Compagnie de colonisation générale à la Guyane française proposée à l'industrie nationale / par M. de Caze,...

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Demonville (Paris). 1826. France -- Colonies -- Histoire. Amérique -- Histoire. Guyanne. 1 vol. (XVI-95 p.) ; In-8°.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1826
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K^owjpcLamv
DE
COLONISATION GÉNÉRALE
IMPRIMERIE DE DEJUOHTIIXK ,
rue Christine, n° 2.
{^omvûLauiej
DE
COLONISATION GÉNÉRALE
01 £<o Guuoeviej rtowcawo,
PROPOSÉE A L'INDUSTRIE NATIONALE
PAR
M. DE CAZE (DE PROVENGE),
HOMME DE LETTRES.
« La terre ne demande ici qu'à enrichir ses habïtans; mais les habïtans
i) manquent à la terre. Prenons donc tous ces artisans superflus qui sont dans
») la ville, et dont les méliers ne serviraient qu'à dérégler les moeurs, pour
)> leur faire cultiver ces plaines et ces collines. H est vrai que c'est un malheur
» que tous ces hommes exercés à des arts qui demandent une vie sédentaire,
» ne soient point exercés au travail; mais voici un moyen d'y remédier : Il
» faut partager entre eux les terres vacantes* et appeler à leur secours
» des peuples voisins 3 qui feront sous eux le plus rude travail. Ces,
» peuples le feront, pourvu qu'on leur promette des récompenses con~
» venàbles sur les fruits des terres mêmes qu'ils défricheront ; ils pour-
» ront, dans la suite * en posséder une partie* et être ainsi incorporés
» à votre peuple, qui n* est posasses nombreux. ■»
- ■ ii^ TELÉMAQDE , livre Ail.
PARIS,
CHEZ DEMONVILLE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE CHRISTINE, H° 2.
i8a6.
AVANT-PROPOS,
\~JË projet, comme tous les autres , aura ses
censeurs et ses approbateurs; car, comment se
flatter de plaire atout le monde? Il suffit pour
l'écrivain, qu'il ait pour lui l'aveu de sa cons-
cience, et le suffrage des gens sensés. L'un a été
mon guide, et l'autre mon espérance, en com-
posant ce Mémoire.
Quand un auteur se trouve dans une telle
disposition, surtout en écrivant -sur une ma-
tière où la politique entre essentiellement, il
doit bien s'attendre à être obligé d'exposer des
vérités, et il est si rare qu'elles n'irritent pas ceux
qui craignent de les entendre ! Il est si commun
de les voir acbarriés à s'en venger, qu'on doit
savoir quelque gré à quiconque ose les dire !
Je rfe me suis dissimulé aucun des nombreux
désagremens auxquels je pouvais m'exposer
en traitant cette matière ingrate ; mais je n'ai pas
cru que des craintes personnelles dussent l'em-
porter sur le bien général. Toutefois, je m'em-
presse aie dire, j'ai éprouvé une satisfaction bien
vive, lorsque j'ai vu n'avoir à signaler à l'ani-
madversion publique, que des ennemis invétérés,
que ces astucieux voisins dont tous les actes,
même ceux qui sont .revêtus des formes de la
yj ÀVÂNT-PIIOPOS.
bienfaisance et de la générosité , n'ont qu'un
but égoïste et franduleUx.
...... Timeo Danaos et doiiaferenies.
En conséquence de ma résolution, je me suis
élevé contre l'inégalité des chances dans la
convention qui abolit la traite dès noirs; non ,
comme je l'ai dit dans le corps de l'ouvrage, pour
en blâmer le but apparent qui n'est là qu'un
beau prétexte; mais pour en montrer les suites
mortelles à notre industrie coloniale, et, par le
fait, continentale.
Il est trop connu que les Anglais n'avaient
pas la moindre idée de relever le trône de Saint
Louis, même à l'instant où ses héritiers légitimes
touchaient le sol français, quand ils ont armé
l'Europe entière contre le fanatisme de l'ambi-
tion , pour leur avoir la moindre obligation d'un
événement que la seule Providence a conduit.
Mais, fidèles à leur système d'envahissement ma-
ritime et commercial, dès que ce projet eut été
pressenti dans le cercle des Souverains, déjà
installés aux Tuileries, ils jugèrent qu'ils auraient
tout à gagner, tout à prétendre, en s'interposant
entre des Princes qui revenaient au sein de leurs
États, comme un propriétaire rentre dans sa
maison, où fument encore les restes d'un violent
incendie, et des peuples qui ne les connaissaient
guère que par l'histoire de leurs vertus ; en con-
séquence ils s'emparèrent avec empressement
du projet de rétablir les Bourbons, et, recouverts
ATAWTr-PROPO.S. Vlj
de ce manteau séduisant, ils osèrent imposer des
sacrifice&qu'on croyait, dangereux de le^rreluser;
Ah! que les Bourbons n'ont-ils alors vraiment
connu les sèntimens unanimes des Français ! Que
<le malheurs cette heureuse connaissance, le doux
lien qui l'aurait suivie, n'auraient-ils pas épar-
gnés! Il faut pourtant le dire, ils ne pouvaient
être en position d'y croire;tant de forfaits avaient
environné de Craintes les restes de cette illustre
et malheureuse famille; tant de vertus avaient
été si dénaturées, si persécutées, qu'il n'était pas
étonnant qu'un peu de méfiance entrât dans le
coeur de Princes dont la popularité fut toujours
la plus aimable qualité. Peut-être même que si
les avis de chacun d'eux avaient été demandés,
beaucoup de concessions n'auraient pas eu lieu;
mais les circonstances étaient impérieuses, disait-
on à l'immortel auteur de la Charte,le repos de ,
la France exigeait qu'on s'y soumît : il crut devoir
le faire, et le respect ferma toutes les bouches.
Tout nous porte donc à rejeter sur la perfide
avidité des Anglais, les pertes,énormes que nous
avons essuyées, tant sous le rapport du numé-
raire que sous celui de l'industrie et des pos-
sessions. Penser au recouvrement de l'or et des
pays qu'ils nous ont arrachés, serait vouloir
troubler le repos de l'Europe, et le repos paraît
lui être cher; mais notre industrie ! les posses-
sions qui nous restent! qui nous empêche de
ranimer l'une en colonisant les autres ? Les
moyens nous manquent-ils? Est-ce que par ha-
Vuj AVANT-PROPOS.
sard le cabinet de Saint-James aurait prétendu
qu'elles resteraient telles qu'on nous les rendait!
J'aurais lieu de le croire, car, si cette condi-
tion n'a pas été stipulée en termes exprès, il
n'a été négligé aucune précaution pour nous
y contraindre. Qu'heureusement Terreur de nos
ennemis à cet égard mérite de pitié ! Qu'ils
connaissent peu les ressources de cette France,
qui' se relève toujours plus terrible, alors même
qu'ils pensent l'avoir écrasée! Levez-vous, innom-
brables enfans de l'antique Gaule ! venez porter
la fécondité dans le sein de la.riche Guyane!
Venez voiréclore sous vos heureux efforts les
immenses produits dont elle porte. le germe !
Venez! et que vos ennemis déconcertés expirent
dé crainte et de jalousie.
Quelques personnes, dont je resp*eete infini-
ment les sèntimens et les lumières, m'ont fait
observer que, parla division que j'avais indiquée
du territoire dé la Guyane, entre les actionr
naires et les cultivateurs, j'établissais la grande
et la petite propriété , ce qui pourrait être
blâmé, et qu'en outre je l'avais fait sur de trop
grandes dimensions.
