatté.
Cependant ces respects et cette déférence
Blessèrent en secret l’orgueil de ma naissance.
J’eus peine à voir un roi qui me donna le jour,
Dépouillé de ses droits, courtisan dans sa cour,
Page 140
Copyright Arvensa EditionsEt d’un front couronné perdant toute l’audace,
Devant Flaminius n’oser prendre sa place.
J’en rougis, et jetai sur ce hardi Romain
Des regards qui marquaient un généreux dédain.
Mais du destin sans doute un injuste caprice
Veut devant les Romains que tout orgueil fléchisse :
Mes dédaigneux regards rencontrèrent les siens,
Et les siens, sans effort, confondirent les miens.
Jusques au fond du coeur je me sentis émue ;
Je ne pouvais ni fuir, ni soutenir sa vue.
Je perdis sans regret un impuissant courroux ;
Mon propre abaissement, Égine, me fut doux.
J’oubliai ces respects qui m’avaient offensée ;
Mon père même alors sortit de ma pensée :
Je m’oubliai moi-même, et ne m’occupai plus
Qu’à voir et n’oser voir le seul Flaminius.
Égine, ce récit, que j’ai honte de faire,
De tous mes mouvements t’explique le mystère.
ÉGINE
De ce Romain si fier, qui fut votre vainqueur.
Sans doute, à votre tour, vous surprîtes le coeur.
LAODICE
J’ignore jusqu’ici si je touchai son âme :
J’examinai pourtant s’il partageait ma flamme ;
J’observai si ses yeux ne m’en apprendraient rien :
Mais je le voulais trop pour m’en instruire bien.
Je le crus cependant, et si sur l’apparence
Il est permis de prendre un peu de confiance,
Égine, il me sembla que, pendant son séjour,
Dans son silence même éclatait son amour.
Mille indices pressants me le faisaient comprendre :
Quand je te les dirais, tu ne pourrais m’entendre ;
Moi-même, que l’amour sut peut-être tromper,
Je les sens, et ne puis te les développer.
Flaminius partit, Égine, et je veux croire
Page 141
Copyright Arvensa EditionsQu’il ignora toujours ma honte et sa victoire.
Hélas ! pour revenir à ma tranquillité,
Que de maux à mon coeur n’en a-t-il pas coûté !
J’appelai vainement la raison à mon aide :
Elle irrite l’amour, loin d’y porter remède.
Quand sur ma folle ardeur elle m’ouvrait les yeux,
En rougissant d’aimer, je n’en aimais que mieux.
Je ne me servis plus d’un secours inutile ;
J’attendis que le temps vînt me rendre tranquille :
Je le devins, Égine, et j’ai cru l’être enfin,
Quand j’ai su le retour de ce même Romain.
Que ferai-je, dis-moi, si ce retour funeste
D’un malheureux amour trouve en moi quelque reste ?
Quoi ! j’aimerais encore ! Ah ! puisque je le crains,
Pourrais-je me flatter que mes feux sont éteints ?
D’où naîtraient dans mon coeur de si promptes alarmes ?
Et si je n’aime plus, pourquoi verser des larmes ?
Cependant, chère Égine, Annibal a ma foi,
Et je suis destinée à vivre sous sa loi.
Sans amour, il est vrai, j’allais être asservie ;
Mais j’allais partager la gloire de sa vie.
Mon âme, que flattait un partage si grand,
Se disait qu’un héros valait bien un amant.
Hélas ! si dans ce jour mon amour se ranime,
Je deviendrai bien moins épouse que victime.
N’importe, quelque sort qui m’attende aujourd’hui,
J’achèverai l’hymen qui doit m’unir à lui,
Et dût mon coeur brûler d’une ardeur éternelle,
Égine, il a ma foi; je lui serai fidèle.
ÉGINE
Madame, le voici.
Page 142
Copyright Arvensa EditionsScène II
LAODICE, ANNIBAL, ÉGINE, AMILCAR
ANNIBAL
Puis-je, sans me flatter,
Espérer qu’un moment vous voudrez m’écouter ?
Je ne viens point, trop fier de l’espoir qui m’engage,
De mes tristes soupirs vous présenter l’hommage :
C’est un secret qu’il faut renfermer dans son coeur,
Quand on n’a plus de grâce à vanter son ardeur.
Un soin qui me sied mieux, mais moins cher à mon âme,
M’invite en ce moment à vous parler, Madame.
On attend dans ces lieux un agent des Romains,
Et le roi votre père ignore ses desseins ;
Mais je crois les savoir. Rome me persécute.
Par moi, Rome autrefois se vit près de sa chute ;
Ce qu’elle en ressentit et de trouble et d’effroi
Dure encore, et lui tient les yeux ouverts sur moi.
Son pouvoir est peu sûr tant qu’il respire un homme
Qui peut apprendre aux rois à marcher jusqu’à Rome.
À peine ils m’ont reçu, que sa juste frayeur
M’en écarte aussitôt par un ambassadeur ;
Je puis porter trop loin le succès de leurs armes,
Voilà ce qui nourrit ses prudentes alarmes :
Et de l’ambassadeur, peut-être, tout l’emploi
Est de n’oublier rien pour m’éloigner du roi.
Il va même essayer l’impérieux langage
Dont à ses envoyés Rome prescrit l’usage ;
Et ce piège grossier, que tend sa vanité,
Souvent de plus d’un roi surprit la fermeté.
Quoi qu’il en soit, enfin, trop aimable Princesse,
Vous possédez du roi l’estime et la tendresse :
Et moi, qui vous connais, je puis avec honneur
En demander ici l’usage en ma faveur.
Page 143
Copyright Arvensa EditionsSe soustraire au bienfait d’une âme vertueuse,
C’est soi-même souvent l’avoir peu généreuse.
Annibal, destiné pour être votre époux,
N’aura point à rougir d’avoir compté sur vous :
Et votre coeur, enfin, est assez grand pour croire
Qu’il est de son devoir d’avoir soin de ma gloire.
LAODICE
Oui, je la soutiendrai; n’en doutez point, Seigneur,
L’espoir que vous formez rend justice à mon coeur.
L’inviolable foi que je vous ai donnée
M’associe aux hasards de votre destinée.
Mais aujourd’hui, Seigneur, je n’en ferais pas moins,
Quand vous n’auriez point droit de demander mes soins.
Croyez à votre tour que j’ai l’âme trop fière
Pour qu’Annibal en vain m’eût fait une prière.
Mais, Seigneur, Prusias, dont vous vous défiez,
Sera plus vertueux que vous ne le croyez :
Et puisque avec ma foi vous reçûtes la sienne,
Vos intérêts n’ont pas besoin qu’on les soutienne.
ANNIBAL
Non, je m’occupe ici de plus nobles projets,
Et ne vous parle point de mes seuls intérêts.
Mon nom m’honore assez, Madame, et j’ose dire
Qu’au plus avide orgueil ma gloire peut suffire.
Tout vaincu que je suis, je suis craint du vainqueur :
Le triomphe n’est pas plus beau que mon malheur.
Quand je serais réduit au plus obscur asile,
J’y serais respectable, et j’y vivrais tranquille,
Si d’un roi généreux les soins et l’amitié,
Le noeud dont avec vous je dois être lié,
N’avaient rempli mon coeur de la douce espérance
Que ce bras fera foi de ma reconnaissance ;
Et que l’heureux époux dont vous avez fait choix,
Sur de nouveaux sujets établissant vos lois,
Justifiera l’honneur que me fait Laodice,
Page 144
Copyright Arvensa EditionsEn souffrant que ma main à la sienne s’unisse.
Oui, je voudrais encor par des faits éclatants
Réparer entre nous la distance des ans,
Et de tant de lauriers orner cette vieillesse,
Qu’elle effaçât l’éclat que donne la jeunesse.
Mais mon courage en vain médite ces desseins,
Madame, si le roi ne résiste aux Romains :
Je ne vous dirai point que le Sénat, peut-être,
Deviendra par degrés son tyran et son maître ;
Et que, si votre père obéit aujourd’hui,
Ce maître ordonnera de vous comme de lui ;
Qu’on verra quelque jour sa politique injuste
Disposer de la main d’une princesse auguste,
L’accorder quelquefois, la refuser après,
Au gré de son caprice ou de ses intérêts,
Et d’un lâche allié trop payer le service,
En lui livrant enfin la main de Laodice.
LAODICE
Seigneur, quand Annibal arriva dans ces lieux,
Mon père le reçut comme un présent, des dieux,
Et sans doute il connut quel était l’avantage
De pouvoir acquérir des droits sur son courage,
De se l’approprier en se liant à vous,
En vous donnant enfin le nom de mon époux.
Sans la guerre, il aurait conclu notre hyménée ;
Mais il n’est pas moins sûr, et j’y suis destinée.
Qu’Annibal juge donc, sur les desseins du roi,
Si jamais les Romains disposeront de moi ;
Si jamais leur Sénat peut à présent s’attendre
Que de son fier pouvoir le roi veuille dépendre.
Mais je vous laisse. Il vient. Vous pourrez avec lui
Juger si vous aurez besoin de mon appui.
Page 145
Copyright Arvensa EditionsScène III
PRUSIAS, ANNIBAL, AMILCAR
PRUSIAS
Enfin, Flaminius va bientôt nous instruire
Des motifs importants qui peuvent le conduire.
Avant la fin du jour, Seigneur, nous l’allons voir,
Et déjà je m’apprête à l’aller recevoir.
ANNIBAL
Qu’entends-je ? vous, Seigneur !
PRUSIAS
D’où vient cette surprise ?
Je lui fais un honneur que l’usage autorise :
J’imite mes pareils.
ANNIBAL
Et n’êtes-vous pas roi ?
PRUSIAS
Seigneur, ceux dont je parle ont même rang que moi.
ANNIBAL
Eh quoi ! pour vos pareils voulez-vous reconnaître
Des hommes, par abus appelés rois sans l’être ;
Des esclaves de Rome, et dont la dignité
Est l’ouvrage insolent de son autorité ;
Qui, du trône héritiers, n’osent y prendre place,
Si Rome auparavant n’en a permis l’audace ;
Qui, sur ce trône assis, et le sceptre à la main,
S’abaissent à l’aspect d’un citoyen romain ;
Des rois qui, soupçonnés de désobéissance,
Prouvent à force d’or leur honteuse innocence,
Page 146
Copyright Arvensa EditionsEt que d’un fier Sénat l’ordre souvent fatal
Expose en criminels devant son tribunal ;
Méprisés des Romains autant que méprisables ?
Voilà ceux qu’un monarque appelle ses semblables !
Ces rois dont le Sénat, sans armer de soldats,
À de vils concurrents adjuge les États ;
Ces clients, en un mot, qu’il punit et protège,
Peuvent de ses agents augmenter le cortège.
Mais vous, examinez, en voyant ce qu’ils sont,
Si vous devez encor imiter ce qu’ils font.
PRUSIAS
Si ceux dont nous parlons vivent dans l’infamie,
S’ils livrent aux Romains et leur sceptre et leur vie,
Ce lâche oubli du rang qu’ils ont reçu des dieux,
Autant qu’à vous, Seigneur, me paraît odieux :
Mais donner au Sénat quelque marque d’estime,
Rendre à ses envoyés un honneur légitime,
Je l’avouerai, Seigneur, j’aurais peine à penser
Qu’à de honteux égards ce fût se rabaisser ;
Je crois pouvoir enfin les imiter moi-même,
Et n’en garder pas moins les droits du rang suprême.
ANNIBAL
Quoi ! Seigneur, votre rang n’est pas sacrifié,
En courant au-devant des pas d’un envoyé !
C’est montrer votre estime, en produire des marques
Que vous ne croyez pas indignes des monarques !
L’ai-je bien entendu ? De quel oeil, dites-moi,
Voyez-vous le Sénat ? et qu’est-ce donc qu’un roi ?
Quel discours ! juste ciel ! de quelle fantaisie
L’âme aujourd’hui des rois est-elle donc saisie ?
Et quel est donc enfin le charme ou le poison
Dont Rome semble avoir altéré leur raison ?
Cet orgueil, que leur coeur respire sur le trône,
Au seul nom de Romain, fuit et les abandonne ;
Et d’un commun accord, ces maîtres des humains,
Page 147
Copyright Arvensa EditionsSans s’en apercevoir, respectent les Romains !
Ô rois ! et ce respect, vous l’appelez estime !
Je ne m’étonne plus si Rome vous opprime.
Seigneur, connaissez-vous; rompez l’enchantement
Qui vous fait un devoir de votre abaissement.
Vous régnez, et ce n’est qu’un agent qui s’avance.
Au trône, votre place, attendez sa présence.
Sans vous embarrasser s’il est Scythe ou Romain,
Laissez-le jusqu’à vous poursuivre son chemin.
De quel droit le Sénat pourrait-il donc prétendre
Des respects qu’à vous-même il ne voudrait pas rendre ?
Mais que vous dis-je ? à Rome, à peine un sénateur
Daignerait d’un regard vous accorder l’honneur,
Et vous apercevant dans une foule obscure,
Vous ferait un accueil plus choquant qu’une injure.
De combien cependant êtes-vous au-dessus
De chaque sénateur!…
PRUSIAS
Seigneur, n’en parlons plus.
J’avais cru faire un pas d’une moindre importance :
Mais pendant qu’en ces lieux l’ambassadeur s’avance,
Souffrez que je vous quitte, et qu’au moins aujourd’hui
Des soins moins éclatants m’excusent envers lui.
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Copyright Arvensa EditionsScène IV
ANNIBAL, AMILCAR
AMILCAR
Seigneur, nous sommes seuls: oserais-je vous dire
Ce que le ciel peut-être en ce moment m’inspire ?
Je connais peu le roi; mais sa timidité
Semble vous présager quelque infidélité.
Non qu’à présent son coeur manque pour vous de zèle ;
Sans doute il a dessein de vous être fidèle :
Mais un prince à qui Rome imprime du respect,
De peu de fermeté doit vous être suspect.
Ces timides égards vous annoncent un homme
Assez faible, Seigneur, pour vous livrer à Rome.
Qui sait si l’envoyé qu’on attend aujourd’hui
Ne vient pas, de sa part, vous demander à lui ?
Pendant que de ces lieux la retraite est facile,
M’en croirez-vous ? fuyez un dangereux asile ;
Et sans attendre ici…
ANNIBAL
Nomme-moi des États
Plus sûrs pour Annibal que ceux de Prusias.
Enseigne-moi des rois qui ne soient point timides ;
Je les ai trouvés tous ou lâches ou perfides.
AMILCAR
Il en serait peut-être encor de généreux :
Mais une autre raison fait vos dégoûts pour eux :
Et si vous n’espériez d’épouser Laodice,
Peut-être à quelqu’un d’eux rendriez-vous justice.
Vous voudrez bien, Seigneur, excuser un discours
Que me dicte mon zèle et le soin de vos jours.
Page 149
Copyright Arvensa EditionsANNIBAL
Crois-tu que l’intérêt d’une amoureuse flamme
Dans cet égarement pût entraîner mon âme ?
Penses-tu que ce soit seulement de ce jour
Que mon coeur ait appris à surmonter l’amour ?
De ses emportements j’ai sauvé ma jeunesse ;
J’en pourrai bien encor défendre ma vieillesse.
Nous tenterions en vain d’empêcher que nos coeurs
D’un amour imprévu ne sentent les douceurs.
Ce sont là des hasards à qui l’âme est soumise,
Et dont on peut sans honte éprouver la surprise :
Mais, quel qu’en soit l’attrait, ces douceurs ne sont rien,
Et ne font de progrès qu’autant qu’on le veut bien.
Ce feu, dont on nous dit la violence extrême,
Ne brûle que le coeur qui l’allume lui-même.
Laodice est aimable, et je ne pense pas
Qu’avec indifférence on pût voir ses appas.
L’hymen doit me donner une épouse si belle ;
Mais la gloire, Amilcar, est plus aimable qu’elle :
Et jamais Annibal ne pourra s’égarer
Jusqu’au trouble honteux d’oser les comparer.
Mais je suis las d’aller mendier un asile,
D’affliger mon orgueil d’un opprobre stérile.
Où conduire mes pas ? Va, crois-moi, mon destin
Doit changer dans ces lieux ou doit y prendre fin.
Prusias ne peut plus m’abandonner sans crime :
Il est faible, il est vrai; mais il veut qu’on l’estime.
Je feins qu’il le mérite; et malgré sa frayeur,
Sa vanité du moins lui tiendra lieu d’honneur.
S’il en croit les Romains, si le Ciel veut qu’il cède,
Des crimes de son coeur le mien sait le remède.
Soit tranquille, Amilcar, et ne crains rien pour moi.
Mais sortons. Hâtons-nous de rejoindre le roi ;
Ne l’abandonnons point; il faut même sans cesse,
Par de nouveaux efforts, combattre sa faiblesse,
L’irriter contre Rome; et mon unique soin
Est de me rendre ici son assidu témoin.
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Copyright Arvensa EditionsActe II
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Copyright Arvensa EditionsScène première
FLAVIUS, FLAMINIUS
FLAVIUS
Le roi ne paraît point, et j’ai peine à comprendre,
Seigneur, comment ce prince ose se faire attendre.
Et depuis quand les rois font-ils si peu d’état
Des ministres chargés des ordres du Sénat ?
Malgré la dignité dont Rome vous honore,
Prusias à vos yeux ne s’offre point encore ?
FLAMINIUS
N’accuse point le roi de ce superbe accueil ;
Un roi n’en peut avoir imaginé l’orgueil.
J’y reconnais l’audace et les conseils d’un homme
Ennemi déclaré des respects dus à Rome.
Le roi de son devoir ne serait point sorti ;
C’est du seul Annibal que ce trait est parti.
Prusias, sur la foi des leçons qu’on lui donne,
Ne croit plus le respect d’usage sur le trône.
Annibal, de son rang exagérant l’honneur,
Sème avec la fierté la révolte en son coeur.
Quel que soit le succès qu’Annibal en attende,
Les rois résistent peu quand le Sénat commande.
Déjà ce fugitif a dû s’apercevoir.
Combien ses volontés ont sur eux de pouvoir.
FLAVIUS
Seigneur, à ce discours souffrez que je comprenne.
Que vous ne venez pas pour le seul Artamène,
Et que la guerre enfin que lui fait Prusias
Est le moindre intérêt qui guide ici vos pas.
En vous suivant, j’en ai soupçonné le mystère ;
Mais, Seigneur, jusqu’ici j’ai cru devoir me taire.
Page 152
Copyright Arvensa EditionsFLAMINIUS
Déjà mon amitié te l’eût développé,
Sans les soins inquiets dont je suis occupé.
Je t’apprends donc qu’à Rome Annibal doit me suivre,
Et qu’en mes mains il faut que Prusias le livre.
Voilà quel est ici mon véritable emploi,
Sans d’autres intérêts qui ne touchent que moi.
FLAVIUS
Quoi ! vous ?
FLAMINIUS
Nous sommes seuls, nous pouvons ne rien feindre.
Annibal n’a que trop montré qu’il est à craindre.
Il fuit, il est vaincu, mais vaincu par des coups
Que nous devons encor plus au hasard qu’à nous.
Et s’il n’eût, autrefois, ralenti son courage,
Rome était en danger d’obéir à Carthage.
Quoique vaincu, les rois dont il cherche l’appui
Pourraient bien essayer de se servir de lui ;
Et sur ce qu’il a fait fondant leur espérance
Avec moins de frayeur tenter l’indépendance :
Et Rome à les punir aurait un embarras
Qu’il serait imprudent de ne s’épargner pas.
Nos aigles, en un mot, trop fréquemment défaites
Par ce même ennemi qui trouve des retraites,
Qui n’a jamais craint Rome, et qui même la voit
Seulement ce qu’elle est et non ce qu’on la croit ;
Son audace, son nom et sa haine implacable,
Tout, jusqu’à sa défaite, est en lui formidable,
Et depuis quelque temps un bruit court parmi nous
Qu’il va de Laodice être bientôt l’époux.
Ce coup est important: Rome en est alarmée
. Pour le rompre elle a fait avancer son armée ;
Elle exige Annibal, et malgré le mépris
Que pour les rois tu sais que le Sénat a pris,
Son orgueil inquiet en fait un sacrifice,
Page 153
Copyright Arvensa EditionsEt livre à mon espoir la main de Laodice.
Le roi, flatté par là, peut en oublier mieux
La valeur d’un dépôt trop suspect en ces lieux.
Pour effacer l’affront d’un pareil hyménée,
Si contraire à la loi que Rome s’est donnée,
Et je te l’avouerai, d’un hymen dont mon coeur
N’aurait peut-être pu sentir le déshonneur,
Cette Rome facile accorde à la princesse
Le titre qui pouvait excuser ma tendresse,
La fait romaine enfin. Cependant ne crois pas
Qu’en faveur de mes feux j’épargne Prusias.
Rome emprunte ma voix, et m’ordonne elle-même
D’user ici pour lui d’une rigueur extrême.
Il le faut en effet.
FLAVIUS
Mais depuis quand, Seigneur,
Brûlez-vous en secret d’une si tendre ardeur ?
L’aimable Laodice a-t-elle fait connaître
Qu’elle-même à son tour…
FLAMINIUS
Prusias va paraître ;
Cessons; mais souviens-toi que l’on doit ignorer
Ce que ma confiance ose te déclarer.
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Copyright Arvensa EditionsScène II
PRUSIAS, ANNIBAL, FLAMINIUS, FLAVIUS, suite du roi.
FLAMINIUS
Rome, qui vous observe, et de qui la clémence
Vous a fait jusqu’ici grâce de sa vengeance,
A commandé, Seigneur, que je vinsse vers vous
Vous dire le danger où vous met son courroux.
Vos armes chaque jour, et sur mer et sur terre,
Entre Artamène et vous renouvellent la guerre.
Rome la désapprouve, et déjà le Sénat
Vous en avait, Seigneur, averti sans éclat.
Un Romain, de sa part, a dû vous faire entendre
Quel parti là-dessus vous feriez bien de prendre ;
Qu’il souhaitait enfin qu’on eût, en pareil cas,
Recours à sa justice, et non à des combats.
