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Splendeurs et misères des courtisanes

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 « Splendeurs et misères des courtisanes » est un roman d’Honoré de Balzac écrit et publié sur une période de neuf ans, avant de prendre sa forme actuelle et finale, celle d’un roman fleuve, sorte de mini- Comédie Humaine, commençant comme un roman d’une facture balzacienne classique, et se métamorphosant en roman judiciaire, avant de se conclure avec le dernier coup d’archet de Jacques Collin, alias Vautrin, alias Carlos Herrera, alias Trompe-la-mort, qui triomphe une nouvelle fois de ses ennemis, et devient chef de la Police. Balzac n’a jamais dissimulé la parenté entre le personnage de Vautrin et Vidocq->aut160], qu’il rencontre dès 1822, dont il découvre les Mémoires en 1828, et qu’il continue à « fréquenter » par la suite. Comme dans Une ténébreuse affaire->art405], Balzac nous fait aussi la démonstration de son excellente connaissance du système pénal, de l’Instruction, il nous fait visiter les recoins les plus sombres du Palais de Justice. Esther, Rubempré, Sérizy, Rastignac, Nucingen, et évidemment Vautrin, tous apparaissent dans ce long roman, un roman charnière dans l’œuvre de Balzac-, un de ses plus grands romans. Précédé d’une préface détaillée et d’une biographie originales. A lire !


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Splendeurs et misères des courtisanes
Honoré de Balzac
1838-1847

 

Illustration de couverture : Détail, « Bal masqué à l’opéra », Edouard Manet.

Première partie. Comment aiment les filles

Deuxième partie. À combien l’amour revient aux vieillards

Troisième partie. Où mènent les mauvais chemins

Quatrième partie.  La dernière incarnation de Vautrin

Préface des Éditions de Londres

« Splendeurs et misères des courtisanes » est un roman d’Honoré de Balzac publié entre 1838 et 1847. Roman inclassable, il est à la fois l’une des critiques les plus abouties de la société bourgeoise de son époque, décrivant un monde où interagissent banquiers richissimes, nobles s’accrochant à leurs privilèges, dames influentes, jeunes hommes ambitieux, magistrats corrompus, policiers machiavéliques et bandits diaboliques. C’est aussi, un peu comme Une ténébreuse affaire, un roman à part dans l’œuvre de Balzac. C’est un roman de facture classique qui se transforme en roman judiciaire et policier. Alors, Balzac serait-il aussi le précurseur du roman policier ?

L’histoire de la composition du roman : une Comédie Humaine dans la Comédie Humaine ?

Balzac, un auteur si prolifique, fou de travail qui écrivit plus de cent romans en vingt ans, travailla sur « Splendeurs et misères… » pendant neuf ans, entre 1838 et 1847. La fresque, une fois achevée, comprend quatre parties assez distinctes, qui pourraient très bien avoir été publiées comme quatre romans. La variété des thèmes traités, la multiplicité des personnages, leurs liens multiples entre les différentes parties de l’histoire, la fin de Lucien de Rubempré, la présence de Rastignac, le rôle majeur qu’y joue Nucingen, la mention de Corentin et Peyrade, ainsi qu’évidemment le point culminant avec l’apparition récurrente de Vautrin, font de « Splendeurs et misères… » une sorte de mini Comédie Humaine dans La Comédie Humaine. Les quatre parties distinctes sont Comment aiment les filles, A combien l’amour revient aux vieillards, Où mènent les mauvais chemins, La dernière incarnation de Vautrin.

Mais la forme actuelle de « Splendeurs et misères des courtisanes » est le produit, comme le personnage éponyme de la quatrième partie, de multiples incarnations. La moitié environ de la première partie actuelle parut d’abord sous le titre La torpille. Plusieurs années après la parution de La torpille, Balzac publie Esther ou les amours d’un vieux banquier, qui correspond à peu près à la deuxième moitié de la première partie actuelle, réunie avec la deuxième partie actuelle. Peu de temps après, Esther paraît de nouveau dans Le Parisien, en 1843, mais cette fois-ci, réunie avec La Torpille, avec une division en trois parties : la fille repentie, les préparatifs d’une lutte, la monnaie de la Belle Fille. C’est en 1845 que l’éditeur de Balzac publie le tout, après que l’auteur y ait ajouté une quatrième partie, les peines de cœur d’un millionnaire, sous le titre Splendeurs et misères des courtisanes, Esther. Si on y réfléchit, la première publication globale rassemble ce qui ressemble bien à un roman balzacien classique, c'est-à-dire dépeignant les rouages odieux de la société bourgeoise de l’époque, mêlant argent, sexe rémunéré, perdition d’une fille, cruauté, exploitation, machinations et manipulations, au final, une critique bien balzacienne de ses contemporains.

Mais par la suite, le roman prend une toute autre tournure. Le personnage de Vautrin, de par son histoire et sa présence dès le début de la première partie, devient le centre de l’action du roman. Et il affronte la bande de policiers emmenée par Corentin, que l’on avait déjà rencontré dans Une ténébreuse affaire. C’est donc trois ans plus tard, en 1846, que paraît la troisième partie, Où mènent les mauvais chemins, sous le titre Une instruction criminelle. Puis un an plus tard, paraît la quatrième partie, La dernière incarnation de Vautrin, à l’époque divisée en deux parties, Les mystères du préau, et Entre le Procureur Général et Jacques Collin. Les quatre parties, distinctes et à la fois cohérentes, seront réunies et assemblées comme « Splendeurs et misères des courtisanes » à la mort de Balzac.

Résumé du roman

Première partie : Comment aiment les filles

C’est le bal de l’Opéra. Lucien de Rubempré arrive au bras d’une jeune femme, Esther Gobseck, âgée de dix-huit ans, une ancienne courtisane dite la Torpille. Suite à une réflexion faisant allusion au passé dont elle cherche à effacer la trace, elle fait une tentative de suicide, après quoi Carlos Herrera, un faux prêtre et protecteur de Lucien, la retrouve et la place dans une institution religieuse. Elle y est baptisée, et en ressort transformée. Carlos Herrera la réinstalle et la confie aux bons soins de deux domestiques placées par lui, Europe et Asie. Un soir, au bois de Vincennes, le richissime banquier Nucingen, aperçoit Esther. Immédiatement, il en tombe amoureux fou. Carlos Herrera envisage de « vendre » Esther à Nucingen, afin de récupérer le million dont Lucien a besoin afin de racheter sa terre, et d’obtenir le consentement nécessaire qui lui permettra d’épouser Clotilde de Grandlieu, et d’ainsi faire sa place dans la société. Le baron Nucingen utilise les services de Corentin et de Peyrade afin de retrouver la trace de la belle inconnue. Mais Herrera veut faire marcher Nucingen. Ce dernier a découvert la retraite d’Esther, mais à sa place, il y a une blonde anglaise. Quand Nucingen est introduit dans la chambre d’Esther, il se rend compte de la supercherie.

