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Marrakech dans les palmes

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Le Maroc occupe une place à part dans l’œuvre d’André Chevrillon, qui fut un grand passionné des grandes civilisations d’Asie et d’Orient, que l’on redécouvre enfin après de longues années d’un relatif oubli. En 1905, à une époque cruciale qui vit le pays s’ouvrir davantage à l’étranger, Chevrillon séjourna à Fès, sur l’invitation de Georges Saint-René- Taillandier, ministre de France à Tanger, alors en mission diplomatique dans la vieille capitale. Chevrillon a raconté cette première découverte du Maroc dans un riche récit, Un crépuscule d’Islam, publié chez Hachette en 1906. Ce qui fascina d’emblée l’écrivain, c’est la persistance, dans le proche voisinage de l’Europe, d’une culture qui avait su préserver des traits religieux, des styles architecturaux, des modes de vie d’une profonde originalité. Chevrillon s’intéressa, certes, comme Pierre Loti plus de dix ans avant lui, à la « couleur locale » et au pittoresque de scènes de rue qu’il sut rendre avec un art parfaitement maîtrisé de la description. Il fut très attentif à ce qu’il put saisir, comme subrepticement, de la manière d’être des vieilles familles citadines où demeurait quelque chose de la sensibilité raffinée de la vieille Andalousie. Mais l’écrivain voulut aller plus loin, découvrir davantage l’essence d’une culture, dans sa continuité historique et ses valeurs singulières.


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Marrakech dans les palmes
André Chevrillon

Préface de Jean-François Durand

 

© Kailash Éditions 2015
169, Lal Bahadur Street - 605001
Pondicherry - India

© Kama 2015
69, rue Saint-Jacques - 75005 - Paris – France.

kailasheditions@wanadoo.fr

www.editionskailash.com

Édition originale : Calmann-Lévy - 1919.

 

Livre numérique réalisé en collaboration avec Les Éditions de Londres
ISBN Numérique : 978-1-910628-47-8

www.editionsdelondres.com

Table des matières

MARRAKECH DANS LES PALMES

Préface

Première partie Marrakech de printemps (Avril-mai 1913)

I La route : Casablanca naissante

II La route : par le bled

III Premières images de Marrakech

IV La Mamounya

V Le marché du Khémis

VI La musique et l’ivresse

VII Fantômes

VIII L’Aguedal

IX Les grands kaïds

X Chants dans la nuit

Deuxième partie Marrakech d’automne (Novembre 1917)

I Le Maroc pendant la guerre

II La beauté du vieux Maroc

III Retour à Marrakech

IV Place du Trépas

V Clair de lune dans le patio

VI La Zaouia

VII Les tombeaux saadiens

VIII Les danses sur la terrasses

IX Nocturne à Marrakech

X Musiques

XI Hors des murs

XII La medersa

XIII Le passé dans le présent

MARRAKECH DANS LES PALMES

Préface

Chevrillon (1864-1957)

Le Maroc occupe une place à part dans l’œuvre d’André Chevrillon, que l’on redécouvre enfin après plusieurs longues années d’un relatif oubli[Note_1]. En 1905, à une époque cruciale qui vit le pays s’ouvrir davantage à l’étranger, Chevrillon séjourna à Fès, sur l’invitation de Georges Saint-René-Taillandier, ministre de France à Tanger, alors en mission diplomatique dans la vieille capitale. Chevrillon a raconté cette première découverte du Maroc dans un riche récit, Un crépuscule d’Islam, publié chez Hachette en 1906. Ce qui fascina d’emblée l’écrivain, c’est la persistance, dans le proche voisinage de l’Europe, d’une culture qui avait su préserver des traits religieux, des styles architecturaux, des modes de vie d’une profonde originalité. Chevrillon s’intéressa, certes, comme Pierre Loti plus de dix ans avant lui[Note_2], à la « couleur locale » et au pittoresque de scènes de rue qu’il sut rendre avec un art parfaitement maîtrisé de la description. Il fut très attentif à ce qu’il put saisir, comme subrepticement, de la manière d’être des vieilles familles citadines où demeurait quelque chose de la sensibilité raffinée de la vieille Andalousie. Mais l’écrivain voulut aller plus loin, découvrir davantage l’essence d’une culture, dans sa continuité historique et ses valeurs singulières. Il comprit ainsi l’importance de l’Islam, dont il perçut immédiatement la fonction identitaire. Cet intérêt porté à la dimension religieuse doit beaucoup à la culture historique de Chevrillon, à ses lectures attentives de Michelet, de Taine, de Macaulauy, de Quinet, qui tous s’intéressèrent aux architectures intérieures des grandes cultures, dans lesquelles ils analysaient un certain rapport à l’absolu, spécifique, irréductible : de là des différences stylistiques essentielles, d’une civilisation à l’autre, des façons d’être, des manières de penser qui sont comme la marque de la fascinante diversité du monde. Mais les cultures et les religions mêmes traversent des phases d’apogée et de déclin : le Maroc, en 1905, semble menacé de décadence et de stagnation, comme immobilisé dans des formes ancestrales qui lui donnent d’ailleurs sa pathétique beauté. Quelques-unes des plus belles pages de Chevrillon s’attarderont sur la splendeur des crépuscules, non sans exprimer la lancinante nostalgie des antiques modes de vie qui s’éteignent.

