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Pinjar le squelette

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 1935 l’empire des Indes britanniques se prépare aux violents événements de la partition qui secoueront le pays en 1947. Le Goujarat, province située à l’ouest, se verra coupée en deux, entre Pakistan et Inde, musulmans et hindous…

Le Squelette est le roman d’une vie réinventée par Pouro au fil de ses rencontres avec des femmes comme elle cruellement frappées par le destin. Ces femmes, à qui Pouro apporte aide et affection, ont nom Kammo, la petite « travailleuse » orpheline exploitée et maltraitée par sa tante ; Taro, « Étoile » brillante d’intelligence, d’instruction et de révolte, unie contre son gré par ses parents à un homme déjà marié ; la « Folle » famélique, violée par des villageois, qui meurt en couches et dont Pouro et Rashida adoptent le bébé ; Lajo enfin, la « Pudique », épouse du frère de Pouro et soeur de son ancien fiancé hindou Ram Chand, kidnappée pendant les exodes croisés de la partition et que Pouro et Rashida parviendront à arracher à son ravisseur et à faire rejoindre sa famille en Inde.

Ce roman, le premier d’Amrita Pritam qui en a écrit une trentaine et qui a obtenu en 1982 un prestigieux prix littéraire, s’imposa non seulement par sa thématique hardie, mais aussi par sa singularité littéraire.

Ce livre de Kailash Éditions, réalisé en coopération avec Les Éditions de Londres, est un inédit numérique.


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Pinjar – Le squelette
Amrita Pritam

 

© Kailash Editions 2003
69, rue Saint-Jacques - 75005 - Paris - France
169, Lal Bahadur Street - 605001
Pondicherry - India

Dessin original : Benoit Gamero
kailasheditions@wanadoo.fr

www.editionskailash.com

 

 

Livre numérique réalisé en collaboration avec Les Editions de Londres
ISBN Numérique : 978-1-909053-41-0

www.editionsdelondres.com

Table des matières

PRÉFACE

1935

La fête

L’enfant de Pouro

Une mère orpheline

Le mensonge comme vérité

Un autre squelette

Un squelette dans un squelette

Les plaignants

Rattoval

Un feu

1947

Lajo

Hamida

Conversations

Secousses

Un moment

Notes

PRÉFACE

Son nom dit la plénitude, et pourtant Pouro est bien elle-même ce squelette évoqué par le titre du roman d’Amrita Pritam[Note_1]dont elle est l’héroïne. Ce qui faisait la chair de son existence – son village, sa famille, son mariage tout proche, sa religion, son nom –, un enlèvement l’en a privée. Un enlèvement perpétré dans le Panjab occidental des années 1930, au nom de la vengeance, par le descendant d’une famille musulmane endettée que des usuriers hindous avaient humiliée.

Mais l’homme qui a enlevé Pouro, Rashida, est amoureux d’elle, et même s’il l’a contrainte au mariage avec lui, il se révélera d’une grande humanité, tout à la fois accablé par la culpabilité, tendre, courageux, généreux, et il finira par se faire aimer de Pouro. Quand en 1947, dans les horreurs de la partition de l’Inde britannique, la jeune femme a l’occasion de partir rejoindre en Inde ce qui reste de sa famille, elle préférera rester auprès de Rashida et de leurs deux fils, au Pakistan.

Le Squelette est le roman d’une vie réinventée par Pouro au fil de ses rencontres avec des femmes comme elle cruellement frappées par le destin. Ces femmes, à qui Pouro apporte aide et affection, ont nom Kammo, la petite « travailleuse » orpheline exploitée et maltraitée par sa tante ; Taro, « Étoile » brillante d’intelligence, d’instruction et de révolte, unie contre son gré par ses parents à un homme déjà marié ; la « Folle » famélique, violée par des villageois, qui meurt en couches et dont Pouro et Rashida adoptent le bébé ; Lajo enfin, la « Pudique », épouse du frère de Pouro et sœur de son ancien fiancé hindou Ram Chand, kidnappée pendant les exodes croisés de la partition et que Pouro et Rashida parviendront à arracher à son ravisseur et à faire rejoindre sa famille en Inde.

À cause du choix final de Pouro, le livre fit scandale dans l’Inde nationaliste des lendemains de la partition : l’idéologie dominante du nouvel État ne pouvait s’accommoder de ce qu’une femme née hindoue pût désirer rester musulmane au Pakistan. Mais l’auteur du roman était un être à part. Née en 1919 à Gujranwala, dans le Panjab aujourd’hui pakistanais, Amrita était l’unique enfant d’une femme au foyer qui mourut alors que sa fille avait tout juste onze ans et d’un fin lettré maître d’école et versé dans les Écritures sikhes. Son père initia la petite Amrita à l’art poétique, et toute jeune fille, cette dernière participait régulièrement à des assemblées poétiques à Lahore où elle lisait devant des auditeurs ébahis ses compositions en l’honneur des gourous sikhs.

Amrita avait très tôt été fiancée dans une riche famille de commerçants, et par respect pour celui qui devint son mari, Pritam Singh, mais qu’elle quitta bientôt, elle remplaça le traditionnel Kaur qui sert de nom à toutes les femmes sikhes orthodoxes par Pritam.

Ses premiers recueils de poèmes, encore traditionnels, parurent à la fin des années 1930, mais dès les années 1940 s’affirment, dans ses vers comme dans sa vie, indépendance et expérimentation. Le traumatisme de la partition lui inspire deux œuvres majeures. La première est un poème, qui connut un immense succès et fut appris par cœur par des milliers de Panjabis, et dans lequel Amrita invoque Varis Shah, le poète panjabi musulman qui composa en 1766 le chef-d’œuvre de la littérature panjabi classique en donnant de la plus célèbre légende d’amour du Panjab une version magistrale, pleine d’ironie sociale et religieuse et de tendre compassion envers des amants empêchés de vivre leur amour par les barrières de caste et la bigoterie[Note_2]. La seconde est précisément Le Squelette.