Deuxième partie : à combien l’amour revient aux vieillards

Le baron Nucingen dépense, espérant récolter l’usufruit de ses efforts financiers. Ce sont maintenant cinq cent mille francs que Herrera est parvenu à lui soutirer grâce à Esther. Mais on est encore loin du million. Au même moment, Peyrade, l’un des policiers d’une ténébreuse affaire se fait remonter les bretelles par le Préfet de Police, pour avoir conduit une enquête de police pour le bénéfice d’intérêts particuliers. Il veut se venger, en parle à Corentin, qui décide de faire chanter Lucien, afin de récupérer une partie de l’argent soutiré à Nucingen. Mais Lucien refuse. Pour se venger, Corentin envoie une lettre anonyme qui révèle les sources de la nouvelle fortune de Lucien aux parents de Clotilde, lesquels ne sont pas bien difficiles à convaincre vu qu’ils ne portaient déjà pas Lucien dans leur cœur. Au bord de voir péricliter son investissement, Herrera fait enlever la fille unique de Peyrade. On la retrouve errant, rendue à moitié folle par les ignobles traitements qu’elle a du subir. Peyrade meurt, victime d’un poison exotique. Corentin jure de se venger. Mais Esther, qui jusqu’au bout aimera Lucien, et ne supporte pas sa situation, se tue de désespoir, avant d’avoir touché une fortune léguée par un lointain parent hollandais. Lucien et Herrera sont arrêtés.

Troisième partie : où mènent les mauvais chemins

Avec cette troisième partie, on entre dans un tout autre registre balzacien, déjà évoqué à la fin de Une ténébreuse affaire, un incroyable manuel de droit pénal, et la fondation du roman policier français ? En effet, la troisième partie nous offre un exposé détaillé de la procédure judiciaire en France sous Louis-Philippe. Toute la troisième partie se concentre autour de la description, au passage un formidable document pour ceux qui s’intéressent à l’histoire du Droit Pénal en France, des mécanismes de la justice, et des manœuvres de Jacques Collin, alias Carlos Herrera, alias Trompe-la-mort, alias Vautrin, pour les contrecarrer, faisant preuve d’une incroyable imagination pour diriger à distance sa défense, communiquant avec Asie en plein milieu du Palais de Justice, mais aussi l’interrogatoire de Lucien, les efforts de madame de Sérizy et de Diane de Maufrigneuse pour faire libérer Lucien. Et pourtant, en dépit d’une lettre qui lui est adressée, le juge d’instruction Camusot a raison de Lucien par sn habilité. Trompé par Camusot, Lucien avoue et charge Jacques Collin, ce qu’il regrette aussitôt. Pendant ce temps, Mme de Sérizy, qui a compris la situation, décide de brûler les procès-verbaux dont le contenu condamne Lucien devant Camusot. Pas insensible à la pression de Mme de Sérizy et à celle de Diane de Maufrigneuse, le Procureur Général fait entendre raison à Camusot et le pousse à oublier la condamnation de Lucien. Mais c’est trop tard. Lucien se suicide à son tour, ce qui donne lieu à un autre moment d’anthologie de ce grand roman balzacien, la scène d’hystérie de la Comtesse de Sérizy.

Quatrième partie : la dernière incarnation de Vautrin

Jacques Collin est désespéré quand il apprend la mort de Lucien. Toute cette partie montre comment Jacques Collin fait échouer les tentatives de Bibi-Lupin, de Corentin, pour l’abattre au Palais de Justice, et comment en faisant chanter le monde (en utilisant les lettres de Diane de Maufrigneuse, Mme de Sérizy, Clotilde de Grandlieu) il devient policier. Amélie Camusot, l’ambitieuse femme de Camusot, fait tout pour sauver son mari de l’impossible situation dans laquelle il s’est fourré en faisant son devoir. Pour cela, elle intrigue auprès de Mme d’Espard, puis auprès de Diane de Maufrigneuse, de Mme de Sérizy. Pendant ce temps-là, en dépit des efforts consacrés à le perdre, Jacques Collin exerce un formidable chantage vis-à-vis du Procureur de Grandville, puis entre dans la police. 

La description de l’Instruction

Si l’un des aspects fascinants d’Une ténébreuse affaire, c’est la description du système légal, « Splendeurs et misères des courtisanes » est étonnant de par le détail du fonctionnement de l’Instruction, système assez unique à la France. C’est en 1790 que sont créées les grandes bases du système juridictionnel français, séparant pour la première fois affaires civiles et criminelles. En 1791 apparaît le premier code Pénal. Mais la « grande innovation » intervient sous l’Empire : en 1808, le code d’instruction criminelle partage le procès en deux phases, la phase d’instruction, et le procès. Puis en 1810, Napoléon met en place un nouveau code pénal. Comme l’écrit Balzac, « Notre Code a créé trois distinctions essentielles dans la criminalité : l’inculpation, la prévention, l’accusation. Tant que le mandat d’arrêt n’est pas signé, les auteurs présumés d’un crime ou d’un délit grave sont des inculpés ; sous le poids du mandat d’arrêt, ils deviennent des prévenus, ils restent purement et simplement prévenus tant que l’instruction se poursuit. ». A lire pour toute personne s’intéressant aux sources du Droit. Il est clair que Gaboriau a repris la dimension judiciaire du roman policier tel qu’inventé par Balzac, et qu’il en a créé la partie proprement policière.

La digression sur l’argot

Au milieu de la quatrième partie, Balzac interrompt une nouvelle fois son fil afin de faire sa digression sur l’argot : «…un mot sur la langue des grecs, des filous, des voleurs et des assassins, nommée l’argot, et que la littérature a, dans ces derniers temps, employée avec tant de succès…il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle de ce monde souterrain qui, depuis l’origine des empires à capitale, s’agite dans les caves, dans les sentines, dans le troisième-dessous des sociétés, pour emprunter à l’art dramatique une expression vive et saisissante. Le monde n’est-il pas un théâtre ? » Balzac rappelle la haute antiquité de l’argot, le dixième des mots empruntant à la langue romane, l’autre dixième à la langue rabelaisienne, se plaint au passage de la stupide indulgence du jury qui menace de faire de Paris la proie de quarante mille libérés, fait référence à la société des Dix-mille dont Jacques Collin était le trésorier. « Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse, ou terrible…Tout est farouche dans cet idiome…l’argot…suit la civilisation, il la talonne… ». Si le langage des Parisiens, le langage du monde vise à une certaine neutralisation du langage et de la force des mots, le but de l’argot est une émulsion de la réalité par des images fortes, grossières, frappantes…Et Balzac se fend d’une aparté philosophique sur le monde des escarpes : « La prostitution et le vol sont deux protestations, mâle et femelle, de l’état naturel contre l’état social…Le voleur ne met pas en question dans des livres sophistiques, la propriété, l’hérédité, les garanties sociales ; il les supprime net, pour lui, voler, c’est rentrer dans son bien. ».

Le roman de Vidocq ?

Comme nous l’expliquions précédemment, Balzac connaissait Vidocq. Ils se rencontrent en 1822. La dernière incarnation de Vautrin, qui raconte l’histoire de ce forçat, évadé du bagne de Toulon, trésorier des Dix-Mille, condamné à cinq ans de travaux forcés pour crime de faux, qui finit par battre la société à son propre jeu et devenir le chef de la Sûreté, est directement inspirée de l’histoire de Vidocq. On pourrait évidemment se demander pourquoi, si Balzac éprouvait de l’admiration pour Vidocq, il décrit le parcours d’un personnage si contradictoire, certes, mais aussi si diabolique ?

