Contes anglais / traduits par Mmes de Witt et illustrés de 43 vignettes par E. Morin

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Librairie de L. Hachette et Cie (Paris). 1867. 1 vol. (340 p.) : ill. ; 18 cm.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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BIELiOTHÈQUE 'ROSE ILLUSTRÉE
GONiiS; iMIAIS
TRADUITS -
PAR MKES DE --WITT
ET ILLUSTRÉS DE 43 TIC-NETTES
V. "-:.';.], •■■■■'
PAU E. Mpnii-'
LIBilAIRtE^DE; t -ÏÏAGHEÏTE ET^C' 0
VioDLEYÀRD SÀ1NT-C-ÉHMAIN, V? 77
PRIX : % FRANCS
CONTES ANGLAIS
CONTES ANGLAIS
TRADUITS
TIR M,IES DE WITT
ET-ILLUSTRES DE 43 VIGNETTES
\ ""^PA'R E. MORTX
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AMIS D'EFFIE
LES HERBES MARINES
par* miss Yong-e
L'ESPÉRANCE DIFFÉRÉE,
\ LA VILLE DÉS JOUJOUX /
v\ par M
\\ missgarahlVood /J&
PAEIS
LIBRAIRIE DE L. HAGHETTE ET Cic
BOULEVABD SAINT-GERMAIN, N° 77
1867
Tous droits réservés
Imprimerie générale de Ch. Lalmre, rue de Fleuras, s, à Paris.
Comme à l'ordinaire, Effie était toute seule
Le soleil était trop ardent pour qu'elle put aller
jouer sur le bord de la mer; il faisait trop chaud
pour courir dans le parc, où les daims s'assem-
blaient sous les grands arbres, et où les vaches
se baignaient dans le lac.
Quelques heures auparavant, quand la rosée
couvrait encore le gazon, Effie avait cueilli le gros
bouquet de fleurs sauvages qu'elle tenait sur ses
genoux. Maintenant elle se reposait, à l'abri des
rayons du soleil.
1
2 CONTES ANGLAIS.
Elle était assise sur la dernière marche d'un petit
escalier taillé dans le roc, au milieu des plantes
grimpantes et des grandes fougères. Une source
coulait goutte à goutte dans un petit bassin de
pierre, verdi par la mousse qui l'entourait.
On appelait cette source le Puits des souhaits, et
le rocher sur lequel elle était assise était le trône
d'Effie. Elle contemplait son royaume à travers
une vapeur dorée, et les ombres des vieux chênes '
dormaient à ses pieds.
Ce n'était pas pour prêter l'oreille à une voix ou
à un pas qu'Effie se tenait si tranquille; personne
ne venait jamais troubler sa solitude. Mais elle en-
tendait de la musique dans cette atmosphère d'été,
et elle voyait des tableaux dans les nuages.
Voulez-vous regarder le paysage qui s'étendait
devant les yeux d'Effie ? Le ruisseau serpentait en
murmurant à travers les arbres. Une longue avenue,
fraîche et sombre, sauf là où le soleil parvenait à
se faire jour, conduisait à un vieux château aux
fenêtres profondes, et au toit pointu. C'était la mai-
son d'Effie. Le bruit monotone des Yagues qui ve-
naient battre les rochers, arrivait, porté par l'air
tranquille. Effie parcourait matin et soir les bois
et la plage. Toujours seule, elle allait et venait dans
une entière liberté. « Toujours seule, » ces deux
mots disaient toute son histoire.
Ce petit coeur solitaire, qui avait si peu de gens
LES AMIS D'EFFIF.. 3
à aimer, prodiguait ses trésors de tendresse aux
fleurs et aux oiseaux, aux ruisseaux qui couraient
dans l'herbe, aux abeilles qui venaient puiser leur
miel parmi le thym et le chèvrefeuille sauvage.
Yoilà quels étaient les amis d'Effie. Elle comptait
les heures par la marée, par la longueur des ombres
et par la chute de la rosée.
La voix de chaque oiseau était pour elle comme
la voix d'un ami. Depuis le rossignol, dont les notes
sonores l'aidaient souvent à s'endormir le soir,
jusqu'au cri perçant de la mouette, qui l'avertissait
des orages qui se formaient le long de la côte,
Effie les connaissait tous, et elle les aimait.
Il n'y avait presque pas de fleur sauvage dont
Effie ne sût le nom. Le petit recoin abrité où pa-
raissait la première perce-neige, le creux près de
la rivière où croissaient en foule les jacinthes sau-
vages, le talus verdoyant sur lequel poussaient les
primevères odorantes, connaissaient tous le pas
d'Effie. Plus tard dans l'année, les clochettes et les
anémones, les liserons et les muguets, les coque-
licots, et bien d'autres encore, venaient s'entasser
dans le panier d'Effie, ou former des guirlandes
autour de son chapeau rond.
Pourtant les yeux noirs de la jeune fille avaient
parfois une expression de tristesse pensive. Etait-
ce parce que, depuis quelques années, elle ne sen-
tait plus autour d'elle le sourire de sa mère ? Parce
4 CONTES ANGLAIS.
que ce doux sourire lui manquait, sans qu'elle
s'en doutât pour ainsi dire ? Autrefois, Effie savait
à peine ce que c'était que la. solitude ; maintenant
cet amour si tendre et si vigilant était presque ou-
blié ; pourtant il manquait quelque chose (elle sa-
vaità peine quoi), mais il manquait quelque chose à
la petite reine des bois.
Après la mort de sa mère, le vieux manoir était
devenu trop triste et trop solitaire pour son père ;
lui aussi, il était parti.
Effie se rappelait vaguement d'avoir senti des
baisers sur son front et des larmes brûlantes sur
son visage. Son père l'avait laissée dans le vieux
cliâieawprès de la mer, sous la protection de « l'oncle
Walter »'et de la « tante Lettice; » mais l'oncle
Walter était un savant et un auteur qui ne quittait
presque jamais ses livres, et depuis bien longtemps
la tante Lettice était infirme.
Ce fut alors qu'Effie commença à vivre seule,
et à regarder la nature comme sa compagne et son
amie. .
Un silence sinistre semblait régner dans toute
la maison. Quelques chambres seulement donnaient
signe de vie par leur fenêtre entr'ouverte. Parfois
Effie se dirigeait vers une de ces fenêtres, et, grim-
pant sur le large rebord de pierre, elle regardait
dans l'intérieur de la chambre. C'était une grande
bibliothèque, bien obscure, où de longues rangées
LES AMIS D EFFIE. 7
de livres s'étendaient le longs des murailles. Une
table, surchargée de livres et de papiers, était pla-
cée près de la fenêtre, et à cette table était un
homme qui écrivait, qui écrivait toujours. Effie
suivait avec une sorte de terreur les rapides mou-
vements de cette main, mais elle ne savait pas que
les mots ainsi tracés sous ses yeux parcouraient le
monde, et couvraient de gloire le nom qu'elle por-
tait.
- Il y avait, à l'angle de la' maison,. une autre
chambre dans laquelle Effie allait quelquefois.
Cette chambre aurait été très-gaie si le soleil n'en
avait pas été si soigneusement exclu. Un bon feu y
brûlait toujours, même pendant les chaudes jour-
nées de printemps', et l'air parfumé qu'on y res-
pirait semblait étouffant à Effie. Elle se glissait •
doucement derrière le paravent, et embrassait le
. pâle visage qui. reposait sur les coussins du canapé.
Le baiser que lui donnait en échange « tante Let-
tice i était généralement accompagné d'un regard
inquiet qu'elle dirigeait vers les épais rideaux qui
séparaient sa-chambre delà bibliothèque. Ellepre-
nait la main d'Effie, et lui recommandait, à voix
basse, de ne pas déranger son oncle "Walter. L'oncle
■\¥alter continuait d'écrire dans la bibliothèque, et
tante Lettice restait dans sa chambre où le jour
pénétrait à peine. Effie ne gênait ni l'un ni l'autre,,
mais elle s'en allait dans les bois.
8 CONTES ANGLAIS.
De l'autre côté du château, une longue terrasse
dominait la plage. La brise de mer venait la ba-
layer et les vagues étincelantes mouraient à quel-
ques pas de là. La terrasse était couverte de gazon,
les longues herbes et le lierre croissaient entre les
fentes des pierres. Un des amis d'Effie, un paon, se
chauffait au soleil sur les marches à demi usées.
