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Confessions d'un bohémien

De
334 pages

Pourquoi me suis-je avisé de leur parler logique celle année-ci ? Pourquoi avoir été choisir cette matière sombre et ardue plutôt que tant d’autres qui s’offraient tout naturellement à moi ?

Le hasard a décidé de cela, le hasard qui m’avait fait tomber dernièrement sous la main le grand ouvrage d’Aristote. Je me suis mis à le relire tout entier, tout l’Organum, d’un bout à l’autre, les Catégories, l’Interprétation, les Topiques, les Analytiques, les Preuves, j’ai tenu à ne rien omettre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Arnould Frémy
Confessions d'un bohémien
PRÉFACE
Le mieux serait peut-être de ne rien mettre en tête de cet ouvrage et de le laisser tout simplement suivre sa destinée, sans s’inquiéter en rien du sort qu’on lui fera. Après tout, qu’il devienne ce qu’il pourra dans ces temps de littérature aveugle, ingrate, où la place est si belle pour les effronteries bruyantes, pour les médiocrités qui bravent tout ; où les courages fermes et les cœurs de bonne foi ont souve nt de si tristes assauts à soutenir. Qui sait ? peut-être un tel livre sera-t-il goûté p ar certaines personnes qui se trouveront par hasard en rapport particulier d’humeur, de caractère et de sentiments avec l’homme qui a laissé cesConfessions ;car ce sont encore de véritablesconfessionsqu’on va lire. Quant à la masse des lecteurs, à ce qu’on est conve nu d’appeler le gros du public, il est à craindre qu’il ne morde pas beaucoup d’abord à une lecture de ce genre et ne s’y sente fort désorienté ; mais à quoi bon se préoccup er de cela ? Bien des gens lisent, encore à présent, seulement avec l’épiderme et les yeux du corps ; ce qu’ils veulent avant tout, c’est qu’on les chatouille et les amuse sur l’heure, et sans s’inquiéter des remords qu’ils auront peut-être demain. Amuser le public, grand mot bien vague et surtout bien variable ! Ce qui l’amusait hier ne l’amuse plus du tout aujourd’hui : hier, il ne r echerchait guère que les longs contes, les récits à perte de vue, les longues fictions ent ortillées en forme de labyrinthe ; aujourd’hui, il est certain qu’il veut et attend autre chose ; c’est pourquoi on aurait tort de suivre trop à la piste ses appétits et ses instincts du moment. Du reste, celui qui publie ce livre peut d’autant m ieux essayer de prévoir d’avance sa destinée, qu’il n’en est réellement que l’éditeur. Ici, comme dans un précédent ouvrage, il n’a fait qu’écrire en quelque sorte sous la dictée d’autrui. On lui a remis des notes, des fragments qui se rattachaient à un ensemble qu’il n’a eu qu’à diviser et à mettre en ordre. Il a dû élaguer des répétitions, des longueurs, ado ucir certains détails qui eussent sans doute été trop crus pour la pruderie de quelques le cteurs. Il va sans dire qu’il s’est attaché partout à respecter scrupuleusement l’esprit et la lettre du manuscrit original ; c’était là le point essentiel de sa tâche. Mais, dira-t-on, pourquoi ce titre :Confessions d’un bohémien ?n’est-il pas bien Cela romanesque, et même d’un romanesque un peu dépassé aujourd’hui ? On pourrait répondre à cela qu’il n’y a pas seulement dans ce monde les bohémiens d’aventures, de fait et d’action dont on a beaucoup abusé dans les romans, au théâtre et partout ; il y a aussi les bohémiens moraux, les aventuriers de l’intelligence, des sentiments et du cœur, qui sont pour le moins aussi intéressants que les a utres, et qu’il est temps d’étudier aujourd’hui. Mais à quoi bon entrer dans ces détails-là ? Rappelons seulement qu’il faut bien, dans certains cas, sacrifier aux modes courantes. Un tem ps viendra sans doute où les titres les plus simples seront les meilleurs. Puissions-nous en être bientôt là ! En attendant, il fallait donner un nom au livre :Confessions d’un bohémien ;valait celui-là qu’un autant autre. Les gens qui auraient lu le livre quand même , se soucieront assez peu du titre ; quant aux passants, aux indifférents qui n’entrent guère dans un ouvrage nouveau que sur la foi de l’enseigne, ils éprouveront d’abord sans doute un peu de désappointement ; mais une fois entrés, ils iront peut-être jusqu’au bout, bon gré mal gré ; y a-t-il donc un si grand mal à cela ?
