Contes de Raton, trouvés dans une vieille bibliothèque, par Mme la Ctesse Du Nardouet,...

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Dabo jeune (Paris). 1825. In-16, 225 p., planche et titre gr..
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Publié le : samedi 1 janvier 1825
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IMPRIMERIE DE LEROUX , A RAMBOUILLET.
CONTES
TROUVÉS
ANS UNE VIEILLE BIBLIOTHÈQUE.
PAR
MADAME LA COMTESSE DU NARDOUET,
Auteur de plusieurs Ouvrages.
PARIS,
DABO JEUNE, LIBRAIRE,
RUE SAINT-ANDRE-DES-ARTS, N° 71
au coin du passage du Commerce.
1825
JULIETTE
OU LA
PETITE FILLE,
FORMANT PRÉFACE.
UNE petite fille de dix ans, qui
aimait beaucoup les contes et
les histoires, avait la permission,
étant à la terre de sa grand'tante,
de se promener partout, et de fu-
reter dans tous les livres d'une im-
mense bibliothèque que la dame
ne lisait point, et qui était pres-
que toute mangée par la poussière
et les rats. Les livres trop sérieux
étaient inintelligibles pour elle ;
elle les mit tous de côté ; elle se
dépitait en remuantces vieux bou-
quins, et était sur le point de re-
noncer à s'amuser par ce moyen,
lorsqu'elle vit sortir, d'un des
rayons dont elle avait dérangé
les volumes, un gros chat noir
qui sauta presque sur elle,, en em-
portant avec lui un rouleau de
papier bien jaune et bien moisi:
Juliette n'était pas peureuse ;
elle se saisit du cahier, courut
au salon, et raconta à sa tante
comment elle venait d'en faire la
conquête : née patiente et stu-
(7)
dieuse, elle lut et relut le manus-
crit , et trouva la récompense de
tant de peine, en acquérant enl
toute propriété de jolis contes
qui l'amusèrent beaucoup. Dans
la crainte qu'ils ne fussent perdus,
elle pria sa tante de les faire im-
primer : peut-être avait-elle le
petit amour-propre de s'en faire
passer pour l'auteur,; mais la
bonne dame qui ne voulait pas
que sa nièce, bonne et aimable
d'ailleurs, se parât des plumes du
paon , consentit à sa demande, à
condition que les contes et nou-
velles qu'elle avait trouvés se-
raient ainsi intitulés : Contes et
( 8)
Nouvelles de Raton, trouvés ma-
nuscrits dans une vieille biblio-
thèque.
La bonne dame avait des idées
originales ; mais le bonheur de
mettre un livré au jour, fit que
Juliette accepta le traité.
Puisse le public indulgent lire
ce petit outrage avec intérêt! je
souhaité que les aimables enfans
qui le liront, y trouvent autant
de plaisir que Juliette.
(9)
ACTIF ET PARESSEUX.
IL était une fois une vieille
femme qui vint s'établir dans un
pauvre hameau : elle y acheta
une peu te chaumière, un rouet,
deux ou trois moutons et deux
chèvres. Mise, comme on peut
le croire, avec simplicité, mais
avec une propreté recherchée,
elle passait son temps à filer et à
soigner deux petits garçons ,
(10)
qu'on pouvait supposer lui avoir
été donnés en sevrage.
Les habitans du hameau, bon-
nés gens d'ailleurs, étaient très-
curieux. Plusieurs cherchèrent à
questionner la bonne femme; mais
elle sut éluder leurs questions,
et se contenta de leur répon-
dre qu'elle se nommait Nisca ,
et que les soins qu'elle donnait
à ces deux enfans , contribuaient
au bonheur de sa vie. Si on lui
demandait quels étaient les deux
petits, elle changeait de conver-
sation , ou faisait semblant de ne
pas entendre. On lui en voulut
d'abord de tant de discrétion ;
tnais comme elle se montrait en-
vers tous , bonne, et obligeante,
on s'habitua à ses façons, et l'on
finit par où l'on aurait dû com-
mencer , c'est-à-dire, qu'on la
laissa tranquille.
Nisca resta près de sept ans
heureuse dans sa chaumière ; elle
voyait s'élever les deux petits,
et les aimait avec la tendresse
d'une mère; comme elle était
par fois originale dans sa ma-
nière de voir, elle s'était promis
de ne leur donner de noms que
ceux qu'ils sauraient acquérir.
