Constant Dutilleux ; sa vie, ses oeuvres ; par Gustave Colin

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impr. de A. Brissy (Arras). 1866. Dutilleux. In-8° , 157 p., fac-similé.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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Si ce livre ne devait être lu que de ceux qui
prennent l'étendue du succès pour base de leurs
jugements, il serait inutile. Le peintre qu'on y
veut étudier fut un artiste sincère et convaincu,
mais sa réputation n'a pas franchi le cercle res-
treint de quelques départements, et d'un certain
nombre d'amateurs et d'amis. Heureusement il
y a encore des hommes que l'amour de la sincé-
rité tient en éveil, et qui, jugeant par eux-mêmes,
ne dédaignent pas de rechercher l'élévation et
la conscience dans l'art, et d'admirer ces rares
qualités partout oublies se trouvent. C'est donc à
ceux-ci qu'on s'adresse et non aux indifférents
et aux habiles. Cette étude aura du moins le mé-
— G —
rite, à défaut d'autre, de se rattacher à une cause
saine et d'honorer un artiste remarquable.
Les peintres convaincus et chercheurs arrivent
difficilement aujourd'hui à la célébrité. Ils lui
font mal la cour d'ordinaire, et s'éloignent trop
des routes battues pour intéresser à leurs œuvres
la grande portion insouciante et blasée du pu-
blic. La poursuite d'un sentiment personnel, ou
d'une idée qui ne s'inspire pas absolument des
traditions, et avant tout le travail sincère, mènent
à l'isolement, à un excès de dignité ou de modestie.
Que l'homme initié à des intimités secrètes, se
sentant fier à juste titre de quelques découvertes,
refuse de sonner lui-même la trompette, et attende
qu'on le salue dans son obscurité, — rien n'est
plus naturel. Qu'habitué à des luttes difficiles, il
se trouve de plus en plus humble à mesure que
la grandeur du résultat dont il approche lui
fait paraître mesquines ses premières victoires;
cela n'a rien qui surprenne non plus. Ce sont
des instincts contraires à la fortune, mais lo-
giques et qu'on ne peut qu'estimer.
- 1 -
La brièveté de la vie hàte l'effort; à peine en-
trevoit-on ce qu'on cherche. Est-ce l'homme
convaincu et absorbé qui distraira de son temps
les heures de la réclame, si importante de nos
jours ? Le voudra-t-il d'ailleurs ? La croyance
en soi ne donne-t-elle pas la confiance dans les
autres ?
Mieux vaut peut-être l'obscurité pour certaines
âmes trop délicates, que la lutte ouverte contre
l'indifférence et les organisations secondaires. Du
travail isolé surgissent au moins pour elles des
joies pures qui sont près de Dieu. Mais- de- quel;
dégoût, de quelle horrible douleur ne sont-elles-
pas accablées quand, rentrant dans la vie, elles
sentent, — doublement intelligentes qu'elles sont
après leur concentration, — qu'on rira de leurs
sentiments et que la foule n'en a pas besoin.
Tant de travail inutile ! Alors le vautour de
Prométhée les ronge, — et, si leur foi s'ébranle,
elles sont perdues; car elles n'ont pas d'ordi-
naire l'activité qui dompte par la force, mais
seulement le courage passif de la conscience.
— 8 —
La médiocrité vite satisfaite n'a pas tant
d'écueils sur sa route. Demandant peu elle obtient.
beaucoup. Elle ne dépasse pas le niveau commun.
Tous peuvent embrasser ce qu'elle comprend.
Habile d'ailleurs à manier les moyens de célé-
brité, toujours libre d'esprit, elle obtient facile-
ment les triomphes dont le génie lui-même,—ce
prophète lapidé, — malgré les éclairs qui forcent
le public à voir, ne jouit qu'imparfaitement au
milieu des convulsions et des tourmentes.
Aussi doit-on tenir en singulière estime les
artistes convaincus, qu'on voit songer à l'œuvre
plutôt qu'à la couronne, et attendre pleins de
confiance qu'on leur apporte ce qui leur est dû, -
leur part de soleil et d'applaudissements. Ce sont
les croyants. Race éternelle commençant au
premier homme qui grava sur le roc, qui a ses
victorieux et ses martyrs, ses triomphateurs et ses
oubliés, de laquelle fut le potier de terre Palissy,
et qui, à travers les époques d'indifférence ou de
vénalité, entretient la flamme toujours pure et
sacrée. La foi ne donne pas infailliblement le gé-
- 9 —
nie, mais l'homme qui l'a reçue de la nature, ne
saurait être un artiste médiocre. Il appartient
à cette série d'hommes, marqués sans doute pour
être les pionniers d'un avenir inaperçu ; il se rat-
tache à la grande chaîne qui relie les écoles entre
elles, et, glorieux ou ignoré, il a droit à sa place
dans les annales de l'art.
Ce fut un croyant, le peintre dont on lira la
vie. Lui-même la racontera presqu'entière. Cha-
cune de ses lettres est un pur rayon de sa pensée,
et sa pensée, comme ses œuvres, a cette rare
distinction et ce charme pénétrant que peuvent
donner la noblesse du cœur et la conscience
dans le travail,
1
— 13 —
1
Henri-Joseph-Constant DUTILLEUX est né à
Douai (Nord) le 5 Octobre 1807. Il fut le sep-
tième et dernier enfant de la famille. Son père,
médecin des hôpitaux militaires, mourut de la
peste à Breda, le laissant orphelin dès l'âge de
trois ans et demi. Un cousin, M. Dutilleux, notaire
à Douai, qui était en même temps son parrain,
le recueillit et l'éleva comme son propre fils. Le
jeune Constant fut mis au collége de Douai où il
fit de bonnes études. Il allait terminer sa philo-
sophie, quand parut un décret de l'Université
qui exigeait de chaque élève un billet de confes-
sion. Dutilleux ne voulant pas « subir une telle
» tyrannie exercée sur sa conscience )), ainsi qu'il
le dit lui-même, quitta le collège, et, sous la di-
- - 14 —
rection de M. Félix Robaut, son beau-frère,
artiste lithographe distingué, commença ses
premières études de dessin.
