Comme quoi Jud n'a jamais existé, par Henry H. Moss [Havard]

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Lécrivain et Toubon (Paris). 1861. Jud. In-8° , 47 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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COMME QUOI
N'A JAMAIS EXISTÉ
CHAPITRE PREMIER
C'est pourquoi je leur parle en paraboles; parce
qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en écou-
lant ils n'entendent, ni ne comprennent point.
Et la prophétie d'Isaïe s'accomplit en eux,
lorsqu'il dit : Vous écouterez de vos oreilles, et
vous n'entendrez point ; vous regarderez de vos
yeux, et vous ne verrez point.
Car le coeur de ce peuple s'est appesanti, et leurs
oreilles sont devenues sourdes, et ils ont fermé
leurs yeux de peur que leurs yeux ne voient, que
leurs oreilles n'entendent, que leur coeur ne
comprenne, et que, s'étant convertis, je ne les
guérisse.
(Evang. selon saint Matth., chap. XIII.)
Il y a quelques mois à peine, un grand crime fut commis —
un horrible assassinat vint jeter le trouble et la crainte dans
tous les coeurs. — La France entière fut bouleversée au récit
des circonstances étranges et effrayantes qui avaient entouré
l'accomplissement de ce crime.
Et la commotion que cet événement fit naître, tant en
France que dans le monde entier, fut si profonde, qu'aujour-
d'hui encore, dans toutes les classes de la société, on recher-
che avec une impatience fébrile les moindres détails, les plus
petites révélations qui se rattachent à cet affreux attentat.
Ce crime, commis dans (Jes conditions extraordjnaires, sans
qu'on ait pu jamais savoir par qui, quand et comment il avait
été commis, précédé d'un attentat à peu près semblable, et
qui peut bien être l'oeuvre de la même main, doit-il rester
impuni?
C'est là un grande question qui fait battre bien des coeurs.
On demande si la société, attaquée dans la vie d'un de ses
membres honorables et honorés, dans la vie d'un de ses émi-
nents magistrats, restera impuissante en présence de tant
d'audace, et ne pourra saisir pour l'expiation ce terrible cri-
minel qui s'est fait un jeu de la vie de ses semblables et des
institutions qui gouvernent le monde ?
On se demande comment la police, cette administration si
puissante, qui étend partout ses réseaux, a pu laisser commet-
tre un semblable crime, a pu laisser échapper le meurtrier?
Si, autrefois, nous nous irritions un peu contre cette puis-
sance, qui, par son mécanisme incroyablement ingénieux,
parvient à connaître nos moindres paroles et nos moindres
actions, du moins étions-nous heureux en songeant que nous
étions à l'abri de tous les crimes, que le vol et l'assassinat
étaient presque impossibles.
Cette sécurité, dont nous étions si fiers, et qui était notre
consolation, cette douce sécurité existe-t-elle encore?
Certes, la disparition du jeune Hua, le crime de madame Le-
moine, avaient, à leur époque, passionné terriblement l'esprit
français; — on avait suivi avec anxiété toutes les démarches
de ce père éploré à la recherche de son enfant;—on avait at-
tendu avec impatience le jugement qui condamnait à la déten-
tion cette mère égarée qui, pour sauver l'honneur de sa fille,
avait brûlé l'enfant de celle-ci. — Mais, dans l'une et l'autre
de ces affaires, la vérité avait fini par se faire jour. — On
avait deviné quel intérêt avait fait agir tous les acteurs de ces
drames lugubres; et depuis, les personnages honteusement
comiques, joués par Prieur et par le cocher, jusqu'aux rôles
criminellement héroïques remplis si diversement par deux
— 7 —
jeunes filles, on avait pu suivre dans ses moindres détails la
marche de l'action.
Ici, rien de tout cela ! La nuit partout! l'obscurité toujours!
— Un honnête magistrat monte dans un compartiment de
chemin de fer; à l'arrivée du train, on ouvre ce comparti-
ment et on ne retrouve qu'un cadavre honteusement mutilé 1
Là où, quelques instants auparavant, se trouvait un homme
plein de vie et de force, on ne voit plus qu'un corps inerte et
gisant au milieu du sang.
