Contes et histoires du bon génie, par Laurent de Jussieu

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L. Colas (Paris). 1853. In-12, 360 p., pl..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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PONTES
ET
HISTOIRES
DU
BON GÉNIE
PAR
LAURENT DE JUSSIEU.
PARTS.
LIBRAIRIE DE LOUIS COLAS,
RUE DAUPHIN E, 26.
1853
CONTES
ET
HISTOIRES
DU
BON GENIE.
Tous les exemplaires non revêtus de ma signature
seront réputés contrefaits, et je poursuivrai le contre-
facteur.
Paris. — Imprime par E. THUNOT et Ce, rue Racine, 26.
P. 217.
Qui donc est en état de lire Horace
dans votre atelier ?—C'est encore
le jeune Français.
CONTES
ET
HISTOIRES
DU
BON GÉNIE
PAR
LAURENT DE JUSSIEU.
PARIS.
LIBRAIRIE DE LOUIS COLAS,
RUE DAUPHINE , 26.
1853
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR.
Il existe aujourd'hui, dans la société de Paris
et dans celle des départements, bon nombre de
mères de famille qui ont certainement gardé le
souvenir du Bon génie, de ce charmant journal
qui a fait leurs délices lorsqu'elles étaient en-
fants , et dont, plus d'une fois, sans doute, elles
ont redit à leurs fils et à leurs filles les gracieux
récits. Ce journal, le premier de ce genre, qu'a-
vait imaginé et que composa presque seul, pen-
dant cinq années, M. Laurent de Jussieu, a eu
de nombreux imitateurs, qui lui ont fait sou-
vent des emprunts , mais dont aucun n'a pu le
faire oublier. Maintes fois nous avons entendu
rappeler son titre par des personnes dont il
6 AVERTISSEMENT.
avait charmé l'enfance et l'adolescence, et expri-
mer le regret qu'il n'existât pas un recueil des
plus jolis contes qu'il renfermait, comme il
existe un recueil si bien apprécié des fables que
M. de Jussieu y avait publiées. L'expression de
ce désir nous a décidé à faire un choix dans le
Bon génie, parmi les récits qu'il contient, et qui
sont dus à la plume gracieuse de M. de Jussieu,
afin d'en former le volume que nous offrons
aujourd'hui au public. Nous le plaçons sous le
patronage des anciennes lectrices du Bon génie,
et nous le dédions particulièrement à leurs en-
fants.
Louis COLAS.
CONTES
ET
HISTOIRES
DU
BON GÉNIE.
LE PETIT PROPRIÉTAIRE.
M, de Terny venait d'acquérir une très-belle pro-
priété, dans l'intention d'y faire sa résidence habi-
tuelle, Son fils, Gabriel, âgé de douze ans, élève dis-
tingué d'un collège de Paris, et couronné au dernier
concours général, venait d'arriver pour passer le
temps des vacances dans la nouvelle terre de son
père. Les premiers jours furent employés à parcourir
et à admirer la propriété. Enfin son père le conduit
un matin au bout du bois qui était percé de char-
mantes allées dessinées de la manière la plus agréa-
ble ; et ils arrivent ensemble à un petit bosquet, dont
l'étendue n'excédait pas un demi-hectare, qu'à l'exté-
rieur on embrassait d'un coup d'oeil, mais qui offrait
8 LE PETIT PROPRIÉTAIRE.
un ombrage touffu et un but de promenade vraiment
attrayant, a Oh ! le joli petit bois ! s'écrie Gabriel; j'y
viendrai souvent. — Sais-tu comment il s'appelle?
dit M. de Terny. — Non, mon papa. — Il n'y a pas
longtemps qu'il porte ce nom, c'est moi qui le lui ai
donné ; il s'appelle le bois de Gabriel. — Vraiment !
mon papa. Mais...—Et il t'appartient.—Quoi ! vous
me le donnez ? — Oui, mon ami. — A moi ? — Oui,
c'est pour le prix que tu as obtenu. J'espérais que ce
présent te ferait plaisir, et je suis charmé de voir que
je ne me suis pas trompé. — Oh ! certes non, mon
papa. Combien vous êtes bon ! combien je vous re-
mercie ! Il n'y a pas sur la terre un jeune garçon plus
heureux que moi. »
Tous mes lecteurs concevront sans peine la joie de
Gabriel. Ils concevront aussi qu'un jour ne se passait
pas, quelque temps qu'il fît, sans que notre petit
propriétaire allât visiter sa propriété. Il dessinait des
plans, il inventait des embellissements, il concevait
mille projets à exécuter pour faire de son bois un
petit paradis terrestre. Il n'arrivait pas un étranger au
château, que Gabriel ne le conduisît à son bois pour
le lui faire admirer et lui expliquer tous ses plans.