Destiné, malgré cette explosion d'une indépen-
dance précoce, à succéder à son parrain dans
l'exercice du notariat, il perdit cette position
toute faite dans des circonstances qu'il serait
inutile de raconter, mais dans lesquelles sa vo-
lonté fut nulle. Tout porte à croire qu'il ne le
regretta pas. Le notaire Dutilleux mort, son jeune
protégé dut songer à s'assurer une existence.
Il quitta Douai (mai 1826) pour aller à Paris
chercher un emploi dans une imprimerie. Il
n'était pas lourd d'argent et n'en était pas plus
triste. (c 98 marches à monter, écrit-il; mais je suis
» maigre; plus tard nous descendrons. » Arrivé
le 26, il écrit le 27 : « Je ne comprends pas qu'au
» milieu de tant de merveilles on puisse trouver
» de l'ennui. — On peut s'amuser en province,
» sans doute, mais ici on admire. — Le cœur
» obtient davantage là-bas. — L'esprit est plus
» satisfait ici ».— Après beaucoup de démarches,
il entre chez l'imprimeur Fain, rue Racine, le 15
juin. Dès le 27, il va au Luxembourg et au Lou-
vre, et il écrit: « Je n'aurais jamais cru que la
» peinture pût produire sur moi un tel effet,
» j'étais hors des gonds. »
— 1G -
L'apprenti imprimeur allait vite, comme on
voit. — Il est vrai que la veille du jour où il
devait entrer dans l'imprimerie, il disait à son
beau-frère : « C'est demain que j'entre dans une
» imprimerie, et j'en tremble. » Alors commença
pour lui ce dur apprentissage que les artistes
illuminent avec l'espoir et la gaieté : « Je déjeûne
» avec quatre sous, et je dîne avec dix-sept sous. »
Les gens riches" prétendent que ce régime dé-
veloppe le génie, je le veux bien, mais je dési-
rerais que quelques-uns en fissent l'essai. L'éco-
nomie de Dutilleux était extrême, on ne le voit
guère faire de dépense que pour le théâtre.
En juillet, il se sent enivré par le souvenir du
pays natal,— c'est à l'époque de la fête patronale
de Douai: cc Vous me dites de faire un bon dîner
» en mémoire de la fête, écrit-il, mais vous savez
» bien que les plaisirs des sens et surtout ceux
» de la table ne sont pas les miens. Ceux de l'es-
» prit et du cœur avant tout. Ainsi dimanche,
» pour me désennuyer, je fus au théâtre Français.
» Dire que j'y ai été, c'est dire que je m'y suis
» plu, j'ai vu jouer Duchênois— »
Cette lettre est pleine d'affection pour sa fa-
mille; elle commence ainsi : cc J'ai eu bien de la
» peine a vaincre mon ennui : pour la première
— 1G —
» fois à Paris, le temps m'a paru bien pesant;
» n'était-ce pas pour moi jadis le plus beau jour
» de l'année? Ne-vous voyais-je pas tous alors?
» Enfin n'y songeons plus. Ce sera Gayant1 pour
» moi quand je verrai quelqu'un d'entre vous.»
1 Cèpendant, le métier d'imprimeur le fatigue
beaucoup. Il est malade. — « Je ne sais vraiment
» si je doiS continuer. Ce n'est pas l'argent que je
» désire, mais le bonheur. — Les chefs-d'œuvre
» des maîtres, loin de me décourager, n'ont fait
» qu'augmenter en moi le goût de la peinture ».
Le 12 août, il écrit : « J'ai cessé d'aller à l'im-
» primerie, — il était temps. — J'irai remercier
» mon patron. Aller remercier les gens de vous
)) avoir tué, - il faut être honnête homme.»
Enfin, le 29 août, son rêve caressé s'accomplit.
Il est peintre, — il entre dans l'atelier d'Hersent.
« Enfin, écrit-il, mon cher frère, beau-frère et
» confrère, me voilà casé. Je respire »
Son entrée dans l'atelier des élèves est décrite
d'une façon piquante : « Je me rendis à l'atelier
1 Gayant, nom d'un géant qu'on promène dans les rues de
Douai à la fête. Cérémonie qui a son équivalent à Pampelune
et à Sarragosse (en Espagne), en souvenir des Maures.
- 17 -
-2
» de suite. Les sarcasmes commencèrent à voler
» de toutes parts. — Monsieur, vous êtes des
» nôtres?^ Oui, Messieurs, leur dis-je; si toute-
» fois vous voulez bien me recevoir parmi vous.
» Ma politesse leur plut; je n'en fus pas moins
» la risée des élèves pendant un quart d'heure.
.t) Je supportai tout avec patience, et je ripostai
» avec gaîté. On me montra tout ce qu'il y avait
» de beau dans l'atelier; ici c'était un nez comme
» une citrouille, là un squelette. On me ques-
» tionna sur mes principes religieux et monar-
» chiques, on me conseilla d'éviter certaines
» rues, et cela avec des assaisonnements qui
» excitaient les rires universels. On me parla
» latin, je n'eus garde de répondre. — On aurait
)) pu me croire pédant, et ce défaut-là ne se par-
» donne pas. — Enfin, je n'ai pas eu à me
» plaindre.
» Aujourd'hui on parlait des charges qu'on
» fait aux nouveaux,— à celui-ci, a dit le massier,
» on n'en fera pas. Madame Hersent m'a dit que
» le jeune homme avait l'air bien timide, et
» qu'elle craignait qu'on ne le tourmentât. —
» Cela fit cesser les projets, et on a dit qu'on se
» bornerait aux propos. M'en voilà quitte pour
» la peur. »
- 18 -
Toutes les lettres de cette époque montrent un
jeune homme timide, non sans tact et sans fi-
nesse, bon et plein d'enthousiasme. Peu de vio-
lences et d'allures vagabondes. — A l'Opéra, il
n'éprouve que du dégoût en voyant exécuter « des
» danses lascives. » Il travaillait énormément.
Le dimanche, il prenait l'air.
« X est ici. Nous ne nous sommes pas quittés.
