Comment l'Esprit vient aux électeurs

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Cournol (Paris). 1869. France (1852-1870, Second Empire). In-18.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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COMMENT
PRIT VIENT
AUX ÉLECTEURS
PARIS. — IMPRIMERIE AUG. VALLÉE. RUE DU CROISSANT
COMMENT
L'ESPRIT VIENT
AUX ÉLECTEUR,
Tout ce que les hommes ont fait,
les hommes peuvent le défaire.
(J.-J. ROUSSEAU.)
PARIS
F, COURNOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
20, RUE DE SEINE, 20
1869
COMMENT L'ESPRIT VIENT AUX ÉLECTEURS
Tout ce que les hommes ont fait,
les hommes peuvent le défaire.
(J.-J. ROUSSEAU.)
PRÉLIMINAIRES
Que l'on interroge séparément plusieurs hommes
appartenant à des professions différentes : un mé-
decin, un légiste, un militaire, un prêtre, un in-
dustriel, un commerçant, etc.; si aucun de ces
hommes n'a de parti pris d'avance et qu'il soit
amené graduellement à exprimer librement et sans
crainte sa façon de penser sur les professions qu'il
n'exerce pas, on ne tardera point à assister à un
curieux spectacle : chacun, en particulier, fera bon
marché des prétentions affichées par les titulaires
des professions étrangères à la sienne; il en recon-
naîtra les abus, les inconvénients, et ne manifestera
aucune répugnance à porter la cognée dans les insti-
tutions dont la chute ne l'affecterait pas directe-
1
ment; mais que ce même homme, qui a pu se mon-
trer novateur audacieux tant qu'il ne s'agissait que
d'abolir des prérogatives dont il n'avait pas la jouis-
sance, sente sa situation menacée, il se montrera à
son tour aussi intraitable que ses devanciers et
criera tout aussi fort qu'eux à l'anarchie, à la spo-
liation. — Qui que nous soyons, nous conformons
notre conduite à celle de cet homme, dès que nous
avons quelque avantage à conserver ou à perdre ;
nous sommes donc successivement révolutionnaires
ou réacteurs, selon que l'intérêt de notre ambition
ou de notre vanité nous incite à nous montrer sous
l'un ou l'autre de ces aspects, et c'est l'apercevance
de ce fait qui a fait dire avec plus de vérité qu'on
ne le croit communément : « Il n'y a que des inté-
d'opinions. »
Mais qu'un penseur austère vienne à son tour
Proposer d'attaquer1er courageusement tous les abus à
la fois, chacun des ci-devant réformateurs, chan-
geant en même temps de langage et d'opinion, s'em-
presser de s'unir à ceux de. ses voisins qu'il pour-
suivait naguèreavec acharnement, et tous, d'un
commun accord, repousseront l'ennemi commun.
Tout privilégié sent en effet confusément (et il ne
faut pas être doué pour cela d'une bien grande
perspicacité) que les réformes sont solidaires comme'
les abus, et qu'une fois le branle donné, tous les
priviléges battus en brèche successivement doivent
disparaître pour céder la place, en fin de compte,
aux seules institutions qui sont de force à supporter
le grand jour de la publicité et l'épreuve de la con-
tradiction. Les abus qu'il a fallu des siècles pour
établir et greffer les uns sur les autres, s'effondrent
alors en un clin d'oeil comme un château de cartes
laborieusement édifié par les mains d'un enfant.
Les intéressés qui se soutiennent mutuellement,
agissent en vertu de cet adage médical qui n'est pas
encore tombé en désuétude, quoiqu'on en dise :
« Passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné. »
• En tout temps, les mêmes causes produisent les
mêmes effets. A l'aurore de la grande Révolution,
tous les partis, comme l'a justement fait remarquer
Buonarroti, durent paraître d'accord tant qu'ils
eurent des ennemis communs à combattre et n'en
former qu'un, tant que leurs efforts furent dirigés
contre la noblesse héréditaire ; mais la division
commença à s'introduire parmi les combattants de
la veille, dès que le peuple prétendit que la Révo-
lution fût la chose de tous au lieu de profiter à des
individus ou à une classe en particulier.
De nos jours, comme par le passé, chacun de-
mande ou subit les réformes jusqu'à concurrence
de ses intérêts ou de ses espérances inclusivement,
mais les repousse avec énergie aussitôt qu'il pres-
sent que ces améliorations lui seront nuisibles.
Que chacun de nous scrute intimement sa pensée
intime dans telle ou telle situation déterminée, et
il se convaincra de la justesse de cette observa-
4
tion ; non pas qu'on ne puisse citer des hommes
qui fassent exception à cette règle en sacrifiant leur
intérêt personnel à leurs convictions ; mais au mi-
lieu de la confusion engendrée par tant d'intérêts
discordants, ces hommes, l'éternel honneur de
leur espèce, sont en petit nombre, et, tout bien
considéré, ils doivent être, et sont, en effet, plutôt
l'objet du mépris et de la pitié que celui de l'estime
de leurs concitoyens.
Ce qui vient d'être dit à propos des professions
dites libérales peut s'appliquer avec non moins
d'exactitude aux classes intermédiaires, et jusque
chez les ouvriers. Que d'antagonismes suscités en-
tre les travailleurs, non-seulement en raison de la
prétendue importance relative du corps d'état, de-
puis le praticien ou le graveur jusqu'à l'Homme de
peine, mais encore, dans la même partie, depuis le
premier compagnon jusqu'à l'apprenti ! Nul procédé
ne serait plus efficace si l'on avait conçu le projet
de maintenir la division et l'inégalité parmi les
hommes, que de créer à volonté des catégories arti-
ficielles de capables et d'incapables. Le cri de:
malheur aux vaincus! serait alors remplacé par le
cri non moins implacable de : malheur aux inca-
pables!
Les vices du pauvre, comme ceux du riche, sont
le produit de leur éducation première et du milieu
dans lequel ils s'agitent. Le renversement des con-
ditions modifierait la situation des particuliers sans
donner la solution du problème..
Prétendre imposer aux favoris de la fortune le
sacrifice de leurs-jouissances, de leurs préjugés, de
leur vanité, c'est demander l'impossible, c' est-à-
dire un effort de courage et de raison au-dessus des
forces du commun dès mortels. Le seul moyen lé-
gal qui soit laissé à la disposition du peuple, c'est
la pratique du suffrage universel; ce sont donc les
masses qu'il s'agit d'appeler à la vie intellectuelle,
afin qu'elles cessent enfin d'être l'enjeu des partis
qui les exploitent.