On connaît le commencement et la fin de cette épouvantable
histoire, — on sait qu'un éminent magistrat est là! qu'il a été
tué! mais le reste, on l'ignore.
Ceux qui étaient le mieux placés pour assister à cette horri-
ble tragédie ont vu la toile se lever et le rideau tomber sur
un cadavre! le principe et le dénoûmentl sans qu'ils aient pu
voir un seul des acteurs de l'épouvantable drame, sans qu'ils
aient pu entrevoir une seule de ses terribles péripéties.
Et pourtant, lorsqu'on voulut s'éclairer, lorsqu'on voulut
connaître l'affreuse vérité, on vit surgir des dépositions sans
nombre, qui, par leurs incroyables détails, vinrent em-
brouiller davantage cette situation déjà parfaitement obscure.
— Des individus qui n'avaient rien pu voir, qui n'avaient rien
entendu, prétendaient être au courant des moindres circon-
stances de cet événement épouvantable; — d'autres, qui,
un moment avant, ignoraient tout, se trouvaient instruits
tout à coup comme par une révélation. — Mais, malgré ces
officieux renseignements, on ne put rien connaître.
Au départ, les stores étaient levés; à l'arrivée, ils étaient
baissés sur les glaces. On voulut savoir à quelle station ils
avaient été baissés ; c'est là que le crime avait dû être
commis 1
Mais on n'a pu obtenir que des réponses opposées et contra-
dictoires.
On avait constaté la disparition d'un cache-nez ot d'une
— 8 —
couverture de voyage ; on croyait avoir là un indice, et
déjà les journaux, embouchant la trompette de la publicité,
ordonnaient à tous leurs lecteurs d'arrêter les individus por-
teurs d'un cache-nez semblable.
Mais ces objets ont été retrouvés.
Un employé de l'administration prétendait avoir vu une per-
sonne, avant d'arriver à une station du parcours, sauter d'un
wagon sur la voie.—On a fait toutes les vérifications possibles,
on n'a pas trouvé la moindre trace ; et pourtant, un homme
qui saute d'un train marchant avec une certaine vitesse, s'il ne
se tue pas (et c'est une grande chance), doit au moins laisser
une rude empreinte à l'endroit de la chute de son corps.
La victime avait une de ces petites gibernes de voyage,
dans lesquelles on peut mettre un mouchoir, un livre, une
bourse; on crut aussi que cet objet avait été dérobé par
l'assassin.
Mais on retrouva la gibecière sous la banquette; la bourse et
le livre qui la garnissaient avaient seuls disparu. — On crut
un moment que cette bourse contenait des valeurs, et que le
livre était un ouvrage de droit : mais on sut depuis que la
bourse ne contenait que trente francs, et que le livre était un
Traité d'horticulture.
Or, l'individu qui avait commis ce crime avec une aussi rare
précision devait connaître la victime, savoir qu'elle ne portait
presque jamais d'argent sur elle, et que, moyennant quelques
francs, il pouvait facilement se procurer chez un bon libraire
de Troyes ou de Paris, un volume semblable à celui dont le
magistrat était porteur.
Lorsqu'on procéda à l'autopsie du cadavre, il fut reconnu
que la mort avait été déterminée par une balle de pistolet qui
avait pénétré dans le cerveau par l'oeil droit, que deux autres
balles avaient fait des blessures sans que la mort pût être oc-
casionnée par elles, et qu'enfin, le reste du corps portait la
trace de mutilations nombreuses et horribles. *— Ainsi donc,
trois coups de pistolet (ou de revolver, ce qui est tout un)
avaient été tirés, et une lutte longue et terrible avait dû s'en-
gager entre la victime et l'assassin.
Et pourtant, rien de tout cela n'avait été entendu; les per-
sonnes qui se trouvaient dans le compartiment voisin n'avaient
pas soupçonné un seul instant, qu'à côté d'elles, on luttait,
on criait, on tirait des coups de pistolet; —leur repos et leur
douce quiétude ne furent troublés qu'à l'arrivée , à Paris, au
moment de la découverte du cadavre.
