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Mashi

De
160 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Rabindranath Tagore. Tagore écrit sa langue natale, le bengali, mais traduit aussi lui-même son oeuvre en anglais, langue qu'il possède parfaitement et dont il se sert avec une âme de poète et une perfection d'artiste. Ce recueil de quatorze contes et nouvelles, véritables petits romans de la vie quotidienne en Inde au tournant du 20e siècle, en est l'une des meilleures illustrations. Grâce à la fraîcheur de sa poésie, l'ampleur de ses images, la force et la modernité de son style, l'auteur de L'Offrande lyrique y exprime sa vision panthéiste de l'univers tout en faisant passer le message de l'Inde à l'Occident. Témoignages précieux sur la société indienne (traditions, castes, statut des femmes, etc), pont jeté entre l'Orient et l'Occident, ces nouvelles vives et colorées sont aussi et avant tout une profonde réflexion sur la vie, la nature et l'amour. Dans un voyage mystique au gré des tintements de bracelets et des drapés de saris, Tagore plonge son lecteur au plus profond de l'âme humaine.


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RABINDRANATH TAGORE
Mashi
et autres nouvelles
Traduit de l'anglais par
Hélène du Pasquier
La République des LettresM A S H I
I
— "Mashi ( 1 ) !
— "Tâche de dormir, Jotin, il se fait tard.
— "Qu'importe, puisque mes jours sont comptés !... Je me disais que Mani
devrait bien aller voir son père: où est-il en ce moment ?
— "À Sitarampur.
— "C'est cela, à Sitarampur. Il faut y envoyer Mani. Elle ne doit pas demeurer
plus longtemps auprès d'un malade comme moi. Elle est elle-même fragile.
— "Grands Dieux ! Comment accepterait-elle de vous laisser en cet état ?
— "Sait-elle ce que le Docteur... ?
— "Comme si elle ne se rendait pas compte par elle-même ! L'autre jour, elle
a pleuré toutes les larmes de ses yeux à la seule pensée de retourner chez son
père.
Le moins que l'on puisse affirmer, c'est qu'en parlant ainsi, Mashi donnait
une légère entorse à la vérité. Et voici quel avait été son entretien réel avec
Mani:
— "Je suppose, mon enfant, que vous avez reçu des nouvelles de votre
père. Il m'a semblé voir votre cousine Anath.
— "Oui; vendredi prochain, on célébrera, pour ma petite soeur, la cérémonie
de l'annaprashan ( 2 ). Aussi, avais-je pensé...
— "Très bien, ma chérie. Envoyez-lui donc un collier d'or, cela fera plaisir à
votre mère.
— "Je me propose de m'y rendre moi-même. Je n'ai jamais vu ma petitesoeur et j'en éprouve un si vif désir !
— "Que voulez-vous dire ? Prétendriez-vous laisser Jotin seul ? N'avez-vous
pas entendu le diagnostic du Docteur ?
— "Le Docteur a affirmé que rien ne s'opposait pour l'instant au...
— "Et quand même il l'aurait affirmé, ne constatez-vous point l'état du
malade ?
— "C'est la première fille, après trois fils, on l'adore. Je me suis laissé dire
que l'on préparait de grandes réjouissances. Si je n'y assiste pas, ma mère sera
très...
— "Soit ! je ne comprends pas votre mère. Mais je sais fort bien que votre
père ne supportera pas que vous abandonniez Jotin en ce moment.
— "Écrivez-lui donc qu'il n'a pas de raison spéciale de s'inquiéter et que,
même si je pars, ce ne sera pas...
— "Évidemment, ce ne sera pas une grande perte. Mais souvenez-vous que,
si j'écris à votre père, je lui dirai nettement ce que je pense.
— "Alors, vous ferez mieux de ne pas écrire. Je demanderai à mon mari, et
sans aucun doute, il...
— "Écoutez, mon enfant, j'ai supporté bien des choses de votre part, mais
cela, je ne l'admettrai pas un seul instant. Votre père vous connaît trop bien, du
reste, pour que vous puissiez le tromper."
Lorsque Mashi l'eut quittée, Mani s'étendit fort en colère sur son lit. Sa
voisine et amie vint s'enquérir de la cause de son humeur.
— "Écoute, quelle honte ! La cérémonie de Yannaprashan approche pour
mon unique soeur, et l'on prétend me retenir ici !
— "Eh quoi ! songeriez-vous à y assister alors que votre époux est si
malade !— "Je ne suis pour lui d'aucun secours, et le voudrais-je que je ne pourrais.
