Contes athéniens

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A. Lemerre (Paris). 1868. In-18, III-203 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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CONTE S
- 1 ATHÉNIENS
1MPIUMEIUE L. T01N0N KT 0«, A SA I N T- G E HMA1N
ALFRED DE TANOUARN
CONTES
ATHÉNIENS
PARIS
ALPHONSE LEMERR.E, ÉDITEUR
47, PASSAGE CHOISEUI
J ri
M. DCCC .LXTIII \f /■
Notre société n'aime guère qu'on lui parle d'autre
chose, que d'elle-même; tout livre où ne se réfléchit pas
son image lui est insipide. C'est pourquoi mes Contes
athéniens n'ont qu'une chance très-médiocre d'obtenir
du public la moindre attention. Mais, si je me suis
placé sur un terrain si défavorable, mon choix n'a pas
été tout à fait volontaire. Il eût mieux valu sans doute
chercher dans nos moeurs une monstruosité encore inex-
plorée pour en faire la minutieuse et savante dissection;
par malheur, je n'ai, pour une opération de ce genre, ni
la main assez habile, ni le coeur assez ferme.
Je suis de ceux qui laissent volontiers leurs contem-
porains pour vivre parmi les peuples d'autrefois. Ce
n'est pas que je prétende que les anciens étaient meilleurs
que nous, et veuille nier les prodiges de notre civilisa-
lion. Seulement celte magnifique civilisation a dans sa
force même quelque chose de brutal qui m'effraye, sans
parler de certains mécomptes, qui m'ont blessé, comme
beaucoup d'autres, et m'ont, pour ainsi dire, exilé de
mon siècle. Comme un homme fatigué des bruits de la
ville va respirer à la campagne l'ombre et le silence,
j'aime le plus souvent à me perdre dans les sentiers
éloignés de l'histoire, pour échapper aux rumeurs
assourdissantes de l'activité moderne.
S'il est quelques personnes qui aient les mêmes teiir
dançes et les mêmes habitudes d'esprit, elles pourront
goûter peut-être mes récits. Quant aux autres, elles
riront de la naïveté d'un écrivain qui retourne aux
Grecs,quoique après tout la gloire des Grecs soit toujours
nouvelle et ne doive cesser de s'accroître. Les peuples,
en effet, sont comme les individus : plus ils vieillissent,
plus ils aiment à remonter aux souvenirs de leur jeu-
nesse. Or, la Grèce, dans sa noble et gracieuse simplicité,
n'a-i-elle pas été la jeunesse de notre Europe?
Je m'aperçois à temps que je vais entrer dans les
grandes considérations philosophiques à propos de trois
contes, et je me hâte d'éviter le ridicule d'une longue
et grave préface pour un livre si court et si léger.
Quelques-uns écrivent leurs pensées sur l'airain où
elles demeurent indestructibles, d'autres sur la cire
où elles vivent un certain laps d'années, d'autres enfin
sur le sable, et le vent en a bientôt confondu les signes
éphémères, mais parfois de rares passants y ont jeté un
coup oVoeil avant leur dispersion. Serai-je au moins de
ceux-ci et laisserai-je une impression de mon âme, si
fugitive qu'elle soit, dans Y âme d'un autre?
i" juin 1868.
E U N 0 Ë
I
Adamas était prêtre d'Apollon dans l'île de Crète.
Le temple du dieu était simple et rustique. Il était
situé, non loin de la mer, dans une vallée dont les
bords étaient couverts de chênes séculaires, de grands
châtaigniers et de vignes rampantes.
On arrivait à ce temple par une double rangée de
platanes dont la forme élancée et droite se mariait
heureusement au style sévère des colonnes doriques
qui soutenaient l'édifice religieux.
La solitude de ces lieux était profonde. On n'y en-
tendait que le chant des oiseaux, et le bruit d'un
ruisseau qui descendait de la colline, et, coulant dans
la vallée sous des buissons de myrte et de laurier-
rose, n'y révélait sa présence que par le murmure de
ses eaux courantes.
Les aquilons ne soufflaient point dans cette retraite
fermée de toutes parts ; l'ardeur de l'été y était tem-
- l
3 CONTES ATHENIENS
pérée par les brises de la mer, et les arbres y for-
maient une nuit impénétrable aux rayons du soleil.
Adamas était pauvre, il ne possédait qu'un jardin,
quelques moutons et six ruches d'abeilles dont le miel
ne pouvait se comparer qu'à celui dont les Cbrybantes
.avaient nourri Jupiter sur Je. mont Ida.,
Il est vrai qu'Adamas trouvait quelques ressources
dans les présents que les bergers s'empressaient d'ap-
porter au dieu qui, sur les rives sinueuses du Pénée,
avait, comme eux, gardé les troupeaux. Ce n'était
pas sans doute les dons fastueux qu'Apollon recevait
à Delphes : des bassins d'argent, des trépieds d'or,
les tapis de Milet, les parfums de l'heureuse Arabie
ou l'ambre de la Trôide Thùlé ; niais dès offrandes
tout agrestes, du lait caillé, des fleurs, des fruits,
quelques agneaux et des colombes.
Ces offrandes suffisaient à entretenir sur la table du
prêtre une frugale et saine abondance.
Adamas n'avait qu'un seul esclave qui desservait
le temple avec lui, et qu'il regardait plutôt comme un
ami que comme un serviteur; car le vieillard avait
le caractère doux et bienveillant, et l'humeur facile.
Sa tête était couronnée d'une belle chevelure blan-
che ; et sa longue barbe, plus blanche encore que
ses cheveux, était floconneuse comme la neige. Sa
figure, où respiraient le calme et la joie, était; pleine
d'une majesté souriante qui lui conciliait tous les
coeurs.
Rencontrer Adamas était, parmi les bergers voisins,
f EUNOÉ 3
| réputé le présage d'un heureux événement; car il
était considéré dans toute la Crète comme l'ami des
dieux.
Adamas avait des goûts simples, et ses occupations
: se bornaient à greffer ses arbres, à arroser les fleurs
et les légumes de son jardin, et à soigner ses abeilles.
Mais les Muses lui avaient inspiré l'amour delà poésie
et de la musique. Il avait une voix agréable, et était
habile à faire résonner sur des tons divers les sept
cordes de sa lyre. Le voyageur qui, lassé de sa course
lointaine, s'arrêtait le soir sur les hauteurs environ-
nantes, apercevant le noble vieillard assis sous le
portique du temple, et l'entendant chanter quelques
morceaux du grand Homère, pensait que c'était un
dieu. II. l'éçoutait avec une pieuse attention, tandis
que les derniers feux du soleil, couchant doraient la
cime des arbres.
Adamas n'avait qu'une enfant qu'il aimait avec ido-
lâtrie. Myrrhihe (tel était le nom de la jeune fille)
avait la beauté chaste et fière de Diane chasseresse;
elle en avait aussi tout l'orgueil.
Elle était grande, sa taille était droite et flexible,
son teint avait la blancheur du lis, et ses cheveux
noirs ressemblaient à là fleur de l'hyacinthe.
Toutes les fois qu'elle se rendait à la ville, "ceux qu
passaient près de cette belle fille se sentaient vaincus
parle désir. Car elle était ornée de cette fleur de jeu-
nesse qui charme le regard des hommes. '
Parmi les jeunes gens qui. aimaient Myrrhine, il y
4 CONTES ATHÉNIENS
en avait deux dont la richesse avait peu à peu écarté
tous les autres : c'était Lysias, le plus robuste des
pêcheurs, et Cléonis, le plus beau des bergers de la
Crète. Mais la jeune fille ne pouvait se résoudre à
choisir l'un ou l'autre. La douce liberté dont elle
jouissait auprès de son père lui semblait préférable
aux liens pesants de l'hyménée.
Un jour que le père et la fille étaient assis au seuil
du temple sous un vaste platane, Adamas, s'adres-
sant à Myrrhine, lui parla en ces termes :
— Qu'il est doux de vivre 1 ô ma fille t que la terre
est belle t et combien les dieux sont bons et bienfai-
sants ! toujours ils m'ont protégé ; mais, hélas! je sens
que je touche à la fin de ma carrière.
— 0 mon pèrel répondit Myrrhine, quel Dieu ja-
loux de votre bonheur vous envoie aujourd'hui ce
triste pressentiment ?
— Écoute, ma fille, reprit le prêtre d'Apollon. J'ai
fait cette nuit un songe. Je volais au milieu de l'espace
immense et vide, lorsque tout à coup je vis s'avancer
vers moi l'ombre de ta mère. Son visage était em-
preint d'une placidité divine. Son pâle sourire avait
une grâce inexprimable, et. ses yeux brillaient d'un
éclat extraordinaire. Son pied touchait à peine la
terre; elle marchait à côté de moi sans que j'enten-
disse le bruit de ses pas. Elle m'avait pris la main, et
m'entraînait parmi des bocages odoriférants, où l'air
était plus suave que celui que nous respirons ici, où
croissaient des fleurs plus belles que les roses de mon
EU-NOÉ 5
jardin, où un nombre infini d'oiseaux faisaient en-
tendre des chants plus mélodieux encore que ceux du
rossignol qui chante toutes les nuits sur ce pla-
tane.