Il n'est question de leur dicter ni un symbole ni
une croyance ; tout ce qu'on veut, c'est de les ame-
ner à penser par elles-mêmes sans le secours d'au-
trui, c'est qu'elles n'acceptent pour juste et pour
vrai que ce qui leur aura paru tel. Nous ne leur
disons donc pas : croyez ceci, ne croyez pas cela ;
faites ceci, ne faites pas cela. Nous leur disons ;
voici notre manière de voir, nous là croyons con-
forme à la vérité et à la raison ; nous vous parlons
sans arrière pensée, du fond du coeur, mais ne vous
en rapportez pas aveuglément à nous, n'acceptez
pas de confiance nos enseignements. L'homme ré-
puté le plus sage s'est lui-même trop souvent sur-
pris en erreur pour qu'il.s'avise de vouloir imposer
ses idées par force ou par surprise. La vérité ne doit
pas être, comme l'erreur, accueillie par préjugé et
— 6 —
sans examen. Discutez, contredisez, niais à la con-
dition de subir à votre tour la discussion et la con-
tradiction; défiez-vous des insinuations malveil-
lantes et intéressées; méprisez la calomnie, mais
n'oubliez jamais que votre bonheur, celui de vos
familles et de vos concitoyens sont au prix de cet
examen; il ne dépend que de vous d'être heureux,
mais il faut en avoir la volonté, et, pour cela, il n'est
besoin ni de science ni d'habileté : un esprit droit
guidé par un coeur pur suffit.
DIALOGUES ÉLECTORAUX
Alpha. Si les nouveaux députés font leur devoir,
tout ira bien ; nous serons enfin libres et heu-
reux.
Oméga. Tels-électeurs, tels députés. Ne vous fiez
pas aux autres ; ne comptez que sur vous. Si vous,
électeurs, qui êtes plus intéressés que qui que ce soit
au monde, à ce que vos affaires soient bien faites,
commencez par vous reposer sur autrui du soin de
régler vos droits et par abdiquer vôtre libre arbitre
en sa faveur, comment voulez-vous que des délé-
gués que vous connaissez à peine ou pour mieux
dire, que vous ne connaissez point du tout, prennent
plus à coeur vos propres intérêts que vous ne les
prenez vous-mêmes ?
Alpha. Si ce sont des honnêtes gens?
Oméga. Si, c'est-à-dire que vous commencez par
admettre ce qui est en question. Il y a honnêtes
gens et honnêtes gens, comme il y avait fagots.et
fagots au dire de Sganarelle.
Je veux bien croire que parmi les orateurs à la
langue dorée qui briguent nos suffrages, on n'en
signalera aucun qui ait coupé des petits enfants par
morceaux, ni même seulement subtilisé le mou-
choir dans la poché du prochain; mais s'il suffit à
la rigueur de n'avoir ni tué ni volé pour n'être pas
pendu, cette preuve d'innocence, bonne pour les
assises ou la correctionnelle, ne constitue plus un
titre suffisant lorsqu'il s'agit de devenir le repré-
sentant d'un peuple libre,
Alpha. Il y a pourtant des gens d'une probité
notoire ?
Oméga. Surtout quand la notoriété n'est pas at-
testée par des compères. L'homme riche et puis-
sant ne manquera jamais d'attestations. Si la peste,
disait un écrivain, arrivait avec des trésors et des
places à donner, il se rencontrerait des êtres assez
vils pour certifier que la peste est de droit divin et
pour affirmer que résister à ses malignes influen-
ces, c'est commettre le crime de lèse-peste au pre-
mier chef.
Par la raison contraire; les citoyens les plus re-
commandables pourraient être dépeints comme des
monstres d'iniquité.
En somme, les qualités intrinsèques d'un
homme sont déjà assez difficiles à apprécier de
— 8 —
ceux qui approchent le plus près de sa personne, à
plus forte raison le gros du public en est-il réduit à ne
le juger qu'à l'aveugle et de confiance, soit en bien,
soit en mal, c'est-à-dire sur des on dit qui ne sont pas
souvent plus désintéressés d'un côté que de l'autre.
Puis, que d'hommes se font deux morales, l'une à
l'usage des petits, l'autre à l'usage des grands;
celle-là qu'on affiche dans les mystifications solen -
nelles à l'adresse des badauds, celle-ci, plus élasti-
que, que l'on prend pour guide dans la gestion de
ses affaires privées !
Alpha. Nous sommes donc forcés d'accepter les
candidats tels quels?
Oméga. Assurément, puisqu'en attendant la ré-
forme des moeurs, nous n'avons point de plus sûr
moyen d'investigation, et qu'aux fourbes en crédit
les panégyristes ne font jamais défaut.
Alpha. Cependant, nous devons bien exiger quel-
ques garanties en échange de la part de souverai-
neté que nous déléguons à ces messieurs.
Oméga. Nous y voilà. Rappelons-nous toutefois
que ces garanties sont purement morales ; nous ne
vivons pas sous le régime de la Constitution de 93,
dont l'article 10 porte : « Le peuple délibère sur
les lois. » La Constition de 52 ne nous admet pas
à sanctionner ou à rejeter les lois proposées par les
députés ; tout ce que nous pouvons faire, c'est d'in-
timer nos intentions aux candidats qui se présen-
tent et rester en éveil pendant les sessions, en te-
nant suspendue sur la tête de nos élus, en guise
d'épée de Damoclès, la menace de non-réélection à
l'expiration de leur mandat.
■Alpha. Les sessions législatives durent cinq ans,
et, dans cet intervalle, les députés trouveront faci-
lement des expédients pour se rendre indépen-
dants de ceux qui les ont nommés.
Oméga. Nous le-voyons tous les jours. Parmi les
députés, les uns deviennent fonctionnaires, minis-
tres, sénateurs; d'autres obtiennent de l'avance-
ment ou des faveurs, soit pour eux, soit pour leurs
parents, soit pour leurs amis et les amis de leurs
amis ; il y en a enfin qui usent leur crédit pour pa-
tronner des entreprises industrielles ou commer-
ciales ou s'immiscer à divers titres dans des spé-
culations qui doivent leur rapporter honneur et
profit. Les avantages qu'ils se procurent ainsi.sont
certains et suffiraient à la rigueur pour les conso-
ler de l'éventualité d'un échec dont leur candida-
ture serait menacée à longue échéance. D'ailleurs,
que n'obtient-on pas avec du crédit et de l'argent?
