Consolation, par Ernest Feydeau

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Amyot (Paris). 1872. In-18, 205 p. et portr..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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ERNEST FEYDEAU
CONSOLATION
OUVRAGE INÉDIT
AVEC LE PORTRAIT DE L'AUTEUR
PARIS
LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR
8, RUE DE LA PAIX, 8
1872
OUVRAGES D'ERNEST FEYDEAU
FANNY 1 vol.
DANIEL 2 vol,
LES QUATRE-SAISONS 1 vol.
ALGER . 1 vol.
LES AMOURS TRAGIQUES . . 1 vol.
UN COUP DE BOURSE (comédie) 1 vol.
UN DÉBUT A L'OPÉRA. 1 vol.
MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND 1 vol.
LE MARI DE LA DANSEUSE 1 vol.
LE SECRET DU BONHEUR 1 vol.
LE ROMAN D'UNE JEUNE MARIÉE 1 vol.
LA COMTESSE DE CHALIS . 1 vol.
CATHERINE D'OVERMEIRE 2 vol.
MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND (comédie) .... 1 vol.
Du LUXE, DES FEMMES, DES MOEURS, DE LA LIT-
TÉRATURE ET DE LA VERTU 1 vol.
LES AVENTURES DU BARON DE FÉNESTE. : . . . . 1 vol.
COMMENT SE FORMENT LES JEUNES GENS 1 vol.
ONSOLATION
PAR
ERNEST FEYDEAU
PARIS
F. AMYOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
8, RUE DE LA PAIX, 8
1872
CONSOLATION
I
Ceci est un livre de foi, et de bonne foi. De-
puis longtemps les idées qu'il renferme existent
chez moi ; je ne sais même pas si je ne me les
suis point appropriées, alors que je reposais
innocemment dans le ventre de ma mère. Jus-
qu'ici, malgré les sollicitations de mon éditeur,
je n'avais pas senti le moment propice pour
l'écrire ; mais aujourd'hui, en cette infâme an-
née 1871, l'humanité tout entière, — et, par ce
1
2 CONSOLATION.
mot « humanité », je n'entends pas exclusive-
ment parler des habitants de la malheureuse
France, si brutalement éprouvée, mais de tout
ce qui porte un visage humain, y compris les
anthropophages, les communistes et les Prus-
siens, sur celle terre, — l'humanité donc me
semble tellement dévoyée, abrutie, affolée, tor-
turée et exploitée, que le devoir de tout
homme de coeur et de bon sens, selon moi, si
tant est qu'il ne croie pas pouvoir se priver du
plaisir d'écrire un livre, n'est autre, provisoi-
rement, que de chercher à la consoler.
CONSOLATION. 3
II
L'hypothèse qui forme le fond du nouveau
chef-d'oeuvre que j'offre aujourd'hui au public
est le résultat des discussions, lectures, études,
observations, méditations, aberrations, rêvas-
series et divagations auxquelles je me suis livré,
depuis que j'ai l'âge de raison ou de dérai-
son. — Je pourrais l'appeler, en toute con-
science, « la quintessence de moi-même ». Je
crois, d'une âme ferme, à tout ce qu'il contient.