Cet auguste Sénat, qui peut parler en maître,
Mais qui donne à regret des preuves qu’il peut l’être,
Crut que, vous épargnant des ordres rigoureux,
Vous n’attendriez pas qu’il vous dît: je le veux.
Il le dit aujourd’hui; c’est moi qui vous l’annonce.
Vous allez vous juger en me faisant réponse.
Ainsi, quand le pardon vous est encore offert,
N’oubliez pas qu’un mot vous absout ou vous perd.
Pour écarter de vous tout dessein téméraire,
Empruntez le secours d’un effroi salutaire :
Voyez en quel état Rome a mis tous ces rois
Qui d’un coupable orgueil ont écouté la voix.
Présentez à vos yeux cette foule de princes,
Dont les uns vagabonds, chassés de leurs provinces,
Les autres gémissants; abandonnés aux fers,
De son devoir, Seigneur, instruisent l’univers.
Voilà, pour imposer silence à votre audace,
Le spectacle qu’il faut que votre esprit se fasse.
Page 155
Copyright Arvensa EditionsVous vaincrez Artamène, et vos heureux destins
Vont mettre, je le veux, son sceptre dans vos mains.
Mais quand vous le tiendrez, ce sceptre qui vous tente,
Qu’en ferez-vous, Seigneur, si Rome est mécontente ?
Que ferez-vous du vôtre, et qui vous sauvera
Des traits vengeurs dont Rome alors vous poursuivra ?
Restez en paix, régnez, gardez votre couronne :
Le Sénat vous la laisse, ou plutôt vous la donne.
Obtenez sa faveur, faites ce qu’il lui plaît ;
Je ne vous connais point de plus grand intérêt.
Consultez nos amis: ce qu’ils ont de puissance
N’est que le prix heureux de leur obéissance.
Quoi qu’il en soit, enfin, que votre ambition
Respecte un roi qui vit sous sa protection.
PRUSIAS
Seigneur, quand le Sénat s’abstiendrait d’un langage
Qui fait à tous les rois un si sensible outrage ;
Que, sans me conseiller le secours de l’effroi,
Il dirait simplement ce qu’il attend de moi ;
Quand le Sénat, enfin, honorerait lui-même
Ce front, qu’avec éclat distingue un diadème,
Croyez-moi, le Sénat et son ambassadeur
N’en parleraient tous deux qu’avec plus de grandeur.
Vous ne m’étonnez point, Seigneur, et la menace
Fait rarement trembler ceux qui sont à ma place.
Un roi, sans s’alarmer d’un procédé si haut,
Refuse s’il le peut, accorde s’il le faut.
C’est de ses actions la raison qui décide,
Et l’outrage jamais ne le rend plus timide.
Artamène avec moi, Seigneur, fit un traité
Qui de sa part encore n’est pas exécuté :
Et quand je l’en pressais, j’appris que son armée
Pour venir me surprendre était déjà formée.
Son perfide dessein alors m’étant connu,
J’ai rassemblé la mienne, et je l’ai prévenu.
Le Sénat pourrait-il approuver l’injustice,
Page 156
Copyright Arvensa EditionsEt d’une lâcheté veut-il être complice ?
Son pouvoir n’est-il pas guidé par la raison ?
Vos alliés ont-ils le droit de trahison ?
Et lorsque je suis prêt d’en être la victime,
M’en défendre, Seigneur, est-ce commettre un crime ?
FLAMINIUS
Pourquoi nous déguiser ce que vous avez fait ?
À ce traité vous-même avez-vous satisfait ?
Et pourquoi d’Artamène accuser la conduite,
Seigneur, si de la vôtre elle n’est que la suite ?
Vous aviez fait la paix: pourquoi dans vos États
Avez-vous conservé, même accru vos soldats ?
Prétendiez-vous, malgré cette paix solennelle,
Lui laisser soupçonner qu’elle était infidèle,
Et l’engager à prendre une précaution
Qui servît de prétexte à votre ambition ?
Mais le Sénat a vu votre coupable ruse,
Et ne recevra point une frivole excuse.
Quels que soient vos motifs, je ne viens en ces lieux
Que pour vous avertir qu’ils lui sont odieux.
Songez-y; mais surtout tâchez de vous défendre
Du poison des conseils dont on veut vous surprendre.
ANNIBAL
S’il écoute les miens, ou s’il prend les meilleurs,
Rome ira proposer son esclavage ailleurs.
Prusias indigné poursuivra la conquête
Qu’à lui livrer bientôt la victoire s’apprête.
Ces conseils ne sont pas plus dangereux pour lui
Que pour ce fier Sénat qui l’insulte aujourd’hui.
Si le roi contre lui veut en faire l’épreuve,
Moi, qui vous parle, moi, je m’engage à la preuve.
FLAMINIUS
Le projet est hardi. Cependant votre état
Promet déjà beaucoup en faveur du Sénat ;
Page 157
Copyright Arvensa EditionsEt votre orgueil, réduit à chercher un asile,
Fournit à Prusias un espoir bien fragile.
ANNIBAL
Non, non, Flaminius, vous vous entendez mal
À vanter le Sénat aux dépens d’Annibal.
Cet état où je suis rappelle une matière
Dont votre Rome aurait à rougir la première.
Ne vous souvient-il plus du temps où dans mes mains
La victoire avait mis le destin des Romains ?
Retracez-vous ce temps où par moi l’Italie
D’épouvante, d’horreur et de sang fut remplie.
Laissons de vains discours, dont le faste menteur
De ma chute aux Romains semble donner l’honneur.
Dites, Flaminius, quelle fut leur ressource ?
Parlez, quelqu’un de vous arrêta-t-il ma course ?
Sans l’imprudent repos que mon bras s’est permis,
Romains, vous n’auriez plus d’amis ni d’ennemis.
De ce peuple insolent, qui veut qu’on obéisse,
Le fer et l’esclavage allaient faire justice ;
Et les rois, que soumet sa superbe amitié,
En verraient à présent le reste avec pitié.
Ô Rome ! tes destins ont pris une autre face.
Ma lenteur, ou plutôt mon mépris te fit grâce
Négligeant des progrès qui me semblaient trop sûrs,
Je laissai respirer ton peuple dans tes murs.
Il échappa depuis, et ma seule imprudence
Des Romains abattus releva l’espérance.
Mais ces fiers citoyens, que je n’accablai pas,
Ne sont point assez vains pour mépriser mon bras ;
Et si Flaminius voulait parler sans feindre,
Il dirait qu’on m’honore encor jusqu’à me craindre.
En effet, si le roi profite du séjour
Que les dieux ont permis que je fisse en sa cour,
S’il ose pour lui-même employer mon courage,
Je n’en demande pas à ces dieux davantage.
Le Sénat, qui d’un autre est aujourd’hui l’appui,
Page 158
Copyright Arvensa EditionsPourra voir arriver le danger jusqu’à lui.
Je sais me corriger; il sera difficile
De me réduire alors à chercher un asile.
FLAMINIUS
Ce qu’Annibal appelle imprudence et lenteur,
S’appellerait effroi, s’il nous ouvrait son coeur.
Du moins, cette lenteur et cette négligence
Eurent avec l’effroi beaucoup de ressemblance ;
Et l’aspect de nos murs si remplis de héros
Put bien vous conseiller le parti du repos.
Vous vous corrigerez ? Et pourquoi dans l’Afrique
N’avez-vous donc pas mis tout votre art en pratique ?
Serait-ce qu’il manquait à votre instruction
La honte d’être encor vaincu par Scipion ?
Rome, il est vrai, vous vit gagner quelque victoire,
Et vous avez raison quand vous en faites gloire.
Mais ce sont vos exploits qui doivent effrayer
Tous les rois dont l’audace osera s’y fier.
Rome, vous le savez, en cent lieux de la terre
Avait à soutenir le fardeau de la guerre.
L’univers attentif crut la voir en danger,
Douta que ses efforts pussent l’en dégager.
L’univers se trompait. Le ciel, pour le convaincre
Qu’on ne devait jamais espérer de la vaincre,
Voulut jusqu’à ses murs vous ouvrir un chemin,
Pour qu’on la crût encor plus proche de sa fin,
Et que la terre après, détrompée et surprise,
Apprît à l’avenir à nous être soumise.
ANNIBAL
À tant de vains discours, je vois votre embarras ;
Et si vous m’en croyez, vous ne poursuivrez pas.
Rome allait succomber: son vainqueur la néglige ;
Elle en a profité; voilà tout le prodige.
Tout le reste est chimère ou pure vanité,
Qui déshonore Rome et toute sa fierté.
Page 159
Copyright Arvensa EditionsFLAMINIUS
Rome de vos mépris aurait tort de se plaindre :
Tout est indifférent de qui n’est plus à craindre.
ANNIBAL
Arrêtez, et cessez d’insulter au malheur
D’un homme qu’autrefois Rome a vu son vainqueur ;
Et quoique sa fortune ait surmonté la mienne,
Les grands coups qu’Annibal a portés à la sienne
Doivent du moins apprendre aux Romains généreux
Qu’il a bien mérité d’être respecté d’eux.
Je sors; je ne pourrais m’empêcher de répondre
À des discours qu’il est trop aisé de confondre.
Page 160
Copyright Arvensa EditionsScène III
PRUSIAS, FLAMINIUS, HIÉRON
FLAMINIUS
Seigneur, il me paraît qu’il n’était pas besoin
Que de notre entretien Annibal fût témoin,
Et vous pouviez, sans lui, faire votre réponse
Aux ordres que par moi le Sénat vous annonce.
J’en ai qui de si près touchent cet ennemi,
Que je n’ai pu, Seigneur, m’expliquer qu’à demi.
PRUSIAS
Lui ! vous me surprenez, Seigneur: de quelle crainte
Rome, qui vous envoie, est-elle donc atteinte ?
FLAMINIUS
Rome ne le craint point, Seigneur; mais sa pitié
Travaille à vous sauver de son inimitié.
Rome ne le craint point, vous dis-je; mais l’audace
Ne lui plaît point dans ceux qui tiennent votre place.
Elle veut que les rois soient soumis au devoir
Que leur a dès longtemps imposé son pouvoir.
Ce devoir est, Seigneur, de n’oser entreprendre
Ce qu’ils n’ignorent pas qu’elle pourrait défendre ;
De n’oublier jamais que ses intentions
Doivent à la rigueur régler leurs actions ;
Et de se regarder comme dépositaires
D’un pouvoir qu’ils n’ont plus dès qu’ils sont téméraires.
Voilà votre devoir, et vous l’observez mal,
Quand vous osez chez vous recevoir Annibal.
Rome, qui tient ici ce sévère langage,
N’a point dessein, Seigneur, de vous faire un outrage ;
Et si les fiers avis offensent votre coeur,
Vous pouvez lui répondre avec plus de hauteur.
Page 161
Copyright Arvensa EditionsCette Rome s’explique en maîtresse du monde.
Si sur un titre égal votre audace se fonde,
Si vous êtes enfin à l’abri de ses coups,
Vous pouvez lui parler comme elle parle à vous.
Mais s’il est vrai, Seigneur, que vous dépendiez d’elle,
Si, lorsqu’elle voudra, votre trône chancelle,
Et pour dire encor plus, si ce que Rome veut,
Cette Rome absolue en même temps le peut,
Que son droit soit injuste ou qu’il soit équitable,
Qu’importe ? c’est aux dieux que Rome en est comptable.
Le faible, s’il était le juge du plus fort,
Aurait toujours raison, et l’autre toujours tort.
Annibal est chez vous, Rome en est courroucée :
Pouvez-vous là-dessus ignorer sa pensée ?
Est-ce donc imprudence, ou n’avez-vous point su
Ce qu’elle envoya dire aux rois qui l’ont reçu ?
PRUSIAS
Seigneur, de vos discours l’excessive licence
Semble vouloir ici tenter ma patience.
Je sens des mouvements qui vous sont des conseils
De ne jamais chez eux mépriser mes pareils.
Les rois, dans le haut rang où le ciel les fait naître,
Ont souvent des vainqueurs et n’ont jamais de maître ;
Et sans en appeler à l’équité des dieux,
Leur courroux peut juger de vos droits odieux.
J’honore le Sénat; mais, malgré sa menace,
Je me dispenserai d’excuser mon audace.
Je crois pouvoir enfin recevoir qui me plaît,
Et pouvoir ignorer quel est votre intérêt.
J’avouerai cependant, puisque Rome est puissante,
Qu’il est avantageux de la rendre contente.
Expliquez-vous, Seigneur, et voyons si je puis
Faire ce qu’elle exige, étant ce que je suis.
Mais retranchez ces mots d’ordre, de dépendance,
Qui ne m’invitent pas à plus d’obéissance.
Page 162
Copyright Arvensa EditionsFLAMINIUS
Eh bien ! daignez souffrir un avis important :
Je demande Annibal, et le Sénat l’attend.
PRUSIAS
Annibal ?
FLAMINIUS
Oui, ma charge est de vous en instruire ;
Mais, Seigneur, écoutez ce qui me reste à dire.
Rome pour Laodice a fait choix d’un époux,
Et c’est un choix, Seigneur, avantageux pour vous.
PRUSIAS
Lui nommer un époux ! Je puis l’avoir promise.
FLAMINIUS
En ce cas, du Sénat avouez l’entremise.
Après un tel aveu, je pense qu’aucun roi
Ne vous reprochera d’avoir manqué de foi.
Mais agréez, Seigneur, que l’aimable princesse
Sache par moi que Rome à son sort s’intéresse,
Que sur ce même choix interrogeant son coeur,
Moi-même…
PRUSIAS
Vous pouvez l’en avertir, Seigneur,
J’admire ici les soins que Rome prend pour elle,
Et de son amitié l’entreprise est nouvelle ;
Ma fille en peut résoudre, et je vais consulter
Ce que pour Annibal je dois exécuter.
Page 163
Copyright Arvensa EditionsScène IV
PRUSIAS, HIÉRON
HIÉRON
Rome de vos desseins est sans doute informée ?
PRUSIAS
Et tu peux ajouter qu’elle en est alarmée.
HIÉRON
Observez donc aussi, Seigneur, que son courroux
En est en même temps plus terrible pour vous.
PRUSIAS
Mais as-tu bien conçu quelle est la perfidie
Dont cette Rome veut que je souille ma vie ?
Ce guerrier, qu’il faudrait lui livrer en ce jour,
Ne souhaitait de moi qu’un asile en ma cour.
Ces serments que j’ai faits de lui donner ma fille,
De rendre sa valeur l’appui de ma famille,
De confondre à jamais son sort avec le mien,
Je suis l’auteur de tout, il ne demandait rien.
Ce héros, qui se fie à ces marques d’estime,
S’attend-il que mon coeur achève par un crime ?
Le Sénat qui travaille à séduire ce coeur,
En profitant du coup, il en aurait horreur.
HIÉRON
Non: de trop de vertu votre esprit le soupçonne,
Et ce n’est pas ainsi que ce Sénat raisonne.
Ne vous y trompez pas: sa superbe fierté
Vous presse d’un devoir, non d’une lâcheté.
Vous vous croiriez perfide; il vous croirait fidèle,
Puisque lui résister c’est se montrer rebelle.
Page 164
Copyright Arvensa EditionsD’ailleurs, cette action dont vous avez horreur,
Le péril du refus en ôte la noirceur.
Pensez-vous, en effet, que vous devez en croire
Les dangereux conseils d’une fatale gloire ?
Et ces princes, Seigneur, sont-ils donc généreux,
Qui le sont en risquant tout un peuple avec eux ?
Qui, sacrifiant tout à l’affreuse faiblesse
D’accomplir sans égard une injuste promesse,
Égorgent par scrupule un monde de sujets,
Et ne gardent leur foi qu’à force de forfaits ?
PRUSIAS
Ah ! lorsqu’à ce héros j’ai promis Laodice,
J’ai cru qu’à mes sujets c’était rendre un service.
Tu sais que souvent Rome a contraint nos États
De servir ses desseins, de fournir des soldats :
J’ai donc cru qu’en donnant retraite à ce grand homme,
Sa valeur gênerait l’insolence de Rome ;
Que ce guerrier chez moi pourrait l’épouvanter,
Que ce qu’elle en connaît m’en ferait respecter ;
Je me trompais; et c’est son épouvante même
Qui me plonge aujourd’hui dans un péril extrême.
Mais n’importe, Hiéron: Rome a beau menacer,
À rompre mes serments rien ne doit me forcer ;
Et du moins essayons ce qu’en cette occurrence
Peut produire pour moi la ferme résistance.
La menace n’est rien, ce n’est pas ce qui nuit ;
Mais pour prendre un parti, voyons ce qui la suit.
Page 165
Copyright Arvensa EditionsActe III
Page 166
Copyright Arvensa EditionsScène première
LAODICE, ÉGINE
LAODICE
Oui, ce Flaminius dont je crus être aimée,
Et dont je me repens d’avoir été charmée,
Égine, il doit me voir pour me faire accepter
Je ne sais quel époux qu’il vient me présenter.
L’ingrat ! je le craignais; à présent, quand j’y pense,
Je ne sais point encor si c’est indifférence ;
Mais enfin, le penchant qui me surprit pour lui
Me semble, grâce au ciel, expirer aujourd’hui.
ÉGINE
Quand il vous aimerait, eh ! quel espoir, Madame,
Oserait en ce jour se permettre votre âme ?
Il faudrait l’oublier.
LAODICE
Hélas ! depuis le jour
Que pour Flaminius je sentis de l’amour,
Mon coeur tâcha du moins de se rendre le maître
De cet amour qu’il plut au sort d’y faire naître.
Mais d’un tel ennemi penses-tu que le coeur
Puisse avec fermeté vouloir être vainqueur ?
Il croit qu’autant qu’il peut il combat, il s’efforce :
Mais il a peur de vaincre, et veut manquer de force ;
Et souvent sa défaite a pour lui tant d’appas,
Que, pour aimer sans trouble, il feint de n’aimer pas.
Ce coeur, à la faveur de sa propre imposture,
Se délivre du soin de guérir sa blessure.
C’est ainsi que le mien nourrissait un amour
Qui s’accrut sur la foi d’un apparent retour.
Oh ! d’un retour trompeur apparence flatteuse !
Ce fut toi qui nourris une flamme honteuse.
Page 167
Copyright Arvensa EditionsMais que dis-je ? ah ! plutôt ne la rappelons plus :
Sans crainte et sans espoir voyons Flaminius.
ÉGINE
Contraignez-vous: il vient.
Page 168
Copyright Arvensa EditionsScène II
LAODICE, FLAMINIUS, ÉGINE
FLAMINIUS, à part.
Quelle grâce nouvelle
À mes regards surpris la rend encor plus belle !
Madame, le Sénat, en m’envoyant au roi,
N’a point à lui parler limité mon emploi.
Rome, à qui la vertu fut toujours respectable,
Envers vous aujourd’hui croit la sienne comptable
D’un témoignage ardent dont l’éclat mette au jour
Ce qu’elle a pour la vôtre et d’estime et d’amour.
Je n’ose ici mêler mes respects ni mon zèle
Avec les sentiments que j’explique pour elle.
Non, c’est Rome qui parle, et malgré la grandeur
Que me prête le nom de son ambassadeur,
Quoique enfin le Sénat n’ait consacré ce titre
Qu’à s’annoncer des rois et le juge et l’arbitre,
Il a cru que le soin d’honorer la vertu
Ornait la dignité dont il m’a revêtu.
Madame, en sa faveur, que votre âme indulgente
Fasse grâce à l’époux que sa main vous présente.
Celui qu’il a choisi…
LAODICE
Non, n’allez pas plus loin ;
Ne dites pas son nom: il n’en est pas besoin.
Je dois beaucoup aux soins où le Sénat s’engage ;
Mais je n’ai pas, Seigneur, dessein d’en faire usage.
Cependant vous dirai-je ici mon sentiment
Sur l’estime de Rome et son empressement ?
Par où, s’il ne s’y mêle un peu de politique,
Ai-je l’honneur de plaire à votre république ?
Mes paisibles vertus ne valent pas, Seigneur,
Page 169
Copyright Arvensa EditionsQue le Sénat s’emporte à cet excès d’honneur.
Je n’aurais jamais cru qu’il vît comme un prodige
Des vertus où mon rang, où mon sexe m’oblige.
Quoi ! le ciel, de ses dons prodigue aux seuls Romains,
En prive-t-il le coeur du reste des humains ?
Et nous a-t-il fait naître avec tant d’infortune,
Qu’il faille nous louer d’une vertu commune ?
Si tel est notre sort, du moins épargnez-nous
L’honneur humiliant d’être admirés de vous.
Quoi qu’il en soit enfin, dans la peur d’être ingrate,
Je rends grâce au Sénat, et son zèle me flatte !
Bien plus, Seigneur, je vois d’un oeil reconnaissant
Le choix de cet époux dont il me fait présent.
C’est en dire beaucoup: une telle entreprise
De trop de liberté pourrait être reprise ;
Mais je me rends justice, et ne puis soupçonner
Qu’il ait de mon destin cru pouvoir ordonner.
Non, son zèle a tout fait, et ce zèle l’excuse ;
Mais, Seigneur, il en prend un espoir qui l’abuse ;
Et c’est trop, entre nous, présumer des effets
Que produiront sur moi ses soins et ses bienfaits,
S’il pense que mon coeur, par un excès de joie,
Va se sacrifier aux honneurs qu’il m’envoie.
Non, aux droits de mon rang ce coeur accoutumé
Est trop fait aux honneurs pour en être charmé.
D’ailleurs, je deviendrais le partage d’un homme
Qui va, pour m’obtenir, me demander à Rome ;
Ou qui, choisi par elle, a le coeur assez bas
Pour n’oser déclarer qu’il ne me choisit pas ;
Qui n’a ni mon aveu ni celui de mon père !
Non: il est, quel qu’il soit, indigne de me plaire.
FLAMINIUS
Qui n’a point votre aveu, Madame ! Ah ! cet époux
Vous aime, et ne veut être agréé que de vous.