Huit ans plus tard, Chevrillon sera invité “officiellement” dans un Maroc nouveau, quelques mois après la signature du traité de Fès qui entérine l’influence française[Note_3]. Il visitera Rabat, Casablanca et enfin Marrakech, dans ce Sud encore mystérieux qui était le but de son voyage. Quatre ans plus tard, en pleine guerre mondiale, Lyautey l’invitera à nouveau à l’occasion de la foire de Rabat, en novembre 1917. Ce sont donc deux récits de voyage que Chevrillon réunira sous le titre Marrakech dans les palmes, et qu’il publiera en 1919 chez Calmann-Lévy[Note_4]. Ce livre, souvent cité, méritait une réédition intégrale, tant pour ses qualités d’écriture que pour son intérêt historique.

Chevrillon fut obsédé dans toute son œuvre par le brusque basculement du monde que l’on peut observer tout au long du XIXe siècle et au début du XXe, dans le sillage d’une révolution industrielle qui allait bouleverser, de façon inéluctable, les antiques équilibres géopolitiques et culturels. Il était d’ailleurs l’observateur idéal pour bien mesurer l’ampleur mondiale de ces transformations, qui sont l’arrière-plan historique de tous ses récits, et leur donnent une profondeur de champ que n’ont pas toujours les écrits des voyageurs contemporains. Le milieu familial de l’écrivain explique pour une large part l’originalité de son regard. Chevrillon naquit le 3 mai 1864, à Ruelle, en Charente : son père fit une carrière d’officier d’artillerie de la Marine. Sa mère, Sophie, était la sœur d’Hyppolyte Taine. À la mort subite d’Isidore Chevrillon, le célèbre historien veillera personnellement à l’éducation de ses neveux. André Chevrillon a raconté cette partie de sa vie dans un beau livre, qui est un témoignage historique de première main, Portrait de Taine. Souvenirs (Arthème Fayard, 1958). André et son frère Louis seront élèves de l’École Alsacienne. Après des études à Louis-le-Grand et à la Sorbonne, André passa une agrégation d’anglais (il fut reçu premier en 1887), avant d’entreprendre une thèse sur Sydney Smith. La double culture, française et anglaise, d’André Chevrillon, lui donna certainement les outils indispensables à la compréhension d’une époque passionnante par les changements spectaculaires de l’ordre du monde qu’elle vit, en quelques décennies, se dessiner. Le premier grand voyage d’André Chevrillon le conduisit tout naturellement en Inde, d’octobre 1888 à janvier 1889 (juste avant, qu’il ne soit chargé de cours de langue et littérature anglaises à la faculté des Lettres de Lille en février 1889). D’autres périples, outre les voyages marocains déjà évoqués, le conduisirent aux Etats-Unis, en Asie, en Égypte et en Palestine, dans le Mzab algérien. Chacun de ces voyages était précédé de longues et minutieuses lectures, et se concluait par des livres[Note_5] qui aujourd’hui encore retiennent l’attention par leur art de la synthèse, la vigueur d’une pensée nourrie d’une culture à la fois précise et globalisante. Nul doute que cette œuvre, au fil des rééditions, va occuper à nouveau dans le paysage culturel français la place qu’elle mérite.

