Claude

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En 1999, le jour où Nathalie Rheims rencontre Claude Berri pour l’interviewer sur Charles Denner, sujet de son premier livre, L’Un pour l’autre, le grand cinéaste et producteur vient d’apprendre que son fils Julien a eu un accident grave. Ils ne se quitteront plus jusqu’à la mort de Claude, le 12 janvier 2009. Dix années de vie intense, passionnée, auprès d’un homme qui, entre une réussite fulgurante, quasi magique, et les chagrins de la fin, connut un destin hors du commun.
Nathalie Rheims n’avait qu’un recours possible face au choc de ce deuil brutal : l’écriture. Elle revient sur leur histoire, et, plongeant dans ses souvenirs, touche au plus intime, au plus vrai d’un être dont elle restitue les multiples facettes. Du gamin du faubourg Poissonnière au jeune acteur devenu scénariste, réalisateur, producteur et distributeur pour demeurer libre, du maître du cinéma français au collectionneur d’art contemporain, elle donne à voir, dans sa réalité la plus immédiate, un homme exceptionnel, qui fut jusqu’au bout entraîné par cette force irrépressible, ce désir souverain qu’il lui a transmis et qu’à son tour elle transmet jusqu’à nous.
"Claude" est le onzième livre de Nathalie Rheims. Il paraîtra au moment où Trésor, l’ultime film de Claude Berri, sortira en salles.
La presse en parle : Le Point – 29 octobre 2009, Livres Hebdo – 23 octobre 2009, Paris Match – 5 octobre 2009, Elle – 6 novembre 2009, Madame Figaro – 7 novembre 2009, Le Journal du Dimanche – 8 novembre 2009
Éditions Léo Scheer, 2009
Publié le : jeudi 28 août 2014
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756105161
Nombre de pages : 128
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Nathalie Rheims
Claude





« Chacun est unique. Mais toi, tu l’étais
encore plus que n’importe qui, un mélange
de force et de fragilité, de douceur, de
violence, de tendresse, d’indifférence, de
présence absolue dans une absence qui
pouvait rendre fou. Tu étais imprévu et
maniaque à la fois, libre et attaché,
sauvage et docile ; tu pouvais être si tendre
et si dur parfois. Je te vivais comme un
génie que rien n’arrête. Tu m’aimais. Et,
chaque jour, cela me bouleversait. »
Claude, le onzième livre de Nathalie
Rheims, est une évocation de Claude Berri,
mort le 12 janvier 2009, après
quarantetrois ans d’une carrière d’acteur,
scénariste, metteur en scène et producteur
qui aura marqué à jamais l’histoire du
cinéma français. Nathalie n’avait qu’une
manière d’affronter ce deuil : écrire,
réveiller ses souvenirs, restituer la vérité de
cet homme hors du commun, le retrouver,
par-delà l’absence, tel qu’il fut.
© photo de Nathalie Rheims et Claude
Berri : Gérard Rancinan
EAN numérique : 978-2-7561-0515-4978-2-7561-0510-9
EAN livre papier : 9782756102108
www.leoscheer.com CLAUDEDU MÊME AUTEUR
L’Un pour l’autre, Galilée, 1999, Folio, 2001
Lettre d’une amoureuse morte, Flammarion, 2000,
Folio, 2002
Les Fleurs du silence, Flammarion, 2001, Folio, 2004
L’Ange de la dernière heure, Flammarion, 2002, Folio,
2005
Lumière invisible à mes yeux, Éditions Léo Scheer, 2003
Le Rêve de Balthus, coédition Fayard/Léo Scheer,
2004, Folio 2007
Le Cercle de Megiddo, Éditions Léo Scheer, 2005,
Le Livre de Poche, 2007
L’Ombre des Autres, Éditions Léo Scheer, 2006
Journal intime, Éditions Léo Scheer, 2007
Le Chemin des sortilèges, Éditions Léo Scheer, 2008
www.centrenationaldulivre.fr
Éditions Léo Scheer, 2009©
www.leoscheer.comNATHALIE RHEIMS
CLAUDE
Éditions Léo ScheerÀ LouJe n’arrive pas à réaliser que tu as disparu.
Les jours rallongent. Invariablement, je
rentre en fin d’après-midi, je monte les
marches et puis je te cherche. Tu dois être
là-haut, dans ta chambre, couché sur ton
lit devant la télé. Mais il n’y a personne. Je
m’étends, je cherche ta main. J’allonge le
bras et j’attends ; j’attends que tu reviennes.