Quand les dieux, le Sénat, et le roi votre père,
Hâteraient en ce jour une union si chère,
Page 170
Copyright Arvensa EditionsSi vous ne confirmiez leurs favorables voeux,
Il vous aimerait trop pour vouloir être heureux.
Un feu moins généreux serait-il votre ouvrage ?
Pensez-vous qu’un amant que Laodice engage
Pût à tant de révolte encourager son coeur,
Qu’il voulût malgré vous usurper son bonheur ?
Ah ! dans celui que Rome aujourd’hui vous présente,
Ne voyez qu’une ardeur timide, obéissante,
Fidèle, et qui, bravant l’injure des refus,
Durera, mais, s’il faut, ne se produira plus.
Perdez donc les soupçons qui vous avaient aigrie.
Arbitre de l’amant dont vous êtes chérie,
Que le courroux du moins n’ait, dans ce même instant,
Nulle part dangereuse à l’arrêt qu’il attend.
Je vous ai tu son nom; mais mon récit peut-être,
Et le vif intérêt que j’ai laissé paraître,
Sans en expliquer plus, vous instruisent assez.
LAODICE
Quoi ! Seigneur, vous seriez… Mais que dis-je ? cessez,
Et n’éclaircissez point ce que j’ignore encore.
J’entends qu’on me recherche, et que Rome m’honore.
Le reste est un secret où je ne dois rien voir.
FLAMINIUS
Vous m’entendez assez pour m’ôter tout espoir ;
Il faut vous l’avouer: je vous ai trop aimée,
Et pour dire encore plus, toujours trop estimée,
Pour me laisser surprendre à la crédule erreur
De supposer quelqu’un digne de votre coeur.
Il est vrai qu’à nos voeux le ciel souvent propice
Pouvait en ma faveur disposer Laodice :
Mais après vos refus, qui ne m’ont point surpris,
Je ne m’attendais pas encor à des mépris,
Ni que vous feignissiez de ne point reconnaître
L’infortuné penchant que vous avez vu naître.
Page 171
Copyright Arvensa EditionsLAODICE
Un pareil entretien a duré trop longtemps,
Seigneur; je plains des feux si tendres, si constants ;
Je voudrais que pour eux le sort plus favorable
Eût destiné mon coeur à leur être équitable.
Mais je ne puis, Seigneur; et des liens si doux,
Quand je les aimerais, ne sont point faits pour nous.
Oubliez-vous quel rang nous tenons l’un et l’autre ?
Vous rougiriez du mien, je rougirais du vôtre.
FLAMINIUS
Qu’entends-je ! moi, Madame, oser m’estimer plus !
N’êtes-vous pas romaine avec tant de vertus ?
Ah ! pourvu que ce coeur partageât ma tendresse…
LAODICE
Non, Seigneur; c’est en vain que le vôtre m’en presse ;
Et quand même l’amour nous unirait tous deux…
FLAMINIUS
Achevez; qui pourrait m’empêcher d’être heureux ?
Vous aurait-on promise ? et le roi votre père
Aurait-il?…
LAODICE
N’accusez nulle cause étrangère.
Je ne puis vous aimer, Seigneur, et vos soupçons
Ne doivent point ailleurs en chercher des raisons.
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Copyright Arvensa EditionsScène III
FLAMINIUS, seul.
Enfin, elle me fuit, et Rome méprisée
À permettre mes feux s’est en vain abaissée.
Et moi, je l’aime encor, après tant de refus,
Ou plutôt je sens bien que je l’aime encor plus.
Mais cependant, pourquoi s’est-elle interrompue ?
Quel secret allait-elle exposer à ma vue ?
Et quand un même amour nous unirait tous deux…
Où tendait ce discours qu’elle a laissé douteux ?
Aurait-on fait à Rome un rapport trop fidèle ?
Serait-ce qu’Annibal est destiné pour elle,
Et que, sans cet hymen, je pourrais espérer… ?
Mais à quel piège ici vais-je encor me livrer ?
N’importe, instruisons-nous; le coeur plein de tendresse,
M’appartient-il d’oser combattre une faiblesse ?
Le roi vient; et je vois Annibal avec lui.
Sachons ce que je puis en attendre aujourd’hui.
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Copyright Arvensa EditionsScène IV
PRUSIAS, ANNIBAL, FLAMINIUS
PRUSIAS
J’ignorais qu’en ces lieux…
FLAMINIUS
Non: avant que j’écoute,
Répondez-moi, de grâce, et tirez-moi d’un doute.
L’hymen de votre fille est aujourd’hui certain.
À quel heureux époux destinez-vous sa main ?
PRUSIAS
Que dites-vous, Seigneur ?
FLAMINIUS
Est-ce donc un mystère ?
PRUSIAS
Ce que vous exigez ne regarde qu’un père.
FLAMINIUS
Rome y prend intérêt, je vous l’ai déjà dit ;
Et je crois qu’avec vous cet intérêt suffit.
PRUSIAS
Quelque intérêt, Seigneur, que votre Rome y prenne,
Est-il juste, après tout, que sa bonté me gêne ?
FLAMINIUS
Abrégeons ces discours. Répondez, Prusias :
Quel est donc cet époux que vous ne nommez pas ?
PRUSIAS
Page 174
Copyright Arvensa EditionsPlus d’un prince, Seigneur, demande Laodice ;
Mais qu’importe au Sénat que je l’en avertisse,
Puisque avec aucun d’eux je ne suis engagé ?
ANNIBAL
De qui dépendez-vous, pour être interrogé ?
FLAMINIUS
Et vous qui répondez, instruisez-moi, de grâce :
Est-ce à vous qu’on m’envoie ? Est-ce ici votre place ?
Qu’y faites-vous enfin ?
ANNIBAL
J’y viens défendre un roi
Dont le coeur généreux s’est signalé pour moi ;
D’un roi dont Annibal embrasse la fortune,
Et qu’avec trop d’excès votre orgueil importune.
Je blesse ici vos yeux, dites-vous: je le crois ;
Mais j’y suis à bon titre, et comme ami du roi.
Si ce n’est pas assez pour y pouvoir paraître,
Je suis donc son ministre, et je le fais mon maître.
FLAMINIUS
Dût-il de votre fille être bientôt l’époux,
Pourrait-il de son sort se montrer plus jaloux ?
Qu’en dites-vous, Seigneur ?
PRUSIAS
Il me marque son zèle,
Et vous dit ce qu’inspire une amitié fidèle.
ANNIBAL
Instruisez le Sénat, rendez-lui la frayeur
Que son agent voudrait jeter dans votre coeur
Déclarez avec qui votre foi vous engage :
J’en réponds, cet aveu vaudra bien un outrage.
Page 175
Copyright Arvensa EditionsFLAMINIUS
Qui doit donc épouser Laodice ?
ANNIBAL
C’est moi.
FLAMINIUS
Annibal ?
ANNIBAL
Oui, c’est lui qui défendra le roi ;
Et puisque sa bonté m’accorde Laodice,
Puisque de sa révolte Annibal est complice,
Le parti le meilleur pour Rome est désormais
De laisser ce rebelle et son complice en paix.
À Prusias.
Seigneur, vous avez vu qu’il était nécessaire
De finir par l’aveu que je viens de lui faire,
Et vous devez juger, par son empressement,
Que Rome a des soupçons de notre engagement.
J’ose dire encor plus: l’intérêt d’Artamène
Ne sert que de prétexte au motif qui l’amène ;
Et sans m’estimer trop, j’assurerai, Seigneur,
Que vous n’eussiez point vu sans moi d’ambassadeur ;
Que Rome craint de voir conclure un hyménée
Qui m’attache à jamais à votre destinée,
Qui me remet encor les armes à la main,
Qui de Rome peut-être expose le destin,
Qui contre elle du moins fait revivre un courage
Dont jamais son orgueil n’oubliera le ravage.
Cette Rome, il est vrai, ne parle point de moi ;
Mais ses précautions trahissent son effroi.
Oui, les soins qu’elle prend du sort de Laodice
D’un orgueil alarmé vous montrent l’artifice.
Son Sénat en bienfaits serait moins libéral,
S’il ne s’agissait pas d’écarter Annibal.
En vous développant sa timide prudence,
Page 176
Copyright Arvensa EditionsCe n’est pas que, saisi de quelque défiance,
Je veuille encourager votre honneur étonné
À confirmer l’espoir que vous m’avez donné.
Non, je mériterais une amitié parjure,
Si j’osais un moment vous faire cette injure.
Et que pourriez-vous craindre en gardant votre foi ?
Est-ce d’être vaincu, de cesser d’être roi ?
Si vous n’exercez pas les droits du rang suprême,
Si vous portez des fers avec un diadème,
Et si de vos enfants vous ne disposez pas,
Vous ne pouvez rien perdre en perdant vos États.
Mais vous les défendrez: et j’ose encor vous dire
Qu’un prince à qui le ciel a commis un empire,
Pour qui cent mille bras peuvent se réunir,
Doit braver les Romains, les vaincre et les punir.
FLAMINIUS
Annibal est vaincu; je laisse à sa colère
Le faible amusement d’une vaine chimère.
Épuisez votre adresse à tromper Prusias ;
Pressez; Rome commande et ne dispute pas ;
Et ce n’est qu’en faisant éclater sa vengeance,
Qu’il lui sied de donner des preuves de puissance.
Le refus d’obéir à ses augustes lois
N’intéresse point Rome, et n’est fatal qu’aux rois.
C’est donc à Prusias à qui seul il importe
De se rendre docile aux ordres que j’apporte.
Poursuivez vos discours, je n’y répondrai rien ;
Mais laissez-nous après un moment d’entretien.
Je vous cède l’honneur d’une vaine querelle,
Et je dois de mon temps un compte plus fidèle.
ANNIBAL
Oui, je vais m’éloigner: mais prouvez-lui, Seigneur,
Qu’il ne rend pas ici justice à votre coeur.
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Copyright Arvensa EditionsScène V
FLAMINIUS, PRUSIAS
FLAMINIUS
Gardez-vous d’écouter une audace frivole,
Par qui son désespoir follement se console.
Ne vous y trompez pas, Seigneur; Rome aujourd’hui
Vous demande Annibal, sans en vouloir à lui.
Elle avait défendu qu’on lui donnât retraite ;
Non qu’elle eût, comme il dit, une frayeur secrète :
Mais il ne convient pas qu’aucun roi parmi vous
Fasse grâce aux vaincus que proscrit son courroux.
Apaisez-la, Seigneur: une nombreuse armée
Pour venir vous surprendre a dû s’être formée ;
Elle attend vos refus pour fondre en vos États ;
L’orgueilleux Annibal ne les sauvera pas.
Vous, de son désespoir instrument et ministre,
Qui n’en pénétrez pas le mystère sinistre,
Vous, qu’il abuse enfin, vous par qui son orgueil
Se cherche, en vous perdant, un éclatant écueil,
Vous périrez, Seigneur; et bientôt Artamène,
Aidé de son côté des troupes qu’on lui mène,
Dépouillera ce front de ce bandeau royal,
Confié sans prudence aux fureurs d’Annibal.
Annonçant du Sénat la volonté suprême,
J’ai parlé jusqu’ici comme il parle lui-même ;
J’ai dû de son langage observer la rigueur :
Je l’ai fait; mais jugez s’il en coûte à mon coeur.
Connaissez-le, Seigneur: Laodice m’est chère ;
Il doit m’être bien dur de menacer son père.
Oui, vous voyez l’époux proposé dans ce jour,
Et dont Rome n’a pas désapprouvé l’amour.
Je ne vous dirai point ce que pourrait attendre
Un roi qui choisirait Flaminius pour gendre.
Page 178
Copyright Arvensa EditionsPensez-y, mon amour ne vous fait point de loi,
Et vous ne risquez rien ne refusant que moi.
Mon âme à vous servir n’en sera pas moins prête ;
Mais, par reconnaissance, épargnez votre tête.
Oui, malgré vos refus et malgré ma douleur,
Je vous promets des soins d’une éternelle ardeur.
À présent trop frappé des malheurs que j’annonce,
Peut-être auriez-vous peine à me faire réponse ;
Songez-y; mais sachez qu’après cet entretien,
Je pars, si dans ce jour vous ne résolvez rien.
Page 179
Copyright Arvensa EditionsScène VI
PRUSIAS, seul.
Il aime Laodice ! Imprudente promesse,
Ah ! sans toi, quel appui m’assurait sa tendresse !
Dois-je vous immoler le sang de mes sujets,
Serments qui l’exposez, et que l’orgueil a faits ?
Toi, dont j’admirai trop la fortune passée,
Sauras-tu vaincre mieux ceux qui l’ont renversée ?
Abattu sous le faix de l’âge et du malheur,
Quel fruit espères-tu d’une infirme valeur ?
Tristes réflexions, qu’il n’est plus temps de faire !
Quand je me suis perdu, la sagesse m’éclaire :
Sa lumière importune, en ce fatal moment,
N’est plus une ressource, et n’est qu’un châtiment.
En vain s’ouvre à mes yeux un affreux précipice ;
Si je ne suis un traître, il faut que j’y périsse.
Oui, deux partis encore à mon choix sont offerts :
Je puis vivre en infâme, ou mourir dans les fers.
Choisis, mon coeur. Mais quoi ! tu crains la servitude ?
Tu n’es déjà qu’un lâche à ton incertitude !
Mais ne puis-je, après tout, balancer sur le choix ?
Impitoyable honneur, examinons tes droits.
Annibal a ma foi; faut-il que je la tienne,
Assuré de ma perte, et certain de la sienne ?
Quel projet insensé ! La raison et les dieux
Me font-ils un devoir d’un transport furieux ?
Ô ciel ! j’aurais peut-être, au gré d’une chimère
Sacrifié mon peuple et conclu sa misère.
Non, ridicule honneur, tu m’as en vain pressé :
Non, ce peuple t’échappe, et ton charme a cessé.
Le parti que je prends, dût-il même être infâme,
Sujets, pour vous sauver j’en accepte le blâme.
Il faudra donc, grands dieux ! que mes serments soient vains,
Page 180
Copyright Arvensa EditionsEt je vais donc livrer Annibal aux Romains,
L’exposer aux affronts que Rome lui destine !
Ah ! ne vaut-il pas mieux résoudre ma ruine ?
Que dis-je ? mon malheur est-il donc sans retour ?
Non, de Flaminius sollicitons l’amour.
Mais Annibal revient, et son âme inquiète
Peut-être a pressenti ce que Rome projette.
Dissimulons.
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Copyright Arvensa EditionsScène VII
PRUSIAS, ANNIBAL
ANNIBAL
J’ai vu sortir l’ambassadeur.
De quels ordres encor s’agissait-il, Seigneur ?
Sans doute il aura fait des menaces nouvelles ?
Son Sénat…
PRUSIAS
Il voulait terminer vos querelles :
Mais il ne m’a tenu que les mêmes discours,
Dont vos longs différends interrompaient le cours.
Il demande la paix, et m’a parlé sans cesse
De l’intérêt que Rome a pris à la princesse.
Il la verra peut-être, et je vais, de ce pas,
D’un pareil entretien prévenir l’embarras.
Page 182
Copyright Arvensa EditionsScène VIII
ANNIBAL, seul.
Il fuit; je l’ai surpris dans une inquiétude
Dont il ne me dit rien, qu’il cache avec étude.
Observons tout: la mort n’est pas ce que je crains ;
Mais j’avais espéré de punir les Romains.
Le succès était sûr, si ce prince timide
Prend mon expérience ou ma haine pour guide.
Rome, quoi qu’il en soit, j’attendrai que les dieux
Sur ton sort et le mien s’expliquent encor mieux.
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Copyright Arvensa EditionsActe IV
Page 184
Copyright Arvensa EditionsScène première
LAODICE, seule.
Quel agréable espoir vient me luire en ce jour !
Le roi de mon amant approuve donc l’amour !
Auteur de mes serments, il les romprait lui-même,
Et je pourrais sans crime épouser ce que j’aime.
Sans crime ! Ah ! c’en est un, que d’avoir souhaité
Que mon père m’ordonne une infidélité.
Abjure tes souhaits, mon coeur; qu’il te souvienne
Que c’est faire des voeux pour sa honte et la mienne.
Mais que vois-je ? Annibal!
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Copyright Arvensa EditionsScène II
LAODICE, ANNIBAL
ANNIBAL
Enfin voici l’instant
Où tout semble annoncer qu’un outrage m’attend.
Un outrage, grands dieux ! À ce seul mot, Madame,
Souffrez qu’un juste orgueil s’empare de mon âme.
Dans un pareil danger, il doit m’être permis,
Sans craindre d’être vain, d’exposer qui je suis.
J’ai besoin, en un mot, qu’ici votre mémoire
D’un malheureux guerrier se rappelle la gloire ;
Et qu’à ce souvenir votre coeur excité,
Redouble encor pour moi sa générosité.
Je ne vous dirai plus de presser votre père
De tenir les serments qu’il a voulu me faire.
Ces serments me flattaient du bonheur d’être à vous ;
Voilà ce que mon coeur y trouvait de plus doux.
Je vois que c’en est fait, et que Rome l’emporte ;
Mais j’ignore où s’étend le coup qu’elle me porte.
Instruisez Annibal; il n’a que vous ici.
Par qui de ses projets il puisse être éclairci.
Des devoirs où pour moi votre foi vous oblige,
Un aveu qui me sauve est tout ce que j’exige.
Songez que votre coeur est pour moi dans ces lieux
L’incorruptible ami que me laissent les dieux.
On vous offre un époux, sans doute; mais j’ignore
Tout ce qu’à Prusias Rome demande encore.
Il craint de me parler, et je vois aujourd’hui
Que la foi qui le lie est un fardeau pour lui,
Et je vous l’avouerai, mon courage s’étonne
Des desseins où l’effroi peut-être l’abandonne.
Sans quelque tendre espoir qui retarde ma main,
Sans Rome que je hais, j’assurais mon destin.
Page 186
Copyright Arvensa EditionsParlez, ne craignez point que ma bouche trahisse
La faveur que ma gloire attend de Laodice.
Quel est donc cet époux que l’on vient vous offrir ?
Puis-je vivre, ou faut-il me hâter de mourir ?
LAODICE
Vivez, Seigneur, vivez; j’estime trop moi-même
Et la gloire et le coeur de ce héros qui m’aime
Pour ne l’instruire pas, si jamais dans ces lieux
Quelqu’un lui réservait un sort injurieux.
Oui, puisque c’est à moi que ce héros se livre,
Et qu’enfin c’est pour lui que j’ai juré de vivre,
Vous devez être sûr qu’un coeur tel que le mien
Prendra les sentiments qui conviennent au sien ;
Et que, me conformant à votre grand courage,
Si vous deviez, Seigneur, essuyer un outrage,
Et que la seule mort pût vous en garantir,
Mes larmes couleraient pour vous en avertir.
Mais votre honneur ici n’aura pas besoin d’elles :
Les dieux m’épargneront des larmes si cruelles ;
Mon père est vertueux; et si le sort jaloux
S’opposait aux desseins qu’il a formés pour nous,
Si par de fiers tyrans sa vertu traversée
À faillir envers vous est aujourd’hui forcée,
Gardez-vous cependant de penser que son coeur
Pût d’une trahison méditer la noirceur.
ANNIBAL
Je vous entends: la main qui me fut accordée,
Pour un nouvel époux Rome l’a demandée,
Voilà quel est le soin que Rome prend de vous.
Mais, dites-moi, de grâce, aimez-vous cet époux ?
Vous faites-vous pour moi la moindre violence ?
Madame, honorez-moi de cette confidence.
Parlez-moi sans détour: content d’être estimé,
Je me connais trop bien pour vouloir être aimé.
Page 187
Copyright Arvensa EditionsLAODICE
C’est à vous cependant que je dois ma tendresse.
ANNIBAL
Et moi, je la refuse, adorable Princesse,
Et je n’exige point qu’un coeur si vertueux
S’immole en remplissant un devoir rigoureux ;
Que d’un si noble effort le prix soit un supplice.
Non, non, je vous dégage, et je me fais justice ;
Et je rends à ce coeur, dont l’amour me fut dû,
Le pénible présent que me fait sa vertu.
Ce coeur est prévenu, je m’aperçois qu’il aime.
Qu’il suive son penchant, qu’il se donne lui-même.
Si je le méritais, et que l’offre du mien
Pût plaire à Laodice et me valoir le sien,
Je n’aurais consacré mon courage et ma vie
Qu’à m’acquérir ce bien que je lui sacrifie.
Il n’est plus temps, Madame, et dans ce triste jour,
Je serais un ingrat d’en croire mon amour.
Je verrai Prusias, résolu de lui dire
Qu’aux désirs du Sénat son effroi peut souscrire,
Et je vais le presser d’éclaircir un soupçon
Que mon âme inquiète a pris avec raison.
Peut-être cependant ma crainte est-elle vaine ;
Peut-être notre hymen est tout ce qui le gêne :
Quoi qu’il en soit enfin, je remets en vos mains
Un sort livré peut-être aux fureurs des Romains.
Quand même je fuirais, la retraite est peu sûre.
Fuir, c’est en pareil cas donner jour à l’injure ;
C’est enhardir le crime; et pour l’épouvanter,
Le parti le plus sûr c’est de m’y présenter.
Il ne m’importe plus d’être informé, Madame,
Du reste des secrets que j’ai lus dans votre âme ;
Et ce serait ici fatiguer votre coeur
Que de lui demander le nom de son vainqueur.
Non, vous m’avez tout dit en gardant le silence,
Et je n’ai pas besoin de cette confidence.
Page 188
Copyright Arvensa EditionsJe sors: si dans ces lieux on n’en veut qu’à mes jours,
Laissez mes ennemis en terminer le cours.
Ce malheur ne vaut pas que vous veniez me faire
Un trop pénible aveu des faiblesses d’un père.
S’il ne faut que mourir, il vaut mieux que mon bras
Cède à mes ennemis le soin de mon trépas,
Et que, de leur effroi victime glorieuse,
J’en assure, en mourant, la mémoire honteuse,
Et qu’on sache à jamais que Rome et son Sénat
Ont porté cet effroi jusqu’à l’assassinat.