Quant au terrible meurtrier, il avait disparu. — Comment
avait-il pu quitter, sans qu'on s'en aperçût, le wagon où il avait
commis son horrible forfait? Comment était-il sorti de la gare
sans éveiller l'attention de personne, lui qui, après une lutte
aussi longue et aussi terrible, devait être couvert de sang?
Comment, lorsque les voyageurs eurent remis tous leurs
billets, ne put-on savoir la station où le misérable assassin était
monté ? Et pourquoi, dès le premier jour, trois ou quatre ver-
sions se produisirent-elles sur l'endroit où il avait dû quitter le
train, sans qu'on pût dans la suite avoir une confirmation suffi-
sante pour établir le faisceau de preuves nécessaire à la justice ?
C'est là où commence cet impénétrable mystère, que nous
allons essayer de sonder et sur lequel nous pourrons peut-être
jeter un peu de lumière.
Car, pour arriver à la vérité, nous n'allons pas employer les
moyens mis en pratique jusqu'à ce jour, et nous avons l'au-
dace de croire que ceux que nous allons mettre sous les yeux
du lecteur, sont tels qu'il ne pourra les réfuter aisément.
Nous parlerons pour ceux qui, comme le dit l'Ecriture, ont
des oreilles pour entendre.
« Car il n'y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni
rien de secret qui ne doive paraître en public. Si quelqu'un a
des oreilles pour entendre, qu'il entende (1). »
fi) Evapg. selon sainf Marc, cliap. ry, v, %% et ?3,
— 10 —
Et non pour ceux qui, s'étant formé une opinion sur toute
chose, aimeraient mieux périr que de se laisser convain-
cre, — gens obstinés s'il en fut, qui n'ont point soif de la
vérité et ne veulent la considérer en face, de peur d'être
éblouis par son éclat, et aveuglés par la puissance de ses
rayons; comme s'ils ne l'étaient davantage par l'impénétrable
obscurité dans laquelle ils tiennent leur intelligence.
« Fait-on apporter la lampe pour la mettre sous le bois-
seau ou sous le lit? N'est-ce pas pour la mettre sur le chan-
delier (1) ? »
Notre avis à nous est qu'il faut éclairer notre intelligence
et ne point étouffer la lumière de la vérité sous le boisseau de
l'obscurantisme.
(1) Marc, chap. IV, v. 2t.
CHAPITRE H.
Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui
souille l'homme : mais c'est ce qui sort de la
bouche de l'homme qui le souille.
(Matth. chap.XV, v. 11.)
Or, il advint dans ce temps, que des gens, se prétendant
mieux instruits sur ces faits que le commun des mortels, et qui
véritablement manquaient sur cette malheureuse affaire des
renseignements les plus élémentaires, voulurent, comme il
arrive toujours, savoir ce que tout le monde ignorait, et
prétendirent connaître l'auteur de ce crime affreux.
Ils se mirent en quête, excitant leur esprit et leur invention,
et, sans tenir compte du concours merveilleux des circon-
stances, ils allèrent proclamant partout que l'assassin du ma-
gistrat était un nommé Jun, homme affreux au physique
comme au moral, qui précédemment avait été détenu pour un'
crime analogue, et qui était parvenu à s'échapper d'une façon
miraculeuse de la prison où il était enfermé.
Les malheureux, que Dieu leur pardonne I
Car si, comme le dit l'Ecriture :
« Or je vous déclare que les hommes rendront compte au jour
du jugement de toute parole inutile qu'ils auront dite. Car vous
— 12 —
serez justifié par vos paroles, et vous serez condamné par vos
paroles (1), »
ils ont à répondre au jugement dernier du sang qu'ils ont fait
verser sur cette terre par leurs inutiles paroles, ils auront un
lourd fardeau à porter.
Egarée par les renseignements de ces gens officieux, har-
celée par cette terrible puissance que nous nommons en
France l'opinion publique — puissance qui fait plus de mal
qu'elle ne saurait faire de bien, et qui, parfois, détruit les
excellents résultats qu'on est en droit d'attendre des efforts
d'une magistrature aussi éclairée que la nôtre, — la justice
lança partout, avec le signalement et le portrait du prétendu
assassin, l'ordre d'arrêter le misérable.