Cela dura environ quinze jours. Au bout de ce
temps, Gabriel ayant besoin de différents outils et de
quelques matériaux pour exécuter une partie des
travaux projetés, se rendit au prochain village, afin
P. 9.
Quel malheur vous est. donc arrivé ?
Imp. Lemercier,Paris
LE PETIT PROPRIÉTAIRE. 9
d'y faire l'emplette de ces divers objets. En passant
sur la place du village, il fut étonné d'y voir un
groupe d'habitants rassemblés. Il approche et voit
quelques misérables meubles dont on faisait la vente
à l'encan. Près de là, assise sur une pierre, et tenant
un petit enfant dans ses bras, une pauvre femme
pleurait, et un jeune homme de quartorze ans était
à ses côtés, l'oeil morne, sec, les cheveux tout mêlés,
et gardant un silence affreux. Gabriel fut ému de ce
tableau. « Quel malheur vous est donc arrivé? de-
manda-t-il à cette pauvre femme. — Hélas ! mon
jeune Monsieur, répondit-elle, le plus grand de tous
ou plutôt tous à la fois; mon mari, le père de ce
jeune homme et de cet enfant est mort. Nos affaires
étaient en mauvais état; nos créanciers ont saisi
nos meubles, et vous voyez qu'on les vend, là, sur
cette place, sous nos yeux. Nous n'avons plus rien,
plus d'asile, plus un lit, plus un toit où nous met-
tre à l'abri. Pauvre petit enfant! il va falloir que je
le quitté, car il sera mieux à l'hôpital qu'avec sa
pauvre mère, au milieu des champs. Ah ! je suis
bien malheureuse!» Déchiré, navré, immobile,
Gabriel regardait, écoutait. Tout à coup il pense :
l'argent que je venais dépenser est à moi ; je puis en
faire ce que je veux; mon père ne me blâmera pas.
Soudain il prend la pauvre femme par la main :
« Venez avec moi, » lui dit-il. Il ta conduit à une
1.
10 LE PETIT PROPRIÉTAIRE.
auberge. « Voilà, dit-il à l'aubergiste, voilà de l'ar-
gent pour la dépense de cette femme et de ses en-
fants. Ayez bien soin d'eux, je vous prie.—Ah ! mon
jeune Monsieur.... — Ne me remerciez pas... J'es-
père faire mieux. .. Pauvre mère ! Pauvres enfants !
que je serai heureux si je puis vous sauver ! » Ga-
briel dit ces mots avec un accent , avec un regard
qui seuls eussent suffi pour consoler des infortunés ;
car la compassion n'est pas le moindre des secours,
elle fait tant de bien aux malheureux ! Gabriel dispa-
raît. Il arrive au château tout essoufflé, tout en nage.
«Eh, bon Dieu , dit M, de Terny, qu'as-tu donc,
mon pauvre Gabriel? — Ah ! mon Papa, dites-moi,
je vous prie, mon bois est-il bien à moi ? — Quelle
question ! Eh, sans doute, puisque je te l'ai donné.
— Il est à moi, là, tout de bon ? — Assurément. —
Et je puis en faire ce que je voudrai? — Tout ce que
tu voudras.—Ah! mon papa, il me fait aujourd'hui
bien plus de plaisir encore que l'autre jour. — Que
veux-tu donc dire?...» Gabriel alors raconte à son
père ce qu'il vient de voir et de faire; puis il ajoute :
« Maintenant, mon papa, je vais vendre la coupe de
mon bois ; avec l'argent qui m'en reviendra , je vais
faire bâtir sur le terrain une petite cabane; j'y met-
trai les outils nécessaires pour cultiver la terre ; le
jeune homme est déjà assez grand et assez fort pour
en tirer bon parti; j'irai chercher la pauvre famille ;
LE PETIT PROPRIÉTAIRE. 11
je l'amènerai là, et je leur donnerai tout cela. » Ga-
briel parlait avec une vivacité et une chaleur incon-
cevables. Son teint était animé, ses yeux pétillaient.
