Coeur et les lèvres, vers d'amour

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E. Sausset (Paris). 1865. In-18, 108 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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LE COEUR
ET LES LEVRES
ERRATUM,
Note omise à la page; 10.
PYGMALIONNE. La scène se passe en Italie, au XVe siècle.
Paris. — Typogr. Alcan Léïy, boulev. Pigalle, 50.
PRÉFACE COURTE
je n'ai reçu pour apanage
Qu'un peu d'esprit, ainsi que 'Dick (i) :
' — C^sse^ pour faire un badinage,
Trop peu pour en faire trafic.
En faveur de mon très-jeune âge,
Je demande grâce au public.
Je me suis souvent mis en nage,
Souvent même j'ai pleuré (sic),
Tour composer ce petit tome
T>e rimes, — J'ai bien peur, vraiment,
Qu'on n'en, ait pas pour son argent.
Enfin, l'on verra. — C'est, en somme,
Lliistoire de mon coeur d'enfant
Et de mes péchés déjeune homme.
(1) En Angleterre, nom de ciown.
LE COEUR
ET
LES LEVRES
VERS D'AMOTJE
Le Crucifix
r
La soirée était fraîche et belle :
C'était l'Eden et le bon temps.
L'homme et la bête, pêle-mêle,
Dormaient, innocents et contents.
Des espèces de tourterelles,
Des anges, passant dans la nuit,
Les éventaient avec leurs ailes,
En faisant un faible et doux bruit.
1
C'était un long serpent mystique,
Qui joignait, — type original, —
Je ne sais quoi de poétique
À je sais trop quoi d'infernal.
Sous sa paupière à moitié close,
Son oeil rêveur et caressant
Renfermait, au fond, quelque chose
Qu'on ne comprend pas, mais qu'on sent.
11 fallait qu'un mystère, étrange
Dans ces prunelles se cachât :
Et c'était le regard d'un ange
Dardé par l'oeillade du chat.
— Quand il fut au milieu de l'arbre,
Il s'affermit sur ses anneaux;
Et son front veiné comme un marbre
Passait à travers les rameaux.
Pour essayer les forces d'Eve,
Dieu permit qu'elle ouvrît les yeux :
Le serpent plongea comme un glaive
Son regard noir dans ses yeux bleus.
Eve, ingénue et curieuse,
Le soutient d'abord sans frémir;
Puis, mal à son aise, anxieuse,
Prie, et voudrait se rendormir.
Mais toujours cet oeil la regarde,
Séducteur, profane et charmant :
Et les feux lubriques qu'il darde
Brûlent délicieusement I...
Oh! la loi physique est brutale,
Qui veut que, perfide entre tous,
Par une attraction fatale,
L'aimant tire à soi le fer doux !
III
« — Mais, fit Eve, encore indécise,
Ces doux fruits nous sont défendus
Par défense expresse et précise. »
Le diable dit : « Raison de plus ! »
« Mais, fit la pauvre Eve, alléchée,
D'un tel péché l'énormité....
— Bah ! n'en mange qu'une bouchée
Péché mignon, sans gravité.
— 6 —
« Mais Dieu le père, Dieu le maître,
Que dira-t-il ? — Dieu, fit Mammon,
Va d'abord se fâcher, peut-être,
Mais tu sais combien il est bon !
a — Il s'apaisera ? — Mais, sans doute !
— 11 pardonnera? — Mais, parbleu ! »
.... Par le diable menteur absoute,
Eve avala ce conte bleu.
Hélas ! au doux fruit qu'elle cueillo
La gourmande à peine a mordu,
Que l'arbre vert craque et s'effeuille,
Par d'invisibles mains tordu.
Son fruit meurt avec sa verdure :
— On l'eût dit vaincu par le temps,
Ou brûlé par la gélivure,
Quoiqu'il n'eût vu que le printemps.
Ses rameaux dépouillés succombent
Sous l'invisible et dur effort,
Et tous, l'un après l'autre, ils tombent,
Morts, au pied de cet arbre mort.
C'est comme un lion sans crinière
Que ce pauvre arbre ainsi tondu ;
...C'est comme un pieu qu'on fiche en terre,
Pour qu'un voleur y soit pendu.
Seuls, au tronc veuf deux rameaux tiennent,
Dont le bûcheron ne veut pas,
Qui des deux côtés se soutiennent
Et s'allongent comme deux bras.
Au lieu de sève, — affreux prodige ! —
C'est du sang qui court dans ce bois,
Des deux bras jumeaux à la tige :
.... Le pommier devient une croix !