Mais je vous quitte, on vient.
LAODICE
Seigneur, le temps me presse.
Mais, quoique vous ayez pénétré ma faiblesse,
Vous m’estimez assez pour ne présumer pas
Qu’on puisse m’obtenir après votre trépas.
Page 189
Copyright Arvensa EditionsScène III
LAODICE, FLAMINIUS
LAODICE
J’ai cru trouver en vous une âme bienfaisante ;
De mon estime ici remplirez-vous l’attente ?
FLAMINIUS
Oui, commandez, Madame. Oserais-je douter
De l’équité des lois que vous m’allez dicter ?
LAODICE
On vous a dit à qui ma main fut destinée ?
FLAMINIUS
Ah ! de ce triste coup ma tendresse étonnée…
LAODICE
Eh bien ! le roi, jaloux de ramener la paix
Dont trop longtemps la guerre a privé ses sujets,
En faveur de son peuple a bien voulu se rendre
Aux désirs que par vous Rome lui fait entendre.
Notre hymen est rompu.
FLAMINIUS
Ah ! je rends grâce aux dieux,
Qui détournent le roi d’un dessein odieux.
Annibal me suivra sans doute ? Mais, Madame,
Le roi ne fait-il rien en faveur de ma flamme ?
LAODICE
Oui, Seigneur, vous serez content à votre tour,
Si vous ne trahissez vous-même votre amour.
Page 190
Copyright Arvensa EditionsFLAMINIUS
Moi, le trahir ! ô ciel !
LAODICE
Écoutez ce qui reste.
Votre emploi dans ces lieux à ma gloire est funeste.
Ce héros qu’aujourd’hui vous demandez au roi,
Songez, Flaminius, songez qu’il eut ma foi ;
Que de sa sûreté cette foi fut le gage ;
Que vous m’insulteriez en lui faisant outrage.
Les droits qu’il eut sur moi sont transportés à vous ;
Mais enfin ce guerrier dut être mon époux.
Il porte un caractère à mes yeux respectable,
Dont je lui vois toujours la marque ineffaçable.
Sauvez donc ce héros: ma main est à ce prix.
FLAMINIUS
Mais, songez-vous, Madame, à l’emploi que j’ai pris ?
Pourquoi proposez-vous un crime à ma tendresse ?
Est-ce de votre haine une fatale adresse ?
Cherchez-vous un refus, et votre cruauté
Veut-elle ici m’en faire une nécessité ?
Votre main est pour moi d’un prix inestimable,
Et vous me la donnez si je deviens coupable !
Ah ! vous ne m’offrez rien.
LAODICE
Vous vous trompez, Seigneur ;
Et j’en ai cru le don plus cher à votre coeur.
Mais à me refuser quel motif vous engage ?
FLAMINIUS
Mon devoir.
LAODICE
Suivez-vous un devoir si sauvage
Qui vous inspire ici des sentiments outrés,
Page 191
Copyright Arvensa EditionsQu’un tyrannique orgueil ose rendre sacrés ?
Annibal, chargé d’ans, va terminer sa vie.
S’il ne meurt outragé, Rome est-elle trahie ?
Quel devoir !
FLAMINIUS
Vous savez la grandeur des Romains,
Et jusqu’où sont portés leurs augustes destins.
De l’univers entier et la crainte et l’hommage
Sont moins de leur valeur le formidable ouvrage
Qu’un effet glorieux de l’amour du devoir,
Qui sur Flaminius borne votre pouvoir.
Je pourrais tromper Rome; un rapport peu sincère
En surprendrait sans doute un ordre moins sévère :
Mais je lui ravirais, si j’osais la trahir,
L’avantage important de se faire obéir.
Lui déguiser des rois et l’audace et l’offense,
C’est conjurer sa perte et saper sa puissance.
Rome doit sa durée aux châtiments vengeurs
Des crimes révélés par ses ambassadeurs ;
Et par là nos avis sont la source féconde
De l’effroi que sa foudre entretient dans le monde ;
Et lorsqu’elle poursuit sur un roi révolté
Le mépris imprudent de son autorité,
La valeur seulement achève la victoire
Dont un rapport fidèle a ménagé la gloire.
Nos austères vertus ont mérité des dieux…
LAODICE
Ah ! les consultez-vous, Romains ambitieux ?
Ces dieux, Flaminius, auraient cessé de l’être
S’ils voulaient ce que veut le Sénat, votre maître.
Son orgueil, ses succès sur de malheureux rois,
Voilà les dieux dont Rome emprunte tous ses droits ;
Voilà les dieux cruels à qui ce coeur austère
Immole son amour, un héros et mon père,
Et pour qui l’on répond que l’offre de ma main
Page 192
Copyright Arvensa EditionsN’est pas un bien que puisse accepter un Romain.
Cependant cet hymen que votre coeur rejette,
Méritez-vous, ingrat, que le mien le regrette ?
Vous ne répondez rien ?
FLAMINIUS
C’est avec désespoir
Que je vais m’acquitter de mon triste devoir.
Né Romain, je gémis de ce noble avantage,
Qui force à des vertus d’un si cruel usage.
Voyez l’égarement où m’emportent mes feux ;
Je gémis d’être né pour être vertueux.
Je n’en suis point confus: ce que je sacrifie
Excuse mes regrets, ou plutôt les expie ;
Et ce serait peut-être une férocité
Que d’oser aspirer à plus de fermeté.
Mais enfin, pardonnez à ce coeur qui vous aime
Des refus dont il est si déchiré lui-même.
Ne rougiriez-vous pas de régner sur un coeur
Qui vous aimerait plus que sa foi, son honneur ?
LAODICE
Ah ! Seigneur, oubliez cet honneur chimérique,
Crime que d’un beau nom couvre la politique.
Songez qu’un sentiment et plus juste et plus doux
D’un lien éternel va m’attacher à vous.
Ce n’est pas tout encor: songez que votre amante
Va trouver avec vous cette union charmante,
Et que je souhaitais de vous avoir donné
Cet amour dont le mien vous avait soupçonné.
Vous devez aujourd’hui l’aveu de ma tendresse
Aux périls du héros pour qui je m’intéresse :
Mais, Seigneur, qu’avec vous mon coeur s’est écarté
Des bornes de l’aveu qu’il avait projeté !
N’importe; plus je cède à l’amour qui m’inspire,
Et plus sur vous peut-être obtiendrai-je d’empire.
Me trompé-je, Seigneur ? Ai-je trop présumé ?
Page 193
Copyright Arvensa EditionsEt vous aurais-je en vain si tendrement aimé ?
Vous soupirez ! Grands dieux ! c’est vous qui dans nos âmes
Voulûtes allumer de mutuelles flammes ;
Contre mon propre amour en vain j’ai combattu ;
Justes dieux ! dans mon coeur vous l’avez défendu.
Qu’il soit donc un bienfait et non pas un supplice.
Oui, Seigneur, qu’avec soin votre âme y réfléchisse.
Vous ne prévoyez pas, si vous me refusez,
Jusqu’où vont les tourments où vous vous exposez.
Vous ne sentez encor que la perte éternelle
Du bonheur où l’amour aujourd’hui nous appelle ;
Mais l’état douloureux où vous laissez mon coeur,
Vous n’en connaissez pas le souvenir vengeur.
FLAMINIUS
Quelle épreuve !
LAODICE
Ah ! Seigneur, ma tendresse l’emporte !
FLAMINIUS
Dieux ! que ne peut-elle être aujourd’hui la plus forte !
Mais Rome…
LAODICE
Ingrat ! cessez d’excuser vos refus :
Mon coeur vous garde un prix digne de vos vertus.
Page 194
Copyright Arvensa EditionsScène IV
FLAMINIUS, seul.
Elle fuit; je soupire, et mon âme abattue
A presque perdu Rome et son devoir de vue.
Vil Romain, homme né pour les soins amoureux,
Rome est donc le jouet de tes transports honteux!
Page 195
Copyright Arvensa EditionsScène V
PRUSIAS, FLAMINIUS
FLAMINIUS
Prince, vous seriez-vous flatté de l’espérance
De pouvoir par l’amour vaincre ma résistance ?
Quand vous la combattez par des efforts si vains,
Savez-vous bien quel sang anime les Romains ?
Savez-vous que ce sang instruit ceux qu’il anime,
Non à fuir, c’est trop peu, mais à haïr le crime ;
Qu’à l’honneur de ce sang je n’ai point satisfait,
S’il s’est joint un soupir au refus que j’ai fait ?
Ce sont là nos devoirs: avec nous, dans la suite,
Sur ces instructions réglez votre conduite.
À quoi donc à présent êtes-vous résolu ?
J’ai donné tout le temps que vous avez voulu
Pour juger du parti que vous aviez à prendre…
Mais quoi ! sans Annibal ne pouvez-vous m’entendre.
Page 196
Copyright Arvensa EditionsScène VI
PRUSIAS, ANNIBAL, FLAMINIUS
ANNIBAL
J’interromps vos secrets; mais ne vous troublez pas :
Je sors, et n’ai qu’un mot à dire à Prusias.
Restez, de grâce; il m’est d’une importance extrême
Que ce qu’il répondra vous l’entendiez vous-même.
À Prusias.
Laodice est à moi, si vous êtes jaloux
De tenir le serment que j’ai reçu de vous.
Mais enfin ce serment pèse à votre courage,
Et je vois qu’il est temps que je vous en dégage.
Jamais je n’exigeai de vous cette faveur,
Et si vous aviez su connaître votre coeur,
Sans doute vous n’auriez osé me la promettre
Et ne rougiriez pas de vous la voir remettre.
Mais il vous reste encore un autre engagement,
Qui doit m’importer plus que ce premier serment.
Vous jurâtes alors d’avoir soin de ma gloire,
Et quelque juste orgueil m’aida même à vous croire,
Puisque après tout, Seigneur, pour tenir votre foi,
Je vis que vous n’aviez qu’à vous servir de moi.
Comment penser, d’ailleurs, que vous seriez parjure !
Vous, qu’Annibal pouvait payer avec usure ;
Vous qui, si le sort même eût trahi votre appui,
Vous assuriez l’honneur de tomber avec lui ?
Vous me fuyez pourtant; le Sénat vous menace,
Et de vos procédés la raison m’embarrasse.
Seigneur, je suis chez vous: y suis-je en sûreté ?
Ou bien y dois-je craindre une infidélité ?
PRUSIAS
Page 197
Copyright Arvensa EditionsIci ? N’y craignez rien, Seigneur.
ANNIBAL
Je me retire.
C’en est assez; voilà ce que j’avais à dire.
Page 198
Copyright Arvensa EditionsScène VII
FLAMINIUS, PRUSIAS
FLAMINIUS
Ce que dans ce moment vous avez répondu,
M’apprend trop qu’il est temps…
PRUSIAS
J’ai dit ce que j’ai dû…
Arrêtez. Le Sénat n’aura point à se plaindre.
FLAMINIUS
Eh ! comment Annibal n’a-t-il plus rien à craindre ?
Que pensez-vous ?
PRUSIAS
Seigneur, je ne m’explique pas ;
Mais vous serez bientôt content de Prusias.
Vous devrez l’être, au moins.
Page 199
Copyright Arvensa EditionsScène VIII
FLAMINIUS, seul.
Quel est donc ce mystère
Dont à m’instruire ici sa prudence diffère ?
Quoi qu’il en soit, ô Rome ! approuve que mon coeur
Souhaite que ce prince échappe à son malheur.
Page 200
Copyright Arvensa EditionsActe V
Page 201
Copyright Arvensa EditionsScène première
PRUSIAS, HIÉRON
PRUSIAS
Je vais donc rétracter la foi que j’ai donnée,
Peut-être d’Annibal trancher la destinée.
Dieux ! quel coup va frapper ce héros malheureux !
HIERON
Non, Seigneur, Annibal a le coeur généreux.
Du courroux du Sénat la nouvelle est semée ;
On sait que l’ennemi forme une double armée.
Le peuple épouvanté murmure, et ce héros
Doit, en se retirant, faire notre repos ;
Et vous verrez, Seigneur, Flaminius souscrire
Aux doux tempéraments que le ciel vous inspire.
PRUSIAS
Mais si l’ambassadeur le poursuit, Hiéron ?
HIERON
Eh ! Seigneur, éloignez ce scrupuleux soupçon :
Des fautes du hasard êtes-vous responsable ?
Mais le voici.
PRUSIAS
Grands dieux ! sa présence m’accable.
Je me sens pénétré de honte et de douleur.
HIERON
C’est la faute du sort, et non de votre coeur.
Page 202
Copyright Arvensa EditionsScène II
PRUSIAS, ANNIBAL, HIÉRON
PRUSIAS
Enfin voici le temps de rompre le silence
Qui porte votre esprit à tant de méfiance ?
Depuis que dans ces lieux vous êtes arrivé,
Seigneur, tous mes serments vous ont assez prouvé
L’amitié dont pour vous mon âme était remplie,
Et que je garderai le reste de ma vie.
Mais un coup imprévu retarde les effets
De ces mêmes serments que mon coeur vous a faits.
De toutes parts sur moi mes ennemis vont fondre ;
Le sort même avec eux travaille à me confondre,
Et semble leur avoir indiqué le moment
Où leurs armes pourront triompher sûrement.
Artamène est vaincu, sa défaite est entière ;
Mais la gloire, Seigneur, en est si meurtrière,
Tant de sang fut versé dans nos derniers combats,
Que la victoire même affaiblit mes États.
À mes propres malheurs je serais peu sensible ;
Mais de mon peuple entier la perte est infaillible
Je suis son roi; les dieux qui me l’ont confié
Veulent qu’à ses périls cède notre amitié.
De ces périls, Seigneur, vous seul êtes la cause.
Je ne vous dirai point ce que Rome propose.
Mon coeur en a frémi d’horreur et de courroux ;
Mais enfin nos tyrans sont plus puissants que nous.
Fuyez pour quelque temps, et conjurons l’orage :
Essayons ce moyen pour ralentir leur rage :
Attendons que le ciel, plus propice à nos voeux,
Nous mette en liberté de nous revoir tous deux.
Sans doute qu’à vous yeux Prusias excusable
N’aura point…
Page 203
Copyright Arvensa EditionsANNIBAL
Oui, Seigneur, vous êtes pardonnable.
Pour surmonter l’effroi dont il est abattu,
Sans doute votre coeur a fait ce qu’il a pu.
Si, malgré ses efforts, tant d’épouvante y règne,
C’est de moi, non de vous, qu’il faut que je me plaigne.
J’ai tort, et j’aurais dû prévoir que mon destin
Dépendrait avec vous de l’aspect d’un Romain.
Mais je suis libre encor, et ma folle espérance
N’avait pas mérité de vous tant d’indulgence.
PRUSIAS
Seigneur, je le vois bien, trop coupable à vos yeux…
ANNIBAL
Voilà ce que je puis vous répondre de mieux :
Mais voulez-vous m’en croire ? oublions l’un et l’autre
Ces serments que mon coeur dut refuser du vôtre,
Je me suis cru prudent; vous présumiez de vous,
Et ces mêmes serments déposent contre nous.
Ainsi n’y pensons plus. Si Rome vous menace,
Je pars, et ma retraite obtiendra votre grâce.
En violant les droits de l’hospitalité,
Vous allez du Sénat rappeler la bonté.
PRUSIAS
Que sur nos ennemis votre âme, moins émue,
Avec attention daigne jeter la vue.
ANNIBAL
Je changerai beaucoup, si quelque légion,
Qui loin d’ici s’assemble avec confusion,
Si quelques escadrons déjà mis en déroute
Me paraissent jamais dignes qu’on les redoute.
Mais, Seigneur, finissons cet entretien fâcheux,
Nous voyons ces objets différemment tous deux.
Page 204
Copyright Arvensa EditionsJe pars; pour quelque temps cachez-en la nouvelle.
PRUSIAS
Oui, Seigneur; mais un jour vous connaîtrez mon zèle.
Page 205
Copyright Arvensa EditionsScène III
ANNIBAL, seul.
Ton zèle ! homme sans coeur, esclave couronné !
À quels rois l’univers est-il abandonné !
Tu les charges de fers, ô Rome ! et, je l’avoue,
Leur bassesse en effet mérite qu’on t’en loue.
Mais tu pars, Annibal. Imprudent ! où vas-tu ?
Cet infidèle roi ne t’a-t-il pas vendu ?
Il n’en faut point douter, il médite ce crime ;
Mais le lâche, qui craint les yeux de sa victime,
Qui n’ose s’exposer à mes regards vengeurs,
M’écarte avec dessein de me livrer ailleurs.
Mais qui vient?
Page 206
Copyright Arvensa EditionsScène IV
LAODICE, avec un mouchoir dont elle essuie ses pleurs, ANNIBAL
ANNIBAL
Ah ! c’est vous, généreuse Princesse.
Vous pleurez: votre coeur accomplit sa promesse.
Les voilà donc ces pleurs, mon unique secours,
Qui devaient m’avertir du péril que je cours !
LAODICE
Oui, je vous rends enfin ce funeste service ;
Mais de la trahison le roi n’est point complice.
Fidèle à votre gloire, il veut la garantir :
Et cependant, Seigneur, gardez-vous de partir.
Quelques avis certains m’ont découvert qu’un traître
Qui pense qu’un forfait obligera son maître,
Qu’Hiéron en secret informe les Romains ;
Qu’en un mot vous risquez de tomber en leurs mains.
ANNIBAL
Je dois beaucoup aux dieux: ils m’ont comblé de gloire,
Et j’en laisse après moi l’éclatante mémoire.
Mais de tous leurs bienfaits, le plus grand, le plus doux,
C’est ce dernier secours qu’ils me laissaient en vous.
Je vous aimais, Madame, et je vous aime encore,
Et je fais vanité d’un aveu qui m’honore.
Je ne pouvais jamais espérer de retour,
Mais votre coeur me donne autant que son amour.
Eh ! que dis-je ? l’amour vaut-il donc mon partage ?
Non, ce coeur généreux m’a donné davantage :
J’ai pour moi sa vertu, dont la fidélité
Voulut même immoler le feu qui l’a flatté.
Eh quoi ! vous gémissez, vous répandez des larmes !
Ah ! que pour mon orgueil vos regrets ont de charmes !
Page 207
Copyright Arvensa EditionsQue d’estime pour moi me découvrent vos pleurs !
Est-il pour Annibal de plus dignes faveurs ?
Cessez pourtant, cessez d’en verser, Laodice ;
Que l’amour de ma gloire à présent les tarisse.
Puisque la mort m’arrache aux injures du sort,
Puisque vous m’estimez, ne pleurez pas ma mort.
LAODICE
Ah ! Seigneur, cet aveu me glace d’épouvante.
Ne me présentez point cette image sanglante.
Sans doute que le ciel m’a dérobé l’horreur
De ce funeste soin que vous devait mon coeur.
Si le terrible effet en eût frappé ma vue,
Ah ! jamais jusqu’ici je ne serais venue.
ANNIBAL
Non, je vous connais mieux, et vous vous faites tort.
LAODICE
Mais, Seigneur, permettez que je fasse un effort,
Qu’auprès du roi…
ANNIBAL
Madame, il serait inutile ;
Les moments me sont chers, je cours à mon asile.
LAODICE
À votre asile ! ô ciel ! Seigneur où courez-vous ?
ANNIBAL
Mériter tous vos soins.
LAODICE
Quelle honte pour nous !
ANNIBAL
Je ne vous dis plus rien; la vertu, quand on l’aime,
Page 208
Copyright Arvensa EditionsPorte de nos bienfaits le salaire elle-même.
Mon admiration, mon respect, mon amour,
Voilà ce que je puis vous offrir en ce jour ;
Mais vous les méritez. Je fuis, quelqu’un s’avance.
Adieu, chère Princesse.
Page 209
Copyright Arvensa EditionsScène V
LAODICE, seule.
Ô ciel ! quelle constance !
Tes devoirs tant vantés, ministre des Romains,
Étaient donc d’outrager le plus grand des humains !
De quel indigne amant mon âme possédée
Avec tant de plaisir gardait-elle l’idée?
Page 210
Copyright Arvensa EditionsScène VI
LAODICE, FLAMINIUS, FLAVIUS
FLAMINIUS
Eh quoi ! vous me fuyez, Madame ?
LAODICE
Laissez-moi.
Hâtez-vous d’achever votre barbare emploi :
Portez les derniers coups à l’honneur de mon père ;
Des dieux que vous bravez méritez la colère.
Mes pleurs vont les presser d’accorder à mon coeur
Le pardon d’un penchant qui doit leur faire horreur.
Page 211
Copyright Arvensa EditionsScène VII
FLAMINIUS, FLAVIUS
FLAMINIUS
Il me serait heureux de l’ignorer encore,
Cet aveu d’un penchant que votre coeur abhorre.
Poursuivons mon dessein. Flavius, va savoir
Si sans aucun témoin Annibal veut me voir.
Page 212
Copyright Arvensa EditionsScène VIII
FLAMINIUS, seul.
J’ai satisfait aux soins que m’imposait ta cause ;
Souffre ceux qu’à son tour la vertu me propose,
Rome ! Laisse mon coeur favoriser ses feux,
Quand sans crime il peut être et tendre et généreux.
Je puis, sans t’offenser, prouver à Laodice
Que, s’il m’est défendu de lui rendre un service,
Sensible cependant à sa juste douleur,
Du soin de l’adoucir j’occupe encor mon coeur.
Annibal vient: ô ciel ! ce que je sacrifie
Vaut bien qu’à me céder ta bonté te convie.
Le motif qui m’engage à le persuader
Est digne du succès que j’ose demander.
Page 213
Copyright Arvensa EditionsScène IX
ANNIBAL, FLAMINIUS
FLAMINIUS
Seigneur, puis-je espérer qu’oubliant l’un et l’autre
Tout ce qui peut aigrir mon esprit et le vôtre,
Et que nous confiant, en hommes généreux,
L’estime qu’après tout nous méritons tous deux,
Vous voudrez bien ici que je vous entretienne
D’un projet que pour vous vient de former la mienne ?
