//img.uscri.be/pth/85c3bb8a75b1efc4a23ed4ac8725d5a111f69e05
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Mashi

De
160 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Rabindranath Tagore. Tagore écrit sa langue natale, le bengali, mais traduit aussi lui-même son oeuvre en anglais, langue qu'il possède parfaitement et dont il se sert avec une âme de poète et une perfection d'artiste. Ce recueil de quatorze contes et nouvelles, véritables petits romans de la vie quotidienne en Inde au tournant du 20e siècle, en est l'une des meilleures illustrations. Grâce à la fraîcheur de sa poésie, l'ampleur de ses images, la force et la modernité de son style, l'auteur de L'Offrande lyrique y exprime sa vision panthéiste de l'univers tout en faisant passer le message de l'Inde à l'Occident. Témoignages précieux sur la société indienne (traditions, castes, statut des femmes, etc), pont jeté entre l'Orient et l'Occident, ces nouvelles vives et colorées sont aussi et avant tout une profonde réflexion sur la vie, la nature et l'amour. Dans un voyage mystique au gré des tintements de bracelets et des drapés de saris, Tagore plonge son lecteur au plus profond de l'âme humaine.


Voir plus Voir moins
RABINDRANATH TAGORE
Mashi et autres nouvelles
Traduit de l’anglais par Hélène du Pasquier
La République des Lettres
— « Mashi(1)!
MASHI
I
— « Tâche de dormir, Jotin, il se fait tard.
— « Qu’importe, puisque mes jours sont comptés ! … Je me disais que Mani
devrait bien aller voir son père : où est-il en ce moment ?
— « À Sitarampur.
— « C’est cela, à Sitarampur. Il faut y envoyer Man i. Elle ne doit pas demeurer
plus longtemps auprès d’un malade comme moi. Elle e st elle-même fragile.
— « Grands Dieux ! Comment accepterait-elle de vous laisser en cet état ?
— « Sait-elle ce que le Docteur … ?
— « Comme si elle ne se rendait pas compte par elle -même ! L’autre jour, elle a
pleuré toutes les larmes de ses yeux à la seule pen sée de retourner chez son père.
Le moins que l’on puisse affirmer, c’est qu’en parl ant ainsi, Mashi donnait une
légère entorse à la vérité. Et voici quel avait été son entretien réel avec Mani :
— « Je suppose, mon enfant, que vous avez reçu des nouvelles de votre père. Il
m’a semblé voir votre cousine Anath.
— « Oui ; vendredi prochain, on célébrera, pour ma petite soeur, la cérémonie
de l’annaprashan(2). Aussi, avais-je pensé …
— « Très bien, ma chérie. Envoyez-lui donc un colli er d’or, cela fera plaisir à
votre mère.
— « Je me propose de m’y rendre moi-même. Je n’ai j amais vu ma petite soeur
et j’en éprouve un si vif désir !
— « Que voulez-vous dire ? Prétendriez-vous laisser Jotin seul ? N’avez-vous
pas entendu le diagnostic du Docteur ?
— « Le Docteur a affirmé que rien ne s’opposait pou r l’instant au …
— « Et quand même il l’aurait affirmé, ne constatez -vous point l’état du malade ?
— « C’est la première fille, après trois fils, on l’adore. Je me suis laissé dire que
l’on préparait de grandes réjouissances. Si je n’y assiste pas, ma mère sera très …
— « Soit ! je ne comprends pas votre mère. Mais je sais fort bien que votre père
ne supportera pas que vous abandonniez Jotin en ce moment.
— « Écrivez-lui donc qu’il n’a pas de raison spécia le de s’inquiéter et que, même
si je pars, ce ne sera pas …
— « Évidemment, ce ne sera pas une grande perte. Ma is souvenez-vous que, si
j’écris à votre père, je lui dirai nettement ce que je pense.