L'Abeille
!v U&àemo\se\\e G. ï>***
Loin des moqueurs et des pervers,
Loin du monde au malin sourire,
Vous m'avez donné pour empire
Le plus beau coin de l'univers :
Jardin plus doux qu'on ne peut 1, dire,
Où j'ai butiné tous mes vers.
Le vol embaumé du zéphire
Folâtrait sur les gazons verts.
— 9 —
Le printemps vidait sa corbeille :
Vous m'avez élu votre abeille,
Et mes vers ont fait des jaloux.
Ma gloire est peut-être immortelle !..
Mais mon miel eût été moins doux,
Si la rose eût été moins belle.
Fygmalionne
k knàtè Da\Aray.
I .
Dans un bon vieux couvent, ceint de murailles grises,
Dont les soeurs ne faisaient presque point de sottises
Et ne buvaient jamais du doux jus de Is'oé,
— Que souvent on préfère aux eaux de Siloé, —
Vivait une nonnette un peu dépaysée, .
Et que pour sa beauté l'on avait baptisée
Du nom mondain de soeur Ch'.oé.
— u —
Orpheline toujours, elle avait eu pour pères
Un peintre, et, pour le moins, deux ou trois statuaires :
Elle chassait de race, et sculptait à ravir.
*De son talent l'abbesse aimait à se servir,
Et lui faisait tailler dans le marbre des saintes
Que l'oeil trompé voyait d'une auréole ceintes,
Qui du ciel bleu semblaient sortir.
II
Or, un beau jour, au lieu d'une sainte, l'abbesse
(Qui pour ce grave oubli dut aller à confesse).
Lui dit de faire un saint, un vrai saint, — un Saint-Jean.
A ce noble travail la nonnette docile,
Qui venait d'achever une Sainte-Cécile,
Se mit, d'un ciseau diligent.
Encor qu'un peu novice, elle allait en besogne
Très-vite et fort gaîment, et taillait sans vergogne
— 12 -
Tous les membres du saint. .
— Non pas que pour l'aider elle eût aucun modèle :
Moine ni moimllon ne posait devant elle ;
Mais la femme a l'esprit subtil.
Or, l'ouvrage avançant, notre artiste pieuse
Y mettait plus de coeur, et contemplait joyeuse
Son Saint-Jean qui sortait du marbre par degré.
Il devenait si beau, si ressemblant, si tendre
Que l'enfant fut troublée, et ne put se défendre
De trouver cet homme à son gré.
Et le coeur lui battait ; de son oeuvre effrayée,
Elle eut comme un remords de l'avoir essayée,
Et n'osait l'achever, — par un pressentiment
Qu'elle allait devenir du Saint-Jean amoureuse :
Ce qui serait sans doute une faiblesse affreuse,
Un cas pendable, assurément.
Mais elle réfléchit qu'un saint n'est plus un homme,
Que l'abbesse voulait un Saint-Jean, et qu'en somme,
Les saintes pouvaient bien aimer un peu les saints.
— Eh! qui les aimerait, si ce n'étaient les'saintes?
Madeleine, que Dieu délivra de ses craintes,
Eut des amoureux plus mondains.
Soeur Ghloé se signa deux fois, fit sa prière,
Et termina le nez du disciple de pierre,
— 13 —
Puis la bouche, — invoquant son doux Maître tout bas.
Mais elle eut beau penser à des bouches chrétiennes,
La sienne seulement murmurait ces antiennes :
Son coeur troublé ne priait pas.
La trop savante main de l'artiste peu sage
Finit avec amour ce doux et beau visage,
—Trop doux pour une sainte, et trop beau pour un saint !—
Elle en fait un Narcisse, et lui donne des grâces
Qu'Apollon n'eut jamais 5 puis, quand ses mains sont lasses
De l'embellir, elle se tient
Debout devant son oeuvre, et longtemps la regarde :
Sa joue en fleur rougit, son oeil s'allume et darde
De longs regards d'amour à cet amour de saint.
Sa bouche lui sourit : qu'il est beau ! qu'elle est belle !
L'amante de Jésus, fille de Praxitèle,
A fait à la Grèce un larcin.
Elle joint ses deux mains sur sa guimpe en batiste,
Les rouvre, tend les bras, et, moins nonne qu'artiste,
Se prosterne : — il est vrai qu'on peut prier un saint ; —
Puis, comme il ne vient pas, court à lui, le supplie,
De ses deux bras l'enlace, et la pauvrette oublie
Son voeu virginal qu'elle enfreint....
u —
III
« Hélas ! comme il est froid ! vainement je le serre
Sur mon sein palpitant, qui doit être assez chaud !
