Comédie en plein vent

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Librairie centrale (Paris). 1867. In-18, 303 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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ÈA-OQMÉDÏE
EN PLEIN VENT
POISSÏ, — TÏP, IT 8T|B. DK A, BOURBT.
PIERRE VÉRON
LA_CQMÉDIE
W 'PïjEIN-VENT
PARIS
LIBRAIRIE CENTRALE
24, BOULEVARD DES ITALIENS, 24
1867
Tous droits réservés
.'■ : : £866 ■ -
LA
COMÉDIE EN PLEIN VENT
LES POÈMES DE LA RUE
PRÉPAGE .
Les grandes cités de l'antiquité vivaient en plein
vent.
C'est sur la place publique que... que... que...
Supposez ici cinquante lignes de tirades bien
senties dont je vous fais grâce, — ne me remer-
ciez pas I — dont je vous fais grâce parce qu'il
m'ennuierait profondément de les écrire.
Paris, sous ce rapport, a plus d'un point d'ana-
logie avec les grandes cités de l'antiquité. Que l'il-
lustre capitale permette à un de ses flâneurs de
2 LA'COMÉDIE EN PLEIN VENT
crayonner ici quelques-unes de ses impressions de
voyage à travers macadam bitume.
La ressemblance, est garantie, — comme chez
les photographes.
I
LE RÉGIMENT QUI PASSE,
LA GROSSE CAISSE. — Psing!... psingt psingt
LE TAMBOUR-MAJOR, en à parte. — Un tour de
moulinet pour imposer silence à mes virtuoses...
Une 1 deusse !... ça z'y est!... Le moment est venu
pendant que la musique va marquer le pas de
profiter de l'entracte pour se livrer à quelques
évolutions de canne fascinatriçes,..
UN CHIEN, qui a les nerfs sensibles. — Ouah !... OUah !...
ouahl...
LA VIEILLE DAME, qui conduit en laisse le préopipant, dit
Phanor. — Pauvre chéri ! c'est plus fort que lui, il
ne peut pas souffrir les instruments de cuivre
LA COMEDIE EN PLEIN VENT 3
lui qui raffolait de la harpe, du temps où j'en pin-
çais encore!...
. LE BUGLE-SAX. — Mi, sol, do... la, si, la !... En
voilà une d'idée de vous faire circuler par les
voies publiques d'une"pareille chaleur... On voit
bien que le lieutenant-colonel, il fait la promenade
sur scm poulet d'Inde... S'il fallait tant seulement...
Fa, la, ré, si, ut, do... S'il fallait seulement qu'il
véhicule, à souffle tendu, mon instrument pen-
dant une demi-heure.;. Ré, ré, la... la, sol, si!...
UN JEUNE MIOCHE, qui passe, tenu par sa mère. *—■
M'man...
LA MÈRE. — Qu'est-ce qu'il y a ?
LE JEUNE MIOCHE. — Ça doit être joliment fati-
gant de porter sur son.dos un sac comme ça.
LA MÈRE. —Oui... Et si tu n'es pas sage, je te.
ferai emmener par un sapeur.
LE JEUNE MIOCHE. —Hi! hi! hi !
LA MÈRE. — Tu vas te taire..4 Me faire remar-
quer dans la rue ! - -
LE JEUNE MIOCHE, -r- Hi ! hi ! hi !
LA MÈRE. Tu Vas...
LE JEUNE MIOCHE. — Je veux bien, mais à condi-
4 LA COMEDIE EN PLEIN VENT
tion que quand je serai grand, tu me feras rache-
ter, que je ne veux pas être militaire.
LE TAMBOUR-MAJOR. — Je ne sais pas s'il y en a
du monde aux fenêtres de tous les étages, que tou-
tes les femmes elles sont unanimes dans leur ar-
deur contemplative à mon égard. Elles dévorent
mon plumet des yeux... Mangez, mes tourterelles,
mangez!... On n'est pas inhumain à l'endroit des
sympathies féminines... '
UN SOLDAT DU CENTRE. — Trois jours de salle de
police parce que j'ai fait craquer en marchant le
dessus de ma guêtre... Malheur !...
PREMIÈRE CUISINIÈRE, il une collègue. — TOUS beaux
hommes, tout de même.
SECONDE CUISINIÈRE. — L'infanterie .ne me dit
plus rien.
PREMIÈRE CUISINIÈRE. — Il n'y a pas longtemps
toujours!...
SECONDE CUISINIÈRE. — Depuis que j'ai permuté.
PREMIÈRE CUISINIÈRE i — Où êtes-vous donc
maintenant?
SECONDE CUISINIÈRE. —Cavalerie. ..'premier lan-
cier,
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 5
PREMIÈRE CUISINIÈRE. — Moi, j'ai un faible pour
la gendarmerie... C'est un corps où on épouse.
LE BUGLE-SAX. —Ré, mi, mil... Qu'est-ce qu'il
a à me faire des yeux comme s'il voulait me mi-
trailler, le chef de musique ?... Parce que j'ai laissé
échapper un couac... Ça m'a glissé 1....
UN sous-LIEUTENANT. — Serrez les rangs à
droite!
PREMOER GAMIN. — Que chance... Hé!... Dubi-
niou! '
SECOND GAMIN. — Papa m'a dit de ne pas quitter
de dessous la porte.
TROISIÈME GAMIN. — T'es bête... est-ce qu'il le
saura?...
SECOND GAMIN. — Papa le sait toujours... Et il
me flanque des giffles...
PREMIER GAMIN. —Laisse-le donc, Polydore... Tu
vois pas qu'il n'est pas encore sevré de depuis le
temps!... "
SECOND GAMIN. — Je le dirai à papa que tu as
dit...
PREMIER GAMIN* —Dis-y que s'il n'élève jamais
D LA COMEDIE. EN PLEIN VENT
que des serins comme toi, il fera bien dé se mettre
en grève... Hé! Polydorel...
TROISIÈME GAMIN. — Fais-moi la courte échelle,
serin, que je considère la Vivandière.
PREMIER GAMIN. —- ÀLténds que je vas me don-
ner des courbatures pour ça... Elle louche...
TROISIÈME GAMIN. — As-tu contemplé le tambour-
major... Est-il assez panaché et doré?