C’est en 1828 que paraissent les Mémoires de Vidocq qui influencèrent beaucoup Balzac, notamment pour la création du personnage de Vautrin, et dont le retentissement, en France et à l’étranger, fut très important. Les références dans La dernière incarnation de Vautrin et en général dans « Splendeurs et misères des courtisanes » sont multiples. Manon-la-blonde est mentionné à plusieurs reprises dans la quatrième partie. Bibi-Lupin, qui est celui dans le roman dont Jacques Collin prend la place, et qui veut sa perte, est son compagnon de chaîne, comme l’original, Coco-Latour, fut compagnon de chaîne de Vidocq, et lui succéda à la Sûreté. Dans le roman éponyme de Bernède, Coco-Latour est un personnage sympathique, fidèle à Vidocq jusqu’à la mort. Saint-Estève, mentionné par Herrera, était l’un des pseudonymes de Vidocq. Balzac y fait même référence directe au cours de l’une de ses digressions : « en 1829 et 1830, il se publiait des mémoires où l’état des forces de cette société, les noms de ses membres, étaient indiqués par l’une des célébrités de la Police Judiciaire… ». On sait aussi que les relations entre Balzac et Vidocq ne s’arrêtent pas à une rencontre en 1822, puisqu’ils se revirent, notamment en 1834, alors que Balzac avait, suite à la parution des Mémoires, déjà créé le personnage de Vautrin. D’accord, il y bien des différences avec Vidocq : Vautrin a des côtés mystiques, presque fantastiques, il est franchement diabolique, presque inhumain et invincible, il tue sans la moindre hésitation, peut être d’une cruauté rare, aime les jeunes hommes, mais, ce personnage, dont la quatrième partie de « Splendeurs et misères des courtisanes » achève en quelque sorte le cycle, commencé avec Le Père Goriot, Les Illusions perdues, est un exemple d’un personnage de fiction qui doit son existence à celle d’un personnage historique. 

© 2013- Les Editions de Londres

Biographie de l’Auteur

Honoré de Balzac est un écrivain français né à Tours en 1799 et mort à Paris en 1850. Balzac est probablement, avec Victor Hugo, le plus connu des écrivains du Dix Neuvième siècle, mais à la différence de Victor Hugo, il ne fait pas l’unanimité. Il est souvent associé avec la peinture cruelle du monde bourgeois, ou alors avec une tendance à faire des descriptions à n’en plus finir. De lui, on retient La Comédie Humaine, comprenant plus de quatre-vingt-dix œuvres dont les plus célèbres sont « Les Chouans », « Le père Goriot », « Les Illusions perdues »… Balzac est aussi l’un des auteurs les plus méconnus. Bien plus qu’un écrivain réaliste du siècle bourgeois, Balzac s’est essayé à de nombreux styles, roman historique, fantastique, ésotérisme, espionnage, policier…  Il laisse une œuvre considérable et dont l’influence n’est pas encore bien comprise.

Biographie de Balzac

Honoré de Balzac est l’un des quatre enfants de Bernard François Balssa et d’Anne-Charlotte-Laure Sallembier. Son père est secrétaire au conseil du roi et sa mère vient d’une famille de passementiers. Il a une affection particulière pour sa sœur Laure. A partir de 1807, il est pensionnaire au collège des oratoriens de Vendôme, puis à partir de 1814, il étudie au collège de Tours. Puis il continue ses études à Paris, bientôt rejoint par sa famille. Honoré obtient son baccalauréat, suit des cours de Droit puis devient clerc de notaire. Peu à peu il se découvre une vocation littéraire, et commence à écrire. C’est une rupture avec son milieu bourgeois. Il devient l’amant de Laure de Berny, femme de vingt ans son aînée, et dont l’influence traversera son œuvre, et surtout dans les personnages de femme. Admirateur de Walter Scott, Balzac s’essaie au roman historique. Mais la plupart de ses romans de jeunesse sont des échecs commerciaux. Il les considérera comme des échecs littéraires, indignes de figurer aux côtés de ses autres œuvres, les cent trente-sept…Et elles tomberont dans l’oubli. Balzac veut devenir riche. Comme beaucoup de ses contemporains, il se lance dans les affaires. Il sera imprimeur, il cultivera même des ananas, exploitera des mines d’argent désaffectées en Sardaigne. Il échoue partout. Il se lance aussi dans l’édition. Il fait rapidement faillite (en 1826), et se relance dans l’écriture. Il connaît enfin le succès avec « Les Chouans » en 1829, publié chez l’un de ses anciens associés (un de ceux avec qui il avait précédemment connu la faillite). Devenu célèbre, il s’essaie aussi au journalisme, expose ses opinions politiques, monarchistes et conservatrices. Quelques années plus tard, en 1834, année de la parution de « Le père Goriot », Balzac achètera même un journal, La Chronique de Paris, qui fera également faillite deux ans plus tard.

En 1831, la parution de « La peau de chagrin » est un succès majeur. Au fur et à mesure qu’il écrit, la Comédie Humaine s’ébauche. Plusieurs liaisons amoureuses marqueront sa vie. D’abord il y son amitié avec Zulma Carraud, puis évidemment, il y a la passion, longuement épistolaire, avec la Comtesse Hanska. Il séjournera plusieurs fois en Ukraine chez la Comtesse, et finira par l’épouser en 1850. Entre temps, travailleur infatigable, acharné (avec sa cafetière qui lui tenait compagnie pendant qu’il écrivait toute la nuit) il aura laissé l’une des œuvres les plus magistrales de la littérature française. A partir de 1843, sa santé devient fragile, et les déceptions s’accumulent : il n’est pas élu à la Constituante en 1848, il n’est pas élu à l’Académie Française. Toute sa vie, Balzac aura cherché la reconnaissance de ses contemporains. Il aura rajouté une particule à son nom, cherché le succès dans l’édition, voulu faire de la politique, et être reconnu par ses pairs, mais l’homme qui écrivit l’une des œuvres les plus ambitieuses et les plus lucides sur la nature humaine n’aura jamais su se connaître et s’accepter. Lucide sur ses contemporains, il n’en exigeait pas moins qu’ils l’aiment et l’admirent. Peut être que le meilleur éclairage nous est apporté par l’un de ses romans, « Louis Lambert », le plus autobiographique de tous ; il décrit l’itinéraire d’un jeune homme génial, inspiré, assoiffé d’absolu, mais mal aimé et incompris.