Un ennui si mortel règne dans cette maison qu'en toute franchise je ne saurais
le supporter.
— "Quelle étrange femme vous faites !
— "Je ne puis pourtant pas jouer la comédie, comme vous autres, et affecter
la tristesse à seule fin de me faire bien juger.
— "Soit, dites-moi vos projets.
— "Je compte partir. Personne ne m'en empêchera.
— "Holà ! que cette jeune femme est donc autoritaire !"
I I
Apprenant que Mani avait pleuré à la seule pensée de regagner la maison
paternelle, Jotin fut si bouleversé qu'il s'assit sur son lit. Puis, ramenant son
oreiller sous lui et se renversant en arrière: "Mashi, s'écria-t-il, entr'ouvre la
fenêtre et enlève la lampe."
Dehors, la nuit demeurait calme et silencieuse, semblable à un pèlerin de
l'éternité, et le regard des étoiles continuait à illuminer des agonies sans nombre
dans l'infinité du temps.
Jotin crut voir se profiler dans l'obscurité le visage de sa Mani, un visage
dont les grands yeux noirs débordaient de larmes, comme s'ils allaient pleurer
jusqu'à la fin des siècles.
Mashi se sentit soulagée en le voyant si calme, et pensa qu'il dormait.
Soudain, il tressaillit et dit: "Mashi, vous avez tous cru Mani trop frivole pour
être jamais heureuse dans notre maison. Mais tu vois maintenant...
— "Oui, je vois, cher Baba ( 3 ), combien je m'étais trompée, mais l'épreuve
est notre pierre de touche.— "Mashi !
— "Tâche de dormir, mon bien-aimé !
— "Laisse-moi penser un peu, laisse-moi parler. Ne te fâche pas, Mashi !
— "Soit.
— "Au temps où j'abandonnais l'espoir de gagner le coeur de Mani, je
supportais ma peine en silence. Mais toi...
— "Chéri, je ne saurais te laisser parler ainsi; je partageais alors ta peine.
— "Notre esprit, sache-le, n'est pas une simple motte de terre dont on
devient maître dès qu'on l'a ramassée. Je sentais bien que Mani ignorait son
propre coeur et qu'un jour, sous l'empire d'un grand choc...
— "Oui, Jotin, tu as raison.
— "Aussi, ai-je rarement prêté attention à ses caprices."
Mashi se tut, réprimant un soupir. N'avait-elle pas plus d'une fois, surpris
Jotin à passer la nuit sur la véranda inondée par la pluie battante, sans nulle
envie de regagner sa chambre ? Que de journées il gisait, la tête en feu,
aspirant — elle le savait — à la venue d'une Mani qui lui rafraîchirait les tempes,
alors que cette Mani ne songeait qu'à s'apprêter pour le théâtre. Et cependant,
quand Mashi venait l'éventer, il la repoussait avec dédain. Elle seule savait
quelle douleur se cachait sous ce geste. Bien souvent, elle avait failli dire à
Jotin: "Ne vous attachez pas tant, mon ami, à cette enfant gâtée; qu'elle
apprenne à désirer, à pleurer pour obtenir quelque chose." Mais il est des
paroles que l'on ne saurait prononcer et qui sans doute demeureraient
incomprises. Jotin élevait dans son coeur un autel à la femme, et Mani trônait
sur cet autel comme une divinité. Il eût difficilement imaginé que le destin pût lui
ravir sa part du vin d'amour versé par cette déesse. Aussi l'adoration continuait,
le sacrifice restait offert, et l'espoir d'une récompense ne s'émoussait jamais.
Une fois de plus, Mashi croyait Jotin endormi quand celui-ci s'écriabrusquement:
— "Tu doutais, je le sais, que Mani me rendît heureux et c'est pourquoi tu lui
en voulais. Mais, Mashi, il en est du bonheur comme de ces étoiles qui ne
sauraient couvrir tout l'espace obscur. Des intervalles les séparent. Ainsi notre
existence est tissée d'erreurs et de malentendus, mais la trame laisse échapper
par intervalles des rayons de vérité. Je ne sais d'où vient cette joie qui emplit
mon coeur ce soir."
Doucement, Mashi se mit à caresser le front de Jotin, tandis qu'elle pleurait
dans l'ombre:
— "Je songeais, Mashi, qu'elle est si jeune encore ! Que deviendra-t-elle
lorsque je...