PREMIER GAMIN. •— Il a Fair d'un sucré dé pomme
qui marche.
LÉ CAPITAINE: — Arme sur l'épaule.*, droite!
LE LIEUTENANT. — Sur l'épaule droite !..i
LE SOUS-LIEUTENANT. —• ...Aule droite!
LE SERGENT. — ...oite! - ■ _
LES TAMBOURS, reprenant. — Rrrrâ... RiTrra!...
Rrrra ! Rrrra ! Rrrra !...
LE BUGLE-SAX. •— A leur tour... pas dommage...
j'ai les lèvres sans connaissance..
UN CAPORAL. — Mademoiselle Virginie, elle s'est
mise à la fenêtre et elle m'a télégraflé quelque
Chose... Sais-tu, mon coeur...
UN INVALIDE. — Ils marchent tout de même bien,
les clampins... Mais pas comme nous...
LA COMEDIE EN PLEIN VENT 7
. PREMIER GAMIN. —' C'est donc ça que ça vous a
usé les jambes jusqu'au genou et que vous avez été
obligé dé mettre un mollet en sapin ! '
L'INVALIDE. "— Moutard !
TROISIÈME GAMIN. — Méfie-toi. Il va te conter
ses Campagnes.
UN BOURGEOIS, a sa fenêtre. — H me semble que
pour toi même, Élodie... quand j"avais l'honneur
de faire partie de la neuvième légion de la garde
nationale,' nous 1 emboîtions- le pas comme de
vieilles troupes.
UN COCHER D'OMNIBUS. — Oh! la! oh!... Les
cocos... " '■
UN MONSIEUR DE L'IMPÉRIALE. — Si on ne les tenait
pas...
LE COCHER D'OMNIBUS. — Ça ne serait pas long.-
'UN DES CHEVAUX DU VÉHICULE. — Cré coquin !...
Avoir été soi aussi dans l'armée des.temps jadis.et
être réduit à trimbaler ces idiots de Parisiens !
LE MONSIEUR DE L'IMPÉRIALE. — Regardez donc
célui-ià. — En a-t-il des croix et des médailles!...
' LE COCHER. — Oh! la, oh!... Il'n'a pas gagné ça
à enfiler des perles.
8 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
LE MONSIEUR DE L'IMPÉRIALE. — On dit qu'on va
encore leur changer leurs shakos.
LE COCHER. —Pas comme l'administration!...
J'ai un chapeau qui a une fuite d'air.
LE MONSIEUR. — Ont-ils chaud !
LE COCHER. —C'est pour ceux qui ont froid. Si
vous vous figurez qu'il fait meilleur d'être assis
toute l'année durant, je voudrais vous y voir, vous
qui avez l'air de faire des insinuations.
LE MONSIEUR DE L'IMPÉRIALE. — Je ne fais pas
d'insinuations.
LE COCHER. — Non, c'est vrai... je vous répète
que je voudrais vous y voir...
LE MONSIEUR. — Mais...
LE COCHER. — Les bourgeois, tous les mêmes !..
je voudrais l'y...
LA GROSSE CAISSE. — Psing! psing!... psingl...
LE BUGLE-SAX. — Comment encore à nous !
PREMIÈRE CUISINIÈRE. — Faut que je m'ensàuve,
mon ragoût qui est de dessus le feu.
SECONDE CUISINIÈRE. — On ne s'ennuierait pas,
pendant des mois entiers, avec des beaux régimepts
comme ça. .
/
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 9
PREMIÈRE CUISINIÈRE. — Sans compter que j'ai
une maîtresse, c'est bien la reine des chipies.
SECONDE CUISINIÈRE. — Et YOUS supportez ces
choses-là?
• PREMIÈRE CUISINIÈRE. — Je vous parierais, une
supposition... J'en sais rien, mais je vous parierais
qu'elle va me faire une scène parce que j'ai des-
cendu.
SECONDE CUISINIÈRE. — C'est moi qui l'enverrais
voir là-bas si j'y suis.
PREMIÈRE CUISINIÈRE, T— J'ai pas ma langue dans
un étui; allez... je lui ferai avaler que j'ai été
chercher du charbon... Comme elle ne paie pas le
charbonnier, elle n'osera pas me demander pour-
quoi est-ce qu'il m'a gardé si longtemps. — A vous
revoir, mais c'est égal, tous beaux hommes.
SECONDE CUISINIÈRE. — Comme de juste, mais
on n'est pas maîtresse de ses impressions... L'in-
fanterie, elle ne me dit positivement plus rien...
LE CAPITAINE. — Arme sur l'épaule gauche !
LE LIEUTENANT. — Épaule gauche.
LE SOUS-LIEUTENANT. — ...aule gauche!
LE SERGENT. — ... auche ! ! !
10 LÀ COMÉDIE EN PLEIN VENT
II
LE CONVOI
Un corbillard s'avance lentement.
Derrière le corbillard, la fouie des invités mar-
che sur huit rangs.
UN BOUTIQUIER, saiuant. — Il y a du monde... Cé-
line, viens donc voir... Un joli enterrement !
MADAME CÉLINE. Simple.
LE BOUTIQUIER. — Possible. Simple, mais joli...
je n'en demanderais pas davantage. -
MADAME CÉLINE. — Vous d'abord, vous n'avez
d'ambition pour rien.
LE BOUTIQUIER. — Pas d'ambition.
MADAME CÉLINE. — Certainement, sans quoi est-
ce qu'il n'y a pas longtemps que nous aurions vendu
notre fonds et que nous serions autrement que
nous ne sommes? ■ "
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 11
LE BOUTIQUIER. — C'est bien la peine de s'échi-
ner... Pour ce qu'on devient.' ..
.MADAME CÉLINE. — On ne pense pas qu'à soi,
dans ce monde..
AU PREMIER RANG DÛ CORTÈGE :
Le neveu du défunt morne,.silencieux.
UN AMI, ie soutenant. Bu courage, Albert! du cou-
rage!..
AU SECOND RANG :
— Un si galant homme. -
— La crème des honnêtes gens !
— Quant à cela, on peut bien le dire.
— Et pas vieux.