Je me précipitai vers elle pour l'embrasser; mais
elle s'évanouit, pareille à la vapeur légère qui s'élève
des champs quand l'aurore va paraître et se disperse
aux premiers rayons du soleil.
— Ce songe n'a rien d'effrayant, dit la jeune fille.
N'est-il pas au contraire d'un présage favorable que
vous ayez vu ma mère?
— Ma fille, répondit Adamas, les songes sont les
messagers des dieux. C'est par des songes qu'ils aver-
tissent ceux qui vont mourir, quand ils les aiment.
Ils surprennent les hommes qu'ils n'aiment pas,
comme un voleur qui, caché dans les ténèbres, tombe
à l'improviste sur le voyageur sans défense.
— 0 mon père ! s'écria Myrrhine, les dieux ne se-
ront pas assez cruels pour vous ravir avant l'heure à
la clarté du jour et à la tendresse de votre fille.
— Myrrhine, les dieux ne sont pas cruels ; ils font
pour l'homme vertueux tout ce que le destin leur
permet de faire. L'inflexible destin est le maître des
dieux et des hommes. Pourquoi me plaindrais-je ?
N'ai-je pas eu une existence innocente et paisible? Ne
seras-tu pas là pour me fermer les yeux? Mais toi,
qui consolera ta vieillesse? Qui viendra pleurer sur
ta tombe ? Veux-tu donc toujours vivre dans la soli-
tude? Pourquoi repousses-tu les joies sacrées de
6 CONTES ATHÉNIENS
l'hymen ? Ne verrai-je jamais mes petits-enfants jouer
à mes pieds et me sourire ?
Ainsi parlait Adamas. Myrrhine répondit :
— 0 mon père, laissez-moi jouir encore auprès de
vous de la liberté chère aux mortels. Un époux est
souvent un maître impérieux. Les travaux et les peines
du foyer domestique flétrissentpromptement les dons
de la jeunesse.
Alors Adamas :
— La beauté se flétrit plus vite encore dans la soli-
tude. Crois-moi, ma fille, la destinée d'une femme
qui meurt sans enfants est digne de pitié ; personne
ne vient mêler ses larmes aux cendres de son bûcher,
ni couper sa chevelure sur son tombeau. Elle est un
objet de mépris et de risée pour ses compagnes.
Comme ils parlaient ainsi, Lysias le pêcheur et
Cléonis le berger se dirigèrent vers eux. L'un venait
du côté de la mer, l'autre descendait de la plaine.
Lysias était grand et fort comme Hercule lui-même.
Son visage, hâlé parle soleil, décelait l'audace et l'é-
nergie de son âme. Sa chevelure était noire comme
l'ébene, et une barbe épaisse lui couvrait le men-
ton.
Son coeur se gonfla de courroux en apercevant
Cléonis; car, dans son orgueil, il ne pouvait souffrir
qu'un autre osât lui disputer la belle Myrrhine.
Cléonis était plus jeune et moins grand que Lysias.
Ses yeux étaient plus doux et un duvet naissant om-
brageait à peine ses lèvres.
EUN0Ê 7
Il pâlit en voyant Lysias ; car il craignait que ce
rival ne lui enlevât celle qu'il aimait.
Lysias le premier prit la parole :
— Je suis Lysias. Interroge, ô Adamas, les pê-
cheurs de la côte. Ils te diront que j'ai vingt esclaves,
et six barques plus légères que les alcyons, amis
d'Amphitrite. Ma maison s'élève au bord de la mer,
et les vagues viennentmollement expirer à mon seuil.
0 vieillard, la jeune fille que j'aurai pour épouse ne
connaîtra jamais l'inquiète et triste indigence.
11 se tut. Cléonis à son tour prit la parole :
— Je suis Cléonis. Interroge, ô Adamas, tous les
bergers du voisinage. Ils te diront que j'ai deux trou-
peaux de moutons, blancs et noirs, et un troupeau
de chèvres, vingt génisses aux cornes luisantes, et
cent pieds d'olivier au pâle feuillage. Mon toit se mire .
dans les eaux d'un étang paisible où croissent les
joncs et les roseaux mobiles. 0 vieillard, la jeune fille
que j'aurai pour épouse ne connaîtra jamais l'inquiète-
et triste indigence.
Lysias reprit : Combien est heureuse et belle la des-
tinée des pêcheurs ! qu'il est doux, quand l'aurore se
déploie au-dessus des flots de l'Océan et ramène la
lumière aux dieux et aux mortels, de s'élancer, plein
d'espérance, sur sa barque rapide, et d'effleurer à
peine de ses rames la mer unie comme un miroir,
puis, à l'heure brûlante de midi, de s'endormir dans
une grotte profonde au bruit des vagues qui blanchis-
sent les rochers de leur écume 1 Qu'il est doux, lorsque
8 *. CONTES ATHÉNIENS
le soir couvre la terre de ses ombres indécises, d'a-
percevoir au loin sa maison qui semble un ami, qui '
vous attend sur le rivage, et de traîner sur la grève
ses filets se rompant sous les poissons t
Cléonis reprit :
— Combien est heureuse et belle la destinée des
bergers 1 qu'il est.doux, quand l'aube naissante com-
mence à colorer l'horizon, de conduire son troupeau
dans un gras pâturage, d'entendre le bêlement des
brebis et les aboiements joyeux des chiens ; puis, à
l'heure où le soleil darde ses feux sur la plaine em-
brasée, de s'asseoir au fond d'un antre consacré aux
nymphes^ et d'essayer sur sa flûte quelques airs cham-
pêtres ! Qu'il est doux, lorsque brille dans les cieux
l'astre pur des frères d'Hélène, de retourner vers son
toit en remportant dans ses bras le chevreau qui n'a
pu suivre sa mère.
Lysias ajouta :
— Accorde-moi ta fille, Adamas, je te comblerai
de présents. Ta table ne manquera jamais de poissons
délicieux, et, dès demain, je te donnerai une tunique
dont la blancheur efface la neige, et une robe teinte
trois fois dans la pourpre de Tyr et brodée d'argent.
À son tour, Cléonis ajouta :
— Accorde-moi ta fille, ô Adamas. Ta table ne
manquera jamais de fruits savoureux, et, dès démain,
je te donnerai une chèvre, mère de deux petits. On peut
la traire trois fois par jour, et après avoir nourri les che-
vreaux, elleremplit encore deux grands vases de son lait.
KUNOÉ . '"■ 9
Quand . Lysias et Cléonis eurent fini de parler,
Adamas s'exprima en ces termes :
— Tu viens d'entendre, ô Myrrhine, les paroles de
Lysias le pêcheur. Il possède vingt esclaves, six bar-
ques plus légères que les alcyons, et une maison qui
s'élève au bord de la mer. Il désire que tu sois son
épouse. Que répondrai-je à Lysias?
Myrrhine resta muette.
— Tu as également entendu, ajouta le vieillard, les
paroles de Cléonis le berger. Il possède deux trou-
peaux de moutons blancs et noirs, et un troupeau
de chèvres, vingt génisses aux cornes luisantes, et
cent pieds d'olivier au pâle feuillage. Il désire que tu
sois son épouse. Que répondrai-je à Cléonis ?
Myrrhine confuse se décida à rompre le silence.
— Mon père, dit-elle, il ne sied pas qu'une jeune
fille choisisse elle-même le jeune homme avec lequel
elle doit vivre. Vous êtes mon père et mon maître, et
la sagesse des années habite sous vos cheveux blancs.
C'est à vous seul qu'il convient'de me donner l'époux
auquel je devrai obéir.
Ainsi parla Myrrhine en baissant les yeux.
Alors Adamas :
— 0 ma fille, tes paroles sont pleines de réserve et
de modestie. Assurément nul ne saurait te blâmer
sans injustice. Mais, lu lésais, Myrrhine, j'aime éga-
lement Lysias et Cléonis. Quel parti prendrai-je ?
Écoute, Lysias, ton père était mon ami, et c'est à
lui que je dois de voir encore l'éclatante lumière du
i.
10 CONTES ATHÉNIENS
soleil et de jouir de la présence de ma fille chérie.
J'avais voulu connaître la science des prêtres de
l'Egypte et les mystères de la déesse Isis. J'avais visité
cette terre antique, et je revenais, persuadé qu'une
vie innocente vaut mieux qu'un savoir inutile, et ré-
solu d'adorer les dieux, souverains des hommes, sans
chercher à les comprendre. Je m'étais embarqué sur
un navire phénicien, et déjà je revoyais les côtes de
la Crète, quand Neptune souleva une formidable
tempête. Précipité dans les ondes amères, j'allais pé-
rir, lorsque ton père, ô Lysias, lança sa barque sur
les vagues, et parvint à m'arracher au trépas. D'ail-
leurs, ne t'ai-je pas connu tout enfant? ne t'ai-je pas
fait sauter sur mes genoux? et les vieillards aiment
les jeunes gens qu'ils ont vu grandir.