N'en déplaise au Saint-Père, et à M. de Pres-
sensé qui m'a marié, — mais bast ! il y a long-
temps de cela, et puis j'étais très-amoureux, je
4 CONSOLATION.
lui pardonne ! — je ne crois à rien autre chose :
même pas au génie du comte de Bismarck ; — ni
à l'intelligence politique de M. Jules Favre ; —ni
aux talents militaires de M. Gambetta ;— ni aux
idées soi-disant philanthropiques de M. Jules
Simon ; — ni aux saines inspirations de M. Bar-
thélemy Saint-Hilaire ; — ni au patriotisme du
journal le Siècle; — ni au « Dieu des armées »,
qui sert de Manitou au roi de Prusse ; — ni à
la reprise des affaires tant que les chefs de la
Commune ne seront pas allés porter leur indus-
trie dans un monde meilleur; — ni à la méde-
cine, ni à la candeur allemande, ni à l'honnêteté
d'une certaine femme, ni même aux immortels
principes de 89, et encore moins à l'avenir de
la démocratie. Ma conviction, qui est entière,
inébranlable, s'est formée et fortifiée successi-
vement par l'expérience, — l'exaspération — et
la réflexion. Je ne suis ni prophète comme
M. Victor Hugo voudrait l'être, ni illuminé comme
feu le général Trochu ; aucune voix d'en haut ne
s'est fait entendre à moi, et c'est dommage,
comme à Moïse et à Jeanne d'Arc. J'ai tiré tout
ce que j'ai mis ici de l'observation du monde et
CONSOLATION. 5
de l'imagination dont m'ont gratifié, peut-être
sans le vouloir, certainement sans y penser, —
— ils devaient bien avoir d'autres chats à fouet-
ter! — les auteurs de mes jours. Et si je n'avais
pas été témoin de l'invasion prussienne et des
immondes saturnales qui en ont été les consé-
quences, je n'en aurais peut-être jamais écrit
une seule ligne.
1.
6 CONSOLATION.
III
Et pourtant je commence à trouver qu'il est
singulièrement dur, et plus que fatigant, de
vivre comme nous vivons tous, presque uni-
quement occupés, en véritables animaux, à
faire le nécessaire pour assurer notre pâture,
ou, comme des créatures privées de raison, à
nous entre-déchirer pour des Delescluze ou des
rois de Prusse ; et ne cherchant même pas à
nous rendre compte, ne serait-ce que par cu-
riosité, des lois mystérieuses qui gouvernent
ce monde, ainsi que de la destinée probable de
l'humanité. D'où venons-nous? Que faisons-
CONSOLATION. 7
nous ici? Où irons-nous après la mort? Ce sont
là des questions qui intéressent la race humaine
tout entière, que chacun s'est posées, que les
plus graves esprits, comme les plus légers, peu-
vent aborder sérieusement, c'est-à-dire sans se
chatouiller les côtes pour se faire rire, et que
nul, excepté M. Louis Figuier, qui ne fait pas
autorité, n'a jamais songé à résoudre. J'ima-
gine cependant que si tous les hommes de sa-
voir et d'intelligence, après mûres réflexions,
avaient l'idée de publier leurs convictions sur
ces matières, la vérité, — qui, en cette occa-
sion, serait pour le moins aussi intéressante
qu'une homélie de M.Jules Simon ou une circu-
laire de M. de Bismarck, — jaillirait vraisem-
blablement du choc de tant d'opinions. Je vais
donner l'exemple ici, non par amour pour la
plaisanterie, mais par dévotion pour la saine
philosophie, quoique mon extrême modestie
m'empêche de me faire la moindre illusion sur
l'autorité qui me manque, et que j'aie peu d'es-
poir de trouver des imitateurs.
8 CONSOLATION.
IV
Il est naturel, il est juste que l'homme se
fasse le centre de l'Univers et rapporte tout à
lui-même. Il est si faible! si isolé! si igno-
rant! si malheureux! On le doit excuser de tant
se préoccuper de sa personne. Il cherche à se
connaître et n'y arrive pas. Il aspire au bien-
être et ne peut le trouver. On le crée sans le
consulter. Il naît sans le savoir, il meurt sans
s'en douter. On dispose de lui, on ne prend son
avis sur rien. Il a, dans l'Univers, la destinée
— pénible cl ridicule — d'une feuille d'arbre
qui souffre et qui pense, d'un caillou qui
CONSOLATION. 9
aime, déteste et se meut. Cela n'empêche
pas qu'il est le roi du monde. Son génie sort,
étincelant, de l'accumulation de ses misères.
Les uns veulent qu'il ait été pétri d'un peu de
boue ; les autres ne craignent pas d'affirmer
qu'il est issu, directement, de la race des singes.
Qu'importe tout cela! Ce singe semble beau
sous les traits d'Alexandre ; cette boue paraît
noble quand elle produit Raphaël.