— Je crois bien. Cinquante ans, au plus,
— En voilà un" qui n'a pas dans sa vie fait seule-
ment ça de mal à une mouche...
— Une perle !.
— Et si vite!
— Ça l'a pris le lundi... le mercredi... n... i.. 1.
ni!.,.
AU TROISIÈME RANG :'
— Il n'était plus tout jeune.
— Dame, non. Cinquante ans!
12 " LA COMEDIE EN PLEIN VENT
— Ce n'en est pas moins malheureux.
— Sans doute, seulement il est naturel que ce
soil lui plutôt que son neveu.
— Pauvre jeune homme ! Il a l'air abattu 1
— Dans le moment, comme de raison... c'est
naturel.
— Il va en avoir pas mal à lui revenir.
— Je crois bien... Puisque Ghabanais n'avait
pas d'enfants... C'est naturel...
AU QUATRIÈME RANG :
— Il parait qu'il était bien usé.
— Jusqu'à la corde.
— De quoi ? le travail ?
— Oh! le travail.
— Dame! Il a eu du casse-tête dans sa vie.
— On ne dit pas non. Seulement c'est un gail-
lard à qui une bonne partie de plaisir ne faisait pas
peur.
— Pas méchant.
— Personne n'en disconvient. Seulement pour
ses intérêts il aurait passé par-dessus le corps de
sou plus proche parent.
— Yous croyez?
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 13
— Je le connaissais comme si je l'avais fait.
— Il avait été compromis, dans les temps... à
propos d'une affaire de vins...
— Il faisait de la contrebande, parbleu!
— Ca s'est su?
— Si ça s'est su... Il n'a échappé à un procès
que parce qu'il avait des protections.
— Toujours la même histoire!... Un pauvre
diahleâ sa place...
— A qui le dites-vous?...
AU CINQUIÈME RANG.
— Est-ce qu'il n'avait pas eu un moment envie
de se mêler à la politique?
— Si, mais ça ne lui allait pas.
— Entre nous, il faut d'autres gaillards que ça.
— Il en a fait l'expérience... A propos...
— Quoi donc?
— Avez-vous lu les journaux du matin?
— Pas encore...
— Il y a des dépêches très-curieuses.
— Contez-moi donc ça.
— Je ne me rappelle pas au juste, mais ce que
je sais c'est que la Bourse a été remuée;
14 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
—- Tiens 1 tiens!...
— Le fait est qu'au jour d'aujourd'hui on est
bien embarrassé pour placer ses capitaux.
— Quand on en a.
AU SIXIÈME RANG.
— Est-ce que vous avez déjeuné?
— Moi... pas du tout...
— Ni moi... j'ai du creux...
— Mais j'aurais voulu que je n'aurais pas pu.
J'habite Chatou pendant la belle saison,
•■ i '
•;. — Joli pays.
— Pas mal.
— Je ne connais que cela... le bord de l'eau...
la mère Le Vanneur...
—- C'est là qu'on en mange des fritures.
— A qui le dites vous. J'y suis allé, — comme
les choses se rencontrent! J'y suis peut-être allé
dîner vingt fois avec ce pauvre Ghabanais. Nous
canotions, dans ce temps-là...
— ÀhUh!
— Je me souviens d'une fois entre autres...
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 15
c'était drôle. Le bateau à vapeur passe, nous cul-
bute... Patatras 1
— On est imprudent quand on est jeune.
— Dites-moi... est-ce vrai que la campagne est
abîmée par la sécheresse ?
— Je crois bien. Vous ne trouveriez pas un pe-
tit pois dans tout Chatou.
• — Ne me parlez pas de petits pois, moi qui en
raffole... Rien que d'y penser, avec la faim que
j'ai...
AU SEPTIÈME RANG.
— Comment... Rousselet^e marie?
—- Parole d'honneur.
— A son âge !
— Avec une jeune fille de vingt ans.
— Elle est trop forte.
— Je voudrais bien assister à sa noce.
— Et moi donc!
— Le voyez-vous donnant le bras à sa fiancée?
— Gare les petits cousins!
— Au fait, c'est un cas de légitime défense.
— Vous avez dit le mot.
16 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
AU HUITIÈME RANG.
— La Belle-Hélène 1... si je l'ai vue?... six fois,
monsieur.
— Et moi sept.
*— J'y ai ri comme un bossu.
— Comme deux.
— Ce sacré Dupuis...
■— Et Grenier en Calchas.
— Ah! oui!... Calchas, jouant à l'oie...
— Superbe 1
— Et son mouchoir à carreaux !
■— Àgamemnon n'était pas mauvais...
— La scène où il pinçait un cancan...
— Magnifique!... Vous rappelez-vous la façon .
dont il tenait les bras, comme ça... et puis... Com-
ment! nous sommes déjà arrivés?
— Il paraît que oui.
— Quand on sait causer, on n'a jamais le temps
de s'ennuyer!
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 17
III
LA QUEUE
A la porte d'un théâtre du boulevard.
A droite et à gauche de l'entrée s'allonge un
double serpent dont chaque anneau représente un.
citoyen ou une citoyenne.
Sur d'énormes affiches placardées on lit :
SECONDE REPRÉSENTATION
LES MYSTERES DE GRENELLE
Drame en cinq; actes' et dix-huit tableaux •
C'est un grand succès qui se dessine.
Les marchands de billets sont à leur poste d'hon-
neur et harcèlent le passant de leurs offres opi-
niâtres.
La queue cependant continue à grossir.
Gomme accessoires au tableau, sergents de ville,
5>
3!
18 LA COMÉDIE EN' PLEIN VENT
gardes de Paris, marchands de programmes, de
coco, et csetera.
CRIQUET, jeune môme du faubourg Saint-Antoine, "a son col-
lègue LamWn. — Il gèle 1... sais-tu pas?
LAMBIN. — De.de quoi?
CRIQUET. — Je commence à n'en avoir des
crampes dans mon pauvre estom, de rester comme
ça sur mes béquilles pendant trois heures.
LAMBIN. — Quoi qu't'y feras?
. CRIQUET. — T'as pas l'oeil ouvert, toi.
LAMBIN. — A cause?
CRIQUET. — Tu t'étais glissé dans l'imagination
que j'm'étais aventuré sans combustibles...
LAMBIN. — Comestibles, tu veux dire.
