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Contes à mes nièces

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318 pages

Madeleine et Thérèse étaient orphelines toutes les deux et à peu près du même âge ; elles habitaient le même hameau : toutes les deux brunes, jolies et sortant à peine de l’enfance, se voyant sans famille et sans ressources, s’étaient placées comme bergères chez un riche fermier.

Un dimanche matin elles se rendirent ensemble à la petite église du bourg, pour y faire leurs dévotions.

« Pour qui allez-vous prier ? demanda Thérèse à Madeleine, au moment où elles se préparaient à y entrer.

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Stéphanie Lockroy

Contes à mes nièces

A
MES NIÈCES ET PETITES-NIÈCES
MESDEMOISELLES
JULLIEN & FOLEY

 

S. LOCKROY.

 

 

Juillet 1868.

LES HUIT FILS DE MADELEINE

*
**

Madeleine et Thérèse étaient orphelines toutes les deux et à peu près du même âge ; elles habitaient le même hameau : toutes les deux brunes, jolies et sortant à peine de l’enfance, se voyant sans famille et sans ressources, s’étaient placées comme bergères chez un riche fermier.

Un dimanche matin elles se rendirent ensemble à la petite église du bourg, pour y faire leurs dévotions.

« Pour qui allez-vous prier ? demanda Thérèse à Madeleine, au moment où elles se préparaient à y entrer.

 — Ah ! pour mon père et ma mère d’abord ! Puis, ensuite, Thérèse, je veux aussi prier pour les pauvres pécheurs, afin qu’ils se repentent. Peut-être y en a-t-il quelqu’un que le sentiment de ses fautes a déjà touché et à qui le secours d’une prière faite ainsi du fond du cœur obtiendra le surcroît de grâce dont il a besoin pour détester tout à fait ses mauvaises actions et avoir le courage de les réparer.

 — Oh ! vous avez raison, Madeleine. Et moi aussi je vais prier avec vous pour ces infortunés, afin que Dieu leur fasse miséricorde. »

Et les jeunes filles unirent leurs coeurs et leurs voix au pied de l’autel, pour implorer du Dieu de bonté le repentir et le pardon des pécheurs.

Quand la messe fut dite, elles sortirent toutes deux de l’église et se mirent à suivre, pour retourner chez leur maître, un chemin creux qui s’enfonçait entre deux talus couverts de buissons en fleurs. A l’endroit le plus solitaire de leur route, elles furent rejointes par un homme d’un certain âge, à la barbe grisonnante, au front chauve, à la figure fatiguée, et dont pourtant un sourire de contentement ranimait les traits flétris.

« Ne craignez rien, dit-il en voyant les jeunes filles tressaillir à son aspect inattendu ; je ne viens à vous que pour vous remercier. Je suis le pécheur pour lequel vous avez prié tout à l’heure. J’étais près de vous et j’ai entendu ce que vous disiez avant d’entrer dans l’église. J’y suis allé aussi joindre mes prières aux vôtres, et, grâce à vous, Dieu a bien voulu m’éclairer Quand j’étais jeune, je servais chez un fermier à qui, par des gains illicites, j’ai fait tort de vingt-quatre pièces d’or. Plus tard, j’ai voulu les restituer, mais j’ai trouvé que mon ancien maître n’existait plus, et n’avait laissé ni descendants ni héritiers. Je me dis alors qu’à défaut des légitimes propriétaires, c’était à moi que cette somme appartenait, et que j’étais en droit de la retenir. Au fond je n’en croyais rien, mais l’avarice faisait taire les murmures de ma conscience. Enfin j’ai compris que ma faute ne serait pas réparée tant que mes mains ne seraient pas pures du bien mal acquis. Je puis et je dois même en faire profiter quelqu’un ; je ne dois pas en bénéficier moi-même. Que cet argent vous revienne donc, honnêtes et compatissantes jeunes filles ; il pourra servir à vous faire trouver un bon établissement et à vous préserver des tentations et des convoitises auxquelles on n’est que trop exposé dans notre condition. »

Et l’inconnu remit à chacune des deux bergères stupéfaites douze pièces d’or, marquées d’une effigie un peu ancienne. Puis il leur fit, en souriant, un léger signe d’adieu, et disparut avant qu’elles eussent trouvé un mot à lui répondre.

Quand les deux jeunes filles furent revenues de leur surprise, elles tenaient encore dans leurs petites mains hâlées chacune ses douze pièces d’or, qui témoignaient qu’elles n’avaient point été les jouets d’un rêve.