— "Si jeune, Jotin ? Elle est d'âge à savoir se conduire. Moi aussi, j'étais
jeune quand j'ai perdu l'idole de ma vie, mais je l'ai retrouvée pour toujours dans
mon coeur. Fut-ce une perte, dis-moi ? Au surplus, le bonheur est-il absolument
nécessaire ?
— "Mashi, ne dirait-on point que dans le moment même où le coeur de Mani
semble s'éveiller, il me faut...
— "Ne t'inquiète pas de cela, Jotin: ne suffit-il pas que son coeur s'éveille ?"
Jotin se rappela soudain la vieille chanson que fredonnait autrefois le barde du
village:
Oh mon coeur ! Tu n'as pas su t'éveiller lorsque l'homme de mon coeur a
frappé à ma porte;
Tu t'es éveillé au son de ses pas qui décroissaient.
Oh mon coeur ! tu t'es éveillé dans les ténèbres !
— "Mashi, quelle heure est-il ?
— "Près de neuf heures.
— "Pas plus tard ? En vérité, je croyais qu'il était au moins deux heures outrois ! Minuit, tu le sais, commence pour moi au coucher du soleil. Mais alors,
pourquoi désirais-tu me voir dormir ?
— "C'est que notre entretien s'est prolongé si tard dans la nuit d'hier ! Ne
convient-il pas aujourd'hui que tu dormes de bonne heure ?
— "Mani est-elle endormie ?
— "Certainement non, elle te prépare quelque breuvage.
— "Qu'est-ce à dire, Mashi ! Est-ce que vraiment...
— "Assurément ! Ne sais-tu point que cette vaillante petite femme
confectionne tous tes aliments ?
— "Je pensais que peut-être Mani ne savait pas...
— "Une femme apprend vite à l'école de la nécessité.
— "La soupe au poisson de ce matin dégageait un fumet si délicat. J'ai cru
que tu l'avais préparée toi-même.
— "Mon Dieu, non ! Tu ne supposes certainement pas que Mani me
permettrait de faire quoi que ce soit pour toi ! C'est elle-même qui s'occupe de
toute ta lessive. Elle sait que tu ne peux rien supporter de sale autour de toi. Si
seulement tu pouvais voir avec quel soin elle entretient ton salon ! Si je la
laissais venir dans ta chambre de malade, elle s'épuiserait. Et c'est là pourtant
ce qu'elle désire ardemment.
— "Mais alors, la santé de Mani...
— "Les médecins estiment qu'elle doit s'abstenir de visiter trop souvent ta
chambre de malade. Elle a le coeur trop sensible.
— "Mais, Mashi, comment arrives-tu à l'en empêcher ?
— "Parce qu'elle m'obéit aveuglément. Mais elle exige que je lui apporte
constamment de tes nouvelles."Les étoiles scintillaient dans le firmament comme des larmes. Jotin inclina la
tête dans un geste de gratitude envers la vie qui allait le quitter, et lorsque la
Mort étendit la main vers lui dans la nuit obscure, il saisit cette main avec une
entière confiance.
Jotin soupira, puis, avec un léger mouvement d'impatience:
— "Mashi, dit-il, si Mani veille encore, puis-je — ne serait-ce que pour...
— "C'est bien ! Je vais l'appeler.
— "Je ne la retiendrai pas longtemps, rien que cinq minutes. J'ai quelque
chose de particulier à lui dire."
Mashi sortit en soupirant et alla quérir Mani. Jotin sentait son pouls battre
fiévreusement. Il savait trop bien que jamais il n'avait pu obtenir de Mani le
moindre entretien intime. Tels deux instruments accordés dans un ton différent,
ils ne pouvaient résonner à l'unisson. Que de fois Jotin avait ressenti la morsure
de la jalousie lorsque Mani bavardait joyeusement et riait aux éclats avec ses
compagnes. Mais Jotin ne blâmait que lui-même: que ne pouvait-il lui aussi
s'adonner à ces innocents badinages ? Ce n'est pas qu'il en eût été incapable,
puisqu'avec ses propres amis il ne dédaignait pas toujours les sujets
insignifiants; mais les menus propos dont s'accommode la conversation
masculine ne conviennent pas à la conversation féminine. On peut prononcer un
discours philosophique comme un monologue, en ignorant un auditoire
inattentif, mais une simple causerie exige au moins la coopération de deux
êtres. Un solo de cornemuse se suffit à lui-même, mais les cymbales forment
une paire inséparable. Combien de fois, au cours des longues soirées passées
dans la véranda auprès de Mani, Jotin n'avait-il point provoqué, par d'incessants
efforts, une conversation dont le fil devait toujours se rompre ! Et le silence
même du soir semblait avoir honte. Jotin devinait chez Mani le désir de partir. Il
allait jusqu'à souhaiter la présence d'un tiers, tant il est vrai qu'une conversation
à trois se déroule avec aisance là où le tête-à-tête s'avérait pénible.