Dès le chapitre I de Marrakech dans les palmes, « La route : Casablanca naissante », Chevrillon trace un saisissant tableau d’une occidentalisation du monde qu’il ne cessera de décrire dans sa fondamentale ambivalence. L’historien qui est en lui comprend que celle-ci est inévitable, à partir du moment où des forces nouvelles, économiques, techniques, qui modifient radicalement l’antique rapport au temps ou à l’espace, commencent leur irrésistible ascension. Ces forces sont avant tout matérielles : ce sont celles du commerce mondial, de l’industrie lourde, de la métallurgie, des armes : elles sont au cœur de l’histoire moderne des grandes nations impériales, la France, l’Angleterre, et elles creusent un fossé, qui est d’abord technique, entre cette partie du monde qui les vit naître et les antiques civilisations davantage soudées par des valeurs religieuses, attachées à des modes de vie dont Chevrillon salue, comme Pierre Loti avant lui, la beauté et la richesse. Sans que le terme soit prononcé, Chevrillon comprend que ces forces nouvelles vont rendre possible un type inédit de domination : celle-ci s’exercera du nord vers le sud, des nations industrialisées vers les nations agricoles et pastorales, des sociétés saisies par la mobilité et la rapidité du temps industriel vers les cultures « immobiles », dont l’immobilité est d’ailleurs fascinante, comme un reflet splendide de quelque paradis perdu. Mais il faut mesurer le prix, extrêmement coûteux en valeurs humaines et culturelles, de cette « grande transformation »[Note_6] qui est, pour emprunter un terme de Jules Michelet, la plus récente « fatalité » du monde moderne. Le Maroc que Chevrillon a découvert et aimé, dès 1905, est à l’épicentre de cette grande transformation. La ville neuve de Casablanca, démesurément grandie en quelques années et dont Chevrillon mesurera, d’un voyage à l’autre (de 1913 à 1917), l’évolution que ses récits décriront. Ce qui est en cause, c’est essentiellement une manière pré-industrielle de vivre le temps et l’espace, comparable en cela à ce que durent connaître l’Occident médiéval ou l’antiquité classique, et d’autre part les nouvelles temporalités, parties d’Europe et d’Amérique, et vouées à conquérir la planète. Ces dernières sont marchandes : elles ne reconnaissent plus les anciennes valeurs spirituelles, qui ne se cotaient pas en Bourse et échappaient à l’argent. Elles méprisent les univers intérieurs, les spiritualités, dont Chevrillon aimera à retrouver les formes encore vivantes aussi bien en terre d’Islam que dans l’Asie bouddhiste. En 1913, à Casablanca, il observe le combat inégal qui s’engage entre « la dernière des sociétés musulmanes dont le type était resté pur » et un autre principe d’organisation sociale, pragmatique, utilitaire et fonctionnel. « Infection ou remède héroïque » ? À propos de la pénétration française, c’est la question que pose Chevrillon dans ce livre, qui tantôt s’attardera sur les beautés menacées du Maroc ancien et tantôt décrira, non sans un certain stoïcisme, les réalisations d’un Maroc naissant transformé par l’influence des idées et des rationalités venues d’Europe. L’opposition est aussi celle d’un monde esthétiquement beau mais historiquement affaibli voire anémié, et l’énergie « américaine » qui se dégage des villes neuves, dans une atmosphère de pionniers, dont Chevrillon reconnaît la grandeur tout en montrant ce qu’elle est amenée à détruire. Dans un premier temps en tout cas, avant que ne se précise le visage du Maroc nouveau, ce sont les aspects négatifs qui semblent dominer : « C’est bien d’une inoculation qu’il s’agit ; et son premier effet, trois jours à Casablanca suffirent à nous en convaincre, c’est l’abcès, avec sa fièvre, ses troubles, sa purulence ». Chevrillon décrit avec répulsion quelques-uns des effets de cette fièvre spéculative qui fait surgir Casablanca de la plaine littorale : Bourse et « foire aux terrains », démoralisation générale du peuple marocain, désagrégation sociale, qui « algérianisent » le comportement et les gestes mêmes d’un grand peuple naguère libre. La tentation est alors d’opposer ce nouveau Maroc, méconnaissable, à une société plus traditionnelle : « Il faut venir ici, où tout est bousculade, pêle-mêle cosmopolite, improvisation, pour apprécier les valeurs esthétiques et morales des vieux mondes stables, traditionnels de vie collective, pour regretter les beaux accords nuancés que composent, chacun avec lui-même, chacun avec sa terre, les peuples constitués, ceux dont les siècles ont assemblé la personne, modelé la figure et le caractère ». Reste alors, selon une thématique déjà centrale dans un roman « arabophile » des frères Tharaud que cite Chevrillon, La fête arabe (Paris, Émile-Paul éditeurs, 1912) à « fuir » vers le Sud, vers une terre encore mythique africaine, dont on s’efforcera de goûter la beauté avant qu’elle ne se désenchante à son tour dans le vaste mouvement de banalisation du monde dont Chevrillon est, avec Loti et Segalen, l’un des plus attentifs témoins. Le Sud de Chevrillon est en effet, comme celui des Tharaud, une terre de poésie. Chevrillon aimera rêver, avant de les parcourir, à ces vastes espaces qui sont le seuil d’une Afrique saharienne encore mystérieuse, tout en sachant que bientôt le rêve risque d’être interrompu par l’implacable cours de l’histoire. Marrakech le fascine comme une ville lointaine qui « a vécu, huit siècles durant, sa vie à part, farouche, absorbée dans son rêve islamique », mais il constate aussi que « pour la première fois, il y a six mois », l’« épée du Roumi » a touché la ville onirique. Il faut donc se presser d’aller la voir, encore inchangée, dans la « forme originale » de sa « beauté qui va périr ». Ce sont de telles remarques qui font le prix d’un livre qui n’est pas seulement le récit d’un esthète : Chevrillon a le sentiment aigu d’être le témoin privilégié d’un monde qui va bientôt perdre, pour une large part du moins, sa très ancienne « singularité ».

