Contes de la chaumière ou Recueil d'histoires instructives et amusantes à l'usage des enfants traduit de l'anglais... par le Cher ***. 2e éd.

De
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Locard et Davi (Paris). 1822. 207 p. ; in-24.
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Publié le : mardi 1 janvier 1822
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CONTES
DE
LA CHAUMIÈRE.
IMPRIMERIE DE LEFEBVRE,
RUE DE BOURBON, N°. 11.
CONTES
^—- "DE > ----.
LA ( HATMIERE
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Traduit de l Anglais et Orné de 6 Gravures
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SECONDE EDITIOX
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1 PARIS
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Ouai i/w AinfUJ-ùn.'-,
l82 ô.
CONTES
DE
LA CHAUMIÈRE,
ou
RECUEIL D'HISTOIRES INSTRUCTIVES ET
AMUSANTES, A L'USAGE DES ENFANS.
Traduit de l'Anglais et orné de six gravures.
Par le Cn;!'. *"'*.
SECONDE ÉDITION
PARIS.
LOCARD ET DAVI, LIBRAIRES,
QUAI DES AUGUSTINS, N°. 3.
1822.
1*
CONTES
DE
LA CHAUMIÈRE.
Bon papa, dit un jour Albert Lumley
en sautant sur les genoux de son aïeul
Dorville, et en saisissant un bouton de
son habit, pourquoi appelles-tu ta mai-
son une chaumière ? Je crois que tu
pourrais tout aussi bien l'appeler un châ-
teau ?
J'ai donné à ma maison le nom de
chaumière, mon cher enfant, parce que
sa construction ne lui en mérite pas un
autre, et qu'à ce mot se trouve attachée
l'idée de ce repos et de cette tranquil-
lité dont je désire jouir après avoir passé
soixante et quinze ans au milieu des agi-
tations du monde.
( 6 )
Ce que tu me dis là est bien extraor-
dinaire, reprit Albert, car j'aime le bruit
et le tapage, à moins qu'on ne me conte
quelqu'histoire ; alors je ne supporterais
pas avec patience le bruit que ferait une
souris en marchant. Mais, je t'en prie,
bon papa , raconte-moi quelques his-
toires. Maman m'a dit que tu en savais
un grand nombre , et que tu les lui
avais souvent répétées quand elle était
jeune.
Il y a bien long-temps, mon cher en-
fant, et je crains de les avoir oubliées;
mais si tu veux me laisser quelques ins-
tans de réflexion, peut-être pourrais-je
satisfaire ton désir.
Oh que tu es bon ! s'écria Albert
l'œil étincelant de joie. Je vais chercher
François et Louise , car ils aiment, au-
tant que moi, à entendre conter des his-
toires, et je désire les rendre heureux.
En moins de cinq minutes Albert était
de retour. Il marchait dqp pas lent, et
avait l'air abattu. Son grand-père lui
( 7' )
demanda la cause de son chagrin, et ap-
prit que Louise était en pénitence , et
qu'on ne lui avait pas permis de se réunir
à ses frères. Ainsi le malheur de Louise
et la privation d'un plaisir dont il ne
voulait jouir qu'en le partageant avec
elle, contribuaient également à affliger
Albert.
Le bon Dorville, qui aimait beaucoup
ses enfans , prit Albert par la main , loua
son attachement pour sa sœur, et pro-
mit en sortant d'obtenir le pardon de
Louise. Il rentra effectivement quelques
momens après avec elle. L'air pensif, les
regards embarrassés de la petite fille
annonçaient la conviction qu'elle avait
de ses torts, et son repentir. Les deux
frères coururent lui chercher une chaise,
et se plaçant à ses côtés, prièrent leur
grand-père de commencer son histoire.
(8)
LE PETIT RAMONEUR.
QUOIQUE j'aie passé la plus grande par-
'tie de ma ie à Londres, dit Dorville, je
>.n'al. jamais adopté les manières et les
usages de ses habitans. Au lieu de rester
dans mon lit jusqu'à dis os. onze heures
du matin, je le quittais régulièrement
à six.
Je descendais un matin l'escalier de ma
.maison 1 lorsque mon oreille fut frappée
-par les plaintes touchantes d'un enfant
pui cherchait à émouvoir la pitié de
quelqu'un.
- Je portais mes pas vers la pièce d'où
la voix sortait, et j'aperçus un petit ra-
moneur assis dans la cheminée, le dos
appuyé contre le mur, tandis que son
maître, un fouet dans une main et une
( 9 )
chandelle dans l'autre, le menaçait ou
de le déchirer en lambeaux, ou de le brû-
ler vif s'il ne changeait pas à l'instant de
posture.
A peine cette malheureuse victime
m'eut-elle vu entrer , qu'elle sortit en
rampant de sa retraite, et vint me sup-
plier à genoux de la dérober à la fureur
cet homme cruel.
Oh Ned ! reprit ce trompeur hypocrite,
ce n'était qu'une plaisanterie de ma part
pour vous faire monter dans la cheminée ;
mais soyez assuré que je ne vous aurais
pas arraché un cheveu pour le monde en-
tier. Vous saurez, Monsieur, continua-
t-il en se tournant de mon côté, que cet
enfant est avec moi depuis six mois, et
que je n'ai pu encore parvenir à le faire
grimper en haut ; car aussitôt qu'après
l'avoir fait entrer dans la cheminée, je
dispose mon sac pour recevoir la suie, il
se laisse glisser en bas, s'attache aux
barres , et on ne peut plus le faire re-
muer ; de manière que quand vous êtee
k
( 10 )
entré, je lui faisais accroire que je vou-
lais le brûler. Si je me prête à ses ca-
prices, il ne gagnera pas de quoi acheter
du sel pour mettre dans sa soupe.