» Dimanche dernier, partis de chez nous à quatre
» heures du matin, nous arrivâmes à six heures
)) au Père La Chaise, séjour charmant où la
» mort animée semble respirer les suaves odeurs
» parsemées sur les tombeaux. Nous y dessi-
)) nâmes jusqu'à midi. Enfin, chassés par le soleil
» et par les gardes qui nous défendaient de nous
)) asseoir, nous nous dirigeâmes vers le bois de
» Vincennes qui nous prêta un asile sûr et tran-
)) quille. Nous en sortîmes avec le portefeuille
» garni de quelques études et nous acheminâmes
» assez fatigués vers Paris.
» Ce soir, comme le ciel se charge de nuages,
» je vais, pour me délasser, gagner doucement
» le Pont-Neuf, et admirer quelque temps un
» spectacle aussi magnifique. J'irai seul, tout
)) seul, je jouirai de toutes mes forces et sans
» être dérangé. »
Ne dirait-on pas une page de Jean-Jacques?
- 19 -
A peine initié, il disait, en exposant le projet
d'un tableau. — « Il ne suffit pas de peindre pour
» être peintre, il faut savoir penser, il faut sur-
» tout sentir, frissonner et pleurer quelquefois.
» C'est dans une exquise sensibilité qu'il faut
» chercher le talent. »
A 21 ans, Dutilleux jugeait, sans s'en douter,
toute son œuvre. Poète autant, si pas plus que
peintre, il sautait par-dessus les moyens, et po-
sait la synthèse de son avenir.
Pour subvenir aux frais d'une vie si modeste,
Dutilleux donnait des leçons de latin et de
français : il ne s'en plaignait pas ; il pouvait
peindre.
On sent qu'il adorait le théâtre :
cc Mars, la divine Mars jouait. Elle voulut
» parler, on l'applaudit six fois. C'est fermer la
» bouche aux gens d'une manière honnête. Je
» ne demanderais pas mieux qu'on m'empêchât
» de parler ainsi. »
Son âme tendre trouvait des formes char-
mantes pour exprimer l'amitié : cc
» D'abord, mon cher, une question: Pourquoi
» adresser à L une lettre, dont plus de la
» moitié m'appartient? Tu ne sais pas qu'il en
» résulte pour moi deux inconvénients : le pre-
— 20 -
» mier, c'est que ma délicatesse souffre plus que
» ma bourse ne souffrirait; le second, c'est que
» je ne puis garder une lettre qui ne m'est pas
» adressée, et cependant je tiens à conserver
» tout ce qui vient de toi. »
Voici quelques lignes bonnes à faire étudier
aux jeunes gens que leur famille envoie à Paris,
au sortir du collège. « C'est du temps perdu que
» celui du sommeil ; si tu savais quel courage à
D Paris ! Il est une heure du matin, mon cher
» R.. , il y a quelque temps que je ne t'ai écrit :
JD je le fais une bonne fois, et, pour que cela ne
)) dérange en rien le travail journalier, je ne me
)) couche pas. Un jeune homme qui vit sage
i> comme une fille, peut bien, de temps en temps,
» se donner de ces libertés-là! »
Cependant, malgré son amour pour Paris, il
songeait au retour, et il disait : « Je ne retour-
)) nerai au pays que lorsque je saurai peindre un
» portrait à l'huile. » Il y revint en mai 1827 et
y demeurer jusqu'en octobre de la même année.
Il peignit, pendant ce laps de temps, quelques
portraits et tableaux.
Ce fut vers cette époque qu'il cOJllprit, pour
la première fois, le genre d'Eugène Delacroix.
- 21 -
Le grand coloriste venait d'exposer son Christ
aux Oliviers. Les remarques de Dutilleux à ce
propos sont intéressantes : « Je voudrais, dit-il,
» un peu plus de majesté dans le.Christ; les an-
» ges sont composés comme Raphaël. » Un élève
d'Hersent et de l'école des Beaux-Arts admirer
le révolutionnaire artistique : quelle audace!
A propos du beau tableau de Deveria, la Nais-
sance de Henri IV, il s'écrie : « C'est un tableau
» délicieux, étonnant ; c'est la perle du salon. »
Deveria était alors, du reste, au nombre de ses
amis, et Dutilleux est ravi de ce succès.
Il nous apprend qu'il allait à l'Académie, à
l'atelier d'Hersent, à l'école des Beaux-Arts, qu'il
prenait des leçons de perspective, copiait au
Louvre, enfin, ne perdait aucune occasion de
s'instruire dans son art. C'était un travailleur
acharné.
Hésitant encore dans ses projets d'avenir, il
songe à vivre neuf mois de l'année en province
et trois à Paris ; — selon lui c'est le moyen de
faire des progrès. On le voit revenir à Douai
pour la seconde fois aux vacances de Pâques
1828, et, en septembre de la même année, ob-
tenir une médaille de bronze à l'exposition de
Cambrai.
L'année 1829 le trouve de nouveau à l'œuvre.
Séduit par le bon accueil de ses amis de l'atelier
d'Hersent, il paraît vouloir se fixer à Paris. « Je
» suis, sous le rapport du cœur, à l'abri du sé-
» jour de Paris, où je cherche à me fixer. Il n'est
)) qu'une chose que je veuille oublier, c'est le
» mal qu'on m'a fait ailleurs. Je ne hais per-
» sonne, mais j'aime encore mieux ceux que j'ai
» toujours aimés, et je sens encore plus vivement
» leur absence, fatigué que je suis de la vie de
» garçon, vie que je tâcherai d'abréger autant
» que possible. »
Il demeurait alors rue Git-le-Cœur, no 5,
« 17 francs de logement, bottes comprises. » Son
horreur pour les visites et les démarches lui fait
alors perdre la copie d'un grand tableau. Ses
copies au Louvre l'absorbaient beaucoup.
L'hiver de 1829 à 1830 fut, comme on sait, un
des plus rigoureux de ce siècle. Les galeries du
Louvre, d'ordinaire remplies de jeunes peintres
et de copistes, étaient désertes. A peine quelques
rares enthousiastes se hasardaient-ils, au milieu
des salles froides, à poser leurs mains sur les
barres de fer glacées qui séparent les tableaux
du public. On gelait même en regardant Rubens.