Peut-être ne l'aurait-elle appelé qu'une connais-
sance, car elle ne l'aimait pas beaucoup, et le trai-
tait avec une hauteur dont elle usait rarement avec
ses sujets.
La fontaine était couverte de nénufars, et les
chiflres du cadran solaire étaient effacés par l'hu-
midité et les années, comme si le temps eût été
lassé d'indiquer la rapidité de sa course.
Là Effie aimait à regarder le coucher du soleil,
LES'AMIS D'EFFLE. 9
va répandre de l'orge pour lepaon, et à faire manger
les moineaux dans sa main.
Les ombres s'étendaient déjà-bien loin sur le
gazon quand Effie se leva. Elle prit, près du Puits
des souhaits une coupe en fer qui était attachée au
roc par une chaîne rouillée. '
Ce Puits des souhaits avait son histoire ; une
vieille légende à demi oubliée disait crue ceux qui
viendraient y boire quand le soleil était à une cer-
taine hauteur, verraient s'exaucer les souhaits
qu'ils formeraient. Sans le savoir, Effie remplissait
les conditions voulues. Lorsqu'elle plongea la
coupe dans le bassin , l'heure mystique avait
sonné.
Comme elle se penchait, une forme vague sem-
bla s'avancer vers elle des claires profondeurs de
l'eàu, un joli petit visage, avec un doux regard, et
des lèvres roses à demi entr'ouvertes. Effie recula
interdite ; un instant elle ne reconnut pas sa propre
image.
« Je voudrais avoir une amie pour me parler" et
jouer avec moi, » pensa-t-elle en se baissant de
nouveau; puis elle approcha la coupe de ses lè-
vres. « Je voudrais.... Ah.!, comme je. voudrais ne
pas être toujours seule. » ■ "
, Elle laissa retomber la coupe dans la fontaine,
ramassa ses fleurs sauvages, et s'en alla.
Elle monta sur la terrasse et s'étendit à l'ombre
10 CONTES ANGLAIS,
d'un grand cyprès. Le jour était dans tout son éclat;
pourtant un rossignol se mit à chanter, tandis que
les vagues frappaient la grève avec un bruit mono-
tone.
Effie s'endormit, et rêva à sa mère qui était
morte. Ce fut un heureux rêve.
Elle pensa que sa mère venait vers elle en sou-
riant, et se penchait pour la prendre dans ses bras.
Effie sentait ces bras si tendres l'entourer comme
autrefois, elle retrouvait ce regard doux et cares-
sant.
« Raconte-moi ta vie, mon enfant, lui disait sa
mère. Dis-moi qui sont tes amis. Qui est-ce qui
aime le plus mon Effie à présent?
— Je n'ai pas d'amis. Personne ne m'aime, per-
sonne ne joue avec moi, » dit tout d'un coup Eflie;
puis elle s'éveilla.
«Effie! »
Qui donc parlait? Ce n'était pas la voix de son
rêve, car maintenant Effie était éveillée.
« Effie ! » répéta cette voix douce et claire, qui
seniblait venir du haut des airs.
« Effie ! » dit une petite voix, tout près d'elle,
vous êtes mon amour ! »
« Effie ! » maintenant la voix partait de la ter-
rasse : « venez me regarder. » Cette voix était un
peu dure et pompeuse, mais l'intention était affec-
tueuse.
LES AMIS D'EFFIE. . 1 1
L'oncle Walter parut en ce moment au bout de
la terrasse. Il marchait lentement les bras croisés,
, la tête baissée. Effie ne songea pas à se demander
pourquoi il avait quitté ses livres, pourquoi if venait
vers elle. « Ils m'appellent, s'écria-t-elle : oncle
Walter, ils m'appellent. »
Le savant rentra brusquement dans le monde
extérieur : « Que veux-tu dire, mon enfant, per-
sonne ne t'a appelée. »
Mais les yeux brillants d'Effie étaient tournés
vers le ciel, et son sourire était si joyeux que les
regards de son oncle restèrent attachés sur elle.
Un étrange éclair de joies évanouies passa devant
lui. L'enfance, le soleil, le .rire argentin, que tout
cela était loin ! Ce ne fut que pour un moment.
«Les voilà encore! Ne les entendez-vous pas?
Dans le ciel, dans le bois, ils me disent de venir!
— Mon enfant! dit gravement l'oncle Walter,
tu rêves. Je n'entends que le gémissement de la
mouette, le cri du paon, et le babil des hirondelles
sur cette haie d'ifs. »
Mais Effie riait plus gaiement.encore.
«Ce sont les oiseaux, s'écria -1 - elle. Ils me
parlent dans leur langue, et je comprends tout ce
qu'ils me disent. Je ne serai plus jamais seule ; ils
le disent tous. Ils veulent être mes amis !
— Qu'est-ce qu'ils disent ? '» demanda le savant
d'un ton distrait; son esprit était déjà ailleurs.
12 CONTES ANGLAIS. ... . •
Effie écouta, puis -se tourna en rougissant et avec
un denii-sourire. « Ce n'est que le moineau, vous
savez, oncle Walter, vous ne vous fâcherez pas de
ce qu'il dit?
— Nom
— Eh bien ! dit Effie, d'un petit air embarrassé., '
11 me conseille de suivre son exemple, et de ne
pas me soucier de mes oncles. Il dit.qu'il ne l'a ja-
mais, fait, et que son père n'avait pas la moindre
affection pour lui. Et il dit, — ici la .voix d'Effie
trembla, -— que sa mère: est morte aussi. -
■ :— Ah! dit l'oncle Walter, en la regardant,-.-fit
qu'est-ce.qu'il raconte "encore?
— Il me conseille d'aller, manger- des groseilles,,
reprit Effie en riant, et il me promet de me racon-
ter toute l'histoire de sa vie. Oncle Walter, il faut,
que je m'en aille. Ils disent que nous causerons
plus commodément dans les bois. Es m'attendent
.tous. Je ne peux pas rester. ■ j -_■
— Le pouvoir de l'imagination est très-grand,
commença l'oncle Walter. La philosophie nous
enseigne..... ».:...:.! ;. . - -
- Mais Effie" ne sut jamais ce que la philosophie
enseignait à l'oncle Walter. Elle avait-pris le che-
min du bois.
Elle fût bientôt plongée dans une conversation
dés plus animées. L'alouette s'arrêta dans son vol
vers le ciel pour lui souhaiter la bienvenue, et
• LES AMIS D'EFFIE. 15
alla redire son nom parmi les nuages vaporeux.
Le cygne descendit la rivière, et courba son cou
majestueux pour la saluer ; les grives, les hiron-
delles et les joyeux rouges-gorges parlaient à qui
mieux mieux, ettoujours leur langage étaitun chant. -
Effie demanda le moineau qui lui avait promis
son histoire.
On lui dit qu'il était allé inspecter quelques
cerises qui passaient pour être mûres. « Mais je
peux vous raconter une toute aussi jolie histoire,
dit un autre moineau. .
— J'aimerais à entendre toutes vos histoires,
répondit gracieusement Effie.
.— Ah! dit le hardi rouge-gorge,.en secouant la
tête, et en se gonflant si bien que sa petite poitrine
devint plus rouge que jamais ; ce ne sera pas la
première fois que ma famille figurera dans une
histoire anglaise. Vous vous rappelez la ballade
des « enfants dans le bois? » Effie elle-même la
chante quelquefois.
— Je la connais, gazouilla un petit pinson, qui,
étant peu avancé dans la vie, n'était pas encore fa-
tigué de l'histoire favorite du rouge-gorge.
— Oui, Cock Robin était mon ancêtre, mon ar-
rière, arrière-grand^père ; j'oublie à' combien de
générations cela remonte, continua le rouge-gorge.
d'un air d'insouciance affectée.
— Je crois que votre famille n'a jamais voyagé ?
16 CONTES ANGLAIS.
dit un martin-pêcheur, en penchant la tête d'un air
curieux.
— Je ne crois pas; mais pourquoi demandez-vous
cela?
— Oh ! pour rien ; et le rouge-gorge se leva et
fit quelques tours dans les airs. Seulement, je
croyais que votre réputation était purement locale. »
Effie commençait à être fatiguée d'attendre le
moineau.
« Je suppose que vous n'avez pas d'histoire à
me raconter? dit-elle à une hirondelle, dont le
vol incessant avait attiré son attention.