Je fis quitter alors à l'enfant sa posture
humiliante, et je demandai à l'homme,
qui avait placé auprès de lui cet enfant,
pour apprendre un métier pour lequel il
avait tant de répugnance, et pourquoi
on ne lui donnait pas plutôt une occu-
pation qui eût quelqu'attrait pour lui?
A mes regards, au son de ma voix,
l'enfant s'aperçut que j'embrassais sa dé-
fense; alors il s'écria en fondant en lar-
mes : Monsieur, reconduisez-moi auprès
de maman, et ne me laissez point aller
avec ce vilain homme.
Votre maman! répliquai-je avec éton-
nement; que cela veut-il dire? — Com-
ment avez-vous cet enfant avec vous?
0 monsieur! reprit le maître ramoneur
avec une extrême confusion , c'est une
femme de l'hôpital , une pauvre vieille
folle qui lui donne des friandises, qu'il
( 11 )
appelle sa maman ; et comme ma femme
ne le traite pas de la même manière, il
pleure , et demande toujours sa maman :
mais je le remettrai à l'hôpital des orphe-
lins, car il me tourmente plus que tous
les autres enfans que j'ai eus chez moi
Pendant cette harangue, je sonnai
mon domestique , et je l'engageai à em-
pêcher le ramoneur de s'échapper, tandis
que j'interrogerais l'enfant dans une
autre pièce. Mais à peine y étais-je en-
tré , que le ramoneur courut à la fenêtre,
l'ouvrit, s'élança dans la rue, et dis-
parut avant que mon pauvre Thomas
eût pu faire le moindre mouvement pour
l'arrêter.
A peine le petit orphelin, que je ve-
nais d'arracher à une vie si misérable,
eut-il appris la fuite de son tyran, qu'il
fit mille sauts et mille bonds dans son
premier transport ; puis s'approchant de
moi, il me serra la main , et me dit : Je
vous en prie, conduisez-moi auprès de
maman, et je ne m'écarterai plus de
Marie.
( 12 )
Qui est votre maman ? lui demandai-
je; où demeure-t-elle ? et comment
êtes-vous tombé au pouvoir de ce vilain
homme ?
Maman s'appelle Malville, répondit
l'enfant; elle demeure à une grande mai-
son blanche près de Windsor.
Il est plus aisé de concevoir que d'ex-
primer le plaisir que j'éprouvais à l'idée
de rendre un enfant chéri à sa mère dé-
solée; mais en même tems je pensai qu'il
fallait agir avec précaution, dans la
crainte que le passage rapide du chagrin
à la joie n'eût pour elle de fatales consé-
quences. J'en voyai chercher un marchand
qui vendait des habits tout faits, et mon
petit ramoneur fut bientôt proprement
habillé. Quand je vis, sur différentes
parties de son corps, les traces des mau-
vais traitemens qu'on lui avait fait essuyer,
les larmes qui roulèrent à l'instant dans
mes yeux lui annoncèrent ce que mon
cœur éprouvait.
Rien ne pouvait modérer l'impatient ce
C J3 )
3.
que mon petit ami avait de revoir sa
maman; cependant je crus devoir pré-
parer par une lettre cette mère affligée
au bonheur dont elle allait jouir. Je la
lui envoyai par mon domestique , et je
partis en voiture une heure après lui.
L'impatience de mon petit compa-
gnon devenait d'autant plus vive, que
nous approchions davantage du terme
de notre voyage. Mais quand il aperçut
la maison de sa mère, à peine m'était-il
possible de le retenir dans le carrosse.
Enfin, nous gagnâmes l'allée qui con-
duisait à cette maison, et nous vîmes
une dame en grand deuil qui s'avançait
avec une extrême vitesse.
Maman, maman, s'écria l'enfant en
fondant en larmes. A l'instant je fais
arrêter la voiture, on ouvre la portière;
et en moins d'une minute, cette tendre
mère pressa son fils contre son cœur.
Mon pauvre Edouard ! — Ma chère ma-
man! étaient les seuls mots qu'ils pus-
sent prononcer , tandis que vivement
( 14 )
ému par cette scène dont le souvenir ne
s'effacera jamais de ma mémoire, j'en
étais le muet spectateur. Les domesti-
ques entourèrent l'enfant. Chacun, en
le voyant de retour, s'empressait de lui
témoigner sa joie ; et on les entendait
tous s'écrier à l'envi : Edouard , que je
suis content de vous revoir !
Aussitôt que sa vive émotion fut un
peu calmée, madame de Malville se to urna
de mon côté ; et après m'avoir témoigné
sa gratitude avec une vive expression,
elle m'engagea à rester pour être témoin
de son bonheur. Mon petit compagnon
embrassait tour-à-tour les domestiques;
et ne voyant pas sa bonne, il la demanda
avec empressement.
Elle est retournée chez ses parens ,
lui répondit madame Malville ; car je ne
pouvais voir une personne à la négligence
de laquelle je devais le malheur le plus
grand qui put me frapper.
Maman, s'écria Edouard, ce n'a pas
été la faute de Marie ; non , en vérité,
( 15 )
ce n'a pas été sa faute; car mon cousin
Georges m'engageait souvent à m'enfuir
d'auprès d'elle. Il prenait un chemin et
moi l'autre, de manière qu'elle ne pou-
vait nous attraper tous les deux à la fois.
Un jour, comme j'avais passé la porte du
parc et gagné la campagne, je rencontrai
ce vilain ramoneur, qui me dit en me
saisissant dans ses bras : Ah, ah, mon
petit ami, je vous tiens. Il se mit au
même instant à courir, jusqu'à ce qu'il
fut arrivé à une vieille masure, où il me
dépouilla de mon bel habit bleu, pour
me faire prendre des haillons sales et cou-
verts de suie. Lorsque je lui dis que je ne
m'en couvrirais pas, il me frappa si ru-
dement, que je tombai à ses pieds; il
me foula aux pieds, m'appela obstiné,
chien d'orgueilleux, et ajouta qu'il sau-
rait abattre ma fierté, et m'amener au
point de me réjouir de porter ce qu'il
croirait convenable. Regarde mon épaule,,
maman, continua Edouard en tirant,
autant qu'il lui était possible, son petit
bras de la manche de son habit.