Pourtant, je t’ai vu mort. J’ai dormi contre
toi les trois dernières nuits, avant que l’on
te mette dans ton cercueil. J’ai dormi d’un
sommeil profond, persuadée qu’à mon
réveil, je t’entendrais me dire que tu
n’aimes pas les dimanches, que ton diabète
t’inquiète, que tu penses à Julien, à son
9accident, à son absence. Dix ans déjà ! Je
n’ai pas vu le temps passer, il s’est enfui,
comme toi désormais.
La première image : assise dans l’entrée de
ton bureau, rue Lincoln, j’attendais que la
porte s’ouvre. Et puis, ton visage, si beau,
si sombre. Ce jour maudit, tu venais
d’apprendre que Julien ne marcherait plus.
Face à toi, je ne trouvais pas les mots. Je te
parlai quelques instants de Charles Denner,
de mon premier livre, que j’achevais d’écrire.
Tu l’avais engagé pour jouer ton père,
Hirsch Langmann, dans Le Vieil Homme
et l’Enfant et La Première Fois.
Tu n’étais pas là, ton esprit restait accroché
au chagrin qui ne te lâcherait plus jusqu’à
ta propre fin. Tu semblais te cogner aux
parois de ton cerveau. Je renonçai. Debout,
près de la porte, tes yeux ont plongé dans
les miens, comme un noyé fixe le rivage
avant de sombrer.
10— Si vous avez besoin de moi, je serai là.
Puis je me suis enfuie.
Il y a trois ans, un soir, à table, tu as eu
ton premier accident vasculaire cérébral.
La parole s’est évaporée d’un seul coup. Les
mots ne se formaient plus ; tout était en
vrac, dans le désordre. Au scanner, on a
vu un caillot de sang sur le côté droit. Toi
qui étais déjà le roi du silence, tu t’es
enfermé davantage. Il t’a fallu tout
réapprendre, chaque chose, chaque objet, leur
donner un nom, redonner un sens à ta vie,
à la nôtre. Retrouver le goût de vivre. Tu
allais si bien par moments. Et si mal à
d’autres. Tu passais du soleil aux ténèbres,
comme ça, d’un coup, de la boulimie de
tout : l’art, la table, les êtres, à l’anorexie
profonde, au vide, au rien. Des semaines
durant, je te tenais la main, tu regardais la
11télé du fond de ton lit pendant des heures,
comme si l’écran allait absorber tes doutes,
tes angoisses.
Et puis, un matin, il semblait que rien de
tout cela n’avait eu lieu. Tu te relevais et
l’appétit revenait. L’ogre renaissait de ses
cendres, prêt à dévorer tout ce qui lui
tomberait sous la main : les dessins, les
photos, les sculptures, les objets, les films,
les gens. Chaque soir, tu étalais dans le
salon un nouveau tableau de chasse. Tu
me serrais les bras face à tout cela.
— Regarde. Regarde bien. Dis-moi ce que
tu en penses.
Quand je n’aimais pas, tu fronçais les
sourcils et me rétorquais :
— C’est un chef-d’œuvre !
— Si tu aimes, c’est ça qui compte.
12Que voulais-tu que je réponde ? Et c’était
vrai, parce que tu m’aimais, et que ça, ça
n’avait pas de prix. Tu m’aimais comme tu
aimais les œuvres d’art, je te regardais me
regarder, et ce regard suffisait à me rendre
heureuse.
Je te disais que je t’aimais tellement, malgré
tes chagrins, ton désespoir que parfois je
n’arrivais pas à endiguer, toi qui avais tout
eu, tout connu, tout gagné. Toi qui, toute
ta vie, avais donné les cartes.
Pourquoi cet amour si fort ne suffisait-il
pas à te rendre ta joie de vivre ? Tu sombrais
dans des dépressions. Elles arrivaient sans
bruit ; je les voyais venir, rampantes. J’en
connaissais les prémices et je savais que rien
ne pourrait les arrêter. Alors, année après
année, j’écrivais, pour les combattre, pour
ne pas sombrer avec toi, parce que si je
13t’accompagnais, c’était foutu : on se serait
couchés tous les deux en attendant la mort.
Je ne voulais pas que tu meures, je voulais
que tu vives, que tu restes debout.
La première fois que tu m’emmenas me
promener, huit jours après notre rencontre,
je te regardai marcher dans ton manteau
bleu marine. Je me dis : comment peut-on
être si petit et avoir l’air aussi grand ? Je
voudrais que tu reviennes.
