Mashi

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Rabindranath Tagore. Tagore écrit sa langue natale, le bengali, mais traduit aussi lui-même son oeuvre en anglais, langue qu'il possède parfaitement et dont il se sert avec une âme de poète et une perfection d'artiste. Ce recueil de quatorze contes et nouvelles, véritables petits romans de la vie quotidienne en Inde au tournant du 20e siècle, en est l'une des meilleures illustrations. Grâce à la fraîcheur de sa poésie, l'ampleur de ses images, la force et la modernité de son style, l'auteur de L'Offrande lyrique y exprime sa vision panthéiste de l'univers tout en faisant passer le message de l'Inde à l'Occident. Témoignages précieux sur la société indienne (traditions, castes, statut des femmes, etc), pont jeté entre l'Orient et l'Occident, ces nouvelles vives et colorées sont aussi et avant tout une profonde réflexion sur la vie, la nature et l'amour. Dans un voyage mystique au gré des tintements de bracelets et des drapés de saris, Tagore plonge son lecteur au plus profond de l'âme humaine.


Publié le : mercredi 30 octobre 2013
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824901541
Nombre de pages : 160
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Rabindranath Tagore
Mashi et autres nouvelles
Traduit de l'anglais par
Hélène du Pasquier
La République des Lettres
Mashi
I
— "Mashi (1) !
— "Tâche de dormir, Jotin, il se fait tard.
— "Qu'importe, puisque mes jours sont comptés !... Je me disais que Mani devrait bien aller voir son père: où est-il en ce moment ?
— "À Sitarampur.
— "C'est cela, à Sitarampur. Il faut y envoyer Mani. Elle ne doit pas demeurer plus longtemps auprès d'un malade comme moi. Elle est elle-même fragile.
— "Grands Dieux ! Comment accepterait-elle de vous laisser en cet état ?
— "Sait-elle ce que le Docteur... ?
— "Comme si elle ne se rendait pas compte par elle-même ! L'autre jour, elle a pleuré toutes les larmes de ses yeux à la seule pensée de retourner chez son père.
Le moins que l'on puisse affirmer, c'est qu'en parlant ainsi, Mashi donnait une légère entorse à la vérité. Et voici quel avait été son entretien réel avec Mani:
— "Je suppose, mon enfant, que vous avez reçu des nouvelles de votre père. Il m'a semblé voir votre cousine Anath.
— "Oui; vendredi prochain, on célébrera, pour ma petite soeur, la cérémonie de l'annaprashan (2). Aussi, avais-je pensé...
— "Très bien, ma chérie. Envoyez-lui donc un collier d'or, cela fera plaisir à votre mère.
— "Je me propose de m'y rendre moi-même. Je n'ai jamais vu ma petite soeur et j'en éprouve un si vif désir !
— "Que voulez-vous dire ? Prétendriez-vous laisser Jotin seul ? N'avez-vous pas entendu le diagnostic du Docteur ?
— "Le Docteur a affirmé que rien ne s'opposait pour l'instant au...
— "Et quand même il l'aurait affirmé, ne constatez-vous point l'état du malade ?
— "C'est la première fille, après trois fils, on l'adore. Je me suis laissé dire que l'on préparait de grandes réjouissances. Si je n'y assiste pas, ma mère sera très...
— "Soit ! je ne comprends pas votre mère. Mais je sais fort bien que votre père ne supportera pas que vous abandonniez Jotin en ce moment.
— "Écrivez-lui donc qu'il n'a pas de raison spéciale de s'inquiéter et que, même si je pars, ce ne sera pas...
— "Évidemment, ce ne sera pas une grande perte. Mais souvenez-vous que, si j'écris à votre père, je lui dirai nettement ce que je pense.
— "Alors, vous ferez mieux de ne pas écrire. Je demanderai à mon mari, et sans aucun doute, il...
— "Écoutez, mon enfant, j'ai supporté bien des choses de votre part, mais cela, je ne l'admettrai pas un seul instant. Votre père vous connaît trop bien, du reste, pour que vous puissiez le tromper."
Lorsque Mashi l'eut quittée, Mani s'étendit fort en colère sur son lit. Sa voisine et amie vint s'enquérir de la cause de son humeur.
