Considérations sur la crise monétaire et la Banque de France

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Impr. de Dupont (Paris). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-8 °.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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CONSIDÉRATIONS
SUR LA
GRISE MONÉTAIRE
ET LA
BANQUE DE FRANCE
PARIS
IMPRIMERIE ADMINISTRATIVE DE PAUL DUPONT
RUE JEAN-JACQUES-ROUSSEAU, 41
1871
CONSIDÉRATIONS
SUR LA
CRISE MONÉTAIRE
ET LA
BANQUE DE FRANCE
PARIS
IMPRIMERIE ADMINISTRATIVE DE PAUL DUPONT
41, RUE JEAN-JACQUES-ROUSSEAU, 41
1871
AVERTISSEMENT
A l'occasion de la prochaine discussion du projet de loi
sur la Banque de France, on a cru utile de réunir divers
articles récemment publiés à ce sujet.
Dans ces articles, l'auteur s'est nécessairement inspiré de
l'état de l'opinion au moment où ils étaient écrits. On n'y
trouvera donc pas tout l'enchaînement qui serait désirable
en pareille matière ; ils ne se déduisent peut-être pas logi-
quement l'un de l'autre.
Quelques idées principales ressortent de cette étude dans
laquelle on a cherché à concilier les intérêts de l'État, ceux
de la Banqne et du public.
L'une d'elles est relative aux moyens de combattre effica-
cement la crise financière, et d'assurer le fonctionnement
régulier de la Banque sous le régime du cours forcé.
Ce régime cesserait de présenter les dangers que redoutent,
avec raison, au grand nombre de bons esprits, s'il était pos-
sible de préserver le billet de banque do toute altération.
Un célèbre économiste anglais, Ricardo, a bien pu dire
que la monnaie serait à son état le plus parfait si elle était
de papier ; mais pour que cette proposition lut vraie sous
d'autres rapports que ceux de l'économie et de la commo-
dité, il faudrait ajouter que la valeur du papier doit toujours
être égale à celle de l'or qu'il représente.
Les services qu'une Banque est appelée à rendre n'ont
d'autre limite que la possibilité d'observer celte règle.
Hors,de là, tout est confusion; c'est le règne du caprice
et du hasard; il n'y a plus d'autre loi que celle de la
nécessité.
A tout prix, on doit éviter, en France, un pureil écueil,
sous peine de compromettre le crédit du plus grand établisse-
ment du monde, de porter un trouble profond dans notre
système financier, d'altérer la sincérité des échanges, de
s'exposer enfin à voir passer à l'étranger tout l'or que pos-
sède la France.
La dépréciation du billet de banque se mesure exactement
par la prime de l'or; elle indique que l'on a atteint la limite
des émissions que comporte la circulation ; celte limite ne
doit jamais être dépassée.
C'est la prime de l'or qui marque les degrés d'un véritable
baromètre financier. La Banque ne doit jamais perdre de
vue ce baromètre, et elle doit se servir de son encaisse pour
combattre l'existence de celte prime.
Les moyens dont elle dispose paraissent suffisants pour
vaincre le mal.
Après avoir indiqué le moyen d'éviter la dépréciation de la
valeur du billet, on s'est attaché à démontrer que les ban-
ques doivent s'efforcer de maintenir l' intérêt à un taux
modéré.
C'est la raison même de leur institution, et c'est unique-
ment pour cela qu'on leur a concédé le droit de battre mon-
naie gratuitement, droit superbe qui ne peut s'exercer que
par la confiance du public et dont par conséquent, il est bien
juste que le public ait sa part.
Il serait superflu de faire longuement ressortir l'heureuse
influence de la modération du taux- do l'intérêt sur l'amélio-
ration du crédit public, comme sur l'encouragement du tra-
vail et la prospérité de l'industrie.
La fixité du taux de l'intérêt n'est pas moins désirable, car
sans elle, il n'y a aucune sécurité dans les opérations indus-
trielles et commerciales :
En fait de système de banque, il n'y a rien d'absolu.
On peut défendre, avec tout autant de raison, le régime du
monopole que celui de la liberté.
Mais sous le régime du monopole, on reconnaîtra la néces-
sité de prendre, contre l'élévation du taux de l'intérêt, les
mêmes précautions qu'on a cru utile de stipuler vis-à-vis
des chemins de fer contre l'élévation des tarifs.
L'abaissement du taux de l'intérêt, facile pendant la durée
du cours forcé, se recommande par son caractère essentiel-
lement favorable à l'amélioration de la condition des masses,
puisqu'il tend à la fois à augmenter la part du travail et à
diminuer le prix de revient de tous les produits, à réaliser le
voeu de la vie à bon marché.
N'est-ce donc pas chose éminemment utile, éminemment
politique, que de favoriser le développement de l'industrie
et l'accroissement de la richesse au sein des classes labo-
rieuses, et n'est-ce pas ainsi servir à la fois les intérêts du
capital et du travail, ceux des patrons comme ceux des ou-
vriers?
C'est à ce caractère de conciliation que l'on doit reconnaî-
tre aujourd'hui le mérite de toute proposition.
CONSIDERATIONS
SUR LA
CRISE MONETAIRE
ET LA
BANQUE DE FRANCE
On peut regarder le prix de l'intérêt comme
une espèce de niveau au-dessous duquel tout
travail, toute culture, toute industrie, tout com-
merce cessent. C'est comme une mer répandue
sur une vaste contrée : les sommets des ; mon-
tagnes s'élèvent au-dessus des eaux et forment
des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à
s'écouler, à mesure qu'elle descend, les terrains
en pente, puis les plaines et les vallons paraissent
et se couvrent de productions de toute espèce. I1
suffit que l'eau monte ou s'abaisse d'un pied pour
inonder ou rendre à la culture des plages im-
menses. — C'est l'abondance des capitaux qui
anime toutes les entreprises, et le bas intérêt de
l'argent est tout à la fois l'effet et l'indice de
l'abondance des capitaux.
