Contes d'automne / par Michel Auvray...

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P.-M. Laroche (Paris). 1865. 1 vol. (212 p.) ; in-16.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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LORRAIN. in-12,312 p.. , 1,50
cinquante nouvelles lettres. écrites dupaV^ïè®']
■ Sioux, etc. ; par DE SHET. In-12, 614 p.
Christianisme (le) et l'Eglise à l'époque de le&r '<
fondation; par le docteur DOLLIKWB. Gr. 1
576 p. :" ,- 5,50
Christ (le) et les Auteehrlots; par
2 vol. Gr. in-12. ï M#*
Eglise et lN légliown, par le doct, Wtoiui.nMaB*<
Gr. 10-12.,416 p.\ - 1,5#"
Ggllse. et la synagogue ; par L. RIPHT. Gr. in-
12, 885 P. 8,00 |
- KtobHssementg charitables de Bonc; réfa-
talion d'Edmond ABOliT; par le docteur LBCsnvnw,
, Gr. in-12. 2,50
Histoire des Anabaptistes de Munster; par
FAESSER. in-12, 313 p. 1,W
Histoire de la Pologne ; par XtoM-FEMMMt
In-12, 396 p. m
Histoire primitive du genre humain; par le
doct. Gfrœrer. Gr. in-12, 588 p 4,00
Histoire de I* Révélation ; par l'abbé SÉUM,
4 voL gr. in-12. 8,00
Histoire de sainte Hedwige, duchesse de Poli»/
£ 4» ! pfeir âknmmoeu. Gr. in-12. 2,5| i
lettres sur la Réforme ; par çillCOBBETT i~-'~S
416p. - ; "eo.,
Napoléon f dans sa vie intime ; par te vicomte
~NÉAmxceqiw. In-12, 312 p. > ■ j
par
~Par irRlA,>II,ii" 1tiji'"
~gt^B.Vde .B^ou par Uijp
BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE,
BEAUX VOLUMES IN-S0
tardinaî Xiinénès (le): par le Docteur UEfEtu
In-8. 676 p. 455Q
Fsqiiifisi-" sur la Réforme; par le comte DE IL
i f.BMOVT ln-8, 350 p. 3,JÔ
Fastes des calamités publiques; par TonFa
vol. in-8 de 450 p. chacun. 8,00
Godefroid tlt. Bouillon ; par le baron DE Boct
(,r. in-8, 456 4 pl. 6 00
Ilistoir de la Terre-Sainte : par SODKIKO. 2 vol.
,r. in-8 de 622-08 p. 4 écartes 12,01
Journal.d'un Voyage en France: par le docteur
ALLIES, Gr. in-8, 3L:. p. 2,5v
Pères du désert ; par la comtesse fl vn>-ll vii>
Gr. in-8, 588p.
Recherches sur le véritable auteur de l'iiiii-
tation de Jésus-Clirist; par M. J. B. AI ILOI. Gr.
in-8, 424 p. 7iO0
.n", '!J:nü d .I. LOI LÉI ) ; par -^«1-
tiiE Cr. in-8, 32S p. k Oo
i-' ~oirc , !>a t'r. iu-S. j p. 6,'JJ
8. Paulin de o - , p fr le docteur '1.i. Gr. in-8,
~636 P. 6,00
SomcBiif, t-e uu vie. mémoires du chanoine
scuajiD. (Jr. in-b, Í-:" ti sujets et portraits. 6,00
ïiilj ; par lv. CVl.ll e a». V.L,I,3;»S. ONT. 2 vol. cor. in-8
..e Jo p. l-z,\.rU
l'i'.lbi' M~ - i i i , niié (ie^ ; par le docteur
~- 2 \ol. gr. iu-8, où '-o72 p. 7,00
Vérité hi-ioiiuue \]¡¡), recueil destiné à rétablir les
~idita altérés p;". l'innorance ou la mauvaise foi. Série
complet co n ■ é e 12 vol. in-8, de 400 p. ~3,00
Vie d - T --t..Jé..u -Christ ? par le P Ribi-
DESEIH* Gr. in 74 p. Portrait. 6.00
tu llnmans bnnnHu.
CONTES D'AUTOMNE.

N° 39.
LES ROMANS HONNÊTES
1. Un Voyage de noces, ou Luther et sa fiancée, par DE BOURRER.
2. Le Château de Wildenborg, par DE SAINT-GENOIS.
3. Margherita Pusterla, par CÉSAR CANTU.
4. Raynaldo et Sélima, par MÉLANIE VAII BIERVLIET.
5. Robert, épisode de l'année 1848.
6. La Femme du Sous-Préfet, par LA Bne DE CHABANNES.
7. Scènes villageoises du pays de la Gueldre, par CREMEBS
8. L'Esprit frappeur, par BROWNSON.
9. Le Chapelain de la Rovella, par G. CARCANO.
10. L'Esclave, par la comtesse DROHOJOWSKA.
11. Sous le chaume, par Mme la comtesse R. DE LA TOUR DU Pill.
12. Jean l'ivoirier, par R. DE NAVERY.
13. Philippe Raimbaut, par Roux-FERRAND.
14. Pauvre Jacques, par MARY.
15. L'Ambition de Tracy, par le vicomte DE MARICOURT.
16. Fanchonnette, par L. PICHARD.
17. Janine, par Roux-FERRAND.
18. L'Esprit du Château de Xhènemont, par CHRISTIAN.
19. Le Manuscrit du vicaire, par J. DE TOURNEFORT.
20. Lucy. — Trèche, par Mme MARIE EMERY.
21 La Maison maudite, par C. GUENOT.
22. La Famille Molandi, pallrle vicomte DE LA MORRE.
23. Nouvelles hist. de l'anc. Flandre, par E. DE BORCHCRAVE.
24. Les Empoisonneurs, par C. GUENOT.
25. La Zingara calabraise, par le vicomte DE MARICOURT.
26. Deux intérieurs, par la Bne DE CHABANNES.
27. Simples Récits, par AIllÉ CÉcn.
28. L'Anneau impérial, par PIERRE Brou.
29. Luisa et Mercedès, par ESCUDERO.
30. Six Nouvelles, par le comte CÉSAR BALBO.
31. Les chemins verts, par A. DE LASTHÉNIE.
32. La ligne droite, par URBAW DIDIER.
33. Une nuit en chemin de fer, par A. DESVES.
34. Les Héritages, par Roux-FERRAND.
35. Gabrielle, par PAULINE L'OLIVIER.
36. Roses et Soucis, par Mlle V. NOTTRET.
37. Un Mariage en 93, par THIL-LORRAIN.
38. L'Enfant prodigue, par RAOUL DE NAVERY.
39. Contes d'Automne, par MICHEL, AUVITÀY.
40. Florien ou l'enfant du siècle, par MICHEL.
Cette collection ç'mrickit chaque mois de deux volumes nouveaux.
CONTES
D'AUTOM NE
PAR
Michel AUVRAY.
PARIS
I I P P. A I R I E I' E P. - M. LAROCHE,
Rue Bom.p. rte, 66.
LEIPZIG
I.. A. JttTTLER, COMMISSIONNAIRE*
Quer^tra«»« , 34.
H. CASTERMAN
TOURNAI.
1 8 C 5
TOUS nu OIT 5 r<K«ERVÉ3.
Je ne mets pas en tête de ce volume le nom de
l'ami auquel je le dédie. Il saura bien me deviner,
et facilement il comprendra la signification du
titre que j'ai choisi.
Je ne trouverai point mauvais qu'il oublie mon
livre pendant les soirées bruyantes de l'hiver et
les heures occupées de l'été, pourvu qu'il prenne
la peine de le feuilleter quelquefois en automne,
à l'époque des vacances, lorsque tout travail
sérieux est suspendu.
Qu'il s'en souvienne alors, c'est en cette saison
où fleurissent les chrysanthèmes que nous avons
cherché ensemble les moyens de combattre l'égoïs-
me. Ceux qu'il m'a indiqués lui-même sont toute
la morale de ces Nouvelles.
CONTES D'AUTOMNE.
LA VILLA DES BRUYÈRES.
l
Par une tiède journée de septembre, quatre personnes
étaient réunies sur la terrasse d'une élégante habitation,
et semblaient fort occupées à considérer le paysage qui
se déroulait devant elles.
Un jardin, ou plutôt une éblouissante corbeille de
fleurs, s'étendait au bas de la terrasse. Un lac, qui
reflétait dans ses ondes l'azur du ciel, paraissait dormir
de l'autre côté du jardin. De jolies villas, des hameaux
pittoresques se groupaient sur les rives, selon les plus
charmants caprices du hasard. Le fond du tableau était
formé par de gigantesques montagnes, et trois pics cou-
leur de neige s'élevaient sur le dernier plan.
Les pics étaient le Mont-Blanc, les montagnes, la
chaîne des Alpes, et le lac le Léman. La maison de
campagne était située aux Pâquis, c'était la dernière de
ce faubourg qui fit partie de la commune de Genève.
Des bruyères à tiges brunes, à fleurs violettes et blan-
ches, lui servaient de clôture, et lui avaient donné leur
nom. Quant aux personnes placées sur la terrasse, elles
appartenaient toute à la même famille. Le père était au
10 LA VILLA
centre du groupe, son fils se trouvait assis à sa droite,
une belle dame, en grande parure, occupait la gauche,
et une très-jeune fille blonde, presque encore enfant,
se tenait debout, appuyée contre le dossier du fauteuil
de son père.
Dans le jardin, s'ébattaient deux petits garçons. L'un,
couché sur la pelouse, lutinait un lévrier de haute
taille, l'autre ramassait des galets au bord du lac.
Auprès d'eux, on apercevait indistinctement un jeune
homme, assis au fond d'une charmille. Il avait à la
main un livre qu'il feuilletait avec distraction sans cesser
de surveiller des yeux les enfants. La lutte entre le
lévrier et son frêle adversaire finit par devenir si
bruyante qu'elle attira l'attention du maître du logis.
— Pourquoi Maurice demeure-t-il là-bas, seul, au
lieu de se joindre à nous? demanda-t-il après un mo-
ment d'examen.
La jeune fille blonde regarda son frère, qui regarda
la dame assise.
— Mais, monsieur, répliqua celle-ci, la place du
précepteur n'est-elle point marquée auprès de ses élèves?
— Les devoirs du précepteur finissent avec les heu-
res de l'étude. Les enfants ont leur bonne qui doit les
surveiller pendant les récréations. Madeleine, descends,
fais observer à Maurice qu'il a tort de s'isoler ainsi, et
prie-le, de ma part, de venir se joindre à nous.