Dans le hameau, on crut que c'é-
tait pour ajouter au mystère
qu'elle faisait sur tout ce qui la
concernait : cette idée y entrait
peut-être aussi pour quelque
chose; mais sur cela comme sur
tout le reste, il fallut s'en tenir à
n'en pas savoir davantage.
En grandissant, les petits n'eu-
rent d'abord pour toute besogne
que celle de garder les trois mou-
tons et les deux chèvres ; le
soir, ils revenaient tenir compa-
gnie à Niscà, qui, après avoir
filé son écheveau, leur ensei-
gnait à lire, à compter, leur
donnait de bons conseils pour
qu'ils devinssent d'honnêtes
gens, et leur répétait sans cesse
(13)
qu'on ne prospère jamais, quand
on est méchant et qu'on ne sait
rien.
L'un des enfans l'écoutait avec
avidité; il lui promettait avec
feu de suivre ses sages avis ; le
second s'endormait, et si la
bonne femme se fâchait dé son
peu d'attention, il assurait qu'il
était las pour avoir suivi trop
loin Jeannette, et Robin. Le fait
est que, tous les jours, il allait
s'asseoir sous un arbre où il s'é-
tendait tout de son long; et sans
son camarade qui veillait avec
soin sur le petit troupeau, et qui
le menait dans de grands pâtu-
rages, le pauvre troupeau aurait
été cent fois pour une mangé des
loups, ou serait mort de faim,
faute de trouver à paître.
Les gens du hameau aimaient
déjà mieux l'un que l'autre; et
ne sachant comment les distin-
guer, ils nommèrent l'un Actif,
et l'autre Paresseux,
Malgré les soins de Nisca, ce
dernier était toujours sale ; Actif,
au contraire, bien qu'il fût sans
cesse occupé des soins du mé-
nage pour soulager celle qu'il
nommait sa bonne mère, avait
presque l'air d'être en parure,
tant il avait soin de ses petits
( 15)
habits qu'il ne mettait jamais sans
les avoir bien, nettoyés ou racom-
modés lui-même, afin d'en évi-
ter la peine à Nisca. Sans cesse
occupé, il ne s'ennuyait jamais ;
il était d'une humeur gaie, égale
et ouverte; Paresseux, au con-
traire, toujours ennuyé, était
toujours de mauvaise humeur ;
peu à peu il devint même mé-
chaut, lorsque, comme un lâche,
il était couche sur l'herbe, et y
passait son temps à bailler, que
c'était pitié de le voir! Un jour,
en regardant à terre, il aperçut
une petite butte remplie de four-
mis; il s'amusa à les enfiler dans
une grande épingle qui attachait
son col. Insensiblement il s'ac-
coutuma à voir souffrir ces pe-
tits animaux ; un autre jour il prit
des mouches, leur arracha les
ailes, et fit ainsi de ce jeu cruel
son plus doux passe-temps.
Un autre jour enfin, prêt à
s'asseoir sous un gros arbre, il
aperçut dans, le tronc une pau-
vre petite mésange qui s'y étaié-
réfugiée ; il s'en saisit, et il allait
la plumer pour se distraire, lors-
que, très-heureusement pour ce
pauvre oiseau, Actif vint à passer
par là. Voyant l'innocent animal
entre les mains de son camarade,
(17)
il en eût pitié, et le pria de ne
point lui faire de mal:«en vérité,
dit Paresseux, mêle-toi de tes mou-
tons, et laisse-moi tranquille ».
Actif le pria encore de lui
donner la pauvre petite bête.
« Mere Nisca te donne assez de
choses, lui répondit Paresseux ;
tu es son bijou et celui de tout le
hameau, que te faut-il de plus?
ne puis-je garder cet oiseau, si
j'y trouve mon bon plaisir? mon
dessein est de le plumer, pour
voir s'il en courramieux ensuite».
Oh voit que Paresseux avait
fait des progrès, et qu'à la féro-
cité produite par sa paresse ha-
bituelle, se joignait la jalousie
pour l'amitié qu'Actif avait su
s'attirer de tout le monde par sa
bonne conduite.
