Collection de divers éloges publiés à l'occasion du prix proposé par l'Académie française en 1777, pour le meilleur éloge du chancelier de L'Hospital

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1778. L'Hôpital, de. In-12.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1778
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COLLECTION
DE DIVERS
É L O G E S
PUBLIÉS à l'occafion du prix propofe
par l'ÁcadémieFrançoife, en 1777.
pour le meilleur Eloge du Chancelier
DE L'HOSPITAL.
A PARIS.
M. DCC. LXXVIII.
E L O G E
HISTORIQUE
DE MICHEL
DE L'H OSPITA L,
CHANCELIER DE FRANC E.
Ce n'eft point aux esclaves à louer
les grands hommes.
AINSI, après avoir essayé les forces
de ses athletes par les. éloges de Sully,
de Dagueffeau, de Colbert, c'eft aujour ¬
d'hui celui du chancelier de l'Hofpital.
A
que l'académie ose mettre au concours
En proposant ce fujet, a-t-elle bien.en-
vifagé toutes les difficultés qu'il pré-,
fente ? Loin da moi cet art facrilege de
rabaisser les grands hommes en les com ¬
parant , en relevant dans les uns les qua ¬
lités qui manquerent aux autres, & en
jetant ainsi alternativement un jour dou ¬
teux fur leur gloire. Je ne mets point en
parallele le mérite de l'Hofpital avec ce ¬
lui de Sully, de Colbert, de Dagueffeau ;
je compare feulement les tems dans lef ¬
quels ils vécurent. Ministres fous des
regnes, calmes & bien-affermi s, Sully,
Colbert, Dagueffeau n'eurent à lutter
que contre les intrigues & les abus in ¬
séparables d'une cour & d'un grand em ¬
piré. II n'y eut pendant leur miniftere ,
ni guerres inteftines, ni troubles de re ¬
ligion, ni aucune de ces crises violentes
qui, en ébranlant un état jufques dans
fes fondemens, mettent à une épreuve
fi terrible, non pas feulement l'efprit
( 3 )
& les talens, mais ce.qui est la partie
foible chez presque tous les hommes,
l'ame & le caractère de ceux qui gouver ¬
nent. Le cours de leur administration
fut comme ces navigations laborieuses,
mais qu'aucun _ péril imminent n'a
signalé; & s'ils voguerent fur une mer
qui avoit ses écueils, ce fut du moins
fous un ciel pur & fans tempêtes. Dans
quels tems différens l'Hofpital se trouva
placé ! SOUS le règne de François Il,
fous ce regne, éphémere , qui fut l'au-
rore des jours de fang & d'horreur, au
milieu desquels s'éteignit la race infor ¬
tunée des Valois; ensuite, fous la ré ¬
gence de Catherine de Médicis, cette
femme qu'il suffit de nommer pour ré ¬
veiller l'indignatíon, qui ne sut gou ¬
verner qu'en intriguant, & qui joignit
tous les vices, de son sexe à l'atrocité ;
d'un tyran ; de là, fous le foible Char ¬
les IX, dont la jeunesse ne fut, comme
celle de tous les princes fans caractere ,
A ij
( 4 )
qu'une enfance prolongée, &.combla.,
tous les malheurs qu'a voit préparés fa
minorité. Pourfuivons rapidement l'ef ¬
quisse de ces tems funestes. Deux reli ¬
gions rivales déchiroient le royaume.
L'ignorance & le fanatisme envelop-
poient la nation de ténèbres. Si dans
cette nuit profonde il se montroit çà &
là quelques grands talens , tels que ceux
des Condé, des Guifes, des Coligny ,
ces talens ne servant que d'aliment &
de moyens à leur ambition, les ren-
doient les fléaux du bien public, au lieu
de les en faire les soutiens. Les gens
vertueux même, égarés par des préju ¬
gés de secte ou de parti, étoient fans
cesse entraînés loin de leurs principes.
Le peuple, felon l'ufage, étoit partagé
d'opinions, & ne les comprenoit pas;
ses chefs lui disoient de haïr, & il haïf ¬
sait; ils lui commandoient d'égorger,
& il égorgeoit; le fiel étoit dans tous
les coeurs, le glaive ou le poignard dans
( 5 )
toutes les mains. La cour fans autorité,
fans plan, fans principes , flottoitindé ¬
cife entre, les deux partis, vouée aux
catholiques par habitude plus que par
conviction , efpérant profiter de leurs
querelles pour les affoiblirtour-à-tour ,
& ensuite dominer fur eux. Cependant,
au milieu de cette fermentation géné ¬
rale , les moeurs étoient perdues, les
finances épuifées, les loix fans vigueur,
toutes les parties de l'adminiftration
dans un tel état de dissolution, que le
gouvernement & la nation fembloient
toucher à leur dernier terme.
Voilà parmi quelles circonstances
l'Hofpital fut le confervateur, le reftau ¬
rateur, ou le créateur de nos meilleures
loix. C'eft à travers ce choc de toutes
les paffions & de tous les crimes, que
l'hiftoire le peint toujours grand, tou ¬
jours fort, toujours jufte, supérieur à
tous les préjugés de son fiécle, voyant
du haut de son génie toutes les querelles
A iij
de religion, comme l'Eternel les voít
du haut de" son trône, tâchant de rap ¬
procher les partis,- de concilier les coeurs,
d'affoupir les haines; y réussissant pref ¬
que, tant que fa voix fut entendue,
& servant lui feul, pendant plusieurs
années, dé digue à tous les troubles ;
n'abandonnant les affaires que quand
il vit le coeur de Charles IX dépravé
fans ressource, Médicis toute-puiffante,
& une politique de sang & de corrup ¬
tion établie dans le conseil ; résignant
alors de lui-même & avec joie , des di ¬
gnités qui n'avoient plus de- prix pour
son coeur dès qu'elles ne lui laiffoient
plus d'efpérance de faire le bien; se re ¬
tirant à la campagne, enveloppé dans fa
philosophie, dans fa pauvreté, dans fon
amour pour les lettres ; offrant enfin,
dans tout l'enfemble de sa vie, quelque
chofe d'impofant, d'augufte, de folem-
nel, qui le fait figurer dans nos anna ¬
les comme un beau monument antique
parmi des morceaux modernes.
( 7 ) .