Celui qui a su manoeuvrer sa barque avec adresse
s'arrange même pour conquérir la considération, et
l'épitaphe inscrite sur sa tombe attestera un jour
au public ébahi qu'il a su mériter l'estime, des hon-
nêtes gens de tous les partis (style consacré). Après
tout, à celui dont la réputation aurait subi quel-
ques accrocs et qui ne pourrait se résigner à digé-
rer sa honte et ses écus dans l'obscurité d'une vie
— 10 —
retirée, il resterait la ressource de se jeter, à la
veille des élections, dans les rangs de l'opposition et
d'émerveiller, par son radicalisme de fraîche date,
les populations toujours prêtes à se laisser duper.
Alpha. Que faudrait-il donc faire pour ne plus
être trompé ?
Oméga. Il suffit pour cela de vouloir être libre,
mais on n'est libre qu'à la condition d'être éclairé.
Alpha. La science n'est pas à la portée des petites
bourses, et si nous devons compter sur le bon vou-
loir des doctes, nous attendrons longtemps; le prin-
cipal souci des savants consiste tout d'abord à
s'exempter des maux qui pèsent sur leurs frères, et
à se procurer ensuite toutes les satisfactions maté-
rielles, intellectuelles et morales qui adoucissent
les amertumes de la vie ; si avec cela on a réussi à
se faire passer modestement- pour un prince de la
science, et surtout pour un homme de bien, ce qui
ne huit jamais, en prêchant à ceux qui souffrent la
patience, la résignation et l'espoir en des temps
meilleurs, alors on est parvenu au comble de ses
voeux.
Oméga. S'il fallait en effet que tous les électeurs
fussent des puits d'érudition pour être libres, on
pourrait désespérer du salut de l'humanité ; mais
rien n'est moins nécessaire; la notion du juste et
de l'injuste est à la portée de toutes les consciences ;
pour l'acquérir il suffit d'avoir des besoins et d'être
doué de sensibilité physique, et si l'on en excepte
— 11 -
les idiots ou les fous, cette connaissance est l'apanage
de tous les êtres de notre espèce.
Chacun sait que les différentes productions de la
terre et de l'industrie ne s'obtiennent pas sans tra-
vail, et que celui qui consomme sans avoir travaillé
prélève indubitablement sa part sur le fonds com-
mun. De quelque nom que l'on décore ce prélève-
ment, quelque explication que l'on fournisse pour
le justifier, il n'en est pas moins certain que la
même génération compte parmi ses membres des
individus dont les uns jouissent du droit au loisir
et au superflu, tandis que le droit au nécessaire et
au travail n'est pas garanti pour les autres. Ceci
n'est pas une critique, mais un fait indéniable. Il
est bien évident que ceux qui sont intéressés au
maintien d'un pareil état de choses voudraient pou-
voir étouffer toute discussion à ce sujet et qu'ils ne
se font pas faute d'adjoindre aux moyens prohibitifs
le procédé préconisé par Lysandre, qui prétendait
que le mensonge valait mieux que la vérité, et que
là où la peau du lion ne suffisait pas, on devait y
coudre celle du renard. De tout temps cette formule
a trouvé des équivalents. Opprimons avec sagesse,
dit Salomon à ses courtisans. Plumons la poule
sans la faire crier, disent les maraudeurs.
Alpha. Enfin, comment doit-on s'y prendre pour
avoir les moins mauvais députés possibles?
Oméga. Il faut d'abord ne pas leur donner carte
blanche et bien leur faire sentir et comprendre
qu'ils sont nos pas non maîtres et seigneurs, mais
tout au contraire nos employés, nos commis, nos
serviteurs, uniquement chargés, d'exécuter nos
volontés et non les leurs, de faire nos affaires, de
défendre nos intérêts au lieu de se glorifier sans
cesse et de s'enrichir à notre détriment.
Alpha. Ils reconnaîtront tout ce qu'on voudra,
pourvu qu'ils soient nommés. Une fois en place,
ils se moqueront de nous.
Oméga. Sans doute, si nous sommes assez simples
pour nous en rapporter de tout à eux et dans cette
belle espérance de nous endormir pour cinq ans ;
mais nous avons encore la ressource d'exiger d'eux
certaines garanties dont les principales ont été ré-
sumées à la fin de ce livre.
Alpha. Ils signeront des deux mains.
Oméga. Soit, mais vous aurez toujours l'oeil au
guet, vous rappelant cette maxime : que la pre-
mière vertu d'un peuple libre est la méfiance envers
les gouvernants.
Vous avez encore une ressource, c'est de les obli-
ger à s'expliquer catégoriquement sur les questions
qui intéressent directement le peuple, et dont quel-
ques-unes n'ont pu être qu'effleurées ci-après.
D'après les réponses qui vous seront faites, vous
aurez tout de suite la mesure de la valeur et de la
sincérité de vos candidats.
Enfin, et sans tenir compte de l'imprévu, il vous
restera la faculté de laisser de côté, aux élections
- 13 —
suivantes, ceux dont vous ne serez point satisfaits
mais, dans tous les cas, n'oubliez pas que les bons
électeurs font les bons députés. Les députés peu-
vent tromper le peuple, mais le peuple, lui, n'a in-
térêt à tromper personne, et c'est toujours lui, en
dernière analyse, qui paye les sottises de tout lé
monde, sans compter les siennes.
Les candidats ont beau faire les plus belles pro-
messes ; au lendemain des élections, les députés
élus seront devenus des personnages ; ils vivront
de la vie des gens aisés, tous le savent ; et s'ils sont
doués de quelque faconde, sont susceptibles d'ac-
quérir de la renommée ; de tout cela ils sont assu-
rés dès le lendemain de leur nomination, tandis
qu'ils ne peuvent vous affirmer avec la même cer-
titude que votre sort sera amélioré aussi prompte-
ment que le leur ; et cependant, à les entendre, il
semblerait que le salut de la patrie dépendît du
succès de leur candidature. N'en croyez rien. Il
s'agit bien plutôt du succès de leur intérêt et de
leur vanité ; ils s'y prendraient autrement si le
salut de ceux qui souffrent leur tenait à coeur ; ils
ne commenceraient pas par s'adjuger la meilleure
part.
Alpha. Parmi tant de manifestes, tant de pro-
grammes, tant de professions de foi, dont plusieurs
ne sont dépourvues ni de verve ni d'originalité,
comment peut-on discerner le langage du véritable
ami du peuple?
— 14 —
Oméga. Faites l'anatomie du discours. Elaguez
toute la phraséologie et ne laissez subsister que les
pensées qui peuvent se traduire en faits. Ne faites
attention' ni aux paroles ni au style ; les professeurs
de littérature se chargeront de ce soin, et sautez de
suite à la conclusion.
Dites-vous : En quoi le programme soumis à
notre judiciaire peut-il changer notre situation?