Ces âpretés atmosphériques n'arrêtèrent pas
— ^3 —
Dutilleux. Juché sur sa chaise haute, il travaillait
avec un égal courage tous les jours, ne sortant
qu'à l'heure de la fermeture. Bien des fois il se
trouva seul, objet d'effroi et d'étonnement sans
doute pour les gardiens, - ces lugubres contem-
plateurs de merveilles !
Ce courage n'est-il pas intéressant au plus
haut point? Un observateur passant par-là, et
voyant ce tout jeune homme si maître de son
corps, se fût demandé d'abord si le besoin n'était
pas le mobile d'une telle vaillance. Bientôt, dé-
trompé par sa mise modeste mais convenable,
et par le genre de ses études, il n'eût pas manqué
de deviner une organisation d'élite, une nature
forte et dominée par des passions élevées.
Spectacle admirable en vérité que la vie de
ces braves jeunes gens, qui, forts de leur ins-
tinct et de leur conviction, n'ambitionnent rien
d'autre, au milieu de la cohue des galans et des
titres, que le droit d'étudier et d'égaler un jour,
dans la mesure de leur force, les œuvres des
grands maîtres. Enfants perdus dans la foule,
qui répondent au dédain par la fierté, et, à l'âge
où le sang bouillonne, savent mettre au service
d'un sublime amour, les forces et les ardeurs
2---.b -
que tant d'autres émiettent et gaspillent au ha-
sard du moment, et du vice qui tente !
Dutilleux copiait beaucoup Rembrandt : « J'ai
» chez moi des pochades de tous les Rembrandt
» de la galerie. » Ce peintre, à face et à tempé-
rament de lion, domina longtemps tous les autres
dans l'esprit du jeune homme. Cette sympathie
le conduisit à l'intelligence de Delacroix. Les
natures tendres et fines s'étonnent volontiers
des grandes dissemblances; elles sont aussi plus
portées à les comprendre, à cause d'une sorte
d'impartialité instinctive. « Delacroix et Ingres,
» écrit-il le 17 novembre 1829, sont des hommes
» dont le pinceau ne peut pas errer. »
On s'intéresse à la précocité de cette admiration
pour le puissant artiste que la France vient de
perdre, et dont l'amitié a été une des plus belles
récompenses de la vie de Dutilleux. Plus tard, il
changera à propos de Ingres, mais on comprend
le sincère enthousiasme du néophyte pour l'in-
trépide obstination et la facture parfois étonnante
du peintre de la source. Au reste, Dutilleux dis-
tingua vite le maître dans les deux. « Il existe
» un peintre, un véritable peintre, maintenant
» le seul qui ne copie point: c'est Delacroix. Voilà
n mon grand homme, yoilft celui dont les ta-
- 25 -
)) bleaux portés au Louvre ne feront point u~~
» tache/ comme tels et tels introduits dans la
» grande galerie depuis quelque temps. Il vient
» de paraître de lui deux belles lithographies,
» un lion et un tigre. C'est beau comme un
» Delacroix. » (3 mars 1830.)
Il ne faut pas oublier que Delacroix était alors
violemment contesté et qu'on lui marchandait
déjà une gloire que la postérité doublera sans
faute. C'était la belle époque de la lutte entre
les romantiques et les classiques. Dutilleux
n'hésita pas longtemps à se ranger du coté de la
vie, de l'invention et de l'indépendance.
Ici se placent deux fragments de lettres qui
manifestent l'homme. « Je méprise les cancans
» et la race cancanière. Ma conduite est basée
» sur des règles fixes et invariables ; j'espère
» qu'elle sera toute ma vie celle d'un honnête
» homme. Mon cœur est exempt de haine et
»' n'est point oublieux du bienfait. »
« Pour le moment je n'ai besoin d'aucun sc-
» cours de mes chers frères. — Si les circons-
» tances étaient contraires, je n'hésiterais pas à
)) implorer leur appui. Toutefois, je chercherai
D à ne leur causer aucun embarras, car je sais
» par expérience qu'on se met, pour ainsi dire,
— 26 —
» sous la dépendance de celui qui vous oblige ;
» et comme il est possible que je ne me conduise
» pas toujours selon votre manière de voir. et vos
» désirs, je veux au moins que vos conseils ne
» ressemblent en rien à des ordres. »
Ces sentiments concordent avec un commen-
cement de lassitude de la vie parisienne.
« Il y a quatre ans, j'aurais fait le tour du
» monde. Rien n'égale la présomption d'un élève
» sortant du collège. Il y a trois ans, j'aurais fait
» volontiers le voyage de Rome. Il y a deux ans,
» je suis encore venu volontiers à Paris. Il y a
» sept mois j'y suis venu à contre-cœur. Je
» m'arrange de manière à pouvoir m'en passer
» pendant un certain temps. Je suis plus que las
» de cette vie errante et vagabonde, je veux
» chercher enfin à reposer ma tête. Un voyage
» de cette espèce (on lui proposait un voyage
» en Suisse) ne me plairait plus. Je n'ai point
» une santé à supporter tant de fatigues, et puis,
» le profit que j'en retirerais serait bien mince.
» Eh ! mon Dieu ! pourquoi courir si loin ? la
» nature est là sous la main, il s'agit de la bien
» voir, de la bien comprendre. Il n'est point de
» nature ingrate qui ne puisse se plier à la
)) peinture, il s'agit de la saisir par son vrai
- O -
» caractère. Je compte retourner à Douai vers
» Pâques, mais je n'y demeurerai pas.
» Quant au goût décidé de mon gentil filleul
» pour la peinture, je désire beaucoup qu'il
» l'abandonne au plus tôt dans son intérêt. Je
» sais ce qu'il en coûte pour devenir artiste.