Jotin se prit à songer à ce qu'il allait dire à Mani. Mais cette conversationforgée à l'avance ne pouvait le satisfaire. Il pressentait avec anxiété le vide des
minutes tant attendues. Et le temps consacré aux entretiens intimes demeurait
cependant compté.
I I I
— "Eh quoi, mon enfant, vous n'allez nulle part ce soir, n'est-ce pas ?
— "Mais si, je vais à Sitarampur !
— "Que voulez-vous dire ? Qui vous conduira ?
— "Anath.
— "Pas aujourd'hui, mon enfant, quelque autre jour.
— "Mais la voiture est déjà retenue.
— "Qu'importe ! C'est là une perte réparable. Partez demain matin de bonne
heure.
— "Mashi, je ne puis m'arrêter à vos fâcheux pressentiments. En partant
aujourd'hui, je ne nuis à personne.
— "Jotin désire un entretien avec vous.
— "Bien, je dispose encore de quelques instants, juste assez pour aller le
voir.
— "Ne lui annoncez surtout point votre départ.
— "C'est entendu, mais je ne pourrai demeurer longtemps auprès de lui.
L'annaprashan sera célébré demain et j'entends partir aujourd'hui.
— "Je vous en conjure, mon enfant, écoutez-moi cette fois-ci. Calmez vos
esprits pour un temps et demeurez auprès de lui. Ne le laissez pas deviner votre
hâte.
— "Comment faire ? Le train ne m'attendra pas. Anath sera de retour dansdix minutes. Tout au plus, pourrai-je demeurer près de lui jusque-là.
— "C'est inadmissible. Jamais je ne vous permettrai d'entrer chez lui dans
cet état d'esprit... Misérable que vous êtes ! l'homme que vous torturez va
bientôt quitter ce monde. Mais je vous en préviens, vous vous souviendrez de
ce jour jusqu'à votre heure dernière ! Car il y a un Dieu, il y a un Dieu ! Plus tard,
vous comprendrez !...
— "Mashi, ne me maudissez pas ainsi...
— "Oh mon enfant chéri, mon cher amour ! pourquoi vis-tu encore ? Tes
épreuves seront donc infinies ? Et ne pourrai-je y mettre un terme ?"
Mashi attendit un instant, puis retourna dans la chambre du malade avec
l'espoir de trouver Jotin endormi. Mais à peine était-elle entrée que celui-ci fit un
mouvement dans son lit. Mashi s'écria:
— "Devine ce qu'elle a fait !
— "Qu'est-il donc survenu ? Mani ne vient-elle pas ? Pourquoi votre absence
fut-elle si longue, Mashi ?
— "J'ai trouvé Mani pleurant amèrement parce qu'elle avait laissé brûler le
lait de ta soupe. Je me suis efforcée de la consoler en lui disant qu'elle
retrouverait d'autre lait, mais elle ne pouvait supporter la pensée d'avoir apporté
quelque négligence à la préparation de tes aliments. Je suis parvenue
péniblement à la calmer et à lui faire prendre le lit. C'est pourquoi je n'ai pu te
l'amener aujourd'hui. Laissons-la endormir sa peine."
Bien que l'absence de Mani lui parût douloureuse, Jotin ressentit une
certaine détente. Il avait presque craint que la présence réelle de Mani fît
quelque violence à l'image que son coeur avait façonnée. Une expérience
antérieure l'avait mis en garde contre des déceptions de cette nature. Et son
âme débordait d'allégresse à l'idée que Mani eût éprouvé quelque peine à
laisser brûler son lait.— "Mashi !
— "Qu'y a-t-il, cher Baba ?
— "Je sens que mes jours touchent à leur fin. Mais je n'en éprouve nul
regret. Ne pleure point sur mon sort.
— "Non, mon aimé, je ne pleurerai point. Je me refuse à croire que seule la
vie soit bonne et non la Mort.
— "Mashi, je te le dis en vérité, la Mort me semble douce."