Ces remarques me paraîtraient justes, si les
choses devaient toujours rester dans l'ordre que
je leur assigne, c'est-à-dire que le nombre d'in^
, dividus appartenant à ces deux classes n'aug-
mentât pas, et qu'aucune mutation n'eût lieu;
mais comme ces deux questions ne permettent
aucune alternative, ce n'est donc que l'avenir
AVANT-PROPOS. . IX
quej'ai envisagé, et je laisse aux changemens,
divisions et subdivisions que la versatilité dés
fortunes et l'accroissement de trois ou quatre
générations ne manqueront pas d'apporter aux
bases présentées j à faire sentir combien elles sont
justes au moment de la création.
.Ne pensera-t-on pas, ont-elles encore, ajouté,
que vous voulez ramener les institutions féo-
dales, en attachant à chaque action un certain
nombre de cultivateurs, ce qui rappelle la glèbe ;
et en les obligeant à donner au propriétaire, *
qui aura tout l'air d'en être le seigneur, certains
jours delà semaine pour la culture de ses terres,
ce qui reproduit le "droit xle corvée?
Les personnes qui m'ont fait ces observations,
je le répète, joignent trop de lumières à lèUrs
sèntimens français, pour n'avoir point aperçu
le vrai but que je, me proposais en établissant
ces conditions; mais comme il en est beaucoup
d'autres qui ont pour habitude de s'effaroucher
d'abord d'une chose qu'elles ne prennent ensuite
plus la peine d'approfondir; je vais leur donner
à cet égard toutes les explications qui me parais-
sent devoir les rassurer. ,
Onnème contestera pas, je pense, la nécessité
d'appeler des cultivateurs sur une terre, lorsqu'il
s'agit d'en opérer le défrichement. Or , quel
est celui d'entr'eux qui voudrait se décider à
quitter ses anciens foyers pour s'en créer de nou-
veaux à deux mille lieues, si l'espoir d'un avenir
plus qu'avantageux ne l'y engageait? Mais sien
X AVANT-PROPOS.
même temps que je lui présente le tableau sé->
duisant de ce doux avenir, je lui laissais la libre
disposition de son travail; quel est le fils de fa-,
mille, car il ne faut pas se le dissimuler, ce ne
sont pas des riches qui voudront quitter leurs
habitudes et les. douceurs de la propriété locale,
pour aller s'en promettre sous un autre ciel,
quelques certaines et attrayantes qu'elles leur
paraissent; quel,est le fils de famille, dis-je, qui
consentirait à devenir possesseur d'une étendue
. de terre quelconque qu'il ne pourrait faire ex^
ploiter? J'en appelle à tous les propriétaires
ruraux , pour décider si j'ai dû ou non prendre
les moyens proposés pour mettre ces colons peu
aisés, à l'abri des prétentions de cultivateurs
qui ne manqueraient pas de leur imposer des lois
d'autant plus dures, qu'ils se trouveraient eux-
mêmes hors des atteintes du besoin en cultivant
leur propre fonds.
Au reste, cet çjjpsujettissement est limité ,'et
ne va que jusqu'à l'époque, où, d'un côté, l'aug-
mentation de la population , et de l'autre le pro<-
duit des récoltes, ne feront plus redouter une
ligue dont l'effet serait mortel à la prospérité de
la colonie et au but de l'entreprise.
D'ailleurs , ces considérations à part, je ne
vois dans ces conventions qu'un traité passé de
gré à gré entre parties libres, et la répétition de
ce qui se pratique journellement sous nos yeux.
Dans toutes les branches de notre industrie , un
homme ne loue-t-il pas ses oeuvres à un autre
AVANT-PROPOS. ^j
pour un terme plus ou moius long? Hé bien,
fais-je autre chose? Ne voit-on pas ordinairement
un fermier rétenir par-devers lui une partie des
gages de son valet de grange, comme garant de
l'exécution de leurs accords ? Cette mesure est
d'autant plus nécessaire, que vis-à-vis d'un
homme qui n'a aucune responsabilité à fournir,
son recours, en cas d'infraction, ne reposerait
sur rien, et qu'il aurait le désagrément de voir le
quitter au retour de la belle saison, et: par con-
séquent des travaux, celui qu'il aurait nourri et
payé durant l'hiver dans une oisiveté plus ou
moins grande.
Or, ici quel meilleur garant pouvais-je établir
de la fidélité du cultivateur concessionnaire à
remplir ses obligations, que de ne lui donner
que l'usufruit du terrain concédé jusqu'à l'expi-
ration du contrat? Au reste, n'est-il pas de droit
naturel que eelui qui donne soit apte à recevoir?
Le tout est que les proportions soient gardées,
afin que l'échange puisse durer; je pense que,
dans celles indiquées, la balance est assez égale
pour être au gré de toutes les parties.
Telles sont à peu près les explications que j'ai
cru devoir donner; les unes d'après mon respect
pour les intentions du Gouvernement, les autres
pour répondre aux objections de l'amitié et aux
craintes de la légèreté.
Après avoir rassuré les esprits sur les vues
constitutionnelles de mon projet, il me reste à
XÏj AVANT-PROPOS.
convaincre, en peu de mots, le Gouvernement et
le public dé sa nécessité industrielle.
La France, dans sa position agricole et com-
merciale, est à la fois riche et pauvre : elle est
riche en denrées indigènes, puisqu'entr'autres il
a été reconnu à la tribune, que les grains, faute
de moyens utiles d'écoulement, demeuraient en-
tassés dans les greniers;mais l'agriculture, au mi-
lieu de ces richesses mortes, n'est-elle pas comme
Tantale, hors d'état de s'alimenter des mets qui
l'entourent, condamnée à languir d'abstinence?
Elle est riche en objets manufacturés, puis-
qu'il est de notoriété publique que lés fabriques
et les entrepôts regorgent de marchandises; mais
cette abondance même, cette abondance qui n'a
lieu que par le défaut d'exportation, n'est-elle pas
le signe le plus certain de sa pauvreté? Et si l'in-
concevable rapidité de la mode; si ce nouveau
Profée, apparaissant journellement sous quelque
nouvelle figure, ne forçait eh quelque sorte la-
consommation locale ; si la cherté des objets d'un
nouveau goût ne dédommageait un peu le fabri-
cant; si la variation perpétuelle des couleurs et
des formes dés vêtemens et objets de luxe languis:
sait seulement quelques mois, les trois quarts des -
établissemens innombrables qui s'y rattachent
ne s'écrouleraient-ils pas aussi vite qu'ils se sont
formés ? Cette apparence de vie, d'activité in-
dustrielle, n'est donc qu'une illusion, qu'une
chimère, qu'une vaine apparence, semblable à
AVANT-PROPOS. Xllj
la brillante crépissure qui ne cacherait que des
ruines? sans,doute; car la France ne vend ou-
vrée qu'à la France, la matière brute qu'elle
achète à prix d'or à l'étranger. Je laisse à penser
à présent si, avec un pareil système d'échange,
dans un nombre d'années, tout son numéraire
ne doit pas sortir de ses mains? Osera-t-on nier
la trop pénible vérité de mon assertion, quand
il est constant qu'outre une infinité de denrées
coloniales, l'étranger nous fournît au moins les
trois quarts du tabac, dès huiles à fabrique, dont
la consommation est si considérable, et le tiers
au moins des laines et des soies, des cotons, sans
compter une infinité d'autres articles? niera-t-on
qu'il faut aller charger les huiles dans l'Archipel,
avec des tonneaux vides et des sacs de piastres ?