Ce roman, le premier d’Amrita qui en a écrit une trentaine et qui a obtenu en 1982 le plus prestigieux prix littéraire indien, s’imposa non seulement par sa thématique hardie, mais aussi par sa singularité littéraire. Au lendemain de la partition, l’heure était encore, dans la fiction panjabi, aux réalismes gandhien et marxiste, le second devenant dominant et appelé à le rester jusqu’à la fin des années 1960. Certes Le Squelette est empreint d’un certain réalisme social, mais ce qui sera la marque de fabrique des romans ultérieurs d’Amrita y est déjà très présent : une profonde tristesse, une simplicité dépouillée, la saisie des personnages féminins à travers certains instants révélateurs dont l’ensemble donne une vision impressionniste mais finalement totale du sujet. La complexité unique, mais atteignant à l’impersonnel, de la vie d’une femme telle que Pouro est rendue grâce à tout un art de la suggestion, – art fondé sur une attention particulière portée aux pensées intimes, aux monologues intérieurs, aux rêves et aux fantasmes, à ces instants-clés des rencontres qui font s’entrecroiser l’âme et le destin de plusieurs personnages au cours d’une durée limitée. Kammo, Taro, la folle et Lajo disparaissent plus ou moins rapidement de l’horizon du roman, mais à travers elles, Pouro accomplit le programme existentiel de son nom et peut dire de sa voix intérieure à son ancien fiancé, en regardant Lajo partir vers l’Inde : « Qu’elle soit hindoue ou musulmane, une fille qui retourne chez elle, considère qu’avec elle l’âme de Pouro est arrivée à destination ».

Denis Matringe [Note_3]

1935

C’était un jour de grisaille. Accroupie sur un carré de toile de sac, Pouro écossait des pois. Quand elle voulut faire rouler au creux de sa paume les grains d’une gousse qu’elle venait d’ouvrir, un ver blanc se retrouva collé à son pouce.

Elle fut prise du même dégoût qu’on éprouve à sentir son pied s’enfoncer dans la fange d’un cloaque. Elle secoua ses doigts pour envoyer le ver au loin, puis serra ses mains entre ses cuisses.

Les gousses, les grains et les cosses étaient éparpillés devant elle. Elle retira ses mains et les pressa contre son cœur.

Pouro eut l’impression que de la tête aux pieds, tout son corps était pareil à cette gousse où, au lieu de grains purs, avait prospéré un ver visqueux. Une violente nausée la saisit. Elle aurait voulu extirper de son ventre le ver qui s’y développait, en débarrasser sa chair comme on s’enlève une épine fichée sous un ongle, comme d’un revers de la main on détache une bractée de bardane collée à un vêtement, comme on arrache une tique, comme on décolle une sangsue.

Pouro regarda le mur en face d’elle ; un à un, les souvenirs des jours anciens lui revenaient.

Elle était née à Chattoani, village du district de Goujrat, dans une famille de Shah. Des Shah qui depuis bien longtemps ne faisaient plus office de prêteurs, mais qui n’en avaient pas moins gardé leur nom de caste. Au fil des ans, ces Shah avaient connu une fortune si adverse qu’il leur avait fallu vendre jusqu’à leurs casseroles, leurs marmites et leurs chaudrons. Ces chaudrons sur lesquels était gravé le nom de leurs ancêtres. Pour échapper à cette condition, le père de Pouro et son oncle avaient quitté leur village pour la Thaïlande. Ils y avaient bientôt connu des jours meilleurs. Pouro marchait déjà et courait partout, et sa mère s’occupait d’un petit garçon nouveau-né. Par la suite, cette famille de Shah ruinés revint à Chattaoni. Le père de Pouro fit lever l’hypothèque de sa maison, préservant par là le renom de son lignage. Une nouvelle construction ne lui aurait pas coûté plus cher, mais il ne se soucia pas des économies possibles : il jubilait d’exhiber à tout le monde le renom préservé de ses ancêtres.

Après les foins et les récoltes, la famille repartit pour la Thaïlande, laissant cette fois une maison bien à elle et un nom intact. Quand elle revint s’établir au village, Pouro était dans sa quinzième année ; trois petites sœurs étaient nées l’une après l’autre, et sa mère était enceinte d’un sixième enfant.

La première chose que firent ces Shah une fois rentrés au pays fut de se mettre en quête d’un bon parti pour Pouro dans le village voisin de Rattoval ; sa mère songeait à la joie qu’elle aurait à arranger le mariage de sa fille aussitôt après le bain rituel qui suivrait la naissance de son enfant. C’était un devoir dont elle et son mari étaient désormais bien décidés à s’acquitter.

Les futurs beaux-parents de Pouro possédaient en ce temps-là trois bufflesses, et leur maison était la première du village à avoir eu un auvent de briques cuites ; sur la façade, ils avaient fait peindre la syllabe sacrée « Om ». On disait que Ram Chand, leur fils, était un beau jeune homme intelligent.

Le père de Pouro l’avait « réservé » en leur offrant les cinq roupies et le morceau de sucre candi traditionnels. En ce temps-là, les fiançailles croisées étaient coutumières dans le district de Goujrat : c’est ainsi que la petite sœur de Ram Chand fut fiancée au frère de Pouro, alors âgé de douze ans,

La mère de Pouro qui avait, de deux ans en deux ans, mis au monde trois filles à la suite, en avait assez, et maintenant que la situation s’était améliorée, que la famille avait de quoi manger et subvenir à ses besoins, elle désirait un autre fils.

Revenue à Chattaoni, la deuxième chose qu’elle avait faite avait donc été de rendre hommage à la Déesse du Destin. Dans la cour de Pouro, des villageoises avaient fait une idole de bouse dont elles avaient couvert la tête d’un voile rouge avec une bordure brodée d’or et d’argent et au nez de laquelle elles avaient mis un clou doré, et elles chantaient en chœur :

Déesse du Destin, venue fâchée,
puisses-tu partir contente !
Déesse du Destin, venue fâchée,
puisses-tu partir contente !

Comme les femmes des villages alentour, elles étaient persuadées que la Déesse du Destin venait elle-même pour chaque naissance. Si elle s’amusait et riait avec son époux, elle faisait vite une fille car elle avait hâte de retourner auprès de lui ; mais si elle venait après une querelle avec lui, elle était moins pressée de le rejoindre et pouvait prendre le temps de faire un garçon. Et les femmes de chanter encore :

Déesse du Destin, venue fâchée,
puisses-tu partir contente !
Déesse du Destin, venue fâchée,
puisses-tu partir contente !

La Déesse, sans doute tout près de là, écoutait le chant des femmes ; elle exauça leur prière. Une quinzaine de jours plus tard, la mère de Pouro mit au monde un garçon. Les Shah du voisinage et même les parents les plus éloignés reçurent des félicitations. La seule inquiétude venait de ce que le garçon était un trikkhal, un frère né après trois filles. La mère de Pouro se demandait comment elle pourrait le sauver. S’il vivait, il ne fallait pas qu’il fût un fardeau pour ses parents ; les dévotes de la Déesse se retrouvèrent donc et firent, dans un gros plat de bronze, un trou par lequel elles passèrent le bébé en chantant :

Voici qu’est venue une armée de trikkhal,
Voici qu’est venue une armée de trikkhal !