— Peut-être bien que si, répondit l'hirondelle
d'un air pensif.
— Alors, j'aimerais bien à l'entendre à présent. »
Et l'histoire de l'hirondelle fut celle qu'écouta
Effie, par cette belle après-midi d'éG&"
ïïfflfîE DE L'HIRONDELLE
20 CONTES ANGLAIS.
et des encadrements sculptés, bordaient le cloître
de tous les côtés.
C'était dans ce paisible lieu que j'étais née, et
que j'avais passé les premières années de mon en-
fance. Il y a bien longtemps que je ne l'ai revu, et
depuis lors j'ai couru le monde, comme tous ceux
de ma race, mais rien de ce que j'ai vu dans les
pays lointains ne me semble plus beau que la calme
atmosphère de. repos presque céleste qui semble
m'environner quand mes pensées se reportent en
arrière. Je vois la longue procession des choristes
en robe blanche qui traversent le cloître; j'entends
le bruit des pas sur le sentier, et le son des voi-
tures qui entrent sous la voûte, et parfois, quand
d'air est très-calme, je crois saisir les notes lointaines
de l'orgue, et la faible harmonie des voix, si souvent
= mêlées à nos rêves, quand nous dormions paisible-
ment dans notre maison d'hirondelles.
Je ne la revois jamais que par un soleud'été et
avec les grandes ombres. En hiver, nous étions
toujours loin. Quoiqu'un rouge-gorge plus séden-
taire m'ait parlé une fois de son tapis de neige
étincelante, dés feuilles luisantes du houx, et
des baies rouges sur les branches, j'aime mieux
croire que l'été, ou le printemps, ou les beaux
jours d'automne régnaient toujours en ce lieu;
j'aime mieux me le figurer avec son tapis vert,
émaillé de marguerites, comme le jour où pour la
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. '2 1
première fois je quittai mon nid en tremblant, il y
a bien longtemps.
Notre nid était chaudement abrité sous le toit
d'une maison qui avait jadis appartenu à l'orga-
niste de la cathédrale ; il était mort, mais la maison
portait encore sou nom. Nous pouvions embrasser
d'un regard tout l'ensemble du cloître, qui pour
nous était le monde entier. Durant les longues
heures pendant lesquelles il n'y avait pas de ser-
vice à la cathédrale, et où les rayons de soleil
étaient les seuls habitants de cet enclos solitaire,
nous pouvions même voir dans l'intérieur de la
maison; ou bien nous examinions les roses grim-
pantes qui s'entrelaçaient avec les feuilles de lierre
dont le mur était tapissé. Les boutons de rose,
notre nichée d'hirondelles, et un enfant que nous
voyions jouer tous les jours, voilà tout ce qu'il y
avait de jeune dans ce grave et vieux coin du
monde.
Un matin, le ciel promettait une belle journée,
du moins, voilà ce que nous disait une vieille hi-
rondelle, qui connaissait bien le monde. Elle pou-
vait juger, non-seulement du ciel capricieux de
l'Angleterre, mais de bien d'autres .climats ; elle
savait discerner, dans l'azur sans nuage du midi,
les signes précurseurs de la tempête, elle avait
souvent' vu les inondations du Nil, et senti le brû-
lant sirocco dans les plaines sablonneuses de
22 CONTES ANGLAIS.
l'Egypte. Elle disait que l'été avait commencé de
bonne heure en Angleterre, et quand notre père et
notre mère s'envolèrent, nous autres petits qui
commencions à être las de les regarder voler au
soleil, nous allâmes voir comment nos amis de
la maison voisine accueillaient cette belle ma-
tinée.
Nous regardâmes d'abord dans la salle à manger;
c'était une pièce assez basse, une grosse poutre tra-
versait le plafond; sur la grande cheminée de chêne,
on voyait des guirlandes de fleurs et de fruits
sculptés. La chambre était toute lambrissée en
chêne poli et noirci par le temps. Une des fenêtres
était ouverte, en face, on voyait un orgue placé
contre le mur.
Il était.encore de très-bonne heure; pourtant, le
déjeuner était déjà servi, et une jeune fille venait
de placer sur la table un gros bouquet de roses.
. Elle resta un moment à. regarder d'un air de satis-
faction le bon résultat de ses travaux ; sa main dis-
posait avec soin les plis d'un long manteau blanc
placé sur son bras.
« Grand'mère, le déjeuner est prêt, dit-elle, en
s'approchant d'une vieille dame qui était assise
. près de la fenêtre, avec une très-grosse Bible placée
sur'une petite table à côté d'elle.
:—Déjà, Ruth! dit-elle. Tu t'es bien dépêchée
ce matin, mon enfant.
HISTOIRE DE L'fflRONDELLE. 23
' —Oui; mais c'est un grand jour, vous savez; il
faut que,j'aille à la cathédrale ce matin, ajoutâ-
t-elle en regardant avec une tendre fierté un enfant
qui venait d'entrer, et qui avait placé sa main dans
celle de la jeune fille. N'est-ce pas, Bernard? »
Bernard la regarda, et lui rendit son sourire sans
parler.
« Oh! c'est le premier jour de. Bernard, reprit
la grand'mère; et ceci lui appartient, ajouta-t-elle,
en touchant le vêtement blanc que tenait Ruth.
— Oui. » Et Ruth déplia un surplis blanc de la
plus petite dimension.
Le petit Bernard rougit, et regarda alternative-
ment ses deux compagnes.
» Que Dieu te bénisse, mon enfant! dit la vieille
dame, d'une voix émue.
— Oh ! grand'mère, répondit Ruth, il se con-
sacre à Dieu aujourd'hui! N'est-ce pas un grand
honneur qu'il lui soit permis d'employer sa belle
voix.au service de Dieu? »
C'était un grand événement dans la courte vie
de l'enfant; il allait chanter pour la première fois
dans le choeur de la cathédrale.
«Maintenant, chéri, appelle Claude, dit Ruth,
et mettons-nous à déjeuner. Claude était son
cousin, un jeune artiste, qui depuis quelque temps
habitait avec eux. Il entra comme elle parlait, et
l'on se mit à table.
24 . ■'. ■ CONTES. ANGLAIS. .
Avant la fin du déjeuner, la porte s'entrouvrit,
et l'on vit paraître une tête. ',.-■'
« Oh !. Jacques ! s'écria Bernard, courant vers, la
porte, entrez, mon bon. vieux Jacques. ,
-— Oui, entrez, » répéta Ruth d'un ton amical ; et
Bernard introduisit dans la chambre son ami, qui
formait avec lui un étrange contraste.
Jacques était un grand .garçon à l'air gauche et
timide; ce n'était plus-un enfant, et ce n'était pas
encore un jeune homme. Il manquait absolument
de grâce, et sa figuré if avait de remarquable que
son expression de bonne humeur, et deux yeux
très-brillants abrités sous des sourcils aussiépais
que ceux d'un terrier écossais; ilyavait dans toute
sa personne. quelque chose d'un peu comique et
d'un peu pathétique, comme s'il sentait son défaut
d'agrément, et comme s'il en était à la fois "triste et.
diverti.; ...-■• ':
«Je. venais, dit-il en saluant timidement, je ve-
nais-pour voir si....:-si-tout -allait; bien-,; et:il .mon-:
trait Bernard.
" — Sa voix ! oh ! faites-le" essayer,' dit Ruth, en
ouvrant vivement l'orgue; Jouez-lui un des psau-
. mes qu'il aura à chanter ce matin.>
Jacques s'assit, et son visage prit.une expression
de tranquille enthousiasme dès qu'il eut mis les
doigts sur le clavier;' Il joua quelques notes'd'un
air aussi simple que beau, et Bernard chanta les
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 25
paroles d'un des psaumes pour le service du
matin.
- C'était une voix singulièrement douce, juste et
pénétrante. Ruth l'écoutait, respirant "à peine, et
regardant avidement Jacques pour, voir s'il était
satisfait. Il sourit en signe d'approbation; et Ber-
nard chanta le long « Amen, » tandis qu'il passait
tendrement son bras autour "de la taille Je sa soeur.