Ce n'eft pas là fans doute ce qui rend
l'éloge de l'Hofpital difficile , ou du
moins ce font là de ces difficultés cheres-
au talent. Le-talent aime les grands fu ¬
jets , ils enflamment son émulation, ils
ajoutent à fa force ; ils le placent dans
fa fphere, & lui font bientôt laisser der ¬
rière lui tout ce qui n'eft pas fait pour
l'atteindre. Ici, la difficulté réelle, c'eft
celle qui réfulte de l'impoffibilité d'écrire
l'éloge de l'Hofpital avec la liberté & la
vérité qu'il exigeroit. En effet, quand les
statuts de l'académie imposent la nécef ¬
sité de soumettre les ouvrages destinés
au concours à la censure de la Sorbonne,
quand ou a vu cette même Sorbonne se
déchaîner contre quelques lieux com-
muns de tolérance répandus dans Béli-
faire, & dans un éloge de Fénelon ;
comment permettroit-elle de louer un.
homme qui par la toujours le langage
de la philosophie & de la raison dans
le confeil des rois, quipréferva la France
A -iv
( 8 )
des horreurs de l'inquifition, qui vou ¬
lut soulager le peuple en diminuant les
richesses du clergé, qui jugea toujours la
religion en homme d'état, c'eft-à-dire,
comme.une partie de législation nécef ¬
saire à maintenir, mais que le gouver ¬
nement doit accommoder au plus grand
bonheur des hommes ; qui de là pen ¬
cha toujours fecrettement vers le cal ¬
vinisme , parce qu'il le trouvoit plus ami
de la liberté , de l'induftrie & de l'hu-
manité ? Comment ensuite , sans tom ¬
ber continuellement dans des allufions
& des paralleles involontaires , louer un
ministre qui ne fe laiffa jamais amollir
par la Corruption & gouverner par l'in-
trigue, qui conserva dans fa place toute
l'intégrité de fa vertu & de son carac ¬
tère ; qui, placé auprès d'un jeune roi,
fit tout ce qu'il put pour l'éclairer &
pour l'arracher aux moeurs empoifon ¬
nées de fa cour ; qui fut en un mot;
le miniftre de la nation, plutôt que celui
( 9 )
du trône ? Qu'il ose entreprendre un
éloge pareil, celui qui se sentira quelque
talent, & fur-tout cette forte de talent
qui naît de la passion pour la vérité ;
qu'il l'ofe : & bientôt effrayé de tout ce
que son sujet Pobligeroit de dire , fen ¬
tant de tous côtés les entraves qui l'en-
vironnent, la plume échappera de ses
mains ; & plus son ame aura de hauteur
& d'énergie, plus elle retombera doulou ¬
reusement fur elle-même, accablée du
poids de ses chaînes.
Quelle forte- de discours l'académie
peut-elle donc s'attendre à recevoir pour
le concours qu'elle a ouvert ? Des am ¬
plifications de rhéteur, où l'Hofpital ne
fera peint qu'à traits vagues & timides,
où son caractère , les actions de fa vie,
les grandes leçons qu'elle offre , seront
perdus dans une sonore & stérile abon-.
dance de paroles ; ouvrages fans utilité,
fans courage , fans philosophie , & à
juste titre aussi éphémères.que le laurier
qui les couronne. A v
( 10 )
Plaignons l'académie de ne pas pou ¬
voir admettre d'ouvrages d'un ton plus
mâle & plus hardi. Telle est fa conf ¬
titution ; telles font les chaînes dont
Richelieu l'inveftit à fa naissance. Eh !
; qui fait si , cet adroit tyran, ne calcula
pas en la créant, que cette inftitution
mettoit à jamais la plus grande partie
des gens de lettres fous la difcipline du
gouvernement; que dès ce moment,
jaloux de parvenir aux places qu'elle
offroit, & enfuite voulant jouir en paix
du frivole honneur d'y être affis, il ne
fortiroit plus de leur plume rien de
grand, rien de fort, rien de libre ? Il
est permis de prêter cette vue profonde
à un homme qui fut combiner avec tant
d'art tous les ressorts du despotisme ;
& s'il l'eut, il faut convenir qu'elle a
été bien parfaitement remplie.
Que ceux qui n'auront pas fait ces
réflexions , se disputent donc le prix
de l'académie: pour nous, cherchant
( 11 )
celui auquel nous aspirons dans un cer ¬
cle plus vafte, dans le suffrage public ,
louons une fois un grand homme ,
comme il a droit de l'être par la pofté ¬
rité , c'eft-à-dire , fans foiblesse , fans
intérêt & fans crainte.. Décernons à la
cendre de l'Hofpital le feul éloge qui
puisse l'honorer, un éloge dicté par la
vérité , & appuyé sur l'hiftoire. Ah !
puiffions-nous avoir pour rivaux , dans-
ce noble projet, non des gens de lettres ,
qui communément placés trop loin des
affaires & des hommes , égarés par une
philofophie déclamatoire & stérile, mille
fois plus esclaves de certains préjugés
que le peuple qu'ils se flattent d'éclairer y
esclaves fur-tout de toutes les considé ¬
rations utiles à leur fortune ou à leur
repos , n'écrivent presque jamais avec
a-Tez de vérité & de courage; mais des;
hommes placés dans la carrière du
monde & des événemens, accoutumés
à manier les affaires, ou à voir agir ceux
A vj
( 12 )
qui les dirigent, ayant étudié l'hif-
toire, non pour l'écrire, mais pour ap ¬
prendre à y figurer un jour! Eh! pour ¬
quoi l'Europe entière ne concourroit-elle
pas à l'éloge de l'Hofpital ? Un grand
homme appartient à l'univers. Ames,
fortes, esprits éclairés, amis de la vertu,
quelle que soit votre patrie, vous pou ¬
vez louer l'Hofpital. II est fait pour vous
servir de modelé. Si vous n'êtes pas mes
concurrens , c'est vous seuls du moins
que je prends pour mes juges. Puiffiez- +
vous trouver dans mon ouvrage, non
cette éloquence d'effort & d'appareil que
- je n'ai jamais étudiée & que je n'ambi ¬
tionne pas ; mais cette logique simple
& droite d'un bon esprit qui a bien mé-
dité l'hiftoire , ces grands mouyemens
d'une ame que les grandes vertus ont
le droit de-paffionner, cet amour vif de
la gloire, non de celle qu'on acquiert en
louant uu grand homme, mais de celle
qu'on pourroit acquérir en l'imitant !
