Considérations sur l'Amérique espagnole, ou Appel à la vérité sur les causes, l'esprit et le but de sa révolution ; par un Américain,...

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Rodriguez (Paris). 1817. III-[1]-56 p. ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1817
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CONSIDÉRATIONS
SUR
L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE.
CONSIDÉRATIONS
SUR
L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE,
ou
APPEL A LA VÉRITÉ,
SUR LES CAUSES, L'ESPRIT ET LE BUT
DE SA RÉVOLUTION;
PAR UN AMÉRICAIN, Ami de la Justice, témoin oculaire de
presque tous les faits qu'il cite, et de beaucoup d'autres que la
raison reprouve.
PARIS,
CHEZ RODRIGUEZ, Libraire, Cour des Fontaines, n° i.
1817.
a
INTRODUCTION.
NOUVELLEMENT arrivé de l'Amé-
rique espagnole, loin de ma chère
patrie, voyant que l'on publie en
France quelques opinions sur l'état
présent de la funeste révolution de
ce pays, je crois qu'il est de mon
devoir de hasarder quelques ré-
flexions sur ce sujet. D'un côté,
l'espoir d'être utile à ma nation ;
de l'autre, l'idée de rectifier quel-
ques assertions gratuites, mêlées
cependant de vérité , m'y ont
engagé. Comme je ne suis pas
le premier qui traite ce sujet inté-
ressant, on ne s'étonnera pas si je
cite des faits déjà connus; mais je
les soumettrai avec la plus sévère
exactitude au jugement de mes
ij .- - - -
contemporains. Parmi les divers"
écrits qui sont tombés entre mes
mains, je me propose de suivre
l'ordre qu'a heureusement adopté
l'auteur américain de l'ouvrage
anonyme sur les dernières produc-
tions de M. de Pradt ; le trouvant
très-conforme à mon dessein, je me
bornerai à relever les erreurs dans
lesquelles il est tombé, tout en
rendant justice à ses lumières et à
la connaissance qu'il a des affaires
de l'Amérique. De semblables con-
séquences nuisent à la vérité histo-
rique des évènemens, aussi-bien
qu'à la cause même que l'on dé-
fend. Les autres auteurs s'éloi-
gnant trop de ma façon de voir
quoique l'un d'eux, le chevalier
Fauchat, joigne aux lumières cette
dignité que donnent un jugement
disnité que donnent un jugement
sain et une âme honnête; je pré-
"i
fère m'arrêter à éclaircir , à relever
quelques faits cités dans un écrit
dont la manière est plus conforme
à la mienne, et dont 1-' Auteur con-
sidère les choses sous le même
point de vue que moi; rien d'ail-
leurs ne s'oppose à mon choix. J'es-
père que l'on me pardonnera les
incorrections de style : je suis étran-
ger et peu versé dans la langue que
j'écris.
1
CONSIDÉRATIONS
SUR
L'AMERIQUE ESPAGNOLE,
ET
SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE LA RÉVOLUTION.
WVWWW\%VWWmWVWMVW
JE pense que le politique, aussi-bien que le
philosophe, regarderont sous plusieurs rap-
ports l'Amérique espagnole, dans l'état de
tranquillité dont elle a joui depuis plus de
trois cents ans, comme la partie la plus heu-
reuse et la plus privilégiée du globe. Elle
offre une image fidèle de la paix intérieure,
d'une famille grande et opulente. Elle réunit
toutes les circonstances les plus favorables
et les plus propres à assurer la félicité d'un
grand peuple. Non-seulement l'Amérique
prospérait sous les auspices du Gouverne-
ment espagnol, exempt du froissement des
guerres qui déchiraient toutes les autres
Nations, mais elle jouissait des avantages
inappréciables d~une religion unique, regar-
( 2 )
dée partout comme sainte et universelle ;
deune langue uniforme dans tous les divers
royaumes et provinces; des lois justes et dont
l'administration devenait de jour en jour
plus douce; enfin, d'un système de modéra-
tion, qui, soit par habitude, soit par d'autres
causes, s'était identifié avec le génie, les
coutumes et les occupations de ce grand
peuple. Si a tant d'avantages nous ajoutons
les dons que la nature a si prodigalement
répand us sur le sol de l'Amérique, nous
conviendrons facilement que ses habitans
peuvent se vanter de posséder des trésors
qu'il serait difficile de trouver réunis dans
aucune partie de l'ancien monde.