» Défions-nous de l'ambition, elle nous tue,
)) bornons nos désirs. Il est vrai que la
» vie de l'artiste est une des mieux employées
» selon la nature, et cette idée me console. Elle
» procure parfois des jouissances infinies, in-
» connues au vulgaire. Cette vie est libre
» comme l'air (ô jeune homme), et sous ce
» rapport, elle mérite bien qu'on fasse pour elle
» quelques sacrifices. »
Trois mois après avoir refusé le voyage de
Suisse, en mars 1830, Dutilleux revint à Douai,
riche de souvenir, de courage et d'études, mais
allégé de tout l'argent qui composait le faible
héritage de ses parents. Il y demeura tout l'été,
et, parmi d'autres ouvrages, peignit le portrait de
M. Dubois de Nehaut, d'Ernemont, un ami fidèle
qu'il retrouva trente-cinq ans plus tard au
Tréport, en 1865, quelque temps avant sa mort.
Dutilleux avait alors vingt-trois ans. L'affec-
tion qu'il portait à son cousin et ami M. Seiter,
- 28 —
l'amena plusieurs fois à Arras. M. Setter l'en-
gagea vivement à s'y fixer. L'artiste céda à ces
instances, et s'installa, dans cette ville qu'il de-
vait habiter trente ans, en septembre de la même
année.
Malgré ses travaux et le cours qu'il dirigeait
chez M. Seiter, il faisait de fréquents voyages à
Douai, et, deux ans plus tard, le 7 mai 1832, il
"épousait Virginie-Julie Hallez, à l'église Saint-
Pierre, de Douai.
Il
,{ - 3 1 -
Il
« J'ai assez d'élèves et d'occupation, mainte-
» nant me voilà casé et je me trouve bien, » écri-
vait Dutilleux, un mois après son mariage. — Un
enfant vint au jeune ménage, l'année suivante.
Sa petite famille déménagea alors et vint habiter
une maison plus grande, rue Saint-Jean-en-
Lestrées, près de l'hôpital. Une presse lithogra-
phique avait été achetée. Voilà Dutilleux établi.
En même temps il ouvrit une école, dans laquelle
vinrent étudier Edmond Wagrez, également de
Douai, qui est devenu un peintre très-distingué,
et Destrez, mort à Valenciennes, professeur à
l'école de dessin de. cette ville.
« J'aurais pourtant désiré, écrivait le jeune
- 32 -
» père, que tu visses mon enfant. Oh ! que je
» chercherai à former son cœur surtout. Oh !
» que je chercherai à lui inspirer la charité pour
» tous et surtout pour ses parents. »
Le portrait qu'il fit de lui à cette époque, et
qui est peint du goût de Rembrandt, montre un
jeune homme à la physionomie fine et nerveuse.
De 1834 à 1838, on le voit travailler beaucoup,
il avait des commandes pour des églises de cam-
pagne. Plusieurs fois aussi il alla à Paris et y
fit quelques études. Il paraît que le débit n'était
pas égal à la production, car il disait gaiement:
« Si les amateurs de tableaux passaient par
» Arras, j'en ai une certaine quantité que je leur
» céderais volontiers. »
cc En 1838, - dit un des élèves de ce temps,
» M. Charles. Deusy, — 1 l'atelier commença à
» être beaucoup plus fréquenté et prit même
» plus d'éclat. Le maître grandissait chaque
» jour en talent et partageait avec joie, avec
» une espérance qui devait s'évanouir bientôt,
» l'admiration que faisaient naître les essais
j) d'Edmond Leclercq. C'est ici surtout qu'il faut
1 Lettre à M. Robaut, du 11 novembre 1865.
— 33 -
u o
v
» s'arrêter pour considérer le désintéressement
» de M. Dutilleux. Il était heureux du succès de
» tous ceux qui font bien : sa sincérité à cet
» égard n'a jamais pu être mise en doute, et il
» n'a jamais manqué d'encourager et de se-
» conder autant qu'il l'a pu, tous ceux qui don-
» naient quelques lueurs d'espoir. Et c'est là
» surtout ce qui le distinguait entre tous. »
Il y avait deux ateliers, le grand et le petit.
Le grand atelier n'était ouvert qu'aux heureux
qui déjà maniaient la brosse. L'éveil de l'art était
donné et beaucoup accouraient, quelques uns
pleins de talent. La nature sympathique du
maître, et son âge, l'unissaient facilement à ses
élèves. De là, beaucoup de gaieté, d'entrain et
d'enthousiasme. Rembrandt était le Dieu en ce
temps-là; il courait là dessus un air d'ancienne
école. Des amateurs prenaient souvent la route
de ce logis réservé.
En 1837, la ville mit à la disposition de
Dutilleux, quelques salles du bâtiment de Saint-
Vaast, pour lui faciliter l'exécution de travaux
considérables commandés pour des églises de
campagne. Une exposition eut lieu à Arras. Le
lithographe Collette, puis Sanson, mort si jeune,
- 34 -
accrurent, pendant quelque temps, le nombre des
amis. Dutilleux restaurait alors la descente de
croix qui est à l'église Saint-Jean-Baptiste,
d'Arras.
Dans ce temps, M. Ch. Deusy présenta
A. Grigny à l'atelier. Dutilleux reçut à bras ou-
verts le jeune artiste, alors inconnu; il devina
vite en lui « l'héritier direct des sublimes
» maçons du moyen âge (1). » l'encouragea et
l'aida de tout son pouvoir. Cet appui intelligent
et fraternel, fortifia souvent dans ses traverses et
dans ses luttes, l'admirable architecte, que la
postérité glorifiera, en regrettant qu'il n'ait pas
eu à reconstruire l'ancienne basilique de sa ville
natale, la Cathédrale gothique d'Arras.
Cependant la réputation du peintre se faisait
dans la ville et dans le département, et le rude
travailleur de vingt ans pouvait espérer que ses
efforts ne seraient pas vains. Une Suzanne au
bain qu'il peignit dans ce temps atteste une
grande préoccupation de Rembrandt. La vibra-
tion des effets semble le séduire surtout. Les es-
quisses de ses élèves montrent aussi qu'il les
dirigeait dans la voie flamande.
(1) Discours de réception à l'Académie d'Arrns de C. Dutil-
leux.
-- 3 G —
Toutefois, il existe de cette époque une toile
inachevée, qui paraît être le premier jalon de la
route que le peintre entrevoyait peut être et qui a
un vif intérêt au point de vue du souvenir. C'est
une réunion de ses élèves, peints dans l'attitude
d'hommes qui regardent un tableau. L'extrême
simplicité des têtes, l'allure naïve et tout à fait
naturelle du mouvement, indiquent un commen-
cement d'hésitation, et la personnalité qui se
développe.