10 CONSOLATION.
V
De lui-même il est naturel, il est juste que
l'homme porte son observation sur le monde
dont il a le malheur de faire partie. Ce monde ,
comme un vaste lacis de ressorts d'acier, l'é-
treint de toutes parts ; l'homme ne peut en
sortir, même par la mort. Comme il dépend de
lui par ses besoins, ses goûts, ses aspirations,
ses idées, ses intérêts, ses désirs, ses passions,
il veut se rendre compte de ses ressources, il
l'étudie avec intelligence et patience.
Mais le sphinx a sans doute de bonnes rai-
sons pour ne pas trahir son secret. Les géné-
CONSOLATION. 11
rations de savants, de chercheurs, de philoso-
phes, ont beau se succéder, rien ne l'émeut,
rien ne s'élève jusqu'au niveau de son indiffé-
rence. Il se laisse regarder, admirer, louer,
critiquer, flairer, mais ne prononce pas une
syllabe.
Et l'homme en est réduit, le malheureux !
comme je le fais ici, à supposer.
12 CONSOLATION.
VI
De l'observation de lui-même et de celle de
la nature, l'homme est forcément amené à s'oc-
cuper du Créateur. Entre autres choses morali-
satrices et bienfaisantes que nous devons à la
naïve Allemagne, il faut compter l'impulsion
donnée au transcendant système de philoso-
phie qui consiste à supprimer la cause au profit
de l'effet, à ne voir dans tout l'Univers que la
matière organisée par elle-même, et dans les plus
légitimes aspirations de l'humanité que d'inu-
tiles rêveries. Pour moi, qui ne suis pas si Alle-
mand que cela, je cesserai de croire à l'existence
CONSOLATION. 13
du Créateur quand on me montrera un homme
engendré par lui-même, un oiseau qui ne sera
pas sorti d'un oeuf, un Prussien capable de res-
sentir des sentiments humains, une femme sus-
ceptible de s'attacher, dans l'unique but de les
consoler, à la douleur et au malheur. Il est à
croire, si je me trompe, que je ne suis pas seul à
me tromper, car jamais on n'a vu nulle part,
depuis que le monde existe, même chez les an-
thropophages, un peuple, une peuplade, une
tribu, une horde, une bande, si ce ne sont peut-
être celles de Belleville, de Montmartre et des
universités allemandes, qui fût sincèrement
athée. Partout, dans toutes les mers, de l'équa-
teur aux pôles, quand les navigateurs abordè-
rent pour la première fois les terres à demi po-
licées ou les plus sauvages, ils y trouvèrent
établie la croyance en Dieu. Et ce Dieu, affirmé
par l'instinct de l'humanité, quelle que soit la
variété des attributs qu'il doit à l'imagination
des différentes races humaines, ce Dieu, dans
tous les temps et sous toutes les latitudes, est
invariablement le même :
RÉMUNÉRATEUR et VENGEUR.
14 CONSOLATION.
VII
Et c'est en cela, en effet, que se manifeste tout à
plein le voeu le plus profond de l'humanité. Ce
monde est si horrible, surtout depuis que l'Allema-
gne et l'Internationale s'y donnent la main pour
l'abrutir en le façonnant à leur image, toutes
choses y sont si ingénieusement disposées pour
notre malheur, et il le faudrait cependant si
peu modifier pour l'améliorer, que la raison
humaine ne se soutiendrait pas si elle n'avait
la certitude de s'appuyer sur une justice infail-
lible et souveraine. Ce que nous demandons,
avant tout, nous qui n'avons pas à rougir de nos
actions et sommes sûrs de nos consciences, c'est
CONSOLATION. 15
d'être jugés, et jugés selon nos mérites, par un
Être qu'on ne peut tromper, qui n'est pas dupe
des protestations hypocrites, et qui applique la
même loi de justice à toutes les créatures. Or,
s'il est évident que cet Être existe et a de tout
temps existé, il l'est également, en se plaçant
au point de vue de l'entendement humain, le
seul qui nous soit accessible, que ses desseins
sont, de tous points, incompréhensibles. Dieu
ne peut être que sage, humain, juste; sans quoi
il ne serait pas Dieu. Et si l'on examine ce
monde que nous habitons, en le séparant par
la pensée du reste de l'Univers, on reste con-
fondu de stupéfaction. Le Créateur alors res-
semble à s'y méprendre à un père de famille
qui, après avoir laborieusement édifié une somp-
tueuse demeure pour y faire loger ses enfants,
se serait amusé à lézarder les murs, effondrer
les plafonds, crevasser le toit, enfoncer les vi-
tres, obstruer les puits, boucher les tuyaux de
cheminées, puis aurait introduit dans son palais,
changé en masure, rats, serpents et souris,
moustiques et puces, vipères, araignées et scor-
pions.