( 16 )
Madame Malville fut saisie de terreur
en voyant les traces de la férocité de ce
monstre, et elle me pria de m'unir à elle
pour rechercher le misérable qui s'était
rendu coupable d'une action aussi cruelle.
Mais comme le petit Edouard ne put in-
diquer , d'une manière précise , l'endroit
où il avait été renfermé, tous nos efforts
, pour découvrir l'auteur de ses souffrances
furent inutiles.
A peinela pauvre Marie eut-elle appris
le retour de son cher Edouard, qu'elle
accourut à la maison pour témoigner sa
joie. Edouard était alors à la fenêtre ; l'a-
percevoir , courir à elle, fut l'affaire d'un
instant. Il la saisit par son tablier, et la
conduisit dans le salon. Il pria sa maman
de reprendre Marie, en promettant, les
larmes aux yeux, de ne plus s'écarter
d'auprès d'elle.
Je saisis cette occasion pour faire sentir
à Edouard l'inconvenance de sa conduite;
et après lui avoir peint de la manière la
plus énergique le chagrin qu'il avait oc-
( 17 )
2*
casionné à son aimable mère, je lui re-
présentai le tort qu'il avait fait à sa
chère Marie ; car non-seulement elle avait
perdu sa place, mais elle se trouvait
encore dans l'impossibilité d'en trouver
une autre, personne ne se souciant de
confier ses enfans à une femme négli-
gente. Edouard alors se jeta au cou de
sa mère, l'embrassa un million de fois,
et lui promit de ne plus lui donner un
seul moment d'inquiétude et de mécon-
tentement; puis prenant dans sa poche
un écu de six francs que je lui avais donné
quand je l'avais fait habiller, il le mit
dans la main de Marie , en la priant de
ne plus pleurer, et lui promettant bien
qu'à l'avenir il serait sage et obéissant.
Ton histoire est bien jolie, papa, s'é-
crièrent à la fois tous les enfans. Et quel
âge avait ce pauvre petit Edouard? En-
viron sept ans, répondit M. Dorville. Il
est homme aujourd'hui, et il a toutes les
qualités qui nous font aimer de nos sem-
blables. Vous pourrez peut-être le voir
( 18 )
pendant le tems que vous resterez dans
ma chaumière ; car il y vient souvent
passer une semaine ; et il se conduit avec
moi comme si j'étais son père, tant il
est reconnaissant du service que je lui
ai rendu.
r
Je suis bien fâché, dit Albert, que
ton histoire soit finie ; mais, grand-papa,
tu seras peut-être assez bon pour nous
en conter une autre ?
Je crains, répliqua Dorville, de fati-
guer votre attention, et de vous voir
bientôt endormis. — Oh non, non, bou
papa, s'écrièrent-ils tous à la fois. -A
la bonne heure, dit M. Dorville; et il
continua de la manière suivante.
( 19 )
LE SOLDAT MALADE,
ou
LE FILS ATTACHÉ A SES DEVOIRS.
]\ÏADAME Baruel allait un matin voir
une pauvre femme malade, qui depuis
long-temps n'avait pu quitter son lit,
lorsqu'elle rencontra un petit enfant âgé
de douze ans environ. Son air abattu, et
le chagrin dont il paraissait affecté , in-
téressèrent vivement madame Baruel en
sa faveur.
Vous paraissez malheureux, mon petit
ami? lui dit-elle d'un ton de voix com-
patissant; peut-être pourrais- je vous
secourir. De quoi s'agit-il?
Je suis bien malheureux, madame, ré-
pondit l'enfant en tournant la tête, et
en prenant le pan de son habit pour M-
( 20 )
suyer ses larmes. Mon pauvre père est
trop mal pour supporter les cahots du
fourgon du régiment, et nous sommes
obligés de rester dans ce village, où nous
sommes étrangers, et où nous n'avons
point d'amis. Je viens de prier le chi-
rurgien de venir le voir, mais il dit
qu'il doit aller chez les riches avant que
de penser aux pauvres.
A quel endroit est votre père? dit
madame Baruel; car aussitôt que j'aurai
vu la pauvre femme que je visite tous les
jours, je me rendrai chez lui. Mais en
attendant, allez chez l'apothicaire, et
dites-lui que madame Baruel le prie de
venir la rejoindre chez votre père.
Soyez à jamais bénie , madame, furent
les premiers mots que l'enfant laissa
échapper à travers ses sanglots ; puis il
ajouta : J'y cours, et il partait sans in-
diquer à madame Baruel le logement de
son père. Elle fut obligée de le rappeler,
de renouveler sa première question, et
elle apprit que le malade occupait une
( 21 )
chambre au Cheval-Noir, petite auberge
située à l'extrémité du village.
!t Madame Baruel fit à la vieille femme
une visite un peu moins longue que de
coutume, et revint dans sa maison avant
que d'aller au Cheval-Noir. Elle ordonna
à ses domestiques de faire chauffer du
bouillon, et en moins d'une demi-heure ,
elle se trouva à la porte du malade.
lw En entrant, elle vit ce malheureux
étendu sur un méchant châlit, la tête
appuyée sur les genoux de son fils, qui
essayait de lui faire prendre quelques
euillerées de bouillon. Il avait la figure
pâle, abattue, et sa voix était si faible,
qu'à peine on pouvait l'entendre.
Il Madame Baruel fut si vivement émue
par ce spectacle, qu'elle ne put retenir
ses larmes. Mais avant qu'elle pût faire
aucune question au malade sur son état,
à M. Durillon l'apothicaire entra dans la
chambre.