CRIQUET. — Oh ! la la ! monsieur le maître d'é-
cole. Parce qu'il a eu un prix de croissance à la
mutuelle il va me donner des leçons... Combus-
tibles ou comestibles, c'est une pure question
d'accent.
LAMBIN. —Va toujours... jeté rattraperai.
CRIQUET. -— Des sàndwiches 1... On peut pas
causer raison avec ce têtu-là.
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 19
LAMBIN. — Tu vas pas nous afficher?
CRIQUET. — Veux-tu des gants?
LAMBIN. — Quand t'auras fini.
CRIQUETi. — Non, c'est vrai... on va le chercher
à l'atelier pour lui faire voir un mélogramme..-.
LAMBIN. — Drame!
CRIQUET. Bén vrai? Faut demander une
chaire aux incurables;
LAMBIN. — Où que tu voulais en venir avec tes
comestibles?
CRIQUET. — Voilà. Tu le sauras que l'année pro-
chaine. Ça t'apprendra à mettre du six sur dublanc
dans la conversation.
LAMBIN. — T'aurais t'y apporté des approvision-
nements?
CRIQUET. ■— Eh! ben oui... J'en ai apporté...
C'était pour les entr'actes. Histoire de me raidir
contre les émotions; mais mon intérieur se dé-
grade, je vas commencer les réparations.
(il extrait un papier de sa poche.)
LAMBIN. — Quoi que c'est!... du fromage d'I-
talie.
CRIQUET. — T'as de la géographie, toi'!,., du
20 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
premier coup d'oeilKtu me localises une charcu-
terie... D'Italie, comme tu l'as proclamé. C'est le
pays qui lui donna le jour.
UNE GROSSE FEMME. — Vous n'allez pas me
graisser, avec ces saletés?
CRIQUET. — Graisser!... C'est bon si vous fon-
diez, mon Andalouse.
LE MARI DE LA GROSSE FEMME. — Mauvais su-
jet, je vais t'enseigner à parler poliment.
• CRIQUET. — Si vous levez le petit doigt, j'appelle
le sergent et je me porte partie civile pour onze
mille francs de dommages et intérêts.
LA GROSSE FEMME. —Tu vas remettre ça dans ta
poche.
LAMBIN. — Çal... un chef d'oeuvre de l'art...
Vous êtes donc enrhumée du cerveau que, vous ne
flairez pas le parfum... Voyez voir...
(il rapproche le papier du nez de la grosse femme qui pousse
un cri.)
LE SERGENT DE VILLE. Qu'eSt-Ce qu'il
y a!...
LE MARI, — C'est ce méchant polisson.
CRIQUET. «~*Mon sergent, est-ij vrai, oui ounan.
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 21
que j'ai le droit de me cuirasser l'intérieur contre
les délabrements de l'attendrissement... Une
crème, mon sergent !... vive mon sergent !... Je sa-
vais bien, moi, qu'on avait le droit à l'appétit.
LE MARCHAND DE JOURNAUX. — Vert-Vert...
l'Entracte!... Le Figaro-Programme 1... vingt
centimes!... .
UN MARCHAND DE BILLETS. — Monsieur veut-il
un fauteuil?
UN ANGLAIS. — Eow inuch?
LE MARCHAND DE BILLETS, faisant signe avec ses doigts.
— Douze francs.
L'ANGLAIS. — Trop cher, indeed!
LE MARCHAND DE BILLETS. —Après ça, monsieur
a peut-être l'habitude d'entrer dans la claque...
Faudrait encore lui donner dix sous pour nourrir
sa famille.
UNE ouvarÈRE. — Ma chère, vois-tu ce blond
qui me suit partout.
LA CAMARADE. ■— OÙ Ça?
L'OUVRIÈRE. — Il se promène sur le trottoir...
là-bas.
22 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
LA CAMARADE. —Ne fais semblant dé rien... je
ne le perds pas de l'oeil...
L'OUVRIÈRE. —= Il paraît très-chic.
LA CAMARADE. — Je crois bien... il a un
pince-nêz!
LE MARCHAND DE BILLETS. — Monsieur, ma-
dame, un fauteuil... un stalle!
UN PROVINCIAL. ■— J'en donne quinze francs des
deux.
LE MARCHAND m BILLETS. — Attendez une
minute.
LE PROVINCIAL. OÙ.?
LE MARCHAND DE BILLETS. OÙ VOUS Voudrez...
je cours chercher un plat d'argent pour vous les
présenter dessus!
LE PROVINCIAL. — Il n'y a qu'à Paris qu'on
voit une pareille grossièreté.
UNE DAME AMIE DES ÉMOTIONS. On._ dit que
c'est superbe... madame Laurent se bat en duel
au second acte avec Môlingue.
UNE COUSINE. — Est-ce qu'elle le tue?
LA DAME. — Censément.
LA COUSINE. — Je pense bien... ce monsieur
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 23
d'Ennery, il écrit tout de même, que c'est un
plaisir.
UN VIEUX. -^- Si vous aviez vu Çoelina ou X En-
fant de la forêt l
CRIQUET. — Nom de nom 1
LAMBIN. *— Ensuite?'
CRIQUET. — J'avais pas prévu le sinistre.
LAMBIN. •■— Quel sinistre?
CRIQUET. ^-, A présent que j'ai mangé, je suis
altéré comme un macadam où qu'il n'a pas plu
depuis un mois et demi-
LAMBIN, —- Le fromage d'Italie n'est pas des
rafraîchissements, c'est notoire.
CRIQUET. *r- Pas malin!
LAMBIN, -T7T-. Je dis la vérité.
CRIQUET. — Toute la vérité, rien que la vé-
rité... Pourquoi que tu ne lèves pas la main en
même temps? Ce serait épanouissant, nous au^
rions l'air d'être à la Cour d'assises.
LAMBIN.. — Je raisonne, v'ià tout.
CRIQUET. — Etre à trois mètres des glaces à
deux liards le verre et ne pas pouvoir 1... Le
supplice de Cancale, quoi!
24 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
LAMBIN. — Âjambe par-dessus la balustrade.
CRIQUET. — Merci, pour que le populaire se
rue sur ma place... Mon sergent, sans vous com-
mander, si vous pouviez me passer une orange...
v'ià mes quinze centimes.