Donne-moi cette bêtes dit
Actif sans se décourager ; et
voyant que, sans prendre la
peine de lui répondre» le mé-
chant Paresseux s'apprêtait à te-
nir parole, il lui saisit le bras,
et lui ouvrant la main, de crainte
qu'il n'étouffât l'oiseau, il le prit,
le cacha dans son sein, et se mit
à courir pour né point se laisser
emporter à la colère, en luttant
davantage contre lui. Cette crainte
était l'effet de son bon coeur; mais
(19)
elle était chimérique: Paresseux
sentait trop qu'il n'était pas de
force contré Actif; ne s'étant
jamais exercé, il était faible; et
débile ; la moindre chose le fa-
tiguait. Actif , au contraire, était
robuste, et avait bien plus de
force qu'on en a d'ordinaire à
son âge, Aussitôt qu'Actif eut
rejoint son troupeau, il s'assit;
et prenant la petite mésange, il
l'examina avec attention , pour
voir si elle n'avait point, été bles-
sée. En soufflant ses plumes, il
vit qu'elle portait au col un petit
collier d'or, et qu'elle avait à
chaque pâte une petite pierre
( 20 )
brillante qu'il n'était pas alors
assez savant pour reconnaître
pour des diamans; mais, ce qui
le surprit bien davantage, ce fut
d'entendre la petite mésange lé
prier de vouloir bien la rendre à
sa maîtresse.
— Je ne la connais pas, dit-il ;
où veux-tu, pauvre oiseau, que
je la trouve?
- Tu peux me suivre, repli-
qua la mésange, et tu né t'en
repentiras pas; rien que le plaisir
de la voir te dédommagera de la
peine que tu vas prendre; je te
dois la vie, et ma bonne maîtresse
ne sera point ingrate.
(21 )
— Y a-t-il bien loin , dit Actif?
car il faut que tri saches que si
j'ai bien envie de te rendre ser-
vice, je ne puis cependant aban-
donner au loup le troupeau de
ma bonne mère, et la laisser
elle-même seule trop long-temps.
— Sois, tranquille, reprit la
mésange ; je ne veux t'affliger en
rien, encore moins te faire man-
quer à ton devoir. En achevant
ces mots, elle tira de son aile
une plume qu'elle jeta en l'air;
et la plumé, en retombant, devint
un char à deux places, traîné
par vingt-quatre jolis petits se-
rins des Canaries, jaunes comme
de l'or; la mésange devint une
belle dame qui invita gracieuse-
ment Actif à s'asseoir à côté
d'elle.
Le pauvre jeune homme bien:
surpris, car il avait alors quinze
ans, obéit en tremblant, n'ayant
de sa vie entendu dire que pa-
reille chose fut possible. Le char
s'éleva doucement, et passa de-
vant Paresseux, qui fut bien
étonné de voir Actif en si bonne
compagnie et dans une si belle
et si extraordinaire voiture. Pour
cette fois, il trouva un instant
d'activité; il se leva, courut au
hameau, et rendit compte à
Nisca et au voisinage de ce dont
il venait d'être témoin.
Taudis que chacun en parlait
à sa guise, et que Paresseux, fer
tigué d'un tel effort, était re-
tourné chez Nisca se mettre dans
son lit, Actif, de son côté, voya-
geait avec la mésange ou plutôt
la belle dame. Ils firent ensemble
près de cent lieues ; ils ne mirent
cependant que deux heures,à ce
voyage ; il est vrai que ce fut à
Vol d'oiseau, ce qui ne l'empêcha
pas de trouver le monde bien
grand!
Les serins s'abbattirent devant
un superbe palais tout de porce-
laine, qui représentait des oi-
seaux de toute espèce. Des pou-
les pintades magnifiques sortirent
en grand nombre, et vinrent au-
devant de la belle dame à laquelle
elles rendirent toute sorte de res-
pect; un dindon qui servait de
suisse, lui porta les armes, et ils
arrivèrent dans une salle im-
mense, au fond de laquelle était
un trône; une aigle y était perchée
sur un bâton d'or, avec beaucoup
de majesté; une couronne de
diamans ornait sa tête. En voyant
entrer la jeune dame, elle battit
des ailés. Cette dernière s'avan-
çant, lui présenta le jeune homme
qu'elle tenait par la main.
(25)
— Je lui dois la vie, dit-elle,
et le bonheur d'avoir pu revenir
près de vous ; son excellent coeur
et son. courage me font espérer
que votre majesté voudra bien
s'intéresser à lui.