Je vois bien qu'on ne peut ranimer cette pierre
Avec aucun réchaud.
Hier, l'abbesse à soeur Marthe, assise au pied d'un arbre,
Je ne sais pas pourquoi, fit un sermon chrétien.
Soeur Marthe répondait : « Je ne suis pas de marbre ; »
Mais celui-ci l'est bien !
Parle-moi donc au moins, avec ta bouche pâle,
Que mes baisers d'amour ne peuvent desserrer,
Mais qu'en moelleux contours aucune autre n'égale :
Belle à faire pleurer !
Oui, regarde, je pleure, et la voyant si belle.
Je donnerais mon sang pour qu'elle me sourît;
— 15 —
Je la convoite tant que, pour un baiser d'elle,
J'oublierais Jésus-Christ.
Je vendrais, avec lui mes amours éternelles
Pour une heure avec toi ! — Que ne puis-je, ô mon Dieu !
Dans ton oeil sans regard allumer des prunelles
Qui brûlent de leur feu !
Ne peux-tu m'embrasser? Vois comme je t'enlace :
Ton bras est donc bien roide et bien lourd àlbouger,
Que tu ne veuilles pas me serrer sur la place
Où ton coeur doit loger?
Ta main aux longs doigts blancs ne presse pas la mienne.
A mon doigt nuptial l'anneau d'or serait beau ;
Ta main me l'aurait mis : si ce n'est pas la tienne,
Je né veux* pas d'anneau.
Ne fais pas l'endormi, comme un enfant qui joue,
Tu dois m'entendre enfin,, je te parle assez fort ;
Et mes baisers, d'ailleurs, font du bruit sur ta joue :
.... Je crois vraiment qu'il dort.
O mon saint endormi, réveille-toi, de grâce!
Ouvre tes yeux fermés ; éveille-toi, mon coeur !
Comment 1 tu ne vois pas qu'à la fin je suis lasse
De prier un dormeur ?
— 16 —
Il ne s'éveille pas : il faut qu'il soit de marbre.
Anime-toi, pour Dieu ! mon Saint-Jean, mon Saint-Jean!
Et rends-moi mes baisers, comme Marthe, sous l'arbre,
Les rendait au sergent....
.... Mes soeurs, emportez-moi : j'ai de mourir envie,
Le coeur brûlant de fièvre et le corps tout tremblant.
Je vois que mon Saint-Jean n'a que l'air d'être en vie,
— Mais il fait bien semblant !
Etendez-moi, mes soeurs, sur ma couchette blanche,
Pour m'y laisser dormir ; mais couchez-le à côté :
Car je lui ferai place ; et je mourrai Dimanche
Dans toute ma beauté.
Je me couche aujourd'hui vendredi, jour de prône,
Jour de deuil en Judée, où le Seigneur mourut.
J'ai sculpté son Saint-Jean, — qui partage son trône,—
Pour qu'il me secourût.
Semez, semez des fleurs sur mon cercueil de vierge :
Blanches fleurs d'innocence, et roses, fleurs d'amour.
Qu'un seul enfant de choeur tienne un unique cierge
Qui brûle tout un jour.
Enfermez avec moi, dans ma bière mignonne,
Et mon livre de messe et mon album coquet,
Mon ciseau de sculpteur, mon rosaire de nonne,
Et mon dernier bouquet.
— n —
Sur ma fosse, après tout, n'élevez pas de tombe,
Mettez-y seulement mon Saint-Jean bien-aimé,
Afin que l'on comprenne à quel mal je succombe :
Coeur trop jeune enfermé.
Le jour de la Saint-Jean, quand les pêches sont mûres
Au soleil, et les blés des champs presque jaunis,
Que sous l'épais feuillage on entend des murmures
Et des voix dans les nids ;
Le jour de la Saint-Jean, vous direz des prières,
Où vous confesserez mon amour pour Saint-Jean,
Et vous ferez sonner les cloches matinières
D'un sonneur diligent,
Pour mon âme, en danger des peines éternelles,
Qui fera quarantaine au séjour affligeant :
Afin qu'on me pardonne* et que j'ouvre mes ailes
Pour le pays de Jean! »
La Rose et le Papillon
iEPafole
k UaàemovseWe Y. àe G***
« Laisse-moi, disait-il, ô ma reine, ô ma belle !
Laisse-moi m'enivrer du neclar que recèle
Ton calice embaumé !