« Qu’allez-vous faire de cet argent, qui nous arrive si inopinément et d’une manière si étrange ? demanda Madeleine à Thérèse.

 — Je vais acheter les plus belles parures que je pourrai trouver. Puisqu’aujour’hui me voilà riche, je veux qu’aucune fille de notre village ne soit plus élégante que moi. Et vous, Madeleine ?

 — Oh ! moi, je ne sais’encore. J’y réfléchirai. »

A quelques jours de là, Thérèse montrait à Madeleine son beau linge et ses fines dentelles, et l’invitait à lui faire voir aussi ses emplettes ; mais la jeune fille secouait la tête et lui disait :

« Non, je n’ai rien acheté pour moi, et pourtant j’ai dépensé presque tout mon argent, mais je n’y ai pas regret. La vieille Fanchette, qui demeure au bout du village, et qui n’a plus ni enfants ni parents, avait sa cabane toute délabrée : j’en ai fait recouvrir le toit et recrépir les murs, puis je lui ai apporté une couverture de laine et une mante bien chaude pour couvrir ses pauvres épaules, voûtées et amaigries par l’âge. La bonne femme n’aura pas froid cet hiver, et, croyez-moi, cette pensée me fait plus de plaisir que les plus brillants atours.

 — Vous avez bien agi, Madeleine, dit Thérèse ; j’en aurais volontiers fait autant que vous, mais quoi ? il m’aurait fallu renoncer à cette toilette qui me va si bien, et avec laquelle j’espère être si jolie ! et, je l’avoue, je n’en aurais jamais eu le courage. »

« Que de compliments on m’a fait ! dit-elle encore à sa compagne le lendemain d’une fête où elle n’avait cessé d’être invitée pour la danse. On se disputait à qui aurait le bonheur de m’approcher. Voyez comme la parure rehausse la beauté et la fait paraître plus attrayante. On faisait peu d’attention à moi, lorsque je n’avais que ma petite jupe de flanelle et ma cornette de toile. Je suis sûre qu’à présent que me voilà si pimpante, les épouseurs ne me manqueraient pas, si j’en voulais choisir un, et que les garçons du village se disputeraient mon cœur, comme ils se sont disputé ma main à la danse hier soir. Je ferais peut-être bien de me décider au mariage en ce moment, où je suis si recherchée. Et à ce propos, voulez-vous, Madeleine, venir avec moi au carrefour de la forêt ? Avez-vous entendu parler de Jeanne, la femme qui habite là, dans une maisonnette isolée, et que toutes les filles vont consulter ? Nulle, mieux qu’elle, ne peut renseigner sur l’avenir et donner de meilleurs conseils. Nous lui porterons la première laine de nos agneaux et un peu de lait de nos brebis, et, grâce à cette offrande, elle nous dira le sort qui nous attend, et ce que nous avons à faire pour hâter son accomplissement. »

Madeleine consentit à accompagner Thérèse, et toutes deux, à quelques jours de là, s’acheminèrent ensemble vers la demeure de Jeanne.

« Allez, mon enfant, dit celle-ci à Thérèse, mettez vos plus beaux ajustements, et rendez-vous, le troisième jour du mois, près de la fontaine qui est là-bas sous les tilleuls ; vous y rencontrerez l’homme qui sera votre mari.

 — Allez, mon enfant, dit-elle ensuite à Madeleine, mettez vos plus beaux ajustements, et rendez-vous, le troisième jour du mois, à l’entrée de la forêt, là où il y a tant de genêts et de bruyères ; vous y rencontrerez l’homme qui sera votre mari. »

Les jeunes bergères n’eurent garde de manquer à ces recommandations, et le troisième jour du mois Thérèse mettait sa belle jupe de soie gorge de pigeon, son tablier de taffetas noir à bavolet, son bonnet de dentelles, garni de rubans roses, et sa croix d’or attachée à son cou par un velours noir.

Quant à Madeleine, elle n’avait qu’une toilette des plus simples, celle dont elle s’habillait le dimanche pour aller à la danse ; pourtant cette toilette était arrangée avec tant de goût et de fraîcheur, qu’elle ne laissait pas que de parer la modeste fille qui la portait ; et Madeleine était jolie aussi sous sa coiffe de mousseline et avec sa robe de drap.