—Je ne puis, en ce moment, chère
Mésange, que bien peu de choses
pour lui, dit l'aigle, d'un air af-
fligé ; mais, s'il veut former quel-
ques souhaits, je ferai de mon
mieux pour lui témoigner toute
ma reconnaissance, puisque je
lui dois une si chère amié que je
commençais à craindre de ne plus
revoir. Tarit que mon malheureux
époux ne sera point délivré, vous
(26)
savez que je ne jouirai que de
la plus faible partie de ma puis-
sance. Qu'il forme trois souhaits,
et je verrai à le satisfaire.
L'aimable Mésange s'adressa
alors au jeune homme qui n'en
avait jamais tant, vu, et qui n'avait
pas assez d'oreilles pour entent
dre , ni assez d'yeux, pour admi-
rer toutes les belles choses qu'il
voyait.
— Parlez sans crainte, lui dit-
elle, et soyez certain que vous
serez exaucé.
— Que ma bonne mère Nisca
jouisse d'une honnête aisance ,
Que je devienne savant
comme un prince, ou même da-
vantage; et que Paresseux ait une
somme d'argent pour faire le
commerce, ou pour s'enrichir à
sa fantaisie , suivant l'état qu'il
voudra choisir.
— Tes souhaits seront accom-
plis, répondit l'aigle : chère amie,
dit-elle à la mésange, reconduis-le
chez sa mère , et quand il en
sera temps, nous nous rever-
rons.
Avant tout, dit Mésange, re-
merciez notre aimable souve-
raine, Actif prit avec respect la
serré de l'aigle et la baisa; elle
parut vouloir s'élancer tendre-
( 28)
ment vers lui: il n'est pas temps,
dit tout bas Mésange en retirant
le jeune homme à elle, et elle le
conduisit vers la porte.
Ils retrouvèrent dans la cour
du palais le joli char qui les at-
tendait , et bientôt ils furent ren-
dus dans la plaine où paissait
le petit troupeau du jeune
homme.
Ici il faut nous quitter , dit
Mésange; je vous recommande le
secret sur tout ce que vous avez
vu , même envers Nisca. Voilà
trois plumes d'aigle : en soufflant
sur la première, vous aurez une
somme d'argent capable de fon-
(29)
der la fortune de Paresseux;
Dieu veuille qu'il sache en profi-
ter ; en touchant avec la seconde
la chaumière de Nisca , elle de-
viendra ce qu'elle doit être; pour
la troisième, vous la jeterez en
l'air quand vous serez dans le
petit bois qui se trouve auprès
de votre maison, et vous grat-
terez la terre à l'endroit où la
plume tombera. C'est a vous
d'imaginer le reste; car, il faut
que Votre esprit travaille, si vous
voulez devenir savant. Si Pares-
seux dit vous avoir vu avec moi,
assurez - le qu'il n'a fait qu'un
rêve. Adieu, continuez de mé-
(30)
riter le nom d'Actif, et l'on ne
vous oubliera pas.
Mésange remonta dans sa voi-
ture aérienne ; Actif l'eut bien-
tôt perdue de vue ; étonné de
tarit de merveilles, il se frotta les
yeux, et fut tenté de croire que
tout ce qui lui était arrivé n'était
vraimerit qu'un rêve; cependant
les trois plumes qu'il avait à la
main, le rappelèrent à lui-même :
ayant soufflé sur la première,
il put se convaincre qu'on ne
s'était point mocqué de lui; car
aussitôt, à la placé de la plume
légère, il se trouva un sac d'ar-
gent si pesant qu'il fut obligé de
(31)
baisser la main. Enchanté, il
reprit bien vite le chemin de la
chaumière. En arrivant, il tou-
cha avec la seconde plume, et
Une maison en belles, pierres de
taille, avec des jalousies à, toutes
les fenêtres, remplaça la chétive
cabane.
Il entra par une belle porte
cochère, et trouva la bonne
vieille dans un salon décoré avec
une élégante simplicité; elle ne
pouvait revenir de se voir en
tout si belle et si brave, car
sa toilette répondait au reste; elle
ne put s'empêcher de s'admirer
dans toutes les glaces, et elle eut
(32)
la satisfaction de se trouver en-
core verte ; —Vois, mon cher fils,
dit-elle à Actif, ce qui nous ar-
rive; j'ai parcouru toute la mai-
son , les armoires sont pleines de
linge , de belles robes et d'habits
d'homme, lesquels, je le pense
bien, iront à ta taille. Mais ce
qu'il y a de plus drôle, c'est que
Paresseux dort depuis cinq heu-
res d'un profond sommeil, après
nous avoir raconté des choses à
le faire prendre pour un fou.