Après avoir célébré tous les rituels propitiatoires pour un garçon heureusement né après une série de trois filles, on fut certain que l’enfant vivrait.

Pouro, âgée maintenant de quinze ans, sentait son corps se transformer. Toutes ses tuniques de l’année précédente étaient devenues trop justes. Elle s’en fit coudre de nouvelles dans une étoffe à fleurs achetée au marché d’à côté. Elle se fit faire des voiles tout scintillant d’incrustations de mica.

Les amies de Pouro lui avaient montré de loin son fiancé, Ram Chand ; elle le revoyait désormais trait pour trait, et chaque fois qu’elle pensait à lui, son visage s’empourprait.

Elle s’était enhardie, mais ne pouvait plus sortir autant qu’avant : beaucoup d’habitants de Rattoval venaient à Chattaoni. Ces gens du village de sa future belle-famille la verraient, et c’était bien là ce qui la gênait. De surcroît, Rattoval était devenu très majoritairement musulman. Aussi Pouro n’allait-elle aux champs avec ses amies qu’à la tombée du jour. Au retour, elle s’arrêtait souvent au bord d’un chemin : tantôt elle cueillait des épinards, tantôt elle restait un moment sous un jujubier, en faisait tomber des fruits, les ramassait et s’attardait à bavarder avec ses amies. Ce chemin menait chez les parents de Ram Chand.

Elle espérait de tout son cœur que le jeune homme allait apparaître. Qu’un jour du moins, elle le verrait. Debout au bord du chemin, elle sentait son cœur palpiter. Puis toute la nuit, elle rêvait de son fiancé.

Un jour, Pouro portait de nouvelles chaussures qui la blessaient au talon ; elle marchait donc un peu en arrière de ses amies. Les jeunes filles s’en revenaient des champs, elles rentraient chez elles. L’obscurité se répandait comme le métal de pièces de monnaies en fusion. Les jeunes filles se hâtaient vers le village. Tantôt le chemin courait large et désert à travers champs, et tantôt il se rétrécissait au point que leurs vêtements s’accrochaient à des pipals et à des buissons, avant de s’élargir à nouveau. Pouro était un peu à la traîne. Elle avait une grosse ampoule au talon droit ; elle enleva ses chaussures trop étroites, les prit à la main et se mit à marcher à grands pas.

Ses amies la plaisantaient : elle avait le pied droit plus gros que le gauche, on aurait dit qu’elle portait une chaussure. Et sa main droite aussi était plus grosse que la gauche. « Tu verras, quand on voudra te mettre tes bracelets de mariage ! » la taquinaient-elles. Et Pouro rêva qu’on lui mettait aux bras des bracelets rouges en pur ivoire : après les premiers, plus larges, sa main droite ne pouvait passer par les derniers, plus étroits ; le barbier lui appliquait de l’huile sur le poignet et poussait pour les lui enfiler de force. Pouro se demandait si par malheur un bracelet rouge n’allait pas se casser sur sa main droite. Son cœur se serra : hélas, quel triste de cadeau de fiançailles ça ferait ! Pourquoi un de ses bracelets de fiançailles, un bracelet promesse le bonheur conjugal devrait-il se briser sur sa main ! Pouro adressa à sa main droite un regard réprobateur : « Seigneur ! Puisse mon fiancé vivre des siècles et des siècles ! Puisse-t-il vivre des centaines de milliers d’années ! » Elle se prit à songer et se souvint qu’au village, un jour, une fille avait cassé un bracelet en le passant à son poignet. Les femmes qui se trouvaient là s’étaient aussitôt répandues en « Ram, Ram ! » pour demander au Seigneur de bénir son mari, puis étaient allées chercher chez l’orfèvre un petit fil d’or avec lequel elles avaient réparé le bracelet, avant de le remettre au poignet de la jeune femme. Comme si elles renouaient ainsi le lien brisé avec son mari.

Pouro était perdue dans ces pensées de fiançailles, heureuses, malheureuses, quand sur sa gauche, un homme surgit de derrière un pipal et vint se planter devant elle. Le cœur de Pouro s’emballa. Elle lui lança un regard furtif : celui qui se tenait devant elle était Rashida, un jeune homme de son village. Il pouvait avoir vingt-trois vingt-quatre ans. Son visage bouillonnait d’une ardente jeunesse.

Pouro s’aperçut qu’il la fixait, les yeux écarquillés. Elle frissonna, un petit cri lui échappa, elle s’écarta de Rashida et s’enfuit.

Elle courut rejoindre ses amies qui approchaient des maisons. Elle était hors d’haleine. Elle rendit grâce que Rashida ne l’eût pas touchée, ne lui eût pas adressé la parole.

– C’était un homme ou un tigre ? Ses amies la plaisantaient, mais Pouro restait sous le choc.

– Tu vois, nigaude, un tigre se contente de te dévorer ; à ce qu’on dit, si un ours rencontre une femme seule, il ne la tue pas, il la prend. Il l’emmène dans sa grotte et en fait sa femelle, lui expliqua l’une de ses amies.

Le cœur de Pouro se serra davantage. Horreur ! Qu’advenait-il d’une malheureuse prise pour femelle par un ours ? À cette pensée, elle blêmit. Elle se souvint des yeux écarquillés de Rashida.

Enfin, elle arrivait chez elle. Ses amies, elles, poursuivaient leur chemin en riant et s’amusant.

Deux jours plus tard, toutes étaient aux champs à cueillir du soja ; Pouro s’éclipsa jusqu’au puits voisin pour en laver un bouquet. Elle ouvrit une petite gousse et mit quelques graines dans sa bouche. C’est alors qu’elle aperçut Rashida, près de là, debout sous un arbre.

Ce fut comme si on lui avait paralysé les jambes. L’effroi se lisait sur son visage.

– Pourquoi tu as peur, ma beauté ? Je suis ton serviteur. Cette fois, Rashida lui avait parlé. Il avait l’air malfaisant. Pouro eut l’impression qu’il allait tendre ses grosses pattes d’ours vers son visage, enserrer son cou de ses longs doigts pareils aux griffes de l’animal, l’attirer à lui, et puis…

Par chance, elle vit approcher deux journaliers. Rashida ne bougeait pas. Franchissant d’un bond une planche de tomates bien rouges, elle rejoignit ses amies à grands pas.

Ce jour-là elle était vraiment épuisée : elle fit tout le chemin en donnant la main à ses amies ; les ombres la faisaient tressaillir, le moindre craquement l’effrayait.