Votre très-humble serviteur, madame,
dit-il avec l'accent de la bassesse ; vous
( 22 )
voyez que je me suis rendu à vos ordres;
et il s'écria, en regardant le malade avec
un air très-indifférent : C'est un homme
perdu , madame ; c'est un homme perdu.
Madame Baruel, irritée de son inhu-
manité , et désolée de l'effet qu'elle pro-
duisait sur l'enfant, le pria de ne pas ju-
ger sur les apparences, mais de tâter le
pouls du malade, et de faire tous ses ef-
forts pour lui rendre la santé, et ajouta
qu'elle se chargeait de toutes les dépenses
nécessaires.
Le soldat témoigna, par l'expression
de sa physionomie , sa reconnaissance ; et
tendant son bras décharné à l'apothicaire
Durillon, il semblait attendre la décision
de son sort avec courage et résignation.
Richard ( c'est ainsi que s'appelait l'en-
fant) semblait, par ses regards, prier
l'apothicaire de lui conserver un être qui
lui était si cher, et lui demander s'il
avait les moyens d'y parvenir.
Madame Baruel apercevant dans l'air
de Durillon qu'il regardait la maladie dd
( 23 )
soldat comme mortelle, ordonna à Ri-
chard d'aller chez elle chercher un de ses
domestiques , et tira l'apothicaire à part,
pour lui demander s'il avait quelqu'es-
poir.
Le malade jugeant qu'il était le sujet
de la conversation, dit : Vous êtes trop
bonne, madame, de vous occuper d'un
malheureux comme moi; je sens que je
ne resterai pas encore long-temps dans
ce monde. Je le disais à mon pauvre Ri-
chard ce matin. Mais, madame, si vous
aviez la bonté , lorsque je ne serai plus,
d'envoyer mon pauvre enfant au colonel
de mon régiment, je sens que je pourrais
mourir en paix. Mon colonel a toujours
traité Richard comme son fils. Toutes
les fois' que nous avons été en garnison,
il l'a mis à l'école, l'a habillé, et l'a
comblé d'amitié. Lorsque ma pauvre Sally
est morte, il m'avait proposé même de
mettre mon fils en pension chez le maître
d'école de la paroisse, pour qu'il pût
acquérir de l'instruction, et devenir un
( 24 )
savant ;mais quand mon pauvre Richard
vit combien la perte de sa mère m'affii-
geait, il alla se jeter aux pieds de mon
colonel pour le prier de ne pas le séparer
de moi, parce que je succomberais à ma
douleur si je n'avais ni sa mère, ni lui
pour me consoler.
La faiblesse du malade augmenta alors
à un tel point qu'il ne put continuer; et
l'arrivée de Richard mit fin à la con-
versation.
Aussitôt que le domestique de ma-
dame Baruel fut arrivé, elle fit transpor- ■
ter Le soldat dans une autre chambre et ;
pressa avec d'autant plus d'instance Ri-
chard de se reposer, qu'elle avait appris
de son père qu'il n'avait pas dormi une
heure depuis plusieurs jours, mais ce fut
en vain : Richard s'assit auprès du lit de
son père, et observait tous ses mouve-
mens avec une inquiétude qui annonçait
à la fois et ses craintes et sa vive tendresse.
Madame Baruel révoltée de l'inhuma-
nité de l'apothicaire et mécontente de son
( 25 )
3.
jugement, envoya chercher dans la ville
voisine le docteur Fuller, dont les talens
et la vertu honoraient l'espèce humaine. Il
regarda la maladie du soldat comme dan-
gereuse, mais non comme mortelle; et
en moins de six semaines il le rendit à la
santé.
Madame Baruel n'avait pas d'enfant.
Elle s'était attachée si fortement au petit
Richard, que l'idée de le voir partir pour
rejoindre son régiment lui devint extrê-
mement pénible. Elle se détermina non-
seulement à l'adopter, mais à lui donner
une éducation telle qu'il pût occuper
avec honneur la place qu'elle voulait lui
donner dans le monde. Elle l'envoya
donc chercher un matin, et lui parla
dans ces termes :
Vous avez sans doute entendu dire ,
mon cher ami, que les bonnes actions ne
demeurent jamais sans récompense. Votre
conduite envers votre pauvre père pen-
i dant sa dernière maladie a été si belle ,
1 que vous devez en recevoir le prix. Je
( 26 )
vous prends donc sous ma protection,
et je vous mettrai désormais à l'abri des
maux que vous avez déjà soufferts.
Pendant ce discours, Richard changea
plusieurs fois de physionomie; il rougit
et pâlit alternativement , et au lieu de
répondre à madame Baruel, il garda le
silence.
Eh bien, Richard, que dites-vous de
mon plan? ajouta madame Baruel. Vous
ne repousserez pas sans doute l'offre de
que vous fait l'amitié?
Non , non , madame , je ne veux pas
être riche lorsque mon père sera pauvre.
Mais, mon ami, répliqua madame Ba-
ruel, si vous devenez riche vous pourrez
non-seulement pourvoir aux premiers
besoins de votre père, mais encore lui
procurer les aisances de la vie.
Je le pourrai! s'écria Richard d'un
air animé, et avec l'expression du plaisir
dans tous ses traits. Eh bien, madame,
je ferai tout ce qu'il vous plaira. Puis , à
l'instant même, revenant de son pre-
( 27 )
mier transport et fondant en larmes, il
ajouta : Mais il faudra quitter mon père ;
cependant ma mère, à l'instant de sa
mort, ne m'a-t-elle pas défendu de l'a-
bandonner? ne m'a-t-elle pas ordonné
d'être toujours plein de soumission et
d'attention peur lui?