— C'est sûrement un rêve qu'il
aura fait, ma bonne mère; il ne
se doute pas que le bien lui vient
en donnant.—Va le réveiller, dit
(33)
Nisca, je veux savoir s'il sera
aussi émerveillé que nous.
Actif ne se le fit pas répéter ;
il trouva Paresseux dans une jo-
lie chambre, étendu comme un
veau sur un lit relevé de belles
draperies de soie, et dormant,
avec plus d'activité qu'il ne
veillait.
Actif posa le sac d'argent sur
le pied du lit de son compagnon ;
il lui secoua le bras, lui cria de
se lever, et redescendit pour
jouir avec Nisca dé l'étonne-
ment que Paresseux allait mani-
fester.
Effectivement , en ouvrant les
(34)
yeux, Paresseux fut bien surpris,
de se trouver logé dans une si
belle chambre ; il se leva à moi-
tié , et apercevant alors le sac ,
il l'ouvrit sur son lit, et l'or qui
était dedans vint éblouir ses
yeux.
Nisca entra alors avec Actif;
tous deux le complimentèrent
sur sa fortune.
—Je pourrai du moins, s'é-
cria-t-il, me reposer et dormir la
grasse matinée.
— Ce sac n'est point inépuisa-
ble, mon cher fils, dit Nisca. Pour
reposer, il faut s'être fatigué;
et si tu restes à rien faire, tu
(35)
verras bientôt la fin de ton tré-
- Cela est vrai, dit Actif;
mets-toi dans le commerce, et
tu verras augmenter ta fortune.
- Cela est trop fatiguant, répli-
qua-t-il, il me faudrait un second.
- Prends un commis, et tu res-
teras tout le jour assis dans ton
Paresseux, goûta le conseil de
Nisca. L'idée d'avoir un commis,
le débarrassait de beaucoup de
peine ; mais il n'eut point la
force de se donner les soins né-
cessaires. Ce fut Actif qui, à sa
prière, loua un beau, magasin
(36)
qu'il fit bien décorer, qui lui fit
en un mot, trouver en peu de
temps, tout ce qu'il lui fallait;
et le vilain Paresseux voulut
bien enfin consentir à se trans-
porter dans la maison qui devait
lui appartenir. Il avait lui-même
pris un commis, et pour s'éviter
tout embarras, il s'était arrangé
avec le premier qui s'était offert.
Il quitta donc la bonne Nisca ,
sans lui donner la moindre mar-
que de regret, on pourrait même-
dire avec joie; car il était trop
jaloux d'Actif, et pensait avec
plaisir que personne ne serait
plus là pour le tourmenter; c'est-
(37 )
à-dire , pour le faire lever quand?
déjà depuis trois heures tout le
monde était debout.
Dès que Paresseux fut parti,
Actif commença à s'occuper de
lui-même ; tous étaient contents,
du moins il le croyait ; il n'avait
plus besoin de mener paître ses
bêtes, un petit pâtre était chargé
par Niscà de veiller sur le trou-
peau qui était considérablemen
augmenté; ils avaient trouvé
dans l'écurie deux vaches et un
bon cheval. Actif s'en servait sou-
vent pour s'habituer à voir du
pays. Seul à la promenade, il ai-
mait à se rappeler ce que l'aigle,
( 38)
qui lui avait parue si bonne et si
majestueuse, lui avait dit. Cesmots :
nous nous reverrons, lui, faisaient
espérer qu'il ce retrouverait en-
core avec une reine; car, bien
qu'elle fût couverte de plumes
et qu'elle eut la forme d'un oi-
seau, c'était une reine, pensait-
il; elle était très-puissante, et
sous quelque forme qu'il plaise
à une reine de se présenter, ou
est certain d'avanee , qu'on am-
bitionne toujours d'être dans ses
bonnes graâces, de pouvoir l'ap-
procher et d'être bien vu d'elle.