— « Alors, vous ferez mieux de ne pas écrire. Je de manderai à mon mari, et
sans aucun doute, il …
— « Écoutez, mon enfant, j’ai supporté bien des cho ses de votre part, mais cela,
je ne l’admettrai pas un seul instant. Votre père v ous connaît trop bien, du reste,
pour que vous puissiez le tromper. »
Lorsque Mashi l’eut quittée, Mani s’étendit fort en colère sur son lit. Sa voisine et
amie vint s’enquérir de la cause de son humeur.
— « Écoute, quelle honte ! La cérémonie de Yannapra shan approche pour mon
unique soeur, et l’on prétend me retenir ici !
— « Eh quoi ! songeriez-vous à y assister alors que votre époux est si malade !
— « Je ne suis pour lui d’aucun secours, et le voud rais-je que je ne pourrais. Un
ennui si mortel règne dans cette maison qu’en toute franchise je ne saurais le
supporter.
— « Quelle étrange femme vous faites !
— « Je ne puis pourtant pas jouer la comédie, comme vous autres, et affecter la
tristesse à seule fin de me faire bien juger.
— « Soit, dites-moi vos projets.
— « Je compte partir. Personne ne m’en empêchera.
— « Holà ! que cette jeune femme est donc autoritai re ! »
II
Apprenant que Mani avait pleuré à la seule pensée d e regagner la maison
paternelle, Jotin fut si bouleversé qu’il s’assit s ur son lit. Puis, ramenant son oreiller
sous lui et se renversant en arrière : « Mashi, s’é cria-t-il, entr’ouvre la fenêtre et
enlève la lampe. »
Dehors, la nuit demeurait calme et silencieuse, sem blable à un pèlerin de
l’éternité, et le regard des étoiles continuait à i lluminer des agonies sans nombre
dans l’infinité du temps.
Jotin crut voir se profiler dans l’obscurité le vis age de sa Mani, un visage dont
les grands yeux noirs débordaient de larmes, comme s’ils allaient pleurer jusqu’à la
fin des siècles.
Mashi se sentit soulagée en le voyant si calme, et pensa qu’il dormait.
Soudain, il tressaillit et dit : « Mashi, vous avez tous cru Mani trop frivole pour
être jamais heureuse dans notre maison. Mais tu voi s maintenant …
— « Oui, je vois, cher Baba(3), combien je m’étais trompée, mais l’épreuve est
notre pierre de touche.
— « Mashi !
— « Tâche de dormir, mon bien-aimé !
— « Laisse-moi penser un peu, laisse-moi parler. Ne te fâche pas, Mashi !
— « Soit.
— « Au temps où j’abandonnais l’espoir de gagner le coeur de Mani, je
supportais ma peine en silence. Mais toi …
— « Chéri, je ne saurais te laisser parler ainsi ; je partageais alors ta peine.
— « Notre esprit, sache-le, n’est pas une simple mo tte de terre dont on devient
maître dès qu’on l’a ramassée. Je sentais bien que Mani ignorait son propre coeur
et qu’un jour, sous l’empire d’un grand choc …
— « Oui, Jotin, tu as raison.
— « Aussi, ai-je rarement prêté attention à ses cap rices. »
Mashi se tut, réprimant un soupir. N’avait-elle pas plus d’une fois, surpris Jotin à
passer la nuit sur la véranda inondée par la pluie battante, sans nulle envie de
regagner sa chambre ? Que de journées il gisait, la tête en feu, aspirant — elle le
savait — à la venue d’une Mani qui lui rafraîchirai t les tempes, alors que cette Mani
ne songeait qu’à s’apprêter pour le théâtre. Et cep endant, quand Mashi venait
l’éventer, il la repoussait avec dédain. Elle seule savait quelle douleur se cachait
sous ce geste. Bien souvent, elle avait failli dire à Jotin : « Ne vous attachez pas
tant, mon ami, à cette enfant gâtée ; qu’elle appre nne à désirer, à pleurer pour
obtenir quelque chose. » Mais il est des paroles qu e l’on ne saurait prononcer et qui
sans doute demeureraient incomprises. Jotin élevait dans son coeur un autel à la
femme, et Mani trônait sur cet autel comme une divi nité. Il eût difficilement imaginé
que le destin pût lui ravir sa part du vin d’amour versé par cette déesse. Aussi
l’adoration continuait, le sacrifice restait offert, et l’espoir d’une récompense ne
s’émoussait jamais.