TUROOT.
§ I-
La crise monétaire que nous subissons en ce moment et
dont les conséquences, graves déjà, sont plus menaçantes
encore pour l'avenir, cette crise à profondément troublé tous
les marchés de l'Europe et celui de Londres en particulier.
Cette crise, qui a produit partout une surélévation excessive
du taux de l'intérêt, elle n'existe pas réellement selon nos
appréciations ; elle n'existe pas davantage suivant celles de
M. Thiers, ainsi qu'on a pu le constater dans la réponse
— 8 —
qu'il a faite aux craintes exprimées par la commission de
permanence.
Il serait par conséquent facile d'y mettre promptement un
terme.
La crise actuelle vient de ce qu'on a voulu régler l'indem-
nité de guerre à Londres exclusivement, au lieu de la régler
concurremment à Londres et à Paris.
Elle vient de ce qu'on a voulu payer cette indemnité
exclusivement en traites sur Londres, et qu'on a ainsi excédé
la possibilité de se procurer clans un temps donné, dans un
délai restreint, une trop grande masse de ce papier; cette
opération a été poussée au delà des besoins qui auraient pu
motiver une création de traites aussi considérables, tandis
qu'on a négligé de se servir de l'or qu'on avait sous la main,
et dont la fonction est de servir à payer les soldes interna-
tionaux qui constituent ce qu'on appelle la balance du com-
merce, en sa qualité de marchandise universelle, d'étalon,
de mesure de toutes les valeurs.
Il en est résulté une hausse considérable sur le papier
sur Londres, et que, par une conséquence toute naturelle,
l'or est monté dans les mêmes proportions.
Etant donnée, en effet, la situation d'un négociant français
qui serait tenu de payer des marchandises qu'il aurait ache-
tées en Angleterre, deux moyens se présentent à lui de s'ac-
quitter, de sa dette, soit en achetant des traites sur Londres
d'un autre négociant à qui il serait dû la même somme, soit
en soldant sa dette avec de l'or.
Si on avait eu aujourd'hui la possibilité de se procurer cet
or comme autrefois, en puisant facilement, d'abord dans le
réservoir général, et, à défaut, en allant, au besoin, échanger
des billets à la Banque, la papier sur Londres ne serait
jamais monté au delà de la valeur intrinsèque de l'or avec la
simple addition des frais de transport de France en Angleterre,
— 9 —
C'est parce qu'on n'a pas actuellement la faculté de puiser
à volonté de l'or à la Banque, c'est parce que cet agent mé-
tallique de la circulation a cessé de remplir la fonction ré-
gulatrice dont nous venons de parler, qu'il est devenu une
marchandise soumise, comme toutes les autres, aux nom-
breuses et incessantes variations de l'offre et de la demande,
ainsi qu'à tous les genres d'accaparement.
La situation du gouvernement est précisément la même
que celle du négociant dont nous venons de parler. Mettez
donc, dans le raisonnement qui précède, le gouvernement à
la place du négociant.
Il suffirait aujourd'hui, pour faire disparaître toute crise,
de rétablir les choses dans leur état naturel, ce qui serait non
moins important au point de vue de l'intérêt du public qu'à
celui de l'intérêt du gouvernement ; car. si nous sommes
bien informés, le gouvernement n'a pas encore achevé l'opé-
ration de change dans laquelle les banquiers l'ont lancé;
il n'a pas encore acheté la totalité des traites nécessaires
pour couvrir les banquiers de Londres, dont il a emprunté
le crédit, afin de payer par anticipation l'indemnité de guerre.
Gela résulte, d'ailleurs, de la hausse constante du papier
sur Londres, qui de son cours ordinaire de 25 fr. 20, est
monté à 26 fr. 07 1/2, avec tendance à une nouvelle hausse
dont on ne saurait assigner la limite avec exactitude.
De son côté, l'or est monté à 23 et à 28 francs do prime.
Pour faire cesser immédiatement la crise actuelle, il
faudrait que :
D'une part, le gouvernement vendît une partie des traites
sur Londres dont son portefeuille est rempli pour le moment,
dans le but d'acquitter la dette qu'il a contractée envers les
banquiers de Londres;
— 10 —
Et que, d'autre part, il prit à la Banque une quantité
correspondante d'or en échange des billets de banque qu'au-
rait produits sa négociation de papier sur Londres, pour
payer la dette contracltée en Angleterre pour l'indemnité de
guerre, concurremment avec de l'or et avec des remises sur
Londres.
L'équilibre se trouverait ainsi immédiatement rétabli ;
toute différence cesserait entre l'or et le papier sur Londres,
et la crise se dissiperait comme par enchantement.
Toutes les choses rentreraient clans l'ordre accoutumé.
Cette double opération de négociation de traites sur Lon-
dres par le gouvernement et de retrait d'une certaine quan-
tité d'or de la Banque avec le produit de la négociation de
ces traites, pourrait être encore simplifiée, si le gouverne-
ment chargeait la Banque de cette négociation, et si, en
échange, cet établissement lui livrait de l'or.
Le trésor de la Banque pourrait bien, clans cette hypothèse,
diminuer momentanément d'une certaine quantité, de 50, de
100 millions peut-être ; mais la quantité de billets en cir-
culation aurait également diminué d'une quantité égale, et
comme, en définitive, le papier est d'un usage plus com-
mode que l'or dans l'usage de la vie, un courant inverse
ne tarderait pas à s'établir tout naturellement, par le seul
effet du mouvement ordinaire des choses.