PREMIÈRE PARTIE
I
Pourquoi me suis-je avisé de leur parler logique ce lle année-ci ? Pourquoi avoir été choisir cette matière sombre et ardue plutôt que ta nt d’autres qui s’offraient tout naturellement à moi ? Le hasard a décidé de cela, le hasard qui m’avait f ait tomber dernièrement sous la main le grand ouvrage d’Aristote. Je me suis mis à le relire tout entier, tout l’Organum, d’un bout à l’autre, lesCatégories, l’Interprétation, lesTopiques, lesAnalytiques, les Preuves,tenu à ne rien omettre. Que m’est-il resté de cette lecture ? Rien, que des j’ai impressions assez vagues dont j’aurais grand’peine à me rendre compte aujourd’hui. J’y ai vu comme autrefois l’appareil exact, l’anato mie complète du raisonnement humain, la description faite par un très-grand esprit de ses opérations, de ses actes et de ses mouvements, le jeu de tout son mécanisme déroulé dans ses moindres détails ; mais sur moi-même, sur ma destinée dans ce monde-ci et d ans l’autre, sur ces graves énigmes qui roulent sans cesse dans ma tête et y fo rment un chaos perpétuel de perplexités, de doutes et de tourments, rien, ou du moins rien d’applicable à ma situation morale. Je me souviens pourtant, lorsque j’ouvris ce livre pour la première fois, du transport que j’éprouvai. Quel enivrement ! quelle singulière attente ! J’étais encore dans cet âge heureux où certaines œuvres font l’effet de ces pla ges fabuleuses et lointaines où il semble que l’on va découvrir un univers inconnu. J’étais presque tenté de m’agenouiller en ouvrant le livre, de baiser les premiers feuillets avec ardeur. Je me figurais entrer dans un temple tout inondé des lumières de la sagesse et de la raison. Pour arriver à percer bien vite les ténèbres du tex te, je m’étais aidé de la version du docte Théophile Buhle, la meilleure à mon gré. Je ne songeais guère à fa vaine gloriole d’interpréter le texte moi-même ; c’était l’esprit qu’il me fallait avant tout. Je n’ai rien trouvé de ce que j’espérais ; j’ai lu un livre de p lus, et voilà tout ; un livre célèbre, il est vrai, profond, qui en a fait éclore une foule d’aut res, et puis ces nuées de systèmes, d’écoles, de disputes, de controverses qui ont si longtemps divisé l’humanité. Que me fait tout cela dans l’état où je suis ? Sainte philosophie, mon dernier refuge, dernier abri de mes pensées troublées, tu ne veux pas me trahir, n’est-ce pas ? Non, je n’aurai pas consacré en vain les plus belles années de ma vie à sonder tes monuments mystérieux et à battre sans cesse les sentiers de l’antiquité afin de retrouver ta trace ? Tu n’as pas voulu seulement faire jouer devant moi une ombre de vérité qui tantôt se rappro che, tantôt s’éloigne, se rapproche encore, puis s’envole tout à fait au moment où on allonge la main pour la saisir ? Si tu ne tiens pas tout ce que tu m’avais promis, si tu ne me transportes pas dans ce globe aérien et lumineux que je croyais entrevoir au-dessus des régions ordinaires de la vie, tu veilleras sur moi, tu me préserveras des ch utes par trop graves ? Je renonce à être plus sage et plus éclairé que les autres homme s, mais que du moins je reste toujours dans ma vie au niveau de la commune sagesse.