La jeune fille se dirigea vers le perron avec le plus
grand calme, tandis que la dame s'agitait sur son siège,
en manifestant une impatience très-visible. Elle se leva
brusquement lorsque Madeleine passa auprès d'elle.
— Restez.., dit-elle, je vais chercher moi-même
M. Aubert.
Avec une lenteur majestueuse, elle descendit l'escalier
à la rampe dorée, sa robe de moire bleue traînant sur
DES BRUYÈRES. il
les marches, et ramassant dans ses plis toute une mois-
son de fleurs desséchées.
- Savez-vous, M. le précepteur, dit-elle d'on ton sec
et aigu en Rapprochant du jeune homme, savez-vous
que ces enfants ne sont guère en sûreté lorsqu'on vous
les confie? Félix est tellement penché .sur le lac qu'il
va perdre l'équilibre, et Victor se fera certainement
mordre par cet affreux chien. Mon beau-père a rai-
son de vouloir que leur bonne les garde pendant la
récréation.
— M. de Mercey penserait-il aussi que ma surveil-
lance ne suffit pas?
— Mais une femme est toujours plus attentive. Et
en arrangeant les choses ainsi, vous serez beaucoup
plus libre.
— Puis-je remercier M. le comte de cette liberté
qu'il veut bien m'accorder?
— Pas à présent; nous sommes en famille. D'ail-
leurs, j'ai une commission à vous donner. Ayez l'obli-
geance de porter cette lettre à Prégny, chez Mme Morton.
Ce sera pour vous une véritable promenade, qui ne vous
causera aucun dérangement, je pense?
— Aucun, en effet, je devais me rendre ce soir à
Saconnex où j'ai affaire. J'irai maintenant et je passerai
à Prégny.
— Merci, vous me rendrez réellement service. Fritz
est occupé, et j'ai songé à vous, ne voyant pas quel
autre domestique je pourrais envoyer chez mon amie.
Le sourire qui accompagna cette phrase indiqua
clairement qu'à dessein on l'avait faite équivoque et
insultante. Le précepteur rougit d'abord, puis ayant
remarqué que la jeune fille blonde le considérait avec
inquiétude, il reprit aussitôt tout son calme, et; d'un air
très-gracieux, assura qu'il allait se rendre à Prégny.
12 LA VILLA
Il sortit du jardin, tandis que la dame retournait
sur la terrasse, en agitant son éventail à peintures
chinoises.
— Eh bien? demanda M. de Mercey.
— M. Aubert vous remercie des heures de liberté
que vous voulez bien lui accorder. Ce sont ses propres
paroles. Aujourd'hui, il en profitera pour faire une
promenade à la campagne.
— Comment! lorsque nous le prions de nous honorer
de sa compagnie? C'est fort aimable de sa part. Où
peut-il aller par ce brûlant soleil?
— A Saconnex, m'a-t-il dit.
— Encore ! il y était hier, il y va presque chaque
jour. Qui donc connaît-il là-bas?
— Monsieur, vous ne le devineriez jamais.
— C'est pourquoi, ma chère Herminie, je vous prie
de m'épargner la peine de chercher, repartit le comte
d'un ton sérieux.
La dame se prit à rire.
— Herminie, soyez prudente et discrète, lui dit son
mari, en regardant Madeleine.
— Il n'y a ni imprudence ni indiscrétion à vous
apprendre que M. Aubert va quotidiennement à confessé
chez un vieux prêtre, qui habite une maison de cam-
pagne à quelques mètres de Saconnex.
— Mais il n'y a là rien de risible non plus, repartit
M. de Mercey, du même air froid et grave. Je connais
un peu l'abbé Berthier, je présume qu'il s'agit de lui,
et je suis charmé de savoir que M. Maurice est son ami.
— Cependant on peut trouver étrange que M. Aubert,
à son âge, ait des goûts semblables, et se plaise unique-
ment dans cette société.
— M. Maurice est très-pieux, fit observer Madeleine.
— Peut-être, mais si j'en crois la chronique, il pen-
DES BRUYÈRES. 13
sait bien différemment, lorsqu'il est venu se fixer aux
Bruyères.
— La conduite de ce jeune homme a toujours été fort
régulière, dit M. de Mercey, et je m'étonne de vous
voir blâmer une chose qui lui fait honneur.
— Je ne blâme ni n'approuve, il me semble seule-
ment que sa dévotion devient excessive, et je me de-
mande s'il n'y a pas là-dessous quelque calcul.
— Un calcul ? répéta le comte étonné.
— Vous ne me comprenez pas, je sais bien ; malheu-
reusement je ne puis m'exprimer d'une manière plus
intelligible, je n'ai encore que des doutes. Si je vous
les faisais connaître, vous ne me croiriez pas, et vous
vous ligueriez tous contre moi. Mais un jour, bientôt
je pense, nous verrons quel a été le motif de l'étonnante
conversion de M. Aubert.
— M. Aubert ne s'est pas converti, répliqua sèche-
ment M. de Mercey. Depuis qu'il est le précepteur de
mes petits-fils.
— Oh ! sans doute. C'est ce que je disais. Depuis que
ce monsieur habite la villa, il affiche une dévotion pres-
que outrée. Mon frère assure qu'à Paris, au contraire.
— Ma chère Herminie, si c'est pour médire de mes
amis que votre frère vient ici chaque jour, je lui serai
fort reconnaissant de diminuer le nombre de ses visites.
La dame sourit, hocha la tête, et posa le bord de son
éventail sur ses lèvres, comme pour retenir d'impru-
dentes paroles qui allaient lui échapper.
— Mes enfants, continua gravement le comte, voici
plusieurs fois déjà que je vous prie d'être bons pour
mon pauvre Maurice. Il devient d'une sauvagerie éton-
nante et d'une tristesse visible. Que lui avez-vous fait
les uns ou les autres? Ferdinand, j'espère qu'il n'a pas
à se plaindre de toi?
14 LA VILLA
— De moi, mon père ? Non assurément, répliqua le
jeune homme avec insouciance. Je n'aime pas beaucoup
M. Aubert, mais comment ne lui témoignerai-je pas
tous les égards possibles ? Il est votre protégé, vous
avez pour lui une affection réelle, et je suis très-satis-
fait de l'éducation qu'il donne à mes fils. Si quelqu'un a
des torts envers lui, ce doit être ma femme ou ma sœur.
— Quelle absurdité ! s'écria la dame à la robe de
moire bleue, nous aussi nous traitons M. Maurice avec
bonté et indulgence. Je n'ai rien à me reprocher de ce
côté, et je suis sûre de Madeleine.
— Cela est d'autant plus gracieux de votre part, ma
chère Herminie, que je suis très-défiante et ne peux
répondre que de moi, repartit la jeune fille en souriant.
Puis elle descendit dans le jardin.
Pour se mêler aux jeux des enfants, il semblait
qu'elle n'eût attendu que le départ du précepteur.
Celui-ci s'était rendu aux écuries, avait sellé lui-
même son cheval, et se disposait à parcourir le joli
chemin sablonneux qui conduit à Prégny.
Le soleil était ardent, mais il y avait beaucoup d'om-
bre dans le sentier, bordé à droite et à gauche par de
luxueuses habitations, par de frais bosquets, de grands
vergers plantés d'arbres fruitiers, ou de vastes parcs
aux chênes séculaires.
C'était un paysage extrêmement gracieux, seulement
il paraissait arrangé, peigné, parfumé, dénué de tout
charme agreste et sauvage, partout où les hautes futaies
dérobaient la vue du lac et des montagnes.
Cette riante vallée, qui a un cachet unique de beauté
et de splendeur, lorsqu'on l'admire du sommet de la
Dole ou des cimes du Salève, ne ressemble qu'à un
décor d'opéra quand on s'égare sous les charmilles des
cottages. Nulle part on ne rencontre un coin de terre
DES BRUYÈRES. 15
inculte, nulle part une lande stérile, une pente rocail-
leuse ou abrupte; une chaumière en ruines ou une
cabane au toit moussu.
Maurice était triste et sombre. Il avait lancé son
cheval au galop, comme s'il eût espéré d'échapper à ses
pensées par l'enivrement que cause une course rapide.
Constamment il tenait ses éperons appuyés contre les
flancs du pauvre animai, qui n'avait pas besoin de cet
aiguillon, car il était de race, jeune, vif et fougueux.
Le mors couvert d'écume, il glissait sur le chemin
avec une vélocité inouïe; il faisait jaillir sous ses pas
des milliers d'étincelles, et cependant il imprimait à
peine, sur la poussière, la marque de son pied fin et
nerveux.
Le hardi cavalier qui le montait était un jeune hom-
me de vingt-cinq à vingt-six ans, très-brun, très-mince,
et très-basané. Il avait une physionomie expressive,
un sourire avenant, une taille haute et svelte. De son
extérieur, c'est ce qu'on peut dire de mieux. Mme de
Mercey le trouvait fort laid, mais on a vu qu'elle ne le
traitait point avec indulgence. Dans tous les cas, sa
laideur, si elle existait, n'avait rien de choquant. Ses
grands yeux noirs, brillants, pleins de feu, auraient
suffi pour enlever à sa figure tout cachet de vulgarité.
En ce moment, son regard était voilé, inquiet, fié-
vreux, et tout son être semblait accablé de lassitude,
d'ennui, de souffrance.
Il galopait toujours, espérant probablement assoupir
les chagrins de l'âme par la fatigue et l'agitation physi-
ques. Mais plus il désirait s'étourdir et oublier, plus son
imagination tenace et lucide lui retraçait clairement les
souvenirs auxquels il souhaitait d'échapper.
Quand enfin il eut compris que son corps se briserait
sans endormir sa mémoire, il s'arrêta brusquement, en
16 LA VILLA
pleine route,, au soleil, au milieu des cailloux roulants
et de la poussière aride.
Il lança sur le paysage un regard surpris, et cher-
cha à s'orienter, car il s'était écarté du chemin, et pour
se rendre à Prégny, il devait revenir sur ses pas, ce
qu'il fit immédiatement.
Lorsqu'il, eut donné la missive aux domestiques- de
Mme Morton, il s'arrêta une seconde fois, parut se
demander de quelle manière il finirait sa promenade,
et ne manifesta nulle envie d'aller à Saconnex.
Devant lui, se trouvaient deux sentiers exactement
semblables, bordés de mousses sombres et de haies
vertes. Celui de gauche ramenait aux Bruyères, celui
de droite traversait de vastes prairies, et par de longs
détours, de sinueux replis, gracieux en ses méandres
comme un ruisseau dont il avait la forme et les rives
fleuries, il aboutissait à une église au clocher aigu
miroitant au soleil.
Maurice regarda longtemps dans l'une et dans l'autre
directionsa physionomie s'anima un instant, puis
s'assombrit de nouveau, il fit un geste pour diriger son
cheval et laissa retomber les rênes. Le coursier, profi-
tant de la liberté, s'élança dans le sentier à droite.