Peu nous importe tout ce verbiage, quelque har-
monieux qu'il soit, si nous devons continuer à por-
ter la besace comme par le passé. Nous sommes
las de la viande creuse des discours et des pro-
messes ; les paroles oiseuses nous entrent par une
oreille et nous sortent par l'autre.
Méfiez-vous de ceux qui ayant sans cesse à la
bouche les mots de loyauté, d'honneur, de patrio-
tisme, de conscience, laissent tout, supposer pour
l'avenir mais ne s'engagent jamais pour le présent.
S'il fallait les croire sur parole, toutes les questions
■viendraient/à leur heure et tous les efforts des
électeurs devraient se borner à multiplier les votes
en faveur de leurs précieuses personnes. Ils affec-
tent aussi de dire qu'il ne faut pas semer la divi-
sion dans le parti démocratique en mettant sur le
tapis les questions sociales dont la discussion peut
effrayer les bons bourgeois qui s'alarment à l'idée
d'une liquidation générale.
Ne vous y trompez pas ; malgré leur apparence
de libéralisme, qui sait à l'occasion se teinter de
— 15 —
nuances plus foncées , ces hommes sont les plus
dangereux de vos adversaires, parce qu'en général
on ne s'aperçoit du mal qu'ils ont fait que lorsqu'il
est trop tard pour y porter remède.
Oui, sans doute, l'union fait la force, mais à con-
dition qu'elle aura pour base la vérité, la raison, la
justice et qu'elle ne ressemblera pas à ces unions
éphémères dont l'unique résultat est d'assurer le
triomphe des égoïstes conservateurs et conquérants.
Il y a des gens naïfs qui vous recommanderont,
avec une extrême circonspection, de ne point divul-
guer inconsidérément ce qu'ils appellent le secret
des démocrates et qui s'imaginent que le triomphe
de la justice est subordonné à l'emploi des réti-
cences ou des calculs de la tactique.
Rien n'est plus faux que cette manière de voir.
Les adversaires de la démocratie seuls ont des se-
crets ; mais les démocrates n'en ont point ; les par-
tisans de l'inégalité savent parfaitement à quoi ten-
dent les voeux, les aspirations, de tous les hommes
de bien, c'est-à-dire la réalisation du bonheur pour
tous les membres de la famille humaine. Ce secret
n'en est un malheureusement que pour cette classe
nombreuse de travailleurs qui vit encore sous le
joug de l'ignorance et de la superstition.
On compte beaucoup de grands enfants parmi
les démocrates même les mieux intentionnés ; on
ne saurait adresser le même reproche aux partis
— 16 —
opposés à la démocratie que l'intérêt a rendus très-
clairvoyants sur leurs propres affaires.
Quant à nous, laissons de côté toutes les ficelles,
toutes les roueries, et confiants dans la sainteté de
notre cause, soyons sans crainte, comme il con-
vient à des hommes libres, et marchons de l'avant
tant que nous ne sortirons pas de la légalité. -
Je vous le dis en vérité, ce n'est pas tant sur les
actes de nos gouvernants qu'il importe d'avoir les
yeux fixés, que sur les actes de ceux qui aspirent à
leur succéder. Gardez-vous, comme d'une peste, de
ces prétendus réformateurs qui, pour se couvrir
d'un vernis de popularité, affectent de demander
tantôt une surpaye pour les militaires, ou un sup-
plément de traitement pour les employés de l'Etat ;
tantôt le dégrèvement de quelque impôt onéreux
pour les populations ; l'un réduit de quelques mille
hommes le chiffre fixé pour le contingent ; l'autre
rabat quelques milliers de francs sur les fonds se-
crets ; si l'on prenait au sérieux ces eunuques de la
politique, on compterait autant d'oppositions dis-
tinctes qu'il y a de fractions de mille francs dans le
budget, en sorte que les progrès d'un peuple se me-
sureraient sur le prix que les ambitieux de tous
degrés mettraient à leur popularité.
De même qu'autrefois les Prétoriens adjugèrent
l'Empire au plus offrant et dernier enchérisseur;
de même, avec ce système, le pouvoir arriverait à
— 17 —
être confié de nos jours à celui des concurrents qui
aurait soumissionné le plus fort rabais.
Ce que nous voulons, nous, ce n'est ni plus ni
moins que la justice, mais la justice tout entière,
sans équivoques et sans subterfuges, basée sur l'in-
térêt commun de tant de millions d'êtres pensants,
et nous sommes bien décidés à n'accorder nos voix
qu'à ceux qui, comme nous, se montreront décidés
à marcher d'un pas ferme et sans arrière pensée
dans la voie de l'équité.
SUJETS SUR LESQUELS LES CANDIDATS SERONT APPELÉS
A SE PRONONCER.
LE PEUPLE SOUVERAIN.
Alpha. On a beaucoup disserté sur la souverai-
neté du peuple?
Oméga. Très-rarement, au contraire; les chefs
d'Etat ou les corps investis du pouvoir exécutif
n'ayant jamais laissé discuter librement leurs pré-
rogatives.
Alpha. Quelle distinction peut-on faire entre le
suffrage universel et la souveraineté du peuple?
Oméga. Le peuple exerce la souveraineté quand
il est le maître de faire ce qui lui plaît. Le suffrage
universel ou le droit de choisir des mandataires
abandonné au peuple, ne constitue que l'un des
nombreux éléments de la souveraineté dont elle est
une émanation.
— 18 —
Alpha. Alors la souveraineté du peuple est plu-
tôt nominale qu'effective ?
Oméga. Depuis 89, toutes les chartes ou consti-
tutions ont été mises sous l'égide de la souverai-
neté populaire, mais la seule qui ait appliqué le
principe est la constitution promulguée par la Con-
vention le 24 juin 1793. Cette constitution, qui con-
sacra le droit par le peuple de délibérer sur les lois,
fut soumise pendant quarante jours aux délibéra-
tions des assemblées primaires et acceptée à la
presque unanimité des voix. Une seule commune
refusa de s'associer a ce vote et persista à deman-
der le rétablissement de la royauté. Son voeu, bien
que contraire à la teneur du décret, fut néanmoins
constaté et maintenu sur les registres, par respect
pour le principe de la souveraineté populaire.
Alpha. Je comprends parfaitement que les gou-
vernements monarchiques où oligarchiques qui se
sont succédé en France depuis le 9 thermidor, ne
se soient pas empressés de remettre la Constitution
de 93 en vigueur ; mais ce que je m'explique moins,
c'est que le gouvernement provisoire, issu de la
Révolution de février, né l'ait pas fait ou du moins
n'ait pas soumis de nouveau cette constitution à la
sanction du peuple. La monarchie était renversée,
et rien ne s'opposait alors à l'adoption du seul acte
par lequel un peuple entier avait solennellement
manifesté sa volonté.