Cependant, deux jeunes garçons qui étaient partis plusieurs années auparavant comme marins ; venaient de rentrer au hameau avec quelque fortune, qu’ils avaient amassée dans leurs voyages. Ils s’étaient acheté deux jolies maisonnettes au bord de la mer ; et, désireux de repos, désormais, il songeaient à se marier et à se fixer dans le village où ils étaient nés : ils n’y retrouvaient pourtant plus beaucoup de personnes qu’ils connussent, car ils l’avaient quitté bien jeunes, et leurs parents étaient morts depuis longtemps. Ils ne savaient donc à qui s’adresser pour leur trouver les épouses qu’ils projetaient de prendre.

« Le hasard préside au mariage, dit alors François à Laurent, et toutes les prévisions du monde n’empêchent pas les mauvais ménages, quant à moi, je me fie à cette chance, que j’ai si souvent trouvée favorable ; je vais parcourir le pays, et ma foi ! la première jolie fille que je rencontrerai, sera celle que je choisirai pour femme à moins que mon teint basané et ma rude voix de marin ne l’effarouchent par trop.

 — Tu sais bien, François, reprit Laurent en riant, que tu n’es pas fait pour effaroucher les jeunes filles, mais je trouve ton idée bonne, quoique singulière, et je t’imiterai : seulement ne prenons pas le même chemin. C’est aujourd’hui le troisième jour du mois, et j’ai remarqué que c’est un jour heureux pour moi. Allons donc, et puissent nos choix ne pas nous causer de regrets ! »

Les deux jeunes marins partirent gaiement. Laurent prit le chemin de la forêt, et François se dirigea vers la fontaine. Il fut ravi d’y trouver la belle Thérèse, revêtue de ses habits du dimanche.

« Que faites-vous là, la jolie fille ? lui demanda-t-il en l’apercevant.

 — J’attends le mari qu’il plaira à Dieu de m’envoyer.

 — L’aventure est bizarre, car moi, je cherche la femme que Dieu voudra bien m’accorder. Qu’apporterez-vous, charmante fille, à l’époux que vous prendrez ? »

Thérèse sourit.

 — J’ai, répondit-elle, à apporter dans mon ménage du linge fin que je viens d’acheter, de belles robes et des rubans.

 — Et que demanderez-vous, à votre tour, à cet époux fortuné ?

 — S’il veut me plaire, ajouta Thérèse, il me donnera des bijoux, de riches étoffes, et il me mènera à toutes les fêtes, à tous les bals des environs ; je veux être belle et parée, et je veux aussi qu’on le sache et qu’on m’admire.

 — Parbleu ! votre humeur me plaît, aimable enfant, j’aime le plaisir et la gaieté, et j’ai toujours désiré une femme qui pût me faire honneur et m’être enviée par mes camarades. Vous ne manquerez de rien avec moi, et je crois que nous ferons bon ménage. Comment vous nomme-t-on ?

 — Thérèse. Et vous ?

 — François. Eh bien ! Thérèse, si vous m’en croyez, nous ne tarderons guère à célébrer nos noces.

 — Je n’y ferai pas d’opposition, dit la fillette. »

Et les deux futurs époux, se prenant par le bras, revinrent au village, en riant et en chantant.

Pendant ce temps, Laurent marchait tout rêveur, en se demandant s’il ne faisait pas une insigne folie de s’en remettre au hasard pour l’acte le plus sérieux de sa vie. L’étourdi François l’avait entraîné par sa gaieté, mais maintenant, qu’il se trouvait seul, il réfléchissait et était prêt à rebrousser chemin, lorsqu’il aperçut tout à coup Madeleine. Il resta saisi de surprise et crut à une apparition, tant il la trouva belle, malgré la simplicité de son costume.

Elle paraissait rêveuse aussi et chantait à demi-voix. Laurent n’osait l’aborder. Enfin, s’armant de courage :

« Que faites-vous, Mademoiselle, lui dit-il, en cet endroit solitaire ? »

Madeleine leva ses yeux, qui étaient fixés vers la terre, et tressaillit en voyant Laurent qui la contemplait avec admiration. Elle rougit, et, baissant de nouveau ses grands yeux bruns :

« J’attends, répondit-elle, celui qui doit être mon mari.

 — Ce mari, si vous le voulez bien, ce sera moi. Que lui apporterez-vous, ma belle enfant ?

 — Ce que je lui apporterai ! Ah ! tout ce que je possède, mon cœur, mon cœur tout entier.

 — Il serait bien difficile celui qui ne saurait pas se contenter d’un pareil don. Et que lui demanderez-vous en échange ?