M. de Terny était ému presque jusqu'aux larmes, et
la tendre mère de Gabriel, qui brodait sur un Ganapé,
avait laissé tomber son ouvrage t et était accourue
presser son fils contre son coeur en versant des pleurs
de joie et d'attendrissement.
M. de Terny approuva le projet de son fils, et l'as-
sura même que, si la vente de la coupe de bois ne
suffisait pas pour faire construire la cabane, il y pour-
voirait. Dès le lendemain, des ouvriers furent em-
ployés à couper et à défricher. Le bois n'était pas
grand, ce ne fut pas long. Bientôt après, une jolie
maisonnette fut élevée au milieu du terrain, dont la
culture pouvait suffire à nourrir une famille. A peine
tout cela était-il terminé, que l'impatient Gabriel cou-
rut au village, chercher ses protégés. Je vous laisse
à penser quelles furent leur surprise et leur joie
quand Gabriel leur dit : «Vous êtes chez vous, cette
maison est à vous, ce terrain est à vous. » Oh! qu'ils
étaient heureux ! Mais quelqu'un l'était plus encore,
c'était Gabriel ; et quelqu'un peut-être plus encore,
c'étaient son père et sa mère. Mais depuis ce temps,
Gabriel ne mena plus les étrangers au bout du bois,
et il ne parla jamais de cette aventure, que tout le
monde savait cependant par d'autres que par lui.
12 LE PETIT PROPRIÉTAIRE.
Quant à moi, je la tiens du fils même de la pauvre
femme, qui s'est rendu digne des bienfaits de son
protecteur. Il a nourri sa mère et élevé son jeune
frère. Gabriel est devenu un homme. Son père, en
le mariant, lui a donné pour dot cette même terre.
De son ancien protégé il a fait son fermier; et c'est
ce fermier qui m'a conté l'histoire que je viens d'é-
crire.
LE ROI DE LA FÈVE.
Le jeune Philippe Dutilleul avait coutume de pren-
dre à tout propos la qualité de roi pour terme de
comparaison. «Je me suis amusé comme un roi, di-
sait-il ; je suis content comme un roi ; je compte me
divertir comme un roi; oh ! si j'étais roi, comme je
passerais gaiement mon temps! » Ces exclamations,
souvent répétées par lui, avaient plus d'une fois
donné lieu à quelques observations de la part de ceux
qui les entendaient. C'était à qui lui répéterait qu'on
n'était pas roi seulement pour se divertir, et que la
dignité royale était une charge beaucoup moins fa-
cile et beaucoup plus pénible à porter qu'il ne se le
figurait.
Le premier de l'an étant arrivé, le jeune Philippe
reçut une quantité considérable de jolis présents d'é-
trennes, et son père lui donna une bourse qui ren-
fermait plusieurs pièces d'or. On juge bien que, dans
le cours de cette journée, Philippe s'écria bien des
fois : «Je suis content comme un roi ! je suis heu-
reux comme un roi ! »
14 LE ROI DE LA FÈVE.
Six jours s'écoulèrent et on se trouva à la fête des
Rois. Il y avait ordinairement, ce jour-là, chez
M. Dutilleul, une réunion de famille, à laquelle
étaient invités les jeunes gens et les jeunes personnes
qui composaient la société habituelle de Philippe.
Cette réunion eut lieu comme de coutume, et le soir,
comme de coutume, on servit une collation au mi-
lieu de laquelle figurait un magnifique gâteau des
Rois. Ce fut M. Dutilleul lui-même qui en découpa
les parts, et elles furent, selon l'usage, distribuées
par l'enfant le plus jeune de la compagnie. Mais ce-
lui-ci avait le mot, et il y eut une petite tricherie à
laquelle il se prêta avec une intelligence très-maligne.