Et toi, Cléonis, ton père m'était aussi cher que
celui de Lysias, et je lui dois aussi une grande recon-
naissance. C'était un mortel bienfaisant, dont la main
était facile à s'ouvrir. Or, j'étais devenu fort pauvre;
la grêle avait dévasté mon petit champ, ainsi que le
bourgeon de mes vignes. En outre, le fruit de mes
oliviers avait péri par la sécheresse. Ton père apprit
le malheur dont les dieux m'avaient frappé ; if vint,
suivi de deux esclaves qui déposèrent à ma porte
d'abondantes offrandes ; et chaque jour, jusqu'au
retour de l'année suivante, il pourvut ainsi à ma
nourriture.
Et toi, ne t'ai-je pas vu 'toutenfant, comme Lysias?
Quand je venais visiter ton père, tu accourais tout
EUNOÉ îl
joyeux à ma rencontre. Mon coeur était ému de tes
caresses; il me semblait que j'embrassais le fils
que j'ai perdu, et qui aurait aujourd'hui ton âge.
Pourquoi ne t'aimerais-je pas comme Lysias? Que
dois-je donc faire? Je voudrais vous rendre heureux
l'un et l'autre, et je n'ai qu'une fille. Mais écoutez ce
que le dieu que je sers ici m'inspire. Il vous aime tous
les deux, il vous regarde d'un oeil favorable. Vos
chansons sont célèbres dans tout le pays, les Muses
décideront entre vous. Lysias, et toi, Cléonis, vous
ferez, l'un un hymne à Thétis, et l'autre un hymne
au dieu.Pan. Je choisirai des juges .éclairés et pleins
d'expérience. Us seront au nombre de six : deux
pêcheurs, deux bergers, Chrysiès, le vieux mendiant
.aveuglé, et moi.
Dans trois jours, nous nous réunirons, à l'heure
où le soleil est à moitié de sa course, auprès delà fon-
taine de Gérés. Le vainqueur sera l'époux de ma fille.
=C'est ainsi que parla le sage vieillard. --------
— Y consens-lu, ma fille? ajouta-t-il en s'adres-
sant à Myrrhine, qui, pour toute réponse, s'inclina
en détournant un peu la .tête»
— Et vous, jeunes gens? demanda le vieillard aux
deux rivaux.,
Lysias fit quelques pas en avant et prit ainsi la
parole :
— Il faudrait que je fusse insensé pour refuser le
combat que tu nous proposes, ô Adamas. Les chan-
sons de;,Lysias, grâce, aux Muses, sont chantées par
tous les pêcheurs du rivage.
12 CONTES ATHENIENS
Cléonis litaussi quelques pas en avant, et s'exprima
en ces termes :
— Pourquoi refuserais-je ? tous les bergers du
voisinage ne répètent-ils pas les vers qu'Apollon se
plaît à me dicter?
—De. molles chansons, de.berger, .s'écria, dédai-
gneusement Lysias en regardant Cléonis. Gela peut
être bon à bercer de jeunes enfants; mais la chanson
du pêcheur convient seule à des hommes.
— De rauques chansons de pêcheur, répondit
Cléonis, cela paraîtrait harmonieux à des oreilles
thraces; mais le chant du berger peut seul plaire
aux habitants de notre pays.
-!- Cléonis, lui dit alors Lysias, que le feu de la co-
1ère dévorait, veille sur ta langue, si tu ne veux pas
que je te fasse pleurer comme un enfant que sa mère
• a châtié. Considère la grande force dont les dieux ont
doué ma jeunesse, et écoute ceci : Un jour, le taureau
destiné au sacrifice s'échappa du temple, en renver-
sant l'autel, et furieux, courut par la ville, où il ré-
pandit partout l'épouvante. Chacun fuyait devant lui ;
moi, je m'avançai sans crainte à sa rencontre, et, le
saisissant par les cornes, je le tins immobile. Vois à
présent si tu veux t'exposer à ma colère.
Cléonis, sans se troubler des menaces du pêcheur,
répondit;
— Lysias, si les dieux m'ont refusé ta grande force,
ils m'ont donné l'adresse, qui supplée à la force et se
joue d'elle. Écoute bien ceci : Un jour, un loup-vint
EUNOÈ 13
surprendre mes brebis. Elles fuyaient en désordre la
rage de ce loup terrible, mais lui, les déchirant de ses
dents aiguës, faisait évanouir leur vie délicate. J'ac-
courus et balançant ma fronde, j'atteignis le loup à
l'oreille gauche ; il tomba pour ne plus se relever. Ne
me contrains donc pas à te punir de ton insolence.
— Arrêtez, jeunes gens 1 s'écria Adamas. Sachez
que je ne veux ni rixes, ni injures entre vous. Celui
qui enfreindra ma défense n'aura point ma fille,
égalât-il Orphée parla douceur de ses chants. Les
amis des Muses décentes doivent bannir de leur coeur
la jalousie et la sombre haine : ils ne doivent con-
naître qu'une noble émulation.
Le vieillard se leva, et sa fille le suivit. Ils ren-
trèrent dans l'intérieur du temple.
Aussitôt Lysias et Cléonis se retirèrent. L'Un reprit
le chemin qui conduisait au rivage, l'autre celui de
la plaine.
Il
Cléonis s'en retournait à pas lents. Quand il fut sur
le sommet de la colline, il s'arrêta tout pensif et s'as-
sit au bord d'un champ de maïs, à l'ombre d'un large
sycomore.
Le ciel était brûlant; aucun souffle ne rafraîchis-
sait l'air; les fleurs, couvertes de poussière, pen-
chaient leur corolle languissante; la nature était as-
H CONTES ATHÉNIENS
soupie et muette. Seulement, l'on entendait par
intervalles sortir des blés le cri aigre et monotone des
grillons.
.. Cléonis, la tête appuyée sur l'une de ses mains,
était dans l'attitude d'une réflexion profonde. Il ne
savait s'il devait se réjouir.ou.s!àttris.ter.- Il est, vrai
qu'il allait enfin sortir de la pénible incertitude où
il vivait depuis quelques mois; mais il n'était nulle-
ment rassuré sur le résultat de la lutte qu'il avait ac-
ceptée.
La pensée que la belle Myrrhine pût appartenir à
son rival lui était odieuse. Il ne lui semblait pas qu'il
dût survivre à un si grand malheur.
; " Or, Lysias n'était pas un ; adversaire que l'on dût
mépriser; il était excellent musicien et bon poëte..
Cléonis était donc très-inquiet. Déjà, il préparait en
lui-mêinel'hymne qu'il consacrerait au dieu Pan, et
les idées naissantes se mêlaient et se pressaient dans
sa tété, pareilles à la poussière confuse qui s'élève
sous les pas d'un cavalier. Il suppliait tout bas les
Muses de lui être favorables. -
— Écoutez-moi, ô Muses aimables, leur disait-il.
Prêtez^moi, je vous prie, seulement pour un jour, vos
chants mélodieux et votre harmonie céleste. Que je
triomphedé cet insolent pêcheur, que je possède enfin
la belle.Myrrhine,;et je neyous importunerai plus de
mes voeux indiscrets. Refusez-moi désormais vos fa-
veurs sacrées, que vous n'accordez qu'à;un si petit
nombre demortels,jeneferaientendreaucune plainte.
EUNOÉ 15
Il me suffira d'être heureux avec ma chère Myrrhine.
Telles étaient les pensées de Cléonis, quand une
jeune fille s'approcha légèrement, sans qu'il l'a-
perçût, et lui toucha l'épaule.
Il leva les yeux et vit devant lui la chevrièreEunoé,
son amie d'enfance.
Eunoé était la fille d'un pauvre laboureur des en-
virons. Sa mère était veuve; elle n'avait d'autre bien
qu'un toit de chaume et un arpent de mauvaise terre.
La jeune fille gagnait de quoi subsister elle et sa
mère, trop vieille pour se livrer au travail, en gar-
dant les chèvres des paysans voisins. Elle les menait
paître sur les coteaux les plus escarpés de cette partie
de l'île, et les suivait sans crainte dans leurs courses
vagabondes et leurs ascensions périlleuses. ■
Car la jeune chevrière était aussi vive et aussi légère
que son capricieux troupeau.
Eunoé était petite et frêle. Son teint hâlé par le so-
leil était très-brun, et une longue chevelure, un peu
inculte, retombait, en boucles négligées et flottantes
sur son cou flexible.
Son grand oeil noir était plein d'une vivacité à la
fois naïve et malicieuse; sa bouche était railleuse et
fine. Ses pieds nus étaient petits, et ses mains déli-
cates, quoique toutes noircies par le soleil, n'eussent
pas été dédaignées d'un sculpteur de Sicyone, jaloux
de représenter l'agreste Cérès.
Elle avait pour tout vêtement une robe brune d'é-
toffe grossière dont les franges s'étaient déchirées
16 CONTES ATHÉNIENS
aux ronces de la colline. Elle portait sur la tête
une couronne de feuilles vertes entrelacées et posées
avec une coquetterie rustique qui ne manquait pas
de charme. Cette coiffure, qui donnait à la jeune
fille un air un peu sauvage, la garantissait à demi de
l'ardeur du soleil.