Le jeune homme tressaillit et serra fortement la bride.
— Bertram, arrière! cria-t-il.
Bertram ne tint pas compte de l'injonction, il partit
plus rapide en cheval qui connaît le chemin, et sait qu'il
y a au bout une écurie remplie d'herbe grasse.
-.- Soit, murmura Maurice, d'ailleurs j'avais résolu
d'en finir aujourd'hui.
En quelques minutes il arriva à Saconnex. Il passa
auprès de l'église, de la cure, enfila une ruelle étroite,
et s'arrêta en face d'une porte percée dans un mur très-
haut couvert de plantes grimpantes.
DES BRUYÈRES. 17
C. D'AUT.
La porte était à demi-close, il la poussa avec le pom-
meau de sa cravache et Bertram acheva la besogne en
appuyant contre le bois sa belle tête fine, noire comme
l'ébène. Dès que l'obstacle eut disparu, l'intelligent ani-
mal, sans prendre avis de personne, franchit le seuil, et
pénétra dans un jardin dont les allées étaient bordées
de buis coupé très-court, et tapissées d'un sable si fin
qu'il paraissait passé au tamis.
Une vieille servante qui cherchait au milieu de ce
sable une herbe imperceptible, et s'efforçait de nettoyer
encore ce qui était l'ordre et la propreté même, vint
au devant du visiteur, auquel elle adressa une profonde
révérence; après quoi, elle s'occupa du cheval.
— Eh ! bonjour, mon pauvre Bertram, dit-elle en
l'entraînant vers l'écurie. M. Maurice, vous avez fait
galoper ce pauvre animal, il se trouve comme dans un
bain de vapeur. Ce n'est pas bien. Vous savez qu'il ne
refuse jamais de courir, .et qu'il mourrait à la peine
plutôt que de ralentir le pas. Enfin j'aurai soin qu'il ne
prenne pas froid, aujourd'hui.
— Pour le choyer, je m'en rapporte à vous, bonne
Marion. M. l'abbé est-il chez lui?
— Oui, Monsieur, il lit là-bas sous la tonnelle. C'est
étonnant qu'il ne vous ait point entendu. Ah! le voici,
il vous aperçoit enfin.
L'abbé Berthier était un grand vieillard, mince, sec,
ridé, cependant fort et robuste encore ; sa démarche
était grave, noble, austère comme toute sa personne.
Il serra affectueusement la main de Maurice.
— Je ne vous attendais pas avant ce soir à l'heure
accoutumée, lui dit-il. J'espère qu'aucun motif désa-
gréable ne vous a contraint à changer vos habitudes ?
— Il ne s'agit que d'un caprice de Mme de Mercey,
elle a jugé à propos de me relever d'une partie de mes
18 LA VILLA
fonctions; désormais je serai beaucoup plus libre,
répondit Maurice en accompagnant M. Berthier sous
la tonnelle de glycine, de vigne-vierge et de cléma-
tite.
— Me voici bien à vous, reprit le vieux prêtre en
faisant asseoir son hôte sur un banc rustique.
— Je vous remercie, Monsieur, et je suis heureux
de voir que vous avez le loisir de m'entendre, car j'ai à
vous entretenir de choses sérieuses.
— Concernant la vicomtesse de Mercey?
- Non, vraiment, les petites persécutions journaliè-
res qu'elle me fait subir sont bien le moindre de mes
soucis. J'ai assez de bon sens pour m'élever au-dessus
de ces mesquines tracasseries.
— Alors il s'agit du comte ou de vos élèves?
- Non, Monsieur, aujourd'hui je serai fort égoïste,
je ne vous parlerai que de moi.
— Cela vaut encore mieux que de médire, et je vois
avec satisfaction que vous me témoignez enfin un peu
de confiance, homme impénétrable que vous êtes.
— Si je me suis tu jusqu'à présent, ce n'est point
défiance, veuillez le croire; j'hésitais, chaque jour je
remettais mon aveu au lendemain, parce que, du con-
seil que vous me donnerez, dépend le bonheur de toute
ma vie.
— Oh ! oh ! dit l'abbé en regardant son interlocuteur,
voici qui ressemble fort à de l'exagération.
— Rien n'est plus vrai, au contraire. Depuis quatre
ou cinq mois, j'évite de vous poser une question bien
courte et bien simple, uniquement parce que je tremble
d'entendre votre réponse.
— Mais il se peut aussi que cette réponse dissipe tous
vos doutes, toutes vos angoisses.
- C'est précisément ce qui me décide enfin. M. l'abbé,
DES BRUYÈRES. 19
2
pensez-vous, qu'il soit permis quelquefois de résister à
sa vocation?
— Lorsqu'on la connaît clairement, jamais, répliqua
le vieux prêtre.
— Alors, je n'ai plus qu'à dire avec Jérémie : je suis
perdu, murmura Maurice en pâlissant un peu.
— Comment? Pourquoi? Est-ce que votre vocation
vous fait peur ?
- Je n'ose songer à l'avenir qu'elle m'offrirait, et je
suis presque décidé à rester sourd à la voix qui m'ap-
pelle dans une carrière où je ne pourrais trouver que
larmes et regrets. -
— On ne regrette jamais d'avoir suivi la volonté de
Dieu, fit observer le vieillard. Si vous avez tant d'aver-
sion pour l'état dont vous parlez, c'est probablement
parce que le souverain maître veut vous conduire ail-
leurs. Il est très-difficile de connaître exactement les
desseins que la providence peut avoir sur nous. « Il ne
faut pas suivre à l'instant tout mouvement qui paraît
bon, ni rejeter d'abord tout mouvement qui semble mau-
vais, dit le vénérable auteur de l'Imitation, car il est
malaisé de discerner avec certitude si c'est le bon ou
le mauvais esprit, ou notre esprit propre, qui nous porte
à désirer ceci et cela. Tout désir qui paraît bon et juste
ne vient pas toujours de l'Esprit-Saint. Si Dieu était la
cause de votre résolution, vous seriez satisfait, quelque
chose qu'il ordonne. »
Maurice baissa la tête, hésita un instant et reprit :
— Il serait difficile d'admettre que la résolution prise
par moi, il y a longtemps, ne vienne pas de Dieu. C'est
lui qui me l'a inspirée, je n'en puis douter, et c'est contre
lui que je lutte en refusant d'entendre la voix qui
m'appelle.
— Peut-être, répliqua l'abbé en hochant la tête d'un
20 LA VILLA
air de doute. Au surplus, je ne puis vous donner ce
terrible conseil qui décidera du bonheur ou du malheur
de votre vie, sans connaître clairement les projets que
vous avez formés, et les causes qui ont amené le trouble
dans votre âme.
— Mon intention est bien aussi de vous parler avec
la plus entière franchise. Ce sera un peu long peut-être,
car je me vois obligé de faire remonter mon récit jusqu'à
une époque déjà éloignée.
— Je vous écoute, répondit simplement le vieux
prêtre.
II
Maurice jeta autour de lui un regard rapide. Tout
était désert et silencieux. Les scarabées se traînaient
lourdement dans l'herbe, les abeilles et les libellules
bourdonnaient au travers des charmilles, les fauvettes
pépiaient au sommet des acacias, mais nul autre bruit
ne se faisait entendre ; la vieille Marion elle-même avait
disparu.
— Vous savez, dit le jeune homme, que je suis
orphelin et que je ne me connais aucun parent. J'avais
seize ans, lorsque je perdis ma mère, et pas tout à fait
vingt encore quand mon père mourut. Tous deux m'ont
aimé avec passion, mais d'une manière bien différente,
ce qui s'explique par la dissemblance de leur caractère.
Autant mon père était dur, froid, âpre et austère, autant
ma mère me semblait douce et bonne. Elle me montrait
la plus tendre indulgence, et en retour je lui témoignais
une confiance sans bornes. C'était à elle que j'avouais
mes fautes, mes étourderies, et c'était dans son cœur
maternel que je déposais mes chagrins d'enfant. Elle
savait les alléger tous, elle avait un calmant pour toutes
DES BRUYÈRES 21
mes souffrances, un baume pour toutes mes blessures.
C'était elle aussi qui m'apprenait à prier ; cette tâche lui
était facile, sans cesse elle me prêchait d'exemple; je
n'ai connu personne qui put égaler sa piété et surpasser
son dévouement. Elle avait su m'inspirer le goût de la
prière et l'amour de la vertu, à un âge où beaucoup
d'enfants ignorent ce que c'est que la prière et la vertu.
Elle ne m'avait pas caché que son plus ardent désir, son
vœu le plus cher, était de me voir consacrer à Dieu
l'existence qu'il m'avait donnée. J'éprouvais une vive
satisfaction en l'entendant parler ainsi, je pensais exac-
tement comme elle, je ne voyais point de carrière aussi
noble, aussi sainte, aussi heureuse que celle qu'elle
rêvait pour moi. En un mot, depuis ma première en-
fance, j'ai su que je devais porter le joug du Seigneur,
je m'en suis réjoui et jusqu'à vingt ans j'ai vécu comme
si déjà j'eusse été d'église. Mais après la mort de mon
père, mon existence devint toute différente. Candide,
confiant, sans expérience, je tombai entre les mains de
gens sans aveu qui se dirent mes amis et m'exploitèrent
avec une adresse merveilleuse. Je me laissai entraîner
par eux, je partageai peu à peu leurs erreurs, leurs
fautes, leur existence coupable, et j'eus la bonhomie de
leur permettre de me dépouiller de la meilleure partie
de ma fortune, qui se trouvait engagée dans des spécu-
lations hasardeuses. Le reste me fut enlevé au jeu.
« Ainsi je vécus pendant quelques années, et bientôt
j'eus tout gaspillé, tout perdu, tout détruit. De l'héritage
de mes parents, de mes radieuses espérances de jeunesse,
de mes saints projets d'autrefois, des vertus de mes pre-
mières années, il ne me resta que de tristes souvenirs.
» Pour en finir, car je dois abréger, je m'éveillai un
matin avec cette triste pensée que je serais obligé de
solder, le soir même, une dette de jeu qui s'élevait à
22 LA VILLA
près de quatre mille francs dont je ne possédais pas
le premier sou. Cependant je ne me sentais point trop
inquiet ; si j'étais sans argent, en revanche j'avais des
amis, beaucoup d'amis. Cela revient au même, me disais-
je, et il me sera facile de battre monnaie.
» Durant tout le jour, je ne battis que le pavé et sans
résultat. Mes camarades de folie n'étaient pas en fonds,
paraît-il, car je rentrai aussi pauvre que j'étais sorti.