16 CONSOLATION.
« Pourquoi faire? À quoi bon ce monde? »
Tel est le lamentable cri de quiconque a goûté
la vie.
« Pourquoi faire? Quelle est la raison d'être
de cet Univers ? Pourquoi les hommes et leur
affreuse destinée? D'où vient que tous, sans
exception, les uns par d'exécrables maladies,
par la perte d'êtres aimés, par les plus dures
privations; les autres par des désirs inassouvis,
par des ambitions trahies, des passions tyran-
niques, des tortures de toute sorte alternant
avec d'incommensurables ennuis, ne cessent de
se plaindre, se démenant fiévreusement dans
les troubles de l'existence, comme le feraient des
abeilles au milieu de leur ruche en feu? »
CONSOLATION. 17
VIII
Ici, de par ma conviction, je tranche dans le
vif de la question, et je réponds :
« Le séjour de l'homme sur la terre est une
expiation. »
2.
13 CONSOLATION.
IX
La planète la Terre n'est pas, comme on se
le figure communément, à cause de l'envie qu'on
en aurait, — et on a mille bonnes raisons pour'
faire excuser une telle envie, — organisée pour
former un lieu de délices.
Les hommes n'y ont pas été installés précisé-
ment pour leur plaisir.
La Terre, satellite du Soleil, et, selon toutes
les apparences, née de lui, est simplement,
dans mon opinion, I'ENFER, le lieu spécial où
l'on expie les fautes commises dans une exis-
tence antérieure; et nous, ses habitants, nous
CONSOLATION. 19
qui passons misérablement nos jours à nous
haïr, nous jalouser, nous tendre mille piéges,
nous nuire de toute manière, nous outrager,
nous dépouiller et nous entre-dévorer, nous
sommes à la fois démons et damnés.
20 CONSOLATION.
X
La vie humaine étant, pour la première fois,
envisagée ainsi, tout ce qui était obscur pour
nous dans la Nature s'éclaircit : tout, jusqu'à la
souffrance et la mort, devient légitime dans le
monde, et tout s'explique. Dieu s'affirme. Il
n'apparaît plus à personne comme un hautain
indifférent, ni comme un cruel inconscient,
faisant ou laissant faire le mai sans en souffrir,
et torturant, avec des raffinements de dilet-
tante, les malheureuses créatures qu'il a for-
mées. Il est juge, il est infaillible. Quel intérêt
aurait-il à n'être pas juste? Nul ne peut mur-
CONSOLATION 21
murer contre ses décrets. Nous ne sommes pas
tous frappés des mômes peines parce que, vrai-
semblablement, nous n'avons pas tous commis
les mêmes fautes. Parmi nous, les uns meurent
tout jeunes : ce sont les moins coupables, les
grâciés. Les autres se traînent péniblement,
pendant un siècle, à travers les tortures physi-
ques et les peines morales : ce sont les pires
endurcis, les irrémissiblement condamnés.
22 CONSOLATION.
XI
J'avoue que cet enfer ne ressemble pas à ce-
lui des poëtes. Le Dante, en particulier, après
Homère, Virgile, et avant Fénelon, pourrait
réclamer. Le Dante s'est montré trop doux, in-
finiment plus doux que Dieu môme. Que sont
ses feux, ses marécages infects, ses abîmes de
neige, ses torrents sulfureux, ses miasmes fé-
tides, ses drames anthropophagiques, auprès
des innombrables supplices que nous endurons!
CONSOLATION. 23
XII
El après ?