Spectacle étrange et incroyable ! en réponse à cet ordre
émané de Paris et qui devait parcourir le monde entier, on en-
tendit s'élever de tous côtés une immense clameur qui, comme
un glas de mort, fit trembler la terre entière : dans plus de
vingt pays à la fois, pays séparés par des distances énormes,
on avait arrêté le véritable JUD, l'infâme assassin de M. Poinsot.
Oui, les malheureux! que Dieu leur pardonne ! car, avec
leur atroce manie de s'occuper de ce qui ne les regarde pas,
ils ont fait pendre deux hommes, incarcérer une vingtaine
d'autres et maltraiter un nombre considérable d'innocents ; —
car il n'est guère croyable que les malheureux pendus non
plus que les autres aient jamais été auteurs ou complices de
l'horrible forfait qui nous occupe.
Pendant longtemps, chaque jour nous apporta la nouvelle
d'une arrestation, chaque matin les journaux annoncèrent que
la police de telle ou telle partie du monde était enfin sur les
traces du véritable JUD.
Un jour, c'était dans la verte Angleterre, que le criminel
U) MaltU., elmp. XI, v. m et 37.
— 13 —
était installé ; et chacun attendait avec impatience que le gou-
vernement Français demandât son extradition.
Le lendemain, on apprenait qu'il venait d'être arrêté à
Venise; et, deux jours après, chacun savait, de source certaine,
qu'il avait été aperçu à Grenoble et reconnu par un de ses an-
ciens compagnons d'armes. — Mais comme, dans ce même
jour, les journaux algériens nous apprenaient que le véritable
JUD avait assassiné, dans la campagne de Rlidah, un cocher
de fiacre afin de se procurer un passe-port, on était beaucoup
moins étonné d'apprendre, trois jours après, qu'il était arrivé
à Vienne et que la police autrichienne était décidément sur
ses traces.
Etonnante ubiquité ! preuve éclatante de la faiblesse
humaine !
Un soir enfin, heureuse nouvelle! on s'accoste, on s'inter-
roge, on se félicite: —JUD, l'ennemi commun, JUD, le terrible
assassin, ne peut tarder à être pris ; — on l'a vu ces jours der-
niers dans le département de l'Isère ; la justice est sur ses
traces, la gendarmerie le poursuit et ne peut manquer de l'at-
teindre avant qu'il ait passé la frontière. —■ L'infâme criminel
a eu l'incroyable audace d'aller à la Grande-Chartreuse, de-
mander au vénérable directeur une place dans le saint trou-
peau qu'il dirige ; — il a offert au père Garnier une nouvelle
recette pour composer le doux élixir qui fait, depuis de nom-
breuses années, le délice de nos gourmets.
Mais le frère concierge, à la vue de ces traits qu'il ne connaît
que trop, a reculé plein d'épouvante, — JUD, se voyant re-
connu, a pris la fuite. Le misérable est sans ressource, on n'a
qu'à étendre la main pour le saisir, il est sans vêtements, sans
pain et sans asile.
Heureuse nouvelle !
Le lendemain, on s'arrache les journaux pour savoir si l'on
a saisi enfin cet être insaisissable, et l'on apprend, par voie
du Times, et sous la rubrique un nous écrit de New-York, que
— 14 —
le même JUD a été, huit jours auparavant, trouvé, pris, saisi,
garrotté et pendu en vertu de la bienheureuse loi du Lijnch,
qui régit les joyeux pays baignés par le Niagara et le fleuve
des Amazones. — C'est au milieu de trois salves d'applaudis-
sements, au milieu de trois formidables hurrah, poussés
par les actionnaires des chemins de fer fusionnés de l'Amé-
rique Unie, que le corps de l'assassin s'est balancé dans les
airs.
Que croire ? que penser ?
Cette capture merveilleuse qu'on se promettait sur nos
frontières méridionales ne s'est point effectuée. Cette pen-
daison américaine était bien certainement une erreur; car
notre police, plus active que jamais, poursuit ses incessantes
recherches.