Je sais très-bien que la civilisation est une
partie essentielle de la félicité des nations;
mais je n'ignore pas que la civilisation des
peuples de l'Europe est l'ouvrage des siècles,
tandis que les Américains, considérés comme
un peuple nouveau et colon, ne manquent
pas des élémens proportionnés aux progrès
de leurs lumières et à la richesse de leur sol.
Le gouvernement espagnol, malgré l'ombrage
et les soins que donnent à toute métropole
les progrès rapides de ses colonies, n'a jamais
ee$se di; prQtéger l'éducation publique; les
( 5 )
sciences et les lettres étoient professées et
enseignées indistinctement comme en Espa-
gne, et l'enseignement ne se bornait pas aux
connaissances de pure utilité, comme a voulu
l'insinuer l'auteur Américain; mais il s'éten-
doit à tous les arts de luxe et d'ornement,
ainsi qu'aux arts mécaniques, comme on
peut s'en convaincre en lisant l'ouvrage de
M. le baron de Humbolt, infiniment plus
impartial que les auteurs atrabilaires qui
censurent l'Espagne avec autant de préyen-
tion que d'injustice et d'indécence. (Voyez
les ouvrages de M de Pradt. )
J'ignore tout aussi peu que les politiques
les avantages d'une constitution qu'ils appel-
lent libérale; mais personne ne sait mieux
que moi à combien d'agitations les gouverne-
mens de cette forme sont exposés. D'ailleurs
toutes sont les résultats des vicissitudes qu'en-
traînent l'état de civilisation ou les souffrances
des peuples ; et je dois soutenir que l'Espa-
gne ne s'est jamais trouvée dans la nécessité
d'adopter un système contraire à la répu-
gnance qu'elle a pour de dangereuses inno-
vations, considérant la vaste étendue de ses
possessions dans les quatre parties du monde.
Aussi nous voyons que, conséquente à ses
( 4 ) -. -
principes, elle n a pas du faire davantage
pour ses colonies que de les reconnaître par-
ties intégrantes de la nation, leur donnant
un code de lois aussi douces que protectrices,
propres à assurer leur bien-être, et à leur
donner des avantages que ne pourraient leur
offrir celles que l'on observe dans l'Espagne
européenne.
Aucune nation moderne, sans doute, ne
se vantera d'avoir été plus généreuse, plus
juste, plus modérée dans son système colo-
nial que ne l'a été l'Espagne. Si l'on s'est
aperçu de quelques vices dans notre code
indien, c'est que l'on n'a pu tout prévoir; il
n'est pas donné aux hommes, et sur-tout:
à des hommes bouffis d'orgueil et remplis
de l'inquiétude que devait inspirer une con-
quête aussi riche que glorieuse, d'avoir dans
toute son étendue ce noble désintéresse-
ment, partage exclusif de la vertu la plus
pure; il suffit de dire à l'éloge du code in-
dien, ét pour confirmer ce que j'avance, que
les insurgés les plus judicieux ne veulent
adopter, dans leur législation civile, d'autres
lois que celles des Indes, et que, rigoureu-
sement parlant, l'Espagnol européen ne s'est
jamais cru plus libre devant la loi que l'Es-
( 5 )
pagnol américain. Au reste, l'expérience fait
voir que si le simple particulier en Espagne,
ne jouit pas du droit d'influence sur la con-
fection des lois, il jouit au moins d'une es-
pèce de liberté sociale que je ne trouve pas
chez d'autres nations; et que peut attester
celui qui a vécu en Espagne et dans d'autres
pays où les hommes sont sans cesse sous une
espèce de surveillance inconnue en Espagne.