LA GROSSE DAME. — Une orange, pour que ça
mange les couleurs de mon châle.
CRIQUET. — Si ça pouvait un peu manger par
la même occasion celles de votre figure, ça ne se-
rait pas de refus, la mère?
LE MARCHAND DE COGO. — Ding! Ding! Ding!
LAMBIN. —Boni... Le v'ià qui arrive quand
est-ce qu'on n'en a plus de besoin, celui-là.
CRIQUET. •— L'emblème de la vie!... La for-
tune vous vient quand on n'a plus de quoi en
profiter.
LAMBIN. —■ Vlà qu'on ouvre... prends-moi par
ma blouse.
VOIX DIVERSES. — Ne poussez pas!... Mais ne
poussez donc pas!
CRIQUET. —Pas ma faute... c'est mon collègue
qui a un tic cônvulsif... sa mère a eu un regard
d'une locomotive!
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 25
LAMBIN. — Glisse donc par-dessous ce grand
maigre-là.
CRIQUET. —» Il a les jambes trop courtes... j'ai
déjà essayé. On ne devrait pas permettre aux
gens disproportionnés de gêner leur prochain...
Hé... Lambin!...
LAMBIN. —'De de quoi? -
CRIQUET, joyeux. — Je suis au bureau. Madame,
je mets mes civilités à votre disposition... et cette
santé?... Si c'était un effet de votre philantropie
de nous offrir deux troisièmes galeries pour nos
trois francs... madame, je me rappellerai jusqu'à
mon dernier soupir le doux instant que je viens
de vous devoir.
VOIX DIVERSES. — Allez vous avancer un peu!
LAMBIN. — On-y va... hé! Criquet... T'as pas
demandé si moyennant dix centimes .-de supplé-
ment on ne pourrait pas avoir des fauteuils en
velours.
voix DIVERSES. — Avancez donc!... À la
porte... '
CRIQUET. — Puisqu'on vous dit qu'on, vous
3 '
26 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
aime comme des frères... Ont-ils le caractère mal
fait?
UN MONSIEUR, qui entre. -- Mon cher, il paraît
que c'est idiot.
CRIQUET. — Dis donc, Lambin...
LAMBIN. — De de quoi?
CRIQUET. — Je te parie que c'est un ami de
l'auteur 1...
VUES PRISES DU BOIS DE VINCENNES
CROQUIS D'APRÈS NATURE
I
A PIED
La scène représente une des allées que l'art, en-
nemi de la ligne droite, a rendues sinueuses,
comme si l'art avait prévu que l'amour lui en sau-
rait gré.
Un monsieur qui semble en proie à une agita-
tion anormale pénètre, par une de ses extrémités,
dans l'avenue sinueuse.
Quoiqu'il ne soit pas au Théâtre-Français, sec-
-28 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
tion de la tragédie, le monsieur se livre aux âpres
voluptés du monologue :
— Non ! mille fois non !,._. Je ne surviverai pas
à cet abandon !
0 Laure ! que mon innocent sang (nous ferons
observer au lecteur que si la consonnance est un
peu dure, on peut la pardonner à un homme qui
va mourir) que mon innocent sang retombe sur ta
tête. «
Quand je pense qu'elle m'avait brodé une calotte
grecque et offert son portrait-carte avec une mè-
che de ses cheveux.
A quoi croire, lorsque les femmes qui brodent
des calottes et offrent des photographies?... A rien!
à rien !
Je suis sceptique, blasé, désillusionné. La terre
est laide, ses habitants sont plus laids, ses habitan-
tes sont très-laides. Tout m'ennuie, me répugne,
me révolte 1
L'amour de Laure seul pouvait me rattacher à
cette abominable existence. Cet amour m'est ravi.
— Finisssons-en...
Le monsieur redouble le pas.
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 29
— Oui ! Finissons-en 1
J'ai réglé mes dernières volontés. Je laisse tout
mon mobilier à mon propriétaire. C'est uue muni-
ficence qui étonnera le monde... Et puis, comme
mon légataire avait eu soin de faire antérieurement
saisir mon legs, il était plus chevaleresque de pa-
raître lui octroyer ce cadeau que de sembler céder
aux viles exjgences d'un huissier...
L'abominable temps!... Triste comme la mort
au devant de laquelle je vole! Et ce bois!... On
prétend qu'on l'a embelli.
Quelle dérision ! Mais c'est hideux, tout ce que
j'-ai vu depuis que je marche.
Décidément je n'ai absolument rien à regretter
icisbas...
Enfonçons-nous dans ce massif !
Le monsieur pénètre dans le massif. Quand il
est hors de vue, il tire de sa poche un pistolet.
— Vbilà!
Avec cela, dans cinq minutés, tout sera dit.
Je voudrais, avant de rendre le dernier soupir,
connaître le nom de celui gui a inventé la poudre
30 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
afin de pouvoir remercier sa mémoire du service
qu'il a rendu aux désespoirs à venir.
C'est si commode ! un geste et puis...
Si pourtant" Laure avait voulu, nous aurions pu
mener une vie pleine de délices. Au lieu d'être
ici dans les intentions sinistres que je vais réaliser,
j'y serais en duo, admirant la verdure...
Car elle est magnifique, quoique j'en aie insinué
tout à l'heure ; elle est positivement magnifique, la
verdure du bois de Vincennes. ■
Voilà un grand diable de chêne qui doit avoir
connu celui de saint Louis. Au printemps sur-
tout, la nature vous a de ces aspects... Bon ! Le
soleil maintenant.'■
Un vrai soleil, qui rit à. rayons déployés.
Ah ) mais, n'importe. Si l'astre du jour me fait
des coquetteries pour me tenter il n'y réussira pas.
Sans Laure, je ne dois pas vivre... Hein !...
quelqu'un.
Il cache vivement son pistolet et se trouve en
présence d'un garde qui d'un ton autoritaire :
— Qu'est-ce que vous faites-là ?
— Je...
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT ' 31
— Il est défendu de pénétrer dans les massifs.
C'est dix francs d'amende que ça vous coûtera.
Donnez-moi votre adresse.
— Volontiers.