( 13 )
.Surprenez-y, je le veux encore, ces élans
d'une ambition que je ne désavoue pas,
cette agitation d'un a me fatiguée de fon
inaction, cette confcience fans doute
trop audacieufe de forces, que j'efpére-
rois déployer , si j'étois fur un grand
théâtre. L'anonyme impénétrable que
je veux obferver, me permet d'épan-
, cher ici mon ame toute entière ; & je
fuis fûr d'avance que vous aimerez fus-
qu'à ses écarts. Qu'on me pardonne cet
avant-propos ; je vais entrer en matière :
mais j'ai dû auparavant justifier l'épì-
graphe que j'ai prife, & expliquer dans
quel genre j'ai conçu cet ouvrage.
LE chancelier de l'Hofpital est un de
ces exemples que le fort semble pro ¬
duire de tems en tems pour rabaisser
Porgueil des hommes fiers de leur nais-
fance, & ranimer l'ambition des hommes
de mérite fans aïeux. Né dans une con ¬
dition plus obscure , il fut l'artisan de
( 14 )
sa fortune & le créateur de fon nom. .
Son père étoit médecin ; fon grand-pere,
juif. Cette origine servit sans doute
d'arme à ses ennemis pendant fa vie ;
aujourd'hui, elle est un titre de plus
à fa gloire. L'Auvergne (*); s'honore de
l'avoir vu naître. La France défire à fa
tête un ministre qui lui ressemble , &
il tient à lui seul plus de place dans
notre hiftoire, que tant de races fu ¬
perbes & inutiles, dont les noms la fur ¬
chargent.
Si l'on arrangeoit foi-même sa def-,
tinée , le premier bonheur par lequel
il faudroit commencer la vie , feroit
celui de naître d'un père éclairé & ver ¬
tueux ; car à ce bonheur en tient presque
toujours un autre bien important, celui
de recevoir une bonne éducation, &
d'avoir fous ses yeux les préceptes ré ¬
duits en exemples. Tel fut le fort de
(*) II naquit en 1506 à Aigue- Perfe.
( 15 )
l'Hofpital. Son père étoit à la fois un
homme d'efprit & de probité ; il l'éleva
dans fa maison jufqu'à l'age de douze
ans, & l'envoya ensuite faire ses études
à Touloufe. Il eut ainfi la fageffe de
donner à son fils , alternativement &
chacune dans leur véritable tems , les
deux efpeces d'éducation. Dans le pre ¬
mier âge , il préféra l'éducation domef ¬
tique , parce qu'ayant pour objet de
veiller sur la santé , de former le tem ¬
pérament , & de faire germer dans le
coeur les premières leçons de morale ,
un père doit être plus propre à ces
détails que des inftituteurs de collège,
dont les foins font trop divifés ; mais
dans l'adolefcence, il préféra à son tour
l'éducation publique , parce qu'elle fo-
. mente l'émulation , ploie le caractère,
& prépare, les jeunes gens au choc des
paffions de la fociété & aux contrariétés
de la vie. .
Le jeune l'Hofpital eut enfuite,pour
( 16 )
achever de former fa jeunesse, le meilleur
de tous les maîtres, celui qui hâte l'ex-.
périence & mûrit le jugement, celui
qu'il faudroit pouvoir faire présider à
l'éducation de tous les princes, le mal ¬
heur. Son pere s'étoit d'abord attaché
en qualité de médecin, & ensuite en
celle d'homme de loi, de conseiller , à
ce fameux connétable de Bourbon, dont
le crime n'a pu entièrement effacer la
gloire, parce qu'il y fut provoqué par
de grandes injustices. A l'évafion de ce
prince, il se trouva dans une cruelle al ¬
ternative. Abandonneroit-il son maître,
fon bienfaiteur , son ami? Car le con ¬
nétable l'aimoit tendrement & l'avoit
comblé de biens ; l' abandonneroit - il
quand il alloit être fugitif, proscrit,
un pied sur l'échafaud ? quand il ne lui
reftoit plus pour fortune que son cou ¬
rage & ses espérances ? Mais d'un autre
côté , en le fuivant, il renonçoit pour
toujours à fa patrie, il laiffoit son fils
( 17 )
à peine âgé de dix-huit ans à Touloufe,
entre les mains d'un souverain irrité ;
& sa tête , sa liberté du moins , pou-
voit payer pour lui. Quels liens ! quel
otage ! & qu'un coeur fenfible & ver ¬
tueux , aux prises avec de telles per ¬
plexités, offre un beau développement
de toutes les forces morales de l'homme !
L'Hofpital fut combattu , gémit , &
fuivit le duc. Ses biens ? il les tenoit
de lui ; ainsi les lui facrifier, ce n'étoit
que les lui rendre. Sa patrie ? il se de-
voit à elle fans doute ; mais ce lien si
sacré dans une république a -t - il les
mêmes droits dans une monarchie ?
Peut-il y exalter assez l'ame pour ba ¬
lancer les devoirs plus immédiats & plus
positifs de l'amitié & de la reconnoif-
fanee? Son fils? il espéra que son inno ¬
cence & sa jeunesse l'empêcheroient
d'être enveloppé dans fa proscription.
Il jugea son ame dès-lors assez formée
pour approuver tacitement fa conduite
( 18 )
& lié pas regretter ce qu'elle lui fai-
foit perdre ; & il fe confola des malheurs
qu'il lui préparoit , en prévoyant qu'ils
ferviroient à agrandir & à fortifier fon
caractère. -
Le jeune l'Hofpital fut, en effet, bien-
tôt mis à une cruelle épreuve. La cour
envoya ordre de l'arrèter. On l'enleva
la nuit, & on lé traîna dans les' prifons
publiques. Des Commiffaires furent nom ¬
més pour l'interroger, tandis qu'on inf ¬
truifoit à Paris le procès criminel du duc
& des personnes quil'avoientfuivi. C'é-
toit un foupçon bien peu réfléchi, que de
croire le jeune l'Hofpital complice de .
son pere , lui, encore écolier , absent
de la maison paternelle depuis plusieurs
années , & étant à Touloufe tandis que
son père étoit parti de Moulins. S'il
eût voulu lui faire partager fa réfolu .¬
tion , n'auroit-il pas commencé par le
mettre à couvert ? Mais la tyrannie ,
qu'on appelle raifon d'état , ne compte
pas de si près avec la liberté des hommes ,
& elle aime mieux courir le risque de ren ¬
fermer vingt innocens, que celui délaif
fer échapper une feule de ses victimes. Le
jeune l'Hospital parut devant les com-
miffaires avec l'assurance d'un homme
& la simplicité d'un enfant. On fait que
les gouvernemens ont encore, en pareil
cas, le détestable ufage de choisir des
magistrats qui leur font vendus; que
de là, ceux-ci croyant seconder leurs
vues, mettent toute leur adresse à trou ¬
ver des coupables. L'Hofpital confondit
leurs questions par ses réponses. Il avoit
déjà cette faine logique que les efprits
privilégiés tiennent de la nature , & '
qu'on peut regarder comme l'inftrument
universel de toutes les sciences & de
toutes lès affaires. Enfin, ne trouvant
ni à Paris ni à Touloufe aucune dépo ¬
sition qui fût à fa charge, on prit;
le parti de le relâcher ; mais il garda
dans fon coeur l'utile leçon de l'inno-
( 20 )
cence opprimée : & il ne faut plus s'é ¬
tonner si , malheureux & persécuté dès
fa plus tendre, jeunesse , il en devint
pour le reste de fa vie Pami des mal ¬
heureux & l'ennemi des persécuteurs.