Eunoé s'assit familièrement auprès de Cléonis et lui
prit la main.
— Cléonis, lui dit-elle, pourquoi donc es-tu si
triste?Te serait-il arrivé un malheur? Ta mère est-
elle malade? Les voleurs ou les loups t'ont-ils pris
quelques-unes de tes brebis?
— Non, ma chère Eunoé, grâce aux dieux, ma
mère n'est point malade, et je n'ai rien perdu dé mon
troupeau. Tu le sais, j'ai des serviteurs et des chiens
fidèles ; je ne crains donc ni les loups ni les voleurs.
— Vraiment tu es plus heureux que moi, Cléonis.
Tu connais cette grande chèvre noire que j'aimais
tant, dépuis trois jours elle n'a point reparu. Je crains
bien qu'on ne me l'ait dérobée. Aucune n'avait de
plusforts chevreaux et ne donnaitdè meilleur lait. Elle
appartient à cette méchante Praxido, la voisine de
ma mère, et je suis bien certaine d'être battue.
— Rassure-toi, Eunbé! Tu recevras de moi une
autre chèvre plus grande et plus belle que celle que
l'on t'a prise, et loin d'être battue, tu ne seras même
pas grondée.
— Tu es bon pour moi, Cléonis. Combien je te re-
mercie! Cependant, il faut que tu me dises d'où liait
EUNOÉ , 17
l'inquiétude que je vois sur ton visage. Autrement,
je ne veux pas de-ta chèvre.
— Hélas ! ma chère Eunoé, tu sais que j'aime Myr-
rhine, la fille du prêtre Adamas.*
Eunoé pâlit légèrement et ne répondit pas.
— Eh bien, reprit Cléonis, sans prendre garde au
trouble de son amie, j'ai peur que Myrrhine ne m'ap-
partienne jamais.
— A-telle donc repoussé ton amour? Cette Myr-
rhine est bien fière. N'es-tu pas le plus riche des ber-
gers du voisinage? N'es^tu pas le meilleur de nos
chanteurs et de nos poètes ? T'aurait-elle préféré ce
pêcheur Lysias qui la suit partout, et dont je ne puis
souffrir l'arrogance ?
— Myrrhine ne m'a point repoussé. Elle n'a point
donné la préférence à Lysias. Voici, Eunoé, ce qui
est arrivé.
Et Cléonis raconta le refus de Myrrhine de se pronon-
cer.ent.re_Lysias.et lui, et la décision prise, par Adamas,
— Voilà qui est merveilleux et tout à fait nouveau,
s'écria Eunoé, quand Cléonis eut achevé son récit.
Jusqu'ici l'on a donné aux vainqueurs dans les com-
bats du chant ou de la flûte, soit un mouton, soit un
chevreau, soit une coupe ciselée ; à présent, le prix,
c'est une femme. Myrrhine est la première qu'on fait
ainsi servir d'enjeu et de récompense. Il y va de ta
renommée de vaincre Lysias ; car il sera longtemps
parlé d'une.telle lutte.
— Ne me raille pas, je te prie. Si tu savais combien
18 CONTES ATHÉNIENS
je suis tourmenté. Je dois composer un hymne au
dieu Pan, et j'en arrangeais les premiers vers dans
ma-tête, quand tu es venue. Sitôt que j'aurai fini cet
hymne, je te le réciterai. Car tu es, comme moi, ô ma
"chère Eunoé, une amie des Muses, et jusqu'ici il ne
m'a jamais été inutile de t'avoir consultée. J âirèmar-
qué que ce que tu avais loué avait été plus tard ap-
plaudi de tout le monde.
— Que veux-tu faire de mes conseils ? Si Myrrhine
savait que tu m'as montré ton hymne, elle se moque-
rait de toi. Parce qu'elle est la fille du prêtre d'Apol-
lon, elle est trop orgueilleuse pour croire que la pauvre
chevrière Eunoé puisse savoir quelque chose.
— En vérité, Eunoé, il me semble que tu ne dé-
sires pas beaucoup que je sois le vainqueur de Lysias.
— Mon cher Cléonis, je le veux, sans aucun doute.
Il me serait pénible que Lysias, qui me déplaît tant,
parvînt à l'emporter sur foi. Mais c'est Myrrhine qui
est le prix du combat, et Myrrhine ne te rendra pas
heureux.
-ËHel
— Myrrhine ne t'aime pas.
— C'est toi, Eunoé, qui ne l'aimes pas. Pour quel
motif as-tu tant d'aversion pour elle?
— Non> elle ne t'aime pas, Cléonis. Autrement, elle
t'eût choisi tout d'abord. Qui l'en empêchait? Son
père lui en laissait la liberté.-Pourquoi s'en remettre
au hasard? Les juges qui prononceront entre toi et
Lysias ne peuvent-ils pas se tromper ? Mais dois-je
EUNOÉ 19
te parler de choses qui me sont étrangères ? J'ai laissé
mes chèvres derrière ce coteau, près du bois de
frênes; je crains qu'elles ne se soient trop éloignées.
Adieu. Sois heureux, ô Cléonis.
Et la jeune fille s'enfuit, laissant Cléonis surpris
d'une manière d'agir qui ne lui était pas habituelle.
III
Au jour convenu, cinq des juges choisis par
Adamas se trouvaient réunis Jt Ta fontaine de Cérès.
C'étaient Adamas. lui-même, les deux bergers et les
deux pêcheurs.
Chrysiès, le mendiant aveugle, n'avait pas encore
paru; on attendait aussi Lysias et Cléonis.
La fontaine de'Cérès était située dans un bois d'oli-
viers, et de chênes-liëges, aupied-d'une colline re-
vêtue de vignes sauvages et de genévriers. Elle jaillis-
sait des flancs polis d'un rocher abrupt et retombait
en cascade limpide et transparente dans un bassin de
verdure encadré de pierres grises rangées circulaire-
ment et sans art.
Quelques saules inclinaient leur mobile feuillage
sur les eaux tapissées de plantes aquatiques de toute
espèce; le nénuphar blanc, le jonc fleuri aux teintes
rosées, l'iris jaune et la sagittaire aux feuilles aiguës,
y mêlaient leur frêle et délicat parfum.
20 CONTES ATHÉNIENS
. Devant la fontaine existait un épais et humide
gazon, parsemé de myosotis et de renoncules.
Rien n'était comparable à la délicieuse fraîcheur,
au calme pénétrant, qui régnaient dans cette solitude
ombragée.
Les bergers et lés moissonneurs venaient y cher-
cher un abri contre les chaleurs de l'été et se plai-
saient à y causer longuement de leurs travaux et de
leurs amours. Cet endroit était d'ailleurs l'objet d'un
culte religieux dans toute la contrée ; on n'y entrait
qu'avec une sorte de crainte pieuse. En effet, dans
une ouverture du rocher remplie d'herbes grimpantes
et de mousse, on avait j)lacé, au-dessus de la fon-
taine, une statue de Gérés sculptée dans le chêne, La
déesse appuyait sa main gauche sur une gerbe de
blé et de la main droite tenait une faucille.
Elle était peinte de diverses couleurs, et toute cou-
verte de guirlandes et dé couronnés qu'y venait dé-
poser, souvent de fort loin, la dévotion des habitants
de l'île.
Tout près de la fontaine s'élevait majestueusement
un châtaignier trois fois séculaire. Il fallait dix
hommes pour en embrasser le vaste tronc, et il offrait
dans son intérieur une grotte assez large pour que
plusieurs personnes y fussent à l'aise et pussent même
s'y asseoir. Sous cet arbre, des bergers avaient dis-
posé trois bancs dé pierre sur lesquels ils avaient
placé des tapis de paille.
Myrrhine ayait accompagné son père. Elle était
EUNOE 21
vêtue d'une longue tunique bleue, et parée d'une cou-
ronne de roses blanches qui faisaient ressortir l'aima-
ble éclat de son visage.
Elle s'assit sur le banc du milieu auprès de son
père. Les deux pêcheurs s'assirent à la droite d'Ada-
mas. Us étaient encore dans toute la force de l'âge;
leurs bras nerveux, leurs jambes velues et muscu-
leuses, leurs épaules larges et carrées attestaient une
grande vigueur. A peine quelques poils blancs se mê-
laient à leur épaisse barbe noire.
Les deux bergers s'assirent sur le banc de gauche.
Ils étaient beaucoup plus âgés que les pêcheurs. Leur
barbe et leurs cheveux étaient tout blancs; leur taille
était un peu voûtée et leur marche chancelante. Us
s'appuyaient sur des bâtons de houx flexible.
— Chrysiès ne paraît pas, dit Adamas. Que ferons-
nous sans lui...? Il est regardé à juste titre comme le
meilleur juge de la contrée dans tout ce qui concerne
l'art divin des Muses. Plaise aux dieux qu'il ne lui soit
arrivé aucun malheur !
— Les dieux veillent sur lui, répondit l'un des ber-
gers; quoique aveugle, il marche sans guide, et ja-
mais il ne s'égare. Il semble qu'un génie bienveillant
le mène parla main.
Pendant qu'ils échangeaient ces paroles, la belle
Myrrhine gardait le silence discret qui sied aux jeunes
filles.