Vous êtes un aimable enfant, répon-
dit madame Baruel, je respecte votre
piété filiale. Vous ne serez pas séparé de
votre père, et j'aurai néanmoins le plaisir
de répandre une parlie de ma fortune
sur un être aussi bon et aussi estimable
que vous.
Dans ce moment le père de Richard
entra pour prévenir madame Baruel
qu'ayant annoncé à son colonel le réta-
blissement de sa santé, il avait reçu l'ordre
de rejoindre son régiment.
Êtes-vous fortement attaché au métier
des armes ? lui demanda madame Ba-
ruel; le quitteriez-vous si on vous offrait
un sort plus doux ?
- Un sort plus doux ! répondit le soldat,
( 28 )
des hommes de ma sorte doivent-ils y
penser ? Si je trouvais les moyens d'exis-
ter honnêtement je ne m'inquiéterais ni
du travail, ni de la fatigue; et certes,
quoique je puisse , sans frissonner, af-
fronter la mort quand il s'agit de servir
ma patrie, cependant je ne puis discon-
venir que j'aimerais mieux, lorsque ma
journée serait finie, me reposer auprès
d'un bon feu, que d'être obligé de cou-
cher sur la terre , n'ayant pour toit
qu'une tente, et pour lit qu'une couver-
ture roulée autour de moi.
Eh bien, mon ami, répliqua madame
Baruel, je puis vous assurer l'objet de
vos désirs; il y a long-temps que j'aurais
déjà établi une école pour les pauvres
enfans du village, si j'avais connu quel-
qu'un capable de conduire cet établisse-
ment. Si votre colonel vent me permettre
d'acheter votre congé , et si vous vous
sentez en état de remplir la tâche dont je
veux vous charger, je vous ferai entrer
tout de suite en fonction, et vous assure-
( 29 )
3*
rai douze cents francs de revenu par an.
Soyez à jamais bénie! s'écria le soldat
étonné de sa prodigieuse fortune ; ô ma
pauvre Sally! si tu avais pu vivre assez
pour voir ce beau jour, quelles actions
de grâces n'aurais-tu pas rendu à l'Etre
suprême !
Madame, demanda Richard, reste-
rai-je avec mon père?
Je crois que ce serait outrager la na- »
ture que de vous séparer plus long-temps
de lui, répondit madame Baruel. Vous
irez passer votre journée chez un honnête
homme, qui se fera un plaisir de vous
instruire, et vous reviendrez le soir au-
près de votre père. Je n'ai pas d'enfant ;
je suis déterminée à vous donner une
partie de mon bien : et si à l'avenir vous
ne vous écartez pas des principes qui vous
ont servi de guide, je croirais avoir bien
employé ma fortune, et avoir bien placé
mon amitié.
Madame Baruel écrivit le même jour
au colonel Forbes ; elle peignait dans sa
( 30 )
lettre le malheureux état où avait été le
caporal, et la piété filiale de Richard.
Après avoir exprimé son désir de prendre
cet enfant sous sa protection, elle ajou-
tait qu'on détruirait son bonheur en le
séparant de son père, et que, comme
elle voulait le rendre heureux, elle de-
mandait à acheter le congé du caporal.
Le colonel Forbe,s envoya à madame
Baruel, par le courrier suivant, le congé
qu'elle demandait; il y avait joint un
billet de banque de dix guinées pour Ri-
chard , et le priait de l'accepter comme
un témoignage de son estime et de son
amitié. En moins d'un mois, le caporal
se trouva à la tête de l'école de charité.
Richard fut élevé comme le fils adoptif
de madame Baruel. Le plaisir qu'il avait
à étudier, la reconnaissance qu'il témoi-
gnait à madame Baruel, contribuèrent
à augmenter le bonheur de sa bienfai-
trice, et à lui acquérir de nouveaux
droits à son amitié.
O la charmante histoire ! s'écrièrent
( 31 )
les enfans à la fois : elle est plus jolie
ue celle du ramoneur. Je déclare, dit
Albert, que je voudrais l'entendre une
econde fois..
Il n'y a rien de si ennuyeux, dit Dor-
ville, qu'une histoire répétée deux fois
e suite. Mais si vous êtes sage, je pour-
is demain matin vous donner quelques
nomens de plaisir.
Ils lui promirent de se rendre dignes
e la complaisance qu'il avait pour eux.
e lendemain ils se réunirent dans son
cabinet et Dorville commença l'histoire
uivante.
( 32 )
I -
LES FRÈRES DÉNATURÉS.
Si le bonheur était le partage de l'homme
sur la terre, personne ne paraissait de-
voir être plus heureux que M. Lambert.
Il avait un bon cœur, une femme ver-
tueuse, deux enfans aimables, et possé-
dait une grande £ or-tune. Mais, hélas! la
même cause qui rend la plupart des pères
heureux, lui occasionna les plus grands ;
malheurs. Madame Lambert était fille
d'un habitant des Indes orientales, nom- ■
mé Doning ; elle en avait reçu dix mille
guinées en mariage, avec la promesse
d'être l'héritière d'une fortune plus con - -
sidérable. Mais soit pique, partialité, t
ou préjugé , le père de madame Lambert 1
changea de résolution ; et au lieu de lais- -
ser ses biens à sa fille, il les légua au plus e
( 33 )
jeune de ses petits-fils, et lui prescrivit
de prendre le nom de Doning à sa ma-
jorité.
M. Lambert avait environ trois mille
guinées ( 1 ) de revenu. Son fils aîné
Adolphe devait, après la mort de son
père, jouir de cette fortune, puisque son
frère en avait une si considérable. Mais
Adolphe, loin de regarder le bien sur
lequel il devait compter comme suffisant
pour lui procurer les aisances de la vie ,
enviait le sort de son frère , et maudissait
la mémoire de son grand-père, pour
ce qu'il appelait son injuste prédilection.