Les billets de banque que notre grand établissement de
crédit aurait reçus en ressortiraient de nouveau, tandis que
l'or du pays ou celui qui est incessamment importé dans le
pays, y rentrerait en échange.
Il y rentrerait avec d'autant plus de rapidité que l'or n'au-
rait plus de prime, qu'il aurait repris sa valeur réelle, sa
— 11 —
valeur intrinsèque; qu'il serait, en un mot, l'équivalent de
toutes choses, et que, par conséquent, on n'aurait plus d'in-
térêt à thésauriser, qu'il n'y aurait pour personne avantage
à garder l'or, à l'accaparer comme matière à spéculation.
Il redeviendrait abondant sur le marché, à la Banque
comme hors de la Banque.
A ce sujet, si nous avions à nous expliquer sur le cours
forcé dont jouit en ce moment cet établissement, nous dirions
que nous croyons le maintien de ce cours forcé nécessaire
jusqu'à ce que nous ayons le dernier mot des conséquences
du payement de l'indemnité que nous a imposée la dernière
guerre.
Pour le moment, on doit l'envisager comme une mesure
extrêmement prudente, éminemment politique, absolument
nécessaire ; nous la considérons comme un élément de sé-
curité indispensable; et ceux qui, à l'exemple de certains
économistes de chaire ou de salon, se livrent à de faciles
critiques à cet égard, prouvent qu'ils ne savent tenir aucun
compte des circonstances que nous traversons ; leur erreur
nous paraît complète.
Mais si, sous le régime du cours forcé, le public est obligé
d'accepter en payement les billets à l'égal de l'or, s'il ne peut,
à sa volonté, reprendre de l'or à la Banque en échange
de ces billets, s'il ne peut mesurer ainsi à chaque ins-
tant la valeur de ce papier qu'il est tenu de recevoir,
il faut de toute nécessité que la Banque se charge d'une
fonction qui n'est plus -remplie, et qu'elle l'exerce avec une
extrême vigilance; il faut qu'elle fasse une guerre constante
à la prime de l'or, laquelle, en d'autres termes, équivaut a
la dépréciation du billet de banque, c'est-à-dire à la ruine de
son crédit, et qu'elle use de sa situation de réservoir commun
des matières d'or et d'argent, de manière à en fournir au
— 12 —
marché la quantité nécessaire pour empêcher cette prime
de naître.
Pour cela, elle n'aurait qu'à livrer, à vendre de l'or chaque
fois qu'on essayerait de le l'aire monter ou, connue nous
venons de le dire, qu'on chercherait à déprécier son papier,
son propre billet.
A cette condition, le maintien du cours forcé n'aurait au-
cun inconvénient, et on pourrait le conserver sans danger
tout le temps qu'on le jugerait nécessaire.
Il aurait, au contraire, l'avantage de laisser à la Banque
une liberté complète, absolue. Aujourd'hui, elle pourrait
fournir toute la quantité d'or nécessaire à la circulation avec
d'autant plus de facilité, que, depuis le commencement de
l'opération dont nous constatons les fâcheuses conséquences,
son stock métallique n'a pas éprouvé de diminution sen-
sible, et que son encaisse est encore de plus de 663 millions,
si l'on y ajoute le montant des prêts sur lingots, tandis que
celui de la Banque d'Angleterre a baissé, dans la même pé-
riode, de 175 millions.
On peut ajouter qu'une diminution du montant des espèces
qui, dans l'état actuel des choses, serait sans le moindre in-
convénient pour la Banque de France, aurait pour effet de
mettre la Banque d'Angleterre dans une situation périlleuse,
car le mécanisme spécial de sa constitution obligerait
celle-ci à retirer de la circulation une quantité de billets
égale au montant de l'or qui serait sorti de ses caisses,
et, en pareille occurrence, elle ne peut se dispenser d'élever
le taux de son escompte, pour se soustraire aux périls
auxquels l'expose cette situation.
Le crédit de la Banque ne pourrait que se fortifier par
l'usage de cette règle de conduite, et nous ne douions pas que-
— 13 —
sa solidité né lut jugée plus grande encore, si c'est possible,
que sous le régime ordinaire des banques, car elle est en ce
moment à l'abri de toutes les crises qui sont le résultai des
paniques, de ces mouvements de frayeur spontanés et irré-
fléchis qu'il est impossible de prévoir ou de conjurer.
On serait surtout a l'abri de celles qu'on décore du titre
de crises monétaires, et qui, généralement factices, sont
créées le plus souvent par les banquiers et par les changeurs
à leur suite, au détriment du public et à celui du commerce
et de l'industrie, dont elles troublent la sécurité, dont elles
bouleversent les conditions.
La Banque de France est aujourd'hui dans l'état le plus
prospère; ses bénéfices s'élèvent, en effet, à plus de 46 mil-
lions, indépendamment des 26 millions qu'elle a mis en
réserve pour des prévisions de pertes qui, heureusement, ne
se réaliseront pas, ou ne se réaliseront que dans de très-
faibles proportions.
Ces bénéfices ont été réalises en quelques mois seulement;
car il ne faut pas compter parmi les mois fructueux, les
derniers moments du siège de Paris et ceux qui ont paru
plus longs et plus terribles encore du règne de la Commune;
ou dit mémo, ce dont nous serions heureux, que la Banque
aurait pu combler les pertes que présentait le chapitre des
acquisitions de rentes qu'elle avait, faites à des prix trôs-éle-
vés, pour remplir la condition qu'on avait mise à la prolon-
gation de sa concession.