Si je ne m'abuse pas, s'il est vrai que jadis
nous avons vécu, mal vécu, fait le mal, ayant
notre libre arbitre ; s'il est vrai que nous som-
mes envoyés ici pour expier, tout est-il à
jamais fini pour nous quand la mort, une nou-
velle fois, délivre nos âmes de leur enveloppe
charnelle? Cela n'est pas possible. Je ne le pense
pas. Un nouveau jugement doit intervenir, juge-
ment qui ne comporte ni juges visibles, ni appa-
reil de justice, ni débats publics, qui se prononce
instantanément, infailliblement, et s'exécute de
24 CONSOLATION
même, sans doute avec la rapidité d'un coup de
foudre. Alors ceux d'entre nous qui se sont ré-
générés et purifiés par la pratique du bien sont
livrés, autre part, dans un monde meilleur, plus
favorablement organisé, aux joies d'une exis-
tence heureuse, tout au moins tolérable, celle-
là ! et dont nous avons tous conscience. Les
autres, les incorrigibles, vont peupler un monde
plus misérable, plus dur encore, s'il est possible,
que celui-ci.
CONSOLATION. 25
XIII
Il conviendrait maintenant peut-être ici d'es-
sayer de définir ce que l'on doit entendre par
Bien et Mal, de dire en quoi consiste la mo-
rale, et de montrer comment enfin il est pos-
sible aux hommes de se racheter. Les hommes
sont si imparfaits, si peu sûrs d'eux-mêmes que,
bien qu'ils portent tous en eux les notions du
Bien et du Mal, ils n'ont jamais pu formuler un
code religieux sans y introduire une foule de
choses complétement étrangères à la morale,
faisant ainsi un mal irréparable aux principes
salutaires qu'ils pensaient fortifier. Il s'en est
3
26 CONSOLATION.
suivi naturellement que la morale, au lieu
d'être éternelle et immuable, a changé avec le
temps et les latitudes, est devenue parfois un
instrument politique, parfois une sorte d'affaire
de mode et de goût. Quiconque voudra se livrer
à la rebutante tâche de lire, les uns après les
autres, les livres sacrés de l'Orient, par exemple,
sera terrifié comme je l'ai été, moi, de la quan-
tité de choses oiseuses qu'il y découvrira, con-
fusément enfouies avec les plus sages préceptes.
Une seule sentence, si belle qu'on la croirait dictée
par Dieu môme, se détache magnifiquement,
dans le livre des bouddhistes, de tout ce fatras.
Cette sentence, véritablement divine, qui con-
tient en elle seule toute la morale, et que le
christianisme a affaiblie en la retournant, est
celle-ci :
« FAIS A AUTRUI CE QUE TU VOUDRAIS QU'ON FIT
POUR TOI. »
CONSOLATION. 27
XIV
Tout est là. On ne nous demande pas autre
chose; nous pouvons nous livrer, en toute sécu-
rité, à celles de nos passions qui ne font de
tort qu'à nous-mêmes. Notre devoir, d'accord
avec notre intérêt, consiste simplement à nous
entr'aider.
28 CONSOLATION.
XV
Ceci étant admis, même si, par malheur,
nous devions nous retrouver jamais en présence
des Prussiens ou des communistes, ce qui pour-
rait bien arriver, grâce à la tournure que pren-
nent les choses, nous ne devons plus craindre
la mort. Si nous avons vécu conformément à la
loi divine, la mort, selon la belle expression
chrétienne, est pour nous « une délivrance ». Ce
n'est pas la repoussante dissolution qui nous
attend, comme se complaisent à le dire les phi-
losophes du journal le Siècle ; — oh ! ce journal,
plus je le lis pour m'habituer à toucher le fond
CONSOLATION. 29
de la sottise humaine, plus il m'est une puanteur !
— c'est une vie nouvelle, c'est la vie véritable
et désirable, exempte de maux et de tourments,
l'existence dans sa plénitude, sur une sphère
faite exprès pour nous recevoir, et où toutes
choses ont été paternellement disposées pour
notre bien-être. Quel immense soulagement
cette conviction nous donne ! Comme tout s'é-
claire autour de nous! Quelle confiance nous
rentre au coeur! Il nous faut, il est vrai, com-
mencer par mourir pour vivre; mais aussi, étant
sûrs de vivre, et de vivre conformément à nos
aspirations les plus légitimes, nous n'avons plus
à redouter l'accident qui nous affranchit.