— "Écoute, quelle honte ! La cérémonie de Yannaprashan approche pour mon unique soeur, et l'on prétend me retenir ici !
— "Eh quoi ! songeriez-vous à y assister alors que votre époux est si malade !
— "Je ne suis pour lui d'aucun secours, et le voudrais-je que je ne pourrais. Un ennui si mortel règne dans cette maison qu'en toute franchise je ne saurais le supporter.
— "Quelle étrange femme vous faites !
— "Je ne puis pourtant pas jouer la comédie, comme vous autres, et affecter la tristesse à seule fin de me faire bien juger.
— "Soit, dites-moi vos projets.
— "Je compte partir. Personne ne m'en empêchera.
— "Holà ! que cette jeune femme est donc autoritaire !"
II
Apprenant que Mani avait pleuré à la seule pensée de regagner la maison paternelle, Jotin fut si bouleversé qu'il s'assit sur son lit. Puis, ramenant son oreiller sous lui et se renversant en arrière: "Mashi, s'écria-t-il, entr'ouvre la fenêtre et enlève la lampe."
Dehors, la nuit demeurait calme et silencieuse, semblable à un pèlerin de l'éternité, et le regard des étoiles continuait à illuminer des agonies sans nombre dans l'infinité du temps.
Jotin crut voir se profiler dans l'obscurité le visage de sa Mani, un visage dont les grands yeux noirs débordaient de larmes, comme s'ils allaient pleurer jusqu'à la fin des siècles.
Mashi se sentit soulagée en le voyant si calme, et pensa qu'il dormait.
Soudain, il tressaillit et dit: "Mashi, vous avez tous cru Mani trop frivole pour être jamais heureuse dans notre maison. Mais tu vois maintenant...
— "Oui, je vois, cher Baba (3), combien je m'étais trompée, mais l'épreuve est notre pierre de touche.
— "Mashi !
— "Tâche de dormir, mon bien-aimé !
— "Laisse-moi penser un peu, laisse-moi parler. Ne te fâche pas, Mashi !
— "Soit.
— "Au temps où j'abandonnais l'espoir de gagner le coeur de Mani, je supportais ma peine en silence. Mais toi...
— "Chéri, je ne saurais te laisser parler ainsi; je partageais alors ta peine.
— "Notre esprit, sache-le, n'est pas une simple motte de terre dont on devient maître dès qu'on l'a ramassée. Je sentais bien que Mani ignorait son propre coeur et qu'un jour, sous l'empire d'un grand choc...
— "Oui, Jotin, tu as raison.
— "Aussi, ai-je rarement prêté attention à ses caprices."
Mashi se tut, réprimant un soupir. N'avait-elle pas plus d'une fois, surpris Jotin à passer la nuit sur la véranda inondée par la pluie battante, sans nulle envie de regagner sa chambre ? Que de journées il gisait, la tête en feu, aspirant — elle le savait — à la venue d'une Mani qui lui rafraîchirait les tempes, alors que cette Mani ne songeait qu'à s'apprêter pour le théâtre. Et cependant, quand Mashi venait l'éventer, il la repoussait avec dédain. Elle seule savait quelle douleur se cachait sous ce geste. Bien souvent, elle avait failli dire à Jotin: "Ne vous attachez pas tant, mon ami, à cette enfant gâtée; qu'elle apprenne à désirer, à pleurer pour obtenir quelque chose." Mais il est des paroles que l'on ne saurait prononcer et qui sans doute demeureraient incomprises. Jotin élevait dans son coeur un autel à la femme, et Mani trônait sur cet autel comme une divinité. Il eût difficilement imaginé que le destin pût lui ravir sa part du vin d'amour versé par cette déesse. Aussi l'adoration continuait, le sacrifice restait offert, et l'espoir d'une récompense ne s'émoussait jamais.