Le premier usage que le jeune l'Hofpi ¬
tal fit de sa liberté , fut d'aller raffurer &
consoler son pere. Il s'échappe de Tou ¬
louse pour se rendre en Italie. Il joint
son père à Milan, où il s'étoit renfermé
avec quelques partisans du connétable.
A peine jouiffent-ils de la douceur de
se revoir , que la ville est investie par
François I. Le connétable , à la tête de
l'armée Efpagnole , marche pour la fe ¬
courir ; la Lombardie devient le théâtre
de la guerre ; bientôt François va se
repentir dans les champs de Pavie d'a ¬
voir, irrité le désespoir d'un grand
homme. Cependant le père de l'Hof-
pital , qui deftinoit son fils à l'étude des
loix, le voit avec peine au milieu du
tumulte des armes. Il craint pour lui
( 21 )
la dissipation.d'une vie trop agitée, les
tentations d'un genre de gloire qui se
présente aux jeunes gens fous des formes
si pompeuses , & qui est tellement ana ¬
logue à l'activité de leur fang , qu'il
n'en eft peut-être point qui n'ait fou ¬
piré vers elle. II veut que son fils per ¬
févère dans la carrière qu'il avoit choisie.
Il falloit, pour cela, fe séparer de nou ¬
veau de lui. Il n'héfite pas ; il le fait
paffer, déguisé en muletier , à travers
l'armée Françoife, & l'envoie à l'uni-
verfité de Padoue. Remercions , au
nom de son fiécle, au nom de la pof ¬
térité , ( car l'influence d'un grand
homme embrasse plusieurs générations )
remercions le père de l'Hofpital d'avoir
ainsi dirigé son fils , de l'avoir fait per ¬
fifter dans une vocation à laquelle l'ap-
pelloient ses vertus. S'il eût suivi la
profession des armes, il n'y eût vrai ¬
semblablement pas été un homme or ¬
dinaire; mais à quoi eussent servi ses ta-
( 22 )
lens , dans les tems de factions & de trou ¬
bles qui défolerent bientôt la France ?
A être l'inftrument de la paffion d'un
des deux partis, à déchirer les entrailles
de fa patrie. Enfin, si de la carrière d'un
guerrier on excepte cette gloire si rare,
mais aussi sans doute la première &
la plus éclatante de toutes , celle de.
sauver son pays, comme Camille sauva
le sien; quelle bataille gagnée vaut l'h on-
neur d'avoir fait une feule loi utile au
bonheur des hommes ?
L'Italie étoit, .depuis deux fiecles, le
berceau des lettres renaissantes. Les
poetes avoient commencé la révolution.
Le Dante , Pétrarque , Bocace , l'A-
riofte, avoient d'abord créé la langue ;
car elle n'étoit avant eux qu'un jargon
à demi barbare, issu à la vérité de la
langue des Cicéron & des Virgile, &
attestant encore par ses débris la ma ¬
gnificence de fon origine. La langue
une fois tirée de çe premier chaos ,
( 23 )
d'autres génies , d'autres talens. s'en
éto ient emparés, chacun dans leur genre
Déjà se preparoit le Taffe , plus élégant .
plus correct que fes prédécesseurs, , &
jufqu'ici le feul poète vraiment épique
que les modernes puissent opposer à ceux
de l'antiquité. Des écrivains plus graves ,
plus réfléchis ? plus profonds, Machia-,
yel, Guichardin , Frà-Paolo remplif-
foient l'Italie de leurs noms. Dans tout
le reste de l'Europe, les beaux esprits ,
& fur-tout les bons esprits ,. étoient
encore à naître : les deux Marot, Baïf,
Saint-Gelais , voilà quels étoient nos
meilleurs poètes. Erafme, Budé,Morus,
étoient les prodiges de leur pays. En
Italie feulement, la théologie, l'hiftoire,
le barreau commençoient à. secouer le
joug de la fcholaftique. II n'y avoit que
dans cette contrée, des chaires de droit
public , & celle de Padoue tenoit le pre ¬
mier rang parmi elles. Le jeune l'Hofpital
y arrive, & bientôt il s'élève entre tous
les étrangers qui y abondent. Il s'attache
d'abord à l'étude des loix , cette étude
immense & aride dans laquelle on n'eft
soutenu ni par la recherche de la vérité,
comme dans les sciences exactes, ni par
les illusions de l'amour-propre-, comme
dans la littérature ; cette étude, alors
bien plus difficile qu'aujourd'hui, parce
qu'il falloit puiser dans les sources , &.
que les Domat, les Cujas, & autres ha ¬
biles commentateurs n'avoient pas en ¬
core défriché les écrits originaux. Il
avoit les moyens de s'y livrer avec fuc ¬
cès ; car le grec & le latin lui étoient
familiers comme fa. propre langue. Au ¬
cune partie de cette vaste science ne lui
refte donc étrangere. Droit ancien, mo ¬
derne , civil, canonique, il veut tout
posséder, tout approfondir; mais c'eft
fur-tout le droit naturel, le droit de
l'homme, l'hiftoire, qu'il étudie , afin
de remonter jufqu'aux principes des loix,
d'en démêler le chaos, & de les classer
dans
dans fon esprit', non en fcholaftique-,
mais en magistrat & eu philosophe. Si
quelquefois , fatigué de cette étude , il
cherche des délaffemens , ces délaffe-
mens font encore des occupations, &
ce font les arts- qui les lui fourniffent.