Chrysiès parut enfin; il marchait avec peine, et pa-
raissait très-fatigué. Son front ruisselait de sueur, et
52 CONTES ATHÉNIENS
la poussière souillait ses pieds nus; il tenait un long-
bâton de frêne; à ses côtés était suspendue une lyre
aux cordes d'or dont la richesse faisait contraste avec
la pauvreté de ses vêtements.
Adamas courut au-devant du vieil aveugle, et le fit
asseoir entre lui et Myrrhine.
— Sois le bienvenu, Chrysiès, s'écria-t-il tout
joyeux, je craignais que tu n'eusses point reçu le mes-
sage que je t'ai envoyé, ou que les dieux n'eussent
placé quelque péril sur ta route.
— Jusqu'àcejour,réponditChrysiès, il ne m'est point
arrivé de faire de fâcheuses rencontres. Qui voudrait
nuire à un vieillard inoffensif, pauvre et aveugle?
J'étais loin d'ici, à Gortyne, chez le riche Lysimaque;
il célébrai tles noces de sa fille auxquelles il avait convié
trois marchands syriens de ses amis. Il m'a fait venir,
voulant, par ma bouche, donner connaissance à ces
étrangers des vers du divin Homère notre maître.
— Et Lysimaque, sans doute, t'a dignement récom-
pensé? On ledit très-généreux.
— Il m'a donné cette lyre que tu vois à mes côtés
avec cent drachmes, et chacun des marchands m'a
mis dans la main deux pièces d'or de la monnaie de
son pays. Jamais je n'ai possédé tant de richesses Et
cependant je me suis retiré mécontent d'eux. Car ils
m'ont à peine écouté. Tandis que je leur récitais les
plus beaux vers du poëte, ils causaient nonchalamment
de leurs affaires. Sans doute, ils eussent préféré quel-
ques danseuses de Lesbos ou de Smyrne aux poses
EUNOÉ 23
lascives et aux sourires provoquants. Mon indignation
était telle que j'eusse volontiers déserté ce seuil enne-
mi des Muses, et refusé leurs dons injurieux; mais,
hélas ! la pauvreté est une maîtresse impérieuse qui
nous force souvent à renfermer en nous-mêmes nos
plus nobles pensées. Combien je préfère avoir pour
auditeurs quelques-uns, de nos bergers qui prêtent à
mes chants une oreille avide et dont il me semble
que j'aperçois couler les pleurs (car je ne puis voir
leur visage), au récit des maux que le sort se plaît à
répandre sur la race éphémère des hommes!
— Console-toi, mon bon Chrysiès, tu viendras ce
soir prendre un peu de repos sous mon toit. Tu n'y
trouveras point l'opulente hospitalité de Lysimaque,
mais l'accueil bienveillant d'un adorateur des Muses.
Nous réciterons ensemble les vers du divin Homère,
et tu me diras ceux que tu as sans doute composés
depuis que je ne t'ai vu. Aucun plaisir n'est pour moi
préférable à celui de t'entendre. Car si le ciel a rendu
tes yeux aveugles, il a ouvert tes oreilles et ton âme
aux charmes de la musique; et, quand tu chantes de-
vant moi, l'heure insensible s'enfuit d'un pied ra-
pide.
Ainsi parlait Adamas. En ce moment parurent
Lysias et Cléonis. Ils ne se parlèrent point, mais ils se
regardèrent d'un air menaçant. Néanmoins ils se
continrent l'un-et l'autre; ils n'avaient pas oublié
les recommandations du sage Adamas.
La belle Myrrhine feignait de ne point les voir,
24 CONTES ATHÉNIENS
et tenait ses yeux constamment fixés vers la terre.
Adamas reprit la parole :
— Mes amis, dit-il, vous savez pourquoi je'vous
ai rassemblés. Écoutez avec attention Lysias et Cléonis,
et soyez, je vous prie, des juges équitables. Oubliez,
- ô pêcheurs,-que Lysias est-un-pêcheur- comme vous;
et vous, bergers, ne vous souvenez plus que Cléonis
est berger. Puissiez-vous, inspirés par le génie des
Muses, accorder le_ prix à celui qui vraiment l'aura
mérité! Puisse le vainqueur rendre heureuse ma
chère Myrrhine !
Les deux pêcheurs et les deux bergers s'inclinèrent
en signe d'approbation. Adamas appela Lysias qui,
comme le plus âgé, devait chanter lé premier.
Lysias vint se placer vis-à-vis des juges. Sa conte-
nance était fière et assurée. Il jeta sur Myrrhine un
regard plein d'amour et commença. Sa voix était
forte et vibrante ; elle résonnait comme l'airain sous
le marteau du forgeron. .
Voici quel fut son hymne.
A THETIS
Salut! ô Thétis, fille de l'Océan, souveraine des
ondes. Tu règnes sur l'immensité des mers; tu con-
duis les vertes Néréides, et commandes aux innom-
brables habitants de l'abîme. Tu habites, au fond des
EUNOÉ 25
flots azurés, un palais de cristal où tu dors sur un lit
de roseaux au bruit des vagues murmurantes.
Quand tu parais sur. la surface des eaux, la mer
frémit de joie et se courbe sous tes pieds comme un
coursier docile. Les dauphins bondissent autour de
toi, et les Tritons aux conques recourbées et bruyantes
accompagnent leur souveraine. L'alcyon vole autour
de ton char d'argent, qui fuit sur.les flots aussi
prompt que les vents rapides.
Je suis Lysias le pêcheur, ô Thétis. Personne ne
t'honore et ne t'aime autant que moi; et je sais que
tu me protèges. Je conduis ma barque fragile au mi-
lieu dès écueilssânsquejahïais elle vienne s'y heurter.
Tu enfles mes voiles d'un souffle favorable; tu remplis
mes filets des poissons les plus rares et les plus beaux,
et tu ramènes, au rivage ma barque joyeuse sur les
vagues qui scintillent aux derniers feux du soleil.
• 0 Thétis, j'aime Myrrhine, la fille du prêtre Ada-
mas. Son père est un homme vertueux et sage ; et il
serait bien glorieux pour moi d'être appelé son fils.
2
26 CONTES, ATHÉNIENS
Quant à Myrrhine, aucune de tes Néréides ne l'égale
en beauté.
N'esl-il pas juste qu'après, avoir consumé les heures
de la journée dans les fatigues et les périls, je retrouve
chaque soir une.épouse soigneuse qui m'accueille en
souriant, et me prépare les mets qui doivent réparer
mes forces, et la couche où je goûterai le sommeil ?
Si j'épouse la belle Myrrhine, ô Thétis, il naîtra de
notre hyménée des enfants qui le seront consacrés
comme leur père. Dès qu'ils seront grands, ils manie-
ront la rame et partageront mes travaux et mes plai-
sirs. Chaque année, ô déesse, assisté de ma famille,
je t'immolerai un taureau plus blanc que l'écume de
la mer orageuse, et la;fumée du sacrifice s'élèvera sur
lainer ennuages odorants. -.---■' --
Quand Lysias eut fini, les juges applaudirent et
Cléonis avec eux.
— Lysias, s'écria-t-il, ton hymne est vraiment
beau. J'oubliais en t'éçoutant que tu es mon rival. Si
je triomphe dans cette lutte difficile, je le devrai, non
pas à moi-même, mais aux Muses qui se plaisent
quelquefois à parler par notre bouche.
Ainsi parla Cléonis, et il vint à son tour se placer
devant les juges.. Sa contenance était modeste et ti-
mide, H chantait ; sa voix, moins forte que celle de
EUNOÉ 27
Lysias, était plus suave, quoique un-peu voilée. Elle
ressemblait au frémissement des feuilles agitées par
le vent du soir. -
Voici quel fut l'hymne de Cléonis :
AU DIEU PAN
0 dieu Pan, écoute ma prière. C'est toi qui pares la
terre pour le plaisir de nos yeux, entr'ouvres le calice
des fleurs naissantes, et sèmes sur le gazon les pleurs
brillants deJ'àurore*C'est toi qui couronnes les bois
de leur mobile verdure, et fais courir dans les prairies
l'onde harmonieuse et fugitive des ruisseaux. Mais
qu'importe la beauté de là terre et la magnificence
dont les immortels l'ont ornée à celui qui ne jouit pas
dëTaimable présence d'une jeune épouse !
0 dieu Pan, écoute ma prière. C'est toi qui revêts
mes brebis de leurs chaudes toisons, et qui donnes
aux fruits de mon jardin leur duvet vermeil, à mes
ceps parfumés leurs grappes dorées. C'est toi qui fais
croître mes olives savoureuses, et jaunis mes blés
prêts à tomber sous la faucille des moissonneurs.
Mais à quoi peuvent servir la richesse et les présents
28 CONTES ATHÉNIENS
heureux de l'été à celui qui ne voit pas s'asseoir à sa
-table une pudique épouse ?
