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Communiquer au-delà des mots

De
247 pages
Malentendus, incompréhension, manque de clarté... Les problèmes de communication sont nombreux et peuvent se montrer handicapants dans nos relations avec les autres. Mais au-delà de la maladresse personnelle, peut-on supposer que le langage verbal est par nature soumis à des ratés ? En se questionnant sur la notion de faillite du langage, il apparaît que les mots sont incapables de transmettre une certaine catégorie d'information, notamment sur le plan des sensations. A partir des analyses de textes dramatiques contemporains, cet ouvrage propose d'explorer les possibilités qu'apportent des modes de transmission autres, verbaux et non verbaux.
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Nàthàlie Barré
Communiquer au-delà des mots
Le concept de fàillite du làngàge dàns le thÉâtRe contempoRàin
Communiquer au-delà des mots
Univers Théâtral Collection dirigée par Anne-Marie Green On parle souvent de « crise de théâtre », pourtant le théâtre est un secteur culturel contemporain vivant qui provoque interrogation et réflexion. La collection Univers Théâtral est créée pour donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant d’analyse que de synthèse concernant le domaine théâtral. Ainsi la collectionUnivers Théâtral entend proposer un panorama de la recherche actuelle et promouvoir la diversité des approches et des méthodes. Les lecteurs pourront cerner au plus près les différents aspects qui construisent l’ensemble des faits théâtraux contemporains ou historiquement marqués. Dernières parutions Dana MONAH, Shakespeare et ses doubles, Essai sur la réécriture théâ-trale, 2017. Christophe KONKOBO,La Pratique du théâtre moderne au Burkina Faso,2017.Marie-Noëlle SEMET-HAVIARAS,Les plasticiens au défi de la scène (2000-2015), 2017. Gérard HUBER, Shakespeare, le marrane du théâtre, essai sur Le Marchand de Venise, 2017. François LASSERRE,Corneille, le destin d’un écrivain de théâtre, 2017.RABANEL,Epistémologie de l’art vivant. L’inversion au cœur du spec-tacle, 2017.Françoise QUILLET,Des formations pour la scène mondiale aujourd’hui, 2016. RABANEL,Génie du carnaval, Quand le savoir bascule, 2016. Stéphane LABARRIERE,Spectacle vivant à l’épreuve de l’itinérance, Ma-gnétisme nomade et société de contrôle,2016. RABANEL,Le Feu sacré du théâtre, Manifeste du réinventisme,2016. Dorys CALVERT,Théâtre et Neuroscience des Emotions, 2016. RABANEL,Spectateurs sidérés, ou L’Allégorie du Goéland,2016. Hanan HASHEM,Emile Augier, Alexandre Dumas fils, et Victorien Sardou, Dramaturgie du savoir-vivre sous le Second Empire,2015. Elise VAN HAESEBROECK,Le théâtre de Claude Régy,l’érosd’une voix sans bouche,2015. Abdelmajid AZOUINE,Théâtre moderne et pratiques picturales, correspondances et confluences, 2015. Franck WAILLE et Christophe DAMOUR (dir.),François Delsarte, une recherche sans fin, 2015. François QUILLET,La scène mondiale aujourd’hui. Des formes en mouve-ment, 2015. François LASSERRE,L’inspiration de Corneille,2014.
Nathalie BARRÉ Communiquer au-delà des mots Le concept de faillite du langage dans le théâtre contemporain
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-12217-5 EAN : 9782343122175
COMMUNIQUER AU-DELA DES MOTS
« Comme instrument de communication, [le langage verbal] ne livre de la pensée qu'un cadavre [...]. Et comme instrument à penser, il alourdit le fluide, il le 1 dénature ».
 La faille dans le langage Ces travaux de recherche reposent sur la notion de faillite du langage, à savoir le fait que le langage articulé communique de manière incomplète, voire inexacte, une pensée. Cette notion peut 2 aller de la simple « ambiguïté résiduelle normale », inhérente à toute communication, mais ne remettant pas en question la compréhension globale de l'information, jusqu'au malentendu qui met en péril cette compréhension. La faillite renvoie également au fait que la langue devienne réellement problématique quand il s'agit de communiquer certaines informations de l'ordre de l'émotion ou des sensations. Dans ce contexte, les mots apparaissent comme des stéréotypes usés et rigides qui ne réussissent pas à transmettre les nuances de la pensée. Comme le disait Jean Dubuffet : « la pensée est un mouvement, elle est mouvement, tandis que les mots sont corps inertes. Il faudrait des 3 mots en mouvement ». Ainsi, l'échec du langage viendrait de
1 DUBUFFET, Jean,L'Homme du commun à l'ouvrage, Saint-Armand, Gallimard, 2 GOFFMAN, Erving,Façons de parler, Lonrai, les éditions de minuit, 1987, p. 17. 3 DUBUFFET, Jean,Écrits bruts, Paris, PUF, 1979, p. 231.