Ruth ne savait guère combien ce grand, événe-
ment, si important pour elle, passerait inaperçu,
■ et Jacques se gardait bien de. la désabuser, LT avait
connu le désappointement. Lui aussi, il avait chanté
dans les choeurs de la cathédrale. Quelques années
auparavant, il avait été remarqué et admiré pour
la beauté de sa voix. Il chantait de tout son coeur,
caria musique était la passion dominante de sa
vie; il l'étudiait, avec ardeur et la savait à fond. Il
n'avait pas. d'autre grande faculté, mais peu à peu
la renommée de sa belle voix se répandit dans la
ville et dans tout le voisinage. Jacques était bien
heureux ; mais voici qu'à la fin d'un été extraordi- .
nairement chaud, une fièvre épidémique éclata
dans la ville. Une des premières victimes fut l'objet
de l'adoration de Jacques, l'un des principaux
chanteurs du choeur de la cathédrale. Il avait une
voix de ténor, si, douce et si triste, qu'elle allait
droit au coeur de tous ceux" qui l'entendaient
chanter.
26 CONTES ANGLAIS.
Jacques avait pour lui une sorte de culte; un
sourire ou un mot bienveillant le rendait heureux
pour le reste du jour. Pour le monde, en général,
le grave et laborieux libraire n'avait de remar-
quable que sa belle voix. Pour Jacques, il était
« notre ténor » et le héros de tous ses rêves.
Touché et amusé par le dévouement du jeune
garçon, le chanteur avait été bon pour lui. Quand
il tomba malade, Jacques voulut absolument le
soigner; il resta là, aussi fidèle que gauche, jus-
qu'à la mort de son ami.
Alors le pauvre. Jacques tomba malade à son
tour ; il fut en grand danger, et tout le temps de sa
maladie il parlait, dans son délire, de gammes
chromatiques et de solos en ré mineur, si bien que
sa pauvre mère ne savait plus comment le calmer.
Il guérit, mais sa voix avait disparu. Jacques ne
chanta plus jamais dans sa chère cathédrale; il
s'en alla tout triste chez ses parents, dans une
ferme des montagnes ;~saplace parmi les choristes
fut vide, et son nom bientôt oublié. Il n'en parla
presque pas, mais il conserva son amour passionné
pour la musique, quoiqu'il ne retrouvât jamais sa.
voix.'
Il apprit à jouer de l'orgue dans la petite église
du village, et prit beaucoup de peine pour ap-
prendre à chanter aux enfants de l'école. Ce fut
lui qui découvrit d'abord que le petit Bernard pos-
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 27
sédait une voix magnifique. A dater de ce jour,
Jacques se dévoua à lui; il l'aima, non-seulement
avec l'orgueilleuse tendresse d'un maître pour son
élève, mais aussi avec une sorte de respect pour la
nature élevée et pure de l'enfant, pour sa beauté
et sa simple piété. ' .
L'horloge de la cathédrale sonna tandis que Ber-
nard chantait encore à côté de sa soeur.
« Il est temps départir,» dit Jacques.
Bernard fut bientôt prêt; il avait l'air bien jeune
et bien innocent avec son petit surplis blanc, ses
joues un peu rouges et ses cheveux dorés. Jacques
tournait autour de lui, arrangeant soigneusement
son surplis.
« Oh! Claude, murmura Ruth en le tirant à
part, ne trouvez-vous pas qu'il a l'air d'un ange?»
Claude sourit, en dirigeant sur Ruth un regard
qui la satisfit complètement. Elle embrassa le petit
Bernard, et il partit avec Jacques. Claude et Ruth
les suivirent un instant après, et pendant quelque
temps la maison fut tranquille et déserte.
Ils avaient l'air bien heureux quand ils revin-
rent, quoiqu'ils parlassent peu ; mais Claude resta
dans le petit salon, au lieu d'aller comme de cou-
tume retrouver son atelier. Peu à peu, j'entendis
Claude et Ruth raconter à la vieille grand'mère
comment tout s'était passé. Ils lui dirent que la
cathédrale leur avait paru plus solennelle et plus
28 CONTES ANGLAIS.
paisible que jamais, et que les rayons du soleil
avaient formé comme une auréole autour de la tête
de Bernard. Ils lui dirent que Jacques s'était placé
dans un coin, et qu'il avait eu l'air inquiet jusqu'au
moment où il avait vu son cher petit élève arriver
au milieu des autres choristes. Jacques raconta
plus tard que depuis le jour fatal où la fièvre, avait
emporté sa voix, il ne s'était jamais senti si fier et
si heureux. • /'
« Et quant à Ruth, reprit Claude, elle a com-
mencé par pâlir et par rougir alternativement, mais
quand l'antienne a commencé, elle a retrouvé tout
son calme habituel. \
:■■— Et.alors, dit Ruth,. et alors nous, avons en-
tendu s'a' voix. Oh !. grand'mère ! elle était plus
claire et plus ferme que toutes les autres; on au-
rait dit qu'elle, résonnait dans les. airs. Je suis sûre
que ce n'est pas seulement jjarce qu'il est mon
frère que je l'ai trouvé ; mais il y a eu un grand
; silence dans toute là cathédrale, et quanta Jacques,
il n'a pas pu tenir, il.a mis sa tête dans ses mains
et il a fondu en larmes..... et.... .
— Et Ruth en a fait autant, dit,Claude, avec un
sourire.
— C'était la première fois, dit Ruth. Puis elle
ajouta: Ce n'était pas seulement parce 1 que sa voix
était si belle, mais je pensais que mon souhait le
plus cher avait été exaucé et que j'entendais mon
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 29
bien-aimé petit frère chanter les louanges de
Dieu.
L'atelier de Claude était une des chambres que
j'aimais le mieux à examiner. Il était placé sur le
derrière de la maison dont il occupait presque
toute la longueur. Je suppose qu'il n'appartenait
pas à l'ancien bâtiment, mais qu'il avait été bâti
dans un but déjà oublié. Quoique plus moderne
que le reste, il avait un air vénérable et était
presque entièrement couvert de lierre ; les fenêtres
étaient placées très-haut dans la muraille et dra-
pées avec des rideaux cramoisis, qui adoucissaient
l'éclat du jour. Un grand fauteuil, placé dans un
coin de l'atelier, formait tout le mobilier; on n'y
voyait d'ailleurs que des moules, des modèles, des
chevalets sur lesquels étaient placés les esquisses
de Claude et deux ou trois tableaux italiens, un
paysage de Claude Lorrain et une belle tête de ma-
done par le Guide, venu à Claude par sa mère qui
était Italienne.
Claude était seul au monde. Son père, qui était
mort jeune, était un artiste comme lui ; sa mère,
la charmante fille d'un marchand de tableaux ita-
lien, que son père avait épousée à Rome. Claude
ressemblait plus aux premiers peintres italiens -
dont j'ai entendu parler qu'à ceux des temps mo-
dernes. Il était absorbé dans son art, qu'il aimait
avec l'esprit d'enthousiasme et de dévotion qui
30 CONTES ANGLAIS,
faisait partie de sa nature. Chez lui, la peinture et
la religion étaient étroitement unies, et avant de
commencer à peindre, il s'agenouillait souvent
pour prier.
La simplicité grave et tranquille de la petite
ville lui convenait à merveille. Matin et soir il se
rendait au^ service célébré chaque jour dans la
cathédrale.
Je le regardais souvent quand il sortait de son
atelier, et je voyais parfois à son air fatigué et sou-
cieux que son travail n'avait pas bien marché.
Alors, il se dirigeait vers la cathédrale et, quand il
en sortait, son visage avait la même expression de
repos que lorsqu'il regardait Ruth.
Bien des fois, perchée sur une des grandes fe-
nêtres, je l'ai vu absorbé dans son travail, tandis
qu'un rayon de soleil éclairait l'atelier.
Souvent Bernard était là, et quoique Claude lui
parlât, peu, il aimait à l'avoir près de lui,
L'enfant était tranquille et.silencieux; tantôt il
regardait Claude travailler^ tantôt if contemplait
sans rien dire des copies des anciens maîtres ; c'é-
taient presque toujours des figures de saints un
peu roides, mais dont la tête angélique était cou-
ronnée d'une glorieuse auréole.
Bernard lui-même aurait été un excellent nio- '
dèle pour un artiste:
Il y avait un petit tableau^ à moitié achevé, de^ ;
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 31
vaut lequel Ruth ne manquait jamais de s'arrêter
toutes les fois qu'elle entrait dans l'atelier. Au-
dessous, on lisait ces mots: « Parle, Seigneur,
ton serviteur écoute. » C'était un tableau représen-
tant le jeune Samuel, lorsqu'il s'entendit appeler
pendant la nuit. L'expression de son regard avait
quelque chose de prophétique, Claude avait donné
à son Samuel les longs cheveux de Bernard et ses
yeux d'une limpidité si profonde.