La Comédie Humaine

Si Zola s’est « officiellement » inspiré de La Comédie Humaine (le nom est inspiré de la Divine Comédie de Dante), et que l’intention de dépasser l’œuvre de Balzac est derrière l’idée des Rougon-Macquart, Balzac ne s’inspire pas vraiment d’un modèle pour façonner la Comédie Humaine. Et d’ailleurs, l’idée ne lui vient pas tout de suite. Entre 1830 et 1834, Balzac expérimentera avec les personnages récurrents, et de là lui viendra l’ambition de peindre son monde contemporain. Il regroupera les œuvres par thèmes, accumulera les personnages, les fera revenir, leur trouvera des parentés, des liens, des itinéraires communs, croisés (d’où sa constante réécriture de romans précédemment publiés), et des thèmes récurrents qui fondent la vraie structure de l’ensemble, pourtant divisé en partie distinctes d’une façon qu’il expliquera mieux lui-même : « à la base de l’édifice : les Etudes de mœurs représentent les effets sociaux. La seconde assise est les Etudes philosophiques, car, après les effets viendront les causes…Puis, après les effets et les causes, doivent se chercher les principes. Les mœurs sont dans le spectacle, les causes sont dans les coulisses et les machines. Les principes, c’est l’auteur, mais, à mesure que l’œuvre gagne en spirales les hauteurs de la pensée, elle se mesure et se condense. »

C’est la théorie. Mais nous ne sommes pas sûrs que Balzac ait été un génie du plan et de la structure, comme Zola, disons. Contrairement aux Rougon-Macquart, il faut prendre beaucoup de recul afin d’apprécier l’œuvre, sa logique etc…Car l’œuvre est tout bonnement gigantesque : si l’immense richesse offerte par la juxtaposition de deux mille personnages parsemant cent trente sept œuvres dont quatre-vingt dix romans donne le tournis, chaque roman peut être appréhendé séparément. Ce sont les mêmes thèmes qui apparaissent encore et toujours, beaucoup plus comme le produit d’un compositeur génial qui donne dans les variantes, et reprend la même architecture, mais avec de subtiles variations derrière des extérieurs d’apparence distincte. Beaucoup de personnages se ressemblent. Si les extérieurs et les histoires changent, le lecteur non spécialiste de Balzac a le sentiment d’une éternelle répétition des mêmes schémas humains, de la même dynamique sociale, que les mêmes obsessions reviennent, encore et toujours, avec évidemment quelques notables exceptions, telle l’extraordinaire « La peau de chagrin », un des plus beaux textes de la littérature française, et le meilleur livre de Balzac assurément.

Finalement, que Balzac ait refusé que ses premières œuvres soient incluses dans l’ensemble de La Comédie Humaine montre de nouveau son obsession et sa soif d’absolu. Il voulait réaliser quelque chose d’unique, La Comédie Humaine, où tout serait contenu. Et en cela, il est absolument unique. Il a inventé, créé un monde aux dimensions presque…surhumaines.

Pour réaliser cette œuvre gigantesque, Balzac reprendra un nombre étonnant de fois la majorité de ses romans, et cette œuvre, il la réalisera en vingt ans. Quels en sont donc les thèmes ?

Les thèmes de Balzac

D’abord, il y a l’argent. L’argent est partout, dans l’œuvre de Balzac. Et contrairement à l’œuvre de Zola, l’argent n’est pas un simple vecteur du sexe. Balzac se livre à des observations d’une minutie extraordinaire, nous livre les affaires de chaque personnage, du petit rentier au géant de la finance, avec une richesse de détails qui ne souffre aucune comparaison. Alors, naturellement, on peut ébaucher deux théories, l’une raisonnable, et l’autre audacieuse. La première, c’est que Balzac était un observateur génial de son temps et de son époque, et que l’argent était bien le mécanisme explicatif du Dix Neuvième siècle, comme la consommation sera certainement vue comme la grille de lecture de la seconde moitié du Vingtième siècle. En cela, l’argent se gagne, ou se vole, ou s’escroque. Une chose est sûre : toute personne qui s’enrichit le fait toujours malhonnêtement. En cela, quelques années avant Marx, avant tout le monde, Balzac a peut être compris le Dix Neuvième siècle. L’autre hypothèse, c’est que La Comédie Humaine n’est qu’un gigantesque exutoire, et que Balzac ne cesse de mettre en scène ce qu’il n’a pas. Il y a probablement un peu des deux, mais nous trouvons que Balzac, inspirateur de Marx, ça a tout de même de l’allure…

Ensuite, il y a le Droit. Balzac est peut être le premier à voir les grands thèmes de son époque, car la fin de la noblesse, et la domination sans partages de la bourgeoisie, ce sont bien la manipulation de l’argent, et la protection du Droit qui en sont les principaux vecteurs. Ancien clerc de notaire, destiné au notariat, le Droit, Balzac connaît, et ses descriptions des mécanismes juridiques ainsi que du fonctionnement du système judiciaire français sont tout bonnement époustouflantes. À la différence de Zola, on sent le vécu.

La morale balzacienne. Dans presque tous les romans balzaciens s’échafaude une morale qui, nous le croyons, a profondément influencé la société française, et la perception qu’elle a de la bourgeoisie et de l’argent. Il n’y a pas de personnages bien intentionnés qui ne finissent mal. Toute personne trop honnête ou naïve sera à un moment la proie d’un rapace qui le dépouillera, le violera, le jouera, conduira à sa misère, sa déchéance, son suicide, sa mort accidentelle, la perte de ceux qu’elle aime. Si les êtres trop honnêtes sont systématiquement sacrifiés à la manière de l’agneau sur l’autel de la société presque choquée que l’on ait pris ses vessies pour des lanternes, ses sacrements pour des vérités, certains personnages, les forts, les êtres intelligents et endurcis, sont parfois plus ambivalents. Capables de pitié, ils n’hésitent jamais à se venger, à ruiner, tromper, voire assassiner, mais au moins ils ont un code de morale qui a le mérite de garder une certaine cohérence, contrairement au code de morale complètement absurde qui régit la société et que tous acceptent, bien que tous sachent que les règles officielles n’ont rien à voir avec les règles réelles, sauf les gens honnêtes, lesquels finissent toujours par le payer.

Les femmes de la société. Beaucoup arrive par les femmes dans les romans de Balzac. Celles qui ont du pouvoir et de l’expérience, sans pour autant être des parangons de vertu ou d’honnêteté, ont souvent un esprit manipulateur extraordinairement développé, et une intelligence situationnelle rare, qu’envieraient la plupart du temps leurs crétins de maris. Encore une fois, la vie personnelle de Balzac (Laure de Berny) permet de comprendre les particularismes de ses personnages féminins.

Les forts et les faibles. Finalement, n’ayons pas peur des mots, et ne nous cachons pas derrière un vocabulaire d’expert complètement hors de propos, le monde de Balzac est un monde foncièrement injuste. Au-dessus de la société, ou parfois à ses marges, règnent des êtres sur puissants, financiers (Nucingen), nobles (Diane de Maufrigneuse…), les juges (Camusot), les policiers (Corentin), et même les criminels (Vautrin, alias Jacques Colin, ou Carlos Herrera). Au bas de la société vivent les exploités, et entre les deux naviguent des êtres qui soit s’élèvent et retombent par manque naïveté, idéalisme ou manque de duplicité (César Birotteau), ou alors parviennent à se maintenir en s’adaptant à leur environnement (Rastignac). Nous croyons que l’œuvre de Balzac est à la fois un reflet de la société française qui s’ébauche dans les années trente, une société de vaincus (vaincus de la guerre, retard industriel, futurs colonisateurs africains et déjà vaincus dans la course aux colonies du Canada et des Indes, futurs vaincus contre la Prusse, révolutionnaires vaincus, nobles en perte de vitesse, bonapartistes vaincus, vaincus des classes sociales populaires, futurs vaincus de la noblesse…), dont la multiplication de révolutions qui étayent le siècle, et qui nous donneront le Second Empire et la Troisième République, explique le profond ressentiment et la déchirure, que cette société là, Balzac la comprend et l’explique, mais qu’en retour, l’œuvre de Balzac façonne aussi le pessimisme fondamental de la société française depuis le Dix Neuvième siècle, si différent de la France des Lumières.