Une fois de plus, Mashi croyait Jotin endormi quand celui-ci s'écria brusquement:
— "Tu doutais, je le sais, que Mani me rendît heureux et c'est pourquoi tu lui en voulais. Mais, Mashi, il en est du bonheur comme de ces étoiles qui ne sauraient couvrir tout l'espace obscur. Des intervalles les séparent. Ainsi notre existence est tissée d'erreurs et de malentendus, mais la trame laisse échapper par intervalles des rayons de vérité. Je ne sais d'où vient cette joie qui emplit mon coeur ce soir."
Doucement, Mashi se mit à caresser le front de Jotin, tandis qu'elle pleurait dans l'ombre:
— "Je songeais, Mashi, qu'elle est si jeune encore ! Que deviendra-t-elle lorsque je...
— "Si jeune, Jotin ? Elle est d'âge à savoir se conduire. Moi aussi, j'étais jeune quand j'ai perdu l'idole de ma vie, mais je l'ai retrouvée pour toujours dans mon coeur. Fut-ce une perte, dis-moi ? Au surplus, le bonheur est-il absolument nécessaire ?
— "Mashi, ne dirait-on point que dans le moment même où le coeur de Mani semble s'éveiller, il me faut...
— "Ne t'inquiète pas de cela, Jotin: ne suffit-il pas que son coeur s'éveille ?" Jotin se rappela soudain la vieille chanson que fredonnait autrefois le barde du village:
Oh mon coeur ! Tu n'as pas su t'éveiller lorsque l'homme de mon coeur a frappé à ma porte; Tu t'es éveillé au son de ses pas qui décroissaient. Oh mon coeur ! tu t'es éveillé dans les ténèbres !
— "Mashi, quelle heure est-il ?
— "Près de neuf heures.
— "Pas plus tard ? En vérité, je croyais qu'il était au moins deux heures ou trois ! Minuit, tu le sais, commence pour moi au coucher du soleil. Mais alors, pourquoi désirais-tu me voir dormir ?
— "C'est que notre entretien s'est prolongé si tard dans la nuit d'hier ! Ne convient-il pas aujourd'hui que tu dormes de bonne heure ?
— "Mani est-elle endormie ?
— "Certainement non, elle te prépare quelque breuvage.
— "Qu'est-ce à dire, Mashi ! Est-ce que vraiment...
— "Assurément ! Ne sais-tu point que cette vaillante petite femme confectionne tous tes aliments ?
— "Je pensais que peut-être Mani ne savait pas...
— "Une femme apprend vite à l'école de la nécessité.
— "La soupe au poisson de ce matin dégageait un fumet si délicat. J'ai cru que tu l'avais préparée toi-même.
— "Mon Dieu, non ! Tu ne supposes certainement pas que Mani me permettrait de faire quoi que ce soit pour toi ! C'est elle-même qui s'occupe de toute ta lessive. Elle sait que tu ne peux rien supporter de sale autour de toi. Si seulement tu pouvais voir avec quel soin elle entretient ton salon ! Si je la laissais venir dans ta chambre de malade, elle s'épuiserait. Et c'est là pourtant ce qu'elle désire ardemment.
— "Mais alors, la santé de Mani...
— "Les médecins estiment qu'elle doit s'abstenir de visiter trop souvent ta chambre de malade. Elle a le coeur trop sensible.
— "Mais, Mashi, comment arrives-tu à l'en empêcher ?
— "Parce qu'elle m'obéit aveuglément. Mais elle exige que je lui apporte constamment de tes nouvelles."
Les étoiles scintillaient dans le firmament comme des larmes. Jotin inclina la tête dans un geste de gratitude envers la vie qui allait le quitter, et lorsque la Mort étendit la main vers lui dans la nuit obscure, il saisit cette main avec une entière confiance.
Jotin soupira, puis, avec un léger mouvement d'impatience:
— "Mashi, dit-il, si Mani veille encore, puis-je — ne serait-ce que pour...
— "C'est bien ! Je vais l'appeler.
— "Je ne la retiendrai pas longtemps, rien que cinq minutes. J'ai quelque chose de particulier à lui dire."