ANNIBAL
Seigneur, si votre estime a conçu ce projet,
Fût-il vain, je le tiens déjà pour un bienfait.
FLAMINIUS
Ce que Rome en ces lieux m’a commandé de faire,
Pour Annibal peut-être est encore un mystère.
Seigneur, je viens ici vous demander au roi ;
Vous n’en devez pas être irrité contre moi.
Tel était mon devoir; je l’ai fait avec zèle,
Et vous m’approuverez d’avoir été fidèle.
Prusias, retenu par son engagement,
A cru qu’il suffirait de votre éloignement.
Il a pensé que Rome en serait satisfaite,
Et n’exigerait rien après votre retraite.
Je pouvais l’accepter, et vous ne doutez pas
Qu’il ne me fût aisé d’envoyer sur vos pas ;
D’autant plus qu’Hiéron aux Romains de ma suite
Promet de révéler le jour de votre fuite.
Mais, Seigneur, le Sénat veut bien moins vous avoir
Qu’il ne veut que le roi fasse ici son devoir :
Et l’univers jaloux, de qui l’oeil nous contemple,
De sa soumission aurait perdu l’exemple.
Page 214
Copyright Arvensa EditionsJ’ai donc refusé tout, et Prusias, alors,
Après avoir tenté d’inutiles efforts,
Pour me donner enfin sa réponse précise,
Ne m’a plus demandé qu’une heure de remise.
Seigneur, je suis certain du parti qu’il prendra,
Et ce prince, en un mot, vous abandonnera.
S’il demande du temps, ce n’est pas qu’il hésite ;
Mais de son embarras il se fait un mérite.
Il croit que vous serez content de sa vertu,
Quand vous saurez combien il aura combattu.
Et vous, que jusque-là le destin persécute,
Tombez, mais d’un héros ménagez-vous la chute.
Vous l’êtes, Annibal, et l’aveu m’en est doux.
Pratiquez les vertus que ce nom veut de vous.
Voudriez-vous attendre ici la violence ?
Non, non; qu’une superbe et pleine confiance,
Digne de l’ennemi que vous vous êtes fait,
Que vous honorerez par ce généreux trait,
Vous invitant à fuir des retraites peu sûres,
Où vous deviez, Seigneur, présager vos injures,
Vous guide jusqu’à Rome, et vous jette en des bras
Plus fidèles pour vous que ceux de Prusias.
Voilà, Seigneur, voilà la chute la plus fière
Que puisse se choisir votre audace guerrière.
À votre place enfin, voilà le seul écueil
Où, même en se brisant, se maintient votre orgueil.
N’hésitez point, venez; achevez de connaître
Ces vainqueurs que déjà vous estimez peut-être.
Puisque autrefois, Seigneur, vous les avez vaincus,
C’est pour vous honorer une raison de plus.
Montrez-leur Annibal; qu’il vienne les convaincre
Qu’un si noble vaincu mérita de les vaincre.
Partons sans différer; venez les rendre tous
D’une action si noble admirateurs jaloux.
ANNIBAL
Oui, le parti sans doute est glorieux à prendre,
Page 215
Copyright Arvensa EditionsEt c’est avec plaisir que je viens de l’entendre.
Il m’oblige. Annibal porte en effet un coeur
Capable de donner ces marques de grandeur,
Et je crois vos Romains, même après ma défaite,
Dignes que de leurs murs je fisse ma retraite.
Il ne me restait plus, persécuté du sort,
D’autre asile à choisir que Rome ou que la mort.
Mais enfin c’en est fait, j’ai cru que la dernière
Avec assez d’honneur finissait ma carrière.
Le secours du poison…
FLAMINIUS
Je l’avais pressenti :
Du héros désarmé c’est le dernier parti.
Ah ! souffrez qu’un Romain, dont l’estime est sincère,
Regrette ici l’honneur que vous pouviez nous faire.
Le roi s’avance; ô ciel ! sa fille en pleurs le suit.
Page 216
Copyright Arvensa EditionsScène X et dernière
TOUS LES ACTEURS
PRUSIAS, à Annibal.
Seigneur, serait-il vrai ce qu’Amilcar nous dit ?
ANNIBAL
Prusias (car enfin je ne crois pas qu’un homme
Lâche assez pour n’oser désobéir à Rome,
Infidèle à son rang, à sa parole, à moi,
Espère qu’Annibal daigne en lui voir un roi),
Prusias, pensez-vous que ma mort vous délivre
Des hasards qu’avec moi vous avez craint de suivre ?
Quand même vous m’eussiez remis entre ses mains,
Quel fruit en pouviez-vous attendre des Romains ?
La paix ? Vous vous trompiez. Rome va vous apprendre
Qu’il faut la mériter pour oser y prétendre.
Non, non; de l’épouvante esclave déclaré,
À des malheurs sans fin vous vous êtes livré.
Que je vous plains ! Je meurs, et ne perds que la vie.
À la Princesse.
Du plus grand des malheurs vous l’avez garantie,
Et j’expire honoré des soins de la vertu.
Adieu, chère Princesse.
LAODICE, à Flaminius.
Enfin Rome a vaincu.
Il meurt, et vous avez consommé l’injustice,
Barbare ! et vous osiez demander Laodice !
FLAMINIUS
Malgré tout le courroux qui trouble votre coeur,
Plus équitable un jour, vous plaindrez mon malheur.
Quoique de vos refus ma tendresse soupire,
Page 217
Copyright Arvensa EditionsIls ont droit de paraître, et je dois y souscrire.
Hélas ! un doux espoir m’amena dans ces lieux ;
Je ne suis point coupable, et j’en sors odieux.
FIN
Page 218
Copyright Arvensa EditionsLe PRINCE TRAVESTI
Comédie en trois actes et en prose
Marivaux
1721
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Page 219
Copyright Arvensa EditionsTable des matières
Personnages
Acte Premier
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
Scène X
Scène XI
Scène XII
Scène XIII
Acte II
Scène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
Scène X
Scène XI
Scène XII
Scène XIII
Scène XIV
Acte III
Page 220
Copyright Arvensa EditionsScène première
Scène II
Scène III
Scène IV
Scène V
Scène VI
Scène VII
Scène VIII
Scène IX
Scène X
Scène XI
Page 221
Copyright Arvensa EditionsPersonnages
LA PRINCESSE DE BARCELONE.
HORTENSE.
LE PRINCE DE LÉON, sous le nom de LÉLIO.
FRÉDÉRIC, ministre de la Princesse.
ARLEQUIN, valet de Lélio.
LISETTE, maîtresse d'Arlequin.
LE ROI DE CASTILLE, sous le nom d'ambassadeur.
Un garde de la Princesse.
Femmes de la Princesse.
La scène est à Barcelone.
Page 222
Copyright Arvensa EditionsActe PREMIER
Page 223
Copyright Arvensa EditionsScène première
LA PRINCESSE et sa suite, HORTENSE
La scène représente une salle où la Princesse entre rêveuse, accompagnée
de quelques femmes qui s'arrêtent au milieu du théâtre.
LA PRINCESSE, se retournant vers ses femmes.
Hortense ne vient point, qu'on aille lui dire encore que je l'attends avec
impatience. (Hortense entre.) Je vous demandais, Hortense.
HORTENSE
Vous me paraissez bien agitée, Madame.
LA PRINCESSE, à ses femmes.
Laissez-nous.
Page 224
Copyright Arvensa EditionsScène II
LA PRINCESSE, HORTENSE
LA PRINCESSE
Ma chère Hortense, depuis un an que vous êtes absente, il m'est arrivé une
grande aventure.
HORTENSE
Hier au soir en arrivant, quand j'eus l'honneur de vous revoir, vous me
parûtes aussi tranquille que vous l'étiez avant mon départ.
LA PRINCESSE
Cela est bien différent, et je vous parus hier ce que je n'étais pas; mais
nous avions des témoins, et d'ailleurs vous aviez besoin de repos.
HORTENSE
Que vous est-il donc arrivé, Madame ? Car je compte que mon absence
n'aura rien diminué des bontés et de la confiance que vous aviez pour moi.
LA PRINCESSE
Non, sans doute. Le sang nous unit; je sais votre attachement pour moi, et
vous me serez toujours chère; mais j'ai peur que vous ne condamniez mes
faiblesses.
HORTENSE
Moi, Madame, les condamner ! Eh n'est-ce pas un défaut que de n'avoir
point de faiblesse ? Que ferions-nous d'une personne parfaite ? À quoi
nous serait-elle bonne ? Entendrait-elle quelque chose à nous, à notre
coeur, à ses petits besoins ? quel service pourrait-elle nous rendre avec sa
raison ferme et sans quartier, qui ferait main basse sur tous nos
mouvements ? Croyez-moi Madame; il faut vivre avec les autres, et avoir du
moins moitié raison et moitié folie, pour lier commerce; avec cela vous
nous ressemblerez un peu; car pour nous ressembler tout à fait, il ne
faudrait presque que de la folie; mais je ne vous en demande pas tant.
Venons au fait. Quel est le sujet de votre inquiétude ?
Page 225
Copyright Arvensa EditionsLA PRINCESSE
J'aime, voilà ma peine.
HORTENSE
Que ne dites-vous: j'aime, voilà mon plaisir ? car elle est faite comme un
plaisir, cette peine que vous dites.
LA PRINCESSE
Non, je vous assure; elle m'embarrasse beaucoup.
HORTENSE
Mais vous êtes aimée, sans doute ?
LA PRINCESSE
Je crois voir qu'on n'est pas ingrat.
HORTENSE
Comment, vous croyez voir ! Celui qui vous aime met-il son amour en
énigme ? Oh ! Madame, il faut que l'amour parle bien clairement et qu'il
répète toujours, encore avec cela ne parle-t-il pas assez.
LA PRINCESSE
Je règne; celui dont il s'agit ne pense pas sans doute qu'il lui soit permis de
s'expliquer autrement que par ses respects.
HORTENSE
Eh bien ! Madame, que ne lui donnez-vous un pouvoir plus ample ? Car
qu'est-ce que c'est que du respect ? L'amour est bien enveloppé là-dedans.
Sans lui dire précisément: expliquez-vous mieux, ne pouvez-vous lui glisser
la valeur de cela dans quelque regard ? Avec deux yeux ne dit-on pas ce
que l'on veut ?
LA PRINCESSE
Je n'ose, Hortense, un reste de fierté me retient.
HORTENSE
Page 226
Copyright Arvensa EditionsIl faudra pourtant bien que ce reste-là s'en aille avec le reste, si vous voulez
vous éclaircir. Mais quelle est la personne en question ?
LA PRINCESSE
Vous avez entendu parler de Lélio ?
HORTENSE
Oui, comme d'un illustre étranger qui, ayant rencontré notre armée, y
servit volontaire il y a six ou sept mois, et à qui nous dûmes le gain de la
dernière bataille.
LA PRINCESSE
Celui qui commandait l'armée l'engagea par mon ordre à venir ici; depuis
qu'il y est, ses sages conseils dans mes affaires ne m'ont pas été moins
avantageux que sa valeur; c'est d'ailleurs l'âme la plus généreuse…
HORTENSE
Est-il jeune ?
LA PRINCESSE
Il est dans la fleur de son âge.
HORTENSE
De bonne mine ?
LA PRINCESSE
Il me le paraît.
HORTENSE
Jeune, aimable, vaillant, généreux et sage, cet homme-là vous a donné son
coeur; vous lui avez rendu le vôtre en revanche, c'est coeur pour coeur, le
troc est sans reproche, et je trouve que vous avez fait là un fort bon
marché. Comptons; dans cet homme-là vous avez d'abord un amant,
ensuite un ministre, ensuite un général d'armée, ensuite un mari, s'il le
faut, et le tout pour vous; voilà donc quatre hommes pour un, et le tout en
un seul, Madame; ce calcul-là mérite attention.
Page 227
Copyright Arvensa EditionsLA PRINCESSE
Vous êtes toujours badine. Mais cet homme qui en vaut quatre, et que
vous voulez que j'épouse, savez-vous qu'il n'est, à ce qu'il dit, qu'un simple
gentilhomme, et qu'il me faut un prince ? Il est vrai que dans nos États le
privilège des princesses qui règnent est d'épouser qui elles veulent; mais il
ne sied pas toujours de se servir de ses privilèges.
HORTENSE
Madame, il vous faut un prince ou un homme qui mérite de l'être, c'est la
même chose; un peu d'attention, s'il vous plaît. Jeune, aimable, vaillant,
généreux et sage, Madame, avec cela, fût-il né dans une chaumière, sa
naissance est royale, et voilà mon Prince; je vous défie d'en trouver un
meilleur. Croyez-moi, je parle quelquefois sérieusement; vous et moi nous
restons seules de la famille de nos maîtres; donnez à vos sujets un
souverain vertueux; ils se consoleront avec sa vertu du défaut de sa
naissance.
LA PRINCESSE
Vous avez raison, et vous m'encouragez; mais, ma chère Hortense, il vient
d'arriver ici un ambassadeur de Castille, dont je sais que la commission est
de demander ma main pour son maître; aurais-je bonne grâce de refuser
un prince pour n'épouser qu'un particulier ?
HORTENSE
Si vous aurez bonne grâce ? Eh ! qui en empêchera ? Quand on refuse les
gens bien poliment, ne les refuse-t-on pas de bonne grâce ?
LA PRINCESSE
Eh bien ! Hortense, je vous en croirai; mais j'attends un service de vous. Je
ne saurais me résoudre à montrer clairement mes dispositions à Lélio;
souffrez que je vous charge de ce soin-là, et acquittez-vous-en adroitement
dès que vous le verrez.
HORTENSE
Avec plaisir, Madame; car j'aime à faire de bonnes actions. À la charge que,
quand vous aurez épousé cet honnête homme-là, il y aura dans votre
histoire un petit article que je dresserai moi-même, et qui dira
Page 228
Copyright Arvensa Editionsprécisément: ce fut la sage Hortense qui procura cette bonne fortune au
peuple; la Princesse craignait de n'avoir pas bonne grâce en épousant Lélio;
Hortense lui leva ce vain scrupule, qui eût peut-être privé la république de
cette longue suite de bons princes qui ressemblèrent à leur père. Voilà ce
qu'il faudra mettre pour la gloire de mes descendants, qui, par ce moyen,
auront en moi une aïeule d'heureuse mémoire.
LA PRINCESSE
Quel fonds de gaieté!… Mais, ma chère Hortense, vous parlez de vos
descendants; vous n'avez été qu'un an avec votre mari, qui ne vous a pas
laissé d'enfants, et toute jeune que vous êtes, vous ne voulez pas vous
remarier; où prendrez-vous votre postérité ?
HORTENSE
Cela est vrai, je n'y songeais pas, et voilà tout d'un coup ma postérité
anéantie… Mais trouvez-moi quelqu'un qui ait à peu près le mérite de
Lélio, et le goût du mariage me reviendra peut-être; car je l'ai tout à fait
perdu, et je n'ai point tort. Avant que le comte Rodrigue m'épousât, il n'y
avait amour ancien ni moderne qui pût figurer auprès du sien. Les autres
amants auprès de lui rampaient comme de mauvaises copies d'un excellent
original, c'était une chose admirable, c'était une passion formée de tout ce
qu'on peut imaginer en sentiments, langueurs, soupirs, transports,
délicatesses, douce impatience, et le tout ensemble; pleurs de joie au
moindre regard favorable, torrent de larmes au moindre coup d'oeil un peu
froid; m'adorant aujourd'hui, m'idolâtrant demain; plus qu'idolâtre
ensuite, se livrant à des hommages toujours nouveaux; enfin, si l'on avait
partagé sa passion entre un million de coeurs, la part de chacun d'eux
aurait été fort raisonnable. J'étais enchantée. Deux siècles, si nous les
passions ensemble, n'épuiseraient pas cette tendresse-là, disais-je en moi-
même; en voilà pour plus que je n'en userai. Je ne craignais qu'une chose,
c'est qu'il ne mourût de tant d'amour avant que d'arriver au jour de notre
union. Quand nous fûmes mariés, j'eus peur qu'il n'expirât de joie. Hélas !
Madame, il ne mourut ni avant ni après, il soutint fort bien sa joie. Le
premier mois elle fut violente; le second elle devint plus calme, à l'aide
d'une de mes femmes qu'il trouva jolie; le troisième elle baissa à vue d'oeil,
et le quatrième il n'y en avait plus. Ah ! c'était un triste personnage après
cela que le mien.
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Copyright Arvensa EditionsLA PRINCESSE
J'avoue que cela est affligeant.
HORTENSE
Affligeant, Madame, affligeant ! Imaginez-vous ce que c'est que d'être
humiliée, rebutée, abandonnée, et vous aurez quelque légère idée de tout
ce qui compose la douleur d'une jeune femme alors. Être aimée d'un
homme autant que je l'étais, c'est faire son bonheur et ses délices; c'est
être l'objet de toutes ses complaisances, c'est régner sur lui, disposer de
son âme; c'est voir sa vie consacrée à vos désirs, à vos caprices, c'est passer
la vôtre dans la flatteuse conviction de vos charmes; c'est voir sans cesse
qu'on est aimable: ah ! que cela est doux à voir ! le charmant point de vue
pour une femme ! En vérité, tout est perdu quand vous perdez cela. Eh
bien ! Madame, cet homme dont vous étiez l'idole, concevez qu'il ne vous
aime plus; et mettez-vous vis-à-vis de lui; la jolie figure que vous y ferez !
Quel opprobre ! Lui parlez-vous, toutes ses réponses sont des
monosyllabes, oui, non; car le dégoût est laconique. L'approchez-vous, il
fuit; vous plaignez-vous, il querelle; quelle vie ! quelle chute ! quelle fin
tragique ! Cela fait frémir l'amour-propre. Voilà pourtant mes aventures; et
si je me rembarquais, j'ai du malheur, je ferais encore naufrage, à moins
que de trouver un autre Lélio.
LA PRINCESSE
Vous ne tiendrez pas votre colère, et je chercherai de quoi vous réconcilier
avec les hommes.
HORTENSE
Cela est inutile; je ne sache qu'un homme dans le monde qui pût me
convertir là-dessus, homme que je ne connais point, que je n'ai jamais vu
que deux jours. Je revenais de mon château pour retourner dans la
province dont mon mari était gouverneur, quand ma chaise fut attaquée
par des voleurs qui avaient déjà fait plier le peu de gens que j'avais avec
moi. L'homme dont je vous parle, accompagné de trois autres, vint à mes
cris, et fondit sur mes voleurs, qu'il contraignit à prendre la fuite. J'étais
presque évanouie; il vint à moi, s'empressa à me faire revenir, et me parut
le plus aimable et le plus galant homme que j'aie encore vu. Si je n'avais
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Copyright Arvensa Editionspas été mariée, je ne sais ce que mon coeur serait devenu, je ne sais pas
trop même ce qu'il devint alors; mais il ne s'agissait plus de cela, je priai
mon libérateur de se retirer. Il insista à me suivre près de deux jours; à la
fin je lui marquai que cela m'embarrassait; j'ajoutai que j'allais joindre mon
mari, et je tirai un diamant de mon doigt que je le pressai de prendre; mais
sans le regarder il s'éloigna très vite, et avec quelque sorte de douleur.
Mon mari mourut deux mois après, et je ne sais par quelle fatalité l'homme
que j'ai vu m'est toujours resté dans l'esprit. Mais il y a apparence que
nous ne nous reverrons jamais; ainsi mon coeur est en sûreté. Mais qui est-
ce qui vient à nous ?
LA PRINCESSE
C'est un homme à Lélio.
HORTENSE
Il me vient une idée pour vous; ne saurait-il pas qui est son maître ?
LA PRINCESSE
Il n'y a pas d'apparence; car Lélio perdit ses gens à la dernière bataille, et il
n'a que de nouveaux domestiques.
HORTENSE
N'importe, faisons-lui toujours quelque question.
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Copyright Arvensa EditionsScène III
LA PRINCESSE, HORTENSE, ARLEQUIN
Arlequin arrive d'un air désoeuvré en regardant de tous côtés. Il voit la
Pincesse et Hortense, et veut s'en aller.
LA PRINCESSE
Que cherches-tu, Arlequin ? ton maître est-il dans le palais ?
ARLEQUIN
Madame, je supplie Votre Principauté de pardonner l'impertinence de mon
étourderie; si j'avais su que votre présence eût été ici, je n'aurais pas été
assez nigaud pour y venir apporter ma personne.
LA PRINCESSE
Tu n'as point fait de mal. Mais, dis-moi, cherches-tu ton maître ?
ARLEQUIN
Tout juste, vous l'avez deviné, Madame. Depuis qu'il vous a parlé tantôt, je
l'ai perdu de vue dans cette peste de maison, et, ne vous déplaise, je me
suis aussi perdu, moi. Si vous vouliez bien m'enseigner mon chemin, vous
me feriez plaisir; il y a ici un si grand tas de chambres, que j'y voyage depuis
une heure sans en trouver le bout. Par la mardi ! si vous louez tout cela,
cela vous doit rapporter bien de l'argent, pourtant. Que de fatras de
meubles, de drôleries, de colifichets ! Tout un village vivrait un an de ce
que cela vaut. Depuis six mois que nous sommes ici, je n'avais point encore
vu cela. Cela est si beau, si beau, qu'on n'ose pas le regarder; cela fait peur
à un pauvre homme comme moi. Que vous êtes riches, vous autres
Princes ! et moi, qu'est-ce que je suis en comparaison de cela ? Mais n'est-
ce pas encore une autre impertinence que je fais, de raisonner avec vous
comme avec ma pareille ? (Hortense rit.) Voilà votre camarade qui rit;
j'aurai dit quelque sottise. Adieu, Madame; je salue Votre Grandeur.
LA PRINCESSE
Arrête, arrête…
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Copyright Arvensa EditionsHORTENSE
Tu n'as point dit de sottise; au contraire, tu me parais de bonne humeur.