II
Ils m’ont écouté cependant, suivi avec leur attitud e ordinaire d’attention et de recueillement. Il est vrai de dire que j’étais plei n de mon sujet ; j’avais relu non pas seulement Aristote, mais tout ce qui y touchait de près ou de loin, Boèce, Cassiodore, un
grand nombre de scolastiques, Alcuin, saint Anselme , Roscelin, Abailard, Ramus, puis les modernes, Leibnitz, Wolf, Hegel et beaucoup d’a utres encore. Je leur ai donc parlé tout au long des catégories, de la substance, des propositions modales, des universaux, des définitions, des arguments de diverses espèces ; j’ai fait l’histoire du syllogisme tout entière. Pour moi, ceux qui se laissent instruire méritent p our le moins autant d’égards et de reconnaissance que celui qui instruit.. Je me deman de souvent d’ailleurs quel sens ce mot demaîtrepeut avoir aujourd’hui ? Est-ce que la science n’est pas un champ ouvert à tous, fouillé dans tous les sens depuis longtemps e t où le premier venu peut glaner autant qu’il lui plaît ? Toutefois, je me figure qu’il doit y avoir entre no us des liens, sinon d’amitié, au moins d’une certaine intimité passagère, comme il s’en forme entre gens qui ont fait en commun de longs pèlerinages. Après tout, on ne parcourt pa s longtemps ensemble les espaces d’un même désert, on ne s’est pas désaltéré aux mêm es sources ni reposé sous l’abri des mêmes arbres sans se connaître et sans nouer de s relations. Quand nous nous rencontrons hors de la salle, nous entamons des conversations qui sont généralement la suite des choses que j’ai dites. J’aime l’antiquité, mais je tiens à ce qu’elle reste à sa place ; j’évite autant que possible de la mêler à tout propos aux idées et aux images d e la vie moderne. Pourtant, lorsque nous nous promenons en bandes sur le Brunnen, sous ces marronniers épais qui font en plein midi sur nos têtes une nuit si calme,. si pleine d’ombre et de fraîcheur ; quand nous passons des heures entières à discuter et à controverser à l’envi, je ne puis m’empêcher de songer en moi-même à ces rêveurs de l’Attique qui s’égaraient délicieusement autour du Gymnase, „ dans ces beaux jardins consacrés aux entretiens et aux luttes de la philosophie. C’est ainsi qu’ils devaient passer leur temps, libres et dégagés des soucis du inonde, écoutant d’une oreille la voix du maître occupée à redresser les doctrines des sophistes, et suivant en même temps le murmure des eaux enviro nnantes, le chant cadence des cigales, filles de l’été, mêlé à la voix des abeill es sonores qui voltigeaient en groupes dorés et s’égaraient au loin sous les platanes. Heureux temps si rapprochés du ciel et si différents des nôtres ! Que n’ai-je vécu dans ces âges fortunés ! Je serais assurément tout autre que je ne suis ; rien de ce qui m’accable et me fait si souvent désespérer de moi-même ne m’eût atteint sans doute.