0 Dieu Pan, écoute ma prière. C'est toi qui guides
mes-doigts sur les trous de ma flûte légère, élèves ou
abaisses les sons cadencés de ma voix. C'est toi qui
me dictes les chansons que je redis aux échos de la
vallée. Mais à quoi sert-il de célébrer les dieux puis-
sants et la douce nature, si nos chants ne sont pas
écoutés par une épouse attentive et souriante ?
0 Dieu Pan ! écoute ma prière. Si j'obtiens la belle
Myrrhine, je t'immolerai deux chevreaux noirs ta-
chetés de. blanc, et la plus belle de mes brebis. En
outré,je suspendrai aux branches de ce pin qui s'élève
devant ma demeure une coupe en érable où l'un de
mes serviteurs a sculpté ta divine image.
Les juges applaudirent Cléonis, mais Lysias ne joi-
gnit pas ses applaudissements aux leurs.-Il .ouvrit
cependant là bouche pour rendre à son rival les
louanges qu'il en avait reçues ; mais la jalousie, plus
forte en son coeur que l'équité, le retint, et il se tut.
Tels furent les hymnes chantés par Lysias et par
Cléonis. Les juges, se levèrent et se retirèrent un peu
à l'écart pour donner leur avis.
EUNOÉ 29
Cléonis et Lysias étaient dans une grande anxiété.
Ils s'assirent sur le gazon, se tenant un peu éloignés
l'un de l'autre. Tantôt ils portaient leurs regards sur
Myrrhine pour lire dans ses yeux ce qui se passait au
Tond de son âme : tantôt ils suivaient les moindres
gestes de leurs juges, et cherchaient, en prêtant l'o-
reille, à saisir quelques mots de leur conversation.
Quant à Myrrhine, dont le sort allait se décider,
elle semblait indifférente.
La délibération des'juges fut longue et très-animée.
Enfin, ils revinrent s'asseoir. Cléonis laissa voir toute
son émotion ; Lysias cacha mieux la sienne.
Adamas prit la parole.
— Lysias, dit-il, et toi aussi, Cléonis, vous êtes
vraiment deux poêles merveilleux et deux habiles
chanteurs, si bien qu'il nous a été impossible de pro-
noncer entre vous. Nous avons craint de n'être pas
équitables, si nous déclarions l'un de vous inférieur
à l'autre. Nous avons donc résolu de nous en rap-
porter à Myrrhine, ma fille. Qu'elle proclame le vain-
queur et choisisse aussi elle-même son époux; y con-
sentez-vous, jeunes gens?
Tous les deux s'empressent de répondre qu'ils y
consentent de grand coeur.
— Tu entends, ma fille, ajoute le vieillard. C'est à
toi maintenant de parler.
Myrrhine fit attendre quelques instants sa réponse.
— Mon père, dit-elle, que me demandez-vous? Se-
'rait-il convenable qu'une jeune fille décidât seule une
2.
30 CONTES ATHÉNIENS
chose sur laquelle des juges pleins d'expérience n'ont
pu se montrer d'accord ?
—Ainsi, tu refuses? Myrrhine. Qu'allons-nous faire
à présent, puisque cette lutte n'a eu d'autres témoins
que nous six et toi ?
rr_.T_u_te trompes, Adamas, dit alors l'un des ber-
gers. Nous avons eu un autre témoin encore : c'est
Eunoé, la petite chevrière qui se cache derrière ce
saule.
— Eunoé ! s'écria Chrysiès , c'est Apollon lui-
même qui nous l'envoie. Ne craignons pas de la pren-
dre pour juge. Je l'ai souvent entendue chanter des
vers qu'elle avait faits elle-même ; sa voix est pure
et fraîche, et ses chansons nesont pas indignes d'être
écoutées. J'en ai retenu plusieurs; et partout où je
les ai récitées, j'ai reçu de grands applaudissements.
—•Approche, Eunoé, dit Adamas.
Eunùé,~toute honteuse d'être ainsi surprise, aurait
bien voulu s'enfuir ; mais elle n'osa pas désobéir au
prêtre d'Apollon.
Elle s'approcha lentement, rougissante et les yeux
baissés.
^- Eunoé, reprit Adamas, tu as entendu l'hymne de
Lysias et celui de Cléonis?
La chevrière fit un signe affirmâtif.
—Eh bien ! sois leur juge. Dis-nous celui d'entre
eux qui te semble avoir mérité le prix.
Lysias et Cléonis eurent l'un et l'autre la pensée de
refuser le j ugementd'Eunoé ; Lysias, parce qu'il savait
EUNOE ' 31
que la jeune fille était l'amië de Cléonis, et celui-ci,
parce qu'il se rappelait ce qu'elle lui avait dit de
Myrrhine.
Quant à Myrrhine, elle ne put"réprimer un imper-
ceptible sourire de mépris.
Cependant Eunoé restait immobile et ne disait rien.
Chacun autour d'elle gardait un profond silence et
attendait plein d'impatience la décision de la jeune
chevrière. Mais Eunoé, au lieu de parler, s'échappa
tout à coup, plus vite que le faon qui fuit le chasseur,
et disparut.
IV
Eunoé courut rejoindre ses chèvres. Elle était toute
troublée de ce qui venait de se passer. Une inquiète et
jalouse curiosité avait poussé la jeune fille à vouloir
être spectatrice de la lutte d'où dépendait le mariage
de Cléonis avec Myrrhine. Mais elle était loin de pré-
voir qu'elle serait prise pour juge entre lui et Lysias.
Elle était agitée de sentiments contraires; tantôt
elle s'applaudissait de sa conduite; tantôt elle se re-
prochait comme une grande injustice son refus de,
prononcer en faveur de son cher Cléonis, dont l'hymne
lui semblait beaucoup plus beau que celui de Lysias.
Parvenue à l'endroit de la colline où broutaient ses
chèvres, elle s'arrêta ; puis, s'appuyant sur le bord
d'un rocher, elle s'y reposa delà rapidité de sa course,
32 CONTES ATHÉNIENS
et se mit à réfléchir à ce qu'elle dirait à Cléonis,
qu'elle avait lieu de croire très-irrité contre elle.
Elle cherchait aussi les moyens d'empêcher son
mariage avec Myrrhine, qui ne lui semblait que dif-
féré. Elle avait toujours aimé Cléonis. Le jeune berger
était toute sa vie et toute son âme, et la jalousie ve-
nait de lui révéler la violence de cet amour, désormais
inséparable de son existence même.
Elle n'osait guère espérer que Cléonis l'épousât.
Elle se jugeait indigne de lui. Elle n'était qu'une
pauvre chevrière assez méprisée des autres jeunes
filles, tandis que les parents de Cléonis et Cléonis lui-
même étaient riches et très-considérés dans tout le
voisinage,
Mais elle ne pouvait s'accoutumer à l'idée que Cléo-
nis, son cher Cléonis, devînt l'époux d'une autre
femme, surtout de Myrrhine, qu'elle avait toujours
haïe par un pressentiment qui ne l'avait pas trom-
pée.
Eunoé était donc pleine d'anxiété, quand elle vit
Uléonis qui revenait fort joyeux chez sa mère.
La jeune fille se leva pour éviter sa rencontre et
poussa vivement ses chèvres devant elle. Mais il n'était
plus temps; Cléonis l'avait aperçue ; il l'appela, tout
en se dirigeant vers elle. Incertaines! elle l'attendrait
ou si elle fuirait sa présence, Eunoé finit par se ré-
soudre à demeurer ; mais elle était très-émue.
Sitôt que Cléonis fut près de la chevrière.
— Eunoé, lui dit-il, tu es vraiment pour moi une
EUN~OÉ 33
amie sincère. Tu viens de m'en donner une preuve à
laquelle j'étais loin de m'âttendre. Je t'en remercie.
— Mon cher Cléonis, répondit la pauvre Eunoé
prête à pleurer, je te supplie de ne me faire aucun re-
proche. Oui, j'aurais dû, je le sais, prononcer en ta
faveur. Je le devais d'autant plus que ton hymne va-
lait mieux que celui de Lysias, quoique le sien ne fût
pas assurément méprisable. Mais j'étais si troublée et
si confuse. Je mesuis enfuie sans trop savoir moi-même
ce que je faisais. Je t'assure que j'en ai à présent un
grand regret.
— Va, je te pardonne volontiers, ma chère Eunoé.
Tu ne m'as fait aucun tort. Ma victoire sur Lysias,
pour être différée d'un jour, n'en sera que plus écla-
tante et plus glorieuse.
— Comment cela? dit Eunoé, très-surprise de le
voir si peu fâché de l'espèce de trahison dont elle s'é-
tait rendue coupable envers lui.
— Je n'aurais dû mon triomphe qu'à un seul suf-
frage, qui eût été le tien. Lysias n'aurait.pas manqué
de répéter à tout le monde qu'étant mon amie, tu
n'avais pas été un juge impartial. Or, nous devons
nous revoir demain, à la même heure, auprès de la
fontaine de Cérès ; c'est la flûte qui décidera entre
nous. Ainsi le veut Adamas. Tu sais s'il est un seul
joueur de flûte que je craigne dans toute l'île. Tu con-
nais, en outre, quelle flûte j'ai en ma possession. Elle
a été donnée à mon père par le dieu Pan lui-même.