De temps à autre, Jacques venait regarder ce
petit tableau; il entrait tout doucement, comme si
sa voix ou son pas avait pu détruire le charme qui
régnait dans l'atelier, et il faisait invariablement
tomber un des chevalets qu'il évitait avec tant de
soin. Claude l'aimait et l'accueillait toujours avec
un sourire affectueux, et quelquefois il rendait
Jacques bien heureux en lui demandant déjouer
de l'orgue pendant qu'il continuerait à peindre.
Ce tableau occupa les heures de loisir de Claude
pendant tout cet heureux été, heureux pour eux
tous, surtout pour lui, qui n'avait jamais été dans
un endroit où il se sentît si bien entouré et si ten-
drement aimé.
Il avait passé en Italie une grande partie de sa
vie^ et il devait retourner à Rome en automne.
L'hiver précédent, il était venu en Angleterre, et
quoiqu'il n'y eût pas retrouvé beaucoup de pa-_
rents, il avait bien vite cessé de se sentir un étran-
32 ■'.::. CONTES ANGLAIS.
ger dans le pays de son père. -11 y savait dans le
calme grave du petit Bernard quelque chose qui le
séduisait et l'apaisait à la fois, tandis que la douce
: sérénité de. Ruth attrait invinciblement cette na-
ture mobile et impétueuse. ,
Voilà quels furent mes premiers amis. Nous au-
tres hirondelles, qui nous croyions chargées de
protéger spécialement les propriétaires du toit sous
lequel est abrité notre nid, nous les aimions beau-
coup, quoiqu'ils n'en sussent rien. Âh! combien
de ceux qui se croient seuls au monde sont ainsi
aimés et protégés,..sans qu'ils s'en doutent! ;
Tandis queles semaines s'écoulaient et que dans
la maison on parlait, on peignait et on chantait,
nous devenions grandes et fortes ; nous ne restions
presque plus dans notre nid. D'abord, nous allâ-
mes nous ■ percher tous ensemble sur le sommet
de là maison, et nous -regardâmes avec une fierté
mêlée de crainte la terre qui était à nos pieds. Puis,
. et .ceci fut: un >grand pas; .nous, volâmes en.. sûreté
jusque^ sur un arbre ; notre père, et notre mère ne
s'éloignaient jamais beaucoup, ils allaient et ve-
naient, cherchant partout des mouches pour nour-
rir la troupe de ^petits affamés perchés sur leur
branche, ou voletant, dans l'herbe: parmi les
fleurs. -,..■-'.., .: - .. -." ...., . ' - - .. ...'.-
.„■ Tous les jours nos voyages-.allaient s'âllongeant,
nous'ne voyions plus qu'à peine : le nid, et la tour
.. HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 33
de la cathédrale ne nous semblait plus quelque
. chose d'inaccessible.
A la fin (ah ! comme j e m'en souvi ens !) il faisait
un jour un temps délicieux, après une ondée, et
les roses portaient toutes une petite pierre pré-
cieuse sur leurs pétales. Le soleil avait reparu, et
les gouttes de pluie étincelaient sous ses rayons.
Toute la terre semblait si fraîche, si joyeuse que
« je sentais mon coeur devenir de plus.en plus joyeux
à mesure que je m'élevais loin du sol ; c'était un
délicieux sentiment de liberté, les arbres et les
maisons semblaient fuir au-dessous de moi. Un
grand désir de voir le monde me saisit, le cloître
était déjà bien loin derrière moi, mes ailes étaient
fortes, et mon vol rapide ; le parfum des fleurs et
le chant des oiseaux s'élevaient joyeux de la terre,
qui.semblait en un jour de fête. Je volai long-
temps, puis je regardai autour de moi. C'était la
première:fois que je voyais quelque chose d'autre
que le voisinage du nid; d'un regard j'embrassai
tout le pays. qui s'étendait au loin. Je vis les col-
lines couvertes de bruyères et les bois dans toute
la gloire de l'été, avec le mélange d'ombre et de
clarté, et l'ajonc en fleur sur les.talus verdoyants,
et les haies "d'aubépine, et les faneurs qui retour-
naient le foin dans les champs, autour de leurs
maisonnettes, près des églises de village, qui me
semblaient si petites.
s
34 CONTES ANGLAIS.
Au delà de tout le reste, à l'horizon, j'aperçus
une large bande argentée ; c'était la mer, et les
rayons du soleil couraient comme un sentier bril-
lant sur les vagues tremblantes. Cette ligne solen-
nelle de l'horizon était pour moi comme l'avenir.
Au delà s'étendait le théâtre de ma vie future,
après cette mer dont j'avais rêvé, mais que je n'avais
jamais vue auparavant. Mais j'étais trop jeune et trop
heureuse pour penser longtemps à l'avenir. Les
oiseaux chantaient si gaiement que l'atmosphère
semblait imprégnée de joie; des myriades d'in-
sectes dansaient à la surface d'un charmant petit
ruisseau. Je descendis un moment dans ses petites
vagues limpides, puis m'élevant de nouveau, en
faisant tomber de mes ailes une pluie de diamants,
je joignis ma voix à la musique des bois. Après
cette excursion, nous prîmes tous les jours notre
vol, et tous les soirs nous revenions à notre nid.
Souvent, quand je rentrais du logis, Ruth tra-
vaillait près de la fenêtre, et Claude était appuyé-
contre le volet à côté de Ruth. Quand il faisait som-
bre, et qu'elle ne pouvait plus rien faire, ils conti-
nuaient à causer, Bernard était habituellement assis
sur un tabouret aux pieds de sa soeur, tandis que
Claude leur parlait de l'Italie, et de son atelier à
Rome-
La vieille grand'mère elle-même posait souvent
son tricot, et écoutait tandis que Claude racontait
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 35
les allées de cyprès.- les fontaines jaillissantes, et
les.admirables statues du pays qu'il aimait tant. Il
parlait des vieux édifices, des rues étroites, et des.
grands palais de Rome; et des ruines à demi en-
sevelies, et des fleurs sauvages qui grimpent au
milieu des pierres ; surtout de la beauté pénétrante
de la campagne de Rome, avec ses lignes si gran-
dioses, etses tombeaux antiques qui s'élèventcontre
le ciel bleu.
. Claude disait ses longues courses à travers les
collines et les vallons solitaires, où des groupes de
pins parasols rougissaient seuls la ligne ondulée
de la campagne déserte, et où l'on rencontrait par-
fois une tour isolée, 'un tombeau, une petite gorge
rocailleuse, tapissée de violettes. « Je me perdais
souvent, disait Claude et. je n'avais personne à
qui demander mon chemin ; le dôme de SaintTPierre
était mon seul guide pour rentrer chez moi. »
Nous avions aussi d'autres récits sur les galeries
de tableaux, les musées, les églises. C'était peut-
être son sujet favori; celui sur lequel il revenait le
plus souvent;.mais je crois que j'aimais mieux
entendre parler de la campagne déserte, et du
vent qui soufflait à travers les montagnes.
Je ne me lassais jamais d'écouter ces conversa-
tions du soir. Il y avait au dedans de moi une voix
qui répétait les paroles de Claude, et qui me pres-
sait d'aller voir ces contrées lointaines dont il par-
36 CONTES ANGLAIS.
lait. Tous ses récits .me semblaient se confondre
étrangement avec les chants qui avaient souvent
retenti à mon oreille quand je m'endormais, et
avec les rêves que je faisais parfois pendant les
nuits étoilées.
Quelque beau que fût le pays qui m'avait servi
de berceau, il y avait dans mon coeur un ardent-
désir de voir autre chose. Je savais qu'un jour je
visiterais ces terres inconnues; et plus j'y rêvais,
plus je souhaitais que le jour du départ arrivât.
Mais les jours radieux de l'été et les nuits sans
nuage se succédaient : les arbres conservaient leur
riche feuillage que n'avaient encore atteint ni le
vent ni la gelée, et je croyais que l'automne ne
viendrait jamais.