M. Dutilleul voulait éprouver les dispositions royales
de son fils, en lui procurant le titre de roi, au moins
pour une soirée, et les choses furent tellement ar-
rangées, que la fève échut à Philippe.
Aussitôt qu'il l'eut découverte dans sa part de gâ-
teau , ce ne fut qu'un seul cri de la part de tous les
assistants : «Philippe est roi; le voilà bien con-
tent! »
Philippe se sentit d'abord un peu embarrassé par
cette exclamation générale. Mais bientôt il sourit
d'une manière aimable, et prenant avec grâce les
plaisanteries qu'on lui adressait : «Eh bien, oui,
Messieurs et Mesdemoiselles, dit-il . me voici au
comble de mes voeux, surtout si ma dignité royale
LE ROI DE LA FÈVE. 15
peut me conférer, pour toute la soirée, le droit d'a-
gir entièrement selon ma volonté, et une autorité
complète dans la maisons Qu'en dites-vous ; mon
papa?— J'accorde tout cela à Ta Majesté, répondit
M. Dutilleul; bien entendu toutefois que ta volonté
sera raisonnable , et que tu useras sagement de ton
pouvoir; car c'est le devoir d'un roi, et il ne peut y
manquer sans compromettre son autorité. - C'est
bien ainsi que NOUS l'entendons, mon père, reprit
Philippe; NOUS n'avons point l'intention d'abuser de
NOTRE pouvoir. Le roi de là fève tâchera seulement
de prouver que le voeu si souvent formé par Phi-
lippe n'était pas aussi déraisonnable qu'on le pré-
tendait; et on sera bien forcé d'en convenir, si je
réussis à faire, de la journée où je me trouve foi,
un des jours les plus heureux de ma Vie. »
M. Dutilleul souriait en écoutant son file, et il y
avait dans son sourire une expression qui annonçait
l'espérance de voir se manifester un bon mouvement
du coeur de Philippe. Le ton dont celui-ci parlait
avait déjà presque fait illusion à ses jeunes compa-
gnons; ils ne plaisantaient plus, et, sans trop savoir
pourquoi, ils le regardaient avec une sorte de consi-
dération toute nouvelle.
« Puisque me Voilà couronné par la main pater-
nelle, reprit Philippe, je vais commencer à user de
mon pouvoir; et d'abord, pour me conformer aux
16 LE ROI DE LA FÈVE.
lois de mon royaume, mon premier soin sera de lui
donner une reine. Je choisis pour reine mademoi-
selle Caroline. » A ces mots, tout le monde battit
des mains. Caroline était la plus modeste et la plus
simplement mise de toutes les jeunes filles présentes.
Au moment où le jeune roi proclama son nom, elle
était humblement cachée derrière toutes les autres,
et lorsqu'il alla lui donner la main pour l'amener
prendre place auprès de lui, elle devint si rouge
, d'embarras, qu'on aurait eu presque compassion de
la pauvre reine. Mais ce fut bien autre chose lorsque
Philippe, l'ayant invitée à boire en même temps que
lui, l'assemblée se mit à crier : Le roi boit ! la reine
boit! Elle eut toute la peine du monde à achever ce
qui était dans son verre. «Ma chère reine, lui dit
Philippe, voilà une des charges de notre royauté ; il
faut la supporter pour le bien et la satisfaction de
nos sujets.
» Mon premier devoir est maintenant rempli,
continua-t-il, et je n'y ai certes pas eu beaucoup de
mérite. Il est temps de m'occuper des affaires du
royaume. D'abord, comme roi, j'ai le droit de faire
grâce, et je la fais à ce pauvre Bastien, que j'aper-
çois là, dans l'antichambre, les yeux tout rouges.
Vous l'avez renvoyé ce matin, mon père, pour avoir
fait une petite sottise dont je ne veux pas parler.
Grâce à ma royauté, il est pardonné et il ne perdra
LE ROI DE LA FÈVE. 17
pas sa place... » A ces mots, on entendit crier dans
l'antichambre : « Vive le roi!» et ce cri fut répété
aussitôt dans le salon.