Elle ne dit rien à sa mère ni à son père. « À Dieu ne plaise, disaient ses amies elles-mêmes, qu’on aille raconter une chose pareille à ses parents ! Les garçons regardent passer les filles sans penser à mal ; ils leur disent qu’ils sont leurs serviteurs, leurs esclaves, ils débitent des balivernes. Il n’y a qu’à les laisser causer, les laisser japper : est-ce qu’on s’écarte de son chemin par peur des chiens qui aboient ? »

Ce jour-là, au village, un chien fourbe mordit un garçonnet de six sept ans. Les femmes du quartier mirent du piment rouge sur la blessure. Le feu du piment devait brûler le poison instillé par les crocs du chien. On rapporta l’anecdote à Pouro. Aussitôt, elle se dit qu’elle allait mettre à Rashida du piment rouge écrasé plein les yeux. Songer aux yeux de Rashida l’emplit d’une haine venimeuse.

Ses amies avaient beau la tirer par le bras, maintenant, elle refusait d’aller aux champs.

Et puis, la date de son mariage était proche désormais. Son père avait constitué des réserves de beurre clarifié et de farine. Sa mère avait rempli une malle de bois d’habits de soie jaune. Elle avait plié dans un coffre blanc destiné à la dot un habit de mariée en pure soie de Thaïlande. Des sacs fermés avec un petit lacet à fils d’or contenaient les voiles de Pouro. L’arrière-cour étincelait d’un ensemble de vingt-et-un chaudrons en cuivre qui faisaient aussi partie de sa dot. En ce temps-là, le travail au crochet était très prisé dans les villages. Pouro avait fait tout un couvre-lit au crochet. Elle avait appris à broder des fleurs, et elle avait tressé, toujours pour sa dot, des corbeilles et des sièges en roseau.

Un jour, Pouro avait cueilli de tendres épinards et était occupée à les couper. Sa mère, assise sur un coussin de coton, donnait le sein à son petit garçon. Pouro récura un chaudron avec une pelote de tiges séchées, puis lava deux fois les épinards et, les mélangeant avec des lentilles, remplit le chaudron jusqu’à ras bord. Du lait bouillait sur un feu doux. Pouro rajouta quelques morceaux de bois dans le foyer et mit à cuire les épinards.

Son mariage était imminent. Sa mère s’attendait d’un jour à l’autre à une démarche des futurs beaux-parents. Elle disait à sa fille combien elle lui trouvait un joli minois. Pouro, elle, tournait en rond dans la cour sans toucher à la moindre nourriture. Ses amies disaient que l’ivresse de la jeunesse lui tournait la tête. Dans son visage de vierge au teint clair, ses yeux brillaient comme un tilak, la marque nuptiale sur le front. Sa mère la regardait avec ferveur ; peut-être songeait-elle qu’une fois sa fille installée dans sa belle-famille, la maison serait bien vide. Pouro était son bras droit ! Ses yeux s’emplirent de larmes. Il n’est mère qui ne pleure à cause de sa fille ! Sans se lever, elle se mit à chanter :

Ô serre-moi, Maman, serre-moi sur ton cœur !
Et dis-moi juste un mot, pas une longue histoire.
Mettre une fille au monde, à quoi bon dites-moi,
Quand doit venir un jour le temps de se quitter ?

L’émotion l’étreignait. Pouro l’écoutait tout en s’affairant dans la cuisine. À son tour, elle ressentit l’angoisse de la séparation. Sa mère continua son chant :

J’ai fait tourner mon rouet, je me suis mise à filer ;
Mes draps sont ornés de carreaux.
On donne aux garçons des maisons, des palais ;
On envoie les filles en terre étrangère.

Pouro se précipita près d’elle et lui enlaça les genoux. Mère et fille étaient en pleurs. Dès qu’on devient une jeune fille, il faut être séparée de sa mère !

La mère de Pouro se ressaisit, caressa le dos de sa fille. Les ombres de la fin d’après-midi s’allongeaient dans la cour. Elle se souvint qu’elle n’avait fait préparer qu’un seul plat alors qu’un membre de la future belle-famille de Pouro pouvait venir.

Elle demanda à la jeune fille de prendre sa petite sœur par la main et d’aller aux champs cueillir des gombos. Avec une poignée de riz et du sucre brut, dit-elle, elle préparerait aussi du riz sucré.

Comme sa mère, Pouro avait le cœur gros ce jour-là. Elle prit sa petite sœur avec elle et sortit.

Elle cueillit des gombos et un peu de soja, avant de prendre le chemin du retour avec l’enfant. À l’aller, Pouro avait seulement songé qu’elle allait être arrachée à sa mère, être séparée de ses sœurs, se retrouver loin de son petit frère nouveau-né, mais sur le chemin du retour, une pensée la frappa comme une gifle. Malheur, et si elle allait rencontrer Rashida par ici ! Elle hâta le pas.

– Pouro, pourquoi tu cours ?

Sa petite sœur était hors d’haleine.

De derrière Pouro surgit une jument au galop ; avant qu’elle eût pu s’écarter du chemin, sans savoir si elle était heurtée par l’animal ou par le cavalier, elle sentit un choc contre son épaule droite. Déséquilibrée, elle fut saisie sous les bras et jetée sur la monture. En un instant, les cris qu’elle lançait s’éloignèrent avec la jument. Sa petite sœur resta sur place, toute tremblante.

Elle ne sut pas d’où était venu cette jument, elle ne sut pas qui était le cavalier, elle ne sut pas combien de temps dura la course : elle s’évanouit.

Quand elle reprit connaissance, elle était sur un lit, entre les quatre murs d’une chambre à la porte close.

Tout ce qui était arrivé lui revint en mémoire, elle se tapa la tête contre les murs, elle se tapa la tête contre la porte.

Défaite, elle s’effondra sur le lit, elle perdit connaissance à nouveau.

Lorsqu’elle reprit conscience, quelqu’un lui massait la tête avec du beurre clarifié chaud. Elle pensa aussitôt que ce devait être sa mère, assise à la tête de son lit, et qu’elle avait une fièvre de cheval.

– Maman ! murmura-t-elle.

– Pardonne-moi, et reviens donc à toi, Pouro, dit quelqu’un de la tête du lit.

Elle souleva la tête et émit un râle horrifié en voyant que c’était Rashida. Elle poussa un cri et s’évanouit.

Elle vit un ours noir à longs poils passer ses griffes dans ses cheveux. Elle était prisonnière dans une grotte. Elle rapetissait, l’ours prenait des proportions gigantesques, il l’étreignait de ses pattes velues…

Faisant un effort pour ouvrir les yeux, elle vit Rashida lui masser la plante des pieds. Puis il lui couvrit les épaules. Il lui fit boire quelques gorgées d’eau.