Avant les dernières dispositions de
M. Doning, les deux frères ne se don-
naient pas des marques de cet attache-
ment que la voix du sang commande, et
que leurs parens voulaient leur inspirer.
Au contraire, ils disputaient continuel-
(1) La guinée est une pièce d'or qui vaut en-
viron vingt-quatre francs de notre monnaie.
( 34 )
lement, se querellaient, ou cherchaient
réciproquement à se tourner en ridicule.
Christophe Lambert avait treize ans
quand il devint possesseur de lafortune de
son grand-père. Elle s'élevait à cent cin-
quante mille guinées. Cette somme, en
raison de l'accumulation successive des
intérêts, devait se trouver plus considé-
rable encore à l'époque de &a majorité.
M. Lambert n'était nullement mor-
tifié de se voir oublié dans le testament
de son beau-père. Il suffisait à son bon-
heur de posséder sa chère Emilie. Mais
il était tourmenté par l'idée que cette cir- -
constance pourrait désunir deux frères
qui, depuis l'âge le plus tendre, avaient i
constamment voulu primer l'un sur :
l'autre. Il voulut d'abord laisser ignorer i
à ses fils les dernières volontés de leur
grand-père, mais sentant que cette me- -
sure était im praticable, il envoya cher-
cher Christophe, et lui parla de la ma- -
nière suivante :
Mon cher Christophe, je vais vous;.
( 35 )
prouver queje ne vous regarde plus comme
un enfant encore dominé par les petites
passions et les caprices qui nous condui-
k sent dans notre bas âge, mais comme
o
un homme arrivé à une époque de la vie
où il reconnaît combien il est dangereux
de s'y abandonner, et de leur laisser
prendre un trop grand empire sur sa
raison et son jugement.
S Les fréquentes disputes qui s'élèvent
journellement entre vous et votre frère ,
me causent un extrême chagrin. Je ne
puis m'empêcher d'être choqué de votre
folie, et blessé de votre orgueil, quand
j'apprends que vous excitez ces querelles,
en ne voulant point avoir pour votre frère
ces petites prévenances qu'un frère aîné
peut avoir quelque droit d'exiger.
Votre mère et moi avons cherché à
vous convaincre que vous nous étiez éga-
llement chers l'un et l'autre, et je voulais,
fi ma mort, ajouter une nouvelle preuve
1 celles que je vous aurais donné pendant
,ma. vie. Mais votre grand-père a détruit
1
( 36 )
en partie mon projet, en vous donnait Jj
toute sa fortune, et en ne laissant pas un -
denier au pauvre Adolphe.—A Moi, VJ
papa, toute sa fortune? s'écria Chris—!
tophe l'œil étincelant de joie.
Oui, répliqua M. Lambert d'un toa M<
grave, dans l'intention de modérer les «
transports de son fils ; oui, il a été assez
injuste pour vous laisser toute sa fortune,
Cependant, quand vous en jouirez C ce 9.
qui ne sera pas avant huit ans ), vous
prouverez, j'en suis persuadé, que TOUS Iii
n'êtes pas indigne d'une telle faveur, e»*<
donnant une partie de votre bien à votre
frère.
Cela dépendra de sa conduite, reprit
Christophe d'un ton aigre. Aujourd'hui
l'orgueil de mon aîné sera un peu abais
sé, jespère.
J'aurais une bien mauvaise opinion de » j
son caractère, si je croyais que la pers
pective de jouir de quelques misérables
milie livres sterlings (1) pût le faire ram--.I
(1) La livre sterling d'Angleterre équivaut Jfcj
peu près à 22 francs.
( 37 )
4-
per comme un esclave : néanmoins j'es-
père que vous vous conduirez de ma-
nière que je ne regretterai pas de voir
tomber entre vos mains une aussi grande
fortune que celle dont vous héritez.
Ressouvenez-vous que plusle rang dans
lequel nous sommes placés est élevé, plus
nous devons être circonspects dans nos
actions ; car la richesse et le pouvoir nous
exposent à être l'objet de l'attention des
petits esprits et de la critique de l'envie.
0 papa! je ne m'embarrasse pas de
cela; mais je vais instruire et M. Herbert
notre précepteur, et mon frère , des
marques d'attachement que me donne
mon bon papa.
Allez, répliqua M. Lambert, mais
gardez-vous de vous vanter devant votre
frère de votre bonne fortune, et tâchez,
par votre douceur, de lui faire oublier
l'injustice de son grand-père.
Oh, oui, papa, dit Christophe; et il
était déjà loin du cabinet de son père.
Il entra dans la chambre où travaillait
( 38 )
son frère, avec tout l'air d'importanco
qu'il put prendre , et dit : Adolphe T a
n'ai-je pas l'air d'un Nabab? (1)
D'un Nabab ! répliqua Adolphe en* s
jettant sur lui un regard de mépris : ~vousn
avez plutôt l'air d'un acteur. - ~Vouseu
seriez bien aise de jouer mon rôle, re-5
prit Christophe, et surtout d'avoir monnc
argent.
Que voulez-vous dire avec votre ~ar—i
gent? s'écria M. Herbert en fermant un
livre qu'il tenait à la main, et en ~jetantin
un regard sévère sur Christophe ; si vous au
pensiez plutôt à acquérir quelque mérite
qu'à posséder beaucoup d'argent, vous 211
seriez plus estimable, et vous me feriez ss
plus d'honneur.
J'espère, monsieur, répondit Chris-
tophe , que vous trouverez bon que je oj
pense un peu à l'argent, quand vous 21
saurez que mon grand-papa en mourant 1j
(1) Nabab, gouverneur de province dans IJ
l'Inde.
( 39 )
m'a donné toute sa fortune, et n'a rien
laissé ni à mon papa, ni à maman, ni
à mon frère.