« Un roi, reprit Philippe d'une voix émue, a le
droit de lever des impôts. Je n'en abuserai pas, mais
encore faut-il que j'y aie recours au besoin. Tout au
haut de cette maison est une pauvre femme entourée
d'un mari infirme et de cinq enfants, dont l'aîné et
le plus jeune sont malades. Ces infortunés manquent
de tout; il fait bien froid, et ils n'ont ni feu ni cou-
vertures. Je suis roi, et je ne souffrirai point qu'il y
ait auprès de moi des créatures si malheureuses. Ce
que je puis leur donner sur ma cassette ne suffirait
pas à leurs besoins ; je demande un impôt à mes
sujets. Biais comme je craindrais de commettre
quelque injustice en taxant arbitrairement chacun,
chacun sera libre de contribuer selon ses moyens. »
Philippe se tut. Jamais roi ne fut plus promptement
obéi. Tous les sujets s'empressèrent d'ouvrir leur
bourse. Le roi confia à la reine l'honorable mission
d'aller le lendemain porter ce secours à la pauvre
famille. « Vous ne serez plus reine demain, dit-il ;
mais cette mission sera pouf vous un doux souvenir
de votre royauté.
» Il me reste, poursuivit Philippe, une grande af-
faire à traiter. Je sais qu'un différend existe, depuis
plus d'une semaine, entre Adolphe et Gustave, que
18 LE ROI DE LA FÈVE.
voilà en face de moi. Jusqu'à ce jour, j'ai été du
parti d'Adolphe, et je m'y trouvais engagé par je ne
sais quel amour-propre. Aujourd'hui que je suis roi
et chargé, de rendre la justice, je confesse et je dé-
clare que j'avais tort et Adolphe aussi. Je veux que
le différend cesse ; je donne raison et gain de cause
à Gustave; je le nomme, avec Adolphe, capitaines
de mes gardes ; je les invite à s'embrasser et à se
promettre qu'il ne sera plus question entre eux de
ce qui les a désunis ; enfin je les prie de me con-
server tous deux leur amitié. » A ces mots, Gustave
et Adolphe s'embrassèrent cordialement, et ils vin-
rent ensuite d'un air respectueux baiser la main du
roi et de la reine.
« Maintenant, reprit Philippe, les grandes affaires
sont terminées, et il est temps de songer au plaisir.
Dansons et réjouissons-nous, mes enfants; le roi et
la reine vont vous en donner l'exemple en ouvrant
le bal.»
Le bal commença en effet, et l'on s'amusa de bon
coeur, sans que la présence des souverains mît au-
cune gêne aux plaisirs de la soirée. Tout à coup
(c'était au milieu d'une contre-danse) la pendule
sonne minuit. Le roi s'arrête soudain, en balançant.
avec la reine; il fait un signe, et le violon cesse de
jouer. «Messieurs, dit Philippe, l'heure a sonné, et
ma royauté vient de cesser. C'est dommage, car,
LE ROI DE LA FÈVE. 19
quoi que vous en puissiez dire, je me suis amusé
comme un roi. Mon père, je vous remercie de l'au-
torité royale que vous avez bien voulu me conférer.
J'ai acquis la certitude, et j'espère avoir prouvé que
c'est une chose fort douce et fort agréable que la
royauté ; on ne me démentira plus quand je dirai
heureux comme un roi. — Non, mon fils, répondit
M. Dutilleul, et tu me forces d'être de ton avis.
Peut-être n'auras-tu pas une seconde fois dans ta
vie l'occasion et le pouvoir que, dans une seule soi-
rée de royauté, tu as trouvés si facilement, de faire
trois bonnes actions ; un acte de clémence, un acte
de charité et un acte de justice. »
GEORGE ET FERDINAND.