Balzac et le fantastique

On oublie souvent que Balzac est un écrivain du fantastique. Comme nous le disions, « La peau de chagrin » est probablement notre livre préféré, et d’ailleurs Balzac lui-même attachait un grand prix à ses « Études philosophiques » dont « La peau de chagrin » faisait partie. De même que son admiration pour Walter Scott l’avait tourné vers le roman historique, et avait donné « Les Chouans », son intérêt pour Hoffmann le pousse vers le genre fantastique. « Maître Cornélius », « Séraphîta », « Sarrasine », et évidemment « La peau de chagrin ». Avec la traduction des contes d’Hoffmann en France, Balzac trouve le genre trop commun, et se tournera vers d’autres objets littéraires.

Balzac et le roman policier

Nous en parlerons davantage au moment de la publication de « Splendeurs et misères des courtisanes », mais Balzac est-il l’inventeur du roman policier ? « Une ténébreuse affaire », « Splendeurs et misères des courtisanes », « L’auberge rouge » autant d’affaires policières, où est démonté le système judiciaire, où s’affrontent policiers machiavéliques et criminels sans scrupules, où l’enquête et les éléments de l’enquête sont analysés, où la psychologie des criminels est examinée à la loupe.

© 2013- Les Éditions de Londres

SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES

A S. A. le prince Alfonso Serafino di Porcia.

Laissez-moi mettre votre nom en tête d’une œuvre essentiellement parisienne et méditée chez vous ces jours derniers. N’est-il pas naturel de vous offrir les fleurs de rhétorique poussées dans votre jardin, arrosées de regrets qui m’ont fait connaître la nostalgie, et que vous avez adoucis quand j’errais sous les boschetti dont les ormes me rappelaient les Champs-Élysées ? Peut-être rachèterai-je ainsi le crime d’avoir rêvé en face du Duomo, d’avoir aspiré à nos rues si boueuses sur les dalles si propres et si élégantes de Porta Renza. Quand j’aurai quelques livres à publier qui pourront être dédiés à des Milanaises, j’aurai le bonheur de trouver des noms déjà chers à vos vieux conteurs italiens parmi ceux des personnes que nous aimons, et au souvenir desquelles je vous prie de rappeler

Votre sincèrement affectionné,
De Balzac.

Juillet 1838.

Première partie.
Comment aiment les filles

En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer, avec l’allure des gens en quête d’une femme retenue au logis par des circonstances imprévues. Le secret de cette démarche, tour à tour indolente et pressée, n’est connu que des vieilles femmes et de quelques flâneurs émérites. Dans cet immense rendez-vous, la foule observe peu la foule, les intérêts sont passionnés, le Désœuvrement lui-même est préoccupé. Le jeune dandy était si bien absorbé par son inquiète recherche qu’il ne s’apercevait pas de son succès : les exclamations railleusement admiratives de masques, les étonnements sérieux, les mordants lazzis, les plus douces paroles, il ne les entendait pas, il ne les voyait point. Quoique sa beauté le classât parmi ces personnages exceptionnels qui viennent au bal de l’Opéra pour y avoir une aventure, et qui l’attendent comme on attendait un coup heureux à la Roulette quand Frascati vivait, il paraissait bourgeoisement sûr de sa soirée ; il devait être le héros d’un de ces mystères à trois personnages qui composent tout le bal masqué de l’Opéra, et connus seulement de ceux qui y jouent leur rôle ; car, pour les jeunes femmes qui viennent afin de pouvoir dire : J’ai vu ; pour les gens de province, pour les jeunes gens inexpérimentés, pour les étrangers, l’Opéra doit être alors le palais de la fatigue et de l’ennui. Pour eux, cette foule noire, lente et pressée, qui va, vient, serpente, tourne, retourne, monte, descend, et qui ne peut être comparée qu’à des fourmis sur leur tas de bois, n’est pas plus compréhensible que la Bourse pour un paysan bas-breton qui ignore l’existence du Grand-Livre. À de rares exceptions près, à Paris, les hommes ne se masquent point : un homme en domino paraît ridicule. En ceci le génie de la nation éclate. Les gens qui veulent cacher leur bonheur peuvent aller au bal de l’Opéra sans y venir, et les masques absolument forcés d’y entrer en sortent aussitôt. Un spectacle des plus amusants est l’encombrement que produit à la porte, dès l’ouverture du bal, le flot des gens qui s’échappent aux prises avec ceux qui y montent. Donc, les hommes masqués sont des maris jaloux qui viennent espionner leurs femmes, ou des maris en bonne fortune qui ne veulent pas être espionnés par elles, deux situations également moquables. Or, le jeune homme était suivi, sans qu’il le sût, par un masque assassin, gros et court, roulant sur lui-même comme un tonneau. Pour tout habitué de l’Opéra, ce domino trahissait un administrateur, un agent de change, un banquier, un notaire, un bourgeois quelconque en soupçon de son infidèle. En effet, dans la très haute société, personne ne court après d’humiliants témoignages. Déjà plusieurs masques s’étaient montré en riant ce monstrueux personnage, d’autres l’avaient apostrophé, quelques jeunes s’étaient moqués de lui, sa carrure et son maintien annonçaient un dédain marqué pour ces traits sans portée ; il allait où le menait le jeune homme, comme va un sanglier poursuivi qui ne se soucie ni des balles qui sifflent à ses oreilles, ni des chiens qui aboient après lui. Quoique au premier abord le plaisir et l’inquiétude aient pris la même livrée, l’illustre robe noire vénitienne, et que tout soit confus au bal de l’Opéra, les différents cercles dont se compose la société parisienne se retrouvent, se reconnaissent et s’observent. Il y a des notions si précises pour quelques initiés, que ce grimoire d’intérêts est lisible comme un roman qui serait amusant. Pour les habitués, cet homme ne pouvait donc pas être en bonne fortune, il eût infailliblement porté quelque marque convenue, rouge, blanche ou verte, qui signale les bonheurs apprêtés de longue main. S’agissait-il d’une vengeance ? En voyant le masque suivant de si près un homme en bonne fortune, quelques désœuvrés revenaient au beau visage sur lequel le plaisir avait mis sa divine auréole. Le jeune homme intéressait : plus il allait, plus il réveillait de curiosités. Tout en lui signalait d’ailleurs les habitudes d’une vie élégante. Suivant une loi fatale de notre époque, il existe peu de différence, soit physique, soit morale, entre le plus distingué, le mieux élevé des fils d’un duc et pair, et ce charmant garçon que naguère la misère étreignait de ses mains de fer au milieu de Paris. La beauté, la jeunesse pouvaient masquer chez lui de profonds abîmes, comme chez beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris sans posséder le capital nécessaire à leurs prétentions, et qui chaque jour risquent le tout pour le tout en sacrifiant au dieu le plus courtisé dans cette cité royale, le Hasard. Néanmoins, sa mise, ses manières étaient irréprochables, il foulait le parquet classique du foyer en habitué de l’Opéra. Qui n’a pas remarqué que là, comme dans toutes les zones de Paris, il est une façon d’être qui révèle ce que vous êtes, ce que vous faites, d’où vous venez, et ce que vous voulez ?