La grotte de l’ours ou la maison de Rashida ? La tête lui tournait. Ensuite, elle dut s’endormir.

Sa mère, son village, tout lui revenait en mémoire. Il lui semblait qu’elle était dans cette tanière depuis des années. Elle s’était habituée aux traits de Rashida. Il ne lui adressait pas la parole, elle ne lui disait pas un mot. Quand elle dormait, il lui donnait des cuillerées d’un mélange de beurre clarifié chaud et de sucre brut ; tantôt elle avalait, tantôt elle recrachait.

Puis elle reprit courage et s’assit sur lit, adossée au mur.

– Où suis-je ? demanda-t-elle.

– Près de moi.

Rashida se tenait face au lit sur un siège de bois. Il avait la tête baissée. Cette fois, il ne fixait pas Pouro en écarquillant les yeux.

– Pourquoi m’as-tu amenée ici ? trouva-t-elle le courage de lui demander.

– Je te dirai plus tard, répondit seulement Rashida, puis il se leva et sortit. Pouro resta sans voix sur le lit.

La porte de la chambre était ouverte à présent. Pouro vit qu’elle donnait sur une petite antichambre, elle-même attenante à une minuscule entrée dont la porte ouvrait sur l’extérieur.

Toute tremblante, elle se leva. Elle laissa son regard errer sur les quatre murs. Elle avait peur : un homme à l’instant même allait surgir. Il l’attraperait par le bras et la jetterait sur le lit, mais personne ne vint. Pouro pénétra dans l’antichambre.

Dans un coin de la pièce, il y avait un foyer dont le feu s’était éteint. À côté traînaient sur le sol un pot de terre, une plaque à galettes et un plat d’étain. Un cruchon rempli d’eau se trouvait dans un autre coin, mais il n’y avait personne.

D’un pas hésitant, elle pénétra dans l’entrée, s’avança vers la porte ; ensuite elle rebroussa chemin et examina la maison, puis se dirigea à nouveau vers la porte d’entrée.

Mais cette dernière, comme le destin de Pouro, était cadenassée. La jeune fille y appuya son front, mais la porte ne s’apitoya pas sur sa tête baissée, ni plus tard sur sa face plaquée contre le sol, ni sur ses yeux mouillés.

Pouro essuya son visage avec le pan de sa tunique et s’écarta de la porte. Elle versa un peu d’eau du cruchon au creux de sa main et s’en aspergea les yeux. Puis elle se dit que si elle parvenait à fracturer la porte, peut-être un voisin ou un passant l’entendrait.

Elle regarda les hauts murs de pisé de l’antichambre et, de toutes ses forces, elle se jeta contre la porte, qui se fissura. Elle regarda par la fente : il y avait à l’extérieur un vaste espace dénudé, on ne voyait pas la moindre maison. Elle se demanda dans quel endroit sauvage elle pouvait bien se trouver…

Pouro se tenait près de la porte, on ouvrit de l’extérieur. Rashida entra, referma le cadenas derrière lui. Pouro s’effondra.

– Pourquoi tu te fâches comme ça, Pouro ? Allez, prends donc un morceau, tu n’as rien mangé depuis deux jours, martela Rashida.

Mais il ne lui prit pas la main pour la faire lever, il ne la fixa pas en écarquillant les yeux.

– Par pitié, Rashida, laisse-moi rentrer chez moi ! supplia Pouro en se jetant à ses pieds.

Rashida la saisit alors dans ses bras robustes comme des essieux de char :

– Qui éteindra le feu de mon cœur ?

Elle se débattit sans parvenir à lui faire desserrer son étreinte.

Le jour passa, la nuit passa. Rashida ne lui adressa plus la parole. La porte restait close, il montait toujours la garde.

Rashida sortait parfois et revenait après une heure ou deux. Pouro restait prisonnière. Puis il se mit à l’entraîner dehors avant l’aube. Pouro constata qu’il n’y avait bien aucune autre construction dans les parages. Cette maison où Rashida la retenait était au milieu d’un immense jardin. Peut-être était-ce celle des jardiniers. Ces derniers devaient être au travail, mais Pouro ne les voyait jamais, ne les entendait jamais. Ses journées étaient interminables, ses nuits sans fin. Son seul soulagement venait de ce que Rashida ne lui avait jamais tenu de propos déplacés. Son honneur n’avait pas encore subi le moindre outrage. Mais ses supplications étaient sans effet, ses protestations aussi.

Autant que Pouro pût en juger, elle était alors prisonnière depuis deux semaines.

Un jour, Rashida déposa devant elle un habit de soie rouge. Auparavant déjà, il lui avait, à deux reprises, apporté des vêtements de rechange, mais en lui donnant cet habit de soie rouge, il dit :

– Demain, lave-toi, et après ta toilette, tiens-toi prête, un mollah viendra nous marier.

Le cœur de Pouro bondit. « Voilà, ce qui devait arriver va arriver. »

Ce jour-là, une nouvelle fois, Pouro se jeta aux pieds de Rashida.

– Pouro, cesse de te lamenter ; ça ne sert à rien. Ne cherche pas à me culpabiliser comme ça. Et par la grâce d’Allah, j’en ai assez de te voir pleurer ! dit Rashida en détournant son visage.

Pouro ne comprenait pas comment Rashida qui s’était jusqu’alors montré attentionné pouvait être si fâché contre elle.

– Si tu veux jurer par ton Allah, alors dis-moi, Rashida, pourquoi tu m’as fait tout ça !

– Pouro, ce qui se passe entre nous vient d’une vieille histoire de vengeance. À quoi bon ruminer tout ça désormais ? Ce qui est arrivé est arrivé, mais jamais plus je ne te causerai de souci.

Pouro était éberluée, troublée, quelle sorte d’homme était-ce là ?

– Pouro, les Shaykh de mon lignage et les Shah du tien se haïssent depuis le temps de nos grands-parents. Pour nous prêter cinq cents roupies, ton grand-père nous avait fait hypothéquer notre maison, avec des intérêts exorbitants, avant de la faire saisir et de nous faire expulser, nous, des Shaykh ! Comme si cela ne suffisait pas, ses agents et ses employés insultaient les femmes de notre famille, et son fils aîné a enlevé et gardé trois nuits la fille aînée de mon propre grand-père. Les Shaykh le considéraient désormais comme un abominable tyran, mais leur famille avait été pressée comme de la canne à sucre. Ils ont ravalé leurs larmes de sang, mais mon grand-père a fait jurer sur le Coran à mes oncles et à mon père qu’ils se vengeraient. Pendant une génération, l’affaire est restée en sommeil. Mais quand on a appris dans le village que tu allais bientôt être mariée, le désir de vengeance a de nouveau bouillonné dans les veines de mes oncles. Ils m’ont fait jurer, ils m’ont mis au défi et m’ont sommé de promettre que j’enlèverais la fille des Shah avant le jour de son mariage.