George d'Aricourt était né avec un bon coeur ; mais
il avait contracté un défaut qui l'exposait quelque- i
fois à passer pour méchant et insensible. Étourdi à
l'excès et facétieux jusqu'à la bouffonnerie, il plaisan- \
tait de tout sans réflexion, et pourvu qu'il se divertît
ou qu'il pensât faire rire les autres, il ne s'inquiétait
point que ce fût aux dépens de personnes respecta-
bles, soit par leur âge, soit par leur position. La vieil-
lesse et le malheur même n'étaient pas à l'abri de son
indiscrète gaieté. Ses parents l'avaient averti souvent
de tout ce que cette disposition pouvait avoir d'odieux
et de révoltant; il s'était même attiré plusieurs fois
des punitions assez sévères; mais rien n'avait réussi
à le corriger, et lorsque l'idée de faire une niche in-
convenante ou une mauvaise plaisanterie se présen-
tait à lui, il ne pouvait y résister, quelles qu'en dus-
sent être les conséquences. Il avait cependant sous les
yeux l'exemple de sa soeur Mathilde, qui était d'un
caractère bien différent, et qui se faisait aimer de tout
GEORGE ET FERDINAND 21
le monde, par ses manières pleines de décence, d'a-
ménité et de bienveillance. Il avait aussi pour ami un
jeune garçon nommé Ferdinand, fort bien élevé,
quoique dans une position moins brillante. Ferdinand
était le petit fils du maître qui donnait à Mathilde et
à George des leçons de géographie, d'histoire, de
grammaire et de calcul. Il avait été présenté à M. d'A-
ricourt par son bon papa. M. d'Aricourt avait appré-
cié sans peine les bonnes qualités et l'excellente édu-
cation de cet enfant, et s'était empressé de l'attirer
chez lui, persuadé que sa compagnie ne pouvait qu'être
utile à George. Ferdinand passait chez M. d'Aricourt
tous ses jours de congé. Il aimait George sincèrement,
et George avait conçu pour lui la plus tendre amitié.
Cela était au point que ces deux jeunes amis eussent
été très-malheureux si l'on eût songé à les séparer.
Mais telle n'était point l'idée de M. d'Aricourt, qui
formait au contraire des projets pleins de bonté pour
l'avenir de Ferdinand, et, se promettait d'employer
son crédit, quand il en serait temps, pour assurer
une position honorable à l'ami de son fils. Toutes les
fois qu'il faisait à George un présent, il en faisait un
aussi à Ferdinand, et les traitait comme deux frères.
Le même jour, il avait donné à chacun une montre,
et, grâce à ses générosités, chacun avait une petite
bibliothèque qui s'augmentait de jour en jour. Cette
union était charmante; elle était bien précieuse pour
22 GEORGE ET FERDINAND.
tous deux. La malheureuse manie de George faillit
tout gâter et la rompre à jamais.
Ferdinand, qui avait eu le malheur de perdre son
père fort jeune, était plein de tendresse, de vénéra-
tion et de reconnaissance pour son bon papa, qui
l'avait élevé et lui avait donné une éducation dont il
sentait tout le prix. Ce bon papa, qu'on appelait
M. Pommeau, était en effet un homme fort respec-
table; mais il faut avouer qu'il pouvait paraître un
peu ridicule quand on le voyait pour la première fois.
Sa perruque, surtout, était d'une forme singulière ;
son habit vert-pomme était coupé comme on les
portait il y a cinquante ans, et il mettait ses lunettes
sur le bout de son nez d'une manière qui ne man-
quait jamais de donner à George envie de rire.
Un jour il arriva que ce pauvre M. Pommeau s'en-
dormit en donnant une leçon à George. Celui-ci le
contemple un moment dans cet état; puis, tout à
coup, forme un projet dont il rit d'avance, et qu'il
s'empresse d'exécuter sans plus de réflexion. Il en-
lève doucement la perruque du professeur et la rem-
place par un des bonnets de Mathilde. Puis, avec un
morceau de papier tordu, il figure une sorte de pipe
dont il introduit l'extrémité dans la bouché entr'ou-
verte du professeur endormi, qui avait encore ses
lunettes sur le bout du nez. Il court ensuite chercher
sa soeur, pour l'amener voir ce grotesque ajustement.
GEORGE ET FERDINAND. 25
Mathilde arrive; mais quelque comique que fût le ta-
bleau, elle n'eut point le courage d'en rire. « Est-il
possible que ce soit toi qui aies fait cette indigne
plaisanterie ? » dit-elle à son frère. Et aussitôt elle se
met en devoir de réparer le mal. Mais elle n'en eut
pas le temps, car un éclat de rire, que George ne put
étouffer, réveilla le vieillard outragé. «Qu'est-ce que
tout ceci? dit-il. — Ah ! Monsieur, s'écria Mathilde,
je vous demande pardon pour mon frère, d'une im-
pertinence que son coeur désavoue, j'en suis sûre.—
Je lui pardonne, » répondit le professeur en jetant
sur George un regard de pitié qui le fit rentrer en lui-
même. Il n'en dit pas davantage, rajusta sa toilette,
prit son chapeau et sortit.