Nous souhaitons vivement la prospérité de cet établissement
et, par conséquent, nous sommes bien éloignés de regretter
celle dont il jouit en ce moment; mais il ne devrait pas
méconnaître la source principale de cette prospérité, et ou-
blier qu'elle provient surtout de ses rapports avec le gou-
vernement, avec ce grand client dont le crédit s'affirme
chaque jour davantage; aussi, admettra-t-on sans peine que,
si elle retire de grands profits de ces rapports, il en découle
naturellement le devoir d'appuyer de tous ses efforts un
client qui n'est autre que le représentant du pays, de lui
rendre tous les services que comporte la situation, sans s'é-
carter, bien entendu, de l'observation des ménagements
qu'exige son crédit.
A cet égard, nous nous en rapportons à la prudence et
aux lumières des gouverneurs et des régents de la Banque;
leur expérience est assez grande pour éviter les écueils;
on peut d'ailleurs être complétement rassuré à cet égard par
la publication hebdomadaire de ses comptes et par le contrôle
que le public est ainsi appelé à exercer fréquemment sur tous
les actes de sa gestion.
L'opinion, sous ce rapport, lui rend pleine et entière
justice ; le public est non-seulement édifié sur la prudence
dont elle a toujours fait preuve, mais il serait plutôt disposé
à trouver qu'elle en dépasserait aujourd'hui les bornes, si
elle n'unissait pas ses efforts à ceux du gouvernement pour
le soustraire à l'exploitation dont il est l'objet de la part de
quelques spéculateurs, et pour y soustraire en même temps
le public, pour rendre au commerce et à l'industrie la sécurité
qui leur est indispensable.
Et ce n'est pas chose vaine et sans importance que
l' exploitation dont nous parlons; il ne faut pas se le dis-
simuler, c'est le gouvernement qui paye tous les frais de
l'opération de change qui se poursuit aujourd'hui avec les
exagérations les plus fantastiques ; et quant au public, il en
subit les conséquences sous toutes les formes, sous le rapport du
trouble apporté dans toutes les relations de la vie ordinaire ou
commerciale, à l'intérieur et à l'extérieur, comme sous celui
des graves inconvénients qu'entraîne toujours l'élévation de
l'intérêt,
— 15 -
L'élévation de l'intérêt n'est pas seulement une chose toujours
fâcheuse pour le public, elle l'est pour le gouvernement, au
point de vue de son crédit; elle l'est aussi encore en ce sens
qu'elle nuit à la libération du dernier emprunt, attendu que
cette libération s'opérerait avec d'autant plus de facilité que
l'intérêt courant serait plus faible.
Le gouvernement se voit enfin exposé, par l'élévation du
change, à payer à Londres la plus grande partie des cou-
pures du dernier emprunt avec une surcharge de 3 à 4 0/0
de perte.
Sous tous les rapports, il y a donc lieu d'aviser prompte-
ment à user des moyens dont on dispose pour mettre un
terme à un état de choses aussi périlleux et aussi domma-
geable aux intérêts du pays.
§ II. — Du taux de l'intérêt.
La plus grande confusion règne dans les esprits au sujet
des remèdes plus ou moins empiriques qui sont proposés
pour mettre fin à la crise monétaire.
Rétablissons les faits et les principes, suivant nous, mé-
connus.
Il y a en ce moment un grave dissentiment entre le conseil
de régence de la Banque de France et le gouvernement.
Mais, nous devons le déclarer, c'est du côté du gouver-
nement, représenté par son illustre chef, que nous semble
être la vérité.- C'est lui qui plaide en ce moment la cause du
commerce et de. l'industrie, et qui s'est constitué le défen-
seur énergique des intérêts de la production et du travail
— 16 —
La Banque de France parait effrayée de la nécessité dans
laquelle elle peut se trouver d'augmenter le chiffre de ses
omissions de billets.
Ce grand établissement n'est pas suffisamment préoccupe,
ànotre sens, des causes réelles de la disparition de l'or et
de l'argent, et de la nécessité impérieuse, absolue, de sup-
pléer à l'absence ou à l'insuffisance des métaux précieux
par l'emploi de la monnaie fiduciaire; il semble concentrer
toute son attention sur le danger réel qui pourrait résulter
de toute exagération, et n'est ému que de la crainte de voir
ses effets subir une dépréciation proportionnelle à la masse
qui serait offerte au public.
C'est par cette considération très-légitime, que la Banque
refuse l'offre qui lui est faite d'élever la limite du chiffre de
ses émissions, fixé provisoirement à 2,400,000,000 de francs.
Mais, d'un autre côté, elle veut conserver la faculté d'é-
lever indéfiniment le taux de ses escomptes.
C'était la théorie jadis adoptée par ce même établissement
Clans l'intérêt de ce qu'il appelait la défense de son encaisse,
chaque fois que cet encaisse lui paraissait trop faible pour
répondre aux demandes possibles de remboursement.
En vain lui conseillait-on de vendre ses rentes pour aug-
menter ses ressources , ou du moins pour diminuer la masse
des billets en circulation.
La Banque refusait alors l'emploi de ce remède certain,
infaillible",auquel elle n'est plus éloignée d'avoir recours au-
jourd'hui, etelle donnait la préférence à une autre mesure que
nous considérons comme aussi funeste aux intérêts du travail
qu'à ceux de l'Etat, à l'augmentation indéfinie du taux de
l'escompte. .
— 11 —
C'est ainsi que ce taux a été porté jusqu'à 10 0/0, et que,
lorsque cette mesure était insuffisante, on avait recours à la
limitation des échéances.
La Banque en était venue à ce point de ne plus accepter
que des effets à trente jours de date, ce qui constituait, pour
l'industrie et le commerce, une double menace, une double
calamité.