C'étoit alors en Italie leur plus bel âge ;
c'étoit-celui de Raphaël du Titien, des
Carraçhes. Il vifite leurs chefs-d'oeuvres,
il s'en pénètre, il s'enflamme à leur vue,
il nous apprend lui-même dans ses lettres
qu'il s'adonna quelque tems à sculpter
& à. peindre. Cet effai, qu'on fait bien
d'abandonner auffi-tôt qu'une profeffion
plus importante réclame tous les mo-
mens de la vie, apprend du moins, en
initiant de plus près aux beautés & aux
difficultés des arts , à rendre un hom ¬
mage plus vif & plus éclairé aux grands
artistes. La poéfie obtint auffi son culte;
il en conserva le goût au milieu des
emplois publics , & il en fit le charme
de fa retraite. Partagé ainsi entre les
B
( 26 ) )
fciences & les arts , le. jeune l'Hofpital
reffemble à ces arbres favorifés du ciel,
qu'une feve active & furabondante cou ¬
ronne en même tems de fruits & de
fleurs. Cependant, ifolé de fon père ,
abandonné à son inexpérience, à toutes
les paffions de fon âge, aux pieges d'un
climat ardent & d'une ville corrompue,
il ne s'égare , il ne se détourne pas un
moment, il marche vers fon but comme
un voyageur preffé pourfuit fa route.
Une des chaires de profeffeur en droit
public, vient à. vaquer : les magiftrats
de Padoue lui propofent de la remplir
s'il veut devenir leur concitoyen. Com ¬
bien il falloit que fa vertu. & fa fcience
euffent subjugué les suffrages ! Il étoit
François ; & soit juftice ou jaloufie, ce
nom étoit odieux en Italie.
L'Hofpital paffa ainfi fix années-en ¬
tières , comme il le dit lui-même, à con-
fommer fon éducation. Cette longue pré ¬
paration à l'état d'homme, & d'homme
( 27 )
public , contraste bien étrangement avec
celle de nos magistrats modernes, char ¬
gés quelquefois à vingt ans de l'adminif-
tration d'une province. Mais il faut en ¬
tendre parler l'Hofpital lui-même de ces
utiles années. Il leur attribue tout ce
qu'il fait ; il leur renvoie tous les éloges
qu'on lui donne ; il fe les rappelle avec
attendriffement, & comme il parleroit
d'un ami tendre qui l'auroit élevé : « O
• » tems fortunés, écrivoit - il vingt ans
„ après , où je vivois , jeune , libre
» d'affaires, fous un ciel pur , entouré
„ d'objets d'étude , & converfant avec
» les grands hommes de l'antiquité,
M qui , pour m'inftruire , paroiffoient
« sortir de leurs tombeaux ! „
Que d'événemens s'étoient paffes ce ¬
pendant tandis que l'Hofpital habitoit
Padoue ! La bataille de Pavie , la cap ¬
tivité de François I , le traité de Ma ¬
drid , : l'inutile campagne du duc. de
Bourbon en Provence ; & enfin fa
B ij
mort a l'affaut de Rome, au moment
où une armée victorieufe & enthou-
fiafte alloit peut-être lui faire de grands:
destins. Cette catastrophe renverse du
même coup toutes les espérances du
père de l'Hofpital. Il fe trouve à la fois'
fans protecteur, fans état, fans reffour-
ces ; mais il lui refte un fils, & un fils!
dont les talens peuvent faire fa gloire &
fon appui. Ce fentiment le confole dé
tout; Ils fe rejoignent à Bologne , &.
quelque tems après ils se rendent en
semble à Rome. La réputation du jeune
l''Hofpital l'a devancé, & il eft fait pref ¬
que en arrivant' auditeur de rote. Il
n'exerça pas cet emploi long-tems. Le
Cardinal de Grammont qui l'avoit connu
à Padoue, étoit alors à Rome. Malheur
au coeur cofmopolite & glacé , qui ,
voyant établi chez l'étranger un de ses
compatriotes, jeune & déjà distingué
par des talens, n'eft point entraîné vers
lui par un. fentiment fraternel , & ne
conçoit pas auffi-tôt le projet généreux
de le rendre à fon pays ! Le cardinal eut
■ce projet, & il y réuffit. Sa récompenfe
s'il eût Vécu, eût été d'être témoin de
la gloire de l'Hofpital. Ce que nous lui
devons, du moins aujourd'hui, c'eft de
rappeller le fervice qu'il rendit dans cette
occafion à la France , & d'en faire hom ¬
mage à fa mémoire.Au défaut d'être
eux-mêmes' de grands hommes , le pre-
-mier mérite des gens, considérables, eft
de les distinguer, & de les faire con-
noitre.
ll fut facile au cardinal de détermi ¬
ner les deux l'hofpital à'se rapprocher
de leur patrie ; ils foupir oient vers elle,
ils brûloient d'y rentrer; lepere pour
y mourir & le fils pour y vivre. Le car ¬
dinal fe charge de folliciter la grâce
de l'un, & l'avancement de l'autre. Il
engage ce dernier à le fuivre en France,
tandis que le père attendoit fur la fron ¬
tière le résultat de ses démarches. Leur
malheur n'étoit pas encore épuifé, le
cardinal meurt subitement à Touloufe.
Le jeune l'Hofpital se rend à Paris ; il
sollicite, il preffe,.il implore en vain ,
il ne peut obtenir pour son père la per ¬
mission de rentrer dans le royaume. Il
se.difpose à le rejoindre; il vouloit se
dévouer à soutenir & à consoler sa vieil ¬
leffe. Son père auffi généreux que lui, s'y
opposa ; il se retira auprès de la duchesse
de Lorraine, qui le fit fon médecin; &
peu de tems après il y mourut.
L'Hofpital se trouvoit à Paris fans
appui,.fans fortune, prefqu'étranger ,
& avec un nom suspect au gouverne ¬
ment; mais il avoit ses talens & fon
ame. Il prend le parti de s'attacher au
barreau, & bientôt il en devient l'ora-
cle. Morin , lieutenant-criminel, avoit
une fille unique, & il croit ne pas trop
acheter de toute fa fortune l'honneur
de l'acquérir pour gendre. Une charge
de. confeiller au parlement faifoit partie
( 31 )
de la dot. Trente ans auparavant, l'Hof ¬
pital n'auroit du cette charge qu'à fon
mérite ; alors les dignités de la robe n'é-
toient point vénales,, elles étoient don ¬
nées à des avocats distingués ; les par-
lemens propofoient trois sujets lorsqu'il
vaquoit une place, & le roi nommoit
un des trois. Louis XII ávoit confirmé'
cette, disposition par une loi formelle.