 — Je lui demanderai de m’aimer, de m’aimer uniquement, et, s’il plaît au ciel de nous envoyer des enfants, de m’aider à les élever dans la crainte de Dieu et avec l’amour de leurs semblables.

 — Je puis vous répondre que je remplirai ces conditions. Voulez-vous de moi ?

 — Il’le faut bien, puisque c’est vous qui êtes mon fiancé, et que j’attends ici depuis ce matin. »

Laurent sourit.

« Et comment vous appelez-vous, ma fiancée ?

— Madeleine.

 — Eh bien ! Madeleine, revenez avec moi au village, où nous ferons les apprêts de notre union. ».

Les deux fiancés s’en allèrent ensemble, émus, silencieux, les yeux humides et en se tenant par la main.

Les deux mariages furent célébrés le même jour dans la petite église du bourg, où les jeunes filles avaient prié pour le repentir des pécheurs, et après la cérémonie, les deux marins installèrent leurs gentilles épousées dans leurs petites maisons au bord de la mer.

Laurent fit cadeau à sa femme, en y entrant, d’une paire de boucles d’oreilles en cornaline, d’une chaîne et d’un peigne en or, et quoique Madeleine n’eût pas demandé ces bijoux, elle se trouva heureuse de les recevoir de son cher mari.

Quant à François, il tint parole à celle qu’il avait choisie ; rien ne lui paraissait trop beau pour sa Thérèse, et ii ne se donnait pas une fête où il ne la conduisît ; tous deux jeunes, gais, heureux, riants, parés, plaisaient partout.

Madeleine était beaucoup plus sédentaire ; elle aimait sa maison et fut bientôt obligée de ne plus guère la quitter, car, un an après son mariage, il lui vint un beau petit garçon, qu’elle nomma Laurent comme son père. Puis, il lui en vint un second, puis un troisième, et ainsi jusqu’à sept, en moins de huit ans.

Laurent, voyant alors qu’elle allait en avoir un huitième, s’en fut trouver François.

« La petite fortune que j’avais rapportée de mes voyages, lui dit-il, ne me suffit plus avec la nombreuse famille qui m’arrive : il faut que je tente encore une fois le sort et que je m’embarque de nouveau afin de pouvoir m’enrichir assez pour élever convenablement tous mes fils. Tu ne viendras pas avec moi, toi, François,, qui après huit ans de ménage, n’es pas encore père. »

François se gratta la tête.

« Je ne suis pas encore père, répondit-il, il est vrai, mais nous nous sommes tant amusés, ma femme et moi, depuis cette époque, qu’il ne reste pas une grosse somme au logis. Je repartirai avec toi, Laurent, pour tâcher aussi d’amasser quelque argent qui puisse satisfaire aux nombreuses fantaisies de ma Thérèse. Ses colliers et ses dentelles coûtent bien autant, crois-moi, que tes sept enfants, et il faut que j’arrive à les payer. »

Les deux marins préparèrent doucement leurs femmes à leur départ, et, peu de jours après leur entretien, ils se séparaient d’elles, en pleurant, et retournaient s’aventurer sur cette mer qui leur avait été si propice, et dont ils attendaient encore de nouveaux bienfaits.

A quelque temps de là, Madeleine mettait au monde un huitième enfant qu’elle nomma Benjamin, comme le plus cher et le dernier venu

Elie se consacra complètement à cette famille naissante, qui était privée de son père ; ses jours, ses nuits, son temps, sa vie appartenaient à ces êtres chéris dont elle était la providence.

Thérèse, pendant ce temps, libre et sans soucis, satisfaisait à son aise son goût pour la toilette et le plaisir. Elle hantait de nouveau les bals et les assemblées, uniquement occupée de sa parure. Souvent elle raillait son ancienne compagne, dont la vie s’écoulait dans la retraite, n’ayant d’autres distractions que le travail et les soins incessants que réclamaient ses fils.

« Que je me suis amusée l’autre jour ! lui dit-elle un matin. Que n’êtes-vous venue avec moi, Madeleine ! Mais que pourriez-vous faire avec votre troupeau d’enfants ? Si vous saviez comme j’ai dansé ! J’avais mon agrafe et mon collier de corail, et j’étais, je vous l’assure, la mieux mise de l’assemblée.