On serait embarrassé de dire auquel de ces deux maux le
commerce aurait consenti à se vouer de préférence, les deux
étant presque également intolérables.
Le travail national était ainsi traité en ennemi ; toutes les
nécessités de la production et de l'échange étaient mécon-
nues.
On voulait, de propos délibéré, forcer les fabricants à ré-
duire leur production, pour diminuer la masse des produits
à mettre en circulation, et diminuer aussi la quantité des
signes fiduciaires. On voulait, comme aujourd'hui du reste,
produire une baisse universelle dans la valeur du stock des
produits fabriqués, ainsi que dans celle des fonds publics et
autres valeurs, sous le vain prétexte de tenter l'étranger et
d'attirer son or.
Cette triste théorie, qui était alors l'objet des attaques les
plus fondées d'un expert juré du dernier régime en économie
politique, d'un professeur émérite, de M. Michel Chevalier
enfin, est devenue aujourd'hui, par un revirement d'opinion
qui du reste ne surprendra personne, l'objet de ses plus vives
prédilections; néanmoins, ce revirement est si prompt, que
les lecteurs du journal très-sérieux, dans les colonnes du-
quel il épanche ses dernières élucubrations, ont quelque
peine à se rendre compte de pareilles variations.
Un trouble considérable résultait, dans toutes les relations
— 18 —
de crédit, de l'application de cette théorie; c'était un véri-
table bouleversement des conditions de l'industrie ; c'était
encore une augmentation abusive de l'impôt que la classe
privilégiée des capitalistes et des banquiers prélève sur toutes
les autres classes de la société, sous la forme d'intérêts et de
commission.
De là une dépréciation inquiétante des fonds publics, ainsi
que des valeurs industrielles, actions et obligations, une vé-
ritable altération de la fortune publique.
Cet état de choses n'était pas cependant permanent; il y
avait des moments d'intermittence ; quelque répit était de
temps en temps accordé au malade et une certaine amélio
ration venait alors le récompenser du ralentissement que les
mesures restrictives de l'escompte ne manquaient pas de
produire dans l'activité de la production , dans sa fécon-
dité.
Mais les instants pendant lesquels le taux de l'intérêt
subissait une réduction étaient bien courts !
Aussitôt que la confiance venait à renaître, que les con-
ditions du travail s'étaient améliorées, et que l'abondance
des produits commençait à se manifester, on était exposé au
renouvellement des mêmes rigueurs.
C'était le beau temps des crises financières. Leur retour
était fréquent ; on en comptait plusieurs chaque année.
C'était en quelque sorte l'état normal.
Dès lors plus de sécurité dans les affaires. On hésitait à
entreprendre des opérations d'une certaine étendue, d'une
durée un peu longue ; les calculs de la plus extrême pru-
dence pouvaient se trouver déjoués ; nul n'était certain d'un
résultat quelconque, parce que ce résultat dépendait essen-
— 19 —
tiellement de l'élévation plus ou moins grande du loyer des
capitaux à un moment qu'on ne pouvait prévoir.
On a fini cependant par avoir raison de cette théorie de
l'élévation sans mesure du taux de l'intérêt, et surtout de
ses fréquentes variations, variations funestes, pratiques d'un
autre âge qu'on croyait à jamais abandonnées. Mais voici
qu'elles sont sur le point de renaître et de fleurir comme de
plus belle, sous le manteau d'une nouvelle théorie, de celle
de l'invariabilité du chiffre des émissions de billets.
Cette théorie est d'autant plus étrange, qu'elle est adoptée
par un établissement qui possède tous les moyens nécessaires
pour rétablir la circulation monétaire et pour diminuer, par
conséquent, les besoins de monnaie fiduciaire.
Le chiffre de 2,400,000,000 de francs adopté pour la cir-
culation des billets de banque, avant la guerre, au moment
où l'on reconnaissait l'utilité du cours forcé, n'est ni ne doit
être un chiffre absolu, invariable ; trop élevé ou trop faible,
suivant les circonstances, il n'est qu'une appréciation de
besoins qui sont changeants.
Il devient trop faible évidemment lorsque la circulation
générale, n'ayant plus à sa disposition l'élément de la mon-
naie métallique, a besoin d'être alimentée principalement par
des signes fiduciaires.
Il n'y a rien d'absolu a cet égard.
Cependant, ainsi que nous venons de le dire, la Banque
voudrait faire prévaloir cette nouvelle théorie, en vertu de
laquelle le chiffre provisoirement adopté pour les émissions
de billets devrait être considéré comme un maximum, comme
une limite extrême, inflexible, comme une barrière infran-
chissable, dont on défendrait l'approche au moyen de la
— 20 —
possibilité d'élever, sans pitié, le taux de l'intérêt, chaque
fois que la barrière serait sur le point d'être atteinte.
Le gouvernement professe une opinion opposée à cette
doctrine. Il pense que la limite imposée aujourd'hui au chiffre
des émissions de billets est purement relative, et il déclare
qu'il ne verrait aucun inconvénient à l'étendre, du moment
que cette extension ne serait que le résultat de l'accroisse-
ment des affaires ou l'effet d'une nécessité reconnue.
Il ne faut pas se méprendre, en effet, sur la nature du billet
de banque.
Le billet de banque a toujours sa représentation dans les
caisses ou dans le portefeuille de la Banque, et il n'a par
conséquent aucun rapport avec l'assignat, qui n'est que le
produit d'une consommation improductive, à l'usage des gou-
vernements qui ont épuisé les ressources régulières de l'im-
pôt, dévoré le plus net dos produits sociaux, et qui s'at-
taquent, dès lors, comme moyen suprême, au capital, à
l'instrument même, au véhicule du travail.