De quelle « singularité » s’agit-il ? Chevrillon en dégagera les traits dominants dans les passages majeurs de son livre, entre plusieurs descriptions remarquables des choses « qui vont périr » : les gestes de la vie quotidienne, les clameurs de la rue, les danses extatiques et orgiaques, dont la place Djemaa-el-Fna d’aujourd’hui peut suggérer encore l’idée affaiblie. À ses yeux, il y a une opposition, ou une différence, irréductible entre le monde moderne et ce qu’il aime nommer, par une expression américaine, le Vieux Monde, old world. De ce vieux monde il y a des traces en Europe, certes, et surtout en Angleterre. Mais c’est dans les royaumes d’Asie et au Maroc qu’on peut encore en observer les traits inaltérés, en un violent contraste avec la civilisation « mécanique », qui, note l’écrivain, « vient à peine de commencer ». Les cultures du vieux monde, bien que dissemblables, ont des points communs qui les opposent toutes aux sociétés « mécaniques » d’aujourd’hui. Il est évident que cette opposition, si centrale dans l’analyse de Chevrillon, doit beaucoup aux lectures romantiques qui furent les siennes, de Herder et Carlyle à Michelet et Hugo. Les cultures du vieux monde sont caractérisées par une stabilité historique, une capacité à se fixer dans un style propre, qui donnent une impression d’immobilité. On peut certes reconnaître dans cette opposition immobilité/mouvement que reprend Chevrillon un simple prolongement de la topique familière de la pensée des Lumières, qui figeait l’Orient dans l’immobile pour mieux réserver à l’Occident le privilège de l’innovation et de la créativité. Mais chez Chevrillon, il y a aussi une incontestable nostalgie de ces « enchantements d’immobilité », pour citer la belle formule de la conclusion de son livre, que nourrit une interrogation souvent inquiète : et si le rapport « occidental » au temps n’était après tout que producteur d’angoisse et d’illusion, dans une quête hallucinée du changement qui prouve surtout la totale incapacité qu’a l’homme moderne de vivre dans des univers intérieurs, autrement dit sa radicale « déspiritualisation », comme le dira dans un autre contexte Georges Bernanos. Dans sa belle méditation sur la « beauté du vieux Maroc » (II, 2), Chevrillon constate qu’à l’origine du désir de voyage, vers l’Espagne, l’Italie ou l’Orient, il y a la quête purement esthétique, mais essentielle, vitale, de mondes qui ont su « décorer », « animer » le quotidien, « enchanter la matière brute », besoin, pense Chevrillon, aussi essentiel que celui de la religion. Il s’attestait industrielle rompt définitivement une harmonie « artisanale » qui, de l’humble poterie à l’architecture des mosquées ou des cathédrales, créait une continuité et une cohérence. L’absence de style du monde moderne est frappante, si on observe l’unité, partout sensible, de la vieille société marocaine. Cette unité établit entre l’intérieur et l’extérieur de constantes harmoniques. Elle suggère que l’aristocrate et le berger, le citadin et le bédouin, malgré de sensibles différences, appartiennent au même monde, et peuvent partager ainsi un style. Telle est le sceau d’une grande culture, comme la signature qu’imprime, sur la laine des tapis comme dans la pierre des mosquées, l’âme collective : « Le style y est partout ; c’est la marque imposée à toute chose humaine, au cours de toutes les générations, par le génie même de la société. On le retrouve dans une pauvre poterie du souk comme dans une précieuse ciselure de poignard, dans un tapis de tente comme dans l’ordonnance d’une grande architecture (...), dans les scènes d’un moussem populaire comme dans l’appareil d’une fastueuse cérémonie cherifienne (...) ». Mais plusieurs pages du Marrakech de Chevrillon prévoient l’inéluctable désagrégation de ce bel univers « organique »[Note_7], à l’image de ce qu’a connu l’Europe en moins de cent ans : « L’objet même de la conquête ou de la pénétration en pays exotique n’est-il pas d’y apporter et d’y vendre l’article mécanique de la métropole, c’est-à-dire d’en éliminer les vieux instruments indigènes de la vie ? »