Le monsieur donne sa carte au garde qui s'é-
loigne.
— Il est superbe avec ses dix francs!... Il
ira les réclamer, s'il veut, à mon propriétaire sur
mon héritage!... Un homme qui va se suicider
ne saurait se préoccuper des contraventions... Re-
pénétrons dans cet autre taillis 1'
Le monsieur s'enfonce dans le feuillage.
— Cette fois, voici bien le lien qui Ya assister
à mon trépas...
Où est mon pistolet?
Il le prend à la main.
— Maintenant dépêchons-nous de le charger.
La réflexion ne vaut rien en pareil cas.
Non pas, grand Dieu ! que je sois capable de
faillir. Je l'ai dit : sans Laure...
Il chargé son' arme.
— Sans Laure... cette bourre est trop grosse...
sans Laure... je veux bien me tuer,,mais non
32 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
me défigurer. Ce serait me rendre ridicule...
Sans Laure, rien ne me peut plus charmer...
Du bruit?... Deux promeneurs qui cheminent en
fumant.
En fumant même des cigares de première ca-
tégorie.
Quel parfum !... On dirait une ironie in extre-
mis. Du temps que je vivais, je tombais toujours
sur d'affreux fumerons.
J'aurais dû m'ofïrir le panatellas de l'étrier avant
de perpétrer mon projet final... mais il est trop
tard pour regarder en arrière... qui va encore là?
Un second garde se présente aux regards de la
victime de Laure :
~ Qu'est-ce que vous faites-là ?
— Je...
— Il est défendu de pénétrer dans les massifs.
Dix francs d'amende... Donnez-moi votre adresse.
— Comment donc !
Le monsieur s'empresse de tirer une seconde
carte. '
•*« Tant qu'ils voudront,,, s'il se figurent que
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 33
cela me gêne. Cela continuera à ne regarder que
mon propriétaire, s'il accepte mon legs...
Maintenant changeons de région. Il y a des gens
qui aiment tant à se mêler des affaires d'autrui
qu'un troisième garde serait capable de me venir
déranger.
Le monsieur marche quelque temps.
Quand il croit avoir acquis la certitude qu'il est
bien seul, il repénètre dans le taillis de gauche.
— Nous disons qu'il est chargé...
Ils l'ont tout de même arrangé avec goût... j'ai
entr'aperçu un coin de lac... Dire que si Laure
n'avait pas forfait, nous aurions pu venir donner
ensemble le pain du sentiment aux volatiles qui
meublent cette surface.
Mais elle en a décidé autrement.
Elle!... comme toutes ses semblables!... Est-
ce que l'amour existe encore ici-bas ! Et moi, je ne
peux exister sans amour, cessons au plus vite de
conjuguer ce verbe banal. "
Il arme son pistolet.
En ce moment, les échos d'une conversation
intime viennent frapper son oreille. Le monsieur
34 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
se baisse pour observer et distingue, assis sur un
banc de l'allée, un canonnier brûlant et une beauté
. \;'doit être la Virginie du Paul de l'artillerie.
— Qu'il est donc subséquemment, vrai, Anaïs,
fait l'artilleur, que vous me correspondez par les
sensations de votre passion fiévreuse ?
— Monsieur Granet, ce doute me lue... que
puis-je vous dire de plus? A cette heure mes bour-
geois me croient à promener le petit au Luxem-
bourg. J'ai déposé le mioche chez une payse, j'ai pris
six soux d'omnibus, parcouru plusieurs kilomètres
et risqué d'être mise à la porte, tout cela pour-que
votre main étreigne la mienne...
— Ànaïs, que vous m'incendiez dans les pro-
fondeurs de mes affections, quand vous "entamez
des discours de cette inflammabilité corrosive !
— Vous m'aimez donc aussi ?
— Puisque moi, je risque huit joursde clou,
pour palpiter une demi-heure à votre unisson, vu
que je devrais être à astiquer la buffeterie de mon
sergent major.
— Ange !
— Chérie).
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 35
A ce passage, le monsieur perçoit le cliquetis
d'un baiser. Il se met le pistolet au poing.
— Ah ça, mais j'ai donc calomnié mon es-
pèce!... On s'aime donc encore?... Cette nature de
Normands, ■— elle doit être Normande — a j;ardé
le feu sacré et je désespérerais de trouver une
remplaçante à Laure... -
Une remplaçante !... qu'ai-je blasphémé!... je
ne suis qu'un lâche. Je recule devant le dénoue-
ment ?... Non 1 sac à papier I Non !... Puisque j'y
suis... je...
Tout à coup apparaît un troisième garde du bois :
—- Qu'est-ce que vous faites-là?... Il est dé-
fendu...
— De.pénétrer sous les massifs... connu...
Vous désirez mon adresse. Voici.
— Cela vous coûtera.
— Dix francs... je le sais... serviteur.
Le monsieur s'éloigne.
— Encore pour mon-propriétaire... Il est joli-
" ment .gardé, ce bois. C'est une justice à lui ren-
dre... Mais à la fin cette comédie devient gro-
tesque.
36' LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
Mon trépas menace de manquer de dignité 1
Respectons ce qui va bientôt être ma dépouille
et terminons ce règlement de compte.
Ici, je serai à merveille...
Il opère sa rentrée dans un massif de droite,
celte fois, puis, après avoir mis la capsule à son
pistolet :
— Rien n'y manque plus... allons !... c'est sin-
gulier... je ne vois plus la mort du même oeil
que quand je suis arrivé... Et par contre la vie
m'apparaît avec... Voyons! voyons!...
Ma foi, j'ai beau faire. C'est dur tout de même
de renoncer à une si belle verdure, à des cigares si •
odorants, à une terre où se trouvent des Norman-
des aussi incandescentes!...
Plait-il?... Quel est ce nouveau bruit musical...
Un clapotement d'assiettes, de fourchettes, de
verres!..
Il y a un restaurant par ici!... Un restaurant où
on fait des petits pois au lard. Je le sens!... Mon
coeur me le dit... Mais j'ai une faim d'enfer, moi !..
Au diableI je ne me lue pas... J'aime mieux dî-
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 37
ner, et manger des pois au lard sans Laure qui
les aimait tant.
Ce sera sa punition !...