Laisse-moi, bien-aimée, être ton bien-aimé I »
— C'était le papillon qui suppliait la rose ;
Mais elle répondait, prenant un air morose,
(Si toutefois la rose a jamais cet air-là) :
o Monsieur le papillon, je ne veux pas de ça.
— 19 —
A d'autres fleurs allez conter fleurettes ;
J'ai, jusqu'ici, vécu sans amourettes,
Et comme j'ai vécu, vierge je veux mourir. »
Mais le beau papillon s'y prit de telle sorte,
Il eut l'air de souffrir une douleur si forte,
Que la pudique fleur finit par s'attendrir :
« — Venez demain, dit-elle, au lever de l'aurore,
Et je vous donnerai mon coeur et mon amour.
— Demain ! vous oubliez que je ne vis qu'un jour !
— Eh bien, ce soir ? dit la fille de Flore.
A ce soir, dit l'amant des cieux,
Mais à présent eût été mieux. »
Il ouvrit son aile dorée,
Et partit tout joyeux.
Tout le jour il rêva de la fleur adorée,
Des plaisirs qu'il aurait,
Lorsque le soir viendrait....
.... Le soir vint : il alla trouver sa bien-aimée :
— Pleurez beau papillon I — la rose était fanée.
Ainsi, sur cette terre aride où nous passons,
Nous retardons le temps d'aimer, et nous disons :
« D'abord la fortune et la gloire !
Le grand point c'est l'orgueil, le coeur est l'accessoire ;
Demain, ce soir, nous aimerons. »
C'est ainsi que parlait la rose.
Mais, avant que la nuit soit close,
Il n'est déjà plus temps d'aimer :
Car le coeur n'est plus jeune, et vient de se fermer.
La Chambre vide
Bien qu'avec loyauté, franchise et bonhomie,
De votre coeur changeant vous m'eussiez prévenu
Quand vous avez daigné devenir mon amie,
Et qu'en me le donnant vous l'eussiez mis a nu ;
Que vous m'eussiez donné cet avis profitable
Que vous vous fatiguiez d'un éternel printemps,
Et que ce tendre coeur, d'aimer d'abord, capable,
N'aimait pas pour toujours, ni même pour longtemps :
Qu'il se refroidissait comme les autres choses,
Que même, à me vrai dire, il n'aimait bien qu'un jour,
— 21 —
Et que, comme un rosier change souvent de roses,
11 aimait à changer, de temps en temps, d'amour ;
Malgré tous ces avis donnés pour ma gouverne,
Malgré tous ces aveux si francs et si loyaux ;
Et bien qu'après cela, le feu de ma.... lanterne
Vacillât, comme un feu follet sur des tombeaux ;
Que je susse n'avoir qu'une amante éphémère,
Que mon coeur, effrayé du vol dont le temps court,
Ne jouît qu'en tremblant de son bonheur précaire,
— C'est égal, je n'aurais pas cru qu'il fût si court.
.... Je suis allé revoir notre petite chambre,
Où vous m'avez aimé, — quand vous m'aimiez encor,
Où nous avons chassé le froid noir de Décembre
En faisant un grand feu d'amour, de rêves d'or.
Et là j'ai bien pleuré, — car convenez, mignonne,
Que vous l'avez éteint bien précipitamment :
Décembre a vu tresser ma première couronne,
Et nous ne sommes pas en Janvier seulement !
— Et là j'ai tout revu : les rideaux blancs, la glacé
Où je vous regardais, du coin de l'oeil, le soir,
Quand vous me menaciez, si j'avais cette audace
Et si je ne dormais, d'éteindre le bougeoir.
— 22 —
Les courtines de soie encor trop transparente
Que l'on tirait gaiment pour ne plus voir le jour,
L'oreiller que parfume encor la tète absente,
L'édredon, qu'on jetait : — et tout ce lit d'amour !
La table où j'écrivais quand vous chantiez, joyeuse,
Vos airs italiens qui m'inspiraient mes vers,
Et me poussant le coude, aimiez, malicieuse,
A voir faire un jambage énorme et de travers.
Les livres qu'on lisait ensemble, oubliant l'heure,
— Livres de vers d'amour compris des coeurs heureux :
Hugo, qui rit souvent, Lamartine, qui pleure,
Musset, qui rit et pleure à lui seul mieux qu'eux deux.
L'armoire où je serrais mes habits des dimanches,
Que je ne porte plus, puisque je suis en deuil ;
Les clous d'or où j'ai vu pendre vos jupes blanches,
Qui no reviendront plus ! — et notre grand fauteuil :
Où vous me faisiez mettre, où je vous ai tenue
Si souvent, si longtemps, lasse sur mes genoux,
Lorsque vous reposiez sur ma poitrine émue
Votre tête endormie aux longs cheveux si doux !