François I, avide de guerre & d'argent ,
la détruifit. Ce fut le chanceli er Duprat
qui lui donna ce funeste conseil ; mais
puisque ce sont les rois qui choisissent
leurs miniftres, c'eft à leur mémoire à
répondre à la postérité de toutes les fau-
tes qui fe commettent fous leur regne.
Les abus, qui deviennent bientôt des
torrens, ne font que dés ruisseaux à leur
source ; on ne vendit donc d'abord que
vingt charges nouvelles de conseillers
au parlement de Paris : l'année suivante
on en vendit trente dans les parlemens
de province ; &; successivement elles
B iv
( 32 )
furent toutes mises en finance. II ne fal-
lut plus alors, pour y parvenir, ni exa ¬
men , ni concours de suffrages ; par con ¬
séquent plus de fcience, plus d'intégrité
de réputation : on vit l'or donner au plus
ignorant, & quelquefois au plus vil des
citoyens, le droit de prononcer fur la
fortune & fur la vie des hommes. Quand
les juges achetent leurs enmplois, il faut
bien que tôt ou tard, directement ou
indirectement, la justice se vende. Auffi
bientôt l'ancien & modique droit des
épices se convertit en argent. Ensuite
vinrent les rétributions aux fecrétaires
des rapporteurs, les exactions de tous
les légiftes fubalternes, les frais-immen ¬
ses de la chicane ; car la chicane elle-
même naquit de cette funefte fource ;
toutes ces formalités fans nombre, ces
détours, ces subterfuges qui la compo ¬
sent, & qui ont fait du temple de la
justice un labyrinthe où la faine raifon
& le bon droit ne peuvent presque jamais
( 33 )
fervir de fil, ont été imaginés par les
gens de loi. On a beaucoup déclamé
contre les financiers; mais l'avidité des
magiftrats ou de leurs fuppôts, n'a-été
ni moins inventive, ni moins cruelle ;
elle a corrompu ce qu'il.y a de plus facré
fur la terre, & le feul bien que les gou-
vernemens puiffent faire aux hommes ,
. la juftice & 1es 1oix.
Telle étoit déjà la décadence de la
magistrature, quand l'Hofpital entra au
parlement de Paris (*). La corruption
n'en avoit cependant pas gagné tous iles;
membres. Les vieux confeillers , ceux
que le choix de leur compagnie avoit
nommés , ceux qui portoient un nom
connu & honoré ( car lorsque la dé ¬
gradation des ames n'ést pas au comble,
ce dernier mobile eft puiffant fur les
hommes ) , étoient attachés aux an-
ciens. principes ; il leur manquoit feule-
B v.
( 34 )
ment un homme qui leur donnât du
reffort; l'Hofpital paroìt, & ils ferallient
à lui. Ils ofent, rejeter de tems en tems
quelques-uns des sujets nouveaux bien ¬
tôt ils ont le courage de faire un plus
grand exemple ; ils dénoncent le préfi-
dent Genty, qui étoit parvenu à cet em ¬
ploi à force d'argent précédemment mal
acquis, & qui s'en dédommageoit par
des malverfations. Genty est. condamné
à être pendu, & il est exécuté à Mont-
faucon. L'Hofpital, dont le coeur n'étoit
rien moins.que sanguinaire, fut-Ie plus
ardent de ses dénonciateurs ; il avoit. à
la fois une haine si. vigoureuse pour le
crime, & une idée fi haute .& si sainte
des devoirs d'un magiftrat. Nous émon ¬
tons les branches , difoit-il en pleine au ¬
dience quelque tems avant le jugement
de Genty ; mais le mal eft aux racines ,
& le refpect ou le mépris des loix tient
aux moeurs des juges. Les siennes .lui
donnoient droit de tenir ce langage.
( 35 )
Elles étoient fimples & auftères, Comme
s-'il eût été le fondateur d'une répu ¬
blique naiffante. Il étoit. au palaisavant
le jour, & dans fa maison à l'entrée de'
la nuit. Mais nous rassemblerons à la fin
de , cet éloge, tout ce qui a trait à fes
moeurs. Cette bafe, qui manque si sou ¬
vent à la gloire des grands hommes, &
qui en feroit le complément, mérite
bien qu' on s'y arrête.
Les hommes résistent quelquefois, en
particulier ou en fecret, à l'afcedant
d'un homme supérieur. Mais qûand ils.
font raffemblés, quand les talens font
en présence, quand les opinious-fe cho
quent, il fáut nécessairement que le mé ¬
rite prenne son niveau. L'Hofpital prit
donc bientôt le fien, & ce fut au-deffus
de tout ce qui l'entouroit : il avoit une
connoiffance si' parfaite de la jurifpru ¬
dence ancienne & moderne, & cet avan-
tage le rendoit fi fupérieur
membres du parlement ; car il faut ob-
ferver que l'étude du droit romain étoít. •
encore très-récente : tombée en désué ¬
tude au milieu des troubles de la feconde :
tace, & ensuite oubliée pendant trois
fiecles , c'étoient-Charles VIII & Louis
XII qui l'avoient rétablie; Nous firent-
ils en cela un présent bien •avantageux ?
Ne devons-nous pas-à ces; loix trop com ¬
pliquées; & trop fubtiles , la naissance de
la chicane ? Ne faut-il pas. regretter à-
quelques égards, ces. tems prétendus,
barbares, où tous les procès ne confif-
tant qu'en questions de faits ou en points
de coutume, la droiture dintention &
de fens fuffifoient peur les juger? N'est ¬
ai pas étrange de voir la jurif prudence
romaine établie chez un.peuple qui n'a
d'ailleurs +ni le. même gouvernement, ni
la même religion , ni les mêmes mocurs?
Enfin, ne feroit-il pas plus naturel que
nous eussions un code fait exprès pour
nous, & combiné fur toutes les circonf-
tances qui nous environnent ? C'eft ce
qu'il appartiendroit à des magistrats de
décider, s'il étoit poffible d'en trouver"
d'affez dégagés des préjugés de leur édu ¬
cation & de leur état, pour résoudre ces
questions avec impartialité & avec phi ¬
losophie.