11 s'apprête à sortir du taillis. Un quatrième
garde l'arrêtant :
— Qu'est-ce que vous faites là?... Il est dé-
fendu de pénétrer...
— Et cela me coûtera dix francs encore.
— Oui, monsieur!...
— Sapristi! que c'est bête! Maintenant que je
vis, m'en voilà pour quarante francs sur les
bras... <
Quand j'aurai envie de me suicider sérieuse-
ment, je ne prendrai pas le bois de Vincennes
pour complice... Il vend la mort trop cher...
II
A CHEVAL
Un jour de sleeple-chase..
38 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
Aimez-vous ce genre de casse-col ? On en a mis
partout,'— Vincennes compris.
Une foule aussi mêlée que l'on peut le désirer
encombre l'Hippodrome—prononcez turf. Ça fait
bien.
Des grandes dames, des petites dames, des gens
très-bien, desgens très-mal, des bonnes gens, des...
des... des...
Monsieur et madame Tout le Monde en un mot.
Clapolin et Pignolet, "apprentis éùe'nïsses, —
chacun sa prononciation, —indigènes du fau-
bourg Saint-Antoine sont venus avec empressement
pour étrenner le champ de courses et faire leur
apprentissage àe.spor'tmen.
La paire d'amis s'achemine vers le rendez-vous
de noble compagnie qui est donné, ce jour-là," en ce
riant séjour.
CLAPOTIN. — Comment que tu me trouves?
En me regardant' dans le carreau qui me sert de
glace je m'ai pris moi-même pour une gravure de
modes. .......
PIGNOLET. — Et. moi donc?... qu'est-ce que tu
penses de cette cravate jaune, toi ?
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 39
CLAPOTIN, — Le fait est que si nous rencon-
trions un tailleur, il serait capable de nous ravir
pour nous accrocher à sa devanture.
PIGNOLET. —Dame! Tu comprends!... quand
on se mêle à la bonne société, il faut en prendre
les habitudes.
CLAPÔTÎN. — T'as jamais vu de courses, non plus,
toi?
. PIGNOLET. — Si, des courses en sac à la fête à
Charônhe. Mais ça né doit pas être pareil 1
CLAPOTIN. — T'es bête !... c'est des coursés avec
des chevaux en vraie nature. Des animaux qu'il
paraît qu'on travaille pendant des années pour
les déformer afin qu'ils soient plus beaux.
PIGNOLET. — Il est joli, le procédé.
CLAPOTIN, d'un air capable. — Ne parlé donc pas de
ce que tu riè connais pas. Dans le mondé chic," tant
plus on est laid, tarit plus on à dû succès^ Regarde
plutôt lés gandins.
PIGNOLET. — Alors la pureté de mes lignés s'op-
pose & ce que je réussisse dans ce monde-lal
CLAPOTIN. — Il n'y a pas de règle sans excep-
tion. Faudra Voir. J'espëré bien que nbiis ferons
40 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
sensation... Cristi! as-tu vu dans cette voiture?
PIGNOLET. — Non ! De quoi donc ?
CLAPOTIN. — Une femme superbe... Avec une
robe garnie de cuir et de têtes de clou... on aurait
dit un dessus de malle.
PIGNOLET. —Puisque c'est une toilette de voyage !
CLAPOTIN. — Cré coquin ! nous y v'ià !... Excu-
sez! que ça de concitoyens! On jetterait un sou en
l'air qu'il tomberait dans la poche de quelqu'un...
Attends un peu... viens par là... Je vais nous percer
une rue de Rivoli à travers les côtes de nos voisins.
Clapotin suivi de Pignolet se précipite dans l'o-
céan de spectateurs.
voix DIVERSES. — Prenez donc garde!... ani-
mal!... En voilà des drôles, c'est abominable de
pousser ainsi. r
CLAPOTIN. — De quoi ! Abominable ! Est-ce
qu'on fait jamais autrement son chemin dans le
monde?... J'ai marché sur personne ! C'est encore
bien délicat de ma part.
PIGNOLET. —Entrons là dedans! Ça paraît bien
habité.
UN SERGENT DE VILLE. — Votre carte
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 41
CLAPOTIN. — Plait-il ? ■
LË SERGENT. — Votre carte?
CLAPOTIN. — Je n'en envoie qu'au jour de l'an
et encore à mes connaissances!
LE SERGENT. — On n'entre pas sans carte. C'est
l'enceinte du pesage. Êtes-vous membres du jockey-
club.
PIGNOLET. — De quoi ! jockey !... Il nous prend,
pour des domestiques. Viens, viens par là, je n'aime
pas à ce qu'on me détériore ma dignité en publie.
Les deux acolytes reprennent leur marche.
CLAPOTIN. — Oh! la la!.. Contemple-moi un
peu ce particulier... J'ai connu des pincettes qui
se tenaient à cheval plus correctement que ça...
Mon dauphin !.. Il ne faut pas un parachute?... Le
temps d'aller chez Godard vous en chercher un !
LE CAVALIER, furieux. — Insolent ! polisson!
PIGNOLET. — Qu'est-ce qui vous demande vos
nom et prénoms à c't'heure?
(On rit dans la foule.)
CLAPOTIN. — Pignolet, j'aperçois une branche qui
nous fera une tribune numéro unls As pas peur.
4.
42 LÀ COMEDIE EN PLEIN VENT
Il exécute l'ascension de l'arbre et uhé-fbis en
haut :
— Pignolet, la main aux damés... Monte-nous
donc cette grosse maman qui est à ta, droite. Nous
lui dirons des choses bien plus spirituelles que son
mari.
PIGNOLET. — Impossible. Il n'y a pas de cabestan
dans le voisinage: ks-ta préparé mon fauteuil ? je
te rejoins... Une 1 deux!... Hein !... quelle vue i...
cinquante mille.têtes...
CLAPOTIN. — Et pas grand chose dedans;..
PIGNOLET. — Distingues-tu les coureurs en ja-
quettes de toutes les couleurs... Bon ! on donne le
signal. ^ ...-'.
CLAPOTIN..—Ils s'élancent... Patatra. En voilà
un dans un fossé... Un autre qui lui tombe par-des-
sus... C'est toujours comme ça quand on est par
terre.