Eunoé devint très-pâle. Elle avait compris que
34 CONTES ATHÉNIENS
Cléonis était perdu pour elle. Elle eut de la peine à
cacher ce qui se passait en son coeur et feignit de
courir après quelques-unes de ses chèvres qui s'é-
taient un peu écartées des autres.
— Adieu, ma chère Eunoé, s'écria Cléonis. Demain,
je t'enverrai la chèvre que je t'ai promise.
Eunoé ne répondit pas ; elle s'éloignait toujours.
Cléonis s'efforça vainement de la rappeler. Il prit
enfin le parti de continuer sa route, sans avoir pu
comprendre la conduite de son amie.
Eunoé, quand elle ne l'entendit plus, se retourna
et le suivit longtemps des yeux. Quand il eut disparu
au tournant de la colline, derrière un bouquet d'oli-
viers, elle répandit des larmes abondantes.
Quand la chevrière se fut un peu calmée, elle ra-
mena tristement ses chèvres jusque chez sa mère ; le
souper était prêt ; elle mangea à peine et ne parla
point.
Elle se jeta tout habillée sur son lit de fougères,
mais ne put s'endormir. Dès qu'elle vit que sa mère,
qui couchait à côté d'elle, avait fermé l'oeil, elle se
leva, sortit de sa cabane et alla au hasard dans les
champs.
La nuit était magnifique. La lune versait ses rayons
silencieux sur la plaine; les chênes et les châtaigniers
mêlaient à ses clartés leurs grandes ombres immo-
biles ; un souffle chargé des plus suaves parfums des-
cendait des montagnes voisines; on n'entendait d'au-
tre bruit que le frémissement de la mer et le gazouil-
EUNOÉ 3b
lement des oiseaux cachés sous la feuillée. Le ciel
était sans nuages et d'une telle transparence qu'on
eût dit qu'il faisait jour encore.
Pareille à un homme qui n'est ni éveillé ni en-
dormi, et qui rêve nonchalamment, les yeux à demi
ouverts, la nature se reposait dans une voluptueuse
quiétude.
Eunoé, folle d'amour et de jalousie, marche sans
direction et sans but. Elle entend battre son coeur
dans le silence de la nuit ; elle pousse de profonds
gémissements et prononce des paroles entrecoupées
et incohérentes.
Tout à coup, lasse de courir, comme une personne
saisie de vertige, elle s'arrête et se laisse choir sur le
gazon humide de rosée en s'écriant :
— OPhoebé au disque changeant, écoute-moi, chaste
déesse 1 Écoutez-moi, dieux des plaines et des mon-
tagnes, et vous, nymphes des prairies et des bois.
Sans doute, vous me connaissez pour m'avoir vue en
ces lieux depuis que je suis née. Je suis la chevrière
Eunoé. Vous connaissez aussi le jeune berger Cléonis.
0 divinités champêtres, c'est vous que j'atteste. Vous
avez été témoins des jeux de notre enfance et de notre
amitié mutuelle. Est-il un seul arbre dans toute la
contrée au pied duquel nous ne nous soyons assis
l'un à côté de l'autre? Quel ruisseau ne nous a pas
vus pencher en même temps notre visage sur ses ondes
limpides ! Est-il un seul rocher des collines sur lequel
nous n'ayons pris ensemble notre repas du soir ? Se-
86 CONTES ATHÉNIENS
rait-il juste, répondez, que je vécusse séparée de Cléo-
nis, et qu'une autre femme devînt son épouse? Hélas !
un autre l'appellera son cher Cléonis, sautera à son
cou quand il reviendra à la maison et sourira à ses
douces paroles; il caressera ses enfants entre les bras
de leur mère, et moi je vieillirai dans la tristesse et
l'abandon ! O dieux cruels 1 que vous ai-je fait? Pour-
quoi vous jouer d'une mortelle ignorante et faible?
O puissante Aphrodite, sois-moi propice, et souffle
dans l'âme de Cléonis l'amour dont la mienne est
consumée. Tu peux tout sur les dieux et sur les
hommes. N'est-ce pas toi qui fis aimer au berger
Paris la divine Hélène, dès qu'il la vit au milieu de
ses femmes, dans son palais de Sparte? Je sais bien
que Cléonis est aussi beau que Paris, et que je suis
bien moins belle que la divine Hélène. Pourtant,
quand j'étais tout enfant, de vieux bergers m'ont dit
un jour en souriant : Eunoé, quand tu seras grande,
tu seras belle. Aphrodite, exauce ma prière. Que je
sois l'épouse de Cléonis, et je ferai pour toi une chan-
son qui sera la plus harmonieuse qui ait jamais été
dite par des lèvres humaines. Je ne suis qu'une
pauvre chevrière; néanmoins, les vers que je compo-
serai en ton honneur seront répétés par toutes les.
jeunes filles qui aimeront comme moi, longtemps
après que j'aurai cessé de vivre.
C'est ainsi que la pauvre Eunoé accuse les dieux
de son malheur et les prie de lui être secourables;
mais ses plaintes se perdent dans la nuit, inutilement
EUNOÉ Sï
répétées par les échos insensibles. Fatiguée de sa
propre douleur, elle s'étend sur le sol et reste dans
une immobilité complète. Soudain, elle se relève à
demi et prête une oreille attentive. Elle vient d'en-
tendre les accords d'une flûte qui résonne au loin
dans la campagne; elle reconnaît celle de Cléonis.
Sans s'en apercevoir, elle s'était rapprochée de la
maison du jeune berger.
La flûte dé Cléonis avait souvent charmé Eunoé.
Elle se plaisait à le faire jouer devant elle et passait
de longues heures à l'écouter. Mais, dans ce moment,
elle n'est pas disposée à goûter beaucoup cette flûte
merveilleuse :
Tout en colère elle s'écrie :
— O flûte de malheur, c'est toi qui m'auras perdue t
Sois maudite et avec toi celui qui t'a fabriquée, fût-il
un dieu I Puissé-je te briser sous mes pieds et jeter tes
morceaux dans la mer, afin qu'ils soient dispersés au
loin par les vagues !
Cependant la flûte joue toujours, et la mélodie en
est d'une suavité divine. Le désespoir d'Eunoé s'en
accroît, le triomphe de Cléonis lui semble inévitable.
Elle achève de se lever et se dirige lentement vers
l'habitation du jeune berger.
Cette habitation est bâtie sur un tertre peu élevé
et ombragé de grands bois. Elle est blanche et»
riante ; éclairée par les rayons de la lune, elle brille
au milieu des arbres noirs qui l'environnent, comme
une lampe au sein des ténèbres. Eunoé s'en rap-
3
38 CONTES ATHÉNIENS
proche tout à fait. La porte est entr'ouverte. Enfin,
Cléonis retire la flûte de ses lèvres, et la couvre debai-
sers. 0 chère flûte, lui dit-il, combien je t'aime ! C'est
à toi que je devrai le bonheur de ma vie. S'il est vrai
que Pan lui-même ait fait présent de toi à mon père,
il lui a donné un trésor plus précieux que toutes les
richesses des rois de Perse. ' .
Il recommence à jouer, mais au bout de quelques
instants, il s'arrête; car il est épuisé de fatigue. Après
avoir posé sa flûte sur la table et soufflé la lampe, il
ne tarde pas à s'endormir profondément. Eunoé, qui
ne voit pas son visage, entend sa respiration douce et
égale.
La jeune chevrière se retire lentement du lieu où
elle est cachée; elle tourne encore quelque temps au-
tour de la maison, puis semble prendre tout 'à
coup une résolution suprême. Elle pousse légèrement
la porte, elle avance sans le moindre bruit.
Parvenue au milieu de la chambre, elle s'agenouille,
et se traîne dans l'ombre jusqu'auprès du lit de Cléo-
nis; puis elle étend la main, cherche sur la table et
s'empare de la flûte. Elle sort avec les mêmes précau-
tions qu'elles a prises pour entrer, et s'enfuit précipi-
tamment avec son précieux larcin.
V
Dès qu'il est éveillé, Cléonis veut prendre sa flûte où
il l'a posée la veille. Très-surpris de ne la point trou-
EUNOÉ 39
ver, il se lève et se met à chercher dans toute la
chambre. Il s'inquiète et appelle sa mère qui s'occupe
en ce moment à donner des ordres aux femmes char-
gées du soin des troupeaux. Anthie (c'est ainsi que se
nomme la mère de Cléonis) accourt à la voix de son
fils, et, voyant son trouble, elle lui en demande la
cause.
— Ma mère, répond Cléonis, n'avez-vous point vu
ma flûte? Je l'avais posée hier sur cette table, et je ne
la retrouve point.
— Non, mon fils, répond Anthie, je n'ai point vu ta
flûte.
— Hélas! je suis perdu; quelqu'un me l'a volée.
—- Cherche encore, Cléonis ; aucun de nos servi-
teurs n'est capable de rien dérober. Qui donc pour-
rait te l'avoir prise?
— Sans doute un dieu jaloux de mon bonheur. Ma
mère, c'en est fait de moi! Comme je n'ai point l'ha-
bitude de jouer avec une autre flûte, je serai vaincu
par Lysias et n'épouserai point Myrrhine. Quelle hu-
miliation pour moi et quelle douleur !