Le jeune homme qui m'avait gagné au jeu était peut-
être le seul ennemi que je me connusse. Il me semblait
impossible de ne point le rembourser dans le délai
qu'accorde le code du joueur. Je savais d'ailleurs que le
lendemain, qu'un mois plus tard, que l'année suivante,
je me trouverais aussi empêché que je l'étais aujourd'hui.
» Je me voyais déshonoré, perdu, je ne tenais à per-
sonne, personne ne tenait à moi. L'épreuve que je venais
de tenter me le prouvait surabondamment et achevait de
me troubler la tête. Oui, il faut croire que je n'avais
plus ma raison, que j'étais en proie à un accès de fièvre
chaude, car en rentrant chez moi, je n'imaginai pas
d'autre expédient que de charger mes pistolets et de me
brûler la cervelle. «
Maurice s'arrêta et regarda le vieux prêtre qui n'avait
pu retenir un geste d'énergique désapprobation.
— Cela vous paraît bien misérable? demanda-t-il en
souriant avec amertume.
, — Oh ! je connais les ruses du malin, dit le vieillard
qui ne voulait point décourager son interlocuteur. D'ail-
leurs, le danger n'était pas grand, ce me semble. Quelle
cervelle aviez-vous donc le projet de brûler, tête de
gélinotte que vous êtes ? Ne savez-vous pas qu'où il n'y
a rien, le diable aussi perd sefi droits ? La balle se logea
dans le vide, je parie?
— Vous allez voir. Je n'avais pas de testament à
DES BRUYÈRES. 23
écrire, pas de dispositions à prendre, pas d'adieux à
faire, mais je voulus du moins admirer une 'dernière
fois la nature endormie. Il était nuit close, je m'assis
auprès de ma fenêtre qui donnait sur le jardin d'un
hôtel habité par une famille anglaise.
» Ce jardin, vu au clair de lune, me parut charmant.
Les doux rayons argentés produisaient le plus heureux
contraste, en glissant sur les épais massifs. Les bosquets
touffus bornaient mon horizon et me cachaient le ciel en
partie. Au travers du feuillage, serré, entrelacé, l'azur
apparaissait découpé en des milliers de petites étoiles
bleues. On eût dit qu'elles scintillaient et rayonnaient
sans cesse, mais en réalité, il n'y avait de mouvant que
les rameaux feuillus.
Plus j'admirais ce tableau, moins je me sentais d'avis
d'adresser au monde un suprême adieu. Je m'attachais
à ces choses et n'avais nul désir de les quitter. Les
jeunes anglaises couraient au travers de la pelouse;
j'éprouvais un véritable plaisir à voir leurs robes blan-
ches briller au milieu des charmilles, comme la fleur
des marguerites au milieu du gazon des vergers. Leur
joli jargon, gai et sifflant, aussi mélodieux que la chan-
son de l'alouette, vibrait nettement dans le silence et
animait ce jardin.
» Je me dis que la détonation d'une arme à feu effraie-
rait ces jeunes filles et j'attendis que leur promenade
fût terminée. J'étais ravi d'avoir trouvé ce prétexte, car
j'hésitais, je capitulais, j'avais grande frayeur de la
mort, je me cramponnais au plus léger obstacle, comme
le noyé aux algues marines.
» De plus, l'horreur de la faute que j'allais commettre
commençait à me saisir, et la pensèe de Dieu me cau-
sait un frisson d'épouvante. Pendant quatre ans, j'avais
oublié ce maître souverain, mais jamais ma bouche,
24 LA VILLA
encore moins mon cœur, n'avaient osé méconnaître sa
puissance. Je savais que ma vie lui appartenait, que je
n'avais pas le droit d'en disposer, que j'étais sa créature,
son ouvrage, une chose à lui.
» Je me jetai à genoux, je suppliai le Seigneur de me
prendre en pitié, et je promis, je jurai solennellement de
prendre les ordres saints, si Dieu venait àmon secours. »
— Imprudent, qu'avez-vous fait? interrompit l'abbé
Berthier. Outre qu'il est toujours dangereux de s'en-
gager ainsi, votre prière n'est ni humble, ni soumise,
ni chrétienne par conséquent. Promettre, sous condi-
tion, d'aimer et de servir Dieu, n'est-ce pas l'injurier et
se défier de lui?
— J'étais trop agité, trop troublé pour me livrer à de
semblables réflexions. Cependant je puis dire que je
priais avec la plus grande ferveur, lorsqu'un léger bruit
se fit entendre à ma porte.
» J'écoutai, quelqu'un frappait, j'allai ouvrir.
Un homme, que je ne connaissais pas, entra en tré-
buchant, car les ténèbres étaient épaisses et la lune ne
jetait dans l'appartement qu'un rayon pâle et furtif.
» Je me hâtai d'allumer une bougie afin d'examiner ce
visiteur inattendu. C'était. Mais vous l'avez vu sou-
vent ; c'était le comte de Mercey.
» — M. Maurice Aubert? dit-il en me regardant avec
une extrême attention.
» Je répondis affirmativement.
» — C'est vous, Monsieur, qui avez fait publier cette
annonce dans plusieurs journaux? reprit-il en me ten-
dant un lambeau de gazette.
„ — En effet, il y a trois semaines, j'ai demandé un
emploi de précepteur. il me semblait que j'étais apte
à le remplir, mais personne n'a partagé mon opinion et
j'ai disposé de mon temps.
DES BRUYÈRES. 25
C. D'AUT.
» — Comment cela ?
» — J'allais me tuer lorsque vous êtes entré.
» Il faut vous dire, M. l'abbé, que je n'avais plus du
tout envie de me suicider, je parlais ainsi par une sorte
de grotesque fanfaronnade. Le comte le vit bien et mur-
mura d'un air de doute : diable, diable.
» — Ne l'appelez pas, monsieur, interrompis-je, il
était ici tout à l'heure.
» — Il y a effectivement autour de nous comme une
odeur de soufre..
» — Oh! ceci, c'est en allumant la bougie. Mais, mon-
sieur, seriez-vous venu pour m'offrir cet emploi que j'ai
sollicité?
» - Précisément. J'ai deux gentils marmots à vous
proposer pour élèves. Ce sont mes petits-fils. Leur
éducation n'est point commencée encore. L'un a neuf
ans, l'autre entre à peine dans sa sixième année, ils
sont intelligents, doux et dociles. Ils ont eu le malheur
de perdre leur mère il y a quelques mois ; leur père a
entrepris un long voyage dans le but de se distraire de
sa douleur, et je garde les orphelins dans ma maison,
à Genève. Ils sont ma seule société et mon unique plai-
sir. J'ai bien encore une fille déjà grandelette, mais je
l'ai placée ici, dans un pensionnât, et pendant plus d'une
année je serai séparé d'elle. J'aurais voulu donner à
mes petits-fils un précepteur instruit, et d'un caractère.
un précepteur comme vous enfin. Mais puisque vous
avez trouvé mieux.
» Il fit mine de s'en aller, cependant je savais qu'il ne
m'abandonnerait point ; en effet, je n'eus pas besoin de
le prier de venir à mon aide, il m'adressa de lui-même
les offres les plus généreuses et m'arracha l'aveu de
ma détresse.
» - Eh quoi ! dit-il, il ne s'agit que de cela ? Pour une
26 LA VILLA
semblable misère, vous vouliez commettre une action
aussi honteuse ? Mais vous alliez vous rendre coupable
d'un double vol.
- Je ne vous comprends pas. balbutiai-je en
devenant rouge comme braise.
» — C'est bien simple pourtant. Ne voulez-vous pas
frustrer votre créancier et attenter à la propriété de Dieu
qui n'a fait que nous prêter l'existence? Et voilà de
quelle manière certaines gens espèrent échapper au
déshonneur. Voyez où les sophismes peuvent nous
conduire. Mais je ressemble au maître d'école de La
Fontaine, je fais un sermon au malheureux qui se noie
plutôt que de le ramener sur la rive. A combien avez-
vous dit que s'élève votre dette du jeu?
» - A quatre mille francs environ.
« - Je vais rentrer chez moi et vous envoyer cette
somme à l'instant même.
„ —- Vous m'aurez sauvé l'honneur et la vie, m'écriai-
je dans un élan de profonde gratitude.
* — L'honneur peut-être, dit-il en hochant la tête,
et encore. mais la vie c'est autre chose.
» — Comment ! vous ne me croyez pas?.
» —A votre résolution de tout à l'heure? Franchement
non. Vous avez eu une pensée funeste, une tentation
violente, cela peut arriver au plus honnête homme, mais
un honnête homme ne commet point de sang-froid une
telle lâcheté. Et la preuve que je persiste à ne voir dans
tout ceci rien de sérieux et de positif, c'est que je vous
propose de nouveau d'être le précepteur de mes petits-
fils. Acceptez-vous?
„ — Oui, monsieur, parce que je me sens digne de la
confiance que vous me témoignez.
» - Venez me voir demain, nous causerons plus à
loisir. Voici ma carte.
DES BRUYÈRES. 27
3
— Mais, monsieur, un mot encore, je vous prie.
Quel motif vous fait agir ainsi envers un inconnu? Tant
de générosité.
» — Ceci est mon secret. Je vous conseille de ne
point chercher à le deviner, vous n'y parviendrez
pas.
» — Du moins, apprenez-moi comment vous m'avez
découvert.
» — D'une façon bien simple. L'annonce ne disait-elle
pas qu'il fallait se renseigner au bureau du journal?
C'est ce que j'ai fait. Là on m'a donné votre adresse et
celle des personnes qui pouvaient me fournir les expli-
cations nécessaires. Vous avez d'excellentes références,
mon cher Monsieur.
» — Je crains que mes amis ne vous aient caché une
partie de la vérité.
» — Mais non, je suis parfaitement renseigné, au
contraire.
» — Vous savez que depuis quatre ans.
» - Oui, oui, dit-il avec une sorte d'impatience. Puis-
que je vous dis que je sais tout. Vous vous êtes rendu
coupable de grandes folies, de véritables fautes, c'est
précisément à cause de cela que je dois vous ramener
dans la bonne voie. Si vous n'aviez pas été abandonné
à vous-même, votre conduite eût été différente.
» — Hélas ! monsieur, de mon abandon, on ne peut
accuser personne. Je n'ai plus de famille.
Il se leva, s'approcha de moi avec vivacité et prit
affectueusement ma main entre les siennes.
» — Votre caractère me plaît, dit-il, pour expliquer
la spontanéité de son geste amical, je sais qu'il n'en est
pas de plus noble, de plus généreux, et je ne crains
point de vous confier mes chers orphelins.