3.
30 CONSOLATION.
XVI
Ces suppositions, que, selon l'habitude des
faiseurs de systèmes, je prends et donne pour
des axiomes, d'indiscutables vérités, sont con-
firmées par toutes les religions présentes et
passées, et spécialement par la religion chré-
tienne, qui, soyez-en certains, lecteurs, quoi
qu'il en dise, n'est pas celle de cet adorateur de
Moloch qu'on appelle « le roi de Prusse ».
Toutes les religions, en effet, la musulmane
comme la juive et celle des Peaux-Rouges, ont
toujours représenté la vie humaine comme « un
temps d'épreuve, une pénible transition, un
CONSOLATION. 31
étroit passage ». Et quoique, par conviction et
tempérament, je sois le plus incorrigible des sy-
barites, je me vois bien forcé de convenir, pour
la défense de ma cause, que la vie n'a jamais
été autre chose que cela.
32 CONSOLATION.
XVII
Ces réflexions m'ont été suggérées le jour
où il convint au souverain auteur de toutes
choses, créateur de ce monde, du roi de Prusse,
des fleurs, des étoiles, des femmes, de l'Inter-
nationale, de la peste, de M. Gambetta, de la
gale, du maréchal Leboeuf et de la Commune,
de me frapper de paralysie. Je venais juste-
ment d'atteindre mes quarante-huit ans, et mon
existence jusqu'alors, comme toute existence de
damné, avait été désagréablement parsemée d'ac-
cidents de toute sorte, alternant avec des travaux
presque surhumains et des plaisirs qui n'attei-
CONSOLATION. 33
gnaient jamais à la hauteur de mes désirs. Je ne
m'attendais à rien du tout. J'étais tout bêtement
couché dans mon lit, souffrant de rhumatismes.
Tout à coup, sans être averti, sans rien sentir,
— remarquez-le bien, — sans m'apercevoir de
rien, sans même me douter que pût exister un
supplice pareil à celui qui m'allait atteindre, je
fus frappé. Je ne connus la nouvelle de mon dé-
sastre que par le médecin qu'on avait été quérir,
et qui, en me palpant, me dit le plus tranquille-
ment du monde, comme s'il s'était agi pour moi
de M. de Bismarck ou de mon portier :
— Vous avez eu une attaque d'apoplexie.
Vous êtes paralysé du côté gauche.
Puis, sans même ajouter une parole de con-
solation, il prit le temps de mettre ses gants l'un
après l'autre, rectifia le noeud de sa cravate,
regarda le bout de ses bottes, et enfin se retira
en saluant et prescrivant de me purger.
34 CONSOLATION.
XVIII
Chose bien remarquable! ma première parole,
en revenant à moi après l'abominable coup qui
m'avait écrasé, fut un trait d'esprit. Je ne savait
encore en quoi consistait la maladie qui me te-
nait cloué sur mon lit, mais ma pensée se portant
soudain, et sans motif appréciable, sur l'homme
que j'avais toujours considéré comme le plus
grand sot politique des temps modernes, le môme
qui, plus tard, devait d'un «coeur léger» préci-
piter la France au fond de l'abîme, je m'écriai:
« Quel dommage que celte paralysie n'ait
pas atteint M. Emile Ollivier à ma place. Elle
lui aurait été si bien à lui, et elle va m'aller
si mal! »
CONSOLATION. 35
XIX
Hélas! je ne me croyais pas alors si bon pro-
phète. A moins de l'avoir éprouvé, nul ne peut
se figurer le supplice de se sentir, encore vivant,
à moitié mort; d'avoir tout un côté du corps rai-
di, crispé, crochu, lourd, insensible, pendant
que l'autre continue à jouir de son élasticité et
de sa légèreté. C'est absurde, humiliant, affreu-
sement gênant ; cela ne vous laisse pas une
seconde de répit; l'âme en souffre autant que
corps.