Mashi sortit en soupirant et alla quérir Mani. Jotin sentait son pouls battre fiévreusement. Il savait trop bien que jamais il n'avait pu obtenir de Mani le moindre entretien intime. Tels deux instruments accordés dans un ton différent, ils ne pouvaient résonner à l'unisson. Que de fois Jotin avait ressenti la morsure de la jalousie lorsque Mani bavardait joyeusement et riait aux
éclats avec ses compagnes. Mais Jotin ne blâmait que lui-même: que ne pouvait-il lui aussi s'adonner à ces innocents badinages ? Ce n'est pas qu'il en eût été incapable, puisqu'avec ses propres amis il ne dédaignait pas toujours les sujets insignifiants; mais les menus propos dont s'accommode la conversation masculine ne conviennent pas à la conversation féminine. On peut prononcer un discours philosophique comme un monologue, en ignorant un auditoire inattentif, mais une simple causerie exige au moins la coopération de deux êtres. Un solo de cornemuse se suffit à lui-même, mais les cymbales forment une paire inséparable. Combien de fois, au cours des longues soirées passées dans la véranda auprès de Mani, Jotin n'avait-il point provoqué, par d'incessants efforts, une conversation dont le fil devait toujours se rompre ! Et le silence même du soir semblait avoir honte. Jotin devinait chez Mani le désir de partir. Il allait jusqu'à souhaiter la présence d'un tiers, tant il est vrai qu'une conversation à trois se déroule avec aisance là où le tête-à-tête s'avérait pénible.
Jotin se prit à songer à ce qu'il allait dire à Mani. Mais cette conversation forgée à l'avance ne pouvait le satisfaire. Il pressentait avec anxiété le vide des minutes tant attendues. Et le temps consacré aux entretiens intimes demeurait cependant compté.
III
— "Eh quoi, mon enfant, vous n'allez nulle part ce soir, n'est-ce pas ?
— "Mais si, je vais à Sitarampur !
— "Que voulez-vous dire ? Qui vous conduira ?
— "Anath.
— "Pas aujourd'hui, mon enfant, quelque autre jour.
— "Mais la voiture est déjà retenue.
— "Qu'importe ! C'est là une perte réparable. Partez demain matin de bonne heure.
— "Mashi, je ne puis m'arrêter à vos fâcheux pressentiments. En partant aujourd'hui, je ne nuis à personne.
— "Jotin désire un entretien avec vous.
— "Bien, je dispose encore de quelques instants, juste assez pour aller le voir.
— "Ne lui annoncez surtout point votre départ.
— "C'est entendu, mais je ne pourrai demeurer longtemps auprès de lui. L'annaprashansera célébré demain et j'entends partir aujourd'hui.
— "Je vous en conjure, mon enfant, écoutez-moi cette fois-ci. Calmez vos esprits pour un temps et demeurez auprès de lui. Ne le laissez pas deviner votre hâte.
— "Comment faire ? Le train ne m'attendra pas. Anath sera de retour dans dix minutes. Tout au plus, pourrai-je demeurer près de lui jusque-là.
— "C'est inadmissible. Jamais je ne vous permettrai d'entrer chez lui dans cet état d'esprit... Misérable que vous êtes ! l'homme que vous torturez va bientôt quitter ce monde. Mais je vous en préviens, vous vous souviendrez de ce jour jusqu'à votre heure dernière ! Car il y a un Dieu, il y a un Dieu ! Plus tard, vous comprendrez !...
— "Mashi, ne me maudissez pas ainsi...
— "Oh mon enfant chéri, mon cher amour ! pourquoi vis-tu encore ? Tes épreuves seront donc infinies ? Et ne pourrai-je y mettre un terme ?"
Mashi attendit un instant, puis retourna dans la chambre du malade avec l'espoir de trouver Jotin endormi. Mais à peine était-elle entrée que celui-ci fit un mouvement dans son lit. Mashi s'écria:
— "Devine ce qu'elle a fait !
— "Qu'est-il donc survenu ? Mani ne vient-elle pas ? Pourquoi votre absence fut-elle si longue, Mashi ?
— "J'ai trouvé Mani pleurant amèrement parce qu'elle avait laissé brûler le lait de ta soupe. Je me suis efforcée de la consoler en lui disant qu'elle retrouverait d'autre lait, mais elle ne pouvait supporter la pensée d'avoir apporté quelque négligence à la préparation de tes aliments. Je suis parvenue péniblement à la calmer et à lui faire prendre le lit. C'est pourquoi je n'ai pu te l'amener aujourd'hui. Laissons-la endormir sa peine."