On prétendait, il y a quelques jours, que l'assassin avait en-
dossé la chemise rouge et venait d'être découvert à Palerme,
déguisé en capitaine de cette armée libérale qui, sous la con-
duite d'un général aventurier et d'un romancier illustre, vient
de conquérir le royaume de Naples. Je n'ose ajouter foi à cette
nouvelle incarnation, elle n'est pas plus vraisemblable que les
autres.
On a répandu à profusion les portraits de JUD, afin que cha-
cun pût le reconnaître, et c'est de là qu'est née celte étrange
confusion. Je ne connais point les épreuves que possède la
justice; aussi n'en parlerai-je pas ; on m'a dit qu'elles avaient
été faites lors de la première incarcération de l'assassin.
Mais il m'en a été montré quatre de celles qui sont entre
les mains du public, et je dois avouer que je n'ai point
trouvé entre ces quatre épreuves une bien grande ressem-
blance. Pourtant, les heureux possesseurs de ces précieux do-
cuments m'ont affirmé que chacun d'eux possédait bien véri-
tablement l'image authentique du trop célèbre assassin.
Deux de ces photographies ont bien une vague ressemblance
entre elles, quelque chose comme un air de famille, mais les
— 15 —
deux autres sont tellement dissemblables qu'il n'est guère
croyable que ce soit le même patient qui ait posé pour elles.
Cela explique sans doute les malheureuses confusions qui
se sont produites, les arrestations sans nombre qui ont été
opérées, mais ne saurait cependant les justifier, car pour
un seul coupable combien ont pâti !
Si, même dans nos pays, une méprise semblable est chose
cruelle, combien ne l'est-elle pas davantage dans un pays où,
comme en Amérique, on pend avant d'avoir jugé, de peur de
ruiner l'accusé par les frais d'une longue procédure.
Enfin, dans ces derniers temps, on a été plus loin encore :
il s'est trouvé un homme d'esprit qui n'a point hésité à écrire
et publier une brochure intitulée : Mémoires de JUD. Comment
oser publier les mémoires d'un homme que non-seulement on
ne connaît pas, maisje dirai plus, dont l'existence est un pro-
blème posé par la Providence à l'esprit humain — car qui peut
se vanter d'avoir seulement un jour, une heure, une minute
aperçu l'assassin de M. Poinsot ? Qui peut se vanter de con-
naître son nom ou une particularité de son existence ? Sur son
existence même, vous êtes réduits aux plus vagues conjec-
tures, et vous écrivez ses Mémoires !
Il est vrai, qu'éludant adroitement la question, et suivant en
cela l'exemple de quelques écrivains célèbres de notre heu-
reuse époque, ce vous est une occasion de nous raconter vos
petites affaires. — Sous prétexte de JUD, vous parlez de je ne
sais quel voyage en Amérique, d'un dîner à Asnières chez
Cassegrain et d'une représentation à l'Hippodrome.
Vous prétendez avoir parfaitement dîné chez Cassegrain, et
cela me prouve que vous n'êtes point très-difficile à nourrir.
Vous vous plaignez du triste divertissement que vous a
fourni l'Hippodrome, et, en cela, je crois découvrir que vous
n'êtes point des amis de M. Arnault. —Vous nous parlez en-
core d'une jeune artiste, dont vous faites un pompeux éloge,
mademoiselle Clotilde, je crois; —seriez-vous épris d'un fol
— 16 —
amour pour cette blonde enfant? et ses rigueurs ne seraient-
elles pas la cause du beau mouvement que vous avez à la fin
de votre opuscule contre ces femmes qui nous dévorent l'es-
prit, le coeur e^t la bourse, à l'instar du vautour de Promé-
thée?
Vous auriez pu nous donner aussi quelques légers détails
sur mesdemoiselles Amalia et Jeanne, nous dire si vos sé-
vérités envers ce bon M. Arnault ne provenaient pas de ce
que ce dernier vous avait refusé vos entrées dans son cirque
de carton, et terminer en nous donnant votre menu chez
Cassegrain.
Ces détails, croyez-moi, eussent énormément éclairci la si-
tuation : le doute qui plane encore sur la puissante person-
nalité de JUD en eût été considérablement, amoindri.