A cette supériorité de connoissances ,
l'Hofpital joignoit le talent de parler
en public; ce talent si honoré dans les
pays libres, & si négligé dans les nôtres ;
ce talent plus rare & plus difficile que
celui d'écrire, parce que c'eft la nature
feule qui en fournit les grands élémens,
& qu'il exige avec autant d'efprit & plus
d'activité dans J'efprit , des facultés
d'ame , de caractère , d'organe & de
maintien, dont n'a pas besoin l'homme
qui compofé lentement & avec art dans
le cabinet .L'éloquence de l'Hofpital n'é-
stoit; point, .comme l'eft si fouvent celle
'de-nos jours , abondante en paroles, &
stérile en idées. ; ambitieufe d'éblouir ,
; plutôt.que, de perfuader elle dédaignoie
( 38 ) )
les ornemens étoit toujours propor-
tionnée à fon fujet, & alloit droit à fon
but-Mais nous la verrons bientôt s'exer ¬
cer fur un théâtre plus vafte , dans le
conseil du fouverain., dans les assemblées
nationales, y traiter de grands intérêts,
y défendre! la. caufe du peuple. C'eft
quand elle-fe consacre à ce noble em ¬
ploi , que Péloquence mérite des hom-
mages , .& qu'elle devient le plus beau
présent que la nature ait sait au génie.
L'Hofpital remplit ainsi pendant neuf
ans fa charge de conseiller au parlement
de Paris, fans autre événement que celui
de servir de frein à quelques abus , &
de sauver à plusieurs citoyens des juge-
mens injustes. Cette destinée, qui fuffi-
roit à la vertu d'un homme ordinaire,
mettoit des bornes trop étroites a l'ac-
tivité.de la sienne. II. n'étoit -point agité
par .cette ambition vulgaire que tant
d'hommes se permettent sans avoir les
talens qui la juftifienty & qui n'eft en
( 39 )
eux.que la .soif de la. fortune. Il ne
defiroit de grandes places , que parce
qu'elles imposent de grands devoirs &
fournissent de grandes occasions. Les
fonctions du juge , tout auguftes qu'elles
fuffent pour lui , envifagées-d'après le
rapport de fa confeience , lui paroif--
foient fous un autre point de vue trop
monotones & trop subalternes. Cette
Pierre , écrivoit-il que je fuis comme
un autre Sisyphe, obligé de rouler de
puis le lever du soleil jufqu'a à son coucher,
& que le lendemain je retrouve encore
au bas. de mon rocher , maccable de fa..
pefante pefanteur. Olivier , fon ami intime ,
conseiller au parlement en même terris
que lui , étoit dans le fecret de fon
+ ame. Il fut nommé alors chancelier de
France ; & le premier usage qu'il fit de
son.crédit, fut d'employer l'Hofpital.
François I venoit de mourir ; Henri II
lui avoit fuccédé. Olivier le décida à
envoyer l'Hofpital en qualité d'ambaf-
( 40 ) )
fadeur, au concile que Paul -III venoit
de transférer de Trente à Bologne ( * ).
Personne n'étoit plus propre que l'Hof-
pital à remplir cette commission. Il avoit
étudié à Rome même l'efprit de cette
cour , alors encore le centre de presque
toutes les affaires , &. le foyer de PEu-
rope politique. Il avoitvu furies lieux ,
.& c'eftlà que les abus font frappans :
c'eft à cette utile évidence que l'Italie
doit peut-être d'avoir eu toujours dans
fon sein moins de fanatifme & de fu-
perftition qu'aucun autre pays de l'Eu-
rope. Il avoit vu par lui-même les vices
des papes, l'avidité du clergé & la pro-
fanation de l'évangile ; mais bien plus;
philosophe que ces prétendus sages qui
voudroient abattre l'édifice parce qu'il
a quelques défauts dans fa constructions.
il ne confondoit pas la religion avec
toutes les erreurs qu'y ont ajouté la
(*) En 1547.
( 41 )
paffion ou l'ignorance des hommes. Il
auroit voulu pouvoir la dégager de tans
d'abus qui lui font étrangers; & ainsi
épurée , ainsi ramenée à fa finplicité
primitive , il la croyoit la bafe dès
moeurs publiques , le frein des rois , la
consolation des malheureux, le pacte de
Dieu,avec l'homme, & pour nous servir
d'une image d'Homère,- qu'il emploie lui-
mème dans une de ses lettres, la chaîne
d'or qui fufpend la terr eau trône de V E-
ternel. Ce qu'il croyoit fur-tout , c'eft
que la religion ne devolt être ni into_
lérante ,III oppreffive , ni amie des ty-
arans c'eft que,- semblable à une mere e
tendre qui aime indiftinctement tous
fes enfans , elle devoit ouvrir fonfein
à toutes les sectes lorsque nefaifant
que varier fur des dogmes peu impor-
tans & , à plus forte raifon, sur des ob ¬
jets de rite & de Culte, elles confervoient
au fond la même morale, & tendoient
au même but.
L'Hofpital arrivoit ainfi au concile
avec des fentimenss bien oppofés à l'ef
prit qui y régnoit. Ce concile, qui de-
voit pacifier l'église , n'offroit qu'intri ¬
gues , troubles & scandales, Paul l'avoit
transféré de Trente à Bologne , fous
prétexte d'une maladie contagieuse qui
y régnoit ; mais, dans le fait, pour l'é-
loigner d'une ville où il croyoit que
l'empereur avoittrop d'influence. Les
prélats d'Allemagne, & quelques évê ¬
ques d'Italie, voués à l'empereur, étoient
restés à Trente,. & proteftoient contre
la translation du concile. Cette scission
étoit le. résultat des. intérêts différens
qui les animoient tous deux. L'empe ¬
reur & le pape defiroient également la
deftruction des protestans;mais Charles-
Quint vouloit en même tems prescrire
des loix à la cour de Rome , & enri ¬
chir fa couronne d'une partie des ufur ¬
pations ;de la tiare. Déjà il méditoit
ce fameux formulaire, qu'il fit dreffer
l'année fuivante, & recevoir à la diete de
l'Empire : acte dont le but secret étoit de
détacher l'Allemagne de l'obédience de
Rome. Car quelles idées d'ambition en
remplirent pas tour-à-tour la tête de cet
homme extraordinaire, qui se montra
tantôt l'appui, & tantôt le réformateur
de l'églife, qui eut la fingulière fan ¬
taisie d'être pape, & finit par mourir
soupçonné d'être en secret luthérien !
Paul n'en vouloit de même aux protef-
tans que par des vues d'intérêt parti ¬
culier. Il efpéroit regagner, par leur def-
, truction, l'ancien pouvoir de ses prédé-.
ceffeurs. II travailloit à faire recevoir par
le concile un règlement de discipline
qui eût resserré le joug de tous les pays
catholiques. Dans cette vue , il s'étoit
lié avec Henri Il, dont il flattoit l'ini-
mitié pour Charles. Il s'étoit formé un
parti dans le clergé de France. On y
comptoit alors jufqu'à douze cardinaux.