Mathilde était sincèrement affligée. George demeura
confus, et sa confusion augmenta encore lorsque le
souvenir de Ferdinand vint se présenter à son esprit.
M. d'Aricourt ignorait ce qui s'était passé; mais il
trouvait à ses enfants un air d'embarras et de tristesse
qui lui paraissait étrange. On se mit à table pour
dîner; George ne mangea point. Son père allait lui
adresser quelques questions, lorsqu'un homme se
présente portant un paquet et une lettre qu'il remet
à M. d'Aricourt. Le paquet contenait des livres et
une montre. M. d'Aricourt décachète la lettre et lit
tout haut:
24 GEORGE ET FERDINAND.
« Monsieur,
» Pénétré de vos bontés, je m'efforcerai toute ma
» vie de les justifier et j'en conserverai une éternelle
» reconnaissance. Vous m'approuverez, j'en suis sûr,
» de penser que je ne puis plus en accepter les mar-
» ques. L'amitié de George faisait mon bonheur et il
» m'est bien douloureux d'y renoncer, mais vous
» m'approuverez encore de le faire. George a outragé
» les cheveux blancs de mon vieux père, de celui que
» je vénère le plus après Dieu; tout doit être fini en-
» tre George et moi. Ce jour est bien malheureux pour
» moi, puisque j'ai vu mon père offensé, et que je
» perds un ami qui m'étais cher et un bienfaiteur au-
» quel mon coeur gardera toujours le même respect
» et la même reconnaissance.
« FERDINAND. »
— « Que signifie tout ceci?» dit M. d'Aricourt d'un
ton sévère après avoir achevé cette lecture. Ma-
thilde était consternée; George étouffait. Ses sanglots
se firent jour enfin, et il tomba aux genoux de son
père en lui faisant l'aveu de sa faute. — «Est-ce mon
fils, dit M. d'Aricourt, qui insulte à la vieillesse ? Ah !
que mon coeur est navré ! — Mon père, ah ! mon
père, s'écrie George, permettez que j'aille à l'instant
chez M. Pommeau. —Je vais vous y conduire, car
GEORGE ET FERDINAND. 25
j'ai besoin de lui faire aussi des excuses pour l'offense
qu'il a reçue dans ma maison. »
Ils partent. George arrive chez son professeur, qui
était entouré de plusieurs élèves auquels il donnait
une leçon. Leur présence n'arrête point sa résolu-
tion, et faisant un noble sacrifice d'amour-propre,
il se jette aux pieds du vieillard. Cet excellent homme
ne lui donne pas le temps de parler, le relève, le
prend dans ses bras et lui dit, avec une expression
d'indulgence et d'affection : «Bien, mon ami, c'est
bien. Je ne me souviens plus de ce que vous avez
fait; mais je vous conseille de ne pas l'oublier, afin
que cela vous serve de leçon pour l'avenir. — Oh !
non, Monsieur, non, je n'oublierai jamais ni ma
faute ni votre bonté. » George se retourne et voit
Ferdinand qui se jette à son cou en laissant tomber
une larme, et va ensuite baiser la main de M.. d'Ari-
court. « Ferdinand, dit ce dernier, j'approuve la di-
gnité de ta conduite et le sentiment qui l'a dictée.
Sois toujours l'ami de mon fils. Celui qui sait réparer
sa faute et prendre la détermination de se corriger
d'un défaut, mérite qu'on l'encourage et qu'on ne
l'abandonne pas. » Les deux amis s'embrassèrent de
nouveau. On assure que depuis ce jour George ne
s'est pas encore écarté une seule fois de ses bonnes
résolutions.
LES DEUX JOURNÉES DANS LA MÊME.