Mais vous ne l'avez point fait, et je le regrette; car votre
petit livre est amusant d'un bout à l'autre; je l'ai lu avec
plaisir, et mon plus cher désir est que vous en disiez autant
de celui-ci.
Mais une question ! — Pourquoi mêler à ce nom couvert de
sang et de boue les images fraîches de la vie parisienne?
Pourquoi placer en tête d'une joyeuse élucubration, ce nom
qui, à l'heure qu'il est, fait encore trembler à la veillée les
petits enfants et les jeunes filles, et empêche une foule de
bons bourgeois de prendre pour un long parcours des wagons
de première classe ?
CHAPITRE HI.
Et qu'on jctle ce scnilcur inutile dan* le» lénè-
bres extérieures. C'est là qu'il y aura des pleur:
et des grincements de dénis.
(Matlh., cliap. XXV, v. :W.)
Ainsi que nous l'avons vu dans les précédents chapitres, on
est réduit aux plus vagues supposions dès qu'on veut perecr
le mystère qui entoure l'assassinat de M. Poinsot.
Aucun témoin ! aucune preuve!
On suppose bien qu'un malfaiteur, qui déjà quelque temps
auparavant avait commis un crime analogue, s'est rendu cou-
pable de ce meurtre honible ; —mais ce n'est là qu'une sup-
position.
On suppose que l'auteur de ce crime, l'a commis dans
le but de s'emparer de l'argent dont 31. Poinsot était porteur,
ou dont on devait le présumer porteur; — mais ce n'est !ï
qu'une supposit:o:i.
On croit que le malfaiteur s'eît échappé en sautant du
v«Mgon sur la voie ; — mais là encore, comme toujours, cenime
partout, des suppositions!
Aucun témoin! aucune preuve!
Nous allons maintenant nous efforcer de démontrer claire-
ment, et à l'aide des documenj^fe^faccusalinn, combien il
— 18 —
c»t invraisemblable qu'un malfaiteur ordinaire, qu'un simple
assassin, qu'un criminel vulgaire, s'il n'a pas à sa disposition
des moyens providentiels et magiques, ait pu s'échapper d'a-
bord des mains de la justice et ensuite commettre un second
crime, un second assassinat, dans des conditions analogues
à celles que nous connaissons.
Veuillez vous rappeler avec soin tous les détails de cette
merveilleuse histoire I
Un jour, un homme se présenta chez un changeur pour
avoir, en échange de billets de la banque russe, des espèces
françaises; — le changeur conçut des soupçons, il pria la
personne de revenir, puis s'en alla raconter la chose au com-
missaire de police. — Lorsque le monsieur aux billets se pré-
senta pour toucher son argent, il fut saisi et mené devant
le commissaire. N'ayant pu fournir des indications satisfai-
santes sur la manière dont ces billets se trouvaient entre ses
mains, il fut incarcéré. — Sur ces entrefaites, l'autorité apprit
qu'on avait trouvé sur la ligne de l'Est le corps inanimé d'un
chirurgien russe ; que ce malheureux, transporté dans une
maison voisine, avait paru d'abord frappé d'aliénation men-
tale; que plus tard, installé dans un hôpital, il avait renou-
velé ses premières déclarations, à savoir que, profitant de son
sommeil, un compagnon de route l'avait brusquement préci-
pité sur la voie, l'ayant, au préalable, dépouillé de sa bourse
et de son portefeuille. Or, ledit portefeuille, en s'en rappor-
tant toujours à la déclaration du chirurgien, contenait des
billets de la Banque de Saint-Pétersbourg.
Ce fut pour l'autorité un trait de lumière : d'un côté, un
malheureux auquel on avait voulu donner la mort pour le
dépouiller; de l'autre, un misérable porteur de billets dont il
ne pouvait déclarer la source.— Certes, il y avait des indices
bien clairs de culpabilité; aussi le misérable, considéré dès
lors comme un malfaiteur de la plus dangereuse espèce, fut-il
( ntouré du toute la vitiilance et de tous les soins de l'a 'minis-
— 19 —
tration; — de peur qu'il ne s'échappât, on le changea de pri-
son, et, dans sa nouvelle résidence, on lui choisit une cellule,
la plus sûre et la plus inabordable qu'on pût trouver ; on lui
donna pour garde un geôlier, des agents et des gendarmes,
qui tous avaient fait leurs preuves.