Jotin leva les yeux vers le ciel et crut voir la Mort venir à lui sous les traits de
Mani elle-même. Elle brillait d'une immortelle jeunesse, tandis que notre Mère la
Terre répandait des étoiles sur sa noire chevelure, telle une pluie de fleurs
divines. Il évoqua le temps lointain où sa fiancée lui avait été révélée pour la
première fois sous le voile qui la cachait aux humains ( 4 ). La nuit immense fut
illuminée tout entière par le regard d'amour des yeux noirs de Mani. Mani, la
fiancée du logis, la douce petite fille, devenait comme une image du monde,
trônant sur un autel formé d'étoiles au confluent de la vie et de la mort. Et Jotin,
les mains jointes, murmurait: "Le voile s'est levé enfin ! les épaisses ténèbres se
sont dissipées. Ah ! que tu es belle ! que de fois tu as meurtri mon coeur !
maintenant, tu ne m'abandonneras plus."
I V
— "Je souffre, Mashi, mais non point comme tu l'imagines. On dirait que ma
peine se sépare peu à peu de ma vie. Longtemps elle a été traînée à la
remorque, comme un lourd navire. Mais l'amarre s'est rompue et maintenant elle
flotte au loin avec le fardeau de mes souffrances. Mon regard ne s'en détache
pas encore, mais elle ne m'appartient plus... Mashi, voici deux jours que je n'ai
même pas aperçu Mani !
— "Jotin, laisse-moi t'apporter un second oreiller.
— "Je croirais presque, Mashi, que Mani m'a abandonné comme ce bateauchargé de soucis que le courant emporte.
— "Prends une gorgée de ce jus de grenade, mon ami, tu dois avoir la gorge
sèche.
— "J'ai écrit mon testament hier: te l'ai-je montré ? Je ne m'en souviens plus.
— "Inutile de me le montrer, Jotin.
— "À la mort de ma mère, je ne possédais rien en propre. C'est toi qui m'as
nourri et élevé. C'est pourquoi je songeais...
— "Quelle sottise, mon enfant ! Je n'ai apporté que cette maison et quelque
bien. Tout le reste, tu l'as gagné.
— "Cette maison pourtant...
— "Elle ne représente rien. Tu y as tant ajouté qu'il devient difficile d'en
retrouver la trace.
— "Je suis sûr que Mani éprouve réellement pour toi une affection...
— "Je sais, Jotin. Maintenant tâche de dormir.
— "Bien que j'aie légué tous mes biens à Mani, c'est comme s'ils
t'appartenaient, Mashi. Jamais elle ne te désobéira.
— "Pourquoi te tracasser à ce sujet, mon ami ?
— "C'est que tout ce que je possède, je te le dois. Lorsque tu liras mes
volontés dernières, ne crois pas un seul moment...
— "Que veux-tu dire, Jotin ? Comment pourrais-je trouver mauvais que tu
donnes à Mani ce qui t'appartient ! Je ne suis pas aussi mesquine !
— "Mais toi aussi, tu auras...
— "Écoute, Jotin, je vais me fâcher. Prétendrais-tu me consoler avec de
l'argent ?— "Oh, Mashi ! comme j'aimerais pouvoir te donner mieux que de l'argent !
— "C'est ce que tu as fait, Jotin, et dans une large mesure. N'ai-je pas eu ta
présence pour emplir ma demeure solitaire ? Un tel bonheur n'a pu m'advenir
qu'au prix de nombreuses vies antérieures. Tu m'as tant donné que, si ma
destinée ne me laissait maintenant plus rien à espérer, je ne saurais me
plaindre. Oui ! Oui: abandonne tout à Mani, ta maison, ta fortune, ta voiture, tes
terres: ce sont là fardeaux trop lourds pour moi !
— "Je sais que tu as perdu le goût des joies de ce monde, mais Mani est si
jeune que...
— "Ne dis pas cela. Laisse-lui tes biens, c'est parfait, mais quant aux joies...
— "Quel mal apercevrais-tu à ce qu'elle fût joyeuse, Mashi ?
— "Non, ce lui sera impossible. Sa gorge deviendra si sèche que tout
prendra pour elle le goût de poussière et de cendre."
Jotin demeura silencieux. Il n'arrivait pas à apercevoir s'il était vrai ou faux,
s'il était regrettable ou non, que le monde pût devenir haïssable à Mani dès le
moment où elle serait séparée de lui. Les étoiles semblaient murmurer à son
coeur:
— "Oui, c'est la vérité. Depuis tant de milliers d'années que nous regardons
le monde, nous savons que ces grands préparatifs de joie ne sont que vanité."
Jotin poussa un soupir et dit: "Nous ne parvenons pas à laisser après nous la
moindre chose qui vaille la peine d'être donnée.