Et notre cheminée, et le coucou d'érable
Qui retardait toujours, prolongeant nos ébats,
Par une fourberie où j'étais excusable :
— Vous aviez une montre, et nel'écoutiez pas.
— 23 —
Et le tiroir secret, plein d'un parfum de lettre
Que j'apprenais par coeur et récitais tout bas ;
L'étagère, et le vase où vous osâtes mettre
Un bouquet mensonger de ne m'oubliez pas !
Enfin le doux portrait de la vierge Marie
Où, par vos mains cueillie, à du buis suranné
Une fleur d'oranger profane se marie,
Dont l'éclat virginal n'est pas encor fané.
Il était donc bien court, ce doux mois de décembre,
Qu'il n'ait pas pu flétrir cette fleur d'oranger !
Je suis allé revoir notre petite chambre,
Et là j'ai tout rovu, — mais tout est bien changé !
Il était donc bien long, ce court mois de décembre,
Que vous n'ayez pas pu le laisser se finir ?
Je suis allé rouvrir notre petite chambre :
Et là, j'ai tout revu, comme un cher souvenir ;
Mais tout est bien fermé, bien vide, je vous jure !
On dirait, à la voir, qu'elle aussi fut parjure :
Tout a l'air étonné de me voir revenir.
Que fais- tu maintenant? dans quelle chambre close
As-tu refait ton nid, hirondelle d'amours ?
À quels nouveaux baisers s'ouvre ta lèvre ('close,
Et quel autre aimes-tu, depuis cinq ou six jours?
Ces aveux rougissants que récitait ton âme,
A qui les contes-tu de ta langue de flamme ?
Tes amours actuels seront -ils aussi courts ?
A qui le redis-tu, cet éternel Je t'aime,
— Vieux serment des amours, six mille ans rebattu, —
Que tu disais si bien qu'en dépit de toi-même
Et de ta loyauté, ma foi! je l'avais cru.
Pour qui fais-tu briller ton rayonnant sourire ?
— Lui pousses-tu le coude alors qu'il veut écrire ?
Ton coeur d'un mois à peine, à qui le passes-tu ?
Est-ce qu'il t'aime bien ? tes caresses brûlantes,
Te les rend-il assez, aussi, pour te brûler ?
Sens-tu, quand il te tient, que ses mains soient tremblantes,
Et sur sa joue en feu quelque chose couler ?
Es-tu sûre, en un mot, de ne rien perdre au change,
Et qu'il valût vraiment la peine, mon doux ange,
Pour ce nouveau- venu de si tôt m'immoler !
Je suis bien confiant, et m'abuse peut-être
Par une illusion d'amour-propre ou d'amour,
Mais j'avais d'abord cru que jamais aucun être
N'aimerait comme moi sa beauté nuit et jour ;
Que mes baisers, plus forts, plus chauds et plus sincères,
Pouvaient rendre des points aux baisers ordinaires,
Et qu'enfin, je faisais mieux qu'un autre ma cour.
Qu'en dis-tu, Rosalie? — Et s'il est aussi tendre
Que ton amoureux d'hier, ton amant d'aujourd'hui,
— 25 —
Si cet autre galant sait aussi bien s'y prendre
' Et ne te laisse pas un seul moment d'ennui,
Est-il aussi fidèle, et d'humeur si contente ?
— Es-tu bien sûre, au moins, ô ma chère inconstante !
Que le coeur inconstant ce ne sera pas lui ?
Célimène
Moi, renoncer au monde avant que de vieillir,
Et dans votre désert aller m'ensevelir I
MOLIÈRE.
Oh ! dans les forêts lointaines,
Qui vous cachent pour toujours,
Par-delà monts, vaux et plaines,
Allons enfouir nos amours !
Nous nous dirons des paroles
Qu'aucune oreille de mur,
— 27 —
— Qu'elles soient sages ou folles, -
N'entendra, j'en suis bien sûr.
Nous nous ferons des sourires
Où nos deux âmes d'amants
Éclaireront nos délires
De leurs deux rayonnements.
Tuteur ni duègne intraitable,
Argus aux cent yeux hagards,
Ne surprendra nos regards
Ni mes genoux sous la table.
Ici l'on nous plaint l'amour,
Ici l'on nous rationne :
On nous défend, ma mignonne,
Plus de deux baisers par jour!
Mais Dieu, plus doux, nous convie
A des régals plus aisés :
Nous aurons toute la vie
Pour nous faire des baisers !