Pouro écouta patiemment l’histoire de son infortune.

– Pouro, le Seigneur m’en est témoin, je t’ai aimée du premier jour où j’ai posé les yeux sur toi. Et c’est aussi parce que je t’aimais tant, et pas seulement parce que les Shaykh faisaient pression sur moi, que je t’ai enlevée ; mais tu peux me le faire jurer, je ne supporte pas de te voir malheureuse.

Pouro pressa son front contre ses mains :

– Mon oncle a enlevé ta tante, mais Rashida, en quoi est-ce ma faute ? En quoi me suis-je montrée indigne ?

Le visage de Pouro ruisselait de larmes.

– C’est ce que je disais, mais mes oncles m’incendiaient.

– Et toi, Rashida, tu leur as obéi, tu m’as mise à mort ! sanglota Pouro.

– Pouro, je mettrai pour la vie toutes les bénédictions du monde à tes pieds, dit Rashida, la gorge serrée. Je ne vais pas, comme ton oncle, te rejeter après avoir fait de toi ma femme pendant trois nuits.

– Rashida, laisse-moi revoir ma mère une fois ! dit Pouro sans réfléchir.

– Bienheureuse, il n’y a plus de place pour toi dans ta maison ! Quel Hindou de leur lignage pourrait encore accepter de l’eau des Shah ? Tu as passé chez moi quinze jours entiers.

– Mais je n’ai fait qu’y boire et manger, je…

Pouro ne put aller plus loin, mais Rashida comprit ce qu’elle voulait dire.

– Qui le croira, Pouro ? C’est parce que je suis honnête, que je t’épouserai d’abord.

Rashida regarda Pouro avec de la douceur plein les yeux.

Le souvenir de son fiancé revint à Pouro. On l’aurait ointe d’huile, elle serait rituellement restée trois jours sans se baigner ni se changer, puis elle se serait enduit le corps d’un baume parfumé à base de curcuma, elle aurait porté un bracelet rouge en pur ivoire, des cauris d’heureux présage auraient cliqueté à son poignet, elle aurait revêtu son habit de mariage en pure soie, elle aurait resplendi de beauté, elle serait montée dans le palanquin, elle…

Elle était innocente, elle ne pouvait imaginer sa mère changée en pierre, son père mué en fer, elle ne pouvait les imaginer jetant chez eux l’anathème sur leur propre fille et lui interdisant de franchir le seuil de leur maison…

– Mes parents, dans quel état ils ont dû être en voyant que je ne rentrais pas à la maison. Ma sœur…

Le souvenir du moment où le malheur avait fondu sur elle revenait à Pouro.

– Ils ont dû pleurer et se frapper la poitrine comme mon grand-père, mon père et mon oncle quand ma tante a été enlevée. Les policiers ont dû mener une longue enquête, mais sans trouver le moindre indice. Comment auraient-ils pu ? On leur avait donné cinq cents roupies, ajouta Rashida sans parvenir à réprimer un sourire. Tu sais bien qu’on est majoritaires, maintenant : tout le village est tenu par les Musulmans, et il n’y a pas un Hindou qui oserait nous regarder en face. Ils sont déjà bien heureux qu’on ait épargné leur vie et leurs biens, ils tiennent à leur tête, ils filent doux. S’ils levaient la main sur notre maison, nos hommes ne leur laisseraient pas repasser le canal, ajouta Rashida avec un vague sourire ; en lui, brûlait peut-être encore le feu atavique de la vengeance.

Pouro fut prise d’un vif dégoût à la seule vue de Rashida – il lui avait volé sa naissance, il lui avait volé son univers ; peut-être même que ses parents, ayant sacrifié leur fille à Chattoani, étaient retournés en Thaïlande.

– Mes parents sont repartis en Thaïlande ? s’enquit-elle humblement.

– Non, pas encore, lâcha Rashida

– Je suis où ? À quelle distance de mon village ? demanda-t-elle sur le même ton.

– Tu es juste derrière, de l’autre côté du puits des Maghoki, sur mes terres, mais tu rêves probablement de retourner dans ton village. Pas encore. Attends un peu, attends six mois et je t’y emmènerai. Le sourire s’effaça du visage de Rashida.

Pouro se sentait complètement perdue. Rashida remplit de riz sucré une assiette qu’il plaça devant elle. Quand il sortait, peut-être envoyait-il quelqu’un le faire préparer dans son village ? Pouro n’en savait rien.

Ce jour-là, une idée avait mûri dans son esprit. Son courage ne la désertait pas, elle avala quelques bouchées de riz. Elle but à petites gorgées toute l’eau du pot.

La nuit, elle rassembla toute son énergie. Rashida gardait la clé de la porte sous son oreiller. Pouro la prit sans un bruit, elle ouvrit la porte, le cœur lui battait violemment. Rashida aurait pu se réveiller, mais par malchance ou par bonheur, il n’en fut rien.

Le silence nocturne qui régnait à l’extérieur fit tressaillir Pouro. Un moment, elle voulut même retourner auprès de Rashida : est-ce qu’elle trouverait, dans les ténèbres, le chemin de Chattoani ? N’aurait-elle échappé à son ravisseur que pour tomber, dans la nuit noire, aux mains d’un journalier ? Qu’allait-il lui arriver ? Mais elle revit le visage de sa mère, se souvint de ses frères et sœurs, et elle prit la direction du puits des Maghoki.

L’obscurité était profonde, mais elle se dirigeait bien vers le puits ; dans les ténèbres, elle distingua les abords de Chattoani.

Elle n’était plus d’ici ni de là désormais. Tout son sang se glaça dans ses veines. Elle se mit à courir.

Elle retrouva son village, elle retrouva la rue qui menait chez elle, elle retrouva, à l’aube, le seuil de sa maison.

Elle frappa à la porte. Dès qu’on lui ouvrit, elle s’effondra sur le sol de l’entrée. Elle était épuisée. Hors d’haleine après sa course, elle prit appui sur sa main droite, elle était à bout de forces.

Elle scruta l’obscurité : sa mère, son père, une lampe à la main, se tenaient auprès d’elle. Pouro, comme un animal blessé, se mit à geindre sur la terre battue de l’entrée. Elle vit que sa mère avait des traces de larmes sur les joues. Sa mère la prit sur ses genoux. Pouro appuya son front contre sa poitrine, et ce fut comme si les deux moitiés d’un même organisme étaient enfin réunies.