ARLEQUIN
Pardi ! je ris toujours; que voulez-vous ? je n'ai rien à perdre. Vous vous
amusez à être riches, vous autres, et moi je m'amuse à être gaillard; il faut
bien que chacun ait son amusette en ce monde.
HORTENSE
Ta condition est-elle bonne ? Es-tu bien avec Lélio ?
ARLEQUIN
Fort bien: nous vivons ensemble de bonne amitié; je n'aime pas le bruit, ni
lui non plus; je suis drôle, et cela l'amuse. Il me paie bien, me nourrit bien,
m'habille bien honnêtement et de belle étoffe, comme vous voyez; me
donne par-ci par-là quelques petits profits, sans ceux qu'il veut bien que je
prenne, et qu'il ne sait pas; et, comme cela, je passe tout bellement ma vie.
LA PRINCESSE, à part.
Il est aussi babillard que joyeux.
ARLEQUIN
Est-ce que vous savez une meilleure condition pour moi, Madame ?
HORTENSE
Non, je n'en sache point de meilleure que celle de ton maître; car on dit
qu'il est grand seigneur.
ARLEQUIN
Il a l'air d'un garçon de famille.
HORTENSE
Tu me réponds comme si tu ne savais pas qui il est.
ARLEQUIN
Non, je n'en sais rien, de bonne vérité. Je l'ai rencontré comme il sortait
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Copyright Arvensa Editionsd'une bataille; je lui fis un petit plaisir; il me dit grand merci. Il disait que
son monde avait été tué; je lui répondis: tant pis. Il me dit: tu me plais,
veux-tu venir avec moi ? Je lui dis: tope, je le veux bien. Ce qui fut dit, fut
fait; il prit encore d'autre monde; et puis le voilà qui part pour venir ici, et
puis moi je pars de même, et puis nous voilà en voyage, en courant la
poste, qui est le train du diable; car parlant par respect, j'ai été près d'un
mois sans pouvoir m'asseoir. Ah ! les mauvaises mazettes !
LA PRINCESSE, en riant.
Tu es un historien bien exact.
ARLEQUIN
Oh ! quand je compte quelque chose, je n'oublie rien; bref, tant y a que
nous arrivâmes ici, mon maître et moi. La Grandeur de Madame l'a trouvé
brave homme, elle l'a favorisé de sa faveur; car on l'appelle favori; il n'en
est pas plus impertinent qu'il l'était pour cela, ni moi non plus. Il est
courtisé, et moi aussi; car tout le monde me respecte, tout le monde est ici
en peine de ma santé, et me demande mon amitié; moi, je la donne à tout
hasard, cela ne me coûte rien, ils en feront ce qu'ils pourront, ils n'en
feront pas grand-chose. C'est un drôle de métier que d'avoir un maître ici
qui a fait fortune; tous les courtisans veulent être les serviteurs de son
valet.
LA PRINCESSE
Nous n'en apprendrons rien; allons-nous-en. Adieu, Arlequin.
ARLEQUIN
Ah ! Madame, sans compliment, je ne suis pas digne d'avoir cet adieu-là…
(Quand elles sont parties.) Cette Princesse est une bonne femme; elle n'a
pas voulu me tourner le dos sans me faire une civilité. Bon ! voilà mon
maître.
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Copyright Arvensa EditionsScène IV
LÉLIO, ARLEQUIN
LÉLIO
Qu'est-ce que tu fais ici ?
ARLEQUIN
J'y fais connaissance avec la Princesse, et j'y reçois ses compliments.
LÉLIO
Que veux-tu dire avec ta connaissance et tes compliments ? Est-ce que tu
l'as vue, la Princesse ? Où est-elle ?
ARLEQUIN
Nous venons de nous quitter.
LÉLIO
Explique-toi donc; que t'a-t-elle dit ?
ARLEQUIN
Bien des choses. Elle me demandait si nous nous trouvions bien ensemble,
comment s'appelaient votre père et votre mère, de quel métier ils étaient,
s'ils vivaient de leurs rentes ou de celles d'autrui. Moi, je lui ai dit: que le
diable emporte celui qui les connaît ! je ne sais pas quelle mine ils ont, s'ils
sont nobles ou vilains, gentilshommes ou laboureurs: mais que vous aviez
l'air d'un enfant d'honnêtes gens. Après cela elle m'a dit: je vous salue. Et
moi je lui ai dit: vous me faites trop de grâces. Et puis c'est tout.
LÉLIO, à part.
Quel galimatias ! Tout ce que j'en puis comprendre, c'est que la Princesse
s'est informée de lui s'il me connaissait. Enfin tu lui as donc dit que tu ne
savais pas qui je suis ?
ARLEQUIN
Oui; cependant je voudrais bien le savoir; car quelquefois cela me chicane.
Page 235
Copyright Arvensa EditionsDans la vie il y a tant de fripons, tant de vauriens qui courent par le monde
pour fourber l'un, pour attraper l'autre, et qui ont bonne mine comme
vous. Je vous crois un honnête garçon, moi.
LÉLIO, en riant.
Va, va, ne t'embarrasse pas, Arlequin; tu as bon maître, je t'en assure.
ARLEQUIN
Vous me payez bien, je n'ai pas besoin d'autre caution; et au cas que vous
soyez quelque bohémien, pardi ! au moins vous êtes un bohémien de bon
compte.
LÉLIO
En voilà assez, ne sors point du respect que tu me dois.
ARLEQUIN
Tenez, d'un autre côté, je m'imagine quelquefois que vous êtes quelque
grand seigneur; car j'ai entendu dire qu'il y a eu des princes qui ont couru
la prétantaine pour s'ébaudir, et peut-être que c'est un vertigo qui vous a
pris aussi.
LÉLIO, à part.
Ce benêt-là se serait-il aperçu de ce que je suis… Et par où juges-tu que je
pourrais être un prince ? Voilà une plaisante idée ! Est-ce par le nombre
des équipages que j'avais quand je t'ai pris ? par ma magnificence ?
ARLEQUIN
Bon ! belles bagatelles ! tout le monde a de cela; mais, par la mardi !
personne n'a si bon coeur que vous, et il m'est avis que c'est là la marque
d'un prince.
LÉLIO
On peut avoir le coeur bon sans être prince, et pour l'avoir tel, un prince a
plus à travailler qu'un autre; mais comme tu es attaché à moi, je veux bien
te confier que je suis un homme de condition qui me divertis à voyager
inconnu pour étudier les hommes, et voir ce qu'ils sont dans tous les
[2]États . Je suis jeune, c'est une étude qui me sera nécessaire un jour; voilà
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Copyright Arvensa Editionsmon secret, mon enfant.
ARLEQUIN
Ma foi ! cette étude-là ne vous apprendra que misère; ce n'était pas la
peine de courir la poste pour aller étudier toute cette racaille. Qu'est-ce
que vous ferez de cette connaissance des hommes ? Vous n'apprendrez
rien que des pauvretés.
LÉLIO
C'est qu'ils ne me tromperont plus.
ARLEQUIN
Cela vous gâtera.
LÉLIO
D'où vient ?
ARLEQUIN
Vous ne serez plus si bon enfant quand vous serez bien savant sur cette
race-là. En voyant tant de canailles, par dépit canaille vous deviendrez.
LÉLIO, à part les premiers mots.
Il ne raisonne pas mal. Adieu, te voilà instruit, garde-moi le secret; je vais
retrouver la Princesse.
ARLEQUIN
De quel côté tournerai-je pour retrouver notre cuisine ?
LÉLIO
Ne sais-tu pas ton chemin ? Tu n'as qu'à traverser cette galerie-là.
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Copyright Arvensa EditionsScène V
LÉLIO, seul.
La Princesse cherche à me connaître, et me confirme dans mes soupçons;
les services que je lui ai rendu ont disposé son coeur à me vouloir du bien,
et mes respects empressés l'ont persuadée que je l'aimais sans oser le dire.
Depuis que j'ai quitté les États de mon père, et que je voyage sous ce
déguisement pour hâter l'expérience dont j'aurai besoin si je règne un jour,
je n'ai fait nulle part un séjour si long qu'ici; à quoi donc aboutira-t-il ?
Mon père souhaite que je me marie, et me laisse le choix d'une épouse. Ne
dois-je pas m'en tenir à cette Princesse ? Elle est aimable; et si je lui plais,
rien n'est plus flatteur pour moi que son inclination, car elle ne me connaît
pas. N'en cherchons donc point d'autre qu'elle; déclarons-lui qui je suis,
enlevons-la au prince de Castille, qui envoie la demander. Elle ne m'est pas
indifférente; mais que je l'aimerais sans le souvenir inutile que je garde
encore de cette belle personne que je sauvai des mains des voleurs!
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Copyright Arvensa EditionsScène VI
LÉLIO, HORTENSE, à qui UN GARDE dit en montrant Lélio.
UN GARDE
Le voilà, Madame.
LÉLIO, surpris.
Je connais cette dame-là.
HORTENSE, étonnée.
Que vois-je ?
LÉLIO, s'approchant.
Me reconnaissez-vous, Madame ?
HORTENSE
Je crois que oui, Monsieur.
LÉLIO
Me fuirez-vous encore ?
HORTENSE
Il le faudra peut-être bien.
LÉLIO
Eh pourquoi donc le faudra-t-il ? Vous déplais-je tant, que vous ne puissiez
au moins supporter ma vue ?
HORTENSE
Monsieur, la conversation commence d'une manière qui m'embarrasse; je
ne sais que vous répondre; je ne saurais vous dire que vous me plaisez.
LÉLIO
Non, Madame; je ne l'exige point non plus; ce bonheur-là n'est pas fait
pour moi, et je ne mérite sans doute que votre indifférence.
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Copyright Arvensa EditionsHORTENSE
Je ne serais pas assez modeste si je vous disais que vous l'êtes trop, mais
de quoi s'agit-il ? Je vous estime, je vous ai une grande obligation; nous
nous retrouvons ici, nous nous reconnaissons; vous n'avez pas besoin de
moi, vous avez la Princesse; que pourriez-vous me vouloir encore ?
LÉLIO
Vous demander la seule consolation de vous ouvrir mon coeur.
HORTENSE
Oh ! je vous consolerais mal; je n'ai point de talents pour être confidente.
LÉLIO
Vous, confidente, Madame ! Ah ! vous ne voulez pas m'entendre.
HORTENSE
Non, je suis naturelle; et pour preuve de cela, vous pouvez vous expliquer
mieux, je ne vous en empêche point, cela est sans conséquence.
LÉLIO
Eh quoi ! Madame, le chagrin que j'eus en vous quittant, il y a sept ou huit
mois, ne vous a point appris mes sentiments ?
HORTENSE
Le chagrin que vous eûtes en me quittant ? et à propos de quoi ? Qu'est-ce
que c'était que votre tristesse ? Rappelez-m'en le sujet, voyons, car je ne
m'en souviens plus.
LÉLIO
Que ne m'en coûta-t-il pas pour vous quitter, vous que j'aurais voulu ne
quitter jamais, et dont il faudra pourtant que je me sépare ?
HORTENSE
Quoi ! c'est là ce que vous entendiez ? En vérité, je suis confuse de vous
avoir demandé cette explication-là, je vous prie de croire que j'étais dans la
meilleure foi du monde.
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Copyright Arvensa EditionsLÉLIO
Je vois bien que vous ne voudrez jamais en apprendre davantage.
HORTENSE, le regardant de côté.
Vous ne m'avez donc point oubliée ?
LÉLIO
Non, Madame, je ne l'ai jamais pu; et puisque je vous revois, je ne le
pourrai jamais… Mais quelle était mon erreur quand je vous quittai ! Je
crus recevoir de vous un regard dont la douceur me pénétra; mais je vois
bien que je me suis trompé.
HORTENSE
Je me souviens de ce regard-là, par exemple.
LÉLIO
Et que pensiez-vous, Madame, en me gardant ainsi ?
HORTENSE
Je pensais apparemment que je vous devais la vie.
LÉLIO
C'était donc une pure reconnaissance ?
HORTENSE
J'aurais de la peine à vous rendre compte de cela; j'étais pénétrée du
service que vous m'aviez rendu, de votre générosité; vous alliez me quitter,
je vous voyais triste, je l'étais peut-être moi-même; je vous regardai comme
je pus, sans savoir comment, sans me gêner; il y a des moments où des
regards signifient ce qu'ils peuvent, on ne répond de rien, on ne sait point
trop ce qu'on y met; il y entre trop de choses, et peut-être de tout. Tout ce
que je sais, c'est que je me serais bien passée de savoir votre secret.
LÉLIO
Eh que vous importe de le savoir, puisque j'en souffrirai tout seul ?
Page 241
Copyright Arvensa EditionsHORTENSE
Tout seul ! ôtez-moi donc mon coeur, ôtez-moi ma reconnaissance, ôtez-
vous vous-même… Que vous dirai-je ? je me méfie de tout.
LÉLIO
Il est vrai que votre pitié m'est bien due; j'ai plus d'un chagrin; vous ne
m'aimerez jamais, et vous m'avez dit que vous étiez mariée.
HORTENSE
Hé bien, je suis veuve; perdez du moins la moitié de vos chagrins; à l'égard
de celui de n'être point aimé…
LÉLIO
Achevez, Madame: à l'égard de celui-là?…
HORTENSE
Faites comme vous pourrez, je ne suis pas mal intentionnée… Mais
supposons que je vous aime, n'y a-t-il pas une princesse qui croit que vous
l'aimez, qui vous aime peut-être elle-même, qui est la maîtresse ici, qui est
vive, qui peut disposer de vous et de moi ? À quoi donc mon amour
aboutirait-il ?
LÉLIO
Il n'aboutira à rien, dès lors qu'il n'est qu'une supposition.
HORTENSE
J'avais oublié que je le supposais.
LÉLIO
Ne deviendra-t-il jamais réel ?
HORTENSE, s'en allant.
Je ne vous dirai plus rien; vous m'avez demandé la consolation de m'ouvrir
votre coeur, et vous me trompez; au lieu de cela, vous prenez la
consolation de voir dans le mien. Je sais votre secret, en voilà assez; laissez-
moi garder le mien, si je l'ai encore. (Elle part.)
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Copyright Arvensa EditionsScène VII
LÉLIO, un moment seul.
Voici un coup de hasard qui change mes desseins; il ne s'agit plus
maintenant d'épouser la Princesse; tâchons de m'assurer parfaitement du
coeur de la personne que j'aime, et s'il est vrai qu'il soit sensible pour moi.
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Copyright Arvensa EditionsScène VIII
LÉLIO, HORTENSE
HORTENSE, revient.
J'oubliais à vous informer d'une chose: la Princesse vous aime, vous pouvez
aspirer à tout; je vous l'apprends de sa part, il en arrivera ce qu'il pourra.
Adieu.
LÉLIO, l'arrêtant avec un air et un ton de surprise.
Eh ! de grâce, Madame, arrêtez-vous un instant. Quoi ! la Princesse elle-
même vous aurait chargée de me dire…
HORTENSE
Voilà de grands transports; mais je n'ai pas charge de les rapporter; j'ai dit
ce que j'avais à vous dire, vous m'avez entendue; je n'ai pas le temps de le
répéter, et je n'ai rien à savoir de vous. (Elle s'en va; Lélio, piqué, l'arrête.)
LÉLIO
Et moi, Madame, ma réponse à cela est que je vous adore, et je vais de ce
pas la porter à la Princesse.
HORTENSE, l'arrêtant.
Y songez-vous ? Si elle sait que vous m'aimez, vous ne pourrez plus me le
dire, je vous en avertis.
LÉLIO
Cette réflexion m'arrête; mais il est cruel de se voir soupçonné de joie,
quand on n'a que du trouble.
HORTENSE, d'un air de dépit.
Oh fort cruel ! Vous avez raison de vous fâcher ! La vivacité qui vient de me
prendre vous fait beaucoup de tort ! Il doit vous rester de violents
chagrins !
LÉLIO, lui baisant la main.
Page 244
Copyright Arvensa EditionsIl ne me reste que des sentiments de tendresse qui ne finiront qu'avec ma
vie.
HORTENSE
Que voulez-vous que je fasse de ces sentiments-là ?
LÉLIO
Que vous les honoriez d'un peu de retour.
HORTENSE
Je ne veux point, car je n'oserais.
LÉLIO
Je réponds de tout; nous prendrons nos mesures, et je suis d'un rang…
HORTENSE
Votre rang est d'être un homme aimable et vertueux, et c'est là le plus
beau rang du monde; mais je vous dis encore une fois que cela est résolu;
je ne vous aimerai point, je n'en conviendrai jamais. Qui ? moi, vous
aimer… vous accorder mon amour pour vous empêcher de régner, pour
causer la perte de votre liberté, peut-être pis ! mon coeur vous ferait là de
beaux présents ! Non, Lélio, n'en parlons plus, donnez-vous tout entier à la
Princesse, je vous le pardonne; cachez votre tendresse pour moi, ne me
demandez plus la mienne, vous vous exposeriez à l'obtenir, je ne veux
point vous l'accorder, je vous aime trop pour vous perdre, je ne peux pas
vous mieux dire. Adieu, je crois que quelqu'un vient.
LÉLIO l'arrête.
J'obéirai, je me conduirai comme vous voudrez; je ne vous demande plus
qu'une grâce; c'est de vouloir bien, quand l'occasion s'en présentera, que
j'aie encore une conversation avec vous.
HORTENSE
Prenez-y garde; une conversation en amènera une autre, et cela ne finira
point, je le sens bien.
LÉLIO
Page 245
Copyright Arvensa EditionsNe me refusez pas.
HORTENSE
N'abusez point de l'envie que j'ai d'y consentir.
LÉLIO
Je vous en conjure.
HORTENSE, en s'en allant.
Soit; perdez-vous donc, puisque vous le voulez.
Page 246
Copyright Arvensa EditionsScène IX
LÉLIO, seul.
Je suis au comble de la joie; j'ai retrouvé ce que j'aimais, j'ai touché le seul
coeur qui pouvait rendre le mien heureux; il ne s'agit plus que de convenir
avec cette aimable personne de la manière dont je m'y prendrai pour
m'assurer sa main.
Page 247
Copyright Arvensa EditionsScène X
FRÉDÉRIC, LÉLIO
FRÉDÉRIC
Puis-je avoir l'honneur de vous dire un mot ?
LÉLIO
Volontiers, Monsieur.
FRÉDÉRIC
Je me flatte d'être de vos amis.
LÉLIO
Vous me faites honneur.
FRÉDÉRIC
Sur ce pied-là, je prendrai la liberté de vous prier d'une chose. Vous savez
que le premier secrétaire d'État de la Princesse vient de mourir, et je vous
avoue que j'aspire à sa place; dans le rang où je suis; je n'ai plus qu'un pas
à faire pour la remplir; naturellement elle me paraît due; il y a vingt-cinq
ans que je sers l'État en qualité de conseiller de la Princesse; je sais
combien elle vous estime et défère à vos avis, je vous prie de faire en sorte
qu'elle pense à moi; vous ne pouvez obliger personne qui soit plus votre
serviteur que je le suis. On sait à la cour en quels termes je parle de vous.
LÉLIO, le regardant d'un air aisé.
Vous y dites donc beaucoup de bien de moi ?
FRÉDÉRIC
Assurément.
LÉLIO
Ayez la bonté de me regarder un peu fixement en me disant cela.
FRÉDÉRIC
Page 248
Copyright Arvensa EditionsJe vous le répète encore. D'où vient que vous me tenez ce discours ?
LÉLIO, après l'avoir examiné.
Oui, vous soutenez cela à merveille; l'admirable homme de cour que vous
êtes !
FRÉDÉRIC
Je ne vous comprends pas.
LÉLIO
Je vais m'expliquer mieux. C'est que le service que vous me demandez ne
vaut pas qu'un honnête homme, pour l'obtenir, s'abaisse jusqu'à trahir ses
sentiments.
FRÉDÉRIC
Jusqu'à trahir mes sentiments ! Et par où jugez-vous que l'amitié dont je
vous parle ne soit pas vraie ?
LÉLIO
Vous me haïssez, vous dis-je, je le sais, et ne vous en veux aucun mal; il n'y
a que l'artifice dont vous vous servez que je condamne.
FRÉDÉRIC
Je vois bien que quelqu'un de mes ennemis vous aura indisposé contre
moi.
LÉLIO
C'est de la Princesse elle-même que je tiens ce que je vous dis; et
quoiqu'elle ne m'en ait fait aucun mystère, vous ne le sauriez pas sans vos
compliments. J'ignore si vous avez craint la confiance dont elle m'honore;
mais depuis que je suis ici, vous n'avez rien oublié pour lui donner de moi
des idées désavantageuses, et vous tremblez tous les jours, dites-vous, que
je ne sois un espion gagé de quelque puissance, ou quelque aventurier qui
s'enfuira au premier jour avec de grandes sommes, si on le met en état
d'en prendre. Oh ! si vous appelez cela de l'amitié, vous en avez beaucoup
pour moi; mais vous aurez de la peine à faire passer votre définition.
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Copyright Arvensa EditionsFRÉDÉRIC, d'un ton sérieux.
Puisque vous êtes si bien instruit, je vous avouerai franchement que mon
zèle pour l'État m'a fait tenir ces discours-là, et que je craignais qu'on ne se
repentît de vous avancer trop; je vous ai cru suspect et dangereux; voilà la
vérité.
LÉLIO
Parbleu ! vous me charmez de me parler ainsi ! Vous ne vouliez me perdre
que parce que vous me soupçonniez d'être dangereux pour l'État ? Vous
êtes louable, Monsieur, et votre zèle est digne de récompense; il me servira
d'exemple. Oui, je le trouve si beau que je veux l'imiter, moi qui dois tant à
la Princesse. Vous avez craint qu'on ne m'avançât, parce que vous me
croyez un espion; et moi je craindrais qu'on ne vous fît ministre, parce que
je ne crois pas que l'État y gagnât; ainsi je ne parlerai point pour vous… Ne
m'en louez-vous pas aussi ?
FRÉDÉRIC
Vous êtes fâché.
LÉLIO
Non, en homme d'honneur, je ne suis pas fait pour me venger de vous.