36 CONSOLATION.
XX
Mais, comme si ce n'eût point été assez d'un
tel accident pour mettre ma philosophie à l'é-
preuve, les médecins découvrirent, une semaine
plus tard, que mon père et ma mère avaient dû
ne pas s'appliquer suffisamment à me former, ou
bien qu'ils avaient eu quelque malplaisante dis-
traction en se livrant à cette délicate opération,
et qu'il en était résulté pour moi un inconvénient
des plus graves, à savoir que j'avais le coeur
trop volumineux, sans doute pour faire compen-
sation à ceux de mes confrères qui l'ont trop
exigu, ou chez qui ce viscère manque totalement,
CONSOLATION. 37
par suite d'un excès de parcimonie de la nature.
Les conséquences immédiates de la générosité
avec laquelle ladite nature daigna me traiter fu-
rent des palpitations et des crises de suffocation
véritablement insupportables, et qui, après plus
de deux années, me tiennent encore. C'est une
chose affreusement stupide et oppressive que de
vivre sans respirer. On s'attend à toute minute
à passer de ce monde dans l'autre ; on fait son
testament ; on dit adieu à ses amis ; on brûle
toutes les lettres, les portraits et les tresses de
cheveux de ses anciennes maîtresses; on songe
sérieusement à payer ses dettes; on embrasse sa
femme et ses enfants.
4
38 CONSOLATION.
XXI
Eh bien ! la main sur la conscience, ce qu'il y
a de plus horrible dans la situation que vous
crée un pareil accident, suivi d'une telle décou-
verte, ce n'est pas la souffrance, l'inquiétude
de l'avenir, ni même le désagrément sans pareil
de se sentir pour ainsi dire changé en pierre;
c'est la profonde humiliation, le chagrin qu'on
éprouve à se voir instantanément tombé, pour
tout ce qui regarde les nécessités les plus vul-
gaires de la vie, dans la dépendance absolue des
personnes qui vous entourent. Songez qu'on ne
peut mettre ni enlever, sans le secours d'autrui,
CONSOLATION. 39
aucune partie de ses vêtements; qu'il faut se
laisser manipuler comme un baby ; que manger,
boire, lire, écrire, se lever, se coucher, la moin-
dre de nos actions journalières, tout ce qui exige
un mouvement quelconque, devient une sujétion
insupportable. Un ongle qui se casse et qu'on
ne peut même pas essayer de couper, ce n'est
sans doute pas un grand malheur, c'est une
simple contrariété. Mais si vous multipliez celte
contrariété par le nombre de minutes que con-
tiennent vingt-quatre heures, vous arrivez à la
fin de la journée à une somme de sujets d'aga-
cements de toute nature qui vous créent une
existence absolument dépourvue de charmes.
40 CONSOLATION.
XXII
Le seul profit — maigre profit ! — qu'on puisse
retirer de celte existence, c'est qu'elle vous fait
toucher du doigt le fond, et le fin fond de la mé-
chanceté et de la stupidité humaines. Oh! mes
amis, quel abominable malheur que de se sentir
dans la situation absurde et atroce d'un paquet
qui pense et qui souffre, et surtout de tomber
ainsi dans la dépendance d'autrui ! Dès qu'ils
savent qu'on ne peut pas se passer d'eux, les
moutons deviennent des tigres. Il serait fasti-
dieux, presque répugnant, de s'appesantir sur le
détail des infiniment petites tortures qu'ils ont
CONSOLATION. 41
l'idée de vous infliger. Vous n'êtes plus pour eux
un homme doué de volonté, de caractère, qu'il
faut servir et respecter. Ils savent que vous
êtes dans l'impossibilité la plus absolue de
leur casser les reins; vous devenez alors leur
chose, leur objet; et comme ils vous le font
bien voir! C'est à qui se rira de vous, ajoutera
une peine à vos maux, une amertume à vos cha-
grins, une humiliation à votre supplice : des
milliards de coups d'épingle ! Vous voulez vous
lever à huit heures : on vous laisse dans votre
lit jusqu'à midi. Vous priez d'ouvrir la fenêtre
parce que la cheminée fume : on vous répond
tranquillement qu'on ne sent pas d'odeur de fu-
mée. Quoi que ce soit que vous désiriez, on vous
fait faire, malgré vous, la chose contraire. Et
cela dans toutes les circonstances imaginables
de la vie.