Puis la mère de Pouro se mit à se lamenter.

– Les gens vont venir voir ce qui se passe, dit le père de Pouro en secouant sa femme par l’épaule.

La mère de Pouro fourra un coin de son châle dans sa bouche.

– Mon enfant, tel était ton destin, ajouta le père à l’attention de sa fille. Maintenant, nous n’y pouvons plus rien, entendit-elle encore son père lui dire.

Elle se blottit contre sa mère.

– Les Shaykh vont venir et massacrer tous nos enfants.

– Emmenez-moi en Thaïlande !

Pouro avait écarté sa tête de la poitrine de sa mère et laissé parler son désir.

– Qu’est-ce qu’on fera de toi ? Qui t’épousera ? Tu n’as plus de religion, plus d’origine. Si on t’aidait, il ne nous resterait bientôt plus une goutte de sang.

– Oh non ! alors tuez-moi de vos propres mains, supplia Pouro à l’agonie.

– Si seulement tu avais été mort-née, ma fille. Maintenant, pars d’ici. Les Shaykh vont venir ; où que soient ton père et tes frères, ils les trouveront et les tueront tous.

Avec quelle pierre fallait-il que sa mère étouffât son cœur pour parler de la sorte !

Pouro se souvint que Rashida lui avait lancé : « Bienheureuse, tu n’as plus ta place dans cette maison, désormais. » Rashida avait donc dit vrai ?

Pouro pensa aussi à son fiancé, Ram Chand. Être fiancés, être mariés, qu’est-ce que ça voulait dire ? N’avait-il rien à faire d’elle ?

Elle n’avait plus le cœur de vivre. Toutes les voies sont bloquées, pensa-t-elle, la mort est peut-être la seule issue. Elle se releva et sortit.

Sa mère ne fit pas un geste, son père ne fit pas un geste. En retournant chez elle, elle était revenue à la vie, elle désirait ardemment vivre, retrouver ses parents, elle était venue en proie à la plus vive émotion. En s’en allant, elle marchait à la rencontre de la mort. Elle ne craignait plus rien désormais. Qu’y a-t-il de plus redoutable que la mort ?

Défaite, elle marchait vers le puits des Maghoki. La fraîche lumière du matin inondait tous les chemins.

Et voici que Rashida venait à sa rencontre. Elle se figea sur place. La mort avait refermé sa porte sur Pouro.

Il lui sembla que ces quinze jours avaient arraché toute la chair de son corps. Elle n’était plus désormais qu’un squelette sans physionomie, sans forme, sans esprit, sans désir. Rashida la prit par le bras. Elle partit avec lui.

Trois jours plus tard, un mollah se présenta. Deux ou trois hommes l’accompagnaient. Il lut l’acte de mariage de Pouro avec Rashida. Puis Rashida lui-même apprit à Pouro que ses parents étaient tranquillement partis en Thaïlande.

À entendre parler de Chattoani, Pouro fut prise de vertige. Rashida comprit qu’il serait risqué de l’y ramener. Peut-être pensait-il aussi que les Hindous du village allaient s’enflammer, bien qu’il ne vît pas qui, après un mois, aurait pu avoir le courage de dire quoi que ce fût. Du reste, qui se soucie d’un incendie qui ravage le bien d’autrui ? Mais c’étaient des haines ancestrales, on poursuivait des vengeances réciproques.

Rashida n’avait ni mère ni sœur, seulement des cousins et des oncles. Il dit à Pouro qu’il allait l’emmener dans le village de Sakkarale, à quelque distance de là, sur des terres de son cousin Rahima. Peut-être s’étaient-ils échangé des terrains.

À présent, Pouro était parée contre tous les coups durs de l’existence. Après le choc reçu de ses parents, qu’avait-elle à redouter dans tel ou tel village ? Si ça n’allait pas ici ça irait là.

Rashida, en bon chef de famille, prit deux ou trois malles et divers effets, et il emmena Pouro à Sakkarale. Elle le suivit jusqu’à ce nouveau village, comme on marche les yeux fermés. Dès leur arrivée, ils trouvèrent une maison indépendante ; peut-être Rashida avait-il arrangé ça à l’avance avec Rahima. La maison de ce dernier était à quelque distance de chez eux, et quand les femmes de la famille de Rahima vinrent rendre visite à Pouro, ce fut la première fois qu’elle rencontrait des parentes de son époux.

Pouro se retrouva assise auprès d’elles comme une génisse égarée, mais gentiment, elles ne l’accablèrent pas de questions. Elles lui demandèrent seulement si elle avait besoin de quoi que ce fût pour la maison.

Jusqu’alors, Rashida avait appelé Pouro par son nom. Il n’avait encore jamais utilisé celui de Hamida, qui lui avait été donné le jour de leur mariage.

Un jour, Rashida amena un homme à la maison : il tatouait aux femmes et aux hommes leur nom sur le bras. Ce jour-là, Pouro eut à nouveau le cœur froissé. Obéissant à Rashida, elle tendit son bras gauche, et l’homme y tatoua « Hamida » en lettres vert foncé. Dès lors, même Rashida se mit à l’appeler Hamida ; peut-être Rahima le lui avait-il conseillé.

Pouro était donc devenue Hamida, mais la nuit, quand elle dormait, qu’en rêve elle retrouvait ses amies, qu’en rêve elle jouait dans la maison de ses parents, tout le monde l’appelait Pouro. Pouro devenait Hamida dans la lumière du jour, Pouro était Pouro dans l’obscurité de la nuit, mais Pouro pensait qu’elle n’était en réalité ni Hamida ni Pouro ; elle n’était plus qu’un squelette – sans forme, sans nom.

Quelques mois plus tard, dans le squelette de Pouro, une petite vie s’éveilla.

La fête

C’était un jour de grisaille. Un à un, les jours anciens défilaient devant les yeux de Pouro. Accroupie sur un carré de toile de sac, elle les contemplait, pétrifiée.

Rashida frappa à la porte et pénétra dans l’entrée. Elle n’entendit pas même un craquement, elle ne vit pas qu’on entrait, elle resta assise, sans un mouvement. Rashida aimait vraiment Pouro ; il s’approcha silencieusement et s’assit auprès d’elle.

– Servante de Dieu…

Il passa tendrement son bras autour des épaules de Pouro. Elle était ce jour-là infiniment triste. Elle ne put bouger, ne put dire un mot.

Rashida la cajolait. Après un long moment :

– Aujourd’hui, dit Pouro, j’ai l’impression qu’on me hache les boyaux.

Rashida riait, Pouro restait de marbre. Rashida ralluma le feu dans le foyer, fit asseoir Pouro à côté de lui et mit des cailles à frire dans un poêlon.