Une fois de plus, Mashi croyait Jotin endormi quand celui-ci s’écria
brusquement :
— « Tu doutais, je le sais, que Mani me rendît heureux et c’est pourquoi tu lui en
voulais. Mais, Mashi, il en est du bonheur comme de ces étoiles qui ne sauraient
couvrir tout l’espace obscur. Des intervalles les s éparent. Ainsi notre existence est
tissée d’erreurs et de malentendus, mais la trame l aisse échapper par intervalles
des rayons de vérité. Je ne sais d’où vient cette j oie qui emplit mon coeur ce soir. »
Doucement, Mashi se mit à caresser le front de Joti n, tandis qu’elle pleurait dans
l’ombre :
— « Je songeais, Mashi, qu’elle est si jeune encore ! Que deviendra-t-elle
lorsque je …
— « Si jeune, Jotin ? Elle est d’âge à savoir se co nduire. Moi aussi, j’étais jeune
quand j’ai perdu l’idole de ma vie, mais je l’ai re trouvée pour toujours dans mon
coeur. Fut-ce une perte, dis-moi ? Au surplus, le b onheur est-il absolument
nécessaire ?
— « Mashi, ne dirait-on point que dans le moment mê me où le coeur de Mani
semble s’éveiller, il me faut …
— « Ne t’inquiète pas de cela, Jotin : ne suffit-il pas que son coeur s’éveille ? »
Jotin se rappela soudain la vieille chanson que fre donnait autrefois le barde du
village :
Oh mon coeur ! Tu n’as pas su t’éveiller lorsque l’homme de mon coeur a frappé
à ma porte ;
Tu t’es éveillé au son de ses pas qui décroissaient.
Oh mon coeur ! tu t’es éveillé dans les ténèbres !
— « Mashi, quelle heure est-il ?
— « Près de neuf heures.
— « Pas plus tard ? En vérité, je croyais qu’il éta it au moins deux heures ou
trois ! Minuit, tu le sais, commence pour moi au co ucher du soleil. Mais alors,
pourquoi désirais-tu me voir dormir ?
— « C’est que notre entretien s’est prolongé si tard dans la nuit d’hier ! Ne
convient-il pas aujourd’hui que tu dormes de bonne heure ?
— « Mani est-elle endormie ?
— « Certainement non, elle te prépare quelque breuv age.
— « Qu’est-ce à dire, Mashi ! Est-ce que vraiment …
— « Assurément ! Ne sais-tu point que cette vaillan te petite femme confectionne
tous tes aliments ?
— « Je pensais que peut-être Mani ne savait pas …
— « Une femme apprend vite à l’école de la nécessité.
— « La soupe au poisson de ce matin dégageait un fu met si délicat. J’ai cru que
tu l’avais préparée toi-même.
— « Mon Dieu, non ! Tu ne supposes certainement pas que Mani me permettrait
de faire quoi que ce soit pour toi ! C’est elle-mêm e qui s’occupe de toute ta lessive.
Elle sait que tu ne peux rien supporter de sale autour de toi. Si seulement tu
pouvais voir avec quel soin elle entretient ton sal on ! Si je la laissais venir dans ta
chambre de malade, elle s’épuiserait. Et c’est là p ourtant ce qu’elle désire
ardemment.
— « Mais alors, la santé de Mani …
— « Les médecins estiment qu’elle doit s’abstenir d e visiter trop souvent ta
chambre de malade. Elle a le coeur trop sensible.
— « Mais, Mashi, comment arrives-tu à l’en empêcher ?
— « Parce qu’elle m’obéit aveuglément. Mais elle ex ige que je lui apporte
constamment de tes nouvelles. »
Les étoiles scintillaient dans le firmament comme d es larmes. Jotin inclina la
tête dans un geste de gratitude envers la vie qui a llait le quitter, et lorsque la Mort
étendit la main vers lui dans la nuit obscure, il s aisit cette main avec une entière
confiance.