Dira-t-on que j'erre quand j'avance qu'un navire
apportant dans nos ports une cargaison en den-
rées coloniales, tabac, laine, coton ou soie de la
valeur de cent mille francs, ne charge en retrait
de nos produits, que pour environ quarante-
cinq à cinquante mille francs? Que l'on vérifie
les registres'de la douane si l'on en doute, et l'on
verra si j'exagère.
Tel est pourtant le commerce que nous allons
faire chez l'étranger, ou que nous souffrons qu'il
vienne exploiter chez nous. Est-il possible
qu'on reste indifférent sur l'avenir désastreux
qu'il prépare à notre belle France ? Est-il con-
venable qu'on l'oblige à être- la tributaire des
Xiv AVANT-PROPOS.
autres puissances, quand elle possède tous les
moyens imaginables, non-seulement de s'affran-
chir d'un tribut aussi ruineux qu'humiliant, mais
de fournir des voisins hors d'état comme nous
de s'y soustraire'.
Oh! si les bornes d'une préface ne s'opposaient
aux développemens qu'exigerait une question
aussi intéressante, qu'il me serait aisé de prou-
ver incontestablement, qu'à moins d'être l'en-
nemi mortel de son pays , on ne saurait entraver
le succès des avantages que mon projet de colo-
nisation à la Guyane lui présente. Qu'on songe-,
je le répète, que cette contrée est illimitée; que
derrière les faibles obstacles qui en défendent
l'abord, sont des richesses immenses et inépui-
sables; que de sages combinaisons peuvent y
établir,, en peu de temps, une immense popula-
tion, et que la consommation y grandirait en
conséquence.
Outre les moyens que j'ai indiqués ; j'en con-
nais bien d'autres aussi simples qu'infaillibles
pour arriver à cet heureux résultat, pour exciter
tous les genres d'industrie et de commerce à y
concourir; mais comme ils sont tous entre les
mains du Gouvernement, c'est à lui seul que je
les communiquerai. Je dois pourtant prévenir
qu'aucun ne serait à charge au trésor, puisqu'ils
sortiraient du sein de la Guyane même, du jour
où les premiers Colons poseraient le pied sur ses
bords.
AVANT-PROPOS. XV
Je n'avais d'abord que le projet d'abandonner
au public des idées, que lé seul désir de lui être
utile m'avait suggérées; mais les mêmes per-
sonnes que j'ai consultées sur ce travail, m'ayant
fortement pressé de compléter mon oeuvre, en
formant de fait l'association que je ne faisais qu'in-
diquer; je leur observai que j'étais trop inconnu,
pour mettre mon nom à la tête d'une entreprise
qui réclamerait bien plutôt un de ceux qui sont
l'honneur de la Banque et de l'industrie. Elles
répondirent qu'en effet, s'il était question d'une
entreprise de la nature de celles que le Codé de
commerce régit, d'une association simplement
industrielle , d'une exploitation commerciale
dont la marche est le secret du gérant, et le ré-
sultat , le concours plus ou. moins prévu des
chances du hasard; sans doute il faudrait avoir
recours à l'un de ces nonîs honorables qui sont
l'aimant de la confiance publique et le garant
présumé d'une entreprise inconnue. Mais que,
dans l'hypothèse, ne s'agissant que d'une réunion
d'individus se cotisant comme pour acheter en
bloc une étendue de terre, qu'ils se partagent
ensuite d'après le montant de leur cote-part
respective, et qui se soumettent réciproquement
à telles obligations qu'ils jugent devoir en faciliter
l'exploitation; le titre de fondateur que je pren-
drais, disparaitrait.du moment que l'association
serait constituée, pour rentrer dans la catégorie
des simples souscripteurs. Qu'il était, au reste ,
XVJ AVANT-PROPOS.
indispensablement nécessaire qu'un nom quel-
conque servît de point de ralliement, et qu'en
conséquence le mien, plus que tout autre, devait
en servir, puisque j'étais le créateur du projet.
J'avoue que, cédant à l'amour-propre autant
qu'à ces raisons, je me suis déterminé à con-
vertir en réalité ce que je n'avais d'abord regardé
que comme un travail littéraire, et à prendre un
titre que je brûle de déposer au plutôt entre les
mains de l'administration établie par l'association,
conformément aux bases constitutives dont l'a-
doption par chaque souscripteur devient obli-
gatoire, pour qu'elle puisse se former; les bases
réglementaires n'étant qûeproposées,et soumises
aux discussions de-l'assemblée.
Pour donner au public une connaissance plus
active delà, formation de la présente association,
il sera incessamment publié un prospectus indi-
quant la forme dans laquelle toute souscription
doit être faite, et la personne chargée de la re-
cevoir. -.....,
J'ai aussi trop bonne opinion de l'esprit na-
tional, pour ne pas croire que le public verra
avec plaisir les moyens indiqués à la suite du
projet, pour contraindre l'Angleterre à ne point
le traverser dans ses desseins.
COMPAGNIE
DE
COLONISATION GÉNÉRALE
A LA GUYANE FRANÇAISE.
J-JORSQU'ON présente, soit au Gouvernement, soit
au public, un projet créateur ou régénérateur,
on contracte l'obligation d'en démontrer la
nécessité, les avantages et les moyens d'exécu-
tion.
Sans le concours absolu de ces trois points, ou
pour mieux dire, de ces trois principes fonda-
mentaux de toute entreprise sociale, le plan
le mieux raisonné d'ailleurs tombe dans le do-
maine dés probabilités chimériques ou des inno-
vations'dangereuses.
Fort de mes deux premiers principes reposant
sur des conséquences politiques où des faits ma-
tériels, dont la, vérité ou l'existence ne saurait
être contestée, je me bornerai à les indiquer.
Quant au troisième, fruit de ma faible imagina-
tion, je ne le hasarde que pour en* faire^ éclore
de meilleurs.
La France, dans son état physique, moral et
...'.■■ t .■ ■
. (O
politique, est-elle clans la nécessité de recourir
aux ressources d'une colonisation ? Le peut-elle
en droit comme en fait? Ce moyen offre-t-il en
outre des avantages assez grands à son industrie,
pour le faire adopter lors même que la nécessité
des antécédans n'existerait pas ?
Qu'on jette les yeux sur l'état de nos colonies,
de notre commerce, de nos manufactures, de
notre immense population ; qu'on fasse le dénom-
brement de la brillante génération qui s'élève au-
tour de nous ; qu'on examine l'impulsion que le
temps lui imprime, les demandes sans nombre
dont elle assiège en vain toutes les administrations
déjà surchargées d'employés; l'impossibilité de
calmer ou d'assouvir l'ambition qui la dévore, et
l'on y trouvera la réponse à la première question;
et, j'ose l'affirmer, cette explication doit suffire,
si l'on ne veut s'exposer un jour peut-être au
regret tardif de l'avoir éludée.
Pour répondre à la seconde, je n'ai qu'à
Tenvoyer aux traités qui nous garantissent la.
propriété de plusieurs contrées du Nouveau-
Monde. . .>
Quant a la troisième , comme elle doit être
considérée sous deux points de vue: l'un, du
choix à faire parmi ces diverses contrées; l'autre,
des avantages réels qu'elle doit apporter à l'in-
dustrie , je ne trouve pas de meilleure réponse
à y faire, que de transcrire ici-tout au long, la
notice qu'a donnée de la Guyane française, l'ami,
m
le compagnon du-brave et malheureux Pichegru,
Mi le Chevalier de la B.ue actuellement Garde
général des Archives du Royaume, l'un des pre-
miers déportés du 18 fructidor..