— Le beau jeune homme ! Ici l’on peut se retourner pour le voir, dit un masque en qui les habitués du bal reconnaissaient une femme comme il faut.

— Vous ne vous le rappelez pas ? lui répondit l’homme qui lui donnait le bras, madame du Châtelet vous l’a cependant présenté…

— Quoi ! C’est le petit apothicaire de qui elle s’était amourachée, qui s’est fait journaliste, l’amant de mademoiselle Coralie ?

— Je le croyais tombé trop bas pour jamais pouvoir se remonter, et je ne comprends pas comment il peut reparaître dans le monde de Paris, dit le comte Sixte du Châtelet.

— Il a un air de prince, dit le masque, et ce n’est pas cette actrice avec laquelle il vivait qui le lui aura donné ; ma cousine, qui l’avait deviné, n’a pas su le débarbouiller ; je voudrais bien connaître la maîtresse de ce Sargine, dites-moi quelque chose de sa vie qui puisse me permettre de l’intriguer.

Ce couple qui suivait ce jeune homme en chuchotant fut alors particulièrement observé par le masque aux épaules carrées.

— Cher monsieur Chardon, dit le préfet de la Charente en prenant le dandy par le bras, laissez-moi vous présenter une personne qui veut renouer connaissance avec vous…

— Cher comte Châtelet, répondit le jeune homme, cette personne m’a appris combien était ridicule le nom que vous me donnez. Une Ordonnance du Roi m’a rendu celui de mes ancêtres maternels, les Rubempré. Quoique les journaux aient annoncé ce fait, il concerne un si pauvre personnage que je ne rougis point de le rappeler à mes amis, à mes ennemis et aux indifférents : vous vous classerez où vous voudrez, mais je suis certain que vous ne désapprouverez point une mesure qui me fut conseillée par votre femme quand elle n’était encore que madame de Bargeton. (Cette jolie épigramme, qui fit sourire la marquise, fit éprouver un tressaillement nerveux au préfet de la Charente.) — Vous lui direz, ajouta Lucien, que maintenant je porte de gueules, au taureau furieux d’argent, dans le pré de sinople.

— Furieux d’argent, répéta Châtelet.

— Madame la marquise vous expliquera, si vous ne le savez pas, pourquoi ce vieil écusson est quelque chose de mieux que la clef de chambellan et les abeilles d’or de l’Empire qui se trouvent dans le vôtre, au grand désespoir de madame Châtelet, née Nègrepelisse d’Espard…, dit vivement Lucien.

— Puisque vous m’avez reconnue, je ne puis plus vous intriguer, et ne saurais vous exprimer à quel point vous m’intriguez, lui dit à voix basse la marquise d’Espard tout étonnée de l’impertinence et de l’aplomb acquis par l’homme qu’elle avait jadis méprisé.

— Permettez-moi donc, madame, de conserver la seule chance que j’aie d’occuper votre pensée en restant dans cette pénombre mystérieuse, dit-il avec le sourire d’un homme qui ne veut pas compromettre un bonheur sûr.

La marquise ne put réprimer un petit mouvement sec en se sentant, suivant une expression anglaise, coupée par la précision de Lucien.

— Je vous fais mon compliment sur votre changement de position, dit le comte du Châtelet.

— Et je le reçois comme vous me l’adressez, répliqua Lucien en saluant la marquise avec une grâce infinie.

— Le fat ! dit à voix basse le comte à madame d’Espard, il a fini par conquérir ses ancêtres.

— Chez les jeunes gens, la fatuité, quand elle tombe sur nous, annonce presque toujours un bonheur très haut situé ; car, entre vous autres, elle annonce la mauvaise fortune. Aussi voudrais-je connaître celle de nos amies qui a pris ce bel oiseau sous sa protection ; peut-être aurais-je alors la possibilité de m’amuser ce soir. Mon billet anonyme est sans doute une méchanceté préparée par quelque rivale, car il y est question de ce jeune homme ; son impertinence lui aura été dictée : espionnez-le. Je vais prendre le bras du duc de Navarreins, vous saurez bien me retrouver.

Au moment où madame d’Espard allait aborder son parent, le masque mystérieux se plaça entre elle et le duc pour lui dire à l’oreille : — Lucien vous aime, il est l’auteur du billet ; votre préfet est son plus grand ennemi, pouvait-il s’expliquer devant lui ?

L’inconnu s’éloigna, laissant madame d’Espard en proie à une double surprise. La marquise ne savait personne au monde capable de jouer le rôle de ce masque, elle craignait un piège, alla s’asseoir et se cacha. Le comte Sixte du Châtelet, à qui Lucien avait retranché son du ambitieux avec une affectation qui sentait une vengeance longtemps rêvée, suivit à distance ce merveilleux dandy, et rencontra bientôt un jeune homme auquel il crut pouvoir parler à cœur ouvert.

— Eh ! bien, Rastignac, avez-vous vu Lucien ? Il a fait peau neuve.

— Si j’étais aussi joli garçon que lui, je serais encore plus riche que lui, répondit le jeune élégant d’un ton léger mais fin qui exprimait une raillerie attique.

— Non, lui dit à l’oreille le gros masque en lui rendant mille railleries pour une par la manière dont il accentua le monosyllabe.

Rastignac, qui n’était pas homme à dévorer une insulte, resta comme frappé de la foudre, et se laissa mener dans l’embrasure d’une fenêtre par une main de fer, qu’il lui fut impossible de secouer.

— Jeune coq sorti du poulailler de maman Vauquer, vous à qui le cœur a failli pour saisir les millions du papa Taillefer quand le plus fort de l’ouvrage était fait, sachez, pour votre sûreté personnelle, que si vous ne vous comportez pas avec Lucien comme avec un frère que vous aimeriez, vous êtes dans nos mains sans que nous soyons dans les vôtres. Silence et dévouement, ou j’entre dans votre jeu pour y renverser vos quilles. Lucien de Rubempré est protégé par le plus grand pouvoir d’aujourd’hui, l’Église. Choisissez entre la vie ou la mort. Votre réponse ?

Rastignac eut le vertige comme un homme endormi dans une forêt, et qui se réveille à côté d’une lionne affamée. Il eut peur, mais sans témoins : les hommes les plus courageux s’abandonnent alors à la peur.

— Il n’y a que lui pour savoir… et pour oser…, se dit-il à lui-même.

Le masque lui serra la main pour l’empêcher de finir sa phrase :

— Agissez comme si c’était lui, dit-il.

Rastignac se conduisit alors comme un millionnaire sur la grande route, en se voyant mis en joue par un brigand : il capitula.

— Mon cher comte, dit-il à Châtelet vers lequel il revint, si vous tenez à votre position, traitez Lucien de Rubempré comme un homme que vous trouverez un jour placé beaucoup plus haut que vous ne l’êtes.