III
Ceux qui viennent à moi d’ordinaire sont pourtant d e bons bourgeois qui vivent presque toujours enfermés dans un même cercle d’hab itudes et d’idées. Ils font du commerce pour la plupart et sembleraient ne devoir guère s’intéresser à ce qui touche à la philosophie, aux sciences et aux belles-lettres. Je me souviens, lorsque je suis venu m’établir ici, de l’étonnement que j’éprouvai en découvrant des trésors d’érudition et de lecture en tassés dans des têtes que je devais croire vouées exclusivement aux calculs et aux intérêts de la vie. Dernièrement, un homme déjà sur le retour, d’une apparence très-simple, vêtu presque comme un campagnard, m’aborde dans la rue et se met à m’entreprendre sur un sujet philosophique des plus graves. L’entretien s’anime par degrés, et je me trouve bientôt lancé presque malgré moi dans une discussion en règle surl’unitéet lapluralité.A l’appui de son opinion, il me cite, sans broncher, des passages entiers duParménidede Platon, puis des phrases de Plethon de Constantinople, de G eorge de Trébizonde, laThéologie
de Marsile Ficin ; je vois qu’il a embrassé tout ce qui touche de près ou de loin à la doctrine platonicienne. Plusieurs de ces gens avec lesquels je me trouve en rapport connaissent à fond les langues orientales, la cabalistique, la théologie d ans ses moindres détails ; ils peuvent passer pour des bibliothèques vivantes. Ils n’en sont pas du reste plus fiers pour cela, et continuent à vendre, comme si de rien n’était, leurs pelleteries, leurs grains, leurs huiles, leurs vins, ces beaux fruits que produisent en abondance les vergers dont notre ville est entourée, et qu’on envoie, dans de gracieuses corbe illes, à Manheim, à Mayence, à Worms, jusqu’à Francfort. Ceux-là, je ne puis guère songer à les instruire ; ce serait plutôt à eux à m’en remontrer sur beaucoup de points. Quant aux ignorants, je crains toujours de les effa roucher par un choix d’études trop sévères. Malheur au berger qui, ayant un troupeau à conduire, s’aviserait de choisir, pour paître ses brebis, les lieux incultes, les routes s emées de pierres et de broussailles, dédaignant les collines ombragées et les champs de gazon ! Du reste, nous ne nous sommes pas toujours tenus su r les hauteurs de cette sourcilleuse logique. Tantôt nous avons parcouru les vastes champs de l’histoire, tantôt les plaines de l’éloquence ou celles de la poésie, toujours jeunes, fleuries et belles, où l’âme trouve à chaque pas tant de lieux de repos et de délassement. C’est le hasard qui nous lance le plus souvent dans l’espace infini des connaissances humaines ; On marche, on avance sans cesse ; on veu t tout explorer à la fois, tout connaître. Il vient un moment pourtant où l’on s’arrête brusquement, pour se demander quel but on espère enfin atteindre ? Ou la science n’est rien qu’un vain hochet, qu’on ferait bien mieux de briser une fois pour toutes, ou bien elle est la clef de ce monde n ouveau que nous rêvons tous, que nous attendons sans cesse, et qui doit s’ouvrir à n ous tôt ou tard pour prix de nos recherches. Si la science n’est qu’une fumée superb e, une vanité de plus au milieu de toutes les vanités humaines, je le déclare, j’y ren once dès à présent, je ferme tous les livres ; l’ignorance devient pour moi le premier des biens de ce monde.
IV
Ne dois-je pas m’estimer heureux, après tout, d’avoir découvert, à quelques lieues de la frontière de France, Steinberg, une bonne petite ville allemande, paisible, ignorée et vraiment patriarcale ? On ne voit dans nos murs aucun de ces colifichets de l’art gothique tant vantés, ni de ces fades monuments de l’art grec moderne, qui attirent dans les autres villes les bandes curieuses des étrangers. Nous n’avons rien de parti culier pour exciter l’attention des voyageurs. La Sprume, jolie rivière aux détours gracieux, anime les alentours de la ville. Nos sites sont agréables, mais il faut bien les con naître, les avoir parcourus souvent, pour en goûter tout