— "Ce que tu donnes n'est pas sans prix, mon ami. Je demande à Dieu
qu'elle sache seulement apprécier la valeur de tes présents.
— "J'ai soif, Mashi. Verse-moi encore de ce jus de grenade. Mani est-elle
venue me voir hier, je me le demande ?
— "Certes, elle est venue, mais tu dormais. Elle s'est assise à la tête de tonlit et t'a éventé un long moment; puis elle est repartie pour laver tes vêtements.
— "Ô merveille ! Si je ne m'abuse, je rêvais au même instant que Mani
essayait d'entrer. La porte était entr'ouverte et elle la poussait, mais sans
parvenir à l'ouvrir. Mais Mashi, tu me parais bien imprudente; tu aurais dû lui
laisser comprendre que j'allais mourir; sinon ma mort lui donnera un choc
terrible.
— "Baba, laisse-moi poser ce châle sur tes pieds; ils deviennent si froids.
— "Non, Mashi, je ne pourrais le supporter.
— "Sais-tu, Jotin, que Mani a confectionné ce châle pour toi ? Elle y
travaillait aux heures où elle aurait dû dormir. Il a été terminé hier seulement."
Jotin prit le châle entre ses mains et le palpa tendrement. Il lui semblait
retrouver dans l'étoffe toute la douceur de Mani; n'était-ce pas de ces mêmes fils
qu'elle avait tissé chaque nuit des pensées d'amour ? Le châle n'était pas fait de
simple laine, mais encore du toucher de Mani. Aussi lorsque Mashi l'étendit sur
le lit, ce fut pour le malade comme si Mani avait caressé, de nuit en nuit, ses
membres fatigués.
— "Mais, Mashi, je croyais que Mani ne savait pas, ou tout au moins n'aimait
pas tricoter.
— "Elle apprend si vite ! Certes, j'ai dû lui donner des leçons, et d'ailleurs, le
travail n'est pas sans défauts.
— "Qu'importent ces défauts, il ne s'agit pas d'une pièce d'exposition ! le
châle ne m'en tiendra pas moins chaud."
Jotin se mit à imaginer Mani au travail, tâtonnant et accumulant les efforts,
mais poursuivant cependant sa tâche nocturne avec une inlassable patience.
Quel spectacle doux et touchant ! Et de nouveau, il promenait sur le châle ses
doigts caressants.
— "Mashi, le Docteur est-il en bas ?— "Oui, il passera la nuit ici.
— "Qu'il évite de me donner un narcotique. Loin de me procurer le repos, il
ne ferait qu'ajouter à ma souffrance. Je préfère demeurer éveillé. Sais-tu, Mashi,
que mon mariage fut célébré une nuit de pleine lune pendant le mois de
Baisakh ? Demain marquera pour moi un anniversaire, et les étoiles de cette
même nuit illumineront le firmament. Peut-être Mani a-t-elle oublié. Je voudrais
réveiller ses souvenirs. Conduis-la auprès de moi pour quelques instants...
Pourquoi demeures-tu silencieuse ? Sans doute le Docteur a-t-il recommandé
de ménager mes forces ? Mais je te l'affirme, Mashi, s'il m'était permis ce soir
d'échanger quelques mots avec elle, je n'aurais nul besoin d'une drogue qui
m'apporte le repos. Mashi, ne pleure pas ainsi ! Je me sens très bien. Mon
coeur déborde ce soir plus que jamais. C'est pourquoi j'espère après Mani. Non,
non, Mashi, je ne puis te voir pleurer ainsi ! Toi qui étais si calme jusqu'à
présent: d'où vient ton trouble ce soir ?
— "Oh, Jotin, je croyais avoir épuisé la source de mes larmes, mais je sens
qu'elle n'est pas encore tarie. Ma souffrance est intolérable.
— "Va chercher Mani. Je lui rappellerai notre nuit de noces, et demain elle
pourra...
— "J'y vais, mon ami. Shombhu attendra devant la porte. Si tu désires
quelque chose, il répondra à ton appel."
Mashi s'enfuit dans la chambre de Mani et s'écroula sur le plancher en
sanglotant: "Oh, revenez, revenez vite, créature sans coeur ! Exaucez la
dernière prière de celui qui vous a tout donné ! N'achevez pas celui qui va
mourir !"
Jotin tressaillit en entendant des pas. "Mani ! s'écria-t-il.
— "Je suis Shombhu. Vous m'avez appelé ?
...

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