Ce digne Français , recommandable autant par
ses talens que par son amour pour son Prince et sa
patrie, a employé les sept mois qu'il a passés sur une
terre que l'exil devait lui faire paraître affreuse,
à ne la voir qu'avec les yeux de l'utilité publique,
à la parcourir autant que sa situation pouvait
, le lui permettre, à observer ses produits natu-
rels, ceux que l'art pourrait y acclimater, les
moyens de l'assainir, et le mode d'exploitation
qui lui conviendrait le mieux.
Non content des. observations que ses con-
naissances personnelles rendaient déjà précieuses,
il interrogeait les Colons et affrontait souvent la '
profondeur et les périls des forêts pour aller
puiser chez les Indiens, les notions que la tra-
dition , autant que leurs courses, avait pu leur
donner sur les parties non connues de cette vaste
et riche contrée. .
Si le caractère d'un historien doit influer sur
le jugement à porter de ses narrations, Certes,
nous devons être loin de supposer dans le récit
qu'on va lire , ce concours d'exagération et de
charlatanisme, défauts si funestes, et malheureu-
sement si ordinaires à tant de voyageurs qu'une
vanité ridicule, bien plus que le désir d'être utiles,
d'observateurs superficiels transforme en narra-
teurs infidèles.
(4)
DE LÀ GUYANE FRANÇAISE.
« Placée entre les sixième et deuxième degrés
de latitude septentrionale , et les cinquante-
huitième et cinquante - troisième de longitude
occidentale, la Guyane française offre cent qua-
rante lieues de côtes. Elle est bornée au nord-ouest
par le Maroni, grand fleuve qui la sépare de la
Guyane hollandaise, et au sud par la rivière de
Vincent-Pinçon, nommée aussi Yapoc, qui la
sépare de la Guyane portugaise. Ses limites inté-
rieures sont le cours du Maroni, qu'on n'a guère
remonté que jusqu'à cinquante lieues, à cause des
cataractes dont il est hérissé et qui en rendent la
navigation très-difficile ; mais sa source paraît
être au moins deux fois plus éloignée. La partie
qu'on a parcourue s'est trouvée couverte de
forêtspresqu'impénétrables, où languissent quel-
ques hordes indiennes peU connues. On a pé-
nétré beaucoup plus loin du côté des possessions
portugaises ; nos limites longent le fleuve des
Amazones à la distance de quinze lieues de sa
rive gauche jusqu'à celui de Rio-Négro, qui s'y
jette à plus de deux cent cinquante lieues de la
mer; ainsi la Guyane française forme une île
alongée et immense, baignée au nord et à l'est
par les rivières qu'on vient de désigner. C'est le
traité d'Utrecht qui a déterminé ces limites en
1713 ; le fleuve des Amazones formait auparavant
la véritable ligne de démarcation *n vertu d'une
convention conclue à Lisbonne le 4 mars 1700;
les Portugais avaient, même à cette époque, été
obligés de démolir leurs forts sur la rive gauche
de ce fleuve; il s'est cependant élevé des contes-
tations en 1791 : le gouverneur du Para a pré-
tendu nous donner pour limites la rivière
d'Oyapoc, qui est à soixante et dix lieues de l'A-
mazone et par quatre degrés de latitude nord.,
tandis que celle de Vincent-Pinçon n'est qu'à i5
lieues et à deux degrés de latitude; il a voulu
faire prendre le change sur le nonï de cette ri-
vière appelée Vincent-Pinçon, seulement depuis
l'année i5oo que le compagnon de Christophe
Colomb mouilla dans la baie où elle se jette; elle
est encore appelée Yapoc par les Indiens, niais
non pas Oyapoc , qu'ils distinguent bien.'de là
première. Ce gouverneur fit même quelques in-
cursions auxquelles on n'opposa aucune résis-
tance ; ces terres inondées laplus grande partie
de l'année ne méritaient guère, dans leur état
actuel, d'être disputées; mais depuis, des négo-
ciateurs portugais ont élevé d'autres prétentions
non moins étranges : ils voulaient bien se replier
sur la rivière de Carswene, éloignée d'un demir
degré de latitude nord de la baie de Vincent-
Pinçon, mais ils tiraient de là à l'ouest une ligne ,
droite jusqu'au Rio-Bianco, vis-à-vis son embou-
chure dans le lac Parime ou mer Blanche, ce qui
nous enlevait les trois quarts de nos possession»
(6)
intérieures les plus intéressantes; heureusement
que ce traité est resté sans effet, et que la France
est toujours en possession défaire valoir le traité
d'Utrecht.
Description des Côtes.
« Du Maroni à la rivière d'Iracoubo,on compte
seize lieues; cet espace n'offre aucun blanc, ni
aucune trace de culture : on trouve seulement
dans les hauts du Maroni quelques faibles peu-
plades d'Indiens. La partie la moins accessible des
bois qui couvrait ce pays, était devenue le refuge
de près de quatre cents nègres marronsqui avaient
déserté des habitations hollandaises et s'y étaient
établis; mais ils ont été détruits ou dispersés
par le dernier gouverneur de Surinam, que ce
dangereux voisinage inquiétait.
» Les Payras, nation indienne, occupent une
partie des rives d'Iracoubo; les Français y avaient
commencé des établissemens, il est fâcheux que
les circonstances les aient interrompues ; car
l'accès facile de cette rivière rend cette position
infinimentiavorable.
On avait aussi entrepris de fertiliser les bords
de Conamama, qui n'est qu'à deux lieues d'Ira-
coubo ; on les a également abandonnés, et il ne
s'y trouve plus que quelques Indiens connus sous
le nom de Galibés.
» A six lieues plus loin est la rivière de Si-
( 7 ) ;
namari ou Senamarico; des Français s'y établi-
rent en 1624, et y fondèrent une espèce de vil-
lage ; mais les causes qui éloignèrent leâ Colons '
d'Iracoubo, chassèrent aussi ceux de Sinamari,
qui n'avaient pas eu l'avantage de trouver une
rivière aussi commode pour la navigation.
»Dece pointa la rivièrexleKourou, on compte
douze lieues ; son entréevest également gênée par
des bancs de sable et des rochers plats; mais
comme l'embouchure a une demi-lieue dé large,
les vaisseaux y entrent au moyen de la passe du
côté du nord, et mouillent à une lieue et demie par
quatre à cinq brasses. C'est sur les bords dé
cette rivière que périrent, en 1763, treize mille
victimes d'une entreprise à laquelle il n'a manqué
pour réussir que de la prévoyance et de la pru-
dence. On rejetta sur le climat les fautes de l'ad-
ministration, et une vingtaine de misérables
habitations est le seul fruit que l'on ait retiré du
sacrifice de plus de vingt millions.
» Vis-à-vis cette ri vière, à trois lieues -au large,
sont les trois Iles - du - Salut, appelées autrefois
Iles-du-Diable; ces trois îles, ou plutôt ces trois
petites montagnes , forment un port capable de -
recevoir avec sûreté les plus gros vaisseaux : c'est
le seul point de toute la Guyane qui présente cet
avantage. Aussi ces îles ont-elles fixé plus d'une
fois l'attention du Gouvernement pour des éta-
blissemens majeurs. La situation de nos autres
colonies forcera peut-être de revenir à ce projet.
( « )
» Cet espace de vingt lieues, de Kourou à
Iracoubo, est bordé du côté de la mer de plages
de sable et d'une lisière de puletuviers, épaisse en
quelques endroits d'une lieue ; mais derrière cette
lisière se présentent des savanes ou prairies na-
turelles, qui ont jusqu'à trois lieues d'étendue,
et se terminent aux grandes forêts peuplées de
toutes les espèces d'arbres dont ce pays abonde.