Huit autres évêques avoient des pro-
meffes formelles de le devenir. Henri II
ignoroit cette confpiration d'Une partie
de fon clergé contre les libertés de l'églife
gallicane; Il étoit, comme tous les princes
foibles , fans plan , fans prévoyance
& toujours le jouet des événemens. Il
faifoit brûler les proteftans dans fon
royaume , parce qu'il croyoit leur agran-
diffement dangereux pour fon autorité ,
& il les favorifoit en Allemagne , parce
qu'ils étoient ennemis de Charles.
Voilà parmi quel chaos de paffions
& d'intrigues , l'Hofpital étoit chargé
d'obferver & de négocier. Ce tableau
ne lui étoit pas inconnu ; mais il fe
flattoit qu'au milieu de tant de prélats
de divers pays, il pourroit rallier à lui
quélques hommes fages & éclairés, faire
germer dans le concile des ideés de modé ¬
ration & de tolérance, & tout au moins
en obéiffant àl'impulfion prise contre les
protéftans , obtenir la réforme de quel ¬
ques abus de l'églife romaine. Il avoit
( 45 )
encore ce défaut, ou, pour mieux dire .
cette illufion des ames droites & fortes .
quand une longue expérience de la vie:
ne les a pas corrigées : il croyoit qu'il
rencontreroit d'autres hommes pafion-
nés comme lui pour le bien, & qu'il leur;
imprimeroit son mouvement. Il fut
trompé dans fon attente. Les prélats:
éclairés étoient corrompus ; ceux qui-
auroient eu de bonnes intentions man-
quoient de lumières. Il vit que fa place
le réduifoit à être un correspondant de
petites intrigues, & l'inftrument servile
des fautes de fa. cour. Il lui fut impof-
fible de soutenir plus long-tems un rôle
si opposé à son caractere & à fes prin-
çipes ; & quatre mois après son arrivée
à' Bologne , il engagea Olivier à lui
obtenir fon rappel. Beaucoup d'ambaf-
fadeurs se font trouvés dans des fitua ¬
tions semblables, fans avoir le courage de
prendre le même parti ; parce que peu
d'hommes savent fe passer de la fortune
(46 )
attachée aux grandes places, & fuppliéer
par une existence personnelle & indé-,
pendante à l'exiftence empruntée & paf ¬
fagere qu'elles fournissent.
L'Hofpital, de retour en France , y
fut accueilli par les lettres & par l'amitié.
Celle d'Olivier ne put bientôt plus lui
être utile, mais elle ne lui en devint que
plus chere. Diane de Poitiers , duchesse
de Valentinois ; maîtresse de Henri II,
après l'avoir été de François I, c'eft-à-
dire, du fils, après l'avoir été du père;
femme hautaine , avide , implacable ,
ennemie de toute vertu, obtint de fon
amant qu'il ôtât les sceaux à Olivier ,
& qu'il l'envoyât en exil.L'eftime publi ¬
que & le coeur de l'Hofpital l'y suivirent.
C'eft à cette époque & dans fa retraite
que l'Hofpital lui adressa une épître en
vers latins fur le bonheur de la cam-
pagne ; épître où l'on retrouve la phi ¬
losophie d'Epictete & quelquefois le style
d'Horace. Vous, faites bien de vous fa-
miliarifer avec l'idée de la difgrace
de l'exil , lui répondoit Olivier, car
vous avez les talens qui appellent aux
grands emplois, , & la vertu qui fait
qu'on, ne les occupe pas long-tems.
Les lettres qui nuisent si souvent à
la fortune de ceux qui les cultivent,
réparerent la perte que l'Hofpital ve-
noit de faire par la difgrace d'Olivier ,
elles le firent connoître de Marguerite
de Valois, soeur de Henri II, princesse
qui,au milieu d'une cour ignorante.&
corrompue, avoit fu se faire une fo ¬
ciété de gens éclairés & vertueux, que
les. favans appelloient leur protectrice ,
& qui depuis mariée en Savoie , y
mérita le nom plus sacré & plus doux
de mère du peuple. De cette société
.étoient le cardinal du Bellay , Montluc,
évêque de Valence ; Châtel, évêque de
Tulle; Ronfart, Turnebe , Defpense ,
Amyot. Il est doux de penser qu'en ce
tems, qui étoit en France l'époque de
( 48 )
la-naiffance des lettres & des sciences,
les hommes qui les cultivoient, ne fe
déchiroient,, ne se dégradoient, ne fe
haiffoient pas comme aujourd'hui : foit
que la carriere étant neuve & immenfe,
les talens & fur-tout les prétentions
euffent moins d'occafions de se heurter ;
soit qu'étant moins nombreux & envi ¬
ronnés- d'une nation encore à demi-
barbare, ils eussent befoin de faire caufe
commune & de s'entr'aider ; foit en ¬
fin que la manie du bel efprit, la glo-
riole des fuccès du jour-, lés hochets
académiques ne les miffent point alors
aux prises entr'eux. Ils avoient de con ¬
cert donné à Ronfart le titre de prince
des poëtes. Ils voyoieut fans- jaloufie
Amyot devenu, de précepteur de village,
instituteur des enfans du roi.-Ils se réu ¬
nirent tous pour faire valoir l'Hofpital
auprès de Marguerite. Elle voulut le
voir , l'eftima , l'aima le présenta
à fon frere , le fit faire maître des re ¬
quêtes ;
( 49 )
quêtes , & peu de tems après, fit
créer pour lui la charge de fur-inten ¬
dant , & premier président de la chambre
des comptes. (*)
Les fonctions de cette charge étoient.
fans doute alors plus importantes qu'au ¬
jourd'hui ; ou bien feroit-ce qu'un grand
homme remplissant dans toute leur éten ¬
due les emplois qu'il occupe, paroît en .
reculer les limites ? Ce qu'il y a de cer-
tain , c'eft que les mémoires du tém.
difent , fans, l' expliquer , que l'Hofpital .
remit l'ordre dans la comptabilisé, &
s'oppofa aux déprédations. Elles étoient
encore plus fortes dans ce fiecle que dans -
le nôtre , parce que les troubles publics
les favorisoient , & parce que les grands,
cette classe d'hommes qui s'épufsant fans.
cesse par le luxe, & ne fe réparant ja ¬
mais par l'induftrie, vit prefque toujours
aux dépens du peuple , étoient alors.
(*) Par édit de janvier 1554.
C

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