Je n’ai pas eu le temps de tout te dire. Tu ne
me posais jamais de questions. Maintenant,
j’en suis sûre, malgré toutes ces traversées
en eau trouble, pas un instant tu n’as pensé
que tu allais mourir. On n’en parlait jamais.
Si tu l’avais su, si tu y avais pensé, tu m’aurais
demandé qui j’étais, d’où je venais. On avait
la vie devant nous.
Je regarde le dernier mot que tu m’as écrit,
pour Noël :
14Nathalie, mon amour, le monde nous
appartient.
Tu avais raison, il nous appartenait. Tu
avais repris goût au cinéma. Le succès de
La Graine et le Mulet, celui des Ch’tis,
l’ouverture de ta galerie. Depuis un an,
le Lithium te maintenait à l’équilibre.
— Regarde comme je suis jeune !
Tu dansais au milieu de la chambre dans
une de tes grandes chemises de nuit.
J’ouvre les tiroirs, elles sont toutes là, et
toi, où es-tu ?
Je te sens flotter dans l’air. Tu accompagnes
autant mes jours depuis que tu as pris le
large. François Gédigier est en train de finir
le montage de Trésor. Nous allons bientôt
enregistrer la musique de Frédéric Botton
qui, lui non plus, n’est plus là. Sur le
15tournage, chacun essayait d’imaginer ce
que tu aurais voulu. Ensemble, nous avons
tenté de restituer une partie de toi.
Tu fascinais tous ceux qui t’approchaient.
Tu les absorbais dans ta lumière. Ta présence
occupait l’espace, le rendant plus épais. Tu
éclairais tout par la force de ton regard.
Lorsque tu sortais d’une pièce, l’ombre
redescendait.
J’écris dans ta chambre, devant les Morandi.
Tu disais que rien n’est plus beau que de se
réveiller avec eux. Ce matin, comme tous
les matins depuis que tu les as quittés, je les
trouve plus pâles. Une couche de poussière
grise semble les recouvrir. Je regarde des
photos de nous dans des cadres, sur ton
bureau.
« Si vous avez besoin de moi… »
Je t’avais dit ça sans réfléchir. L’après-midi
tu m’appelais ; tu voulais me revoir, là, tout
16de suite. Deux heures après je suis arrivée,
tremblante, au bar d’un grand hôtel. Je n’ai
pas eu besoin de parler, tu m’as serrée dans
tes bras. Longtemps. Qu’allions-nous faire ?
Dans la vie, avec toi, tout se réalisait
immédiatement. Tu pouvais, en une minute, à
la simple lecture d’un article sur un livre,
décider d’en faire un film. En prise directe
avec le monde, comme dans une scène
muette. Les mots ne venaient recouvrir
les choses, leur donner un corps, un sens,
qu’à travers la fiction, le cinéma.
C’est finalement Charlotte Gainsbourg et
Daniel Auteuil qui parleront pour nous
dans L’un reste, l’autre part. Libres ni l’un
ni l’autre, leur amour se scellera autour
de l’accident de Nicolas Lebovici, qui
superposera ses traits à ceux de Julien.
Tu as toujours pensé que l’on pouvait
exprimer à l’écran tout ce qui, dans la
vie, ne pouvait se dire avec les mots. Je
voudrais revoir ce film mais c’est trop tôt,
17J’écris les nôtres. À mon tour, cette nuit, je
me suis réveillée. J’avais rêvé que tu étais
bien dans cette chambre aux reflets verts,
éclairée par la lumière des bougies, et que
tu m’attendais. Depuis, la mort t’a noyé
dans ton sang, qui déborda de ses vaisseaux
pour couler dans mes veines. Laisse-moi
entrer dans cette lueur. Je voudrais te
retrouver. Retrouver aussi mon frère, ma
mère, mon père, Frédéric. Personne ne peut
savoir à quel instant la mort nous emportera.
Écrire nos mémoires une fois morts :
laissemoi le faire tant qu’une partie de moi
demeure, pour ajouter ma trace, mes
couleurs, mes traits, ma vision de ton être.
Écrire ton portrait. Laisse-moi ajouter ces
pages aux tiennes, à celles où tu te dévoiles,
dans cette intimité qui se crée entre celui
qui lit et celui qui écrit, et dont tu dis, à
la fin de ton livre, qu’elle est « une chose
unique ».
124Si l’auteur a réussi, le cœur du lecteur bat au
même rythme que le sien.
Écrire pour les autres, pour ceux qui t’ont
aimé, écrire ta mort, c’est comme écrire après
la mienne.

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