Dans la Nature infinie,
Qui peut nous mettre sous clé ?
...Dieu! quelle douce insomnie
Sous ce beau ciel étoile !
Tant que ta joue est vermeille,
Avant qu'ayant perdu Mai,
Ta jeunesse soit trop vieille,
Viens-t'en vite nous aimer !
Viens où Dieu, qui toujours dure,
En lui-même est reflété :
Dans l'azur, dans la verdure,
Dans l'air, dans la liberté !
Ainsi parlais-je à la belle
Qui croyait m'aimer beaucoup ;
Ainsi priais-je. — Lors, elle :
« Te suivre, ami? Mais.... jusqu'où? »
— Jusqu'au bout du bout du monde!
Jusqu'où l'amour vit sans soin.
Jusqu'à Dieu ! — Ma beauté blonde
Me répondit : « C'est trop loin. »
Juliette
Il l'avait aimée à douze ans,
Lorsqu'elle avait dix-huit printemps ;
Il la revit mère et grand'mère,
Et dit cette parole amère :
« Hélas ! vous si jeune autrefois,
Combien vieille je vousrevois !
Ainsi vieillissent toutes choses,
Ainsi se fanent les fleurs roses.
— 30 —
Vos yeux n'ont guère plus d'éclat,
Votre joue est sans incarnat ;
Votre fille n'est plus à naître :
J'ai grand'peine à vous reconnaître.
Vous souvient-il du verl enclos
Où nous cueillions des abricots,
Et de vos francs éclats de rire
Quand je disais : mon coeur soupire !
Vous souvient-il des bons goûtés
Où nous étions si bien gâtés
Par la bonne tante Eulalie,
Depuis bien longtemps endormie ?,
Vous souvient-il des grands Messieurs
Qui me rendaient si furieux !
Vous souvient-il de la soirée
Où vous dansiez blanche, et parée ?
Pour vous j'étais un peu petit,
Et puis j'étais sans noir habit :
Vous dansiez avec tout le monde,
Et moi de larmes je m'inonde.
C'était dans Nîme (il y fait chaud),
Numéro deux, chemin d'Uchaud :
Vous aviez là, comme en Espagne,
Un mazet, presque une campagne.
— 31 -
Vous souvient-il de tout cela ?
Lé collège mit le holà
À cette amourette enfantine,
Ce dont vous fûtes peu chagrine. »
La dame avait trente -sept ans,
Le jeune homme des yeux bien grands.
Bien longtemps ils se regardèrent,
Et puis l'un et l'autre ils pleurèrent.
Puis la dame, essuyant ses yeux,
Qu'elle avait encore assez bleus :
— « Sans doute, aujourd'hui, petit frère,
Vous feriez bien mieux mon affaire.
Hélas ! que n'ai-je refusé
Mon mari? Comme il s'est usé
Depuis ce joyeux mariage !
Six mois nous fimes bon ménage. »
— « Mais aussi pourquoi l'épouser ?
Vous avez su là vous blouser.
En attendant quelques années, '<
J'aurais mes classes terminées.
Et puis encore un an ou deux,
Et vous auriez fait deux heureux.
Pourquoi si vilo, 6 Juliette !
Accepter monsieur d'Aiguillette'?
32 —
Alors la dame, tristement :
« Vous grandissiez bien lentement.
A dix-huit ans, l'on est pressée ;
Ma mère aussi m'avait poussée. »
— « Mais, j'y pense, » continua
Le doux jeune homme que voilà,
« Vous eûtes deux filles jumelles,
Qui vous ressemblent ? — Où sont-elles ? »
— « L'une est veuve, n'est plus ici ;
Depuis Pâque, elle est mère aussi.
L'autre est au jardin.... Arabelle,
Appelez-donc, mademoiselle. »
.... « Dieux! qu'elle est charmante! dit-il,
Ce sont vos yeux, votre profil.
.... Voilà que j'aime votre fille,
Qui, comme vous brillâtes, brille.
A quand la noce, ajouta-t-il,
Ce doux tendron m'aimera-t-il?