» On a élevé dans ces savanes des bestiaux
avec lé plus grand succès; les porcs spécialement
y avaient prospéré de manière à devenir une
branche de commerce importante pour les Iles-
du-Vent; mais au moment où nous avons quitté
Sinamari, tous ces avantages étaient devenus
presque nuls.
» Les grandes anses de sable qui bordent cette
côte sont très-fréquentées par les tortues, de-
puis avril jusqu'en septembre; ces testacées,
dont la chair est si saine, forment une branche
lucrative d'exportation pour les Antilles.
» Enfin, l'abondance du gibier, du poisson
et de la volaille dans cette partie de la Guyane ,
le succès avec lequel on y cultive le manioc et
le coton, l'ont toujours fait regarder comme la
plus favorable aux petits établissemens, parce
qu'ils entraînent moins de frais, et que les terres
sont excellentes.
» De Kourou à Cayenne, on compte dix lieues,
et dans tout cet espace les bâtimens sont forcés
de se tenir à deux ou trois lieues au large, à
( 9)
cause des vases et du.peu de fond; le mouillage
n'a rien de dangereux, mais les déchargemens
éprouvent d'extrêmes difficultés ; cependant il s'y
était formé une soixantaine de petits établisse-
mens, qui ont décliné comme les autres. De
grands y réussiraient comme ailleurs, si on abat-
tait les grands bois et qu'on s'enfonçât dans les
terres; mais ils exigeraient plus d'avances.
» Entre les rivières de Mahuri et de Cayénne,
se trouve l'île de Cayennè, dont le nom indien
était Muccumbro : elle est baignée à l'est, à
l'ouest et au sud par ces deux rivières, et au
nord par la mer. Son diamètre est d'environ cinq
lieues , elle est entrecoupée de monticules et
terres basses qui ne sont cependant jamais
noyées ; quoique très-propre à la culture ,de
toutes les denrées coloniales, et plus peuplée que
le reste du pays, elle est en grande partie in-
culte.
» Le premier établissement des Français à
Cayenne date de i635, il fut renouvelé en i643,
et abandonné dix ans après. Les Hollandais s'y
établirent en ,1657 ; ils en furent expulsés en
1664 par les Français, commandés par M. de la .
Barre : prise par les Anglais en 1667, et reprise
la même année par les Français , elle tomba de
nouveau en 1672 au pouvoir des Hollandais;
mais le maréchal d'Estrées la leur enleva en 1676,
et depuis ce moment elle n'est plus sortie des
mains des Français qu'en 181 o, pour passer dans
> ." ( '°)
celles des Portugais qui viennent de nous la res-
tituer. -
» A l'extrémité occidentale de l'île, a été bâti
le seuLbourg qui existe dans la Colonie, et qu'on
a décoré du nom de ville ; il consiste en un amas
d'environ deux cents cases et baraques entassées
sans ordre, et formant un hexagone irrégulier.
Il en faut cependant excepter la maison du gou-
verneur, l'église et le collège , qui sont bâtis en
pierres. Les magasins de l'Etat, les casernes et
l'hospice sont en partie du côté de la mer et hors
de la ville. On l'a entourée de fortifications
qui ne servent guère qu'à empêcher la circula-
tion de l'air, indispensable cependant dans ces
contrées.
» Les navires qui tirent plus de douze pieds
d'ëau ne peuvent entrer dans le port. Dans le
temps où le commerce était le plus florissant,
la France en expédiait annuellement de vingt à
vingt-cinq, et les Antilles ou les Etats-Unis, en-
viron une trentaine de goélettes.
» Les huit lieues qui séparent la rivière de
Mahuri de celle de Kaw, offrent de grandes sa*
vanes noyées pendant les pluies ; elles sont très-
susceptibles des grandes cultures, et on a eu le
projet de les y consacrer. Elles auraient parfaite-
ment réussi, si on juge par quelques plantations
de café établies du côté de la rivière de Kaw,
et par la belle habitation dite la Gabrielle. Les
arbres à'épicerie , et surtout les gérofliers , y
donnent des fruits égaux en qualités et en quan-1
tité à ceux des Indes orientales.
» On pourrait tirer le même parti de l'espace
qui se trouve entre les rivières de Kaw et d'A-
prouague. Il est de trois ou quatre lieues, et si
les essais qu'on y a faits n'ont pas réussi, c'est
qu'on n'y a pas apporté les soins et là persévé-*
rance nécessaires.
» De la rivière d'Aprouague à celle d'Oyapoc,
on compte quinze lieues. C'est dans cet espace,
vers les bords de la petite rivière d'Ouanari, que
la compagnie de Sénégal avait établi deux grandes
habitations, sur lesquelles on a compté en 1788
jusqu'à quatre cents nègres cultivateurs. Mais la
révolution a achevé la décadence qu'avait com-
mencée une gestion vicieuse. . v
» Les bords de plusieurs petites rivières qui
se jettent dans l'Oyapoc abondent en pâturages,
sont très-fertiles., et peuplées d'Indiens faciles
à civiliser.
» Il en est de même de la longue étendue de
pays qui sépare la rivière d'Oyapoc, depuis le cap
Orange jusqu'à-la baie de Vincent-Pinçon. On y
trouve plusieurs peuplades très-nombreuses avec
lesquelles Cayenne était entrée en rapports com-
merciaux. C'était l'ouvrage des Missionnaires ,
dont l'expulsion a arrêté les progrès des Indiens
vers la civilisation. • *
. » Les Français n'ont donc fait des tentatives
d'établissemens que dans l'espace renfermé entre
( » )
les rivières d'Iracoubo et d'Oyapoc, qui ne forme
que la moitié de notre Guyane ; encore ne les
ont-ils pas portés au-delà de cinq lieues de la
côte : tout le reste est encore abandonné à la na-
ture et couvert de forêts immenses. Mais que
pouvaient huit mille noirs, quatre cents gens de
couleur et huit cents blancs , dont la très-ma-
jeure partie s'est constamment fixée à Cayenne,
et dont les moyens ont toujours été fort bornés?
11 fallait même que le pays offrît de grandes et
faciles ressources pour obtenir des résultats tels
que ceux que, présentait la colonie avant la dé-
sorganisation.
»■ De toutes les colonies de l'Amérique, la
Guyane serait certainement celle dont le climat
nuirait le moins aux Européens, si elle était dé-
frichée ; le thermomètre se soutient ordinaire-
ment entre le 19e et le 25e degré, et cette cha-
leur , très-supportable, est encore tempérée par
la fraîcheur que répandent les rivières infini-
ment multipliées, et les vents alises du grand
Océan. Cette chaleur diminue même à mesure
qu'on s'enfonce dans les terres, et si les Européens
savaient se garantir des excès auxquels expose
la facilité des jouissances , ils auraient moins à
redouter les effets du climat. /
» Les ressources de la Guyane en culture ,
commerce et industrie, sont immenses; suscep-
tible de toutes les productions coloniales, et -
même des épiceries qui y prospèrent comme aux
( i3)
Moluques et àCeylan, elle offre de plus des
avantages étrangers aux autres colonies. Est-il
permis d'en douter, quand on considère les suc-
cès de Surinam, Berbice, Démérari et Essequabo?
Là patience et l'industrie hollandaise y ont déjà
créé un produit annuel de plus de cent millions.
Pourquoi donc celui de la Guyane française
s'est-il à peine élevé à sept ou huit cent mille
francs, même lors de ses plus grands succès? On
ne peut en accuser que les vices de l'adminis-
tration , qui se Sont toujours opposés au dévelop-
pement de toutes les ressources de cette colonie.