Cette espèce de liberté est encore plus grande
en Amérique. Jamais l'Américain n'a été,
comme l'Européen, sujet au service mili-
taire; jamais on ne l'a forcé à servir sur mer,
excepté les vagabonds fet quelques malfai-
teurs condamnés par les lois. Le système des
encomiendas, justement critiqué, fut établi
par la piété des rois en faveur des Indiens;
mais le temps en découvrit les abus, et il fut
aboli. Les audiences, si maladroitement citées
par le célèbre Pradt, furent instituées en
Amérique en faveur des Indiens, vu la grande
distance des sièges des vice-rois, et quoi-
qu'on puisse citer des cas où elles ont porté
des arrêts despotiques, il n'est pas moins
constant qu'elles ont été, pour l'ordinaire,
les organes de la justice. Le tribut si blâmé
que payaient les Indiens, était réellement
( 6 )
moins onéreux que les impôts que paient
les autres classes de l'état. Son nom, il est
vrai, le rendait odieux, et le souvenir de son
origine insupportable ; aussi le gouverne-
ment l'abolit-il, ainsi que le système inhu.
main des mitas. L'Indien noble est aussi
considéré que l'Espagnol. Que pouvait-on
attendre de plus de la munificence des rois?
L'égoïsme s'écrie : les gouvernans ont éludé
les lois, leur administration a été arbitraire,
l'indigène a été opprimé ! Eh ! dans quelle
colonie cela n'est-il pas arrivé? Les rois ont-
ils toujours le pouvoir de prévenir, d'empê-
cher l'oppression? Convenons que l'aviditéj
sous toutes les apparences de la philanthrcn-
pie, a toujours présenté les choses sous leur
point de vue le plus défavorable, dans la vue
d'en profiter.
Si nous jetons les yeux sur les distinctions
que les rois ont créées pour récompenser la
vertu et le mérite, nous trouverons qu'ils les
ont prodiguées aux indigènes, comme le
prouve l'auteur américain ; ne se bornant
• point aux grâces et aux honneurs personnels;
mais leur conférant les emplois et les charges
de la plus grande confiance; c'est ainsi que
nous voyous des Américains vice-fois, ca-4
( 7 )
pitaines-généraux de provinces, conseillers,
ministres et ambassadeurs aux cours les plus
importantes. Cette déférence a été poussée au
point que presque tous les Américains qui
fréquentaient la cour étaient comblés de fa-
veurs, ceux mêmes qui ne se distinguaient
point par quelque mérite personnel. L'in-
gratitude se récrie contre le nombre excessif
des employés européens! quel aveuglement!
Eh bien soit. N'est-il pas naturel que l'on
reconnaisse le mérite antique des illustres
familles d'Espagne, que l'on considère la
disproportion de leur nombre, leur édu-
cation, leur caractère politique de conqué-
rans; enfin leur nécessaire influence a la
cour. Soyons justes, et nous raisonnerons
avec le discernement et l'impartialité que
dicte l'ordre des choses humaines, et la force
même de la justice.
Quant au commerce, puisque c'est là le
prétexte spécieux des rebelles, le politique
prudent est à même de le considérer sous un
point de vue plus vaste et plus impartial. Il
peut se faire une idée juste du régime écono-
mique de l'Espagne européenne à ses diffé-
rentes époques, observer les élémens, les
ressources que présentait l'Espagne améri-
( 3 )
came par son agrandissement rapide et dis-
proportionné, et ne pas perdre de vue la
tendance constante des autres nations à
frustrer l'Espagne de la jouissance paisible
d'une conquête qu'elles ont considérée comme
la source féconde de la propriété des nations
européennes. Quiconque pèsera ces motifs,
et ne voudra pas méconnaître l'influence
d'intérêts aussi immédiats qu'inséparables
de la politique des cabinets, sera forcé de
convenir que l'Espagne n'a pu agir comme
le prétend l'abstraite philanthropie de ses
bruyans censeurs.
Il est certain que le Gouvernement es-
pagnol, donnant plus de latitude a ses prin-
cipes, aurait pu mettre moins d'entraves aux
progrès de l'industrie américaine; mais il n'a
pas toujours exercé cette rigueur, et ne l'a
jamais étendue à toutes les branches de l'a-
griculture et de l'ind ustrie, mais seulement
à peu d'objets déterminés, dont la plupart
même étaient exempts de droits dans ces
derniers temps. D'un autre côté, il est cons-
tant que les Consulats ont offerts de grands
avantages à l'Amérique, tant par des ins-
titutions d'utilité publique et de bienfai-
sance, que par l'intérêt qu'ils ont pris aux
m
Indigènes, en leur procurant les moyens de
faire valoir les fonds qu'ils avaient pu ramasser
par quelques privations. Je dis par quelques
privations, ce qui ne doit pas s'entendre des
• nombreux canaux que l'Américain laborieux
peut ouvrir à son industrie, comme l'ont fait,
avec grand avantage tous ceux qui ont em-
ployé leurs capitaux aux travaux des trous,
ainsi qu'une multitude de tisserands, que
l'on trouve bien établis, d'entrepreneurs d'un
grand nombre de fabriques de toutes sortes
d'objets de consommation intérieure ou d'ex-
portation, et qui commencent à rivaliser
avec l'exploitation des mines, que l'on a faus-
sement regardée comme l'objet exclusif de la
richesse de l'Amérique.