- Je suis fâché d'apprendre cette nou-
velle, répliqua M. Herbert; car je crains
que vous ne fassiez un mauvais usage de
ces richesses, qui auraient eu un si noble
emploi dans les mains de votre père ; je
ne puis que gémir sur la folle tendresse
de M. Doning pour vous.
t Je ne crois pas un mot de ce qu'il
avance, reprit Adolphe, en annonçant
par son air combien il craignait que son
frère ne dît la vérité. Je vais voir papa,
pour savoir ce que signifie tout ceci.
r: M. Lambert avait suivi son plus jeune
fils jusqu'à la salle d'étude sans en être
aperçu, et il avait entendu tout ce que je
viens de vous rapporter. Choqué de l'ar-
rogance et de la présomption de Chris-
itophe, il retournait tristement à sa bi-
bliothèque, quand il fut joint par Adol-
phe, qui se hâta de lui demander si le
à
( 40 )
rapport que lui avait fait Christophe
était vrai.
Oui, mon ami, oui, il est ~très-vraiiJS'
répondit M. Lambert, et j'espère qurjjî
vous êtes assez désintéressé pour vouuo
réjouir du bonheur de votre frère, a
pour n'éprouver aucun chagrin de I8
pouvoir le partager.
Il est bien dur pour moi, dit Adolphe si
de penser que mon frère a toute la fono
tune de mon grand-père, et que je n'eisr
aurai pas un sol.
votre grand-père, continua M. Lamni
bert, avait le droit de disposer de sa fono
tune comme bon lui semblait, et seaa
dernières volontés doivent - elles vomiM
faire murmurer lorsqu'il ne m'échap.
aucune plainte?
La seule chose qui me chagrine, c'e,C¡-l"
que cette circonstance donne beaucoujir
d'arrogance à votre frère, et vous aigriiii
contre lui.
Je voudrais que votre grand-papa eûtJÎ
( 41 )
5*
donné sa fortune à tout autre personne
qu'à Christophe.
- Les efforts de M. Lambert et de
M. Herbert pour abaisser l'orgueil de
Christophe, et pour calmer le mécon-
tentement d'Adolphe, furent inutiles.
Leurs caractères étaient si mauvais, que,
dès leur enfance, se quereller semblait
être leur unique plaisir. Mais bientôt
l'envie et la haine s'emparèrent de leurs
cœurs à un tel point, que les mots n'a-
vaient plus assez de force pour exprimer
les sentimens qui les dominaient. Et
leurs querelles se terminaient par des
coups, quand leur père ou leur précep-
teur ne se trouvaient pas auprès d'eux.
y Je crois vous avoir dit, dans le com-
mencement de cette histoire , qu'ils
étaient beaux , et que leur intelligence,
dont ils avaient fait un si mauvais usage,
était supérieure à celle des enfans de
leur âge ; ils pouvaient tenir une con-
versation en latin, lisaient le grec, et
étaient assez avancés dans les matliéma-
( 42 )
tiques. Un matin M. Herbert reçut la
visite d'un de ses amis qu'il n'avait pas
vu depuis plusieurs années. Après avoir
donné à chacun de ses élèves la tâche
qu'il leur fallait remplir, il offrit à son
ami de lui faire voir les jardins, qui
étaient d'une grande beauté.
A peine avaient-ils quitté le salon d'é-
tude, qu'une dispute s'éleva entre les
deux frères sur la solution d'un problême
de la géometrie d'Euclide, et ils eurent,
sur-le-champ recours à leur moyen ordi- -
naire de vider leur querelle. Les coups i
succèdent aux coups; bientôt leurs vi- j
sages sont couverts de sang. Enfin Adol- j
phe, transporté de rage , dirige ses coups i
vers l'estomac de son frère. Il n'avait
que trop bien choisi la place où il devait
frapper; Christophe chancèle, pousse e
un long gémissement, et expire en tom- -
bant.
La honte, la confusion, le remords,
le désespoir s'emparent à l'instant du i
cœur du meurtrier. Il s'élance au cor- -
le
( 43 )
don de la sonnette, et le tire avec une
telle violence, que trois ou quatre do-
mestiques accoururent à la fois auprès
de lui.
Mon frère ! mon frère ! s'écria Adol-
phe dans l'accès de sa frénésie. J'ai tué
m<m frère. M. Herbert avait quelques
légères connaissances en médecine : à
peine arrivé dans l'endroit où s'était passé
cette funeste scène, il ouvre la veine de
Christophe, mais sans aucun succès. Le
coup fatal avait terminé ses jours.
L'impétueux Adolphe dégouttant du
sang de son frère, s'éloigne du lieu où
il s'en était souillé, en proie au déses-
poir , il parcourt une plaine qui condui-
sait à la grande route, sans voir un tau-
reau qui venait de briser l'anneau auquel
on l'avait attaché , pour l'irriter et le
forcer à combattre. L'animal écumant
de rage, n'eut pas plutôt aperçu le mal-
heureux Adolphe, qu'il court sur lui,
enfonce ses cornes dans ses jambes, et
le jette en l'air à une très-grande hauteur.
( 44 )
Dans cet instant, un chasseur ~traversai
la plaine; il fit feu sur l'animal furieux xi
et lui brisa la tête. Alors, s'avançant verjs
le lieu où Adolphe était tombé, il vit
spectacle qui à la fois l'émut de ~com M
passion et le glaça d'horreur.
La corne du taureau avait percé M
cuisse d'Adolphe au-dessus du genou ~es
l'avait ouverte jusqu'à la hancbe. ~Dannj
sa chute le malheureux enfant ~s'étaiii
cassé un bras, brisé le corps et fait untfi
large blessure au front.
Il resta quelque temps sans ~sentimeat*!
et sans mouvement; enfin, un ~gémisse-3<
ment sourd annonça qu'il respirait ~en-a
core, et au bout d'un quart-d'heure ~ili
put instruire l'étranger qui l'avait ~se-5
couru, de l'endroit où il demeurait..