» — Permettez-moi, Monsieur, de vous demander
28 LA VILLA
encore comment il se fait que vous êtes venu chez moi,
à une heure aussi avancée ?
» — Mais c'est la quatrième fois que je viens frapper
à votre porte aujourd'hui. Sans reproche, vous m'avez
fait courir tout le jour. Est-ce tout ce que vous désirez
savoir? Alors je vous souhaite une bonne nuit et d'heu-
reux rêves.
» — Ah! je ne dormirai point. Je ne suis pas ingrat.
Mon cœur déborde de reconnaissance. Il y a un instant,
l'indifférence de mes amis l'avait rempli de tristesse.
C'est plus qu'il ne faut pour m'occuper jusqu'au matin.
» Le comte tint exactement sa promesse et m'envoya
ce même soir la somme dont j'avais besoin. Je ne l'ac-
ceptai qu'à titre de prêt ; pour me libérer, il fut convenu
1 que je servirais de précepteur à ses petit-fils pendant
deux ans. Ma tâche est presque accomplie, je ne dois
plus à M. de Mercey que quelques mois de mon exis-
tence. Au printemps je serai libre.
— Mais toujours pauvre comme un besacier, à ce
que je vois, interrompit l'abbé. »
— Pas tout à fait, Monsieur. L'année dernière, j'ai
recueilli l'héritage d'un parent éloigné. Cet héritage
ne se compose, il est vrai, que d'une somme d'argent
peu considérable. Néanmoins, avec cela et un emploi
quelconque, je me trouverai à l'abri de la misère.
— Vous êtes donc décidé à quitter les Pâquis?
— Oui, bien des motifs m'engagent à partir.
— Le comte vous regrettera.
— Je le crois. Pendant un an, j'ai vécu avec lui et
mes élèves dans la plus douce intimité. Une véritable
affection nous unissait tous quatre. Nous avions une
heureuse existence, fort calme, fort paisible. Nous nous
étions créé peu de relations dans le voisinage, et notre
'maison ne s'ouvrait guère qu'à quelques vieux amis de
DES BRUYÈRES. 29
c. d'act.
la famille. J'avais tout le loisir de méditer le projet qui
me tenait au cœur. Je songeais à me consacrer à Dieu,
entièrement, sans partage, je voulais lui immoler toutes
les joies de mon existence, toutes les félicités que peut
- me réserver l'avenir, et j'étais décidé à entrer au sémi-
naire aussitôt que je serais libre. J'étais plus que jamais
persuadé que Dieu m'appelait à lui par cette voie de
labeur et de sacrifices. Je m'en réjouissais, je pensais
que le jour où j'entrerai dans les ordres serait le plus
fortuné de ma vie.
— Et maintenant cette destinée vous effraie? Qu'est-
il donc arrivé? Comment un tel changement a-t-il pu se
produire? A quelle époque avez-vous pris cette nouvelle
détermination? Serait-ce depuis que le vicomte de Mer-
cey a ramené aux Bruyères la jeune femme qu'il venait
d'épouser? Cet événement a totalement changé vos
habitudes. Mme de Mercey réunit dans sa demeure tous
les oisifs des bords du lac, et à force de fréquenter cette
société bruyante.
Maurice secoua la tête.
— Cette société bruyante ne s'occupe guère de moi,
M. l'abbé, elle ne m'admet point à partager ses plaisirs
qui, du reste, ne sont point de mon goût.
— Alors, je le répète, qu'est-il arrivé?
— Le sais-je? puis-je l'expliquer clairement? Cela
s'est produit d'une façon si imprévue. Comme je viens
de vous le dire, j'étais heureux, je ne sortais de mon
ermitage que pour rendre visite à quelques vieux amis
du comte et pour faire de longues promenades avec mes
élèves. Pendant les vacances, la fille de M. de Mercey
nous accompagnait.
» C'était la plus bizarre petite pensionnaire que l'on
pût rencontrer, avec ses cheveux coupés en brosse, sa
maigreur d'enfant qui a grandi trop vite, sa robe courte,
30 LA VILLA
étriquée, et son tablier à corsage et à longues manches.
Le costume ne seyait plus à son âge, mais elle ne s'en
inquiétait guère ; je n'aurais jamais cru qu'une petite
demoiselle pût être aussi peu occupée de sa parure.
» Elle savait courir, monter à cheval, diriger un canot
et dénicher les oiseaux beaucoup mieux que ses neveux.
Elle était étourdie, paresseuse, insquciante, mais douce
et obéissante. Je lui donnais des leçons de piano et de
dessin, souvent j'avais à me plaindre de son manque
d'application, jamais de son-indocilité. Cependant quel-
quefois mes reproches finissaient par lui faire perdre
patience. Alors elle abandonnait tout et fuyait en me
criant : affreux maître d'école, en manière d'injure et
sur un ton très-aigu, car elle avait une voix glapissante
fort désagréable à entendre. »
— Mon cher Maurice, dit l'abbé, excusez-moi si je
vous interromps, mais en vérité, je ne vois pas quel
rapport cette turbulente demoiselle peut avoir avec le
sujet qui nous occupe.
— Comment, vous ne comprenez pas ? C'est bien
simple pourtant. L'automne dernier, la pensionnaire ne
vint pas aux Pâquis, elle passa ses vacances à Trou-
ville, avec M. de Mercey. Il y avait donc un an que
nous' nous étions séparés, lorsqu'au printemps son père
la ramena ici, et cette fois pour qu'elle s'y installât défi-
nitivement, son éducation étant terminée ou à peu près.
» En l'apercevant, je demeurai immobile de surprise.
„ — Voici Madeleine, dit le comte, qui jugea à pro-
pos de me la présenter comme une personne que je
n'aurais point connue. Et certes, la précaution n'était
pas inutile.
» — Votre servante, M. le maître d'école. Il paraît
que vous ne me reconnaissez pas, fit-elle avec une
grande révérence et d'un ton si doux, si gracieux, si
DES BRUYÈRES. 31
3"
musical que je doutais presque que ce fût mon ancienne
élève qui m'eût parlé.
» Je ne pus m'empêcher de lui dire qu'elle avait beau-
coup changé.
» —Oui, répliqua-t-elle en arrangeant les tuyaux de
son ample robe de soie, qui ballonnait et se tenait toute
raide sur cet immense vertugadin, auquel les enfants du
siècle ont donné un nom plus moderne, oui, j'ai grandi
encore, et c'est à présent surtout que vous pourriez me
comparer à une perche. Mais, voyez-vous, si je suis
toujours sèche comme un fagot d'épines, c'est parce que
j'ai travaillé avec acharnement afin de devenir très-
savante. Et j'ai atteint mon but. Vous en jugerez. Je
ne voulais pas que vous pussiez répéter sans cesse que
je suis une personne sans intelligence et une tête à
l'évent. Vous ne répondez pas? A quoi songez-vous?
»J e pensais qu'elle était plus charmante que les violet-
tes des prairies écloses le matin. Ses yeux bleus avaient
la limpidité et l'azur brillant d'un ciel d'automne, et ses
jolis cheveux bouclés relevaient l'éclat de sa figure
riante. Maintenant chacun convient qu'elle est l'orgueil
du canton et la perle du lac.
«Elle possède la bonté et la grâce. Une gràce sérieuse,
une bonté souriante, un assemblage heureux de dons
naturels et de qualités acquises. De sa piété, de sa
vertu, je ne parlerai pas, ceci est un secret entre elle
et Dieu. Mais il me semble, M. l'abbé, que vous ne
m'écoutez plus. »
— A quoi bon, Maurice, je sais et je devine tout ce
que vous- pourriez me dire. Voilà ce qui vous a éloigné
de Dieu? quelles créatures fragiles sommes-nous donc,
s'il suffit du plus léger obstacle pour nous détourner du
but que nous nous étions proposé?
— Puisque vous m'avez compris, Monsieur, veuillez
32 LA VILLA
dissiper mes doutes en répondant enfin à ma question.
M'est-il permis de résister à ma vocation ?
- Une vocation, comme la vôtre, qui tourne au plus
léger souffle, ainsi qu'une flèche empennée sur son pivot,
me paraît bien être un piége du démon. Au surplus,
ce n'est point en un jour qu'on doit décider d'une chose
aussi sérieuse. Laissez-moi vous étudier un peu aupa-
ravant.
- Encore des délais, s'écria Maurice, quand donc
serai-je fixé?
— Lorsque je connaîtrai de quel côté se trouve l'er-
reur, et de quel côté la vérité. Dites-moi, vous avez
quelque espérance d'épouser cette jeune fille?
- Moi, Monsieur, épouser Madeleine? Par la suite,
ce sera possible peut-être. je le crois, j'en suis sûr.
Mais à présent, je n'ose y songer. La distance qui nous
séparé est plus considérable que celle qui existe entre
les cimes splendides du Mont-Blanc, et la crête aride et
désolée du Jura.
— En ce cas, vous ne pouvez demeurer aux Bruyères.
— Je le sais, c'est pourquoi je vous ai dit que je par-
tirai aussitôt que je serai libre. Mais si je m'en vais,
c'est avec l'espérance de revenir un jour.
— Et en attendant.
— Oh ! en attendant, je ne dirai point à Madeleine
que je la trouve plus belle et plus charmante, meilleure
et plus accomplie qu'aucune autre jeune personne.
D'ailleurs, nous avons bien peu de temps à rester
ensemble. Dans quelques semaines, son père doit la
conduire en Italie pour y passer l'hiver. Lorsqu'elle
reviendra, j'aurai satisfait à mes engagements. Alors
je partirai et je m'efforcerai de me rendre digne d'elle.
Je suis jeune, j'ai du courage, de la patience, il ne me
sera point impossible de m'élever jusqu'à elle.
DES BRUYÈRES. 33
- Hélas ! Maurice, n'est-ce point un espoir insensé ?
- Non, Monsieur, je ne puis vous expliquer cela,
mais il me semble que, plus tard, M. de Mercey me
verra sans regrets épouser sa fille. à moins que.
— A moins que?.
- Oh. ! je n'y veux pas songer. C'est un conte absur-
de. On prétend que Mme de Mercey se propose d'ar-
ranger un mariage entre son frère et Mlle Madeleine.
- Mais ceci me semble fort raisonnable, au contraire?
— Comment, Monsieur, vous ne savez donc pas que
la vicomtesse, esprit étroit, borné, méchant, est la fille
d'obscurs boutiquiers?
— Maurice, vos paroles sont acerbes et malveillantes.
Ce n'est pas ainsi que l'on doit traiter les personnes
dont on a à se plaindre.
- Eh bien ! Monsieur, je me tairai sur le compte de
la vicomtesse, mais c'est à condition que vous me per-
mettrez de vous dire quelques mots de son frère, qui
vient d'acheter une propriété aux Eaux-Vives, et se
faire appeler sans scrupule M. le baron d'Erneuil. Nul
n'ignore qu'il est assez niais pour.