Cependant l'Europe n'a pu se plaindre
du sytème que l'Espagne a suivi à l'égard de
ses colonies, les avantages qu'elle en a re-
tirés sont clairs comme le jour. Car on peut
dire que la nation souveraine a toujours été
un simple dividende entre les autres na-
tions obligées d'être plus industrieuses par
l'effet d'une politique dont les résultats leur
ont été plus favorables.
En parlant du commerce, on aura senti
que je n'ai fait mention que du commerce
( 10 )
continental de la Nouvelle-Espagne et du
Pérou, que l'on doit naturellement distin-
guer de celui des Antilles, et de quelques au-
tres ports du continent, qui sont obligés
d'user de plus de latitude, en vertu de leur
- situation, en cas de guerre, et à d'autres
égards que j'indiquerai.
La Havane doit tout le succès de son in-
dustrie à la prévoyance du Roi, qui donna
plus d'étendue à son commerce en 1788; et
dès-lors elle fit plus de progrès qu'elle n'en
avait fait depuis sa conquête. Mais la cons-
titution de la Havane lui est toute particu-
lière, et bien différente de celles des grandes
colonies continentales. Elle ne peut se passer
de cette liberté de commerce sans être à
charge à elle - même et à la couronne d'Es-
pagne. Porto-Ricco est dans le même cas,
ainsi que la partie espagnole de Saint-Do-
mingue, leur situation et leur climat peu
favorables à certaines productions de pre-
mière nécessité , les obligeaient à ouvrir
leurs ports aux nations neutres en temps de
guerre, et à continuer le commerce étranger
en temps de paix, afin d'exporter la grande
quantité de sucre, de mélasse et de café que
produit particulièrement la Havane, et qui
) II ) -
formeftt la rtïajeuré partie de sa fkhe&sëtèrfl4-
toriale. Atltreiftent, le propriétaire Sîaïïqtiè1-
rait bientôt des instrument et des objets fié-
celwireô k 3a consoîïiiîïatioii et à së £ travaux ;
et éprouverai t,- ainsi que le négociant qui lui
avance ses fonds, des pertes irréparables 1 qtFi •
,
entraîneraient nécessairement une stagnation
dans le commerce.
Les grandes parties continentales ne se
trouvent ni dans l'un ni dans l'autre de ces
deux cas. Elles se suffisent à elles-mêmes, et
ne doivent désirer de faire le commerce avec
les nations étrangères qu'afin d'augmenter
les objets d'exportation jusqu'au point où
les vaisseaux de la marine nationale n'y suf-
firaient plus. La prudence et les vrais inté-
rêts de l'Espagne exigent, si elle accorde la
communication directe avec les ports étran-
gers aux habitans du continent américain,
que ce soit sur des principes propres a assurer
sa prospérité et celle de ses colonies ; à éta-
blir pour l'avenir un juste équilibre, et à
maintenir l'honneur et l'unité de la nation. Il
serait aussi inj uste que peu politique de pré-
tendre décider des intérêts aussi importans
avec la légèreté et l'inèonséquence de ceux
qui n'ont - rien. à perdre; et lEspagne, entre
( 12 )
toutes les nations qui possèdent des colonies,
donnerait le premier exemple d'un désin-
téressement si fatal à sa propre constitution.
Après ces considérations sur l'état civil et
économique de l'Amérique , j'en viens à sa
révolution.
( ï5 )
RÉVOLUTION
DE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE.
PREMIÈRE PARTIE.