Bien que l'absence de Mani lui parût douloureuse, Jotin ressentit une certaine détente. Il avait presque craint que la présence réelle de Mani fît quelque violence à l'image que son coeur avait façonnée. Une expérience antérieure l'avait mis en garde contre des déceptions de cette nature. Et son âme débordait d'allégresse à l'idée que Mani eût éprouvé quelque peine à laisser brûler son lait.
— "Mashi !
— "Qu'y a-t-il, cher Baba ?
— "Je sens que mes jours touchent à leur fin. Mais je n'en éprouve nul regret. Ne pleure point sur mon sort.
— "Non, mon aimé, je ne pleurerai point. Je me refuse à croire que seule la vie soit bonne et non la Mort.
— "Mashi, je te le dis en vérité, la Mort me semble douce."
Jotin leva les yeux vers le ciel et crut voir la Mort venir à lui sous les traits de Mani elle-même. Elle brillait d'une immortelle jeunesse, tandis que notre Mère la Terre répandait des étoiles sur sa noire chevelure, telle une pluie de fleurs divines. Il évoqua le temps lointain où sa fiancée lui avait été révélée pour la première fois sous le voile qui la cachait aux humains (4). La nuit immense fut illuminée tout entière par le regard d'amour des yeux noirs de Mani. Mani, la fiancée du logis, la douce petite fille, devenait comme une image du monde, trônant sur un autel formé d'étoiles au confluent de la vie et de la mort. Et Jotin, les mains jointes, murmurait: "Le voile s'est levé enfin ! les épaisses ténèbres se sont dissipées. Ah ! que tu es belle ! que de fois tu as meurtri mon coeur ! maintenant, tu ne m'abandonneras plus."
IV
— "Je souffre, Mashi, mais non point comme tu l'imagines. On dirait que ma peine se sépare peu à peu de ma vie. Longtemps elle a été traînée à la remorque, comme un lourd navire. Mais l'amarre s'est rompue et maintenant elle flotte au loin avec le fardeau de mes souffrances. Mon regard ne s'en détache pas encore, mais elle ne m'appartient plus... Mashi, voici deux jours que je n'ai même pas aperçu Mani !
— "Jotin, laisse-moi t'apporter un second oreiller.
— "Je croirais presque, Mashi, que Mani m'a abandonné comme ce bateau chargé de soucis que le courant emporte.
— "Prends une gorgée de ce jus de grenade, mon ami, tu dois avoir la gorge sèche.
— "J'ai écrit mon testament hier: te l'ai-je montré ? Je ne m'en souviens plus.
— "Inutile de me le montrer, Jotin.
— "À la mort de ma mère, je ne possédais rien en propre. C'est toi qui m'as nourri et élevé. C'est pourquoi je songeais...
— "Quelle sottise, mon enfant ! Je n'ai apporté que cette maison et quelque bien. Tout le reste, tu l'as gagné.
— "Cette maison pourtant...
— "Elle ne représente rien. Tu y as tant ajouté qu'il devient difficile d'en retrouver la trace.
— "Je suis sûr que Mani éprouve réellement pour toi une affection...
— "Je sais, Jotin. Maintenant tâche de dormir.
— "Bien que j'aie légué tous mes biens à Mani, c'est comme s'ils t'appartenaient, Mashi. Jamais elle ne te désobéira.
— "Pourquoi te tracasser à ce sujet, mon ami ?
— "C'est que tout ce que je possède, je te le dois. Lorsque tu liras mes volontés dernières, ne crois pas un seul moment...
— "Que veux-tu dire, Jotin ? Comment pourrais-je trouver mauvais que tu donnes à Mani ce qui t'appartient ! Je ne suis pas aussi mesquine !
— "Mais toi aussi, tu auras...
— "Écoute, Jotin, je vais me fâcher. Prétendrais-tu me consoler avec de l'argent ?
— "Oh, Mashi ! comme j'aimerais pouvoir te donner mieux que de l'argent !