— Raoul d'Erneuil est un bon jeune homme, franc et
généreux, interrompit vivement l'abbé Berthier. Vous
êtes bien peu indulgent aujourd'hui, Maurice.
— Je vois, Monsieur, qu'il faut que je vous quitte.
Comme je n'ai point assez de vertus pour faire l'éloge
de personnes qui m'humilient sans cesse, je vous contre-
dirais, et vous m'accuseriez de médisance.
— Etourdi que vous êtes. est-ce ainsi qu'un malade
se sépare de son médecin? Et les prescriptions que vous
oubliez?
— C'est juste, que dois-je faire?
Le vieillard le conduisit dans une salle basse, s'ap-
procha d'une bibliothèque, saisit sur l'une des tablettes
34 LA VILLA
le volume le plus noir, le plus usé, le plus déchiqueté
de la collection et le lui offrit.
— Mais M. l'abbé, dit Maurice en riant, ne m'expli-
querez-vous pas comment il faudra m'y prendre pour
absorber cet énorme bouquin ? J'espère qu'à l'instar du
livre de l'Apocalypse, il sera aussi doux au cœur
qu'amer à la bouche.
— Allez, enfant, et faites de cet ouvrage tel usage
qu'il vous plaira. C'est une vraie pharmacopée qui con-
tient un baume pour toutes les blessures.
Maurice emporta le volume de l'Imitation, et revint
au,château, sinon calme, du moins dans une disposition
d'esprit bien différente que celle qui le tourmentait
quelques heures auparavant. Il ne savait point encore
ce qu'il voulait, ce qu'il désirait, mais ses angoisses
avaient disparu. Par le seul fait d'avoir déposé ses cha-
grins dans un cœur ami, il les trouvait allégés. Pour
lui, c'était toujours l'orage, la nuit, les ténèbres ; seule-
ment la vérité, lumière étincelante, qu'il cherchait de
bonne foi, sans arrière-pensée, commençait à percer
les nuages, et à l'inonder de sa pure clarté.
III
Quelques jours après, Maurice se disposait à faire sa
visite habituelle à l'abbé Berthier, lorsqu'il rencontra
Madeleine dans le vestibule.
— Où allez-vous? dit-elle en désignant la cravache
qu'il tenait à la main.
— A moins que vous n'ayez des ordres à me donner,
je me propose de passer quelques instants avec un ami,
répliqua-t-il avec un peu d'hésitation.
DES BRUYÈRES.. 35
— Aujourd'hui, vous ne devez avoir d'autres amis
que ceux qui vous diront adieu demain, reprit-elle vive-
ment. Quittez vos éperons, et accompagnez-nous dans
notre promenade sur le lac.
— Volontiers, Mademoiselle, si ma présence ne gêne
personne, et s'il y a place pour moi dans la yole.
- Mais vous serez seul avec mon père et moi.
Vous pouvez dès à présent vous rendre sur la berge, je
vous rejoindrai dans un instant.
M. de Mercey était assis sous un berceau de frênes
rampants, lorsque Maurice s'approcha de la rive. Tout
auprès, on voyait une barque gracieuse, aux voiles
blanches , gonflées par le vent. C'était une journée
splendide. Le Léman était bleu, le ciel bleu, les monta-
gnes lointaines bleues aussi, un brouillard transparent
et bleu enveloppait Genève. La ville, les faubourgs, les
hameaux semblaient nager dans l'azur.
Maurice en fit la remarque avec une sorte d'admira-
tion.
— N'est-ce pas que c'est beau? dit le comte en se
levant et en allant s'appuyer familièrement sur le bras
du jeune homme. Jamais cette vallée ne m'est appa-
rue sous un aspect aussi radieux. Ah ! voici ma petite
fée des Bruyères. Nous t'avons attendue, ma chère
Madeleine.
— Il faut m'excuser, mon père, je me suis hâtée
autant que possible. Mais j'ai été obligée d'accorder
quelques soins à ma toilette. Voici ma dernière prome-
nade nautique de l'année, il convenait de faire comme
les montagnes et le lac, de me parer pour le moment des
adieux.
— C'est en l'honneur du vieux Léman que tu as
arboré ces jolies parures ? dit M. de Mercey en la con-
duisant au fond de la yole.
36 * LA VILLA
Maurice se plaça en face d'eux tandis qu'un domesti-
que s'asseyait à la proue.
Et ce fut une merveilleuse partie de plaisir. La brise
se jouait dans les voiles, sur les flots, parmi les grands
peupliers du rivage, au milieu des blonds cheveux de
Madeleine, dans les plis de sa mantille et de son om-
brelle de moire blanche. Le doux soleil d'automne dorait
le mont des glaces, les flancs bruns du Jura, les cimes
aiguës des Alpes; plus près, les coteaux féconds de
Cologny; plus près encore, les petites vagues mouton-
nantes qui allaient se perdre sur le galet.
Le comte avait sorti une brochure de sa poche et
s'occupait à la parcourir. Les jeunes gens, pour ne
point le distraire, n'échangeaient que quelques mots,
lentement et à demi-voix. Peu à peu néanmoins, leur
conversation devint plus animée.
- Enfin, nous voilà seuls, dit Madeleine. N'ai-je pas
eu une heureuse idée en vous amenant ici? Je veux
vous dire adieu longuement, et aux Bruyères ce n'était
guère possible.
— Vous allez donc partir? Vous, les hirondelles,
l'été, le soleil, la verdure. Toutes les belles choses de
ce monde me quitteront en même temps.
— Mais point du tout, il n'y a que moi qui m'en vais.
Voyez le soleil, jamais il n'a été plus racieux. Quant
aux fleurs, elles ne se disposent pas encore à mourir.
J'en ai même vu ce matin qui ne sont qu'en bouton.
— Les chrysanthèmes, vous voulez dire ? Je ne les
aime point. Ce sont de tristes plantes; comme les cœurs
égoïstes et envieux, elles attendent, pour s'épanouir,
qu'autour d'elles tout soit mort et désolé. Ah! vous
croyez que l'hiver ne va pas venir maintenant? Moi, je
je suis sûr qu'avec vous disparaîtront les derniers
beaux jours. Du moins, pour moi, il n'y aura plus de
DES BRUYÈRES. 37
C.D'AUT.
feuillage aux arbres, plus de chants d'oiseaux sous la
charmille. Et que deviendrai-je seul au milieu de
gens si mal disposés à mon égard ?
— C'est ce que je me demandais hier. Je sais com-
bien votre existence est monotone, combien vous avez
peu d'amis, et je regrette de vous abandonner dans cette
situation. Sans doute, je ne tenais pas beaucoup de
place dans votre vie, nous habitions sous le même toit
comme des étrangers rassemblés par le hasard dans un
même hôtel, néanmoins, je n'ignore pas que je vous
manquerai quelquefois..
— Ah ! Madeleine, toujours.
— Non, monsieur, seulement quelquefois, il ne faut
rien exagérer. Il y avait entre nous si peu de rapports,
nous échangions si rarement quelques phrases
— C'est vrai. Souvent j'ai regretté que les conve-
nances, les habitudes, les usages.
- Ne faites point des convenances et des usages votre
bouc émissaire..Les choses étaient ainsi parce que vous
le vouliez bien. C'est à votre caractère ombrageux, fier
et susceptible qu'il faut vous en prendre. On dirait vrai-
ment que vous confondez amis et ennemis dans une
injuste défiance. Vous ne croyez ni au dévouement, ni
au désintéressement, ni à l'amitié. Vous accueillez de la
même manière un mauvais procédé et une marque d'af-
fection. Dans le second cas, vous affectez peut-être plus
de froideur encore que dans le premier, et vous vous
demandez avec inquiétude pourquoi l'on vous traite
ainsi. Car si vous admettez que l'on. peut vous blesser
sans cause, vous ne comprenez point que, sans motifs
égoïstes, on cherche à vous être agréable. Je ne sais ce
que vous nous auriez répondu, si nous vous avions dit :
ne vous éloignez donc pas de nous et soyez un peu notre
ami.
38 LA VILLA
Avec un beau sourire et un regard clair et franc, elle
lui tendit la main. Avant d'oser la prendre, Maurice
regarda le comte qui sourit aussi.
— Bonne Madeleine, dit-il, pourquoi ne m'avez-vous
jamais parlé ainsi? Pourquoi attendez-vous au jour du
départ pour me témoigner un peu d'intérêt. Voici que je
trouve en vous une amie, et précisément vous allez me
quitter.
— Non pas pour toujours.
— C'est vrai, mais lorsque vous reviendrez, habiterez-
vous encore les Bruyères?
— Sans doute. Où irais-je?
Maurice tourna la tête du côté des Eaux-Vives.
'— Où irais-je, répéta Madeleine étonnée. A Cologny?
Vous ne me répondez pas? Pourquoi? Expliquez-vous,
expliquez-vous, je le veux.
— Ne me comprenez-vous point? En ce cas, j'ai eu
tort de faire allusion à une chose qu'on a cru devoir
vous cacher, bien qu'elle ne soit plus un secret pour
personne.
- Que veut-il dire ? Le savez-vous, mon père ?
- Mais comment! tu ne devines pas que Maurice
s'est figuré que tu dois épouser le frère d'Herminie?
— Le frère d'Herminie ? voilà ce que vous avez voulu
me faire entendre, M. Aubert?
— Ce n'est donc pas vrai? En effet, il me semblait
impossible, et pour plusieurs motifs, que vous pussiez
vous résoudre à épouser M. d'Erneuil.
— Sans apostrophe, et je suis de bonne noblesse,
premier motif, dit Madeleine en regardant attentivement
M. de Mercey.
Maurice Aubert, sans apostrophe, rougit un peu et
détourna la tête.
— Il est certain, reprit le comte, que jamais je n'au-
DES BRUYÈRES., 39
4
rais choisi Raoul pour le mari de ma fille. Cependant,
s'il lui plaisait.
— Mais il ne me plaît pas.
— Si tout autre lui plaisait.
— Tout autre, mon père, sans aucune exception?
— Oui, Madeleine, car pour faire ces exceptions, je
m'en rapporte à toi, à ta raison, à ton cœur, à ton bon
et excellent esprit.
—Et si celui dont nous parlons n'avait pas de fortune?
— Ne posséderas-tu pas la moitié de la mienne?
C'est plus que suffisant.
— S'il n'était pas noble?
— Ce serait plus fâcheux. Néanmoins, je ne refuserais
point d'avoir pour gendre un honnête homme, unique-
ment parce qu'il s'appellerait Colas ou Jacquot.