Jotin soupira, puis, avec un léger mouvement d’impa tience :
— « Mashi, dit-il, si Mani veille encore, puis-je — ne serait-ce que pour …
— « C’est bien ! Je vais l’appeler.
— « Je ne la retiendrai pas longtemps, rien que cin q minutes. J’ai quelque chose
de particulier à lui dire. »
Mashi sortit en soupirant et alla quérir Mani. Joti n sentait son pouls battre
fiévreusement. Il savait trop bien que jamais il n’ avait pu obtenir de Mani le moindre
entretien intime. Tels deux instruments accordés da ns un ton différent, ils ne
pouvaient résonner à l’unisson. Que de fois Jotin a vait ressenti la morsure de la
jalousie lorsque Mani bavardait joyeusement et riai t aux éclats avec ses
compagnes. Mais Jotin ne blâmait que lui-même : que ne pouvait-il lui aussi
s’adonner à ces innocents badinages ? Ce n’est pas qu’il en eût été incapable,
puisqu’avec ses propres amis il ne dédaignait pas toujours les sujets insignifiants ;
mais les menus propos dont s’accommode la conversat ion masculine ne
conviennent pas à la conversation féminine. On peut prononcer un discours
philosophique comme un monologue, en ignorant un au ditoire inattentif, mais une
simple causerie exige au moins la coopération de de ux êtres. Un solo de
cornemuse se suffit à lui-même, mais les cymbales f orment une paire inséparable.
Combien de fois, au cours des longues soirées passé es dans la véranda auprès de
Mani, Jotin n’avait-il point provoqué, par d’incess ants efforts, une conversation dont
le fil devait toujours se rompre ! Et le silence mê me du soir semblait avoir honte.
Jotin devinait chez Mani le désir de partir. Il all ait jusqu’à souhaiter la présence d’un
tiers, tant il est vrai qu’une conversation à trois se déroule avec aisance là où le
tête-à-tête s’avérait pénible.
Jotin se prit à songer à ce qu’il allait dire à Man i. Mais cette conversation forgée
à l’avance ne pouvait le satisfaire. Il pressentait avec anxiété le vide des minutes
tant attendues. Et le temps consacré aux entretiens intimes demeurait cependant
compté.
III
— « Eh quoi, mon enfant, vous n’allez nulle part ce soir, n’est-ce pas ?
— « Mais si, je vais à Sitarampur !
— « Que voulez-vous dire ? Qui vous conduira ?
— « Anath.
— « Pas aujourd’hui, mon enfant, quelque autre jour.
— « Mais la voiture est déjà retenue.
— « Qu’importe ! C’est là une perte réparable. Partez demain matin de bonne
heure.
— « Mashi, je ne puis m’arrêter à vos fâcheux press entiments. En partant
aujourd’hui, je ne nuis à personne.
— « Jotin désire un entretien avec vous.
— « Bien, je dispose encore de quelques instants, j uste assez pour aller le voir.
— « Ne lui annoncez surtout point votre départ.
— « C’est entendu, mais je ne pourrai demeurer long temps auprès de lui.
L’annaprashani.sera célébré demain et j’entends partir aujourd’hu
— « Je vous en conjure, mon enfant, écoutez-moi cette fois-ci. Calmez vos
esprits pour un temps et demeurez auprès de lui. Ne le laissez pas deviner votre
hâte.
— « Comment faire ? Le train ne m’attendra pas. Ana th sera de retour dans dix
minutes. Tout au plus, pourrai-je demeurer près de lui jusque-là.
— « C’est inadmissible. Jamais je ne vous permettra i d’entrer chez lui dans cet
état d’esprit … Misérable que vous êtes ! l’homme q ue vous torturez va bientôt
quitter ce monde. Mais je vous en préviens, vous vo us souviendrez de ce jour
jusqu’à votre heure dernière ! Car il y a un Dieu, il y a un Dieu ! Plus tard, vous
comprendrez ! …