Autant l'émission des assignats, dernière ressource des
Etats dont les finances sont troublées ou mal assises, peut
être funeste, autant l'abondance des billets de banque peut
être, en certains cas, d'un grand secours, d'une nature fécon-
dante; mais il ne faut pas en abuser, et l'abus commence
dès que l'or devient plus précieux que le papier.
Malheureusement, le gouvernement ne sait pas assez que
la disparition de l'or est le résultat de la prime qui s'est
manifestée dans la valeur des métaux précieux à la suite de
l'opération de change conseillée par certains banquiers, et
qu'il serait possible de faire disparaître cette prime par
l'emploi de diverses mesures d'une exécution facile; notam-
ment, par exemple, par le prélèvement sur l'immense trésor
de la Banque, inutile sous le règne du cours forcé, de
sommes relativement peu considérables, pour en enrichir la
circulation et déjouer la spéculation organisée contre l'intérêt
public.
Le trésor de la Banque étant actuellement de 627 millions,
non compris les matières d'or et d'argent en dépôt, il
suffirait d'en jeter une fraction dans la circulation, 100 mil-
lions à peine, pour faire disparaître toute prime sur l'or, et
rendre au jour, à la lumière, les richesses métalliques qui
se cachent en ce moment.
Mais, dans tous les cas, mieux vaudrait mille fois élever
la limite des émissions de billets que d'élever le taux de
l'escompte.
Tel est l'avis qui parait être celui de l'illustre chef de
l'État, tel est aussi le nôtre.
Le mal produit par l'élévation de l'intérêt ne se mesure
pas seulement à l'importance des bénéfices que la Banque en
retire, il se mesure surtout à l'importance de ceux bien
autrement considérables que font, à sa suite, toutes les
classes de capitalistes, aux divers étages de la société,
depuis l'honorable escompteur qui n'est qu'un simple inter-
médiaire entre la Banque et le commerce, jusqu'à l'ignoble
usurier qui, comme une pieuvre avide, s'attache aux flancs
du travailleur, jusqu'à ce qu'il l'ait desséché, par l'absorp-
tion des sucs qui forment l'élément constitutif de sa vie.
L'intérêt de l'argent peut être considéré comme la rémuné-
ration légitime du capital, comme la récompense, le fruit
des épargnes accumulées par le travail.
Il fournit aux générations qui vont s'éteindre les moyens
de vivre des produits du capital qu'elles ont acquis, et d'en
maintenir le fonds, de le conserver intact, de le transmettre,
sans altération, aux générations qui doivent leur succéder.
22
A ces conditions, l'intérêt de l'argent, est légitime , et il
n'est pas nécessaire qu'il soit fort élevé pour remplir cette
fonction.
Mais il cesse d'être légitime, et devient un fléau contre
lequel doivent se réunir toutes les forces sociales, chaque fois
que, se couvrant du masque de la liberté, et, dépassant cer-
taines bornes, il prend le caractère d'une spéculation qui
s'exerce au détriment de la société, menaçant de tarir les
sources de la production, amenant des chômages forcés, et
venant ainsi diminuer les profits et les salaires.
C'est à ce point de vue élevé que s'est placé le gouverne-
ment pour combattre de mauvaises tendances, et c'est sur
ce terrain que nous serons heureux de le suivre pour juger
les divers moyens proposés, clans le but de remédier à la
situation actuelle, et à l'insuffisance de la monnaie divi-
sionnaire.
§ III. — Des diverses solutions présentées pour
remédier à la crise actuelle.
De toutes les solutions présentées pour remédier à la crise
monétaire, la plus mauvaise, la plus regrettable, à tous les
points de vue, est assurément celle de l'élévation de l'es-
compte.
Grâce à ce remède héroïque, la crise monétaire ne tarde-
rait pas à dégénérer en crise financière.
C'est le spectacle auquel nous assistons.
. A défaut de l'élévation de l'escompte et en dehors de
l'augmentation des émissions de billets, mille fois préférable
à cette élévation, quels sont les autres moyens proposés pour
23 —
éviter l'augmentation indéfinie de la circulation des billets
de banque et conjurer la dépréciation de ce papier dont le
crédit mérite de si grands ménagements?
Et ici nous désirons bien qu'on ne se méprenne pas sur le
caractère de nos critiques; elles n'ont rien d'hostile à la
Banque ; loin de là : nous considérons ce grand établisse-
ment comme la clé de voûte de notre organisation financière,
comme une véritable ancre de salut, dans les circonstances
que nous avons à traverser; notre seul désir est-de chercher
loyalement à éclairer sa marche.
Pour rechercher utilement , pour trouver la véritable
cause du mal, commençons par bien constater sa nature.
Le billet de banque a subi depuis quelque temps une dé-
préciation regrettable et sur l'origine de laquelle il y a des
divergences d'opinion.
Les uns, dans la conviction qu'on a dépassé les besoins
de la circulation, voudraient arrêter, limiter le développement
des émissions de billets.
D'autres pensent que la dépréciation du billet de banque,
tient aux vices de l'opération de change à laquelle le gou-
vernement a eu recours pour acquitter le solde de la pre-
mière partie de notre rançon.
Il est incontestable que la hausse de l'or a suivi la hausse
du papier sur Londres.
Mais pour mettre tout le monde d'accord, nous accepterons
les deux opinions, parce que les deux hypothèses peuvent
être vraies; elles peuvent du moins être soutenues comme
telles.
Il s'agit donc de trouver le moyen de diminuer l'importance
des émissions de billets de banque, soit en leur donnant
d'autres auxiliaires, soit en cherchant à faire reparaître la
_ 24 —
monnaie métallique dont l'absence est chaque jour plus vive-
ment ressentie.