- Pourtant, mon père, Mme Colas.
— Mais, ma bonne, je connais des gens fort distin-
gués dont les noms, pour n'être point précédés d'une
particule, n'en sont pas moins très-euphoniques. Tels
sont, par exemple, ceux de nos amis Aubert et Derneuil,
ajouta négligemment le comte en reprenant son livre.
Les promeneurs restèrent silencieux pendant un
temps assez long. La jeune fille essaya bien encore de
causer avec Maurice, mais celui-ci, qui paraissait sou-
cieux, ayant par deux fois répondu brièvement à ses
questions, elle se détourna d'un air piqué, ouvrit un
album placé auprès d'elle et se mit à le feuilleter.
La brise était devenue plus forte, les flots s'agi-
taient, s'entrechoquaient, simulaient les brisans; le
soleil avait disparu sous une masse de nuages, couleur
de feu, qui voilaient l'horizon et empourpraient les
montagnes.
Madeleine avait ployé son ombrelle, enlevé son cha-
peau à longues plumes blanches, et s'était enveloppée
40 LA VILLA
dans sa mantille. Sa tête nue, expressive et charmante,
s'échappait du capuchon de soie verte, comme une fleur
de son calice sombre. L'extrémité du bournous plon-
geait dans l'eau, et Maurice, oubliant les beautés du
paysage, semblait uniquement occupé à suivre, du
regard, le sillage presque imperceptible que les glands
laissaient derrière eux.
La vérité cependant, c'est qu'il ne voyait ni la man-
tille, ni la vague. Il éprouvait un éblouissement, une
sorte de vertige, il se croyait transporté dans un monde
nouveau, inconnu, et s'il regardait obstinément le lac,
c'était afin d'avoir un prétexte pour baisser la tête et se
recueillir.
Plus il commentait les paroles du comte, moins elles
lui paraissaient équivoques. Elles ne pouvaient avoir
qu'un sens, limpide comme le Léman : M. de Mercey
avait fait entendre qu'il verrait sans déplaisir le mariage
de sa fille et de Maurice.
— A quoi songez-vous ? demanda la voix rieuse de
Madeleine qui, fatiguée de ce long silence, jeta son
album au fond du batelet.
— Moi? à rien, répliqua-t-il en tressaillant.
— Comment ! à rien ? Mais tout le monde donne tou-
jours quelque sujet en pâture à ses pensées.
— Les miennes s'égaraient dans le domaine des
songes, et ne s'occupaient que de choses absurdes.
- Merci, dit-elle d'un ton sec.
- De quel air vous dites cela ? Vous aurais-j e offensée?
- Certes, votre réponse est fort désobligeante, car
vous songiez à moi.
— Comment le savez-vous ?
— Ah! voilà, c'est mon secret.
— Un secret facile à deviner. Vous n 'ignorez point
que je pense à vous toujours.
DES BRUYÈRES. 41
- Bien vrai? dit-elle en fixant sur lui ses grands
yeux brillants. Et qu'est-ce donc que vous pensez de moi?
- Ne me le demandez pas, jamais je n'oserais
l'avouer.
— Il paraît que ce sont de jolies choses. Tant pis
pour vous, je veux les connaître.
— Mais c'est impossible.
— Parce que?
— Eh bien! parce que. parce que ce n'est pas à
vous que je songeais, mais à ma fiancée, reprit-il après
un moment de réflexion.
- Vous êtes fiancé? dit-elle avec beaucoup d'étonne-
ment et un peu de dépit.
— Non, mais je le serai un jour, et sans connaître en
aucune façon la personne qui tiendra une aussi grande
place dans ma vie, il m'arrive parfois de songer à elle.
C'est bien naturel, n'est-ce pas?
— Très-naturel. Comment vous la représentez-vous?
— Blonde, avec des yeux de la couleur du Léman,
une taille flexible, svelte, gracieuse, un regard lim-
pide, doux, spirituel,, une physionomie vive, animée,
souriante.
— Tout cela n'est point la beauté.
— Je n'ai jamais dit non plus que je voudrais qu'elle
fût jolie.
— C'est juste, repartit Madeleine avec un mouve-
ment de tête fort éloquent. Voilà pour l'extérieur ; quant
au moral.
- - Toutes les qualités, tous les charmes, toutes les
grâces, toutes les vertus.
— Oh ! Monsieur, personne ne réalisera jamais ce
programme. Cependant, si vous finissiez par rencontrer
une jeune fille aussi accomplie, que lui donneriez-vous
en échange ?
42 LA VILLA
— A présent, rien. Mais pour elle, pour mériter de
l'obtenir un jour, que ne ferais-je pas ?
— Dites plutôt ce que vous feriez.
— Que faudrait-il faire, Madeleine ?
— Est-ce que je le sais ? Est-ce que cela me concerne ?
Demandez-le-lui, à elle?
- Puisque je ne la connais pas.
- Eh bien! adressez-vous à mon père, il pourra
vous donner quelque bon conseil. Mon père, ajouta-t-
elle en élevant la voix, figurez-vous que M. Aubert, cet
absurde rêveur, désire vous consulter sur.
— J'ai entendu, repartit le comte qui ferma son livre.
Mon cher Maurice, continua-t-il d'un ton très-grave, je
vous ai étudié avec soin pendant dix-huit mois, je con-
nais la supériorité de votre intelligence, la solidité de
votre esprit, la générosité de votre caractère, la bonté,
de votre cœur, et je crois que la fiancée que vous choi-
sirez, quelle qu'elle soit, du reste, devra se tenir pour
très-honorée de cette préférence. Mais enfin je com-
prends que plus elle serait digne de vous, plus vous
vous trouveriez froissé de vous voir inférieur à elle
sous certains rapports, car je lui suppose les avantages
du nom et de la fortune que vous ne possédez pas.
— Précisément, mon père, M. Maurice voudrait
savoir comment il doit s'y prendre pour les acquérir,
ces avantages.
— Eh bien ! je lui donnerai plus qu'un bon conseil.
Qu'il me fasse connaître la carrière qui lui agrée le
plus, et je me charge d'aplanir les difficultés, d'enlever
les obstacles, de lui procurer les moyens de réussir.
Avec du courage et de la patience on peut arriver à
tout.
— Mais en attendant, la fiancée vieillira, fit obser-
ver Madeleine.
DES BRUYÈRES. 43
— Elle n'a que quinze ans, répondit étourdiment
Maurice.
— Mes enfants, dit le comte, le temps devient som-
bre et la bise glacée. Rentrons aux Bruyères, ne par-
lons plus de cela avant un ou deux ans, et espérons tou-
jours en l'avenir.
IV
Les chrysanthèmes avaient fleuri, Madeleine était
partie et aussi les hirondelles. Les feuilles mortes jon-
chaient les sentiers, et le galet des bords du lac demeu-
rait presque constamment humide. Le Léman, miroir
fidèle du ciel, se couvrait comme lui d'un voile de
brume, qui ne se déchirait qu'à de rares intervalles ; si
le soleil du midi était parfois doux et tiéde encore, au
matin chaque brin de mousse, chaque touffe d'arbre
scintillait sous la gelée. L'hiver était venu, froid, triste,
désolé, mais l'espérance continuait à s'épanouir au fond
du cœur de Maurice et lui faisait supporter patiemment
les mauvais jours.
Il s'était empressé de raconter à son vieil ami, l'abbé
Berthier, la conversation qu'il avait eue sur le lac aveç
M. de Mercey, et souvent il lui parlait de l'espoir que
cette conversation avait fait naître en son cœur. Mais
M. Berthier secouait la tête, et ne prenait point ces
choses au sérieux..
- — Je n'admettrai jamais, disait-il, que le comte vous
ait presque offert sa fille, qu'il vous ait choisi pour gen-
dre de préférence à tout autre. Cela me paraît étrange,
invraisemblable, impossible. Vous aurez mal compris
ses paroles.
— Elles ne pouvaient être plus claires.
— Alors cette conduite a un mobile que nous ne
44 LA VILLA
devinons pas. Peut-être la jeune personne a-t-elle parlé
en votre faveur? Eprouve-t-elle pour vous quelque
affection romanesque?
— Non, en vérité, Madeleine est une fille vertueuse,
remplie de bon sens. Si je lui plais, elle l'ignore encore
et ne peut l'avoir dit à son père. Mais il est certain que
celui-ci m'a fait comprendre qu'il aurait pour agréable
mon mariage avec sa fille.
— Alors épousez-la, et que Dieu vous,bénisse. Allez
au ciel par la voie la plus large, je vous le répète
encore, mais mariez-vous bien vite, ayez un état de vie,
des occupations, fixez-vous quelque part, soyez le mar-
guillier, le chantre de votre paroisse, comme vous me
le disiez il n'y a pas longtemps, devenez tout ce qu'il
vous plaira enfin, pourvu que vous ne restiez pas dans
ce vague, dans cet ennui, dans cette incertitude qui
brisent votre corps sans aucun profit pour votre âme.
— Mais, Monsieur, je ne puis songer à me marier
à présent. Il faut auparavant que je devienne digne de
Madeleine, que je m'élève jusqu'à elle, car je ne veux
point éprouver l'humiliation de la voir s'abaisser jus-
qu'à moi.
— Hélas! combien d'obstacles, de difficultés! Vous,
seul contre tous.
— Oh! non pas seul. M. de Mercey a promis de
m'aider.
— Une simple promesse, Maurice. Il y a des gens
qui traitent cela bien légèrement.
Le jeune homme, qui n'avait point oublié la sienne,
éprouvait comme un remords et ne savait que répondre.
Vers le quinze de décembre, Maurice était dans sa
chambre, occupé à corriger les devoirs de ses élèves.
Il faisait froid et sombre, une neige épaisse couvrait le
sol ; la bise glacée soulevait les vagues du Léman et
DES BRUYÈRES. 45
passait sur la villa, avec des sifflements aigus. Dans
l'appartement du précepteur, brillait un feu joyeux et
clair, tout était soigneusement clos, et le doux comfort
faisait oublier les rigueurs de la saison. De gigantes-
ques jardinières remplissaient l'embrasure des fenêtres.
Dans cette tiède atmosphère, les verveines, les violettes,
les camellias, les cactus pourprés, les pâles hyacinthes
s'épanouissaient comme en avril. Il n'y avait plus de
chants d'oiseaux dans la campagne, mais les grillons
bourdonnaient au fond de l'âtre, et le rouge-gorge, ami
fidèle qui n'émigre point, venait montrer aux vitres sa
tête effarée, et son étincelante poitrine, dont la neige ne
pouvait ternir la couleur de rubis. Maurice était heu-
reux. Pendant le déjeuner, le vicomte avait lu à ses fils
une lettre de leur tante, une lettre touchante et gra-
cieuse, dans laquelle personne n'était oublié, pas même
M. le précepteur, pour lequel il y avait une foule de
recommandations. On le priait de prendre soin des
serres, de distribuer chaque jour du grain aux passe-
reaux tant que dureraient les neiges, et chaque semaine
l'aumône habituelle aux pauvres du faubourg tant que
durerait l'hiver. On désirait qu'il terminât les dessins
esquissés par la voyageuse avant son départ, et, surtout,
celui qui représentait une promenade sur le lac.