Le masque laissa échapper un imperceptible geste de satisfaction, et se remit sur la trace de Lucien.

— Mon cher, vous avez bien rapidement changé d’opinion sur son compte, répondit le préfet justement étonné.

— Aussi rapidement que ceux qui sont au Centre et qui votent avec la Droite, répondit Rastignac à ce préfet-député dont la voix manquait depuis peu de jours au Ministère.

— Est-ce qu’il y a des opinions, aujourd’hui, il n’y a plus que des intérêts, répliqua des Lupeaulx qui les écoutait. De quoi s’agit-il ?

— Du sieur de Rubempré, que Rastignac veut me donner pour un personnage, dit le député au Secrétaire-Général.

— Mon cher comte, lui répondit des Lupeaulx d’un air grave, monsieur de Rubempré est un jeune homme du plus grand mérite, et si bien appuyé que je me croirais très heureux de pouvoir renouer connaissance avec lui.

— Le voilà qui va tomber dans le guêpier des roués de l’époque, dit Rastignac.

Les trois interlocuteurs se tournèrent vers un coin où se tenaient quelques beaux esprits, des hommes plus ou moins célèbres, et plusieurs élégants. Ces messieurs mettaient en commun leurs observations, leurs bons mots et leurs médisances, en essayant de s’amuser ou en attendant quelque amusement. Dans cette troupe si bizarrement composée se trouvaient des gens avec qui Lucien avait eu des relations mêlées de procédés ostensiblement bons et de mauvais services cachés.

— Eh ! bien, Lucien, mon enfant, mon cher amour, nous voilà rempaillé, rafistolé. D’où venons-nous ? Nous avons donc remonté sur notre bête à l’aide des cadeaux expédiés du boudoir de Florine. Bravo, mon gars ! lui dit Blondet en quittant le bras de Finot pour prendre familièrement Lucien par la taille et le serrer contre son cœur.

Andoche Finot était le propriétaire d’une Revue où Lucien avait travaillé presque gratis, et que Blondet enrichissait par sa collaboration, par la sagesse de ses conseils et la profondeur de ses vues. Finot et Blondet personnifiaient Bertrand et Raton, à cette différence près que le chat de La Fontaine finit par s’apercevoir de sa duperie, et que, tout en se sachant dupé, Blondet servait toujours Finot. Ce brillant condottière de plume devait, en effet, être pendant longtemps esclave. Finot cachait une volonté brutale sous des dehors lourds, sous les pavots d’une bêtise impertinente, frottée d’esprit comme le pain d’un manœuvre est frotté d’ail. Il savait engranger ce qu’il glanait, les idées et les écus, à travers les champs de la vie dissipée que mènent les gens de lettres et les gens d’affaires politiques. Blondet, pour son malheur, avait mis sa force à la solde de ses vices et de sa paresse. Toujours surpris par le besoin, il appartenait au pauvre clan des gens éminents qui peuvent tout pour la fortune d’autrui sans rien pouvoir pour la leur, des Aladins qui se laissent emprunter leur lampe. Ces admirables conseillers ont l’esprit perspicace et juste quand il n’est pas tiraillé par l’intérêt personnel. Chez eux, c’est la tête et non le bras qui agit. De là le décousu de leurs mœurs, et de là le blâme dont les accablent les esprits inférieurs. Blondet partageait sa bourse avec le camarade qu’il avait blessé la veille ; il dînait, trinquait, couchait avec celui qu’il égorgerait le lendemain. Ses amusants paradoxes justifiaient tout. En acceptant le monde entier comme une plaisanterie, il ne voulait pas être pris au sérieux. Jeune, aimé, presque célèbre, heureux, il ne s’occupait pas, comme Finot, d’acquérir la fortune nécessaire à l’homme âgé. Le courage le plus difficile est peut-être celui dont avait besoin Lucien en ce moment pour couper Blondet comme il venait de couper madame d’Espard et Châtelet. Malheureusement, chez lui, les jouissances de la vanité gênaient l’exercice de l’orgueil, qui certes est le principe de beaucoup de grandes choses. Sa vanité avait triomphé dans sa précédente rencontre : il s’était montré riche, heureux et dédaigneux avec deux personnes qui jadis l’avaient dédaigné pauvre et misérable ; mais un poète pouvait-il, comme un diplomate vieilli, rompre en visière à deux soi-disant amis qui l’avaient accueilli dans sa misère, chez lesquels il avait couché durant les jours de détresse ? Finot, Blondet et lui s’étaient avilis de compagnie, ils avaient roulé dans des orgies qui ne dévoraient pas que l’argent de leurs créanciers. Comme ces soldats qui ne savent pas placer leur courage, Lucien fit alors ce que font bien des gens de Paris, il compromit de nouveau son caractère en acceptant une poignée de main de Finot, en ne se refusant pas à la caresse de Blondet. Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu’il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s’habitue à voir faire le mal, à le laisser passer ; on commence par l’approuver, on finit par le commettre. À la longue, l’âme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions, s’amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille, les gonds de la banalité s’usent et tournent d’eux-mêmes. Les Alcestes deviennent des Philintes, les caractères se détrempent, les talents s’abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s’envole. Tel qui voulait s’enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de mauvaises actions. On était venu, comme Lousteau, comme Vernou, pour être un grand écrivain, on se trouve un impuissant folliculaire. Aussi ne saurait-on trop honorer les gens chez qui le caractère est à la hauteur du talent, les d’Arthez qui savent marcher d’un pied sûr à travers les écueils de la vie littéraire. Lucien ne sut rien répondre au patelinage de Blondet, dont l’esprit exerçait d’ailleurs sur lui d’irrésistibles séductions, qui conservait l’ascendant du corrupteur sur l’élève, et qui d’ailleurs était bien posé dans le monde par sa liaison avec la comtesse de Montcornet.

— Avez-vous hérité d’un oncle ? lui dit Finot d’un air railleur.

— J’ai mis, comme vous, les sots en coupes réglées, lui répondit Lucien sur le même ton.

— Monsieur aurait une Revue, un journal quelconque ? reprit Andoche Finot avec la suffisance impertinente que déploie l’exploitant envers son exploité.

— J’ai mieux, répliqua Lucien dont la vanité blessée par la supériorité qu’affectait le rédacteur en chef lui rendit l’esprit de sa nouvelle position.

— Et, qu’avez-vous, mon cher ?…

— J’ai un Parti.

— Il y a le parti Lucien ? dit en souriant Vernou.

— Finot, te voilà distancé par ce garçon-là, je te l’ai prédit. Lucien a du talent, tu ne l’as pas ménagé, tu l’as roué. Repens-toi, gros butor, reprit Blondet.

Fin comme le musc, Blondet vit plus d’un secret dans l’accent, dans le geste, dans l’air de Lucien ; tout en l’adoucissant, il sut donc resserrer par ces paroles la gourmette de la bride. Il voulait connaître les raisons du retour de Lucien à Paris, ses projets, ses moyens d’existence.