La côte, dans presque toute son étendue, à trois
ou quatre lieues de profondeur, et les bords des
principales rivières sont couverts d'une couche
de terreau noirâtre de quinze à vingt-huit pouces
d'épaisseur; ces terres, appelées basses, sont
presqu'inépuisables quand, dessous le terreau et
à peu de profondeur, se trouve une espèce de
vase homogène, d'un gris tirant sur le bleu ou
le roux, assez molle pour enfoncer aisément Un
très-long bâton. C'est cette vase qui contient
essentiellement les principes d'une heureuse vé-
gétation. A cette première considération, il faut,
dans le choix du terrain, joindre l'attention de se
placer de manière à recevoir la brise alisée qui
souffle toute l'année de l'est à l'ouest, et qui
contribue infiniment à la santé des cultivateurs
et même à, celle des plantes. C'est particulière-
( i4 )
ment sous ce rapport que le voisinage de la mer
est préférable.
v Les terres basses de seconde qualité sont
celles dont la vase, couverte par le terreau , est
mélangée de diverses couleurs, et surtout con-
tient des mottes de tourbe dénuées de sels ; elles
exigent une culture beaucoup plus pénible et
plus dispendieuse.
» La nécessité de garantir les terres basses des
inondations par des fossés et des digues , en-
traîne beaucoup plus de dépenses que les terres
hautes ; mais on en est bien dédommagé par les
produits ; cependant il serait imprudent de com-
mencer un établissement en grand, dans ces
terres, avec moins de cent mille francs, et sans
l'intention d'y mettre toute la suite et la cons-
tance convenable. La saison sèche , qui com-
mence en juillet et finit en décembre, doit suf-
fire pour la fosse et la digue de terrain à cultiver;
on la défriche et nivelle l'année suivante, et peut
l'année d'après recevoir des cotoniers par les-
quels on commence ordinairement, parce qu'ils
rapportent de suite.
» Le cafier, y réussit et s'y conserve long-
temps quand la vase est bien desséchée ; mais il
faut attendre quatre ou cinq ans.
» Enfin, la canne à sucre n'y prospère pas
moins; on y peut même établir des moulins que
la marée descendante ou la brise feraient mouvoir.
( i5")
Mais les sucreries, comme on sait, exigent beau-
coup plus de frais et de bras.
» Les terres hautes, c'est-à-dire inaccessibles
aux inondations,ne présentent pas, à beaucoup
près, aux cultivateurs d'aussi grands avantages ;
mais elles ont celui d'entraîner infiniment moins
de frais, et d'être plus propres à la culture du
manioc, qui constitue la principale nourriture:
du pays. Elles conviennent aussi à celle du gé-
roflier , puisque c'est dans les terres hautes qu'a
si bien réussi la grande plantation de ces arbres,
qui se fait remarquer dans cette colonie. Peut-
être encore ces terres s'amélioreraient-elles beau-
coup, si la culture y était mieux entendue. A
peine y gratte-t-on la superficie avec la houe, et
on n'y fait encore les abatis qu'à la caraïbe, en
laissant subsister les troncs des arbres sur le sol
et des souches entières.
» Les vastes savanes dont est couverte la
plus grande partie des terres hautes, sont on ne
peut pas plus favorables aux hattes ou ménageries
de gros bétail et même aux haras.
» On y trouve des montagnes entières de mi-
nerai de fer si riche, qu'il rend jusqu'à soixante
et dix pour cent. Les alentours sont couverts de
bois, et les plus beaux cours d'eau sillonnent les
vallées : quelle source de richesse pour d'habiles
spéculateurs!
» Les forêts en offrent une inépuisable pour
la marine française ; on y trouve plus de cin-
(16)
quante espèces de bois propres à entrer dans la
construction des vaisseaux. Le poids du pied
cube s'élève de quarante à quatre-vingt-douze
livres. Les plus lourds, employés dans les parties
submergées , soulageraient le bâtiment d'une
grande partie de son lest, donneraient beaucoup
plus d'espace pour le chargement, et concour-
raient à sa solidité ain/si qu'à la sûreté. Les autres,
consacrées aux parties hautes, auraient l'avan-
tage d'être inaccessibles aux insectes rongeurs ,
et de durer quatre fois plus que ceux d'Europe.
C'est principalement du côté d'Oyapoc que de-
vraient se fixer les vues dû Gouvernement pour
cet objet, parce qu'il trouverait dans les rivières
quil'avoisinent, dansies beaux bois qui en gar-
nissent les rives, dans les Indiens qui les ha-
bitent, les plus grandes ressources pour l'exploi-
tation et le transport.
» A tous ces avantages, on doit ajouter que le
café de ces contrées est classé par les connaisseurs
immédiatement après celui de Moka ; que la qua-
lité supérieure du coton en est si bien reconnue,
qu'il vaut dans le commerce jusqu'à cinquante
francs par quintal de plus que les autres.
! » Le rôucou a le même avantage.
» Le sucre est d'un grain plus gros et mieux
cristallisé.
» Le tabac égal celui du Brésil et de Saint-
Vincent.
(h)
» Le riz peut y être cultivé avec le plus grand
succès. ' "
» Tous les fruits connus dans les autres Colo-
nies, etbeaucoup d'autres particuliers à la Guyane,
y abondent. On y cultive même la vigne avec
succès; le vin qu'on en tire est couvert et géné-
reux , mais les grains ne mûrissant pas tous à la
fois , il faut éplucher les grappes avant de les
mettre dans la cuve; la difficulté de ce travail,
et l'avidité avec laquelle les oiseaux dévorent le
raisin à mesure qu'il mûrit, ont fait renoncer à
la culture de la vigne en grand. Quant au blé ,
il n'y a pas réussi ; l'humidité et la chaleur le font
bien monter jusqu'à douze pieds en six semaines,
mais il ne donne point d'épis;
» Les rivières et la mer fournissent dès pois-
sons excellens.
» Les forêts, remplies de gibier,offrent tous
les bois les plus précieux.
» Enfin , l'éducation des vers à soie y réussi-
roit d'autant mieux qu'on n'y éprouve pas de ces
ouragans qui portent si souvent le ravage à Saint-
Domingue et dans les autres colonies.
» Si l'on s'enfonce dans le pays à cinquante
ou soixante lieues, le climat y devient plus sa-
lubre, plus tempéré;à mesure qu'on avance, on
y voit des forêts entières de cacaoyers ; les
gommes les plus préeiin^ësl^a vanille, la salse-
pareille , le bois d^ra|se (e'sjpèce d'épice),le
pulchiri ( espèce//Se ^hj^éJule^A le baume du
( '8 )
Pérou, la casse , l'ipécacuanha , une cire végé-
tale, la cire de la Guadeloupe, d'excellent miel,
et une foule d'autres substances très-recherchées,
sont communes dans les bois intérieurs.
» Enfin , les mines de très-beau cristal de
roche qui,y existent, attestent qu'on en décou-
vrirait de plus précieuses encore.
» Ces vastes contrées n'ont donc besoin que
de fonds, de bras, et d'une administration aussi
active qu'éclairée, pour rivaliser les possessions
hollandaises, et nous dédommager des malheurs
dont nos autres colonies ont été frappées. »
Telle est l'intéressante relation que fait M. le
Chevalier de la Rue, d'une contrée dont la sur-
face, que je n'étends qu'à 18,000 lieues carrées
pour la facilité d'exécution de mon plan, est
d'ailleurs sans bornes, puisque faisant partie
d'un continent dont l'immensité n'est pas con-
nue, elle peut acquérir un accroissement indé-
terminé.
Pour donner plus de poids à l'existence pré-
sumée de riches mines dans la Guyane française,
je vais rapporter une anecdote arrivée à M. Ogier
de Gombaud, ancien lieutenant-colonel, déporté
dans cette contrée en 18o3, et consignée dans l'his-
toire générale inédite qu'il en a faite, et dont le
manuscrit m'a été dernièrement communiqué.