FRÉDÉRIC
Rapprochons-nous. Vous êtes jeune, la Princesse vous estime, et j'ai une
fille aimable, qui est un assez bon parti. Unissons nos intérêts, et devenez
mon gendre.
LÉLIO
Vous n'y pensez pas, mon cher Monsieur. Ce mariage-là serait une
conspiration contre l'État, il faudrait travailler à vous faire ministre.
FRÉDÉRIC
Vous refusez l'offre que je vous fais !
LÉLIO
Un espion devenir votre gendre ! Votre fille devenir la femme d'un
aventurier ! Ah ! je vous demande grâce pour elle; j'ai pitié de la victime
Page 250
Copyright Arvensa Editionsque vous voulez sacrifier à votre ambition; c'est trop aimer la fortune.
FRÉDÉRIC
Je crois offrir ma fille à un homme d'honneur; et d'ailleurs vous m'accusez
d'un plaisant crime, d'aimer la fortune ! Qui est-ce qui n'aimerait pas à
gouverner ?
LÉLIO
Celui qui en serait digne.
FRÉDÉRIC
Celui qui en serait digne ?
LÉLIO
Oui, et c'est l'homme qui aurait plus de vertu que d'ambition et d'avarice.
Oh cet homme-là n'y verrait que de la peine.
FRÉDÉRIC
Vous avez bien de la fierté.
LÉLIO
Point du tout, ce n'est que du zèle.
FRÉDÉRIC
Ne vous flattez pas tant; on peut tomber de plus haut que vous n'êtes, et
la Princesse verra clair un jour.
LÉLIO
Ah vous voilà dans votre figure naturelle, je vous vois le visage à présent; il
n'est pas joli, mais cela vaut toujours mieux que le masque que vous
portiez tout à l'heure.
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Copyright Arvensa EditionsScène X
LÉLIO, FRÉDÉRIC, LA PRINCESSE
LA PRINCESSE
Je vous cherchais, Lélio. Vous êtes de ces personnes que les souverains
doivent s'attacher; il ne tiendra pas à moi que vous ne vous fixiez ici, et
j'espère que vous accepterez l'emploi de mon premier secrétaire d'État,
que je vous offre.
LÉLIO
Vos bontés sont infinies, Madame; mais mon métier est la guerre.
LA PRINCESSE
Vous faites mieux qu'un autre tout ce que vous voulez faire; et quand votre
présence sera nécessaire à l'armée, vous choisirez pour exercer vos
fonctions ici ceux que vous en jugerez les plus capables: ce que vous ferez
n'est pas sans exemple dans cet État.
LÉLIO
Madame, vous avez d'habiles gens ici, d'anciens serviteurs, à qui cet emploi
convient mieux qu'à moi.
LA PRINCESSE
La supériorité de mérite doit l'emporter en pareil cas sur l'ancienneté de
services; et d'ailleurs Frédéric est le seul que cette fonction pouvait
regarder, si vous n'y étiez pas; mais il m'est affectionné, et je suis sûre qu'il
se soumet de bon coeur au choix qui m'a paru le meilleur. Frédéric, soyez
ami de Lélio; je vous le recommande. (Frédéric fait une profonde révérence;
la Princesse continue.) C'est aujourd'hui le jour de ma naissance, et ma
cour, suivant l'usage me donne aujourd'hui une fête que je vais voir. Lélio,
donnez-moi la main pour m'y conduire; vous y verra-t-on, Frédéric ?
FRÉDÉRIC
Madame, les fêtes ne me conviennent plus.
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Copyright Arvensa EditionsScène XII
FRÉDÉRIC, seul.
Si je ne viens à bout de perdre cet homme-là, ma chute est sûre… Un
homme sans nom, sans parents, sans patrie, car on ne sait d'où il vient,
m'arrache le ministère, le fruit de trente années de travail!… Quel coup de
malheur ! je ne puis digérer une aussi bizarre aventure. Et je n'en saurais
douter, c'est l'amour qui a nommé ce ministre-là: oui, la Princesse a du
penchant pour lui… Ne pourrait-on savoir l'histoire de sa vie errante, et
prendre ensuite quelques mesures avec l'ambassadeur du roi de Castille,
dont j'ai la confiance ? Voici le valet de cet aventurier; tâchons à quelque
prix que ce soit de le mettre dans mes intérêts, il pourra m'être utile.
Page 253
Copyright Arvensa EditionsScène XIII
FRÉDÉRIC, ARLEQUIN
Il entre en comptant de l'argent dans son chapeau.
FRÉDÉRIC
Bonjour, Arlequin. Es-tu bien riche ?
ARLEQUIN
Chut ! Vingt-quatre, vingt-cinq, vingt-six et vingt-sept sols. J'en avais trente.
Comptez, vous, Monseigneur le conseiller; n'est-ce pas trois sols que je
perds ?
FRÉDÉRIC
Cela est juste.
ARLEQUIN
Hé bien, que le diable emporte le jeu et les fripons avec !
FRÉDÉRIC
Quoi ! tu jures pour trois sols de perte ! Oh je veux te rendre la joie. Tiens,
voilà une pistole.
ARLEQUIN
Le brave conseiller que vous êtes ! (Il saute.) Hi ! hi ! Vous méritez bien une
cabriole.
FRÉDÉRIC
Te voilà de meilleure humeur.
ARLEQUIN
Quand j'ai dit que le diable emporte les fripons; je ne vous comptais pas,
au moins.
FRÉDÉRIC
J'en suis persuadé.
Page 254
Copyright Arvensa EditionsARLEQUIN, recomptant son argent.
Mais il me manque toujours trois sols.
FRÉDÉRIC
Non, car il y a bien des trois sols dans une pistole.
ARLEQUIN
Il y a bien des trois sols dans une pistole ! mais cela ne fait rien aux trois
sols qui manquent dans mon chapeau.
FRÉDÉRIC
Je vois bien qu'il t'en faut encore une autre.
ARLEQUIN
Ho ho deux cabrioles.
FRÉDÉRIC
Aimes-tu l'argent ?
ARLEQUIN
Beaucoup.
FRÉDÉRIC
Tu serais donc bien aise de faire une petite fortune ?
ARLEQUIN
Quand elle serait grosse, je la prendrais en patience.
FRÉDÉRIC
Écoute; j'ai bien peur que la faveur de ton maître ne soit pas longue; elle
est un grand coup de hasard.
ARLEQUIN
C'est comme s'il avait gagné aux cartes.
FRÉDÉRIC
Page 255
Copyright Arvensa EditionsLe connais-tu ?
ARLEQUIN
Non, je crois que c'est quelque enfant trouvé.
FRÉDÉRIC
Je te conseillerais de t'attacher à quelqu'un de stable; à moi, par exemple.
ARLEQUIN
Ah ! vous avez l'air d'un bon homme; mais vous êtes trop vieux.
FRÉDÉRIC
Comment, trop vieux !
ARLEQUIN
Oui, vous mourrez bientôt, et vous me laisseriez orphelin de votre amitié.
FRÉDÉRIC
J'espère que tu ne seras pas bon prophète; mais je puis te faire beaucoup
de bien en très peu de temps.
ARLEQUIN
Tenez, vous avez raison; mais on sait bien ce qu'on quitte, et l'on ne sait
pas ce que l'on prend. Je n'ai point d'esprit; mais de la prudence, j'en ai
que c'est une merveille; et voilà comme je dis: un homme qui se trouve
bien assis, qu'a-t-il besoin de se mettre debout ? J'ai bon pain, bon vin,
bonne fricassée et bon visage, cent écus par an, et les étrennes au bout;
cela n'est-il pas magnifique ?
FRÉDÉRIC
Tu me cites là de beaux avantages ! Je ne prétends pas que tu t'attaches à
moi pour être mon domestique; je veux te donner des emplois qui
t'enrichiront, et par-dessus le marché te marier avec une jolie fille qui a du
bien.
ARLEQUIN
Oh ! dame ! ma prudence dit que vous avez raison; je suis debout, et vous
Page 256
Copyright Arvensa Editionsme faites asseoir; cela vaut mieux.
FRÉDÉRIC
Il n'y a point de comparaison.
ARLEQUIN
Pardi ! vous me traitez comme votre enfant; il n'y a pas à tortiller à cela. Du
bien, des emplois et une jolie fille ! voilà une pleine boutique de vivres,
d'argent et de friandises; par la sanguenne, vous m'aimez beaucoup,
pourtant !
FRÉDÉRIC
Oui, ta physionomie me plaît, je te trouve un bon garçon.
ARLEQUIN
Oh ! pour cela, je suis drôle comme un coffre; laissez faire, nous rirons
comme des fous ensemble; mais allons faire venir ce bien, ces emplois, et
cette jolie fille, car j'ai hâte d'être riche et bien aise.
FRÉDÉRIC
Ils te sont assurés, te dis-je; mais il faut que tu me rendes un petit service;
puisque tu te donnes à moi, tu n'en dois pas faire de difficulté.
ARLEQUIN
Je vous regarde comme mon père.
FRÉDÉRIC
Je ne veux de toi qu'une bagatelle. Tu es chez le seigneur Lélio; je serais
curieux de savoir qui il est. Je souhaiterais donc que tu y restasses encore
trois semaines ou un mois, pour me rapporter tout ce que tu lui entendras
dire en particulier, et tout ce que tu lui verras faire. Il peut arriver que,
dans des moments, un homme chez lui dise de certaines choses et en fasse
d'autres qui le décèlent, et dont on peut tirer des conjectures. Observe
tout soigneusement; et en attendant que je te récompense entièrement
voilà par avance de l'argent que je te donne encore.
ARLEQUIN
Page 257
Copyright Arvensa EditionsAvancez-moi encore la fille; nous la rabattrons sur le reste.
FRÉDÉRIC
On ne paie un service qu'après qu'il est rendu, mon enfant; c'est la
coutume.
ARLEQUIN
Coutume de vilain que cela !
FRÉDÉRIC
Tu n'attendras que trois semaines.
ARLEQUIN
J'aime mieux vous faire mon billet comme quoi j'aurai reçu cette fille à
compte; je ne plaiderai pas contre mon écrit.
FRÉDÉRIC
Tu me serviras de meilleur courage en l'attendant. Acquitte-toi d'abord de
ce que je te dis; pourquoi hésites-tu ?
ARLEQUIN
Tout franc, c'est que la commission me chiffonne.
FRÉDÉRIC
Quoi tu mets mon argent dans ta poche, et tu refuses de me servir !
ARLEQUIN
Ne parlons point de votre argent, il est fort bon, je n'ai rien à lui dire; mais,
tenez, j'ai opinion que vous voulez me donner un office de fripon; car
qu'est-ce que vous voulez faire des paroles du seigneur Lélio, mon maître,
là ?
FRÉDÉRIC
C'est une simple curiosité qui me prend.
ARLEQUIN
Hom… il y a de la malice là-dessous; vous avez l'air d'un sournois; je m'en
Page 258
Copyright Arvensa Editionsvais gager dix sols contre vous, que vous ne valez rien.
FRÉDÉRIC
Que te mets-tu donc dans l'esprit ? Tu n'y songes pas, Arlequin.
ARLEQUIN, d'un ton triste.
Allez, vous ne devriez pas tenter un pauvre garçon, qui n'a pas plus
d'honneur qu'il lui en faut, et qui aime les filles. J'ai bien de la peine à
m'empêcher d'être un coquin; faut-il que l'honneur me ruine, qu'il m'ôte
mon bien, mes emplois et une jolie fille ? Par la mardi, vous êtes bien
méchant, d'avoir été trouver l'invention de cette fille.
FRÉDÉRIC, à part.
Ce butor-là m'inquiète avec ses réflexions. Encore une fois, es-tu fou d'être
si longtemps à prendre ton parti ? D'où vient ton scrupule ? De quoi s'agit-
il ? de me donner quelques instructions innocentes sur le chapitre d'un
homme inconnu, qui demain tombera peut-être, et qui te laissera sur le
pavé. Songes-tu bien que je t'offre la fortune, et que tu la perds ?
ARLEQUIN
Je songe que cette commission-là sent le tricot tout pur; et par bonheur
que ce tricot fortifie mon pauvre honneur, qui a pensé barguigner. Tenez,
votre jolie fille, ce n'est qu'une guenon; vos emplois, de la marchandise de
chien; voilà mon dernier mot, et je m'en vais tout droit trouver la Princesse
et mon maître; peut-être récompenseront-ils le dommage que je souffre
pour l'amour de ma bonne conscience.
FRÉDÉRIC
Comment ! tu vas trouver la Princesse et ton maître ! Et d'où vient ?
ARLEQUIN
Pour leur compter mon désastre, et toute votre marchandise.
FRÉDÉRIC
Misérable ! as-tu donc résolu de me perdre, de me déshonorer ?
ARLEQUIN
Page 259
Copyright Arvensa EditionsBon, quand on n'a point d'honneur, est-ce qu'il faut avoir de la
réputation ?
FRÉDÉRIC
Si tu parles, malheureux que tu es, je prendrai de toi une vengeance
terrible. Ta vie me répondra de ce que tu feras; m'entends-tu bien ?
ARLEQUIN, se moquant.
Brrrr ! ma vie n'a jamais servi de caution; je boirai encore bouteille trente
ans après votre trépassement. Vous êtes vieux comme le père à
[3]trétous ,et moi je m'appelle le cadet Arlequin. Adieu.
FRÉDÉRIC, outré.
Arrête, Arlequin; tu me mets au désespoir, tu ne sais pas la conséquence
de ce que tu vas faire, mon enfant, tu me fais trembler; c'est toi-même que
je te conjure d'épargner, en te priant de sauver mon honneur; encore une
fois; arrête, la situation d'esprit où tu me mets ne me punit que trop de
mon imprudence.
ARLEQUIN, comme transporté.
Comment ! cela est épouvantable. Je passe mon chemin sans penser à mal,
et puis vous venez à l'encontre de moi pour m'offrir des filles, et puis vous
me donnez une pistole pour trois sols: est-ce que cela se fait ? Moi, je
prends cela, parce que je suis honnête, et puis vous me fourbez encore
avec je ne sais combien d'autres pistoles que j'ai dans ma poche, et que je
[4]ferai venir en témoignage contre vous, comme quoi vous avez mitonné
le coeur d'un innocent, qui a eu sa conscience et la crainte du bâton devant
les yeux, et qui sans cela aurait trahi son bon maître, qui est le plus brave
et le plus gentil garçon, le meilleur corps qu'on puisse trouver dans tous les
corps du monde, et le factotum de la Princesse; cela se peut-il souffrir ?
FRÉDÉRIC
Doucement, Arlequin; quelqu'un peut venir; j'ai tort mais finissons;
j'achèterai ton silence de tout ce que tu voudras; parle, que me demandes-
tu ?
Page 260
Copyright Arvensa EditionsARLEQUIN
Je ne vous ferai pas bon marché, prenez-y garde.
FRÉDÉRIC
Dis ce que tu veux; tes longueurs me tuent.
ARLEQUIN, réfléchissant.
Pourtant, ce que c'est que d'être honnête homme ! Je n'ai que cela pour
tout potage, moi. Voyez comme je me carre avec vous ! Allons, présentez-
moi votre requête, appelez-moi un peu Monseigneur, pour voir comment
cela fait; je suis Frédéric à cette heure, et vous, vous êtes Arlequin.
FRÉDÉRIC, à part.
Je ne sais où j'en suis. Quand je nierais le fait, c'est un homme simple qu'on
n'en croira que trop sur une infinité d'autres présomptions, et la quantité
d'argent que je lui ai donné prouve encore contre moi. (À Arlequin.)
Finissons, mon enfant, que te faut-il ?
ARLEQUIN
Oh tout bellement; pendant que je suis Frédéric, je veux profiter un petit
brin de ma seigneurie. Quand j'étais Arlequin, vous faisiez le gros dos avec
moi; à cette heure que c'est vous qui l'êtes, je veux prendre ma revanche.
FRÉDÉRIC soupire.
Ah je suis perdu !
ARLEQUIN, à part.
Il me fait pitié. Allons, consolez-vous; je suis las de faire le glorieux, cela est
trop sot; il n'y a que vous autres qui puissiez vous accoutumer à cela.
Ajustons-nous.
FRÉDÉRIC
Tu n'as qu'à dire.
ARLEQUIN
Avez-vous encore de cet argent jaune ? J'aime cette couleur-là; elle dure
plus longtemps qu'une autre.
Page 261
Copyright Arvensa EditionsFRÉDÉRIC
Voilà tout ce qui m'en reste.
ARLEQUIN
Bon; ces pistoles-là, c'est pour votre pénitence de m'avoir donné les autres
pistoles. Venons au reste de la boutique, parlons des emplois.
FRÉDÉRIC
Mais, ces emplois, tu ne peux les exercer qu'en quittant ton maître.
ARLEQUIN
J'aurai un commis; et pour l'argent qu'il m'en coûtera, vous me donnerez
une bonne pension de cent écus par an.
FRÉDÉRIC
Soit, tu seras content; mais me promets-tu de te taire ?
ARLEQUIN
Touchez là; c'est marché fait.
FRÉDÉRIC
Tu ne te repentiras pas de m'avoir tenu parole. Adieu, Arlequin, je m'en
vais tranquille.
ARLEQUIN, le rappelant.
St st st st st…
FRÉDÉRIC, revenant.
Que me veux-tu ?
ARLEQUIN
Et à propos, nous oublions cette jolie fille.
FRÉDÉRIC
Tu dis que c'est une guenon.
Page 262
Copyright Arvensa EditionsARLEQUIN
Oh j'aime assez les guenons.
FRÉDÉRIC
Eh bien ! je tâcherai de te la faire avoir.
ARLEQUIN
Et moi, je tâcherai de me taire.
FRÉDÉRIC
Puisqu'il te la faut absolument, reviens me trouver tantôt; tu la verras. (À
part.) Peut-être me le débauchera-t-elle mieux que je n'ai su faire.
ARLEQUIN
Je veux avoir son coeur sans tricherie.
FRÉDÉRIC
Sans doute; sortons d'ici.
ARLEQUIN
Dans un quart d'heure je suis à vous. Tenez-moi la fille prête.
Page 263
Copyright Arvensa EditionsActe II
Page 264
Copyright Arvensa EditionsScène première
LISETTE, ARLEQUIN
ARLEQUIN
Mon bijou, j'ai fait une offense envers vos grâces, et je suis d'avis de vous
en demander pardon, pendant que j'en ai la repentance.
LISETTE
Quoi ! un si joli garçon que vous est-il capable d'offenser quelqu'un ?
ARLEQUIN
Un aussi joli garçon que moi ! Oh ! cela me confond; je ne mérite pas le
pain que je mange.
LISETTE
Pourquoi donc ? Qu'avez-vous fait ?
ARLEQUIN
J'ai fait une insolence; donnez-moi conseil. Voulez-vous que je m'en accuse
à genoux, ou bien sur mes deux jambes ? dites-moi sans façon; faites-moi
bien de la honte, ne m'épargnez pas.
LISETTE
Je ne veux ni vous battre ni vous voir à genoux; je me contenterai de savoir
ce que vous avez dit.
ARLEQUIN, s'agenouillant.
M'amie, vous n'êtes point assez rude, mais je sais mon devoir.
LISETTE
Levez-vous donc, mon cher; je vous ai déjà pardonné.
ARLEQUIN
Écoutez-moi; j'ai dit, en parlant de votre inimitable personne, j'ai dit… le
reste est si gros qu'il m'étrangle.
Page 265
Copyright Arvensa EditionsLISETTE
Vous avez dit?…
ARLEQUIN
J'ai dit que vous n'étiez qu'une guenon.
LISETTE, fâchée.
Pourquoi donc m'aimez-vous, si vous me trouvez telle ?
ARLEQUIN, pleurant.
Je confesse que j'en ai menti.
LISETTE
Je me croyais plus supportable; voilà la vérité.
ARLEQUIN
Ne vous ai-je pas dit que j'étais un misérable ? Mais, m'amour, je n'avais
pas encore vu votre gentil minois… ois… ois… ois…
LISETTE
Comment ! vous ne me connaissiez pas dans ce temps-là ? Vous ne m'aviez
jamais vue ?
ARLEQUIN
Pas seulement le bout de votre nez.
LISETTE
Eh ! mon cher Arlequin, je ne suis plus fâchée. Ne me trouvez-vous pas de
votre goût à présent ?
ARLEQUIN
Vous êtes délicieuse.
LISETTE
Eh bien ! vous ne m'avez pas insultée; et, quand cela serait, y a-t-il de
Page 266
Copyright Arvensa Editionsmeilleure réparation que l'amour que vous avez pour moi ? Allez, mon ami,
ne songez plus à cela.
ARLEQUIN
Quand je vous regarde, je me trouve si sot !
LISETTE
Tant mieux, je suis bien aise que vous m'aimiez; car vous me plaisez
beaucoup, vous.
ARLEQUIN, charmé.
Oh ! oh ! oh ! vous me faites mourir d'aise.
LISETTE
Mais, est-il bien vrai que vous m'aimiez ?
ARLEQUIN
Tenez, je vous aime… Mais qui diantre peut dire cela, combien je vous
aime?… Cela est si gros, que je n'en sais pas le compte.
LISETTE
Vous voulez m'épouser ?
ARLEQUIN
Oh ! je ne badine point; je vous recherche honnêtement, par-devant
notaire.
LISETTE
Vous êtes tout à moi ?
ARLEQUIN
Comme un quarteron d'épingles que vous auriez acheté chez le marchand.
LISETTE
Vous avez envie que je sois heureuse ?
ARLEQUIN
Page 267
Copyright Arvensa EditionsJe voudrais pouvoir vous entretenir fainéante toute votre vie: manger,
boire et dormir, voilà l'ouvrage que je vous souhaite.
LISETTE
Eh bien ! mon ami, il faut que je vous avoue une chose; j'ai fait tirer mon
horoscope il n'y a pas plus de huit jours.
ARLEQUIN
Oh ! oh !
LISETTE
Vous passâtes dans ce moment-là, et on me dit: voyez-vous ce joli brunet
qui passe ? il s'appelle Arlequin.