Oméga. Cette conduite donne la mesure du dé-
— 19 —
vouement des membres de ce gouvernement à la
cause des prolétaires. On en sera moins surpris
lorsqu'on se rappellera que plusieurs d'entre eux
avaient donné depuis longtemps, des gages à la
royauté déchue et négociaient encore les conditions
d' une régence après la proclamation de la Répu-
blique.
Alpha. Un à dit que le droit de suffrage exercé
isolément et sans l'accompagnement des garanties
qui doivent assurer la sincérité des élections n'é-
tait que le droit de se donner des maîtres ; mais
alors même que le peuple délibérerait sur les lois;
le principe de la souveraineté ne pourrait-il pas
être faussé chez un peuple ignorant ?
Oméga. Sans aucun douté. Dans tous les pays où
l'influence des prêtres est prépondérante, on y fe-
rait voter d'emblée la réalité de tous les miracles.
Ainsi à La Mecque et dans toutes les contrées sou-
mises à l'islamisme, la majorité des électeurs af-
firmerait sans balancer que Mahomet est monté
jusqu'au septième ciel sur la jument Borach ; que
là il a fendu la lune en deux et que les morceaux
lui en sont ressortis par les manches de son vête-
ment ; au Thibet, une majorité non moins com-
pacte d'autres électeurs attribuerait une vertu par-
ticulière aux excréments du grand Lama réduits en
poudre et semés sur les mets ; chez les nègres, il
serait interdit de douter de la toute-puissance du
gris-gris qui serait tantôt un serpent, tantôt un lé-
— 20 —
zard ou un crapaud. Il n'y a pas de sottise, de tur-
pitude qu'on ne pût faire voter, à l'aide de ce pro-
cédé, par un peuple ignorant et superstitieux.
Les principes ne sont rien par eux-mêmes s'ils
sont viciés dans leur application, et nul homme de
sens rassis ne pourrait admettre qu'on pût faire dé-
cider, par exemple, à la pluralité des voix, qu'un
triangle a quatre côtés ou qu'un bâton n'a pas deux
bouts.
Par la même raison, on ne peut pas supposer
que des gens qui meurent de faim n'auraient rien
de plus pressé à faire que de nommer des députés
dans l'unique but d'assurer le vivre et le, couvert
aux susdits députés.
S'il importe donc que le peuple soit consulté,
il importe bien davantage qu'il ne rende que des
décisions éclairées; les moyens propres à amener
ce résultat doivent donc être employés d'urgence et
à tout prix.
TOUS LES CITOYENS MAJEURS, ÉLECTEURS, ÉLIGIBLES,
ADMISSIBLES A TOUTES LES FONCTIONS PUBLIQUES
ET ARMÉS.
Alpha. On est électeur à vingt-et-un ans ; mais il
en faut vingt-cinq pour être éligible. On suppose
donc que l'électeur que l'on estime compétent pour
apprécier la capacité de l'éligible, serait lui-même
incapable d'être élu?
Je n'y comprends rien.
Oméga: Ni moi non plus.
Alpha. On dit bien que tous les Français sont
égaux devant la loi, de même qu'ils sont tous admis-
sibles aux fonctions publiques. En réalité, ils ne le
sont pas.
Oméga. Pour que cette déclaration ne fût pas un
vain mot, ils faudrait que tous les enfants reçussent
la même éducation; un examen permettrait de
faire un choix parmi les capacités reconnues. Tant
que ce programme ne sera pas*réalisé, les fonctions
publiques continueront, comme par le passé, à être
le monopole des familles aisées et toutes les pom-
peuses et inutiles déclarations faites à ce sujet ne
seront jamais que des attrape-nigaud.
ABAISSEMENT DE L'AGE FIXÉ POUR LA MAJORITÉ.
Alpha. Tous les citoyens investis du droit de vo-
ter en sont-ils dignes ?
Oméga. Non, car dans ce nombre figurent un
grand nombre d'individus qui ne tombent pas sous
les coups de la loi pénale et qui n'en sont pas moins
dignes de mépris. Combien d'êtres immoraux qui
vivent dans la pratique du vol, de la fraude, de la
corruption ! Sans parler des espions, des proxé-
nètes, qui osera appliquer la qualification d'ho-
norable aux avocats, aux hommes d'affaires qui
embrouillent les affaires les plus claires pour dé-
— 22 —
pouiller la veuve et l'orphelin et se faire payer des
deux mains ; aux débiteurs de mauvaise foi qui dé-
vorent légalement le bien de leurs créanciers à
l'aide d'une séparation de biens ou de toute autre
manière ; à tous ces marchands qui trompent et sur
la quantité et sur la qualité.; à ces ivrognes qui
vivent dans un état d'hébétement perpétuel ou dans
la crapule du cabaret; enfin, à tant d'individus dont
l'existence n'est qu'un long tissu de rapines et
d'exactions ?
Les coquins maladroits peuplent seuls les pri-
sons ; les habiles savent toujours se tirer d'em-
barras.
Dira-t-on qu'un jeune homme, qui possède à
dix-huit ans le résumé de toutes les connaissances
scientifiques ou littéraires, et en qui, d'ailleurs, on
reconnaît de la conduite et du discernement, dira-
t-on que ce mineur sera moins apte à voter qu'un
rustre dont l'intelligence aux trois quarts éteinte
est à peine au-dessus de celle des animaux confiés
à ses soins ou plutôt abandonnés à sa brutalité?
Et cependant, le vote de ce dernier pèsera sur les
destinées de la patrie, au détriment du jeune
homme instruit et bon; il en est de môme du vieil-
lard tombé en enfance, dont le bulletin vient four-
nir un appoint aux rancunes des réacteurs.
La situation du failli est analogue à celle du mi-
heur dont nous venons de parler, tant qu'il n'a pas
été réhabilité; Chacun sait cependant que si l'on
— 23 —
compte nombre de faillis à qui l'épithète de banque-
routiers conviendrait mieux, il en est d'autres, au
contraire, qui n'ont été qu'imprudents ou mauvais
calculateurs ; et d'autres enfin, qu'aucun reproche
ne peut atteindre, qui n'ont été que malheureux,
et que toutes les prévisions de la sagesse, jointes à
la plus stricte économie, n'auraient pu préserver des
agissements de la mauvaise foi ou d'un concours de
circonstances impossible à conjurer.