Or, Maurice avait prévu ces ordres, et s'était pressé
de les exécuter par avance. Dans la serre, les éricas,
les épacris, les bruyères du cap montraient déjà leurs
petits boutons blancs. Les dessins, soigneusement enca-
drés, étaient devenus, en attendant le retour de la pro-
priétaire, le principal ornement de la chambre du pré-
ceptour. Sur le rebord de toutes les fenêtres, on pouvait
voir du pain emietté pour les oiseaux. Assurément,
qu'est-ce donc que le rouge-gorge fut venu chercher
derrière les vitres? Enfin les protégés de la jeune fille
46 LA VILLA
recevaient exactement des mains de Maurice l'offrande
accoutumée.
Le précepteur calculait combien de jours devaient
s'écouler avant l'arrivée d'une nouvelle lettre de Naples,
lorsque quelqu'un heurta à sa porte. C'était le petit
Félix.
— Monsieur, dit-il, maman m'a chargé d'une commis-
sion pour vous:
— Encore ? ne put s'empêcher de répondre Maurice,
qui s'indignait en voyant que, depuis le départ de son
protecteur, chacun à la villa le traitait comme un
subalterne.
— Mais c'est à Genève que maman vous envoie. Ce
sera très-amusant pour vous. Ma mère vous prie de lui
acheter différents objets dont voici la liste.
Le précepteur saisit le papier qu'on lui offrait et le
parcourut distraitement d'abord, puis son regard s'ani-
ma, il devint très-pâle et se mit à lire avec attention.
— Je me suis trompé, dit Félix en examinant le con-
tenu de ses poches. Rendez-moi ce papier, Monsieur,
je vous prie, et prenez celui-ci. La lettre que vous lisez
a été envoyée ce matin par mon oncle Raoul.
Elle avait été écrite à celui-ci par M. de Mercey. Elle
était courte, très-explicite et n'étonna pas médiocrement
le jeune homme qui relut trois fois ces quelques phrases :
« Vous me pardonnerez, mon cher baron, de répon-
dre à votre demande de toute autre façon que vous le
désirez, lorsque vous saurez que ma fille est fiancée à
un jeune homme de nos parents, que je chéris comme
mon fils. Madeleine et son cousin s'aiment véritable-
ment, sérieusement, ils sont heureux de ce mariage,
auquel je songe depuis plusieurs années, et qui est
sortable sous tous les rapports. Mon gendre futur a une
fortune convenable et des qualités exceptionnelles, il »
DES BRUYÈRES. 47
— Au diable, murmura Maurice en froissant la lettre,
et en l'échangeant contre le papier que lui présentait
Félix, il faudrait avoir plus de patience que je n'en
possède pour lire tranquillement l'énumération de tous
les avantages de ce drôle. Mon enfant, continua-t-il en
s'adressant à son élève, laissez-moi, et allez dire à
Mme votre mère qu'elle recevra ce soir les objets qu'elle
a demandés. -
Dès que le petit garçon fut sorti, Maurice s'approcha
des jardinières, arracha violemment les fleurs épanouies,
et les jeta au feu; il saisit un coffret, l'ouvrit, en sortit
le portrait au crayon noir de la petite fée des Bruyères
et le livra aussi aux flammes. Successivement encore,
il lança dans le foyer divers objets qui lui venaient de la
jeune fille, puis il apporta au milieu de l'appartement
plusieurs malles, dans lesquelles il déposa le contenu
d'une grande armoire. D'une main tremblante, il - écri-
vit quelques adresses, les colla sur ces coffres qu'il
ferma soigneusement. Enfin il sortit, quitta la maison
et se dirigea à pied vers Saconnex.
Ce fut à la porte du vieux prêtre qu'il alla frapper.
Celui-ci lui demanda avec surprise la cause de son
extrême agitation.
— Monsieur, répondit le jeune homme, emmenez-
moi à l'instant même au séminaire, au couvent, où il
vous plaira, pourvu que je me trouve séparé de ce
monde menteur,, pourvu que je n'appartienne plus qu'à
Dieu. Il faut que j'aie un asile, un moyen de salut, car
ma tête s'égare, mon cœur se trouble et je ne sais plus
sur quoi m'appuyer. D'ailleurs, ma vocation.
— Je crois qu'elle change chaque matin, votre voca-
tion, dit l'abbé Berthier en hochant la tête. Hier, vous
vouliez vous marier.
— Je voulais ne point me séparer de Madeleine qui,
48 LA VILLA
à cette heure, est perdue pour moi, reprit Maurice, en
s'efforçant de raconter brièvement ce qui venait d'ar-
river.
L'abbé l'écouta avec plus de tristesse que d'éton-
nement.
— Cela devait finir ainsi, dit-il, je l'avais prévu ;
cette union était trop disproportionnée et me semblait
impossible. J'ai toujours considéré vos espérances com-
me des chimères. Vous ne l'ignorez point. Je ne veux
pas faire du prosélytisme et vous entraîner malgré vous
dans une carrière où vous auriez regret d'entrer, mais
si c'était une tentation du démon qui vous retenait au
milieu du monde, si vous avez vraiment la vocation
religieuse, nous nous réjouirons ensemble du motif qui
vous oblige à accomplir votre promesse. A présent,
vous êtes trop agité, trop ému pour entendre les paroles
de consolation que je pourrais vous adresser. Quand
vous aurez recouvré un peu de calme, venez me rejoin-
dre. En attendant je vous laisse seul, seul avec Dieu,
dit-il en désignant son oratoire.
Lorsque Maurice retourna auprès de son vieil ami,
celui-ci l'accueillit affectueusement et l'examina d'un air
très-attentif. Il le trouva, sinon consolé, du moins assez
tranquille, très-pâle, mais s'efforçant déjà de sourire.
— J'ai enterré le vieil homme, dit Maurice. Une
semblable cérémonie est toujours douloureuse, aussi
j'avais hâte de la voir finir. Maintenant que la tombe
est fermée, je ne songerai plus à ces. choses et je regar-
derai l'avenir avec courage.
Il s'arrêta et se troubla soudain, en se rappelant
qu'au bas d'une lettre que le comte lui avait envoyée de
Florence, Madeleine avait ajouté ce seul mot : courage.
— J'ai bien des remercîments à vous adresser avant
de vous dire adieu, balbutia-t-il au bout d'un instant.
DES BRUYÈRES. 49
— Nous ne nous quitterons pas encore, j'espère. Vous
me donnerez au moins quelques jours.
— Si vous consentez à me loger ce soir, j'accepterai
de grand cœur votre bonne hospitalité ; mais dès. demain
je partirai pour me consacrer à Dieu.
— Prenez garde, Maurice, ces résolutions soudaines
et violentes sont généralement peu stables. Pour moi,
je n'approuve point qu'on se jette dans une voie épi-
neuse, semée de sacrifices, sans avoir mûrement réflé-
chi. Encore faut-il être certain de posséder la vocation.
— Vous savez bien, Monsieur, que ce n'est point cela
qui me manque.
— Comment le saurais-je? Je vous le répète, hier, ce
matin encore, vous vouliez.
— Je voulais résister à Dieu, à la voix qui m'appelle,
à ma vocation enfin.. Je n'avais pas assez de courage,
d'abnégation pour renoncer à l'avenir radieux, qui
m'était offert. Je n'ai pas su choisir le séminaire, les
tristesses de la solitude, de préférence à la demeure de
Madeleine. Si je vais dans la maison de Dieu, c'est
parce que je n'ai pas d'autre asile, parce que la fiancée
que je m'étais choisie me repousse et me dédaigne. Cela
vous paraît bien misérable, bien égoïste, cependant ce
n'est pas tout encore. Sachez que si Madeleine revenait
à moi, si j'apprenais qu'il ne m'est point impossible de
l'épouser un jour, j'abandonnerais mes projets, j'oublie-
rais ma vocation, et, fussé-je à la veille de prononcer
mes vœux, je quitterais tout pour revenir à elle; En
vérité, j'ai honte de moi-même et je me demande si,
avec de semblables pensées, j'ose espérer encore que
j'ai la foi. Il m'en reste à peine une étincelle.
— Un grain de foi en Jésus-Christ suffira pour nous
faire oublier cette montagne d'agonie et de misère,
disait un saint martyr à son jeune compagnon moins
50 LA VILLA
résigné que lui. Il est téméraire et dangereux, mon
cher Maurice, de se demander quelle conduite on tien-
drait dans telle ou telle occasion, car on ne possède
point la grâce que Dieu donnerait en ces circonstances
difficiles. Vous êtes encore un enfant du siècle, il n'est
donc point étonnant que vous pensiez comme ceux avec
qui vous avez vécu jusqu'à ce jour, mais lorsque vous
aurez habité à l'ombre du sanctuaire, vous ne désirerez
plus d'autre demeure. Lorsque la voix qui vient d'en
haut se sera fait entendre, vous resterez sourd à tous
autres accents, et si, en ce temps-là, votre Madeleine
elle-même venait vous proposer d'être son époux, je
suis sûr que vous n'accepteriez pas.
— Et moi, hélas ! je suis certain du contraire. Mais
j'ai encore une prière à vous adresser. Vous connaissez
particulièrement le père M., supérieur du couvent des
Jésuites à E., seriez-vous assez bon pour me donner
une lettre pour lui ?
L'abbé le regarda avec surprise.
— Est-ce donc au couvent que vous allez ? Courrez-
vous sans cesse de l'un à l'autre extrême? Contentez-
vous d'être prêtre, si Dieu le veut, et n'embarrassez
point votre existence de règles plus étroites et plus
difficiles à observer.
— J'ai promis, j'exécuterai mes engagements sans
nulle restriction. Il n'est rien que je ne sois prêt à
donner au maître que je me suis choisi. Je passerai au
milieu du monde sans le voir et sans l'entendre. J'ou-
blierai tout, excepté ma promesse. D'autres penseront,
agiront pour moi, je ne me préoccuperai de rien, pas
même de ma nourriture de chaque jour. Pour arriver à
ce résultat, il est nécessaire que j'entre dans un ordre
quelconque, et j'ai choisi celui que ma mère m'avait
elle-même indiqué. Enfin, M. l'abbé, ma résolution est

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