— À genoux devant une supériorité que tu n’auras jamais, quoique tu sois Finot ! reprit-il. Admets monsieur, et sur-le-champ, au nombre des hommes forts à qui l’avenir appartient, il est des nôtres ! Spirituel et beau, ne doit-il pas arriver par tes quibuscumque viis ? Le voilà dans sa bonne armure de Milan, avec sa puissante dague à moitié tirée, et son pennon arboré ! Tudieu ! Lucien, où donc as-tu volé ce joli gilet ? Il n’y a que l’amour pour savoir trouver de pareilles étoffes. Avons-nous un domicile ? Dans ce moment j’ai besoin de savoir les adresses de mes amis, je ne sais où coucher. Finot m’a mis à la porte pour ce soir, sous le vulgaire prétexte d’une bonne fortune.

— Mon cher, répondit Lucien, j’ai mis en pratique un axiome avec lequel on est sûr de vivre tranquille : Fuge, late, tace. Je vous laisse.

— Mais je ne te laisse pas que tu ne t’acquittes envers moi d’une dette sacrée, ce petit souper, hein ? dit Blondet qui donnait un peu trop dans la bonne chère et qui se faisait traiter quand il se trouvait sans argent.

— Quel souper ? reprit Lucien en laissant échapper un geste d’impatience.

— Tu ne t’en souviens pas ? Voilà où je reconnais la prospérité d’un ami : il n’a plus de mémoire.

— Il sait ce qu’il nous doit, je suis garant de son cœur, reprit Finot en saisissant la plaisanterie de Blondet.

— Rastignac, dit Blondet en prenant le jeune élégant par le bras au moment où il arrivait en haut du foyer, et auprès de la colonne où se tenaient les soi-disant amis, il s’agit d’un souper : vous serez des nôtres… À moins que monsieur, reprit-il sérieusement en montrant Lucien, ne persiste à nier une dette d’honneur ; il le peut.

— Monsieur de Rubempré, je le garantis, en est incapable, dit Rastignac qui pensait à tout autre chose qu’à une mystification.

— Voilà Bixiou, s’écria Biondet, il en sera : rien de complet sans lui. Sans lui, le vin de Champagne m’empâte la langue, et je trouve tout fade, même le piment des épigrammes.

— Mes amis, dit Bixiou, je vois que vous êtes réunis autour de la merveille du jour. Notre cher Lucien recommence les Métamorphoses d’Ovide. De même que les dieux se changeaient en de singuliers légumes et autres, pour séduire des femmes, il a changé le Chardon en gentilhomme pour séduire, quoi ? Charles X ! Mon petit Lucien, dit-il en le prenant par un bouton de son habit, un journaliste qui passe grand seigneur mérite un joli charivari. À leur place, dit l’impitoyable railleur en montrant Finot et Vernou, je t’entamerais dans leur petit journal ; tu leur rapporterais une centaine de francs, dix colonnes de bons mots.

— Bixiou, dit Blondet, un Amphitryon nous est sacré vingt-quatre heures auparavant et douze heures après la fête : notre illustre ami nous donne à souper.

— Comment ! Comment ! reprit Bixiou ; mais quoi de plus nécessaire que de sauver un grand nom de l’oubli, que de doter l’indigente aristocratie d’un homme de talent ? Lucien, tu as l’estime de la Presse, de laquelle tu étais le plus bel ornement, et nous te soutiendrons. Finot, un entrefilet aux premiers-Paris ! Blondet, une tartine insidieuse à la quatrième page de ton journal ! Annonçons l’apparition du plus beau livre de l’époque, l’Archer de Charles IX ! Supplions Dauriat de nous donner bientôt les Marguerites, ces divins sonnets du Pétrarque français ! Portons notre ami sur le pavois de papier timbré qui fait et défait les réputations !

— Si tu veux à souper, dit Lucien à Blondet pour se défaire de cette troupe qui menaçait de se grossir, il me semble que tu n’avais pas besoin d’employer l’hyperbole et la parabole avec un ancien ami, comme si c’était un niais. À demain soir, chez Lointier, dit-il vivement en voyant venir une femme vers laquelle il s’élança.

— Oh ! Oh ! Oh ! dit Bixiou sur trois tons et d’un air railleur en paraissant reconnaître le masque au-devant duquel allait Lucien, ceci mérite confirmation.

Et il suivit le joli couple, le devança, l’examina d’un œil perspicace, et revint à la grande satisfaction de tous ces envieux intéressés à savoir d’où provenait le changement de fortune de Lucien.

— Mes amis, vous connaissez de longue main la bonne fortune du sire de Rubempré, leur dit Bixiou, c’est l’ancien rat de des Lupeaulx.

L’une des perversités maintenant oubliées, mais en usage au commencement de ce siècle, était le luxe des rats. Un rat, mot déjà vieilli, s’appliquait à un enfant de dix à onze ans, comparse à quelque théâtre, surtout à l’Opéra, que les débauchés formaient pour le vice et l’infamie. Un rat était une espèce de page infernal, un gamin femelle à qui se pardonnaient les bons tours. Le rat pouvait tout prendre ; il fallait s’en défier comme d’un animal dangereux, il introduisait dans la vie un élément de gaieté, comme jadis les Scapin, les Sganarelle et les Frontin dans l’ancienne comédie. Un rat était trop cher : il ne rapportait ni honneur, ni profit, ni plaisir ; la mode des rats passa si bien, qu’aujourd’hui peu de personnes savaient ce détail intime de la vie élégante avant la Restauration, jusqu’au moment où quelques écrivains se sont emparés du rat comme d’un sujet neuf.

— Comment, Lucien, après avoir eu Coralie tuée sous lui, nous ravirait la Torpille ? dit Blondet.

En entendant ce nom, le masque aux formes athlétiques laissa échapper un mouvement qui, bien que concentré, fut surpris par Rastignac.

— Ce n’est pas possible ! répondit Finot, la Torpille n’a pas un liard à donner, elle a emprunté, m’a dit Nathan, mille francs à Florine.

— Oh ! Messieurs, messieurs !… dit Rastignac en essayant de défendre Lucien contre de si odieuses imputations.

— Eh ! bien, s’écria Vernou, l’ancien entretenu de Coralie est-il donc si bégueule ?…

— Oh ! Ces mille francs-là, dit Bixiou, me prouvent que notre ami Lucien vit avec la Torpille.

— Quelle perte irréparable fait l’élite de la littérature, de la science, de l’art et de la politique ! dit Blondet. La Torpille est la seule fille de joie en qui s’est rencontrée l’étoffe d’une belle courtisane ; l’instruction ne l’avait pas gâtée, elle ne sait ni lire ni écrire : elle nous aurait compris. Nous aurions doté notre époque d’une de ces magnifiques figures aspasiennes sans lesquelles il n’y a pas de grand siècle. Voyez comme la Dubarry va bien au dix-huitième siècle, Ninon de Lenclos au dix-septième, Marion de Lorme au seizième, Impéria au quinzième, Flora à la république romaine, qu’elle fit son héritière, et qui put payer la dette publique avec cette succession ! Que serait Horace sans Lydie, Tibulle sans Délie, Catulle sans Lesbie, Properce sans Cynthie, Démétrius sans Lamie, qui fait aujourd’hui sa gloire ?

— Blondet, parlant de Démétrius dans le foyer de l’Opéra, me semble un peu trop Débats, dit Bixiou à l’oreille de son voisin.