Ces derniers sont injustement privés du droit de
concourir à la nomination de leurs mandataires, et
je ne vois pas pourquoi ils ne seraient pas mainte-
nus sur les listes électorales, lorsque rien n'aurait
pu faire suspecter leur prudence ou leur probité.
Autre inconséquence : le jeune homme de dix-
huit ans, auquel le droit de voter est interdit, est
libre de s'engager sous les drapeaux. On l'autorise
à verser son sang pour une cause qu'on le déclare
incapable de comprendre ; on ne lui permet pas
d'exprimer pacifiquement son opinion, mais on
trouve tout naturel qu'il sanctionne par la force
l'opinion d'autrui.
Le droit au vote est adéquat au droit au fusil.
L'un ne va pas sans l'autre. Refusez les armes au
mineur, soit ; dans le cas contraire, permettez-lui
de voter.
Le gouvernement provisoire de 48 a mieux fait
il avait accepté dans la garde mobile, au mépris du
décret d'institution, jusqu'à des enfants de quinze
— 24 —
ans et même moins, a-t-on dit; aussi ces bambins
acculés entre les barricades d'un côté et les troupes
qui leur coupaient la retraite par derrière, ont-ils
ait merveille dans les sanglantes journées de
uin.
Alpha. Par suite de ces considérations, devrait-
on abaisser la majorité de quelques années?
Oméga. Pour mon compte, je n'y verrais que des
avantages ; mais, à défaut d'une mesure générale,
on pourrait se contenter d'admettre à voter tous
ceux qui, avant l'âge requis, s'en montreraient
dignes et capables.
CONDITIONS DE RÉSIDENCE.
Alpha. Pourquoi donc exige-t-on six mois de ré-
sidence dans une localité comme condition d'exer-
cice du droit électoral ? Le droit n'est-il pas inhé-
rent à la personne et est-il croyable qu'un déplace-
ment suffise pour y porter atteinte ?
Oméga. La même formalité se retrouve dans
toutes nos constitutions ; si elle a pour origine une
base censitive quelconque, c'est une réminiscence
de la féodalité : Nulle terre sans seigneur, nul sei-
gneur sans terre. En tout cas, cette raison d'être
ne saurait être invoquée sous le régime du suffrage
universel. L'obligation d'une résidence de 6 mois
se comprend d'autant moins qu'avec les facilités de
transport inaugurées par l'emploi de la vapeur et la
— 25 —
multiplication des voies ferrées, la locomotion est
passée dans nos moeurs; nous sommes incontesta-
blement beaucoup moins sédentaires que par le
passé. L'homme aisé serait encore favorisé sous ce
rapport, puisqu'en ayant un domicile fixe qui ne
l'oblige cependant pas à un séjour permanent, il
peut jouir d'un droit qui est refusé à qui n'a pas les
moyens de payer plusieurs loyers.
Peut-être la conditionne six mois de résidence
n'est-elle qu'une simple mesure réglementaire
qu'aurait dictée l'intention de prévenir les fraudes
possibles. Si ce n'est que ce but que la loi a voulu
atteindre, on le remplirait tout aussi bien à l'aide
d'une carte numérotée qui serait délivrée à chaque
ayant droit, sur laquelle seraient relatées toutes les
mentions nécessaires et où seraient appliqués les.
visas au moment de chaque votation. On aurait
ainsi coupé court à toute espèce de fraude ; nul ne
pourrait voter dans plusieurs sections à la fois ; et,
en cas de perte, de maculature ou de remplissage,
la carte serait renouvelée au porteur dans les mê-
mes conditions qu'à la première fois.
Le droit du citoyen,.inhérent à sa personne, est
indépendant des lieux et des temps; c'est une fa-
culté qu'il ne peut perdre qu'avec la vie ou par
suite d'indignité. Parla mesure proposée ci-dessus,
le droit serait sauvegardé, la dignité humaine res-
pectée, l'intégrité du suffrage garantie et l'on ne
verrait plus, comme cela n'arrive que trop souvent
2
— 26 -
de nos jours, le locataire jaloux de justifier son titre
de citoyen, être aux prises avec 'son propriétaire à
l'effet d'obtenir un certificat de résidence, démarche
aussi humiliante pour le locataire malheureux qu'ir-
ritante pour le propriétaire dérangé. En vain objec-
terait-on qu'un locataire peut toujours recourir aux
voies légales pour obliger le propriétaire à lui déli-
vrer cette attestation. Bien des gens répugnent aux
démarches de cette nature pu ne se soucient point de
gaspiller leur temps et il n'est pas bon, après tout,
que l'exercice d'un droit aussi essentiel soit subor-
donné aux caprices ou au mauvais vouloir d'un
propriétaire, ni que les gens pauvres et timides abdi-
quent leurs devoirs civiques par crainte des vexa-
tions auxquelles ils pourraient être exposés.
LE SERMENT PRÉALABLE.
Alpha. Qu'entend-on par le serment préalable?
Oméga. Ce serment est une adhésion par écrit au
gouvernement établi, que tout candidat doit déposer
par avance à la préfecture de l'arrondissement dans
le ressort duquel il a l'intention de se présenter.
Alpha. Mais les gouvernements ne sont pas im-
muables et ce serment est susceptible avec le temps
d'emprunter toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
Oméga. Je ne dis pas le contraire;
Alpha. Qu'arriverait-il s'il sortait de l'urne un nom
qui aurait en sa faveur l'unanimité ou simplement
la majorité des voix et que le porteur de ce nom eût
refusé de souscrire à la formule de serment prescrite?
Oméga. Il ne serait pas admis à siéger sur les
bancs du Corps législatif..
Alpha. Dans ce cas, il arriverait de deux choses
l'une : ou que les électeurs ne seraient point repré-
sentés à la Chambre ou qu'ils le seraient par un
député qui serait bien moins leur homme que
l'homme du gouvernement.
Oméga. Cela va sans dire.
Alpha. Diable, mais il y a quelque chose à faire
alors?
Oméga. C'est ce que disait Guizot peu de temps
avant sa chute.
L'abolition du serment préalable a été, l'année
dernière, l'objet d'une pétition présentée au Sénat.
La pétition et le pétitionnaire ont été fort mal ac-
cueillis, et ce dernier a même dû s'estimer heu-
reux, au dire du rapporteur, de n'avoir pas expié,
par des poursuites correctionnelles, sa témérité
grande. Le compte rendu de la séance n'ayant pas
donné d'autres détails, le public s'est trouvé réduit
aux conjectures sur le contenu de la pétition.