– Tu ne sors jamais, tu ne rencontres jamais personne ; à ce régime-là, on déprime forcément, dit Rashida au bout d’un moment.

– Sortir où ? Quel autre chez-moi ai-je ? répondit Pouro avec angoisse.

– Tu es maîtresse de maison, maintenant. D’ici peu, un petit bout de chou jouera dans ta cour. Tu devrais essayer de te ressaisir ; et si tu ne veux pas le faire pour moi, fais-le pour lui ! Quel mal il t’a fait, ce petit innocent ?

Rashida pensait à l’enfant qui allait naître, il aurait voulu que Pouro fît de même. Mais c’est au ver blanc sorti de la gousse de pois que songea Pouro. N’importe qui, à le voir, aurait eu la nausée. N’importe qui aurait jeté au loin la gousse à laquelle il était collé.

– Tiens, et si on mettait des petits pois dans le ragoût de cailles ? demanda Rashida en regardant les gousses éparpillées devant Pouro.

– Ils sont trop mûrs. Les pois, c’est au début du printemps ; et c’est déjà Vasakhi ! Pouro savait qu’elle ne mangerait pas de petits pois ce jour-là.

– Oui, c’est vrai, on est déjà au milieu du printemps. La grande fête commence demain, dit Rashida sans enthousiasme.

« Vasakhi… Vasakhi… », la fête des moissons, et aussi pour les Sikhs la fête du Khalsa, leur fraternité militante fondée par Gourou Gobind Singh en 1699. Vasakhi. Ce nom résonna dans les oreilles de Pouro et elle se mit à pétrir quelques poignées de farine dans un grand plat pour distraire sa pensée.

– Aujourd’hui, je voudrais qu’on fasse des cheveux d’ange à la cassonade, dit Rashida.

Sans un mot, Pouro alla chercher à l’intérieur les cheveux d’ange et la cassonade. Elle se souvint alors d’un jour lointain où elle avait dit à sa mère, assise à préparer des cheveux d’ange :

– Maman, Maman, je voudrais manger des cheveux d’ange faits à la machine !

– Allons, vilaine fille, c’est les Musulmans qui les font comme ça ! avait rétorqué sa mère.

Ce souvenir arracha d’abord des larmes à Pouro, puis la fit rire. Rashida lui demanda pourquoi elle riait, Pouro lui raconta l’anecdote. Et à la raconter, elle se remit à pleurer. Rashida eut un petit rire gêné.

Le matin suivant, quand Pouro se leva, les tambours de Vasakhi résonnaient dans le village. Elle accomplit d’abord ses tâches quotidiennes, puis elle monta sur le toit en terrasse de sa maison pour regarder le rassemblement de Vasakhi.

Du toit, elle vit une immense masse de gens. De grands Jatt costauds, portant des ceintures neuves et tenant des bâtons luisant d’huile, s’agitaient bruyamment ; ils avançaient en désordre, certains à cheval, avec leur femme assise derrière eux et un ou deux bambins devant, d’autres à pied, tenant leurs enfants par la main, leur épouse traînant en arrière. Des jouvenceaux, dans le feu de leur jeunesse, bombaient le torse et fendaient la foule, qui en chantant, qui en palabrant. Plus loin, d’autres encore s’affrontaient sur une aire de lutte. On proposerait des roussettes sur des plateaux. Le vent répandrait des effluves de beignets chauds ; des galettes sucrées, des gâteaux de semoules et des friandises de toutes sortes, seraient disposés sur de grands plats.

Une pensée frappa Pouro comme un coup de poignard : sa mère, après trois filles, avait mis au monde un fils, et c’était…, c’était depuis la première fête de Vasakhi…

Pouro s’assit sur le toit. Peut-être sa mère était-elle en train de donner un peu d’eau à son petit frère. Elle serait allé chercher cette eau dans une rivière voisine et y aurait trempé une rose, avant de la porter aux petites lèvres roses du bébé... On serait ensuite venu lui présenter des vœux, et peut-être… Peut-être alors sa mère aurait-elle songé à cette Pouro née de son ventre…

Pouro avait les yeux fatigués d’avoir trop pleuré Elle restait assise, la tête entre les mains.

Un groupe de jeunes Jatt passait par là, des fleurs aux oreilles, riant et chantant ; l’un d’entre eux entonna cette chanson :

Assise au bord du puits elle frotte ses dents,
Avec un bâtonnet ses dents étincelantes.
Ô oui le jour viendra où il t’emmènera
Le beau jeune homme à qui tu as tellement plu ;
Ô oui le jour viendra où il t’emmènera.

– Eh oui, voilà le sort de celles qui plaisent à un homme ! laissa échapper tout bas Pouro.

Puis elle se dit qu’elle avait plu a Rashida ; Rashida l’avait emmenée, pourquoi n’avait-elle pas plu à son fiancé, ce Ram Chand qui n’avait même pas cherché à savoir ce qu’elle était devenue ? Elle, c’est à Ram Chand qu’elle voulait plaire. Elle n’avait pas choisi Rashida, son mariage avec lui n’avait pas été arrangé par ses parents.

Les Jatt gambillaient, bondissaient dans une danse endiablée tout en chantant des ritournelles :

Quand resplendit l’épingle à ton nez,
Les laboureurs oublient leur charrue.
Ta chemise de fée vient tout juste
De se faire mouiller par la pluie ;
Demoiselle en passant prends bien garde
De ne pas nous laisser voir ton dos.

Toutes les chansons, songeait Pouro, célèbrent les jolies filles, tous les hymnes de dévotion évoquent le pur amour ; écrira-t-on jamais de chansons sur les pleurs de celles dont le destin est semblable au mien, jamais d’hymnes d’où Dieu serait absent ?

Des jeunes filles, s’amusant comme on fait à cet âge, s’étaient rassemblées et se dirigeaient vers la foule, les Jatt s’étaient rapprochés et leur lançaient des regards, riant, plaisantant peut-être : et, se dit Pouro, s’ils mettaient ces filles sur leurs chevaux et les enlevaient… qu’arriverait-il ? Oui, s’ils les kidnappaient…

L’enfant de Pouro

C’était le plein été. La terre était aussi brûlante qu’un four chauffé au bois sec.

Pouro se tenait tantôt assise, tantôt debout, tantôt allongée. Ce jour-là, elle se sentait mal. Elle avalait de temps à autre une gorgée d’eau. Sa voisine lui avait dit que bon gré mal gré, elle devait se laver de la tête aux pieds, car l’événement pouvait se produire la nuit même ou le lendemain, et combien de jours serait-elle ensuite sans pouvoir se lever ?

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