le charme. Steinberg possède une grande rue assez commerçante, garnie de boutiques, qui va d’un bout de la ville à l’autre ; puis des rues adjacentes, des ruelles qui aboutissent à la rue principale. Au centre de la ville se trouve une belle place ornée d’un quinconce de marronniers et d’une fontaine toujours bouillonnante, dont j’aime à entendre le bruit qui m’arrive à travers l’espace, quand je suis seul occ upé à réfléchir dans le fond de mon réduit. Jamais, du reste, dans nos rues de ces clameurs, de ces mouvements d’allants et venants qui rendent le séjour de tant de villes ins upportable pour les amis de l’étude et du repos. Dans les jours d’été, quand les rues sont à demi couvertes par les tentes
rayées que les habitants ont l’habitude de déployer pour s’abriter contre le soleil, le silence est souvent si profond qu’on se croirait au milieu d’une campagne. Les gens de la ville se voient entre eux, mais toujours en évitant le trop de familiarité, en restant sur une certaine réserve qui les protége contre le fléau des espionnages si commun dans les petites villes. La vie est uniforme , un peu triste, mais exempte de soucis et de tracas. On doit se féliciter, après to ut, quand on a eu comme moi l’âme battue par tant d’inquiétudes et de déceptions, d’avoir trouvé enfin un port assuré pour le reste de ses jours, un coin de terre où les maux de la vie ne peuvent plus guère vous atteindre. Plaignons les exilés, ceux que la fortune injuste e t de tristes calamités ont arrachés brusquement à la terre natale. Mais plaignons aussi les exilés volontaires, ceux qui sont partis de leur plein gré en apparence, mais au fond parce qu’ils sentaient bien que la patrie ne voulait plus d’eux, s’obstinait à leur re fuser ces signes de tendresse et de protection qu’elle prodigue si volontiers à ses autres enfants. J’en étais là, il y a huit ans, lorsque j’ai pris le parti de m’éloigner. Je venais d’atteindre ma vingt-sixième année ; j’entrais dans ce second printemps de la vie où les premières fleurs de la jeunesse ont l’air déjà de vouloir incliner la tête. On est encore bien loin de la vieillesse et même de la maturité ; pourtant on a p u commencer déjà à juger sa propre destinée, à voir ce qu’elle est dans le présent, su rtout ce qu’elle vous promet dans l’avenir. Je retrouve certaines pages bien étranges et presque incompréhensibles, même pour moi, que j’écrivis alors. Je les transcris pourtant ici parce qu’elles me représentent fidèlement, au milieu de leur confusion, les dispositions d’esprit où j’étais et que je tiens à comparer à celles d’aujourd’hui.
V
« Adieu, France ! adieu, pays ingrat qui ne sais plus aimer ni retenir tes enfants dans ton sein ! Qu’ai-je à faire auprès de toi ? Quelles illusions et quelles espérances peut-on avoir quand on est ce que je suis, un pauvre être i nconnu, chétif, sans aucun de ces signes apparents, de ces marques brillantes qui vou s recommandent aux yeux de la foule ? Ai-je pour moi le prestige d’une belle figure ? Hélas ! non. C’est déjà un désavantage réel, sans doute, dans un monde qui n’est plus habi tué qu’à priser les perfections extérieures, rien que cebeau physique tant préconisé par les peintres et les sculpteurs, qui ont fini par nous désaccoutumer entièrement de la contemplation dubeau moral. Eclat des yeux, élévation des traits, grâce souveraine du sourire et du regard, perfection des lignes du visage, ne dites pas que toutes ces choses-là ne sont rien, parce qu’elles ne font que passer comme des ombres et sont destinées à se confondre un jour avec la poudre des tombeaux. Elles exercent dans ce monde bien plus d’empire qu’on ne croit. Ai-je du moins pour moi les dons de l’esprit et de la pensée ? Qui donc peut se flatter de les avoir, et, les ayant même, les reconnaître en soi, à moins d’être frappé du vertige de l’orgueil ? Mais quand même je les aurais en par tage, ces divins attributs de l’intelligence, qu’en ferais-je, si je ne sais pas être esclave et ramper sous le joug de ceux qui disposent des priviléges et de l’empire du monde ? Vendez-vous donc au plus vite, vendez-vous, si vous ne voulez pas être traité comme le vermisseau qu’on écrase dans la poussière, ou bi en végéter à tout jamais dans le néant de la plus misérable condition. Les rebuts, l’adversité, les dédains vous atteignent : tant pis pour vous. Pourquoi votre âme follement ir ritée s’avise-t-elle de vouloir faire la