Il est impossible de peindre la ~dou-l
leur de M. et Mme. Lambert, quand ilati
se virent privés d'un de leurs fils, effi
qu'ils furent presque certains de perdrez
l'autre. Mais depuis long - temps ilszl
avaient regardé I?È vie comme une longue.
( 45 )
suite d épreuves dans lesquelles l'homme -
devait déployer tout son courage, et ils
se soumirent sans murmurer aux lois de
la nécessité.
On envoya chercher des chirurgiens
à la ville voisine: on prodigua à Adol-
phe tous les soins; mais ce fut en vain.
Quoique ses blessures ne fussent pas
mortelles , et quoique ses fractures fus-
sent réduites , son esprit était tellement
troublé qu'il fut attaqué d'un e fièvr
violente qui se joua de tous les efforts de
l'art, et mit après neuf jours un terme
A ses souffrances et à sa vie.
Oh, c'est épouvantable! s'écria Al-
bert. — C'est épouvantable ! répéta
François. — En vérité , papa, voilà une
bien triste histoire , ajouta Louise en
sangloltant.
Elle est vraie , mes enfans , reprit
M. Dorville; j'espère qu'elle fera une
impression assez vive sur vous , pour
vous empêcher d'avoir jamais la plus lé-
gère dispute. Quand nous permettons
( 46 )
aux passions de nous maîtriser, ou au m
démon de l'envie de se glisser dans ~notre si
cœur, la paix et la tranquillité fuient ~In
pour toujours loin de nous. Mais, ~con- -i
tinua-t-il en jettant sur eux un regard ~bi
où se peignaieut à la fois la tendresse et la
le plaisir , vous n'avez pas besoin , mes sa
enfans , de la leçon que je viens de vous eu
donner pour sentir la nécessité de vous en
aimer les uns les autres, et le doux spec-
tacle que m'offre votre union fait la con-
solation de ma vieillesse.
Oui, bon papa, reprit Albert, oui,
bon papa , nous nous aimerons bien.
N'est - il pas vrai, François ? Quant à B
Louise , ce serait une honte que de ne 31
pas être doux envers elle. N'est-elle pas eJ
une fille et n'a-t-elle pas besoin de notre s-
protection?
Soyez à jamais bénis, mes enfans, ré—•
pliqua le vieillard d'un ton qui annonçait
sa vive émotion. Allezjouer maintenant, < ;
et demain je vous donnerai le même plai- -:
sir que vous avez eu aujourd'hui.
( 47 )
Les enfans n'oublièrent pas ce que
M. Dorville leur avait promis, ils le
sommèrent le lendemain de tenir sa pa-
role. Les deux garçons s'assirent sur des
tabourets devant leur grand - père, qui
se plaça dans un fauteuil, prit Louise
sur ses genoux, et commença de la ma-
nière suivante.
f
I
( 48 )
L'HEUREUX MENDIANT..
Pour l'amour de Dieu, donnez un sol; fi
un pauvre petit garçon ! criait un ~enfanu
âgé d'environ huit ans et couvert de min
sérables haillons. Cette demande s'adres-
sait à miss Strickland, qui se ~promenais
un jour de grand matin avec sa femme
de-chambre favorite.
Eloigne-toi, petit coquin, va ~exposesa
ta saleté et ta misère ailleurs ! lui ~répout
dit miss Strickland en secouant la têu;
et portant ses regards d'un autre ~côtéèi
dans la crainte de contempler un objar
qui lui paraissait si repoussant.
Ayez pitié de moi, Miss? Ma bonnui
Miss, un sol pour m'acheter un ~morceau
de pain. Je n'ai rien mangé depuis ~hini
matin et je me meurs de faim?
( 49
5.
Si tu me tourmentes plus long-temps,
petitmisérable, répliqua miss Strickland,
Je t'enverrai- à la maison de correction ,
ou je te ferai chasser du village. A ces
mots, dans l'espérance de se soustraire
à l'importunité du petit mendiant, elle
pressa sa marche et franchit une petite
barrière qui la séparait des terres - de
M. Harcourt..
Mais le petit garçon savait trop bien
son métier pour se rebuter si aisément.
Il suivit miss Strickland au-delà de la
barrière, et renouvella ses prières avec
la même instance.
Je vous en prie, Miss, dit la femme-
de-chambre,. donnez à ce pauvre petit
un sou ; si j'en avais eu un dans ma poche
il ne nous aurait pas suiviessi long-temps.
Regardez ses pieds , ils sont nus, ils
ont été déchirés par les pierres et sont
ensanglantés. — Oh ! ne me parlez pas
de sang, Benet, répliqua l'impertinente
et orgueilleuse miss, à moins que vous
n'ayez le courage de me voir tomber eu
( 50 )
défaillance. Certes , comme je ne veux :
point encourager ce petit misérable à
continuer un métier aussi honteux , je s
ne lui donnerai rien: renvoyez-le de- -
mander l'aumône ailleurs.
Voilà une résolution bien humaine! i
ceux qui ne pourront applaudir à votre,
bonté, rendront justice à votre prudence,
s'écria une personne qui était de l'autre,
côté d'une haie.
Miss Strickland et sa femme-de-
chambre parurent, l'une extrêmement!
confuse, l'autre fort étonnée; et le pe-
tit mendiant, comme s'il avait été at-
tiré par la voix qu'il venait d'entendre , r
courutvers l'endroit d'où elle était partie.
C'est étonnant, s'écria miss Strick- -
land ; mais, je vous en prie , Benet, (
courez à la barrière et voyez si vous aper- -
cevez quelqu'un de l'autre côté de la
haie. Benet partit et revint bientôt auprès
de sa jeune maîtresse sans avoir rien dé-
couvert. C'est bien surprenant, Miss ,
j'ai parcouru de l'œil tout le champ voi-

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