Reste donc, tant que c’est encore possible, à s’enchanter d’un Sud qui, lorsque Chevrillon le découvre, déploie encore toute la beauté de ses « véhéments contrastes » et de ses couleurs minérales, en quête d’un rêve romantique qu’il définit ainsi : « changer d’être, se sentir autre dans un autre monde ». Certes, Chevrillon est trop intellectuel, trop historien aussi, pour aller aussi loin que Loti ou Isabelle Eberhardt dans un désir d’inculturation qui, chez certains, peut conduire à emprunter des costumes, des manières d’être et de sentir, et s’achever par une très sensible transformation individuelle. Dans sa recherche d’une altérité forte, Chevrillon restera toujours lui-même : un homme de ce vieil occident dont il retrouvera quelques traits anciens, par exemple en Bretagne, et qui est séparé du Maroc d’alors moins par une différence religieuse que par les conséquences de la révolution industrielle. À Marrakech, Chevrillon retrouve une civilisation antique, et ce thème sera appelé à devenir par la suite une véritable topique. Devant des poteries aux formes géométriques qui lui rappellent les motifs des artisans d’Ionie et de Chypre, il ne peut pas ne pas s’émerveiller : « Je suis le contemporain de toute l’humanité antique ». Et c’est au même enchantement, à la fois savant et cultivé, mais aussi spontané et naïf, qu’il convie son lecteur, dans un Sud marocain aujourd’hui disparu, et à qui il demande un ressourcement essentiel : comme un retour vers une origine commune, méditerranéenne et africaine, miraculeusement préservée dans la beauté des gestes simples le drapé des étoffes et les musiques envoûtantes de l’extase.

Jean-François Durand
Université de Montpellier

Première partie
Marrakech de printemps
(Avril-mai 1913)

I
La route : Casablanca naissante[Note_8]

En mer. 25 mars-1er avril 1913.