Or, chacun sait que la gendarmerie française, que les agents
de notre police et les employés de nos prisons, ont une répu-
tation de courage, d'adresse et à'incorruptibité qu'ils ont su
mériter par leurs nombreux services, et dont chaque jour en-
core ils fournissent des preuves éclatantes.
Tous ces soins, toutes ces précautions étaient inutiles 1
Un beau jour, on apprit que l'infâme malfaiteur avait dis-
paru.—Or, comment s'était-il échappé? par une cheminée?
par une fenêtre? — Non. Il n'avait employé aucun des ces
vulgaires moyens : il était sorti par la porte , et il lui avait
fallu, pour cela, passer devant le gardien et entre deux
gendarmes!
Il y a là quelque chose d'incroyable, quelque chose qui dé-
passe ce que l'imagination la plus folle pourrait enfauter ; —
pour tout homme qui connaît nos prisons, qui sait comment le
service s'y fait, comment la surveillance s'y exerce, sortir en
passant devant un gardien et entre deux gendarmes (qui vous
reconnaissent et qui vous voient passer,—notez bien ce fait)
paraîtra toujours une chose extraordinairement incroyable.
Et, pourtant, ce fut comme cela qu'il sortit de prison!
11 n'était pas plus tôt dehors, qu'on s'élança à sa poursuite;
on visita les maisons, on battit les campagnes environnantes ;
jour et nuit on chercha partout, mais sans aucun résultat. —
Cet homme qui, un moment avant, était là sous la main de la
justice, auquel, par précaution, on avait enlevé son ar-
gent , qui était sans armes et presque sans vêtements, de-
vait être facilement repris, — on le croyait du moins, — et
pourtant, depuis cette époque, malgré }esrecherches les plus
actives, malgré les soins les plus vigilants, personne ne put
— 30 —
l'arrêter, ni les agents de l'autorité, ni la police, ni la gen-
darmerie. — Mais vingt fois! cent fois! dans l'espace de
quelques semaines, il fut aperçu, et cria dans les pays les
plus éloignés, en Amérique, en Angleterre, en Afrique, en
France, en Suisse, en Sicile, en Italie, que sais-je? Pourquoi
ne pas prononcer de suite ce mot de deux syllabes si plein
d'éloquence : P.uvrorT !
Tout le monde , même les gens qui ne' sont pas disposés à
voir le côté merveilleux des choses, est forcé d'avouer que
tout ceci est tellement extraordinaire, que. rien qu'en con-
sidérant la suite de ces événements, l'enchaînement de ces
faits, on se sent saisi de je ne sais quelle crainte, de je ne sais
quel étonnement qui arrête l'esprit et le tient en suspens. —
11 y a là quelque chose de surnaturel, quelque chose qui dé-
passe les limites de ce qu'il est donné à notre esprit de com-
prendre.
Mais continuons.
A quelques jours de là, un nouveau ciimc, plus horrible
encore que le premier, fut commis sur la même voie : — c'est
celui dont nous nous sommes occupes au commencement de
cette brochure : l'infortuné magistrat qui tombait victime de sa
tranquillité et de sa quiétude avait dû être frappé par la même
main que la première victime. C'est du moins ce que pensa la
justice; mais, assassin d'un chirurgien russe, ou assassin d'un
honorable magistrat, l'audacieux criminel fut tout aussi insai-
s'ssablc qu'avant.
Nous avons dit, dans le précédent chapitre, sur quelles
bases s'appuyait l'information, et vous avez compris que,
sans témoins et sans preuves, il était assez difficile de déter-
miner quelle part l'accusé avait pu avoir dans ce crime atroce.
Maintenant, si l'accusé est un être naturel (chose dont l'ac-
cusation paraît ne pas douter et dont nous doutons fort pour
notre part), il doit avoir été poussé à ce crime par une rai-
son, par une cause déterminante. Nous allons, si vous le

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