— "C'est ce que tu as fait, Jotin, et dans une large mesure. N'ai-je pas eu ta présence pour emplir ma demeure solitaire ? Un tel bonheur n'a pu m'advenir qu'au prix de nombreuses vies antérieures. Tu m'as tant donné que, si ma destinée ne me laissait maintenant plus rien à espérer, je ne saurais me plaindre. Oui ! Oui: abandonne tout à Mani, ta maison, ta fortune, ta voiture, tes terres: ce sont là fardeaux trop lourds pour moi !
— "Je sais que tu as perdu le goût des joies de ce monde, mais Mani est si jeune que...
— "Ne dis pas cela. Laisse-lui tes biens, c'est parfait, mais quant aux joies...
— "Quel mal apercevrais-tu à ce qu'elle fût joyeuse, Mashi ?
— "Non, ce lui sera impossible. Sa gorge deviendra si sèche que tout prendra pour elle le goût de poussière et de cendre."
Jotin demeura silencieux. Il n'arrivait pas à apercevoir s'il était vrai ou faux, s'il était regrettable ou non, que le monde pût devenir haïssable à Mani dès le moment où elle serait séparée de lui. Les étoiles semblaient murmurer à son coeur:
— "Oui, c'est la vérité. Depuis tant de milliers d'années que nous regardons le monde, nous savons que ces grands préparatifs de joie ne sont que vanité."
Jotin poussa un soupir et dit: "Nous ne parvenons pas à laisser après nous la moindre chose qui vaille la peine d'être donnée.
— "Ce que tu donnes n'est pas sans prix, mon ami. Je demande à Dieu qu'elle sache seulement apprécier la valeur de tes présents.
— "J'ai soif, Mashi. Verse-moi encore de ce jus de grenade. Mani est-elle venue me voir hier, je me le demande ?
— "Certes, elle est venue, mais tu dormais. Elle s'est assise à la tête de ton lit et t'a éventé un long moment; puis elle est repartie pour laver tes vêtements.
— "Ô merveille ! Si je ne m'abuse, je rêvais au même instant que Mani essayait d'entrer. La porte était entr'ouverte et elle la poussait, mais sans parvenir à l'ouvrir. Mais Mashi, tu me parais bien imprudente; tu aurais dû lui laisser comprendre que j'allais mourir; sinon ma mort lui donnera un choc terrible.
— "Baba, laisse-moi poser ce châle sur tes pieds; ils deviennent si froids.
— "Non, Mashi, je ne pourrais le supporter.
— "Sais-tu, Jotin, que Mani a confectionné ce châle pour toi ? Elle y travaillait aux heures où elle aurait dû dormir. Il a été terminé hier seulement."
Jotin prit le châle entre ses mains et le palpa tendrement. Il lui semblait retrouver dans l'étoffe toute la douceur de Mani; n'était-ce pas de ces mêmes fils qu'elle avait tissé chaque nuit des pensées d'amour ? Le châle n'était pas fait de simple laine, mais encore du toucher de Mani. Aussi lorsque Mashi l'étendit sur le lit, ce fut pour le malade comme si Mani avait caressé, de nuit en nuit, ses membres fatigués.
— "Mais, Mashi, je croyais que Mani ne savait pas, ou tout au moins n'aimait pas tricoter.
— "Elle apprend si vite ! Certes, j'ai dû lui donner des leçons, et d'ailleurs, le travail n'est pas sans défauts.
— "Qu'importent ces défauts, il ne s'agit pas d'une pièce d'exposition ! le châle ne m'en tiendra pas moins chaud."
Jotin se mit à imaginer Mani au travail, tâtonnant et accumulant les efforts, mais poursuivant cependant sa tâche nocturne avec une inlassable patience. Quel spectacle doux et touchant ! Et de nouveau, il promenait sur le châle ses doigts caressants.
— "Mashi, le Docteur est-il en bas ?
— "Oui, il passera la nuit ici.
— "Qu'il évite de me donner un narcotique. Loin de me procurer le repos, il ne ferait qu'ajouter à ma souffrance. Je préfère demeurer éveillé. Sais-tu, Mashi, que mon mariage fut célébré une
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