J'ai maintenant assez d'années,
Et mes classes sont terminées. »
Q,T3.asimodo
Bien que vous n'ayez pas exaucé mes prières,
Mais toujours fait la sourde, hélas ! et qu'envers moi
Vos premières bontés aient été les dernières,
Et que vous m'ayez fait gémir sous votre loi ;
Que vous m'ayez bien tôt repris mon espérance,
Que vous m'ayez bien vite enterré mon amour,
Et, d'un peu de bonheur tempérant ma souffrance,
Vous l'ayez fait bien chaste et, qui plus est, bien court
— 34 —
Cependant, vous avez été si charitable,
Si douce, vous m'avez si tendrement dit : Non,
Et quand vous m'avez vu de trop d'espoir coupable,
Si généreusement accordé mon pardon;
Et de me refuser vous aviez l'air si triste,
De me voir malheureux si malheureuse aussi;
J'ai lu dans votre oeil bleu, mouillé lorsqu'il résiste,
Une pitié si vraie, un si profond souci ;
D'une si douce main vous-même êtes venue
Sécher mes pleurs d'amour avec votre mouchoir,
Vous vous êtes de moi si souvent souvenue,
Et de ce pauvre amour, et de mon désespoir ;
Et vous avez pour moi de cette main tremblante
Déganté la blancheur si charitablement,
Et vous avez permis à ma bouche brûlante
Tant de baisers sur elle, en dédommagement 5
Quand mes pleurs y tombaient, vous les avez laissées,
Ces larmes de mon coeur, la mouiller si longtemps,
(Lorsqu'une autre, bien sûr, les eût vite essuyées,
Trouvant que des baisers en pleurs sont dégoûtants ;)
— Que, pour ne pas chérir ma douleur adoucie,
Être à peu près heureux avec un coeur navré,
11 faudrait être ingrat : et je vous remercie,
Vous qui faites le mal, de l'avoir réparé.
— 35 —
Car puis-je, ô ma houri ! m'étonnerde ma peine?
Je sais bien qui je suis : chétif et sans beauté, .
Gauche et sans éloquence aimable ; — et c'est à peine
Si d'être un peu poète est une qualité.
Je sais que je n'ai rien pour plaire aux yeux de femme,
Et pour que des soupirs devers moi soient poussés :
Je n'ai que mon amour, et j'en remplis mon àme,
J'ai mes larmes aussi 5 mais ce n'est pas assez.
Ainsi, quand vous avez pitié de ma blessure,
Quand vous posez la main sur mon coeur douloureux,
0 belle I tout cela, c'est par charité pure :
C'est beaucoup, et je dois m'estimer trop heureux.
C'est tout ce qu'on peut faire : aussi je m'en, contente,
Je vous suis obligé, je suis reconnaissant.
J'entends fort bien raison : car — c'est chose patente —
Je ne suis du tout point un homme appétissant.
Pour la troisième fois, donc, je vous remercie,
Et je vous sais bon gré, lorsque mon coeur pâtit.
Il faut bien après tout que je me rassasie,
Bien que j'eusse peut-être un reste d'appétit.
Si je n'ai pas souffert cette joie infinie
Et ces plaisirs du ciel que l'on échange à deux,
O belle aux longs regards, sois cependant bénie,
Car ce n'est pas ta faute, et je suis presque heureux.
— 36 —
Si je n'ai pas goûté l'amoureuse agonie,
Si je n'ai pu verser mes pleurs sur tes cheveux,
0 belle sans amour, sois cependant bénie :
Car tu fis ton possible, et c'est ce que je veux.
Si je n'ai pas pu mettre à ta coupe remplie
Et ma lèvre altérée et mon coeur amoureux,
Reste encore mon idole, 6 belle trop jolie !
Car toi tu n'en peux mais, si Dieu m'a fait affreux.
Car je veux les garder, mon amour et ma peine,
J'y tiens et je les aime : ils valent mieux que rien ;
Et j'en veux embaumer mon âme toute pleine
D'un immortel regret qui me fera du bien.
J'emporte un souvenir qui vaut une espérance,
Mon coeur est, grâce à toi, pour longtemps parfumé.
Sois heureuse en amours, auteur de ma souffrance,
Pour te récompenser de ce que j'aie aimé !
Vous avez, par des mots d'une douceur suprême,
Par de bien doux regards, rouvert mon coeur fermé.
Oh! que vous êtes bonne, et comme je vous aime,
Pour m'avoir presque aimé !
Riche d'amour
Ma fortune, à moi, c'est ma belle :
Ses yeux valent des pièces d'or.
Je suis très-riche en n'ayant qu'elle
Son coeur constant est un trésor.
La fortune est une infidèle,
On verse souvent dans son char.
Ma Fortune, à moi, c'est ma belle !
Pauvre gueux, je suis un richard.
Ma belle est ma femme, et je gage
Qu'à voir nos amours, nos ébats,
On n'en croit rien : car c'est l'usage
Que les époux ne s'aiment pas.