Actif pensa ensuite, qu'igno-
rant comme il était, il avait dû
( 39)
paraître bien gauche devant cette
cour emplumée, et il se décida à
suivre plutôt que plus tard les
avis de Mésange; en consé-
quence, un beau matin il se leva
avec le jour, après avoir, dès là
veille, engagé Nisca de ne pas
l'attendre ; il gagna le petit bois,
et soufflant sur la troisième
plume, il la jeta en l'air; elle s'é-
leva d'abord, et se mit ensuite
à voler devant lui jusqu'à la moi-
tié du bois, dans un petit endroit
très-fourée et couvert de hautes
herbes. Elle s'abattit, et s'arrêta
sur la terre. Actif la releva dou-
cement, et se mit à gratter de
(40)
toutes ses forces, avec les doigts,
la place qu'elle avait occupée. Il
eut beaucoup de mal, s'arracha
même un peu les mains, mais il
ne se rebuta point; enfin il dé-
couvrit un anneau de fer, il le
regarda quelques temps, et essaya
envain de l'ébranler. Son ardeur,
croissait à mesure que les diffi-
cultés devenaient plus grandes;
enfin, il s'imagina de déraciner un
arbre assez fort, et s'en servant
comme d'un levier, il passa un
bout dans l'anneau, et parvint à
faire sauter une pierre énorme,
qui lui laissa apercevoir un caveau
dans lequel on descendait par un
petit escalier tournant.
Il balança d'abord, et se de-
manda s'il devait risquer d'entrer
dans ce lieu inconnu; il rougit en-
suite de sa faiblesse: il descendit
trois marches, mais l'obscurité
l'empêcha d'aller plus loin ; l'idée
lui vint alors de ne point perdre
la plume : il la chercha, et eut le
bonheur de la trouver sur le bord
de cette espèce de fosse ; il la
prit, et renouvela sa descente
avec plus de courage : bientôt il
n'eut plus la moindre frayeur;
car à mesure qu'il descendait les
degrés, sa plume qu'il tenait à la
main devenait plus brillante , et
lui laissait voir très-distinctement
la route qu'il devait suivre.
4
( 42 )
Après avoir passé trois mois à
toujours descendre, sans se sentir
fatigué et saris avoir besoin d'a-
liment ni de sommeil, il arriva
dans un chemin aride, long et
étroit; loin de se décourager, et
croyant être arrivé dans lès en-
trailles de la terre, il' avançait
toujours ; mais plus il avançait,
moins sa plume reridait de clarté ;
enfin, une vive lumière qu'il
aperçut dans le lointain absorba
toute celle qu'elle rendait. Actif
continua sa route, et arriva dans
une salle tellement resplendis,
santé d'or et de diamans qu'il en
fut tout-à-fait ébloui. Insensible-
(43 )
ment il se fit à tarit de clarté, et se
sentit tout autre qu'il n'était avant
d'être descendu, avec tant de
persévérance, dans ce profond
caveau. Un vieillard qui d'une
main tenait un livre, et de l'autre
une baguette d'or, vint le rece-
voir avec toutes les marques de
la plus sincère amitié. « Mon fils,
lui dit-il, depuis plus de cent ans
j'attendais ta visite; il m'avait été
prédit que lorsque je serais par-
venu à Page de deux cents ans,
un jeune homme viendrait me
visiter, et partager avec moi le
trésor de la science que j'ai caché
dans les entrailles de la terre;
je te félicite d'avoir été choisi
par le destin pour me succéder ,
quand j'aurai fini ma carrière;
je vais d'abord te conduire dans
tous les lieux que tu dois con-
naître. Viens te rafraîchir de nos
fruits ; je ne doute point que tu
ne les trouves agréables; viens
ensuite te réjouir en voyant nos
fleurs, et tu conviendras avec
moi que tu n'en as jamais vu de
plus belles sur la terre. »
Une porte faite d'une seule
émeraude leur livra passage, et
Actif se trouva dans un jardin im-
mense rempli d'arbres fruitiers,
dont toutes les branches étaient
( 45 )
d'or, tous les fruits de pierres
précieuses qui, lorsqu'on les
cueillait, se trouvaient mûrs à
point, et avaient un goût mer-
veilleux.
Les fleurs jouissaient du
même privilége, et le rubis, le
diamant, la topaze , qui repré-
sentaient les fleurs dont elles
avaient la couleur, embau-
maient l'air qu'on respirait en
ces lieux.
Actif ne pouvait se lasser d'ad-
mirer ce qu'il avait sous les yeux.
Le vieillard s'amusait de l'éton-
nement du jeune homme.