fière et de se révolter contre le puissant qui l’opprime ? Adieu, France ! va, tu n’as plus de prestige pour m oi. Tes habitants me font l’effet d’indifférents ou d’ennemis qui ne savent que vous lancer à la face l’écume amère de l’égoïsme et de la raillerie. Il n’est pas jusqu’à cette beauté extérieure, vantée si souvent, qui ne se soit effacée en partie à mes yeux. Ton ciel ne me paraît plus si bleu ni si transparent ; s’il brille, c’est à de si rares intervalles, avec de telles défaillance s d’azur, que j’aimerais presque mieux une nuance éternellement grise, conforme à celle de mes pensées. Je ne sais plus m’attendrir, quand je respire la vapeur matinale de tes rosées ou quand j’entends les gazouillements de tes rossignols du printemps qui me faisaient venir. dans les yeux des larmes d’attendrissement. Tes fleurs si belles me font l’effet de s’être toutes fanées avant l’aurore, ou d’avoir été foulées sous les pas de l’avide et du superbe. Comment respirer aujourd’hui une fille de France, u ne rose de France, sans être consumé de tristesse ? Noble et fière contrée, je vois toujours sur ton front ta riche couronne de pampres et de fruits. La vigne n’a pas cessé de faire rouler le long de tes tempes et sur tes épaules ses flots de grappes opulentes aux rubis magiques : tu es toujours la bien-aimée de la nature. Mais que me font après tout ces beaux fruits, cette riche corbeille placée sur ta tête, comme pour allumer ma convoitise, et qu’il ne m’est jamais permis d’atteindre ? Ces chants si doux, ces propos amoureux, ces refrains h eureux et tendres qui naissaient d’eux-mêmes autrefois et se jouaient sur tes lèvres . comme des enfants sur le sein de leur mère, que sont-ils devenus ? France, tu n’as plus rien à m’apprendre aujourd’hui ; je sais d’avance tout ce qui peut sortir d’ici à longtemps de ton cœur et de ton cerveau. Ainsi, je me sens comme détaché de la terre natale, soit qu’elle ait en effet perdu ses attraits, ou bien que ce soit moi qui n’aie plus le secret de savoir l’aimer. Mais est-ce qu’il n’y a pas d’autres terres et d’autres asiles dans ce monde ? L’oiseau est-il donc attaché à tout jamais aux lieux où il est né ? Quand il a ces sé de s’y plaire, il ouvre ses ailes, il s’empare du ciel et transporte son nid dans d’autres climats. »
VI
Heureusement, la nature, qui s’est montrée si injuste envers moi sous tant de rapports, ne m’a pas tout refusé : j’ai la force morale, j’ai l’énergie de l’âme et de la volonté qui surmonte bien des obstacles, et vous place, tôt ou tard, au-dessus des attaques du sort. S’il est vrai que je ne sois plus fait pour vivre e n France, je puis aller demander asile à cette douce et naïve Allemagne, qui ne refusera pas sans doute de m’accueillir. « Salut, noble et chère contrée, terre du savoir, des doctes recherches, des croyances sincères, des idées vraiment neuves et profondes. Q uelque chose me dit que je pourrai vivre sur ton sol dans le bonheur et le calme. Là, du moins, je n’aurai plus à redouter ce sarcasme impitoyable qui, ailleurs, vous poursuit e t vous harcèle de ses traits. Quelle douce perspective, de pouvoir suivre en paix le cou rs de ses idées et de ses rêveries, délié de tous les soins et des obligations du monde ! Chère Allemagne, je connais déjà ton idiome, que j’ai appris de mon mieux en lisant avec assiduité tes livres, tes poëmes, ces mille récits curieux échappés à ton imagination vagabonde, toujours en quête du merveilleux et de l’inconnu. En vivant au milieu de tes enfants, je pourrai me perfectionner encore dans to n langage, en pénétrer tous les mystères. Et puis, il est un art divin dans lequel tuas toujours excellé, la musique, que j’ai cultivée de temps en temps et qui a servi souvent à me distraire au milieu de mes peines. Quelle