A la fin, je m'adressai aune vieille hirondelle,
une mère de notre tribu. Ses ailes étaient faibles,
maintenant, sa vue trouble, et les jours de ses
voyages étaient presque finis. Je lui demandai si
l'été ne serait pas bientôt passé, et si l'hiver ne.
nous avertirait pas qu'il fallait partir pour ces
pays que j'avais si grande envie de connaître. « Le
coucou s'en est déjà allé, dis-je, ne le suivrons-
nous pas bientôt. -
— Oh, attendez! me repondit-elle; attendez, et
prenez patience, vous êtes jeune, et le monde s'é-
tend devant vous , -heureux et charmant. L'hiver
viendra assez vite, pour vous comme pour tous.
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 37
Jouissez de la beauté du présent. Le jour viendra
où vos souhaits seront accomplis, et vous appren-
drez peut-être que cela ne suffit pas toujours pour
nous rendre heureux. Je suis vieille, ajouta-t-elle,
et dans ma longue vie j'ai appris une chose; quand
le soleil se couche le soir, je ne me préoccupe pas
de ce qui arrivera quand il se lèvera de nouveau : ;
si le ciel est bleu et sans nuages, je ne songe pas
aux orages qui viendront l'obscurcir un jour. Main-
tenant mes ailes sont pesantes; mon vol est lent
et faible. Je ne sais pas comment je pourrai vous
suivre dans votre voyage à travers les mers-
mais je ne crains rien, car le secours m'a tou-
jours été donné quand j'ai eu besoin, et si je.
regarde en avant, c'est toujours avec espoir et
confiance. »
Elle avait raison, car avant le jour de notre dé-
part, la vieille hirondelle n'avait plus besoin ni.de
foi ni de patience.
Un soir je revins tard au nid, et je regardai comme
de coutume dans le petit salon. Bernard lisait à sa
grand'mère, et Ruth était debout près de la fenêtre,.
écoutant en silence la requête que Claude lui adres-
sait à voix basse. Il parlait avec une émotion con-
tenue.
« Ruth, dit le petit Bernard, et elle tressaillit
à sa voix, nous avons fini-notre livre, et grand'¬
mère a laissé tomber deux mailles de son tricot.
38 CONTES ANGLAIS.
Veux-tu venir les relever, et nous donner un nou-
veau livre ?»
Ruth vint à l'instant. Elle resta une minute im-
mobile devant la bibliothèque, mais sa grand'mère
ne vit pas que les yeux de la jeune fille étaient
remplis de larmes, lorsqu'elle se pencha pour l'em-
brasser.
Ruth revint auprès de Claude, et lui dit très-bas.
« Vous voyez, ils ont besoin de moi, mon cher
Claude. Je ne peux pas les quitter. «
Je ne pus pas entendre la réponse de Claude,
mais il lui prit la main et parla vivement, peut-
être lui disait-il : « Ton peuple sera mon peuple, »
car, le soir, quand Ruth s'agenouilla seule dans sa
chambre, je sais qu'elle pria pour son fiancé.
Ils semblèrent tous plus heureux que jamais
après cela.. Ruth ne songeait pas à quitter sa grand'¬
mère et Bernard; mais elle avait pour un avenir
encore éloigné une précieuse espérance. Claude et
elle ■ savaient qu'ils -pouvaient"avoir confiance l'un
dans l'autre.
Le temps s'écoulait, mais personne ne semblait
remarquer avec quelle rapidité il s'enfuyait.
A la fin les jours devinrent plus courts; les nuits
devinrent longues et froides. Les mûres couvraient
les buissons, et les papillons ne dansaient plus au,
soleil. Les fleurs se fanèrent les unes après les
autres ; les feuilles tombèrent peu à peu, les bois
HISTOIRE:DE L'HIRONDELLE. 39
prirent leurs teintes d'automne; et le vent qui jadis
murmurait si doucement parmi les feuilles vertes,.
siffla à traversées branches dépouillées, balayant
tout sur son chemin. Alors je compris que Tété
était fini. Dans la maison, les visages étaient plus
graves, car Claude se préparait à partir,
Les derniers temps de son séjour furent très-
calmes; mais quoiqu'ils n'échangeassent que peu .
de paroles, Ruth et lui se regardaient souvent
comme si leurs coeurs étaient très-pleins. De temps
en temps Claude parlait avec espoir de l'avenir, et
des heureux jours qui reviendraient avec l'été.
Ruth lui répondait avec un sourire que l'affection
et l'absence d'égoïsme cherchaient à rendre joyeux.
La dernière fois que je les vis ensemble, ils se
promenaient après le service du soir. Ruth lui
parlait avec une gravité, pleine de tendresse. Elle
lui disait combien elle prierait pour lui, surtout
dans cette cathédrale qu'il aimait tant. « Chaque
soir vous pourrez me trouver là, dit-elle, avec un
sourire. Je crains - parfois qu'elle soit trop rem-
plie de pensées terrestres pour moi, maintenant
que tout m'y parle de vous et deBernard, mais j'es-
père que non, car il est bon d'être dans un endroit
où chaque pensée se change en une prière. »
Puis elle parla de la vie solitaire qu'il allait
mener, et sa, voix tremblait. Elle lui dit d'avoir foi
et courage, a Si les beaux jours sont plus lents à
40 CONTES ANGLAIS,
venir que nous ne l'avions espéré, Claude, il faut
attendre et nous confier en Dieu. » Je fus surprise
d'entendre Ruth redire la maxime de la vieille
hirondelle.
Claude répondit d'une voix émue, partagé qu'il
était entre le chagrin de la quitter, et la reconnais-
sance pour tout le bonheur qu'il avait trouvé.
Je ne sais pas comment ils se séparèrent; mais
quand le dernier « Dieu vous bénisse ! » eut été pro-
noncé, Ruth resta les mains jointes, tant qu'elle
put apercevoir le train: puis elle retourna à la tran-
quille monotonie de sa vie avec un visage qui n'était
pas positivement triste, mais plutôt comme le soleil
qui cherche à percer à travers un nuage, qu'il en-
toure d'un rebord argenté.
Le temps de notre départ était enfin venu. Bien
des voyages se préparaient pendant ces jours d'au-
tomne. Des nuées d'hirondelles s'assemblaient sur
les toits, au sommet des arbres, et autour des
tours de la cathédrale. -
Chaque soir il y avait une conférence pour dé-
cider quand nous partirions et où nous irions. Je
compris alors combien j'aimais ce lieu que j'avais
eu si grande envie de quitter.
Le petit Bernard regardait un soir les myriades
d'oiseaux qui volaient d'arbre en arbre.
« Ruth! dit-il, les hirondelles s'en vont. »
Elle s'approcha de la fenêtre.
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. ' . " 41
« Les hirondelles iront en Italie, dit Bernard.
Elles verront peut-être Claude.
— Adieu, hirondelles ! dit Ruth, quand son frère
se fut éloigné; adieu ! et si vous voyez Claude, allez
près de lui pour lui rappeler votre patrie et la
sienne. »
Ruth ne savait pas comme j'avais écouté ses
paroles, et quelle ferme résolution je prenais d'aller
trouver Claude en Italie. Je ne l'oubliai pas.
Le dernier jour vint, le soleil se coucha et le
crépuscule commença ; puis la lune brilla douce-
ment et tristement, tandis que j'examinais tous les
changements qui s'opéraient autour de nous dans
notre vieille demeure.
Le -matin reparut. Je vis le clocher de la cathé-
drale doré par la lueur du soleil levant; mais
quand la clarté eut envahi l'enceinte du cloître,
nous étions déjà loin. Je me rappelai bien long-
temps, avec un sentiment paisible et tendre, ces
murs vénérables, et ces cloches solennelles. Nous
passâmes sans bruit à travers les airs, et les échos
restèrent muets dans le lieu ou nous avions grandi
et vécu.
Nous passâmes encore une nuit sur le sol de
l'Angleterre avant de nous envoler définitivement.
Le jour de notre départ, il faisait si doux et si
chaud qu'il semblait presque inutile dé partir.
Mais le jour et l'heure étaient venus ; comme un
42 . •-- CONTES ANGLAIS.
nuage du matin, la troupe des voyageurs .prit son
vol à travers la mer. Nous nous élevâmes rapide-
ment dans l'air, paisible, vers la belle France et
les radieuses contrées qui s'étendent au delà. ■
Après avoir .volé très-longtemps, je m'arrêtai un
moment pour regarder en arrière. Au-dessus de
moi était le ciel bleu dans son immensité, au-des-
sous l'azur de la mer, et bien loin derrière nous,
les rochers blanchâtres, que nous avions quittés.