Pas une couchette vide à bord. Aux guichets de la Transatlantique, à Bordeaux, on refusait du monde. Officiers, ingénieurs, gens d’affaires, petits commerçants, capitalistes qui vont « voir », ouvriers, cocottes : c’est un essaim de notre humanité d’Europe qui passe la mer pour se poser sur la côte ouest du Maroc. Il en part un semblable toutes les semaines de Bordeaux, un autre de Marseille. Mon voisin de table, qui achète et revend des terrains à Casablanca, m’affirme que la population de cette ville s’accroît de deux mille âmes par mois. Mais il y vend des terrains.

D’Ortegal à l’embouchure du Tage, trois jours de mer démontée, dont vingt-quatre heures sans avancer, dans les tumultes du vent, sous un déroulement vertigineux de vapeurs obscures, le bateau assommé par l’avant de paquets glauques, cherchant d’abord à « s’élargir », et puis seulement à tenir tête au temps, en face des falaises de Finisterre qui sont encore là le lendemain.

Et puis, Lisbonne et Saint-Vincent passés, au large du détroit, à vingt lieues des dunes d’Afrique, une impression que j’ai connue déjà en Méditerranée, en arrivant près de l’Egypte, celle d’entrer, tout d’un coup, dans une autre région du globe : les eaux calmées, couleur de vin, couleur d’ardoise, prenant, sous un ciel de plomb, leur aspect lourd et riche des mers chaudes, se déchirant sous l’étrave du navire avec un bruit plus sourd, un bruit profond et velouté, un frrr prolongé, presque silencieux, qu’accompagne le splendide déploiement des volutes d’écume. Il semble qu’un baigneur sortirait teinté de cette eau savonneuse : du violet s’y délaye, une opulente matière dont on croit voir nager les molécules suspendues, quand on se penche au-dessus du bastingage, pour regarder de haut en bas, du côté où flotte de l’ombre.

Le vent était tombé, mais les grandes houles soulevées se poursuivaient encore avec des lenteurs, des lourdeurs de métal en fusion. Nous regardions l’écaille innombrable de la surface monter le long de ces houles, comme la peau d’un monstrueux serpent dont les ondes, par-dessous, se gonflent et se propagent, – et puis, de l’autre côté, redescendre en des confusions d’ombres bleues et de lustres clairs. Par les creux, par les vallées de la mer erraient les mouettes, qui n’avaient plus leur allure oblique et dérivante de tempête, leur air de flocons envolés. Planantes, sans un mouvement d’aile, elles glissaient bas, au ras des vagues, montant, descendant, suivant tous les niveaux liquides, lentement errantes, en grands cercles entrecroisés, comme d’élégantes patineuses.

****

Le lendemain, à l’aurore, on se réveille à l’arrêt de l’hélice. On monte sur le pont, et l’on voit la rade de Casablanca. Elle était consignée : nous l’avons vue pendant trente-six heures.

Ce n’est pas une rade ; c’est le libre Océan devant une ligne lointaine de dunes et de plages, qu’interrompt la blancheur confuse de la ville. Une mer limoneuse (les fonds ayant été remués par la tempête), des eaux jaunes, cerclées, vers le large, où commencent les profondeurs, d’un demi-anneau de bleu sombre. Les grands rouleaux passaient toujours, sans bruit, soulevant et laissant retomber doucement les bateaux de quatre et cinq mille tonnes. À ces files ondulantes de bouchons, on suivait le progrès et la succession des houles vers la côte, et puis, tous les vapeurs se tenant prudemment à distance de la terre, on les perdait de vue ; mais, là-bas, au long des sables, à intervalles réguliers, de blanches lignes de flammes bondissantes signalaient leur éclatement. Elles arrivaient énormes – de quels lointains de l’Atlantique ? Au nord de la ville, parmi des épaves moindres qui jonchaient l’immense plage, un sloop et un brick-goélette portés jusqu’au pied de la dune, indiquaient leur terrible puissance.

Nous causions par signaux avec la terre, et nous venions d’apprendre l’adjudication des travaux du port. Des officiers de marine, passagers à bord, en parlaient, d’un air soucieux, sur la passerelle. Avec cette mer, sur une côte qui fait face à l’Atlantique, il faudrait une autre digue qu’à Cherbourg ; et si l’on arrivait, à coups de millions, à la construire, chaque hiver il faudrait compter avec les assauts des tempêtes et réparer des brèches. La côte entière était mauvaise, mais tout de même, Feddalah, Mazagan présentaient des commencements d’abris. Le marchand de terrains rayonnait[Note_9].