«Mon fils, lui dit-il, tu resterais
(46)
ici deux siècles comme j'y suis
déjà resté, que tu trouverais
toujours de nouvelles choses
digues de ton admiration : le
trésor des sciences est le seul
qui soit réellement inépuisable ;
mais il est temps que tu retour-
nes sur la terre, la reine des
oiseaux a besoin de toi. De la
conduite que tu tiendras, et que je
ne puis te tracer, va dépendre
ton avenir. Si tu remplis ta des-
tinée comme je l'espère, reviens
me voir , tu n'auras plus besoin
de faire à l'avenir un chemin si
fatigant ; une fois qu'on a péné-
tré avec peine jusqu'au trésor
(47)
de la science , on peut ensuite y
revenir à volonté : voilà la plume
de la jolie Mésange ; souffle des-
sus, et tu te trouveras chez Nisca.
Après deux jours de repos qui te
suffiront , retourne te promener
à l'endroit où tu as vu Mésange
dans les mains de Paresseux. »
Actif se sépara avec peine du
vieillard ; il souffla sur la plume,
et se trouva dans la chambre
qu'il habitait chez Nisca. Elle ne
tarda pas à monter chez lui. «Mon
cher enfant, lui dit-elle, tout en
larmes, je, suis vraiment an dé-
sespoir; ce maudit Paresseux est
reveau chez moi. Cette fortune
qu'il avait acquise sans peine
s'en est allée de même ; tandis
qu'il ne faisait que boire , man-
ger et dormir, le commis qu'il
s'était donné le volait; depuis
ton absence il a été de mal en pis,
fatigué, dit-il, du commerce; il est
enfin revenu à la maison, où il
est pour moi un fardeau bien
cruel, car il est toujours de mau-
vaise humeur. Il a été ces jours-
ci assez audacieux pour me frap-
per. — Frapper sa mère ! grand
Dieu ! jamais je n'aurais pu croire
qu'il se fût avisé d'une pareille
horreur: vous frapper! ma mère !
dit Actif ; si je m'étais trouvé là!
- Hélas! mon enfant, je ne suis
pas ta mère, dit la pauvre vieille;
il faut toujours que tu finisses
par le savoir: Paresseux seul
est mon fils, et ma trop facile
bonté en a fait, je le crains bien ,
un très-mauvais sujet.
—Si je ne suis pas votre enfant,
dit Actif étonné, dites-moi bien
vite, du moins, à qui je dois le
jour. — Je l'ignore, cher enfant;
mais je vais l'apprendre ce que
je sais sur ton compte.
Je demeurais avec mon mari,
dans une ville qui est bien loin
d'ici; mon mari était marchand,
il éprouva des banqueroutes, et
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il en mourut de chagrin. Après
sa mort, ses créanciers s'empa-
rèrerit du peu qui nous restait,
et je fus mise à la porté de ma
maison avec mon pauvre enfant.
La ville que nous habitions me
devint odieuse ; je ne voulus
point qu'on me vît demander l'au-
mône dans un lieu où j'avais
joui d'une honnête aisance; je
m'éloignai donc le plus vite qu'il
me fût possible, et je marchai
tant et tant que j'arrivai vers la
nuit dans une vaste forêt : en y
entrant, je tombais de fatigue et
de faim, mon enfant dans mes
bras, et croyant bien que j'étais
à ma dernière heure. Le besoin et
la fatigue m'endormirent : à mon
réveil je me trouvais dans un
petit cabinet de porcelaine, cou-
chée sur un sopha ; je ne pouvais
en croire mes yeux ; je me levai
pour examiner au juste où j'étais.
Personne ne paraissait; une porte
seule et unigue que je tentai
d'ouvrir, était fermée; j'attendis
encore long-temps ; mais enfin je
ne pus résister, davantage au be-
soin qui me pressait, et je me
mis à une petite table où il n'y
avait qu'un seul couvert, une
volaille froide, du bon vin et
des confitures parfaites.
Sans plus attendre ni réflé -
chir, je fis un excellent repas
dont j'avais grand besoin ; mon
enfant, couché près de moi,
dormait encore; j'essayai de le
réveiller, mais ce futinutilement;
je lui avais toutefois gardé sa
part ; je m'assis près de lui ,
cherchant à me persuader que
c'était pour nous qu'on avait pré-
paré le repas.Tout à coupla porté
s'ouvrit ; une belle dame tenant
un petit enfant dans ses bras,
me le posa sur les genoux avant
que j'eusse pu me lever , en la
voyant paraître. «Restez , ma
bonne, me dit-elle, n'ayez pas ;

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