En 1839, Dutilleux envoya son élève favori
Leclerq, à Paris. Il l'adressa à Eugène Delacroix.
Une correspondance s'établit à ce sujet, et depuis
lors les relations entre les deux artistes, ne firent
que se développer pour aboutir enfin à une
amitié honorable pour tous les deux.
Jusque-là tout allait bien, — Dutilleux avait
trois filles,- il désirait un garçon, - c'était le
bon moment pour le sort de frapper. Le fils ap-
pelé, fut enlevé quelques jours après sa nais-
sance. « Dieu nous l'avait prêté seulement pour
» quelques jours, il ne nous appartient pas de
» nous révolter contre sa puissante volonté! que
» son saint nom soit à jamais béni ! »
Heureux qui trouve sa force dans la résigna-
-- liG --
tion. Fort qui sait abaisser ainsi le légitime or-
gueil de l'intelligence !
Le père de famille qui plus tard devait être
adoré des siens, se préoccupait déjà vivement de
l'avenir des enfants. Voici les conseils qu'il en-
voie a une mère (juin 1841).« Donne-moi des nou-
» velles de F.? chez quelle sorte de gens est-il ?
» quel âge a son patron ? quel âge a sa femme ?
» Hélas, bonne sœur, vous autres femmes,
» vous êtes assez heureuses pour ignorer tous
» les dangers qui s'accumulent autour d'un jeune
» homme abandonné seul à Paris. Quelle force
» a cet enfant pour lutter contre ses propres pen-
» chants et contre des tentations de toute sorte.
» Il faut avoir vu cela de près comme moi pour
» se faire une idée d'un pareil dédale. Ah! qu'est-
» ce que l'avenir pécuniaire ou matériel d'un
» garçon auprès de son avenir spirituel ! Combien
» qui tout en faisant fortune ont perdu leur bon
» cœur et leurs bonnes qualités naturelles! Je
» ne pense pas à ton fils sans trembler. Tu sais
» que j'aime cet enfant comme un des miens. Il
» a un cœur excellent et c'est justement à cause
» de cela que je crains tout pour lui. L'air de
» Paris est empesté. La jeunesse si avide, si cu-
» rieuse respire cet air qui l'énivre. Il faut qu'elle
— HT
» succombe, si elle n'a pas un préservatif puis-
» sant et durable. Il faut être cuirassé, armé de
» pied en cap pour résister dans un pareil combat,
» et ton fils a-t-il cette armure. Ses principes, s'il
» en a, sont-ils bien établis ? sur quoi reposent-
» ils? Pardonne, ma chère sœur, si j'ajoute en-
» core peut-être à tes inquiétudes. Mais il est des
» mOlnents dans la vie où il n'est plus permis à
» une mère de ne pas faire de réflexions sé-
) rieuses. Il n'est plus temps de s'étourdir sur
» certaines vérités. Il faut tout voir, tout exami-
» ner. La responsabilité est immense. »
En 1842, Dutilleux perd une petite fille. Il
devient malade, et va au Tréport prendre des
bains de mer. « il est bon parfois de souffrir,
d écrit-il, cela nous rapproche de Dieu. »
Quatre ans plus tard, en 1846, autre perte.
Cette fois, c'est un second petit garçon qui meurt.
« Si j'ai tardé à t'écrire jusqu'à présent, c'est
» que je n'ai pas eu le courage de le faire ; je
» suis encore sous l'impression du coup qui
» vient de nous frapper. Ah ! c'est surtout lors-
» que je veux écrire que je sens la tristesse me
» reprendre et me remuer jusqu'au fond des en-
» traîlles, et pourtant, ce cher petit ange est
— 38 -
» bien heureux, et son sort est digne d'être
, , »
» enVIe. »
Sui t ce fragment, ou pour mieux dire, cette
prière : ce Je prie Dieu chaque jour de nous
» venir en aide dans cette vie, et de nous faire
» vivre de manière à ce qu'un jour, enfants du
» même père, nous nous retrouvions tous dans
» un monde meilleur. Daigne le Seigneur exau-
» cer ces vœux et ces prières. Souvent, nous
» ne savons pas nous résigner et nous contenter
» de notre position, et toutefois, si nous faisions
» attention à ceci : que notre sort serait envié
» par des millions d'autres hommes, peut-être
» serions-nous un peu plus résignés! »
27 septembre 1846.
Au printemps de l'année 1847, il visita l'Expo-
sition. Ému par les tableaux de G. Corot, il ré-
solut d'acheter une œuvre de ce peintre, alors si
contesté. Il lui écrivit. Sa lettre tomba entre les
mains du père de Corot qui, jusque là, avait
refusé de croire au génie de son fils. Sa forme,
l'enthousiasme qu'elle respirait desillèrent les
yeux de M. Corot, père. C. Corot céda à Dutilleux
une toile ravissante, et dès lors, se lia entre eux
une amitié que la mort seule dénoua.
— :ÎO —
Quelques mois auparavant, en janvier, il avait
reçu en don, de Eug. Delacroix, l'esquisse de
l'Éducation d'Achille, (fragment des peintures
murales du Corps législatif). Cette année fut bien
remplie pour l'artiste ; il alla, après l'exposition,
faire un voyage au Trêport, avec le sculpteur
Bion, et en septembre retourna à Paris visiter
Delacroix. Le père, rudement mis à l'épreuve, se
consolait un peu dans ces belles intimités, et
le peintre qui, depuis 1830, avait abandonné les
expositions de Paris, reprenait vaillance aussi,
et désir de mieux faire.
La révolution de 1848 ne le détourna pas de
ses travaux. « j'ai bon espoir, écrit-il à ce pro-
» pos, et je tache de le faire partager par nos
» amis. Tu sais que je me suis toujours ressenti
» de mon éducation première, aussi, la répu-
» blique ne m'a pas effrayé et, dussé-je souffrir
» un peu dans mes intérêts, (1) si la France est
» prospère, je ne regretterai point le sacrifice
» que j'aurai dû faire. »
Toujours souffrant, il envoya pourtant deux
tableaux à l'exposition de 1849; un paysage avec
(1) En dehors de la lithographie, Mme Dutillcux dirigeait un
magasin de papeterie et d'objets de luxe et d'art.