Si le politique contemple la position cri-
tique où se trouva l'Amérique, ptivée tout
à coup de son gouvernement ; s'il calcule l'é-
tendue immense de ses domaines, divisés en
gouvernemcns distincts, et ne dépendans
que de la mère-patrie ; s'il considère les ap-
pâts offerts à l'ambition, le choc des idées
et des sentimens nés de circonstances si
extraordinaires, il pourra concevoir la si-
tuation pénible et difficile où se sont trouvés
les gouverneurs intègres et les autres classes
fidèles. Heureusement le peuple, au milieu
de son épouvante et de l'inquiétude géné-
rale, exprima son vœu de fidélité au mo-
narque prisonnier ; vœu qui, en remplissant
de confiance les chefs animés de leur noble
devoir, consterna ceux qui s'étaient laissé
séduire, comme ceux qui flottaient entre lë
( i4 )
doute et l'incertitude, et même tous les am-
bitieux qui voyaient dans cette crise le mo-
ment le plus propice pour exécuter leurs
projets de révolution.
Il y a des gens qui prétendent qu'en Amé-
rique les esprits étaient préparés à une revo-
lution, et qu'ils n'attendaient qu'une occa-
sion favorable pour éclater ; mais tout homme
impartial, qui a vécu en Amérique avant
répoque de l'invasion des Français en Es-
pagne, sentira la fausseté de cette opinion.
Il n'est pas douteux que quelques person-
nes, soit par l'effet d'une inquiétude natu-
relle , soit par séduction, ou par des griefs
particuliers, ne désirassent un changement,
et ne travaillassent à une révolution ; mais,
généralement parlant, on ne pensait, on ne
s'entretenait jamais d'une semblable inno-
vation, et l'on n'entendait qu'avec scandale
ceux qui parfois traitaient cette matière, que
Fon regardait comme une chimère. La tran-
quillité sociale, la fidélité qu'on avait pour
le trône, étaient telles, que je puis certifier
que la nouvelle de l'indépendance des Etats-
Unis ne fit aucune sensation sur l'esprit des
Amériçains, dont la seule ambition se bor-
nait aux grâces des Rois, qu'ils regardaient
( 15 )
comme leurs maîtres naturels. Cette vérité
se confirme par le chagrin que les Améri,
cains ont éprouvé à toute invasion étran-
gère qui pouvait menacer l'Espagne de lui
enlever ces contrées, par l'énergie avec la-
quelle ils ont repoussé les attaques réitérées
des Anglais sur presque tous les points de l'A-
mérique, et par la résignation avec laquelle
ces peuples ont abandonné leur fortune et
leur patrie dès qu'elle succombait et qu'elle
passait au pouvoir de l'étranger.
La politique, la religion et la nature s'u-
nissent pour empêcher l'Amérique de se sé-
parer de l'Espagne avec autant de précipi-
tation que le présument ceux qui ne la con-
naissent que par de vagues données, ou des
suppositions gratuites. J'ai été à même de
l'observer, dans le centre de ses villes les
plus populeuses et les plus civilisées; de
plus, je suis Américain, et je me crois mieux
fondé à en juger que ceux qui n'offrent d'au-
tres titres que des prophéties communes,
qu'ont par hasard accréditées quelques évé-
nemens extraordinaires. L'influence de la re-
ligion est toute-puissante dans cette partie
du monde. L'Américain croirait commettre
un crime en se séparant de l'église espa-
( 16 )
gnole; et quoique le Clergé n'en soit pas con-
vaincu, comme il est nombreux, et en gé-
néral fidèle à la cause de l'Espagne , il s'ef-
force de nourrir de semblables opinions, afin
de resserrer les nœuds qui unissent tous les
intérêts politiques et religieux des deux
partis. Je pense qu'on ne saurait blâmer le
Clergé américain de demeurer fidèle à ses de-
voirs et à ses sermens. Nommer cela fa-
natisme , c'est vouloir que l'homme soit
accessible à la corruption, et qu'il se prête
facilement à des innovations, parce que cela
arrange les novateurs.
Le monde a vu que les craintes du Clergé
étaient fondées. Mais voici une circonstance
remarquable qui a échappé à l'auteur de
l'Esquisse de la révolution de l'Amérique
espagnole. Parmi les bévues qu'ont faites les
révoltés de Venezuela, copistes serviles de la
révolution française, aucune n'a été plus im-
politique et plus fatale que la liberté du culte,
scandaleusement accordée à un peuple qui
regardait avec horreur tout ce qui n'était pas
archi-catholique. Ces pygmées ont voulu se
revêtir de l'armure du géant ! ils ont suc-
combé à la vanité, et livré le pays à l'incendie
qu'attise la foule des parasytes et des scé-
lérats qui lè désolent.