La mère et le fils recommencent d'inutiles recher-
ches. Cléonis est désespéré. Il trépigne du pied avec
impatience; puis il se jette sur son lit tout découragé;
il s'en prend à sa mère elle-même, comme si elle était
coupable en rien de la perte qu'il déplore.
— O Pan, s'écrie-t-il, est-ce toi qui m'a repris le
don que tu avais fait à mon père? En quoi ai-je mé-
rité un tel châtiment? Ai-je manqué au retour de
40 CONTES ATHÉNIENS
chaque printemps à couronner ton image de fleurs?
N'ai-je pas déposé chaque mois du lait ou des fruits
sur tes autels? Peut-être n'as-tu pas été satisfait de
l'hymne que j'ai composé pour toi; pourtant j'y avais
mis tous mes soins, et les juges m'ont donné des
louanges.
Cependant le soleil monte sur l'horizon, et l'heure
de se rendre à la fontaine deCérès est arrivée. Cléonis
se décide à prendre une autre flûte; il l'essaye de mau-
vaise grâce, et il lui parait qu'il n'en tire que des sons
rauques et discordants.
— Voyez, ma mère, s'écrie-t-il, quels sons désa-
gréables rend cette vilaine flûte!
— Mais non, Cléonis, ils ne sont pas moins doux,
je t'assure, que ceux de l'autre.
— Vous dites cela pour me consoler. D'ailleurs
YOUS n'êtes pas, vous le savez, ma mère, une très-ha-
bile musicienne.
Anthie, blessée des paroles de son fils, lui répond
avec un peu d'aigreur :
— Je ne suis, il est vrai, qu'une femme simple et
ignorante. Je n'ai su que te nourrir de mon lait, veil-
ler sur ton enfance et te prodiguer mes soins et mes
caresses. Voilà pourquoi sans doute tu me méprises
aujourd'hui.
—Quedites-vous?s'écrieCléonis, en se jetant au cou
de sa mère. Si je vous ai offensée, pardonnez-le-moi.
Hélas ! cette perte imprévue -m'a frappé de vertige, et
je parle comme un insensé. Non, je n'irai pas à la fon-
EUNOÉ U
taine de Cérès. A quoi bon ? Ne suis-je pas vaincu d'a-
vance? 0 Myrrhine, adieu pour toujours!
— Mon fils, il ne faut pas abandonner la victoire à
ce Lysias sans avoir combattu. Quant à Myrrhine,
est-elle donc la seule jeune fille du pays qui soit digne
de ton amour? Va, je saurai trouver pour toi une au-
tre femme qui sera moins belle peut-être, mais aussi
beaucoup moins fière. Vois-tu, mon fils, une femme
orgueilleuse est pour son mari une charge bien pe-
sante. Elle n'est jamais heureuse de sa destinée; son
humeur est triste et sa voix aigre et grondeuse ; elle
reçoit d'un air indifférent les caresses et les présents.
Au contraire, une femme simple et modeste est le
plus doux trésor du foyer domestique ; elle a toujours
le regard souriant et le coeur joyeux, et sa bouche ne
prononce que des paroles agréables. Or, Myrrhine
n'oubliera jamais qu'elle est la fille du prêtre Ada-
mas ; elle se regardera comme bien au-dessus de toi
par sa naissance, quoiqu'elle n'ait pas de grandes ri-
chesses.
— Ne dites aucun mal de Myrrhine; jamais je n'é-
pouserai une autre jeune fille!
— Tu le crois, Cléonis; mais le coeur des hommes,
surtout à l'âge de la jeunesse, est plus chan'geant que
les flots de la mer. Tiens, embrasse-moi, et ne perds
pas ainsi courage. Pars, l'heure te presse. Adieu, mon
fils. Que les dieux te soient favorables !
Cléonis quitte sa mère et se dirige vers la fontaine
de Cérès. Les paroles d'Anthie ont fait peu d'impres-
42 CONTES ATHENIENS
sion sur lui. Il ne peut se consoler de n'avoir pas sa
chère flûte.
Cependant Eunoé, après une longue course à tra-
vers les champs, s'était arrêtée, n'ayant pas la force
d'aller plus loin. Elle n'avait plus la flûte de Cléonis.
D'abord elle voulait la mettre en pièces, mais elle
n'en avait pas eu le courage. D'ailleurs, cette flûte
était, dit-on, l'oeuvre du dieu Pan lui-même. N'était-
ce pas un sacrilège de la briser? Eunoé l'avait soi-
gneusement entourée de paille et cachée sous une
pierre.
L'aube matinale commençait, à poindre. La jeune
fille n'était pas en ce moment très-éloignée de la fon-
taine de Cérès. Elle se coucha sous un vieil olivier,
non loin du chemin qui conduisait à la fontaine, et
s'endormit.
Quand elle se réveilla, le soleil venait d'atteindre la
moitié de sa course. Elle fut quelque temps à se rap-
peler les événements de. la nuit qui lui semblaient un
de ces rêves incohérents et pénibles dont le matin fait
évanouir la trace. Puis elle se reprocha bien amère-
ment le vol qu'elle avait commis.
— Pauvre Cléonis, se disait-elle, quel chagrin il a
dû avoir en ne retrouvant pas sa flûte ! devais-je agir
ainsi? En quoi ce que j'ai fait me servira-t-il ? Au lieu
de Myrrhine, il épousera une autre femme plus belle
et moins pauvre que moi; et, s'il vient à savoir que
c'est moi qui lui ai pris sa flûte, il me détestera et
ne voudra plus me voir. N'eût-il pas mieux valu pour
EUNOÉ 43
moi être la servante de Myrrhine, et garder les trou-
peaux de Cléonis? J'aurais vieilli sous leur toit, soigné
et vu grandir leurs enfants ; Cléonis n'aurait eu pour
moi que des paroles amicales; Myrrhine elle-même
ne m'eût pas haïe, car j'aurais cherché en tout à lui
plaire. Quant à moi, je l'aurais aimée sans peine, si
elle avait rendu Cléonis heureux ; et comme je serais
morte la première (les dieux, je le crois, ne m'ont ré-
servé qu'une courte destinée), Myrrhine eût dit : —
Eunoé était une servante soigneuse et fidèle, et Cléonis
aurait versé quelques larmes.
Ainsi pensait Eunoé. Tout à coup elle aperçut Cléo-
nis qui se rendait à la fontaine de Cérès. Aussitôt elle
se cacha derrière les arbrisseaux qui s'élevaient au
pied du vieil olivier. Cléonis lui sembla très-chagrin ;
elle fut touchée de la tristesse qui était peinte sur son
visage. H passa près d'elle sans la voir; Eunoé se re-
leva. Elle voulut l'appeler pour lui tout avouer et lui
rendre sa flûte. En ce moment; Adamas parut, ac-
compagné de Myrrhine. Là vue de sa rivale changea
les dispositions de la chevrière et lui ferma la
bouche.
— Non, non, dit-elle, il n'épousera jamais cette fille
orgueilleuse ; et elle s'enfuit.
Lysias et Cléonis étaient de nouveau devant leurs
juges. Lysias prit sa flûte pour jouer ; mais il ne pa-
raissait pas très-content dé subir cette épreuve, qu'il
n'avait acceptée qu'avec répugnance, tant il lui parais-
sait difficile qu'il pût surpasser Cléonis. Au moment
44 CONTES ATHÉNIENS
où il approchait l'instrument de ses lèvres, le jeune
berger l'arrêta.
— Écoutez-moi, dit-il, en s'adressant au prêtre
Adamas et aux autres. Vous le savez, je possédais une
flûte qui a été donnée à mon père par le dieu Pan lui-
même. C'est avec elleque je devais jouer devant vous.
Or, cette nuit, elle m'a été volée. J'en suis tout affligé
et incapable de lutter contre Lysias en ce moment,
quoique je ne le craigne pas, ni lui, ni tout autre
joueur. Accordez-moi donc ce que j'ai à vous deman-
der, puisque c'est une chose équitable. Remettez cette
épreuve à un autre jour.
Adamas, sans répondre, se tourna vers les juges
pour les consulter ; mais Lysias s'écria :
— Si Cléonis a perdu sa flûte, que nous importe !
ce n'est pas moi qui l'ai prise. Qu'il joue avec celle
que je lui vois à la main. Ce n'est pas la meilleure
flûte qui doit être récompensée ici, mais le meilleur
joueur. Refusez donc à Gléonis ce qu'il vous demande.
Pourquoi, d'ailleurs, le priver d'une pareille occasion
de montrer tout son mérite? Il lui sera tout aussi facile
et bien plus glorieux de me vaincre avec une flûte
médiocre qu'avec celle qu'il tenait d'un dieu même.
D'ailleurs, s'il le souhaite, je lui prêterai volontiers
la mienne après que j'en aurai joué moi-même. Il ne
pourra pas dire que les chances n'aient pas été égales
entre nous.
— Garde ta flûte, répondit Cléonis, piqué des pa-
roles de Lysias. Je n'en veux point.

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