PIGNOLET. — A celui-là le plongeon dans la
rivière... Trois d'afilée... J'suis pas bégueule, mais
j'aimerais pas à me baigner comme ça avec des gens
que je né connaîtrais pas.
CLÂPOTINI — H est cliampêtre, le bleu et blanc.
LA COMÉDIE EN PLÉÏN VENT -. 43.
Il ruisselle à rendre la fontaine Saint-Michel ja-
louse.
PIGNOLET..— Ali Kl paraît que c'est réglé... Le
jaune a gagnée. Bravo î Le jaune!... Bravo!... Es-
tu comme moi?
CLAPOTIN. — Quoi donc ?
PIGNOLET. — Une soif à boire du bitume.
CLAPOTIN. — On n'en tient pas ici..* En revan-
che, il faut croire que le Champagne est bon mar-
ché..: Vois un peu ces dames, comme elles vous
arrosent leur printemps. . ■
PIGNOLET. — Tant pis 1 je descends pour me ra-
fraîchir... Un marchand de coco! c'est-à-dire qu'il
arrive comme un traître dans un mélodrame. Par
ici, ton mousseux; mon petit père. - -
CLAPOTM; — Moi, aussi, j'ai soif de l'ëntèndre
crier. Deux verres,' — et de la première qualité../
Pardon ! j'suis p'aë dégoûté, niais il y à tant de figu- .
res comme il faut par ici aujourd'hui que j'éprouve
le besoin de rincer la coupé:
Il jette le coco dans les jambes d'un petit mon-
sieur à lorgnon.
44 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
LE PETIT .MONSIEUR. — Vous ne pouvez pas faire
attention.
CLAPOTIN. — Il me semble que j'ai assez bien
visé. J'ai- mis dans le mille.
LE PETIT MONSIEUR, levant sa canne. -^- je...
PIGNOLET. —De la pantomime ! Ah! mais non!..
On veut bien vous offrir le bois de Vincennes qui
est à nous, les fils du vieux faubourg, mais faut s'y
tenir gentiment...
Il passe la jambe au petit monsieur et s'esquive.
CLAPOTIN. — Le temps qu'il se ramasse, je vas
flâner auprès du sexe, moi !
Les deux amis papillonnent autour des voitures.
PIGNOLET. — T'as pas reconnu ?
CLAPOTIN. — Qui ça?
PIGNOLET. ,— La'soeur à Auguste, notre cama-
rade d'atelier. Celle qui avait disparu sans donner
de renseignements... C'est elle dans cet équipage,
avec un groom qu'à les jambes dans une culo'tte de
parchemin.
CLAPOTIN. — T'es sûr... alors tournons la tête
d'un autre côté... Vois-tu, ça la gênerait trop
d'être si riche devant nos blouses !
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 45
PIGNOLET.—Qu'est-ce que c'est que ce brouhaha?
CLAPOTIN. — Parbleu ! La dernière course.
PIGNOLET. — Et pas un arbre!... Faut:il que
l'horticulture soit peu avancée pour qu'on netrouve
pas encore le moyen de faire pousser des échelles
dans les bois!
CLAPOTIN. — Tu sais pas,= l'échelle est trouvée.
Baisse-toi.
PIGNOLET-, naïf. — Voilà !
CLAPOTIN, lui sautant sur la tète. — J'y SUIS. Première
loge numérotée. Ne remue pas. Ton faux-col fait
des plis qui me gênent..,
PIGNOLET. — Eh bien, et moi !... je ne vois rien.
CLAPOTIN. — Puisque je vois pour toi... J'vas te
raconter au fur et à mesure, c'est le vert qui a
l'avance... J'te parie dix centimes pour le vert.
PIGNOLET. .— Descends, tu m'étouffes.
CLAPOTIN. —Les tiens-tu?...
PIGNOLET. — Je te flanque par terre, si...
CLAPOTIN. — Allons! Il faut tout te céder... À
ton tour! Q
Pignolet s'empresse de grimper sur son pylade,
mais il s'écrie soudain avec indignation :
46 LA COMÉDIE EN PLEIN VENT
— Cïàpùtiti! Tu me le paieras... La course est
finie.
CLAPOTIN. — Parbleu i Sans ça...
PIGNOLET. — tu Vas...
CLAPOTIN. — De quoi 1 nous fâcher pour dès bê-
tises... N'pleure pas, je te porterai sur mes êpauies
au prochain grand entèrrëniënt qu'il y aura au
Père Lachaise.
PIGNOLET. — A la bonne heure !
. CLAPOTIN. — Et maintenant, viens inspecter le
défilé.
PIGNOLET. — En voilà des équipages.
•CLAPOTIN, philosophiquement. — C'est egàli... Elles
rië sont pas susceptibles, les daines que ces messieurs
mettent d'ans nos meublés!...
III
EN VOITURE
Une noce bourgeoise cheminé en trois fiacres,
autour du lac.
LA COMÉDIE EN PLEIN VENT 47
Dans la première voilure, la mariée, le marié,
la demoiselle d'honneur, le garçon d'honneur. Dans
la seconde voiture, les deux pères, les deux mères.
Dans la troisième huit invités. — On se serre ces
jours-là ! Un neuvième est sur le siégé, causant avec
le cocher de la question polonaise.
LE MA-RIÉ, à part. — Six et six douze et douze...
LA MARIÉE, a part. — Huit et huit seize et huit...
' LA DEMOISELLE D'HONNEUR, à part.- — Dix mille
francs.
LE GARÇON D'HONNEUR, à part. :— Le fonds de son
père vaut dix millions au bas mot.
LE.MARIÉ. — J'ai bien peur d'avoir fait en l'é-
pousant une mauvaise spéculation.
LA MARIÉE. ■— Elle ne lui a pas coûté cher, à ce
compte, ma corbeille, c'est un pingre.
LA DEMOISELLE D'HONNEUR. — Si j'étais SÛTe...
ce garçon-là ferait bien mon affaire.
LE GARÇON D'HONNEUR. — Elle n'est pas-belle,
cette demoiselle, mais si le fonds du-papa vaut, vrai-
ment cela, il s'agirait d'être galant tout de naême
LE MARIÉ, haut. —■ Voilà un très-joli établisse-
ment.

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