l'incompatibilité entre la pensée et les mots car quand la première se révèle constamment en mouvement, évoluant à chaque instant de manière parfois presque imperceptible, les seconds sont figés de par leur nature profonde. Les mots ne seraient pas appropriés pour rendre compte de la justesse d'une idée alors qu'ils sont, a priori, le seul médium dont nous disposons. Outre le paradoxe que révèle cette citation, elle met également en évidence la nécessité de repenser le mode de fonctionnement des mots pour leur permettre de trouver une justesse dans leur transmission. DansPour un oui ou pour un nonde Nathalie Sarraute, cette incapacité du langage s'exprime lorsque le personnage H2 tente d'expliquer ce qui l'a poussé à rompre avec son ami d'enfance : H1 : Et alors je t'aurai dit : « c'est bien, ça ? » H2,soupireC'est bien : Pas tout à fait ainsi… il y avait entre « » et « ça » un intervalle plus grand : « C'est biiien… ça… » Un accent mis sur « bien »… un étirement : « biiien… » et un suspens avant que 4 « ça » n'arrive… ce n'est pas sans importance . H2 ne peut que tenter de restituer artificiellement ce qui l'a outré 5 jusqu'au moment où H1 réussit à trouver le « terme tout prêt » de '' condescendant '' pour exprimer ce qui a vexé H2 au-delà des mots. Ce passage expose l'incapacité des mots à exprimer une certaine réalité, il se situe sur le lieu de leur faillite, quand le langage nous glisse entre les doigts. On peut rapprocher cette citation d'une remarque faite par Arnaud Rykner en rapport avec le roman de Proust,La Prisonnière: « '' c'est ainsi que j'aurais dû écrire '', non avec des mots qui parlent (pure logique discursive) mais avec des mots qui font voir et font entrer 6 dans le réel ». C'est à cette faillite que je vais m'intéresser, à savoir l'incapacité du langage articulé à exprimer une réalité plus sensible, moins concrète, que les mots n'arrivent pas à saisir. Une réalité que nous n'arrivons plus à saisir par ou dans les mots car, comme le dit Pierre Meunier : 4 SARRAUTE, Nathalie,Pour un oui ou pour un non, Saint-Armand, Folio théâtre, 2009, p. 26-27. 5 Ibid., p. 30.6 RYKNER, Arnaud,Paroles perdues, Faillite du langage et représentation, Mayenne, éd. José Corti, 2000, p. 63.
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« J'ai le sentiment que le langage s'appauvrit, qu'il est maltraité, que 7 nous limitons son usage à un rôle purement informatique ». Ainsi, en partant de l'idée que les mots sont source de malentendus, il semblerait que nous accentuions encore davantage ce phénomène par notre pratique du langage qui tendrait à en limiter l'usage. Un exemple parlant permettant d'illustrer l'inertie des mots serait celui du verbe « aimer » qui englobe à lui seul une réalité très vaste. Ainsi, on pourra tout d'abord aimer de différentes manières (l'amour d'une mère pour son enfant, celui existant entre deux amants, ou le fait d'aimer une saveur ou encore une sensation…), mais on peut également aimer à différents degrés d'intensité (énormément, moyennement, peu…). Outre le problème lié au vocabulaire, le langage articulé ne possède pas d'échelle d'intensité fiable qui permettrait de nuancer avec justesse une pensée, car un qualificatif donné possède une signification sensorielle subjective, différente d'un individu à l'autre. Cette remarque peut se rapprocher de ce qu'affirmait Roland Barthes : « Je ne puis jamais parler qu'en ramassant ce qui traîne dans 8 la langue ». À travers cette citation, on comprend aisément que lorsqu'une personne s'exprime, elle communique '' comme elle peut '', avec ce qu'elle a à sa disposition. Le langage articulé apparaît comme un outil de communication limité voire restrictif, qui se révèle plus encombrant qu'efficace.  Un questionnement de longue date La notion de faillite du langage n'est pas nouvelle dans le milieu artistique ni dans celui de la recherche. On peut tout d'abord citer ème Diderot qui l'évoquait dès le XVIII siècle lorsqu'il souhaitait 9 associer le langage verbal à la pantomime pour se rapprocher d'un ème mode de communication qu'il estimait plus naturel. Au XX siècle, 7 PICHUT, Carole, « Entretient avec Pierre Meunier »,Journal du Théâtre National de Strasbourg, Strasbourg, n°12, Janvier-Février 2012, p. 1-2. 8 BARTHES, Roland, Œuvres complètes, volume 3, Lonrai, éd. Du Seuil, 1994, p. 803-804. 9 DIDEROT, Denis,Entretien sur le fils naturel, suivi deParadoxe du comédien, Manchecourt, G.F.-Flammarion, 1987.
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