Cette sévérité inexplicable et restée inexpliquée
rappelle involontairement la conduite de je ne sais
plus quel despote d'Orient. Dans un moment de
joyeuse humeur, il avait décidé que ses bien-aimés
sujets pourraient à l'avenir s'adresser à lui sans
crainte pour le redressement de leurs griefs, mais
— 28 —
il les prévenait en même temps que les requêtes
qui lui paraîtraient mal fondées entraîneraient la
mort de leur auteur. On assure que le bureau des
pétitions ne.fut jamais trop encombré dans ce
pays-là, ce qui devait constituer une belle sinécure
pour les examinateurs.
La plainte est commune à tout ce qui respire, a
dit un écrivain célèbre.
Dans un état social plus parfait, le droit de péti-
tion n'aurait plus la même importance que de nos
jours, parce que les droits individuels y seraient
moins lésés, et que toute injustice y serait pour
ainsi dire étouffée en germe ; sous un régime d'i-
négalité, d'habiles législateurs ménageraient avec
soin l'exercice de ce droit, qui jouerait le rôle de
soupape de sûreté pour les dépositaires de l'auto rite-
publique ; mais en général, on n'aime pas à rece-
voir la leçon de ses adversaires. Les gens que cela
concerne sont invités à relire le traité de Plutarque
intitulé: De ■l'utilité qu'on peut retirer de ses en-
nemis.
Peut-être aussi la pétition susdite était-elle conçue
en termes tels que nos pères conscrits ont pu la con-
sidérer comme un outrage à leurs personnes ou à leurs
fonctions ; dans cette,supposition, rien ne s'oppose-
rait à ce qu'elle fût reproduite, en retranchant soi-
gneusement du texte tout ce qui présenterait un
caractère agressif ou injurieux.
L'obligation du serinent préalable est une atteinte
— 59 —
portée au droit des électeurs, puisqu'il les astreint
à limiter leurs choix sur les candidats qui ont rem.
pli cette formalité, et qu'elle exclut, avant tout
examen, ceux qui n'ont point consenti à subir cette
exigence gouvernementale. Or, les électeurs seuls
sont compétents pour apprécier le député qui leur
convient; par le dépôt du serment préalable, le mi-
nistère se constitue juge en dernier ressort du mé-
rite des députés ; il fausse ainsi le libre arbitre des
citoyens et empiète sur leur souveraineté qu'il a
pour mission de sauvegarder.
En vain dira-t-on que le candidat, rebelle au
serment, se déclare l'ennemi du gouvernement
établi, c'est aux électeurs souverains qu'il appar-
tient de prononcer sur cette question ; le gouverne-
ment est tenu de ratifier ou du moins de constater
leur verdict quel qu'il soit. Les élections sont le ther-
momètre de l'opinion publique, et loin d'inquiéter le
gouvernement lorsqu'elles lui sont hostiles, elles
lui font connaître le chemin qu'il a perdu dans la
confiance générale et combien d'efforts il lui reste
à faire pour la regagner;
On peut taxer d'orgueil l'acte de celui qui, pour
ne pas se soumettre à une simple formalité, met
les devoirs de sa conscience au-dessus des intérêts
de son ambition ; mais il faut reconnaître que cette
conduite, si on croit devoir l'attribuer à l'orgueil,
n'a pas beaucoup d'imitateurs, et on ne lui contes-
2
— 30 —
tera pas du moins le mérite de l'originalité et du
désintéressement.
Quant à croire assouplir la volonté d'un adver-
saire par ce système de ralliement forcé, c'est une'
illusion qui ne peut être de longue durée et que
l'expérience de chaque jour se charge de démentir.
Envisagée sous le rapport politique, qui est peut-
être le côté le plus sérieux de la question, cette
mesure offrirait l'avantage, à rencontre d'adver-
saires qu'elle condamne à subir les fourches cau-
dines du serment préalable, de les déconsidérer et
de leur faire perdre tout prestige aux yeux de leurs
partisans, si l'on ne savait que le trafic des con-
sciences et l'avilissement des caractères conduisent
inévitablement à ce résultat de rendre les popula-
tions complices des petits stratagèmes'de leurs fa-
voris ou de leurs conducteurs.
L'unique but du serment serait alors d'interdire
l'accès de la députation aux hommes intègres qui
ne consentiront jamais à transiger avec leurs con-
victions.
L'obligation du serment préalable laisse à l'écart
et dans l'ombre les meilleurs citoyens que leur
modestie empêche de solliciter eux-mêmes ou par
procureurs lés honneurs de l'élection, et ne permet
pas davantage aux électeurs de les désigner d'office
ou de les acclamer, puisque leur nomination serait
quand même invalidée pour n'avoir point fait au
préalable le dépôt du serment exigé,
— 31 —
Cette dernière considération me paraît assez
puissante pour militer à elle seule en faveur de l'a-
bolition du serment préalable.
DE LA PARTICIPATION DES FEMMES
A LA SOUVERAINETÉ.
Alpha. Peut-on, sans inconvénient, Conférer le
droit de vote aux femmes?
Oméga. Pourquoi non?
Leur refuserait-on ce droit en raison de la nature
et de la multiplicité de leurs occupations, de leur
faiblesse relative, de leurs maladies ou de leurs in-
commodités habituelles, etc. ; mais il n'y a aucune
de ces critiques qui ne puisse être retournée contre
un très-grand nombre d'hommes, et aucun de ces
cas ne constitue pour eux d'incapacité légale.
Alléguera-t-on les soins du ménage? le manque
de temps?
Les hommes sont-ils donc oisifs ou libres dans
les ateliers et les heures de travail, si on les ajoute
aux heures de repas et au temps d'aller et de re-
tour n'absorbent-elles pas la presque totalité de la
journée?
Alpha. N'est-il pas au moins singulier d'enten-
dre pérorer des femmes en public ?
Oméga. Pas plus que d'entendre certains drôles
qui jacassent pour le malheur des deux sexes et à
la honte du nôtre ?
Alpha? Mais le temps?
Oméga. On y à déjà répondu. D'ailleurs, les de-
voirs civiques, par le temps qui court, se réduisent
à si peu de chose, que les femmes trouveraient
bien le temps d'aller voter une fois tous les cinq
ans.
Alpha. Les femmes n'ont-elles pas moins d'apti-
tude que les hommes pour les occupations politi-
ques ?
Oméga. C'est le prétexte que, dans tous les siècles
et en tous pays, les maîtres ont mis en avant pour
refuser les libertés politiques aux esclaves, les sei-
gneurs à leurs serfs et les nobles aux prolétaires et
même aux bourgeois.