 — Je ne vous envie pas vos plaisirs, Thérèse ; j’ai passé ma soirée au milieu de mes chérubins, et mon nouveau-né a commencé à me tendre les bras. Quelles fêtes pourraient valoir ces délices maternelles ! Quels bijoux et quels diamants seraient aussi doux à contempler que le premier sourire de mon enfant ! Ah ! je n’ai rien à regretter et ne désire au monde, je vous le jure, que le retour de mon Laurent.

 — J’ai bien hâte aussi de revoir François, mais je ne puis pourtant me priver de tout amusement, parce qu’il n’est pas auprès de moi. Il me faut, au contraire, abréger le plus que je pourrai le temps de son absence. »

Hélas ! cette absence, déjà si longue, devait être éternelle. Bientôt après la conversation des deux jeunes femmes, elles reçurent la terrible nouvelle que le navire qui portait leurs maris s’était perdu, corps et biens, dans une tempête. Leur douleur fut profonde, et elles restèrent longtemps accablées par ce coup funeste.

« Qu’allons-nous devenir, demandait Thérèse à Madeleine, privées de nos appuis ? Je me tirerai encore d’affaire, moi qui n’ai à songer qu’à moi seule, mais vous, Madeleine, avec vos huit garçons, comment ferez-vous pour les soutenir tous ?

 — Dieu, à qui il a plu de m’enlever mon Laurent, répondait Madeleine avec douceur, Dieu, qui m’a donné mes en’ants, voudra bien aussi me fournir les moyens de les élever. Je suis jeune et forte, et je ne sais ce que je ne ferais pas pour suffire à pourvoir à tous leurs besoins. »

Elle se mit, en effet, à travailler avec ardeur ; elle faisait aller son rouet et jouer ses fuseaux quelquefois bien avant dans la nuit ; elle renonça à tous les plaisirs de son âge, à ses ajustements de jeune femme ; elle se mettait avec la plus sévère simplicité, et grâce à ses efforts, grâce à son économie, elle arriva à soutenir sa maison.

Mais son aîné tomba malade ; il fallait faire venir un médecin de la ville ; Madeleine n’en avait pas les moyens.

Le soir, quand tous ses enfants furent couchés, elle alla tout doucement ouvrir son armoire et elle en tira les boucles d’oreilles en cornaline que lui avait données son mari le jour de ses noces.

« Il faut, se dit-elle à demi-voix, en faire le sacrifice. Je les-regrette, surtout parce qu’elles me viennent de mon pauvre Laurent, car j’ai renoncé depuis longtemps à toute parure. Et pourtant il m’en coûte de me séparer de mes belles boucles d’oreilles ; moi qui ai si peu de bijoux ! Allons ! courage ! Demain elles seront vendues, et demain mon fils aura tous les soins nécessaires. »

Madeleine se dirigeait vers son lit en parlant ainsi, mais le petit malade ne dormait pas et l’avait entendue, et, comme avant de se coucher, elle alla appuyer ses lèvres sur le front brûlant de l’enfant, il pressa sa main avec ardeur.

« Oh ! mère, lui dit-il tout bas, si jamais je deviens grand, je travaillerai tant et de si bon courage que j’aurai bien du malheur si je ne viens pas à bout de t’acheter des pendants d’oreilles en diamants, qui remplaceront ceux que tu me sacrifies aujourd’hui. »

Madeleine sourit à son fils.

« Cher enfant, quand tu seras grand, il y aura longtemps que tu ne songeras plus à mes pendants d’oreilles. Oublie-les dès ce moment ;. guéris-toi, deviens sage et fort, et je serai trop récompensée. »

Les boucles d’oreilles furent vendues le lendemain, dès le matin, et les soins du médecin, qu’on fit appeler à l’instant, eurent bientôt remis sur pied le petit malade.

Mais Madeleine devait encore faire face à d’autres dépenses. Les habits des petits garçons s’usaient ; il fallait les renouveler. Madeleine retourna vers son armoire ; elle en tira sa belle chaîne d’or.

« Avec le prix de cette chaîne, dit-elle, je donnerai des blouses neuves à mes enfants ; ils auront aussi des chaussures convenables, et le reste du produit de la vente leur fournira quelques douceurs dont ma triste position m’oblige à les priver habituellement. »

Cette fois, Yves, son second fils, se trouvait dans un coin de la chambre sans qu’elle en sût rien :

« Bonne mère, s’écria-t-il en venant se jeter à son cou, je ne serai pas toujours un enfant, et si jamais je puis gagner quelque argent, je l’emploierai à vous acheter un collier de pierres précieuses, pour vous dédommager du collier d’or dont vous vous défaites pour nous.