Autour de nous, s’espaçaient les grands vapeurs, noirs, ou rouges de minium : étrange population, silencieusement réunie devant ce lointain ruban de terre blonde et déserte, que rompt un peu de blanc crayeux, à l’endroit que l’on sait être une ville. Après les solitudes, tous les horizons vides que l’on a traversés pendant plusieurs jours, on s’étonne de trouver là le rassemblement de ces grands coureurs qui portent les pavillons de toutes les nations d’Europe. Mais quand on les compte, la surprise est de n’en trouver que vingt-cinq. Si longs, prudemment espacés à cent mètres les uns des autres, ils semblent couvrir le champ de la mer.

De temps en temps, l’un d’eux se met à bouger, levant son ancre pour s’écarter d’un voisin, ou s’éloigner encore de la dangereuse côte. Mouvements imprévus, très lents, affairés, silencieux, comme ceux des homards que l’on voit tâtonner au fond d’un vivier.

Depuis cinq jours, la rade est consignée. Alors de Liverpool, de Bordeaux, de Barcelone, de Marseille, d’Oran, de Dakar, l’un après l’autre est venu s’engluer sur cette lourde mer que soulèvent sans la briser les grandes ondes monotones. Au large, à l’horizon pâle de lumière, deux petites fumées annoncent de nouveaux arrivants. Qui verrait de très haut cette réunion silencieuse, et les vides, au loin, de la côte et de la mer d’Afrique, aurait un peu le sentiment que nous éprouvons devant certains rassemblements d’insectes qui se retrouvent, nous ne savons comment, à travers l’espace, et s’affairent à de mystérieuses activités collectives.

Mais nous savons ce que signifie le spectacle que nous avons sous les yeux. Chacun de ces bateaux porte en soi quelque chose de la substance spirituelle de notre monde. En ce point que tous viennent assaillir, c’est l’un des véhicules par où la proliférante culture de l’Europe vient s’inoculer – infection ou remède héroïque ? – à un organisme de substance bien différente, à ce vieux Maroc si usé : la dernière des sociétés musulmanes dont le type était resté pur. Je l’ai entrevue, cette société, avant que l’opération commençât, quand Fez et Marrakech étaient encore ce qu’elles furent pendant tous leurs siècles, quand, au long de ces plages, il n’y avait de loin en loin, dans la solitude, qu’une petite ville serrée dans son rempart comme un guêpier dans son enveloppe, et dont les jours pareils n’étaient rythmés que par les cris des muezzins. Ce peuple qui, depuis mille ans, vivait des mêmes formules, m’était apparu comme vidé de son essence. On pouvait trouver une beauté farouche aux délabrements de sa vieille figure, un saisissant caractère aux formes peu à peu figées, qu’il a développées au cours de sa vie. La mort était sur lui. Pour le ressusciter, il n’y avait d’espoir, semblait-il, qu’en un germe venu du dehors, en quelque apport de substance nouvelle.

****

2-5 avril.

C’est bien d’une inoculation qu’il s’agit ; et son premier effet, trois jours à Casablanca suffirent à nous en convaincre, c’est l’abcès, avec sa fièvre, ses troubles, sa purulence.

Trois jours seulement, car très vite naquit le sentiment qu’il fallait fuir, et vers les régions que la contamination n’avait pas encore atteintes. J’imagine que la Californie, le Klondyke ont ainsi commencé. Dans un cadre hétéroclite où la vieille misère indigène, ailleurs si touchante et si grave, s’avilit, je ne voyais que les désordres de la Bourse et de la fête. Bourse et foire aux terrains, à tout moment et partout, mais surtout de onze heures à midi, et de cinq à sept, quand l’odeur de l’absinthe est sur Casablanca, dans les cafés encombrés de consommateurs dont les tables se serrent jusqu’au milieu du pavé. Alors sonnent les grands chiffres de l’agiotage : tel terrain, sur la route de Rabat, acheté 400 000 francs samedi dernier, revendu 500 000 hier soir ; tel autre, d’un hectare et demi, du côté du champ de courses, à deux kilomètres des murs, qui valait deux sous le mètre en 1908, et dont on vient d’offrir inutilement un million.