- 40 —
ruines, et un autre intitulé fantaisie (aujourd'hui
appartenant à monsieur A. Bollet.) A partir de
ce jour il né cessa plus d'exposer chaque année.
Dutilleux avait perdu trois enfants, mais il
lui en restait alors six, de neuf qu'il avait eus.
Grâce à son talent, et à l'appui dévoué et in-
telligent qu'il trouva près de lui pendant toute
sa vie/ et qui sut écarter des yeux de l'artiste, les
tristesses matérielles si pénibles aux poètes, il
en était arrivé à ce point où il pouvait considé-
rer avec calme, l'avenir assuré de toute sa fa-
mille. Dégagé des difficultés les plus sérieuses,
encouragé par l'amitié de" deux grands artistes,
il allait pouvoir plus librement entrer dans son
œuvre et développer son génie particulier.
III
- 43 —
Ill.
La vie de Dutilleux entre dans une nouvelle
phase. Plus libre: plus indépendant, il va pou-
voir se permettre chaque année une vacance :
Fontainebleau, le Tréport, Calais, Dunkerque,
Gravelines, le verront successivement poursuivre
les secrets de la nature. Jusque-là, les portraits,
les tableaux d'église, des leçons à donner, son
atelier d'élèves, sa lithographie à diriger, enfin
tout le travail marchand avaient absorbé son
temps. Chaque soir, pour se délasser, il dessi-
nait ces riches albums si originaux, esquisses
colorées, réhaussées de deux ou trois pointes
de couleur, dans lesquelles il semaitles trésors
de son imagination. Il composait de souvenir,
d'entrain, au hasard de l'inspiration, vif, ardent,
- 44 —
infatigable. Une seule promenade alimentait sept
soirées de travail. Dans une après-midi de di-
manche, il trouvait le labeur de la semaine.
Le séjour qu'il fit à Barbizon en août et
septembre 1851, décida une vocation jusque là
hésitante. Il s'énamoura de la nature, et sentit
qu'elle lui rendrait quelque chose de ses caresses.
L'œuvre du paysagiste commençait. Plus de
tergiversation, plus d'indécisions inavouées. Cet
homme honnête, à l'aise avec la pureté, sut d'un
pays privé de grandes allures, tirer une suite
d'études, ou plutôt de tableaux, peints sur na-
ture avec un amour et un sentiment exquis.
Nous l'avons vu, nous, ses élèves, à l'œuvre.
Rien ne l'arrêtait, ni la tempête, ni le froid, ni
la neige, ni la maladie. Levé avant le jour, il
arrivait à l'étude au moment où parait la lumiè-
re. Il revenait vers dix heures accomplir le tra-
vail des leçons, et le soir il retournait à la cam-
pagne. Son courage, sa persévérance furent sans
bornes.
Non que son œuvre de portraits se ressentit de
cette puissante diversion, il ne fit que progresser
dans ce genre. Mais, depuis 1851, sa principale
tendresse, fut pour les bois et les prairies, et cet
amour ne se démentit pas.
- 45 —
Chaque année, son ami Corot vint passer quel-
que temps à Arras. Chaque année aussi, Dutilleux
alla à Paris, plus ardent à la peinture que jamais.
Cet enthousiasme ne changea en rien les sen-
timents de l'homme et du père. Seulement,
l'homme pieux s'était développe à mesure que
sa famille grandissait et que les épreuves faisaient
saigner son cœur. Voici une lettre datée de dé-
cembre 1853 :
« Tu es réellement pieuse, j'en ai l'intime con-
» viction, et tu sais que la vraie piété ne consiste
» pas à aller chercher au loin les bonnes œuvres,
» à passer beaucoup de temps dans les églises,
» non, l'âme véritablement pieuse sait qu'elle
» doit d'abord accomplir les devoirs de son état,
» et, parmi ces devoirs, le premier c'est de pra-
» tiquer la charité, dans le vrai sens du mot,
» c'est-à-dire d'être douce et agréable à tous
» ceux qui t'entourent.
» Tout ne marche pas droit dans la vie, tant
» s'en faut, et pour personne au monde ; chacun
» a ses contrariétés, c'est une nécessité; depuis
» longtemps j'ai pris l'habitude d'offrir tout cela
» au bon Dieu et je m'en trouve très-bien. Un
» père de famille doit avoir, autant que possible,
» l'humeur douce et surtout égale, et il faut s'y
— 46 -
» appliquer de bonne heure. Regardons souvent
» le ciel et les choses de la terre nous tourmen-
» teront peu. Mais je ne veux pas prêcher. »
Le 24 mai 1854, C. Dutilleux fut honoré du
titre de membre de l'Académie d'Arras. Il pro-
nonça un remarquable discours de réception sur
cette thèse :
« La science c'est souvent la lettre qui tue.
» Le sentiment c'est l'esprit qui vivifie. »
En cette même année il fit avec Corot le voyage
de Hollande. Les deux peintres délaissèrent vite
les magnifiques musées de ce pays, pour étudier
d'après nature. La campagne faisait oublier Rem-
brandt à son ancien disciple. A Rotterdam ils se
quittèrent, se donnant rendez-vous à Douai pour
le mois de septembre. Dutilleux revint par Givet,
où il passa huit jours chez son ami le comman-
dant Trœschler; Corot, revint à Douai par la
Normandie.
Mais le sort n'était pas fatigué; notre pau-
vre peintre fut frappé en pleine poitrine par
un coup terrible, son dernier enfant, une petite
fille charmante, mourut (mars 1855).
Je fus témoin de sa douleur, et je sais ce qu'elle
a été : je le rencontrai un jour au travail dans
- -17 —
les champs, il pleurait, et, pour secouer cette
amertume, marchait de long en large en croquant
une croûte de pain qu'il trempait de ses larmes.
Le peintre était vaincu.