L'hymen éteint plus d'une flamme,
Peu d'époux diraient (sans détour) :
« Ma fortune, à moi, c'est ma femme,
3e suis riche, riche d'amour. »
3
— 38 —
Quand ce dieu nous mit en ménage,
On me disait : tu n'es qu'un sot!
L'amour est un maigre potage
Lorsqu'on n'a rien d'autre pour dot.
Je répondis : ma dot est belle ;
Si je n'ai pas un rouge liard,
Puisque ma fortune, c'est elle,
Pauvre gueux, je suis un richard.
Le matin nous trouvait encore
Bien éveillés, mal apaisés ;
Jusqu'à midi fêtant l'aurore,
Nous déjeunions de nos baisers.
Midi sonnait :—- ses mains vermeilles
Inondaient la chambre de jour, —
Mais ventre à jeun n'a point d'oreilles;
Pauvres gueux, nous dînions d'amour.
Le souper était doux et maigre,
Car il ressemblait au dîner :
— Du pain bis et dufromage aigre,
Que l'on savait assaisonner
De gaîté; d'amour et d'eau claire.
Nous n'allions pas nous coucher tard ;
Mais la lune d'or nous éclaire :
Pauvre gueux> j'étais un richard.
Trois mois dura ce doux manège,
Trois mois ces nuits et ces isers,
— 39 —
Au bout desquels, l'amour, que sais-je?
La faim, nous avait épuisés.
Je lui dis : Travaillons, Madame,
Aimons-nous moins pendant le jour;
Si riche qu'on soit par sa femme,
Quelques écus aident l'amour.
Rosine fit la couturière,
De vendre des vers j'essayais :
Mais les dames là trouvaient chère,
Le public les trouva mauvais.
Voyant la Fortune rebelle, - -
Je lui dis, d'un ton goguenard :
Reste, Fortune, j'ai ma belle :
Pauvre gueux, je suis un richard.
Nous avions souvent les dents longues,
Et nos deux visages prenaient,
Vers midi, des formés oblongués,
Qui de la diète provenaient.
La faim au coeur, la mort dans l'âme,
Mais joyeux, amoureux toujours,
Je lui disais : dînons, ma femme,
Dînons encore un peu d'amours.
Mais Rosine devenait maigre,
Je l'imitais, ■—facilement. ;.. \
Ma fauvette à la voix allègre
Chantait moins bien et moins souvent.
— 40 —
Reviendras-tu, douce hirondelle,
0 ma gaîté du premier jour !
J'entendais soupirer ma belle :
Étaient-ce des soupirs d'amour ?
Ici se gâte mon histoire :
Par un soir de neige, en janvier,
Le ciel avait sa robe noire,
Rosine sortit pour prier.
On entendait des ritournelles,
Des chansons d'amoureux pochards ;
Dans les salons dansaient les belles,
Et jouaient gros jeu les richards.
Nous n'avions pas dîné la veille,
Et très-peu soupe ce soir-là,
Quand Bosine, de froid vermeille,
Se couvrit.... d'un vieux falbala,
« Va prier, va vite, mon âme !
Vers Dieu de qui vient le secours. »
Et je laissai partir ma femme,
Crédule au bon Dieu des amours.
Ici ma chanson devient triste.
J'avais en Rosine un trésor :
J'aurais dû la suivre à la piste.
.... Elle revint avec de l'or,
Mais bien tard, pâle et bien changée,
— 41 —
De cinq ans vieillie, et cachant
Sous une dentelle frangée
La rougeur de son front charmant.
Sous les mets la table chancelle,
Le vin coule, et n'est pas coupé.
Je voulus souper avec elle,
Mais elle avait déjà soupe.
Je bus, hélas I à l'infidèle,
Versant des pleurs dans mon nectar.
Ma fortune, à moi, c'est ma belle....
Pauvre... époux, je suis un richard.
Bonheur posthume
Tu ne sauras jamais ma pudique souffrance :
Pleurant pendant la nuit, je ris quand il fait jour.
Comme un pauvre honteux cache son indigence,
Je cache mon amour.
Au monde je tairai mes douleurs sans pareilles,
S'il me dit : Souffres-tu? je répondrai que non.
Comme un mot trop sacré pour toutes les oreilles,
Je cacherai ton nom.
A mon plus cher ami je l'ai caché de même,
J'ai su donner le change en feignant le bonheur;
A Dieu seul qui sait tout, et voit bien quand on aime,
J'ai révélé mon coeur.
Je mourrai bien portant. Veux-tu que je te die?
Les médecins savants, dont pas un n'est bien fort,
Ne pourront inventer de quelle maladie,
Au fond, je serai mort.

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