fête pour moi d’ouïr chez toi-même toutes tes conceptions harmonieuses et savantes, et qu’on doit goûter si bien lorsqu’on les entend sous ton ciel ! O chère patrie des travaux de l’intelligence et des recherches de la philosophie ! d’où vient donc cette fièvre ardente de tant de théories, de doctrines et d’investigations qui bat sans cesse dans ton cerveau et y fait comme un perpétuel bouillonnement d’idées ? Que de lueurs, de clartés précieuses ne saurai-je pas d écouvrir au milieu des brouillards de tes systèmes ! Je suivrai de nouveau la trace de chacun de tes maîtres, ne reculant pas devant la nuit épaisse dont ils aiment à s’entourer si souvent. Puis, pour me récréer, je poursuivrai les génies, les gnomes, les mille fantô mes de tes traditions et de tes légendes, qui font reluire au-dessus des champs de la science le brillant arc-en-ciel du caprice et de la féerie. » Ainsi, je cherchais à me consoler en partant, je me traçais à moi-même le tableau d’une existence toute nouvelle. C’est alors que j’ai commencé à écrire mes pensées de chaque jour, afin de pouvoir me rendre un compte exact de ce qui se passerait en moi. Huit années se sont écoulées depuis ce départ ; il ne me semble pas que le temps ait marché ; je me retrouve aujourd’hui ce que j’étais alors ; mêmes malaises, mêmes troubles. Oh ! qu’on a bien raison de répéter souve nt que l’homme est au fond le plus inconstant et le plus misérable des êtres ! Il pass e sa vie à convoiter certains états qui sont comme le but suprême de sa destinée. Il atteint son but, ses vœux sont comblés, et il se trouve que son cœur est comme rassasié, incapable de sentir ces prétendus biens qui lui arrivent : en changeant de condition, il n’a fait, hélas ! que changer de souffrances.
VII
Ce matin, au moment où j’achevais cette dernière pa ge, j’ai entendu un pied qui cognait fortement contre la porte d’entrée, puis une voix qui m’appelait du dehors et me criait d’ouvrir. Je me suis levé, et j’ai trouvé su r le seuil ma petite visiteuse de tous les matins, qui a l’habitude de venir passer chaque jour quelques instants près de moi, à une certaine heure où il lui est permis d’entrer. Elle tenait à la main un magnifique bouquet de fleurs encore tout humides de rosée et au milieu duquel son visage disparaissait presque e ntièrement. Elle me présentait le bouquet, mais en ayant bien soin de le retirer pour le respirer de nouveau, à la manière des enfants qui n’offrent jamais une chose sans songer en même temps à la garder pour eux ; elle s’est décidée enfin à me remettre le bou quet. Elle m’a fait comprendre, dans son petit langage, qu’on venait de cueillir ces belles fleurs tout exprès pour moi, dans le jardin qui tient à notre maisonnette. Je l’ai prise sur mes genoux, et après avoir écarté les boucles de ses cheveux qui lui couvraient le front : — Quel âge as-tu maintenant, lui ai-je dit, ma bonne Luce ? — Cinq ans, m’a-t-elle répondu sans hésiter. — Cinq ans ! me suis-je dit ; pauvre enfant ! quelle longue carrière il lui reste encore à parcourir !... Heureusement, il se passera bien des années encore avant qu’elle sache au juste ce qu’est la vie !... Je me suis mis à la considérer de nouveau attentive ment, puis j’ai ajouté en moi-même : — Décidément, elle ne sera pas jolie, à moins qu’elle ne change beaucoup... Elle n’a pour elle qu’un air de bonne humeur et de vivacité intelligente... Tout ce que nous pouvons espérer, c’est qu’elle passe, comme tant d’ autres, inaperçue au milieu de la foule, et ne soit pas citée précisément pour sa lai deur... Quand je pense pourtant que nous aurions pu avoir auprès de nous une de ces mer veilleuses figures d’anges qui
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