4.
42 CONSOLATION.
XXIII
Comme il m'est impossible de tout dire à cet
égard, j'essayerai d'exprimer ma pensée à l'aide
de comparaisons : pour vous faire une idée sai-
sissable et saisissante de l'existence que j'ai me-
née déjà pendant trente mois et que je mène
encore, supposez un voluptueux qui serait con-
damné à ne jamais faire l'amour que dans des
latrines de caserne; un fingourmet qui ne pourrait
plonger sa cuillère dans son potage sans y pêcher
une poignée de cheveux; un honnête homme
obligé de vivre dans la fréquentation financière
de M. Laurier; un mélomane supplicié par la
CONSOLATION. 43
musique de Wagner ; un délicat d'esprit forcé de
se livrer, sans pouvoir en mourir, à la sempiter-
nelle lecture du Siècle ; un forçat bon enfant et
d'aimable composition accouplé à un animal
grincheux, méchant et sot, qui se plairait sans
cesse à l'humilier, à le brutaliser, à lui dire
toutes sortes d'injures; enfin un homme cha-
touilleux qui, jour et nuit, et sans repos, senti-
rait des millions de fourmis lui gratter la plante
des pieds.
44 CONSOLATION.
XXIV
— Aimeriez-vous mieux avoir un cancer à
l'estomac? me dit un jour un médecin philo-
sophe, à qui je me plaignais naïvement de mon
peu de chance.
Je ne protestai pas contre cette brutalité par
un coup de poing. Mais simplement, presque
naïvement, je répondis, avec l'à-propos d'Arle-
quin :
— Je préférerais me porter comme le Pont-
Neuf.
CONSOLATION. 45
XXV
Je pourrais m'en donner à coeur joie sur le
compte des médecins. Je ne le ferai pas, par
égard pour celui — encore inconnu — qui
doit me guérir. Que penserait-on de pompiers
qui, appelés pour éteindre un incendie, com-
menceraient par allumer leurs pipes, se croiser
les bras, et se mettraient ensuite à discourir à
perte de vue sur les causes probables de l'acci-
dent à l'occasion duquel on les aurait dérangés?
Telle fut la malplaisante scène de comédie qui
fut jouée, pour moi tout seul, par les docteurs
de la Faculté.
46 CONSOLATION.
— Vous fumiez trop de cigarettes, me dit l'un.
Celui-là avait naturellement horreur du
tabac.
— Vous preniez trop de café, me dit un
autre qui ne buvait que de la bière.
— Vous avez éprouvé beaucoup de tourments,
vous avez eu de grands chagrins, vous vous êtes
mis parfois en colère, reprit un troisième.
Le quatrième dit :
— Les affaires de Bourse vous ont sans doute
fatigué.
Et le cinquième :
— Et puis vous- avez dû beaucoup aimer les
femmes.
J'étais abasourdi. Je voulais répliquer. J'avais
d'excellentes choses à dire. Mais point. Mes
hommes étaient heureux de s'entendre et s'é-
coutaient parler. Chacun d'eux me poussait son
argument, qui ne signifiait pas grand'chose et
ne m'apprenait rien. Et toujours, comme un
refrain monotone et agaçant, j'entendais :
— Allons, convenez-en. Au surplus, cela se
voit de reste à vos romans : vous avez dû beau-
coup aimer les femmes.
CONSOLATION. 47
XXVI
Voyant qu'il ne m'était pas possible de les
faire taire, et craignant, au surplus, si je les
fâchais, qu'ils ne se missent en tôle d'aggraver
ma maladie, ou de m'en infliger une autre plus
désagréable encore, s'il en existe de pareille, je
donnai un grand coup de poing sur la table, qui
fit voler en l'air tous les menus objets qui s'y
trouvaient. Puis, profitant de la stupeur causée
chez mes médecins par le tapage, je me saisis
de la parole et ne la lâchai plus.

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