Quant à l'assertion relative à l'impuissance des
femmes en matière politique, il faudrait, pour la
prendre au sérieux, ne pas savoir où vont puiser
leurs inspirations les trois quarts des paons qui
viennent faire la roue devant les badauds.
Si l'éducation des femmes laisse énormément à
désirer sous ce rapport, aussi bien que celle des
hommes du reste, on la refera.
Alpha. Serions-nous plus avancés d'avoir quel-
ques bas-bleus dé plus à la chambre ? N'avons-nous
pas déjà assez de bavards sans elles?
Oméga. Argument sans valeur, pouvant être al-
légué contre les hommes. Les plaisanteries ne prou-
vent rien.
Alpha, Mais l'homme ne s'occupera-t-il pas tou-
— 33 —
jours avec sollicitude des êtres qui lui sont chers?
La femme n'a-t-elle pas droit à tous nos respects ?
N'est-elle pas traitée en reine plutôt qu'en esclave?
Oméga. Vous pourriez continuer longtemps sur
ce ton que vous n'auriez pas fait faire un pas de
plus à la question. Descendons du nuage. Il y a
incontestablement des femmes qui sont heureuses,
autant du.moins que le comportent les temps où
nous sommes ; mais le bonheur de ces femmes repose
sur l'affection qu'elles inspirent, et en dehors de
ces périodes relativement fort courtes dans la vie,
on est bien forcé d'avouer que le sort de la femme
en général laisse beaucoup à désirer. Les esclaves
ne craignent rien tant que la mauvaise humeur de
leurs maîtres; mais ils n'en sont pas moins esclaves
lorsque le maître est de bonne humeur, et la félicité,
qui ne repose que sur. l'assurance des bonnes dis-
positions d'autrui, est toujours fort précaire.
En réalité, l'homme qui a fait les lois, les a faites
à son profit; l'intérêt de la femme a été sacrifié-
chaque fois que cet intérêt s'est trouvé en concur-
rence ou en opposition avec le sien. Partout la
femme est traitée en mineure; tant qu'elle est en
puissance de mari, elle est considérée comme inca-
pable, au même titre que l'enfant, l'insensé, le dis-
sipateur ou le malfaiteur condamné. Une femme
mariée de soixante ans n'a pas la libre disposition
de sa personne ou de son bien, lorsque son fils peut
être émancipé à l'âge de dix-huit ans. Une veuve
— 34 —
qui a des enfants est placée sous la dépendance du,
conseil de famille. L'adultère n'est puni chez
l'homme que dans certains cas déterminés très-
difficiles à constater et il lui reste mille échappa-
toires; le même-délit est sévèrement réprimé chez
la femme, quelles que. soient d'ailleurs les circon-
stances atténuantes invoquées en sa faveur; le
meurtre d'une femme par son mari est toléré lors-
que la préméditation n'est pas prouvée juridique-
ment, et le meurtrier en est quitte pour quelques
jours de détention préventive en attendant le juge-
ment. Mille moyens sont à la disposition d'un
homme pour séduire une jeune fille; le séducteur
n'ignore pas que la recherche de la paternité est
interdite, et la fille séduite n'a en perspective que
la misère, le déshonneur et souvent la mort.
Alpha. Tout cela est exact et le tableau est loin
d'être chargé; mais les femmes sont encore plus
ignorantes et plus superstitieuses que les hommes ;
par les enfants, parles secours aux indigents, par la
confession, elles sont sous la main des prêtres et, à
un moment donné, elles pourraient fournir une arme
redoutable à un clergé ambitieux, déjà investi d'un
pouvoir immense par ses richesses, par la prédica-
tion, et faire échec à tous les progrès accomplis de-
puis la grande Révolution;
Oméga. Il est incontestable que la femme, dans
l'état social actuel, est plus accessible que l'homme
à la corruption et aux séductions de toute nature, et
— 35 —
cette considération serait peut-être assez puissante
pour faire repousser la femme du scrutin, si les élec-
tions n'étaient pas entourées de garanties sérieuses
qui permissent d'assurer le contrôle des opérations
préparatoires et la sincérité du recensement des
votes.
Il en est du suffrage des femmes comme de toutes
les réformes qui sont introduites isolément et sans
le cortége obligé de toutes les mesures qui en ren-
dent l'application efficace ; elles servent d'instru-
ments aux factions et, comme le cheval de Troie,
causent la perte de ceux qui en espéraient le salut;
c'est le fer qui donne successivement la mort ou la
vie, suivant qu'il est façonné en arme de guerre ou
en soc de charrue. Les meilleures institutions,
faussées ainsi dans leur application, peuvent tourner
au profit du despotisme contre la liberté.
La femme est l'égale de l'homme; dans la sphère
de ses aptitudes et, toutes choses égales, elle n'est
inférieure à ce dernier ni sous le rapport de l'intel-
ligence, ni sous celui de la sensibilité.
L'amélioration du sort des femmes doit s'accom-
plir en même temps que celle des hommes ; les in-
térêts des deux sexes sont solidaires ; toutes les ré-
formes le sont. Le droit des femmes ne saurait être
contesté sérieusement ; mais, comme en fait de ré-
formes, il né faut pas se contenter de jouer sur les
mots, répétons que le droit de suffrage accordé aux
femmes doit être accompagné de toutes les mesures
— 36 —
propres à rendre le vote éclairé de façon à ce qu'au
lieu d'amener plus de bien-être et de liberté, il n'a-
joute pas un nouvel anneau à la longue chaîne des
misères de notre pauvre espèce et ne devienne pas
un nouvel engin de servitude entre les mains des
individus chargés de son acclimatation.
LES CANDIDATURES OUVRIÈRES.
Alpha. Doit-on donner la préférence aux candi-
datures ouvrières sur les candidatures bourgeoises?
Oméga. A mérite égal, la raison commande de
préférer les pauvres aux riches, les travailleurs aux
oisifs, les jeunes aux vieux. L'essentiel est de choi-
sir de véritables gens de bien, simples et sans pré-
tentions, parlant comme ils pensent et agissant
comme ils parlent, en ayant soin de bannir les
beaux parleurs, les enfileurs de phrases, les bla-
gueurs sérieux ou frivoles qui, tout en ayant l'air
de faire espérer beaucoup, en réalité ne s'engagent
à rien; les promoteurs de petites réformes qui
n'ont pour but que de capter les suffrages des niais,
sachant pertinemment qu'une fois eux en selle,
c'est-à-dire nommés députés, le sort du peuple n'en
éprouvera aucune amélioration et que les électeurs
resteront Gros-Jean tout comme avant les élec-
tions.
Ceux qui ont lu l'histoire romaine se souvien-
dront des Gracques. Dès que Caïus proposait une

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