 —  : Enfant, dit Madeleine en secouant la tête, quand tu gagneras de l’argent, tu auras bien d’autres choses à désirer qu’un collier pour ta mère. Aime-moi, aime tes frères et je serai payée de tous mes sacrifices. »

Et la bonne mère se remit à travailler avec plus de zèle que jamais, et ses enfants, si nombreux qu’ils fussent, n’avaient pas à souffrir de sa gêne et des embarras de sa position.

Son troisième fils, Maurice, manifestait un grand désir de s’instruire, désir que Madeleine ne pouvait satisfaire dans son pauvre village ; elle prit des informations et apprit qu’à la ville voisine il y avait des écoles avec d’excellents professeurs ; elle en parla à Maurice, qui brûlait d’y être admis, mais il fallait pour cela faire de nouveaux frais :

« Je m’étais promis, se dit encore la courageuse mère, de garder toujours mon peigne d’or, dernier présent de mon mari, mais si lui-même savait quel parti j’en veux tirer, il serait le premier à m’engager à m’en défaire. Et puis n’ai-je pas encore autour de moi ses fils, vivants souvenirs de lui ? Il ne me restera plus aucun bijou, il est vrai, mais je serai assez riche si je puis voir mes enfants heureux et possédant les moyens de se frayer une route dans le monde. J’irai ce soir vendre mon peigne, et demain Maurice partira pour la ville.

 — Oui, ma mère, dit Maurice, qui entrait et qui entendit ces derniers mots, et j’y travaillerai de tout mon cœur. Si je désire tant recevoir quelque instruction, ce n’est, croyez-le bien, que pour pouvoir vous venir en aide plus efficacement. Je saurai profiter des leçons que je recevrai, et un jour je vous rachèterai un peigne d’or, mais alors je le ferai garnir de perles fines, pour que vous retrouviez plus et mieux que ce que vous donnez pour moi. »

Madeleine baisa tendrement son fils au front.

« Ne t’inquiète pas de mon peigne, Maurice, lui répondit-elle, mais travaille pour devenir un homme instruit et capable de faire de bonnes- et grandes choses ; c’est tout ce que je te demande. »

Maurice parti, le quatrième fils de Madeleine, son blond Cyprien, tomba malade à son tour. Quelles angoisses pour la pauvre mère ! Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus ; elle ne quittait plus d’un instant l’enfant qu’elle disputait à la mort : jour et nuit, elle était là, Installée à son chevet, essuyant la sueur de son front et humectant d’un frais breuvage ses lèvres desséchées. Elle chantait doucement pour l’endormir, et calmait ses douleurs en les plaignant ; la voix douce de sa mère semblait engourdir ses maux.

Il se rétablit, mais Madeleine était épuisée ses joues si fraîches avaient pâli ; ses cheveux s’argentaient avant l’âge ; sa taille s’inclinait, affaissée par la fatigue et les soucis.

Thérèse vint la voir.

« Oh ! que vous voilà changée, Madeleine ! Pauvre femme ! Quel malheur pour vous d’avoir eu tant d’enfants ! Votre jeunesse s’use à les soigner et à veiller sans cesse à ce qu’ils ne manquent de rien. Voyez-moi ; ma taille est restée fine et souple comme. celle d’une jeune fille ; j’ai gardé ma fraîcheur et presque toute ma beauté ; je n’ai pas encore un cheveu blanc, et vraiment, quoique nous soyons du même âge, je parais avoir dix ans de moins que vous. »

Madeleine la regarda et sourit.

« Il est vrai, Thérèse, vous voilà rose et jolie presque comme le jour où nous avons été attendre nos fiancés sous les arbres. Gardez cet éclat printanier qui vous sied si bien, mais moi, qu’en ferais-je ? Je ne vis plus que pour mes enfants, et pourvu qu’ils deviennent des hommes et soient bons et heureux, qu’importe ma jeunesse, qu’importe la couleur de mes cheveux, qu’importe même ma vie ? Cette vie n’a plus qu’un but, qu’un espoir, qu’un rêve, l’avenir de mes fils, de ces êtres chéris que m’a laissés mon Laurent. Je suis bien changée, n’est-ce pas ? Ah ! je ne demande plus à Dieu que de vivre assez pour les voir grandir et devenir forts, afin de se suffire à eux-mêmes et de n’avoir plus besoin de moi.. »

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