Une des premières propositions consisterait dans l'émission
d'un emprunt destiné à rembourser tout ou partie de la
dette contractée par l'Etat vis-à-vis de la Banque.
Nous ne nous arrêterons pas à discuter le chiffre de cet
emprunt, attendu que nous en repoussons absolument le
principe.
Une semblable opération aurait pour résultat de diminuer
les bénéfices de la Banque, d'augmenter les charges de
l'État et de nuire au développement du crédit public.
Il faudrait de très-graves considérations pour engager le
gouvernement à renoncer à des avances qui ne coûtent rien
à personne, et dont la privation se traduirait par une
augmentation d'impôt pouvant s'élever à 50 ou 60 millions
par an.
La seconde proposition consiste dans la vente des rentes
de la Banque, et cette vente paraît avoir déjà reçu un com-
mencement d'exécution.
On sait que le montant de ces rentes est égal à celui du
capital de la Banque.
Ce capital ne sert ainsi en aucune façon aux besoins de la
circulation; si donc la Banque en recouvrait l'usage, au moyen
de la vente de ses rentes, la circulation de ses billets pour-
rait se trouver diminuée d'une somme de 180 millions.
L'objection qu'on faisait autrefois à cette opération était
tirée de la perte qui pouvait en résulter pour la Banque,
puisque ces rentes avaient été acquises à un prix supérieur
aux cours du moment.
Mais cette objection disparaîtrait, en partie du moins aujour-
d'hui, si, comme on l'assure, la Banque avait l'ait à ce compte
l'application judicieuse d'une portion des bénéfices qu'elle a
réalisés dans ces derniers temps.
Nous désirerions vivement qu'il en fût ainsi, et dans ce cas,
nous n'aurions de recommandation à faire que sur le mode
de réalisation.
Le plus mauvais serait celui des ventes partielles, qui
semble avoir été adopté, attendu que, sous cette forme, elles
seraient une menace perpétuelle pour les rentiers, et pour-
raient amener les plus fâcheux résultats.
Le meilleur, à notre sens, serait celui de la souscription
publique, parce qu'il n'affecterait pas longtemps le marché
et qu'il procurerait à ces rentes un classement rapide.
Cette réalisation de rentes aurait l'avantage de dispenser la
Banque, quant à présent, de la nécessité de doubler son
capital, comme certaines personnes paraissent le désirer.
Est-ce bien, en effet, le moment de fatiguer la place par
des émissions nouvelles auxquelles la spéculation seule trou-
verait son compte ?
Le doublement du capital de la Banque, sans inconvénient
aujourd'hui pour les actionnaires, grâce à des bénéfices ex-
ceptionnels , pourrait devenir ultérieurement la source de
graves mécomptes, et il serait à craindre que, malgré la
sagesse qui préside à la direction de ce grand établissement,
la nécessité de servir des dividendes à un trop grand nom-
bre d'actions l'entraînât dans des voies nouvelles et incon-
nues.
Pour rester fidèle à sa mission, la Banque ne doit pas être
soupçonnée de placer l'intérêt de ses actionnaires avant celui
du public.
— 26 —
La réalisation de ses rentes produirai!, d'ailleurs le même
effet que celui du doublement de son capital, puisqu'elle ren-
drait disponible ce même capital, aujourd'hui immobilisé.
Mais cela n'est même pas nécessaire, car la Banque a à sa
disposition un moyen bien plus énergique, bien plus immédiat
de diminuer, comme elle le désire, la masse de ses billets.
Ou'a-t-elle besoin, en effet, sous le régime du cours forcé,
qui malheureusement s'impose à nous pour un temps encore
assez long, d'un encaisse aussi considérable que celui qu' elle
possède, et à quoi servent les 632 millions d'or et d'argent
qui se trouvent dans ses caves?
Dans l'état ordinaire, il est indispensable d'avoir une forte
réserve pour satisfaire aux demandes de remboursement, et,
encore, pendant bien des années, cette réserve a-t-elle été au-
dessous de 300 et même de 200 millions.
C'est au moyen de cet encaisse que s'opère, dans des cir-
constances normales, l'échange facultatif du billet de banque
contre de l'or, et que se maintient la valeur de ce billet.
Chaque porteur, tenant alors en ses mains la destinée des
banques, celles-ci doivent par conséquent être toujours en
garde contre des mouvements de panique irréfléchis.
Mais, dans l'état actuel des choses, la tâche est bien plus
facile; toujours faut-il qu'elle soit remplie, et c'est à la Ban-
que qu'incombe le devoir de maintenir la valeur du billet de
banque au niveau de l'or.
Il suffirait pour cela, aujourd'hui, qu'elle rachetât ses pro-
pres billets, à l'aide de son encaisse, dans la proportion
nécessaire pour qu'il n'y eût jamais ni prime de l'or, ni dé-
préciation du billet.
_ 27
Aucun sacrifice ne devrait lui coûter pour atteindre un
pareil but, pour obtenir un résultat aussi désirable, dût-elle
y employer la moitié de son encaisse, s'il le fallait.
Cet encaisse n'a pas aujourd'hui d'autre fonction à rem-
plir, et son existence ne se justifie qu'à cette condition.
Cet emploi d'une partie de son encaisse sérait, d'ailleurs,
essentiellement momentané; car, du moment où l'or ces-
serait d'obtenir une prime, on le verrait reparaître abon-
damment dans la circulation, et il affluerait de nouveau, par
mille canaux, dans les caisses de la Banque; l'or n'a pas
cessé d'exister, en effet; il n'a pas été consommé, et il n'est
pas vrai que la thésaurisation dont on a parlé pour effrayer
les imaginations ait eu lieu d'une manière définitive sur une
grande échelle.