C'était le dimanche matin"; nous entendions, encore
les cloches des églises semées le long de la côte
qui appelaient au service du matin. Leûrson-reten-
tissait parmi les ondes tranquilles, comme une,
musique triste et lointaine, dernier adieu de l'An-
gleterre ,'à ceux qui quittaient ses rivages.' . ; ;; " ..-'
•" ' .Lorsque nous, 'eûmes traversé. la. mer, notre: vol
fut J rapide et sûr. En : quelques jours ;nqUs ;fîmes
bien du: chemin, et nous atteignîmes promptemeht
les.plaines qui,longent les côtes .méridionales de.
-France. Entre; l'Italie et nous, ;il, n'y ;&vait que des
Alpes.'Nous arrivâmes un^matin au .pied.-de :çes
grandes montagnes, et le lendemain, la nuitnous
trouva encore au milieu d?un défilé solitaire.
.-:• Lés:montagnes, ,en s'éleyantde chaque côté, ca-
chaient, le soleil couchant, mais nous.: vqjlons une
Tueur rougeâtre. se, refléter; sur le\ côté oriental de
la vallée; .'Lésinasses ..de rochers .et les sapins-qui
garnissaient Teurs flancs, -avaient une charmante
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. ,45
nuance rosée. Elle disparut peu à peu, et le jour la
suivit bientôt ; les ténèbres se répandirent d'abord
sur les fissures de la montagne, puis elles s'épais-
sirent et s'étendirent jusqu'à ce que toute la vallée
fût dans l'ombre.
Nous pouvions encore distinguer le profil des
rochers qui se dessinait sur le ciel, et le torrent
écumant qui se brisait au-dessous de nous. Bien
haut, une ligne d'une blancheur intense montrait
la région des neiges perpétuelles. Nous nous étions
réunies pour la nuit au milieu de groupes de sapins
qui croissaient le long de la montagne, leurs bran-
ches s'étendaient au-dessus du précipice, tandis
que quelques troncs déracinés par une avalanche
barraient le sentier escarpé. Je tremblais au souffle
de la nuit et je m'efforçais en vain de trouver un
abri parmi les feuilles pointues dés sapins. Je me
sentais gelée et bien petite, et lorsque toutes les
voix de mes compagnes se furent tues les unes
après les autres, je restai effrayée et sans sommeil
au milieu de cette solitude alpestre. Le -bruit'de
l'eau dans les rochers, et les. gémissements du
vent à travers les branches, semblaient encore
augmenter la solennité lugubre de ce lieu. Il n'y
avait pas de lune. Parfois je croyais pouvoir sentir
l'écume du torrent qui se précipitait pour se mêler
aux ondes agitées qui battaient les flancs de la mon-
tagne.
.46 CONTES ANGLAIS.
Triste et fatiguée, je cachai ma tête sous mon
aile, je pensai à l'Angleterre et à ses ruisseaux
paisibles. Le soleil. commençait à dorer le sommet
des montagnes, mais la nuit régnait encore dans
la vallée, quand nous entendîmes.un troupeau de
chèvres descendre le sentier au-dessous de nous.
Leurs clochettes résonnaient tandis qu'elles sui-
vaient le petit chemin, et le. berger suivait en re-
disant les mélodies de son pays. Je m'éveillai et
j'écoutai. La voix.et les clochettes s'évanouirent
dans les ténèbres, mais je les avais entendues dans
-mon sommeil, et je rêvai que c'étaient les cloches
des églises d'Angleterre, qui nous disaient encore
adieu. ;
Nous voj-ag-eâmes à travers les plaines fertiles du
nord de l'Italie, puis, nous traversâmes les Apen-
nins. Quand nous arrivâmes devant une.ville en-
tourée de. collines bleuâtres, avec une quantité dé
dômes s'élevant vers le ciel, et un dôme au-dessus .
-de tous les ; autres $ nous sûmes-que-nôus- aperce-
vions Rome, et que, pour quelque temps dumoins,"
nous avions trouvé un lieu de repos.
Je me .mis à: chercher Claude, mais pendant,
bien des jours je le .cherchai vainement. Je vis le
Corso et ses splendides équipages:, j'errai parmi les
bosquets et les statues de l'Académie de .France..
Puis je me rappelai les récits que faisait Claude
sur la campagne de Rome; je bus de l'eau de la
- ■ HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 47
fontaine Egérie; je causai amicalement avec les
hirondelles qui vivaient parmi les grands pins de
la-Villa-Dôria; je voltigeai parmi les tombeaux
silencieux et sombres ; mais toujours en vain.
Enfin, presque par accident, je me perchai sur
la fenêtre d'un vieux palais, et là, dans une grande
chambre nue et à peine meublée, je trouvai Claude,
Il venait de peindre. La lumière du soleil cou-
chant entrait à flots par la fenêtre près de laquelle
était placé son chevalet, et les bruits de la rue voi-
sine arrivaient 8,doucis par la distance. Les pifférari
jouaient devant une petite madone placée dans un
coin de mur, et le chant monotone d'une procession
de moines s'évanouissait dans- le lointain.
Claude regardait son tableau ébauché. Il était
maigre et pâle. Un portrait de Ruth, et un bouquet
de violettes dans un verre placé sous, le portrait,
semblaient les seuls traits d'union entre cette
chambre solitaire et l'atelier couvert de lierre de sa*
maison chérie en Angleterre.
Il finit par quitter son tableau, et prit quelques
lettres qui se trouvaient sur Ta table,, au milieu de .
ses couleurs et de ses pinceaux. Il les relut pen-
dant quelque temps en silence, s'arrêtent seulement
pour regarder le portrait de Ruth. Il finit par lire
à demi-voix, comme s'il essayait de se rappeler la
voix de celle qui lui avait écrit.
C'était étrange dé voir ces deux figures qui
48" CONTES ANGLAIS
m'étaient si familières, l'une que j'avais bien long-
temps cherchée;, et l'autre qui retraçait fidèlement
les yeux et le calme sourire de Ruth, étrange d'en-
tendre les noms de tant de lieux que Claude ne
connaissait peut-être pas aussi bien que moi. 11 ne
savait pas qu'il avait près de lui une ancienne amie,
chargée de lui parler du fidèle amour de Ruth.
. Je le revis bien souvent. Parfois je traversais le
sentier où il errait solitaire, et je l'ai vu lever les
yeux poursuivre mon vol dans le ciel ; j'espère que
je lui rappelais notre ancienne demeure, comme
Ruth l'avait désiré.
Bien des fois, assis au soleil parmi les ruines du
palais des. Césars il relisait-à demi-voix les lettres
de Ruth. Elle parlait toujours de Bernard.
« Il n'est pas fort, écrivait-elle une fois, il est
bien frêle et délicat. Il a plus que jamais l'air d'un
ange, et sa voix devient tous les jours plus belle.
•On vient de très-loin pour l'entendre chanter, et les
- voisins l'appellent le. pëtitsaint Bernard. Il va voir
les malades ou les vieillards qui ne peuvent pas aller
à l'église, et il leur lit. Je ne peux pas vous dire
dans combien de maisons on attend impatiemment
cet enfant avec sa grosse bible et sa douce voix.
Plus que jamais, il dit qu'il veut se faire mission-
naire ! »
Nous quittâmes Rome peu après que Claude eut
reçu cette lettre de Ruth, car l'hiver s'avançait, et
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 49
nous avions encore bien loin à aller. Nous.traver-
sâmes bien des pays, une bien grande mer, et nous
atteignîmes enfin l'Egypte et le Nil.
Quelquefois je me reposais pendant des jours en-
tiers le long des bords fertiles du grand fleuve ;
quelquefois je'suivais les barques qui le remon-
taient lentement. Un jour je suivis une de ces bar-
ques à une grande distance, je sais à peine pour-
quoi : peut-être parce qu'il y avait à bord une
enfant qui me rappelait Bernard.