( 17 )
Au Mexique, la révolution eut des succès
parmi la populace, non-seulement par Fes-
poir du pillage, mais par les insinuations du
curé Hidalgo, qui sut revêtir sa révolte de
l'apparence d'une guerre de religion. Ce chef
persuada à la populace que sa religion cou-
rait les plus grands risques, dans le cas où.
l'Espagne céderait à Napoléon ses colonies
d'Amérique ; et c'est d'une trame si grossière
qu'il couvrit ses perfides desseins.
A Buenos-Ayres, le peuple est scandalisé ,
de la persécution que les chefs exercent sur
les évêques; et tout homme honnête et sensé
de ce pays prévoit une catastrophe qui ne
peut que résulter du défaut de communi-
cation avec l'Espagne et le Saint-Siège,
et de l'esprit de réforme que voudraient y
fomenter les étrangers, soutenus de quel-
ques Américains connus par la dépravation
de leur mœurs. Ce scandale afflige les gens
de bien de Buenos- A yres et des provinces
péru viennes où les arn1ées des insurgés ont
péruviennes où les armées des insur g és ont
pénétré.
Je ne nommerai personne, quoique je con-
naisse à fond les vices et les vertus de tous.
DaqS'" le Pérou, on a vu un homme dis-
solu profaner la chaire de la vérité, et se
2
( 18 )
moquer publiquement de la religion et de
son culte; à Buenos-Ayres, un directeur,
s'enivrer dans ses bacchanales au point de
laver dans du vin des parties que la pudeur
rougirait de nommer, et boire ce même vin
au salut de la patrie. On s'effraie de ces excès;
mais ils sont tels que je les dis; on m'accusera
peut-être de prévention, mais l'homme sensé,
de quelque religion qu'il soit, m'approuvera.
Le trône d'Espagne trouve encore un ferme
appui dans la noblesse, les employés, les
négocians et les propriétaires de l'Amérique,
dont le système révolutionnaire combat tous
les intérêts. Aussi est-il très-rare qu'un indi-
vidu distingué par son rang ou son mérite,
prenne une part active aux affaires; et s'il en
est que l'empire des circonstances, ou la lé-
gèreté des caractères, ont entraînés , ils
ne tardent pas à en témoigner leurs regrets
et à rentrer en eux-mêmes. En général, les
chefs des insurgés sont des audacieux qui
courent après la fortune et le pouvoir qu'of-
frent naturellement de semblables guerres;
ou quelques individus du bas-clergé, qui,
par ces mêmes motifs, désirent se soustraire
à l'autorité de leurs supérieurs.
- Si l'on a vu à Mexico, avec a peine deux
1- ( 19 )
mille hommes, chasser de son territoire l'ar-
mée nombreuse d'Hidalgo, qui déjà se glo-
rifiait d'une conquête facile , c'est que les
hautes classes de la société et les grands pro-
priétaires , qui voient la révolution d'un œil
de dédain, s'étaient réunis; et que par leur
nombre, leurs ressources et leur courage, ils
surent comprimer l'audace de la populace.
Quelques villes de la Nouvelle-Espagne,
moins favorisées par leur position, ont été
surprises par la promptitude des conjurés;
mais le plus grand nombre des gens riches
se sont soustraits aux affaires publiques, au-
tant qu'ils l'ont pu, sans compromettre leur
fortune et leur vie, jusqu'à ce que les ré-
voltés, battus sur tous les points, en exé-
cration à eux-mêmes, ont cédé à l'influence
puissante de l'ascendant des gens de bien.
Je crois que personne ne niera que, si les
hommes probes et les riches eussent pris part
à la rébellion, il n'est aucun pouvoir humain
qui eût pu l'arrêter.
Si nous jetons les yeux sur Lima, nous
la verrons, ferme comme un roc, braver par
les mêmes moyens que Mexico tous les efforts
des insurgés, et les écarter de ses frontières.
Buenos-Ayres s'approchait davantage de la

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