Cependant Dutilleux nourrissait un projet,
dont l'établissement des ainés de ses enfants allait
bientôt lui permettre la réalisation. Il songeait à
s'établir à Paris ; il ne se dissimulait pas les
difficultés de l'entreprise. Se sachant fier, inca-
pable de transactions, il n'attendait rien du ca-
price ou de la protection ; habitué aux traverses
de la vie, il comptait sur lui-même et souhaitait
surtout ardemment d'être réuni à Corot et à
Eug. Delacroix.
Je le voyais souvent alors, soit à Fontainebleau,
soit à Arras. Il étudiait énormément d'après
nature, ce qui ne l'empêchait pas de faire beau-
coup de portraits et de paysages à l'atelier, et de
.continuer ses leçons.
De cette époque date cette innombrable suite
d'études, dont nous nous occuperons plus tard.
Nous en rapportâmes une ensemble du village
de Saint-Laurent, où j'avais travaillé avec lui
tout l'été. On était alors à la fin de l'automne ;
la neige, le vent, nous fouettaient la figure, nous
- 48 -
avions toutes les peines du monde à maintenir
nos toiles en état contre la tempête : « Il faut
» les arracher, disait-il en riant. » Jamais il
n'était aussi joyeux qu'à la campagne.
Je passai avec lui une saison à Anzin, à une
lieue d'Arras. Tous les jours, quelque temps
qu'il fit, il y venait. Nous étions trois : lui, Ch.
Desavary et moi. C'était merveille de le voir
enfoui sous son parasol, bravant la pluie, l'hu-
midité et s'acharnant à l'ouvrage.
Plusieurs artistes de renom s'étaient liés avec
lui; à Fontainebleau il avait connu Millet, Rous-
seau, Aligny. En 1855 il visita la forêt avec
tous ses élèves et une partie de sa famille. Je les
rejoignis un matin, et les trouvai déjeunant à
l'ombre du chêne le Charlemagne. C'était comme
une fête que semblait saluer, en se courbant sous
le vent d'un beau jour, la haute futaie voisine.
Souvenir plein de jeunesse et de fraîcheur! Une
fois l'heure du travail marquée par le soleil,
chacun retournait à l'œuvre, imitant l'ardeur du
maître.
Ce fut dans ces dernières années de séjour à
Arras qu'il fonda la Société Artésienne des Amis
des Arts. Cette société prospéra vite, grâce à l'ini-
- -19 -
4
tiative intelligente de son chef et au goût de la
peinture, dont il avait accru le développement
dans sa ville d'adoption.
Enfin, le 20 janvier 1860, avant marié ses deux
filles cadettes,jl alla se fixer à Paris, laissant sa
maison de commerce et la suite de ses leçons à
son gendre et élève, M. Ch. Desavary.
IV
— 3ii —
IV
Le séjour de Dutilleux à Paris s'annonça bien.
A l'exposition de 1861, il eut quatre toiles qui
furent remarquées : un dessous de bois à Fon-
tainebleau, un saint Jérôme en prières, un enfant
nu et une vue des dunes de Dunkerque. Voyez
l'homme, il écrit avant l'exposition : « comment
» serai-je placé ? Je n'en sais rien et ne m'en
» inquiète pas. » Cependant, le jury le récom-
pensa.
Il s'était vite créé de belles intimités, celles
des grands statuaires Barye et Preault, et du
paysagiste bien connu, Paul Huet. Néanmoins, il
sortait peu et vivait isolé des hommes, se rap-
prochant plus volontiers des vieux maîtres du
- 54 -
Louvre. Encore entouré d'une partie de sa fa-
mille, (Madame Dutilleux et ses trois fils l'avaient
accompagné) il-travaillait le soir au milieu des
siens, comme à Arras. La sérénité d'un intérieur
ami l'inspirait davantage. Le jour, on l'arrachait
difficilement à son travail. Sa vie fut la même
pendant les cinq années de son séjour à Paris.
Une grande part de ses affections était restée en
province, il ne l'oubliait pas. Un malheur frappe
un de ses enfants, il écrit : « depuis longtemps,
» mon lot à moi, est de voir toujours souffrir
» quelqu'un des miens, ou plutôt de souffrir tou-
» jours dans un de mes membres. Pourquoi me
» plaindrais-je, si je vous conserve tous? .»
Chaque été il revint à Arras. « J'ai une quan-
» tité de portraits à faire à Arras, dit-il, et j'y
» serai retenu, je ne sais jusqu'à quelle époque.
» C'est vraiment trop pour une fois. »
Sa ville d'adoption ne l'avait pas oublié. At-
teint au commencement de 1863 d'une dyspepsie
chronique, il commençait à recouvrer la santé
lorsqu'arriva. la maladie d'Eugène Delacroix.
Dutilleux fut un des premiers appelés auprès de
l'illustre moribond.
« Paris, août 1863.
» Je viens de faire une visite bien triste.
— 55 —
» M. Delacroix, le grand peintre de la France,
» m'a fait prévenir hier par sa bonne, qu'il est
» fort malade. Et, en effet, je le crois très-sé-
» rieusement attaqué. Ce n'est plus l'estomac
» qui souffre, c'est la poitrine. Et j'ai des craintes
» bien vives. Je ne suis resté avec lui que quel-
» ques minutes, et je l'ai quitté bien triste. Ce
» sera une grande perte pour le monde, et sur-
» tout pour moi. Cette attention qu'il vient d'a-
» voir de me faire prévenir, donne la nature
» de l'amitié qu'il voulait bien me porter, amitié
» dont je serai toujours heureux et fier, car il
» n'était guère prodigue de lui-même. Adieu,
» très-chers enfants, tous, je me sens de plus en
» plus rentrer dans la vie (il allait mieux de son
» mal), et c'est pour vous aimer tous davantage,
» et je suis heureux de vous le dire. »
a Barbizon, 7 octobre 1862.
» Comme je l'ai bien pensé, la mort de Dela-
» croix m'a fait et me fera longtemps éprouver
» une peine profonde. Je l'ai vu le dimanche
» qui a précédé sa mort, et voici quelles ont été
» ses dernières paroles, qu'il ne m'est plus pos-
» sible d'oublier. Comme je lui disais que ma
» visite avait été longue pour lui, peut-être?
» Non, non, me répondit-il, votre visite est

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