Cette petite fille ne lui ressemblait pas, du moins
pas de traits ni de teint, car les yeux de Bernard
étaient aussi bleus que le ciel d'Egypte, et les siens
étaient noirs et rêveurs ; mais à travers toute sa
gaieté et son ardeur méridionales étincelait la même
ardeur que dans le regard de Bernard, une ardeur
qui n'était pas de ce monde, et qui disait que tous
deux allaient au ciel. Je ne quittai la barque du
Nil que lorsque son voyage fut achevé ; mais je
savais que cette enfant était bien près de la fin
d'un autre voyage, d'un voyage qui avait été pour
elle aussi calme fit aussi brillant que les douces
eaux du Nil.
Quelques mois plus tard, quand nous vînmes à
Alexandrie, en retournant dans le nord, nous tra-
versâmes un cimetière. A côté d'un tombeau abrité
par un palmier, je vis la mère qui avait veillé, sur
l'enfant du Midi ; elle était en grand deuil, à ge-
4 .-.
50 CONTES ANGLAIS.
noux devant une croix, la tête courbée, les mains
jointes. Hélas ! hélas ! un enfantpouvait donc se fié-,
trir et mourir sous ce ciel brillant et cet air si chaud;
on dit que le vent est si froid en Angleterre ; que
la neige y est si épaisse. Mon petit Bernard !
Si je retourne maintenant en Angleterre,, et que
je vous dise ce o;ui s'y était passé pendant notre
longue absence, vous ne vous étonnerez pas si je
parle comme si j'avais tout vu. J'ai si souvent en-
tendu raconter l'histoire de ces mois, par ceux qui
aimaient Ruth et Bernard, que je crois avoir tou-
jours été auprès d'eux.
La première" scène qu'on m'a décrite se passait
dans mon bois favori. C'était l'hiver, les feuilles
jonchaient les sentiers, les longues guirlandes de
lierre qui entouraient les arbres étaient brunies
par la gelée; mais il ne gelait pas ce jour-là. Il
faisait un temps gris, brumeux et triste. La voix
d'un rouge-gorge solitaire se faisait entendre par- ,
fois, et son chant retentissait à travers le bois. Ses
compagnons de l'été avaient fui.
Jacques et Bernard descendaient le ..sentier qui
conduisait à la ville. Ils marchaient lentement, et
lorsqu'ils eurent atteint le vieux puits qu'ils appe-
laient le « Puits de Ruth » parce que souvent dans
leurs promenades de l'été passé, elle s'était re-
posée là, Bernard s'arrêta, et s'assit "sur la pierre
à demi brisée.
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 51
« Reposons-nous un petit moment, dit-il.
— Vous êtes bien vite fatigué", dit Jacques, en
regardant son petit compagnon d'un air soucieux.
— Oui, dit Bernard, qui appuj'ait sa tête contre
le rebord du puits ; je suis toujours fatigué à pré-
sent. » . •
Jacques le regarda encore, mais ne répondit pas.
Bernard regardait le ciel d'hiver.
« Oui, dit-il enfin, comme s'il pensait tout haut,
j'aimerais mieux mourir au printemps; et vous,
Jacques. »
Jacques tressaillit ; les paroles de l'enfant ne ré-
pondaient que trop à ses propres pensées. — Mou-
rir! répéta-t-il, en essayant de parler très-gaie
ment, mais le tremblement involontaire de sa voix
trahissait son anxiété,; qu'est-ce qui vous fait
penser à cela ? Vous êtes trop petit pour penser
à des choses si graves, Bernard.
— Trop petit ! redit Bernard en souriant à demi.
Oh ! mon pauvre vieux Jacques !
—Pourquoi? demanda Jacques avec inquiétude;
qu'est-ce qu'il y a, Bernard ? -■■■-■
—Je croyais que vous le saviez, dit Bernard, Ruth
ne le sait pas ; mais j'espérais que vous le saviez,
Jacques.
— Que je savais quoi? La voix de Jacques n'é-
tait plus la même ; il le savait, il devinait ce que
serait la réponse; et cependant, quand Bernard dit
52 CONTES ANGLAIS.
tranquillement : — Que je vais mourir, mon vieux
Jacques ! » les paroles de l'enfant l'accablèrent
d'une douleur indicible, comme si cette pensée
n'avait jamais traversé son coeur. Il s'agenouilla
à côté de Bernard ; mais quand il essaya de parler,
la voix lui manqua. •
— Ne soyez pas triste, dit Bernard au bout d'un
moment, et il passa tendrement son bras autour
du cou de Jacques, je ne suis pas triste, moi....
il n'y a qu'une chose.... Jacques, rma voix s'en va;
ne l'avez-vous pas remarqué? Je ne pourrai bientôt
plus chanter à la cathédrale. Et il cacha sa tête
dans ses mains. Jacques se pencha vers lui, et
l'enfant sentit des larmes plus chaudes et plus
pressées que les siennes, tomber sur son front.
- — Ne vous tourmentez pas, mon bon Jacques,
dit-il en relevant la tête avec un sourire ; j'aurai,
peut-être bientôt la voix d'un ange.
Mais Jacques ne pouvait plus se contenir, et il
sanglota longtemps "près du Puits de Ruth. -
Bernard avait raison. Le vieux médecin que Jem
alla voir dans son inquiétude, et qui avait connu
Bernard toute sa vie, ne fit que confirmer les pa-
roles de l'enfant. —Je le crains depuis longtemps,
dit-il ; il est temps que sa soeur le sache.
Jacques était de cet avis. -Il ne savait comment
le dire à Ruth ; mais c'était pour f amour de Ber-
nard, et cela lui donna du courage.
HISTOIRE DE L'HIRONDELLE. 53
Le temps et le lieu furent singulièrement choisis,
comme presque tout ce que faisait le pauvre Jac-
ques. Ce fut dans la grande avenue d'ormeaux où
Ruth et lui jouaient jadis quand ils étaient enfants.
Il l'arrêta quand elle allait au service du soir.
Il lui parla avec toute la tendresse d'une femme
jointe à la simplicité franche, qui lui était propre,
mais ce qu'il dit, ou comment Ruth l'écouta, Jac-
ques ne le sut jamais nettement. Enfin c'était fini,
il s'en retourna à la ferme des montagnes, le coeur
presque, brisé. Pendant bien longtemps le sou-
venir du regard et de la voix de Ruth ne le quitta
pas. ." ■
Quand Bernard revint ce soir là de la cathédrale,
sa soeur était à la porte, l'attendant. Elle ne lui
dit fi en, mais Bernard la regarda,,, et. il comprit
qu'elle savait tout. Elle le prit dans ses bras, le .
serrant toujours plus fort contre son coeur. Pen-
dant bien des instants, tous deux gardèrent le si-
lence.
; OE Ruth ! dit-il à la fin, d'un ton inquiet.
—Mon enfant ! mon bien aimé, » murmura Ruth ,-
d'une voix étouffée.
Bernard appuya sa tête, sur l'épaule de sa soeur,
en poussant un long soupir. 11 n'avait plus rien à
cacher.
« Bernard, es-tu heureux ? demanda Ruth au
bout d'un instant.
54 CONTES ANGLAIS.
— Parfaitement.... Parfaitement heureux main-
tenant ; et toi, Ruth? »
Elle essaya de sourire, attira de nouveau la tête
de son frère sur son épaule, et lui donna en trem-
blant, un long baiser : ils restèrent ainsi jusqu'à ce
que le feu fût presque éteint. Faible et fatigué,
Bernard s'endormit dans les bras de Ruth, et elle
resta immobile, s'efforçant de remettre à Dieu son
trésor, tandis qu'il reposait encore sur son coeur.
Pendant quelque temps Bernard continua d'aller
à la cathédrale, car le médecin disait qu'il perdrait
plus vite ses forces si le grand bonheur de sa vie
lui était enlevé. Sa voix avait conservé toute sa
douceur, bien qu'elle eût perdu beaucoup de sa
puissance. Il chantait rarement dans l'antienne,
mais il était heureux de se retrouver à sa place dans
l'église, d'écouter les prières, et de se joindre au
long « amen. »
Ce fut le jour de Noël qu'il chanta pour la der-
nière fois. Toute sa force semblait lui être revenue,
lorsqu'il entonna * Gloire au prince dé la paix ! »
La cathédrale était encombrée de monde, et la
voix argentine de l'enfant semblait monter jpres-
qu'au ciel.
La soirée était parfaitement calme, et la neige
couvrait la terre, lorsque Bernard sortit de la ca-
thédrale. Il s'arrêta un moment à l'entrée du choeur
et regarda en arrière. Quelques lumières brillaient

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