De tels chiffres ne représentent rien que l’intensité de la spéculation. Loin de correspondre au développement de Casablanca, ils le retardent, car, à ces cours, on n’achète que pour revendre. Dans une ville qui s’étend de trois côtés vers le bled illimité, où, deux et trois fois par semaine, les bateaux viennent jeter par centaines les immigrants et chercheurs d’affaires, on n’ose pas construire un grand hôtel. Ceux qui s’improvisent dans les vieilles rues étroites, près de la Marine, sont encombrés de permissionnaires. Hors des murs, à travers les terrains qui valent trop de millions et demeurent des terrains vagues, à travers les marécages, les talus de cactus et de fils de fer, par des routes que la pluie change en fondrières, le nouvel arrivant peut errer pendant des heures avant de trouver, en quelque logis douteux, où se réfugier – et bien heureux s’il y a sa chambre pour lui tout seul ! Mais la fièvre est sur la ville, et pour tous ceux qui subissent sa contagion, qu’importent ces ennuis ? À la Casablanca réelle, ils superposent la cité de leur rêve, un rêve que tous, mutuellement, se suggèrent, et que l’intérêt de chacun achève de lui imposer : la Casablanca de demain, celle des plans de lotissement, celle dont nous parlait un officier, à coup sûr étranger aux affaires, mais il vient de passer ici plusieurs mois. Sur le ton de la foi visionnaire et presque intolérante, il concluait que dans huit ans, avec six cent mille habitants et des jetées sans pareilles, Casablanca aurait dépassé la ville de Marseille, et battu le premier port de France.

Il faut venir ici, où tout est bousculade, pêle-mêle cosmopolite, improvisation, pour apprécier les valeurs esthétiques et morales des vieux modes stables, traditionnels de vie collective, pour regretter les beaux accords nuancés que composent, chacun avec lui-même, chacun avec sa terre, les peuples constitués, ceux dont les siècles ont assemblé la personne, modelé la figure et le caractère. Des penseurs américains, un Henry James, un Brownell ont opposé les anciens groupes organiques, ceux qu’ils avaient aimés dans l’ancien monde, aux mouvantes collections d’Individus, aux proliférations hâtives, informes et simples de leur propre pays. À ce point de vue, la population de Casablanca ressemble à celle d’une Sioux-City ou d’une Oklahoma commençantes ; mais les types dominants sont bien autres : méridionaux, marseillais, bordelais, juifs, espagnols, algériens, hispano-algériens, surtout, le principal de l’immigration venant de la province d’Oran.

Dans la ruche étouffée de la vieille ville, tout au long de l’étroite grand’rue où des fiacres débraillés, d’Algérie, de Marseille, finissent leur carrière et se heurtent aux files grognantes de chameaux, à travers les volées de petits décrotteurs arabes, de bar en bar, de café en café, de la Marine à la Tour de l’Horloge, se coudoie et se pousse une populace masculine, en vestons, en chapeaux mous. Les Tharaud, dans leur Fête arabe, nous ont décrit cette humanité. Physionomies sans rêve, sans âme, la plupart, rappelant, celles que l’on voit en semaine aux courses de banlieue : yeux trop précis, lourds mentons bleus sur des gilets que barrent des chaînes d’or. Par contraste, des officiers, très nombreux, et qui ponctuent de vermillon le flot terne de cette foule, de jeunes bourgeois français, plus fins, plus maigres, plus énergiques, beaucoup en tenue de cheval, nous figurent la civilisation vraie, je veux dire des traditions et des disciplines.

Le soir, flambe la fête. Cocottes de toutes classes, quelques-unes véritablement « à l’instar », et qui feraient honneur à Brest et à Toulon. Bars populaires et restaurants de nuit à tziganes, où président, lèvres saignantes, avec un air de stupeur animale, des dames de comptoir. « Beuglants » avec chanteuses en grande toilette, clamant aux étoiles d’Afrique la chanson grivoise, sous la douche de lumière électrique qui leur verdit la gorge et les épaules.