ARLEQUIN
Tout juste.
LISETTE
Il vous aimera.
ARLEQUIN
Ah ! l'habile homme !
LISETTE
Le seigneur Frédéric lui proposera de le servir contre un inconnu; il refusera
d'abord de le faire, parce qu'il s'imaginera que cela ne serait pas bien; mais
vous obtiendrez de lui ce qu'il aura refusé au seigneur Frédéric; et de là,
s'ensuivra pour vous deux une grosse fortune, dont vous jouirez mariés
ensemble. Voilà ce qu'on m'a prédit. Vous m'aimez déjà, vous voulez
m'épouser; la prédiction est bien avancée; à l'égard de la proposition du
seigneur Frédéric, je ne sais ce que c'est; mais vous savez bien ce qu'il vous
a dit; quant à moi, il m'a seulement recommandé de vous aimer, et je suis
en bon train de cela, comme vous voyez.
ARLEQUIN, étonné.
Cela est admirable ! je vous aime, cela est vrai; je veux vous épouser, cela
est encore vrai, et véritablement le seigneur Frédéric m'a proposé d'être un
Page 268
Copyright Arvensa Editionsfripon; je n'ai pas voulu l'être, et pourtant vous verrez qu'il faudra que j'en
passe par là; car quand une chose est prédite, elle ne manque pas d'arriver.
LISETTE
Prenez garde: on ne m'a pas prédit que le seigneur Frédéric vous
proposerait une friponnerie; on m'a seulement prédit que vous croiriez que
c'en serait une.
ARLEQUIN
Je l'ai cru, et apparemment je me suis trompé.
LISETTE
Cela va tout seul.
ARLEQUIN
Je suis un grand nigaud; mais, au bout du compte, cela avait la mine d'une
friponnerie, comme j'ai la mine d'Arlequin; je suis fâché d'avoir vilipendé ce
bon seigneur Frédéric; je lui ai fait donner tout son argent; par bonheur je
ne suis pas obligé à restitution; je ne devinais pas qu'il y avait une
prédiction qui me donnait le tort.
LISETTE
Sans doute.
ARLEQUIN
Avec cela, cette prédiction doit avoir prédit que je lui viderais sa bourse.
LISETTE
Oh ! gardez ce que vous avez reçu.
ARLEQUIN
Cet argent-là m'était dû comme une lettre de change; si j'allais le rendre,
cela gâterait l'horoscope, et il ne faut pas aller à l'encontre d'un astrologue.
LISETTE
Vous avez raison. Il ne s'agit plus à présent que d'obéir à ce qui est prédit,
en faisant ce que souhaite le seigneur Frédéric, afin de gagner pour nous
Page 269
Copyright Arvensa Editionscette grosse fortune qui nous est promise.
ARLEQUIN
Gagnons, ma mie, gagnons, cela est juste, Arlequin est à vous, tournez-le,
virez-le à votre fantaisie, je ne m'embrasse plus de lui, la prédiction m'a
transporté à vous, elle sait bien ce qu'elle fait, il ne m'appartient pas de
contredire à son ordonnance, je vous aime, je vous épouserai, je tromperai
Monsieur Lélio, et je m'en gausse, le vent me pousse, il faut que j'aille, il
me pousse à baiser votre menotte, il faut que je la baise.
LISETTE, riant.
L'astrologue n'a pas parlé de cet article-là.
ARLEQUIN
Il l'aura peut-être oublié.
LISETTE
Apparemment; mais allons trouver le seigneur Frédéric, pour vous
réconcilier avec lui.
ARLEQUIN
Voilà mon maître; je dois être encore trois semaines avec lui pour guetter
ce qu'il fera, et je vais voir s'il n'a pas besoin de moi. Allez, mes amours,
allez m'attendre chez le seigneur Frédéric.
LISETTE
Ne tardez pas.
Page 270
Copyright Arvensa EditionsScène II
LÉLIO, ARLEQUIN
Lélio arrive rêveur, sans voir Arlequin qui se retire à quartier. Lélio s'arrête
sur le bord du théâtre en rêvant.
ARLEQUIN, à part.
Il ne me voit pas. Voyons sa pensée.
LÉLIO
Me voilà dans un embarras dont je ne sais comment me tirer.
ARLEQUIN, à part.
Il est embarrassé.
LÉLIO
Je tremble que la Princesse, pendant la fête, n'ait surpris mes regards sur la
personne que j'aime.
ARLEQUIN, à part.
Il tremble à cause de la Princesse… tubleu!… ce frisson-là est une affaire
d'État… vertuchoux !
LÉLIO
Si la Princesse vient à soupçonner mon penchant pour son amie, sa jalousie
me la dérobera, et peut-être fera-t-elle pis.
ARLEQUIN, à part.
Oh ! oh!… la dérobera… Il traite la Princesse de friponne. Par la sambille !
Monsieur le conseiller fera bien ses orges de ces bribes-là que je ramasse,
et je vois bien que cela me vaudra pignon sur rue.
LÉLIO
J'aurais besoin d'une entrevue.
Page 271
Copyright Arvensa EditionsARLEQUIN, à part.
Qu'est-ce que c'est qu'une entrevue ? Je crois qu'il parle latin… Le pauvre
homme ! il me fait pitié pourtant; car peut-être qu'il en mourra; mais
l'horoscope le veut. Cependant si j'avais un peu sa permission… Voyons, je
vais lui parler. (Il retourne dans le fond du théâtre et de là il accourt comme
s'il arrivait, et dit:) Ah ! mon cher maître !
LÉLIO
Que me veux-tu ?
ARLEQUIN
Je viens vous demander ma petite fortune.
LÉLIO
Qu'est-ce que c'est que cette fortune ?
ARLEQUIN
C'est que le seigneur Frédéric m'a promis tout plein mes poches d'argent, si
je lui contais un peu ce que vous êtes, et tout ce que je sais de vous; il m'a
bien recommandé le secret, et je suis obligé de le garder en conscience; ce
que j'en dis, ce n'est que par manière de parler. Voulez-vous que je lui
rapporte toutes les babioles qu'il demande ? Vous savez que je suis pauvre;
l'argent qui m'en viendra, je le mettrai en rente ou je le prêterai à usure.
LÉLIO
Que Frédéric est lâche ! Mon enfant, je pardonne à ta simplicité le
compliment que tu me fais. Tu as de l'honneur à ta manière, et je ne vois
nul inconvénient pour moi à te laisser profiter de la bassesse de Frédéric.
Oui, reçois son argent; je veux bien que tu lui rapportes ce que je t'ai dit
que j'étais, et ce que tu sais.
ARLEQUIN
Votre foi ?
LÉLIO
Fais; j'y consens.
Page 272
Copyright Arvensa EditionsARLEQUIN
Ne vous gênez point, parlez-moi sans façon; je vous laisse la liberté; rien de
force.
LÉLIO
Va ton chemin, et n'oublie pas surtout de lui marquer le souverain mépris
que j'ai pour lui.
ARLEQUIN
Je ferai votre commission.
LÉLIO
J'aperçois la Princesse. Adieu, Arlequin, va gagner ton argent.
Page 273
Copyright Arvensa EditionsScène III
ARLEQUIN, seul.
Quand on a un peu d'esprit, on accommode tout. Un butor aurait été
chagriner son maître sans lui en demander honnêtement le privilège. À
cette heure, si je lui cause du chagrin, ce sera de bonne amitié, au moins…
Mais voilà cette Princesse avec sa camarade.
Page 274
Copyright Arvensa EditionsScène IV
LA PRINCESSE, HORTENSE, ARLEQUIN
LA PRINCESSE, à Arlequin.
Il me semble avoir vu de loin ton maître avec toi.
ARLEQUIN
Il vous a semblé la vérité, Madame; et quand cela ne serait pas, je ne suis
pas là pour vous dédire.
LA PRINCESSE
Va le chercher, et dis-lui que j'ai à lui parler.
ARLEQUIN
J'y cours, Madame. (Il va et revient.) Si je ne le trouve pas, qu'est-ce que je
lui dirai ?
LA PRINCESSE
Il ne peut pas encore être loin, tu le trouveras sans doute.
ARLEQUIN, à part.
Bon, je vais tout d'un coup chercher le seigneur Frédéric.
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Copyright Arvensa EditionsScène V
LA PRINCESSE, HORTENSE
LA PRINCESSE
Ma chère Hortense, apparemment que ma rêverie est contagieuse; car vous
devenez rêveuse aussi bien que moi.
HORTENSE
Que voulez-vous, Madame ? Je vous vois rêver, et cela me donne un air
pensif; je vous copie de figure.
LA PRINCESSE
Vous copiez si bien, qu'on s'y méprendrait. Quant à moi, je ne suis point
tranquille; le rapport que vous me faites de Lélio ne me satisfait pas. Un
homme à qui vous avez fait apercevoir que je l'aime, un homme à qui j'ai
cru voir du penchant pour moi, devrait, à votre discours, donner malgré lui
quelques marques de joie, et vous ne me parlez que de son profond
respect; cela est bien froid.
HORTENSE
Mais, Madame, ordinairement le respect n'est ni chaud ni froid; je ne lui ai
pas dit crûment: la Princesse vous aime; il ne m'a pas répondu crûment:
j'en suis charmé; il ne lui a pas pris des transports; mais il m'a paru pénétré
d'un profond respect. J'en reviens toujours à ce respect, et je le trouve en
sa place.
LA PRINCESSE
Vous êtes femme d'esprit; lui avez vous senti quelque surprise agréable ?
HORTENSE
De la surprise ? Oui, il en a montré; à l'égard de savoir si elle était agréable
ou non, quand un homme sent du plaisir, et qu'il ne le dit point, il en
aurait un jour entier sans qu'on le devinât; mais enfin, pour moi, je suis
fort contente de lui.
Page 276
Copyright Arvensa EditionsLA PRINCESSE, souriant d'un air forcé.
Vous êtes fort contente de lui, Hortense; n'y aurait-il rien d'équivoque là-
dessous ? Qu'est-ce que cela signifie ?
HORTENSE
Ce que signifie je suis contente de lui ? Cela veut dire… En vérité, Madame,
cela veut dire que je suis contente de lui; on ne saurait expliquer cela qu'en
le répétant. Comment feriez-vous pour dire autrement ? Je suis satisfaite
de ce qu'il m'a répondu sur votre chapitre; l'aimez-vous mieux de cette
façon-là ?
LA PRINCESSE
Cela est plus clair.
HORTENSE
C'est pourtant la même chose.
LA PRINCESSE
Ne vous fâchez point; je suis dans une situation d'esprit qui mérite un peu
d'indulgence. Il me vient des idées fâcheuses, déraisonnables. Je crains
tout, je soupçonne tout; je crois que j'ai été jalouse de vous, oui de vous-
même, qui êtes la meilleure de mes amies, qui méritez ma confiance, et qui
l'avez. Vous êtes aimable, Lélio l'est aussi; vous vous êtes vu tous deux;
vous m'avez fait un rapport de lui qui n'a pas rempli mes espérances; je me
suis égarée là-dessus; j'ai vu mille chimères; vous étiez déjà ma rivale.
Qu'est-ce que c'est que l'amour, ma chère Hortense ! Où est l'estime que
j'ai pour vous, la justice que je dois vous rendre ? Me reconnaissez-vous ?
Ne sont-ce pas là les faiblesses d'un enfant que je rapporte ?
HORTENSE
Oui; mais les faiblesses d'un enfant de votre âge sont dangereuses, et je
voudrais bien n'avoir rien à démêler avec elles.
LA PRINCESSE
Écoutez; je n'ai pas tant de tort; tantôt pendant que nous étions à cette
fête, Lélio n'a presque regardé que vous, vous le savez bien.
Page 277
Copyright Arvensa EditionsHORTENSE
Moi, Madame ?
LA PRINCESSE
Hé bien, vous n'en convenez pas; cela est mal entendu, par exemple; il
semblerait qu'il y a du mystère; n'ai-je pas remarqué que les regards de
Lélio vous embarrassaient, et que vous n'osiez pas le regarder, par
considération pour moi sans doute?… Vous ne me répondez pas ?
HORTENSE
C'est que je vous vois en train de remarquer, et si je réponds, j'ai peur que
vous ne remarquiez encore quelque chose dans ma réponse; cependant je
n'y gagne rien, car vous faites une remarque sur mon silence. Je ne sais plus
comment me conduire; si je me tais, c'est du mystère; si je parle, autre
mystère; enfin je suis mystère depuis les pieds jusqu'à la tête. En vérité, je
n'ose pas me remuer; j'ai peur que vous n'y trouviez un équivoque. Quel
étrange amour que le vôtre, Madame ! Je n'en ai jamais vu de cette
humeur-là.
LA PRINCESSE
Encore une fois, je me condamne; mais vous n'êtes pas mon amie pour
rien; vous êtes obligée de me supporter; j'ai de l'amour, en un mot, voilà
mon excuse.
HORTENSE
Mais, Madame, c'est plus mon amour que le vôtre; de la manière dont vous
le prenez, il me fatigue plus que vous; ne pourriez-vous me dispenser de
votre confidence ? Je me trouve une passion sur les bras qui ne
m'appartient pas; peut-on de fardeau plus ingrat ?
LA PRINCESSE, d'un air sérieux.
Hortense, je vous croyais plus d'attachement pour moi; et je ne sais que
penser, après tout, du dégoût que vous témoignez. Quand je répare mes
soupçons à votre égard par l'aveu franc que je vous en fais, mon amour
vous déplaît trop; je n'y comprends rien; on dirait presque que vous en
avez peur.
Page 278
Copyright Arvensa EditionsHORTENSE
Ah la désagréable situation ! Que je suis malheureuse de ne pouvoir ouvrir
ni fermer la bouche en sûreté ! Que faudra-t-il donc que je devienne ? Les
remarques me suivent, je n'y saurais tenir; vous me désespérez, je vous
tourmente, toujours je vous fâcherai en parlant, toujours je vous fâcherai
en ne disant mot: je ne saurais donc me corriger; voilà une querelle fondée
pour l'éternité; le moyen de vivre ensemble, j'aimerais mieux mourir. Vous
me trouvez rêveuse; après cela il faut que je m'explique. Lélio m'a regardée,
vous ne savez que penser, vous ne me comprenez pas, vous m'estimez,
vous me croyez fourbe; haine, amitié, soupçon, confiance, le calme, l'orage,
vous mettez tout ensemble, je m'y perds, la tête me tourne, je ne sais où je
suis; je quitte la partie, je me sauve, je m'en retourne; dussiez-vous
prendre encore mon voyage pour une finesse.
LA PRINCESSE, la caressant.
Non, ma chère Hortense, vous ne me quitterez point; je ne veux point vous
perdre, je veux vous aimer, je veux que vous m'aimiez; j'abjure toutes mes
faiblesses; vous êtes mon amie, je suis la vôtre, et cela durera toujours.
HORTENSE
Madame, cet amour-là nous brouillera ensemble, vous le verrez; laissez-
moi partir; comptez que je le fais pour le mieux.
LA PRINCESSE
Non, ma chère; je vais faire arrêter tous vos équipages, vous ne vous
servirez que des miens; et, pour plus de sûreté, à toutes les portes de la
ville vous trouverez des gardes qui ne vous laisseront passer qu'avec moi.
Nous irons quelquefois nous promener ensemble; voilà tous les voyages
que vous ferez; point de mutinerie; je n'en rabattrai rien. À l'égard de Lélio,
vous continuerez de le voir avec moi ou sans moi, quand votre amie vous
en priera.
HORTENSE
Moi, voir Lélio, Madame ! Et si Lélio me regarde ? il a des yeux. Et si je le
regarde ? j'en ai aussi. Ou bien si je ne le regarde pas ? car tout est égal
avec vous. Que voulez-vous que je fasse dans la compagnie d'un homme
avec qui toute fonction de mes deux yeux est interdite ? les fermerai-je ?
Page 279
Copyright Arvensa Editionsles détournerai-je ? Voilà tout ce qu'on en peut faire, et rien de tout cela
ne vous convient. D'ailleurs, s'il a toujours ce profond respect qui n'est pas
de votre goût, vous vous en prendrez à moi, vous me direz encore: Cela est
bien froid; comme si je n'avais qu'à lui dire: Monsieur, soyez plus tendre.
Ainsi son respect, ses yeux et les miens, voilà trois choses que vous ne me
passerez jamais. Je ne sais si, pour vous accommoder, il me suffirait d'être
aveugle, sourde et muette; je ne serais peut-être pas encore à l'abri de
votre chicane.
LA PRINCESSE
Toute cette vivacité-là ne me fait point de peur; je vous connais: vous êtes
bonne, mais impatiente; et quelque jour, vous et moi, nous rirons de ce qui
nous arrive aujourd'hui.
HORTENSE
Souffrez que je m'éloigne pendant que vous aimez. Au lieu de rire de mon
séjour, nous rirons de mon absence; n'est-ce pas la même chose ?
LA PRINCESSE
Ne m'en parlez plus, vous m'affligez. Voici Lélio, qu'apparemment Arlequin
aura averti de ma part; prenez de grâce, un air moins triste; je n'ai qu'un
mot à lui dire; après l'instruction que vous lui avez donnée, nous jugerons
bientôt de ses sentiments, par la manière dont il se comportera dans la
suite. Le don de ma main lui fait un beau rang; mais il peut avoir le coeur
pris.
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Copyright Arvensa EditionsScène VI
LÉLIO, HORTENSE, LA PRINCESSE
LÉLIO
Je me rends à vos ordres, Madame. Arlequin m'a dit que vous souhaitiez
me parler.
LA PRINCESSE
Je vous attendais, Lélio; vous savez quelle est la commission de
l'ambassadeur du roi de Castille, qu'on est convenu d'en délibérer
aujourd'hui. Frédéric s'y trouvera; mais c'est à vous seul à décider. Il s'agit
de ma main que le roi de Castille demande; vous pouvez l'accorder ou la
refuser. Je ne vous dirai point quelles seraient mes intentions là-dessus; je
m'en tiens à souhaiter que vous les deviniez. J'ai quelques ordres à donner;
je vous laisse un moment avec Hortense, à peine vous connaissez-vous
encore, elle est mon amie, et je suis bien aise que l'estime que j'ai pour
vous ait son aveu.
Elle sort.
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Copyright Arvensa EditionsScène VII
LÉLIO, HORTENSE
LÉLIO
Enfin, Madame, il est temps que vous décidiez de mon sort, il n'y a point
de moments à perdre. Vous venez d'entendre la Princesse; elle veut que je
prononce sur le mariage qu'on lui propose. Si je refuse de le conclure, c'est
entrer dans ses vues, et lui dire que je l'aime; si je le conclus, c'est lui
donner des preuves d'une indifférence dont elle cherchera les raisons. La
conjoncture est pressante; que résolvez-vous en ma faveur ? Il faut que je
me dérobe d'ici incessamment; mais vous, Madame, y resterez-vous ? Je
puis vous offrir un asile où vous ne craindrez personne. Oserai-je espérer
que vous consentiez aux mesures promptes et nécessaires?…
HORTENSE
Non, Monsieur, n'espérez rien, je vous prie; ne parlons plus de votre coeur,
et laissez le mien en repos; vous le troublez, je ne sais ce qu'il est devenu;
je n'entends parler que d'amour à droite et à gauche, il m'environne; il
m'obsède, et le vôtre, au bout du compte, est celui qui me presse le plus.
LÉLIO
Quoi ! Madame, c'en est donc fait, mon amour vous fatigue, et vous me
rebutez ?
HORTENSE
Si vous cherchez à m'attendrir, je vous avertis que je vous quitte; je n'aime
point qu'on exerce mon courage.
LÉLIO
Ah ! Madame, il ne vous en faut pas beaucoup pour résister à ma douleur.
HORTENSE
Eh ! Monsieur, je ne sais point ce qu'il m'en faut, et ne trouve point à
propos de le savoir. Laissez-moi me gouverner, chacun se sent; brisons là-
dessus.
Page 282
Copyright Arvensa EditionsLÉLIO
Il n'est que trop vrai que vous pouvez m'écouter sans aucun risque.
HORTENSE
Il n'est que trop vrai ! Oh ! je suis plus difficile en vérités que vous; et ce
qui est trop vrai pour vous ne l'est pas assez pour moi. Je crois que j'irais
loin avec vos sûretés, surtout avec un garant comme vous ! En vérité,
Monsieur, vous n'y songez pas: il n'est que trop vrai ! Si cela était si vrai,
j'en saurais quelque chose; car vous me forcez, à vous dire plus que je ne
veux, et je ne vous le pardonnerai pas.
LÉLIO
Si vous sentez quelque heureuse disposition pour moi, qu'ai-je fait depuis
tantôt qui puisse mériter que vous la combattiez ?
HORTENSE
Ce que vous avez fait ? Pourquoi me rencontrez-vous ici ? Qu'y venez-vous
chercher ? Vous êtes arrivé à la cour; vous avez plu à la Princesse, elle vous
aime; vous dépendez d'elle, j'en dépends de même; elle est jalouse de moi:
voilà ce que vous avez fait, Monsieur, et il n'y a point de remède à cela,
puisque je n'en trouve point.
LÉLIO, étonné.
La Princesse est jalouse de vous ?
HORTENSE
Oui, très jalouse: peut-être actuellement sommes-nous observés l'un et
l'autre; et après cela vous venez me parler de votre passion, vous voulez
que je vous aime; vous le voulez, et je tremble de ce qui en peut arriver: car
enfin on se lasse. J'ai beau vous dire que cela ne se peut pas, que mon
coeur vous serait inutile; vous ne m'écoutez point, vous vous plaisez à me
pousser à bout. Eh ! Lélio, qu'est-ce que c'est que votre amour ? Vous ne
me ménagez point; aime-t-on les gens quand on les persécute, quand ils
sont plus à plaindre que nous, quand ils ont leurs chagrins et les nôtres,
quand ils ne nous font un peu de mal que pour éviter de nous en faire
davantage ? Je refuse de vous aimer: qu'est-ce que j'y gagne ? Vous
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