« Il n'est pas douteux que ce pays ne contienne
» de riches mines dans l'intérieur. Dans les
» voyages que j'ai faits , accompagné de quel-
(â'9) , ; _
» ques Indiens, nous rencontrâmes, des indi-
» vidus delà nation desltourâms et des Oyampis
«qui habitent l'intérieur des terres dans le
» sud. Un de ces sauvages avait un morceau de
» minerai presque pur, d'un métal que je crus
» être de l'or par son poids. Comme je n'avais
» ni mercure ni pierre de touche pour l'éprouy
» ver, l'ayant frotté long-temps, et ne lui ayant
» trouvé nulle odeur de cuivre, j'engageai. l'Iu-
» dien à me le céder, et je luioffris quelques pe-
» lites merceries que j'avais encore. Malheureu-
» sèment je n'avais plus ni tafia ni eau de-vie, et,
» très-peu de tabac ; car avec cela l'argument
» eût été concluant et le marché fini. Ce morceau
» de minerai, très-brillant et presque pur, pou-
» vait peser trois à quatre livres. 11 le portait at-
» taché à son cou, renfermé dans un sac de toile de
» palmier: il paraissait y être très-âttaché, non à
» cause du métal, mais parce qu'il le regardait
» comme son Dieu ou Toussani ; et qu'il eût
» livré cependant, malgré son respect pour sa
» divinité, pour un conicde tafia. J'engageai un
» de nos banorès à lui demander s'il avaittrouvé
» cette terre jaune dans son pays, et si citait
» bien loin : il dit que le pays où il l'avait ra-
» massée était bien loin, bien loin, en montrant
» le sud, et que cette terre était assez commune.
» Il nous quitta le lendemain ; c'est tout ce que
» j'ai pu savoir. »
Les esprits les plus prévenus contre la Guyane,
( ao-)
ces êtres qui,sans nulle connaissance des choses
et suivant en tout le cours d'aveugles préjugés ,
ont frappé cette belle » portion du Nouveau-
Monde d'une éternelle proscription, pourront-
ils, s'ils veulent enfin ouvrir les yeux , ne pas
apprécier les énormes avantages qu'elle donne-
rait à notre industrie si le défrichement s'en
opérait ? Pourront-ils nier la fertilité de son ter-
ritoire, la richesse et l'immensité de ses produits,
le facile abord de ses rivières, et mille autres
avantages prêts à éclôre sous les ailes des arts?
Mais, son climat ! ne manqueront-ils pas de s'é-
crier! ce climat destructeur, éternel ennemi des
Européens! ce climat qui a dévoré ou repoussé
toutes les colonisations qu'on*y a tentées! par
quel moyen se dérober à sa terrible influence ?
Que des hommes simples, ou dont l'ignorance
ne Cherche jamais à pénétrer la cause d'un effet,
s'effraient de ces images funèbres, comme les
enfans, d'une représentation fantasmagorique ,
rien de plus ordinaire: mais il en est aussi, et
pour l'honneur du siècle c'est aujourd'hui le
plus grand nombre , qui aiment à sonder les
prestiges dont on s'efforce encore d'entourer
plus d'un préjugé ; c'est à ceux-là seuls que je
vais m'adresser , bien sûr qu'ils m'entendront
et m'aideront à détromper la masse sur les
craintes de l'erreur ou les projets du charlata-
nisme.
Le climat de la Guyane française , d'après des
observations invariables, se divise en deux sai-
sons , l'une sèche et l'autre pluvieuse : la pre-
mière commence en juillet et finit en décembre,
la seconde occupe le restant de l'année et ne finit
qu'en juin. Pendant tout ce temps, le baromètre
se soutient constamment entre le 19e et le 25e
degré, sans voir s'élever jamais ces ouragans dé-
vastateurs, malheureusement trop communs aux
autres colonies. Ce n'est donc pas, à coup sûr, ni
ces pluies ni ces chaleurs qui peuvent nuire à
des Français accoutumés à passer sans danger
des pluies continuelles de nos départemens
septentrionaux aux trente degrés de chaleur des
méridionaux. La, cause des dangers qu'ils y peu-
vent courir n'est donc pas essentielle, mais bien
accidentelle, et pour lors susceptible de suppres-
sion. Un examen attentif prouvera peut-être
qu'une telle entreprise n'est pas bien difficile.
Les côtes de la Guyane sont généralement
•bordées de terres plates et peu élevées au-des-
sus du niveau de la mer. Les bas-fonds qui s'y
•trouvent sont autant de réservoirs où les eaux
pluviales se réunissant, forment des marais im-
menses, patrie d'une infinité d'herbes insalubres
et d'insectes dangereux.
,La fermentation inévitable de ces eaux crou-
pissantes, prépare durant six mois la décomposi-
tion de ces herbes marécageuses, et dès que la
saison sèche arrive, les feux du soleil absorbent
l'humidité, déterminent la putréfaction, et livrent
( 22 )
tout ce qui s'en approche aux exhalaisons qui
s'en échappent.
La voilà cette cause unique du dépérissement
rapide des étàblissemens tentés sur ces côtes, et
de l'anathème lancé contre tout un continent !
Il était pourtant bien facile de la détruire, cette
cause meurtrière ! car tous les jours nous voyons
en France s'opérer des dessèchemens bien plus
difficiles. Quels sont en effet les obstacles locaux
qui s'y opposent? je n'en vois aucun. Les côtes
sans monticules ni rochers , se terminent en
pente douce, et les rivières qui les coupent de
distance en distance, rivières dont les eaux ne
débordent jamais , offrent dans leur immense "
cours un écoulement continuel et que rien ne
saurait entraver. ,
Mais à quelle époque a-t-on vu l'avidité se
soumettre aux calculs de la prudence ? d'affamés
colons en arrivant sur ces côtes, et n'ayant en vue
qu'une grande fortune acquise avec rapidité, ont-
ils voulu se déterminer au sacrifice de deux ou
trois ans qu'exige le dessèchement, pour re-
cueillir ensuite sans dangers les immenses pro-
duits qui les avaient tentés; ils ont préféré se
* jeter les yeux baissés au milieu des exhalaisons
contagieuses, et perdre ainsiparun fatal aveugle-
ment , et leurs travaux et leurs familles.
Pour nous, que leur funeste exemple rend au-
jourd'hui plus circonspects, tous nos soins se
porteront d'abord vers l'expulsion d'un ennemi
( *3 ) .
qui ne tirerait sa force que de notre impru-
dence.
S'il résulte de ce qui précède, qu'une colonisa-
tion est indispensable; que les avantages qu'elle
offre à la Guyane sont au-dessus de tous ceux
que présentent les autres possessions réunies,
mes deux premiers points sont justifiés, et le troi-
sième seul reste à démontrer.
Nul doute que le Gouvernement français ,
comme premier intéressé dans une affaire de ce
genre, ne dût se l'approprier en entier, et consa-
crer sesefforts à sa réussite ; mais dans sa position
actuelle, il serait intempestif, imprudent même
de le lui proposer : la France ect accablée d'im-
pôts, laissons-le suivre sa généreuse résolution
d'en alléger le poids, et contentons-nous de lui
demander sa protection. Tout nous persuade
qu'il secondera l'entreprise de tous les moyens
que les circonstances lui permettront de mettre
en oeuvre.
Ce sera donc à l'industrie française , que je
m'adresserai, mais à l'industrie toute entière!
Aujourd'hui tout Français est citoyen , et tout ci-
toyen doit recueillir sa part des avantages de
l'Etat,puisqu'il concourtà l'acquit de ses charges.