L'or ne se cache que parce qu'il a, en ce moment, une
valeur supérieure à celle du billet de banque.
Si l'on faisait disparaître toute différence entre eux, par
le moyen très-simple que nous venons d'indiquer, la valeur
du billet de banque se relèverait immédiatement au niveau de
celle de l'or, et cette crise monétaire dont on fait si grand
bruit disparaîtrait promptement avec son cortége de misères.
Nous ne nous arrêterons pas à l'opération de la vente des
traites sur Londres qui avait été conseillée au Trésor, parce
que cette opération, excellente en elle-même, était toute de
circonstance.
La baisse du prix de l'or entraînerait d'ailleurs, forcément,
celle du papier sur Londres ; mais la crise serait écartée,
elle serait vaincue avec peu d'efforts, si la Banque de France
jugeait à propos de se mettre en rapport avec la Banque
d'Angleterre pour lui faire l'avance momentanée de la somme
de 60 à 80 millions (c'est celle qui a été retirée de la Banque
— 28 —
d'Angleterre pour nos propres besoins), afin de lui permettre
de ramener son escompte du taux de 5 0/0 à celui de 2 0/0,
auquel il était il y a à peine deux mois (1).
Dès lors, la Banque de France pourrait aussi ramener le
sien au taux primitif de 3 0/0.
L'industrie recevrait, de cette double baissede l'intérêt,
sur les deux places, un encouragement puissant, et la hausse
des fonds publics prendrait un nouvel essor.
Nous terminerons enfin cette revue des moyens proposés
pour diminuer les émissions de la Banque, par l'examen de
la solution provisoire qui a été donnée à la question de la
monnaie divisionnaire.
§ IV. — De l'émission de petites coupures par les
chemins de fer.
Indépendamment des appréhensions que manifeste la Ban-
que sur la trop grande extension de ses émissions de billets,
elle a toujours eu un très-grand éloignement pour l'usage
des petites coupures.
Ce n'est pas seulement à l'occasion des coupures de
10 francs et de 5 francs que ce sentiment s'est manifesté (et
ici le mot d'éloignement ne suffirait pas pour le carac-
tériser, ce serait celui d'horreur dont il faudrait se servir) ;
ce sentiment, nous l'avouons, honore la Banque : il n'est
que l'expression du désir qu'elle éprouve de ne pas laisser
dégénérer le billet de banque, de conserver la pureté de sa
(1) La Banque d'Angleterre vient d'abaisser son escompte à 4 0/0; cet
exemple sera-t-il suivi ?
— 29 —
valeur, et de la crainte d'être exposée aux chances des ca-
prices populaires..
Cet éloignement s'était déjà manifesté à l'égard des cou-
pures de 100 francs et de 50 francs.
Il n'a fallu rien moins que cet éloignement pour que la
Banque pût admettre, sans protestation, l'idée d'une con-
currence indirecte, de la part des établissements de crédit
qui se livrent en ce moment à l'émission des petites coupures
de 10 francs et de 5 francs.
Il ne faut pas s'y tromper, l'ingérence de ces établisse-
ments dans l'émission d'une monnaie de crédit divisionnaire
n'est autre chose qu'une première application de la liberté
des banques, et cependant la Banque ne s'y est pas opposée !
L'introduction de ces petites coupures dans la circulation a
pour base, comme on le sait, le dépôt préalable de billets de
Banque dont elles ne seront que la représentation.
Elle produira, par conséquent, un résultat tout opposé à
celui que la Banque poursuit en ce moment, puisque la masse
de ses émissions de billets, au lieu d'avoir à subir une dimi-
nution, s'en trouvera augmentée.
Au surplus, nous ne croyons pas que le danger pour la
Banque soit bien grand, car l'emploi de ces coupures, émises
par des établissements dont la notoriété est principalement
concentrée à Paris, se généraliserait difficilement en France;
et si, par impossible, un seul des établissements qui se sont
constitués les parrains de la nouvelle émission venait à
éprouver quelques embarras, cela suffirait pour compro-
mettre le crédit du nouveau papier, et pour réagir, en
même temps, sur la Banque elle-même.
L'idée ne nous paraît donc pas appelée à un grand succès.
- 30 —
Mais si la Banque répugnait à émettre elle-même des
coupures de monnaie divisionnaire, pourquoi ne chargerait-
on pas les Compagnies de chemins de fer de ce soin, de
cette importante fonction?
Il existait dans ces derniers temps, pour les six grandes
Compagnies de chemins de fer, une sorte de syndicat dans
lequel ces Compagnies se trouvaient représentées par leurs
présidents respectifs.
C'est au sein de ce syndicat qu'étaient examinées toutes
les questions d'intérêt commun.
Ce syndicat pourrait se reconstituer dans le but d'orga-
niser l'émission de la monnaie de crédit divisionnaire sur
les bases suivantes :
Chaque Compagnie déposerait au Trésor, clans des pro-
portions égales pour chacune, un certain nombre des obli-
gations qu'elles sont, chaque année, autorisées à émettre,
et qui sont garanties par l'État; en représentation de ce
dépôt, elles émettraient des coupures de 10 et de 5 francs,
qui, indépendamment de leur acceptation par les caisses
publiques, seraient reçues à tous les bureaux de perception
des chemins de fer, c'est-à-dire dans deux mille caisses au
moins répandues sur tout le territoire, et où l'on pourrait
facilement les échanger à chaque instant contre des billets
de banque ou même contre des espèces.
Ces coupures obtiendraient immédiatement un immense
crédit, un crédit exceptionnel, car elles seraient garanties :
1° Par l'État ;
2° Par le capital réuni des Compagnies de chemins de
fer, lequel ne s'élève pas à moins de 6 milliards;

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