Depuis long-temps on a reconnu que les en-
treprises suivies par des actionnaires , étaient
achevées avec promptitude, à peu de frais eu
égard à leur grandeur, et amenaient des résultats
toujours plus heureux qu'on ne l'avait imaginé
■'■ (*4 ) '■ ■ ■
d'abord. La raison en est simple : une association
industrielle est une coalition de droits égaux,,,
chaque intéressé propose ses moyens, et les meil-
leurs sont préférés. L'économie en est la base,
comme en étant le premier gain; et l'activité,
le levier, comme garant du succès.
D'après ces considérations, c'est à une société
de ce genre que je -défère mon projet de colonisa-
tion à la Guyane française.
Je n'ai donné une circonscription de dix-huit
mille lieues carrées à cette contrée illimitée ,
au moins vers le sud-ouest, qu'afin de donner
des bases certaines à l'association. Je proposerai .
donc de diviser cette superficie en trente-six
mille actions , de sorte que chacune d'elle com:
prendrait une demi - lieue carrée de terrain,,
c'est-à-dire trois millions de toises carrées, ou
soit neuf mille six Cents hectares, dont le quart
serait réservé aux cultivateurs tant français qu'é-
trangers, pour leur être distribué gratis dans les
proportions que des règlemens ultérieurs déter-
mineraient, de sorte que l'action se trouverait
réellement de sept mille deux cents hectares.
Cette contenance, dira-t-on peut-être, dépasse
de beaucoup celle, des anciennes concessions
allouées parle Gouvernement aux Colons; à cela
je répondrai, que si l'on compare les.consé-
quences de mon projet à celles qu'on devait
espérer de l'ordonnance des établissemens
passés, on se convaincra facilement que ma ré-
partition, quoique beaucoup plus considérable
au premier aspect, l'est cependant, en fait, bien
moins que l'ancienne.
En effet, quelles étaient les vues du Gouver-
nement en encourageant ainsi des établissemens
à la Guyane ? La seule occupation des côtes et
des relations de commerce avec les Indiens aux-
quels on abandonnait l'immense restant, et pour
ainsi dire la totalité du continent. C'étaient de
purs établissemens de commerce qu'on ambition-
nait, la preuve en est dans le séjour à Cayenne ;
et la profession mercantile de presque tous les
Colons. On concevra dès-lors qu'une concession
de quinze cents hectares sur une étendue de neuf
millions, était infiniment plus forte que celle
de septmilledeux cents,sur cent trente millions.
Quel est au contraire le but que je propose,
sinon l'occupation progressive de toute l'étendue
de la Guyane ; l'écoulement de quatre à cinq
millions d'une population que le sol français.ne
peut plus soutenir, et qui dans l'espace de vin gt ans,
si l'état des choses continue, promet de tripler au
moins ce nombre : on ne songeait qu'à l'établis-
sement de quelques hameaux, et moi, je vise à
celui d'un Etat; qu'à de faibles relations com-
merciales, et je pense à l'agriculture, mère de
tous les genres d'industrie ; qu'à des traités d'al-
liance avec les Indiens, et j'ambitionne à la fois et
leur civilisation entière et leur incorporation à
la grande famille nationale. J'ai tout lieu de
( *6 )
Croire, ensuite de ce qui précède, que bien loin
de blâmer ma répartition comme excessive, on la
trouvera très-modérée eu égard à l'ancienne.
Je proposerai donc de diviser cette superficie
de 18,000 lieues carrées, comme je l'ai dit plus
haut, en 36,ooo actions ; et pour que toutes les
classes de la société pussent y concourir, le prix de
l'action seraitfixé à la somme de deuxmille francs.
Cette réunion formerait un capital de 72,000,000
de francs, bien suffisant pour fournir aux frais
de l'entreprise, lors même que le Gouvernement
resterait simple spectateur, ce qui n'est pas sup-
posable.
Parmi les moyens d'exécution que mon projet
m'a fait nécessairement parcourir, j'en ai dis-
tingué quatre principaux. Les deux premiers sont
à la disposition des entrepreneurs, les deux der-
niers sont à celle dii Gouvernement; quoiqu'ils
soient tous d'une nature différente, quoiqu'ils
tiennent les uns à la politique, les autres à la
morale et à l'humanité, leur concours formerait
un ensemble si avantageux, si positif, qu'après
les avoir traités séparément ; comme les pièces
d'un concert, on n'aura plus qu'à les réunir pour
en goûter l'harmonie.
v
PREMIER MOYEU.
Si les conquérans du Mexique et du Pérou,
au lieu de parcourir le Nouveau-Monde, montés
au
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sur les ailes sanglantes de l'avarice et de l'ambi*
tion, n'y avaient porté que les désirs dn vertueux
Las Casas croit-on que les Indiens., bien loin
d'expirer sur des brasiers avant d'indiquer des
trésors inutiles , de sacrifier à leurs dieux ,
comme le plus agréable holocauste, les plus vils
des soldats de Cortès, et de léguer au burin ven-
geur de l'histoire le soin de flétrir leurs bar-
bares oppresseurs; croit-on, dis-je, que ces peu-
ples aussi doux que nombreux, n'eussent pas
abandonné le culte de leurs idoles, leur igno-
rance, leur paresse et leurs moeurs grossières
quoique simples , pour voler au-devant d'une
civilisation qui leur aurait offert une religion
-bienfaisante et consolatrice, des relations so-
ciales plus affectueuses, et des jouissances in-
connues. Croit-on qu'ils n'auraient pas élevé leurs
nouveaux législateurs autant au-dessus deManco-
Capac, qu'ils ont été forcés de les placer au-
dessous de leurs tigres! Hé bien /aujourd'hui que
des sèntimens plus humains nous animent, aujour-
d'hui que la raison, montée sur l'immuable mo-
nument construit par l'expérience, élève sa voix
divine au-dessus des préjugés du fanatisme et de
l'ambition, pourquoi ne pas suivre à la Guyane
l'exemple tracé par Barthélémy dans le Pérou ?
Des peuplades très-nombreuses y existent, elles
n'attendent que les,bienfaits d'une civilisation,
disent les historiens de ces contrées, pourquoi
ne pas les en faire jouir; pourquoi ne pas leur
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apprendre à cultiver une terre que la seule nature
exploite, et tout en leur abandonnant une part
des produits bien au-dessus de leurs besoins, ne
pas nous rassasier du restant?
\ . SECONU MOYEN.
Pour fournir aux coupes réglées qu'a faites pen-
dant si long-temps de la population française, un
homme que des circonstances inouies tirèrent
de la foule pour le porter au plus haut point
de gloire et de puissance où jamais conquérant
fût parvenu, il imagina le moyen le plus propre
à réparer ce que son ambition détruisait. Le mar
riàge devint l'unique obstacle qu'on pût opposer
à la voracitéde la conscription. Aussi, quelle étonV
nante quantité ne s'en est-il pas faite, surtout
vers la fin de ce règne fameux! Mais enfin le
char de Bellonne s'arrête, l'airain meurtrier se
tait, dix années de paix se succèdent, et cinq à six
millions d'habitans ,.\ fruits nouveaux de ces
unions précipitées, viennent encore s'ajouter
au capital resté entier de notre ancienne po-
pulation.
La haute classe a eu mille moyens de con-
server son indépendance ; mais les inférieures ,
celles de la bourgeoisie , des artistes et des
cultivateurs, le pouvaient-elles ? Non, les pre-
mières, après .quelques efforts ruineux , subis-
saient le joug, et la dernière allait en courant s'y
soumettre.

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