La jeune Aspasie, en entrant un soir avec sa mère
dans le salon de madame de B. sa tante, y trouva sa
cousine Julie fort occupée à tailler, sur de petits
patrons, des morceaux de mérinos amarante. Après
avoir embrassé fort gaiement madame de B. et Julie,
Aspasie s'assit auprès du guéridon sur lequel travail-
lait sa cousine, et mettant la main sur son ouvrage :
«Ma bonne amie, lui dit-elle, tu vas laisser tout
cela, car je n'ai rien apporté pour travailler, parce
que je ne suis pas en train; je me suis trop amusée
aujourd'hui. Nous allons causer ; il faut que je te ra-
conte la charmante journée que j'ai passée.—Je t'é-
couterai avec le plus grand plaisir, répondit Julie;
mais, je t'en prie, laisse-moi achever ce que je fais,
car c'est très-pressé, et je t'assure que cela ne
m'empêchera pas de t'entendre. — Ah! mon Dieu,
que tu es laborieuse! reprit Aspasie; vraiment,
tu me fais un peu honte. Mais allons, c'est égal,
pourvu que nous puissions tout de même causer. Ma
pauvre Julie, j'ai bien pensé à toi aujourd'hui, et
LES DEUX JOURNÉES DANS LA MÊME. 21
j'aurais donné je ne sais quoi pour t'avoir. D'abord,
comme nous devions sortir ce matin avec mon oncle
de Bordeaux, je ne pouvais pas prendre de leçon, en
sorte que je ne me suis levée qu'à neuf heures, ce qui
est un grand plaisir pour moi qui ai souvent désiré
d'être marmotte afin de dormir à mon aise. Après
cela, nous avons déjeuné. Après cela, nous sommes
sorties avec mon oncle et nous avons été voir de beaux
magasins, où il m'a acheté un joli nécessaire tout en
nacre et un chapeau charmant que je te montrerai la
première fois que tu viendras. Après cela, nous
avons été voir le Diorama; mais ce n'est pas ce qui
m'a le plus amusée. Après cela, nous sommes reve-
nues jusqu'au boulevard des Italiens, et mon oncle
nous a menées prendre des glaces chez Tortoni; des
glaces bien froides avec des petits gâteaux excellents.
Après cela, nous avons été nous promener au bois
de Boulogne, et puis nous sommes revenues à l'Hip-
podrome, où nous avons vu l'ascension en ballon de
M. Godard avec quatre personnes. Le moment où il
s'élève est superbe ; cela serre le coeur. Enfin, figure-
toi que quand je suis rentrée je n'en pouvais plus;
j'étais si fatiguée que je n'ai pas pu dîner ; et vrai-
ment, je ne sais comment j'ai eu le courage de venir
ce soir. Mais j'avais tant envie de te raconter tout
cela; et puis maman voulait savoir des nouvelles
du rhume de ma tante. Par exemple, je ne sais pas
28 LES DEUX JOURNÉES DANS LA MÊME.
ce que mon maître dira demain, car je n'ai rien fait
pour lui. — Eh bien ! dit Julie, tu pourras te lever de
bonne heure et préparer au moins quelque chose.—
—Vraiment ! c'est bien aisé à dire; tu n'as pas couru
et tu n'es pas fatiguée comme moi, aujourd'hui. —
C'est vrai, reprit Julie, j'ai passé une journée fort
simple, mais j'en suis cependant aussi fort contente.
— Ah! voyons, conte-moi cela; je suis bien aise que
tu te sois amusée aussi, car c'était une chose qui me
contrariait de penser que je m'étais ainsi divertie sans
toi. —D'abord, je ne me suis pas levée si tard que
toi, mais ce n'est pas une chose qui me soit désa-
gréable de me lever de bonne heure, et j'en ai l'ha-
bitude. Ma maîtresse de piano venait à sept heures et
demie. J'ai pris ma leçon et j'ai été bien contente de
voir que je commençais à jouer un peu mieux la so-
nate que j'apprends pour la fête de papa. Et puis en-
suite, j'ai étudié ma leçon de géographie; et puis j'ai
fait une longue analyse que m'avait donnée à faire
mon maître de grammaire. Je venais de la finir quand
il est arrivé. Il a dit à maman qu'il était content.
Alors maman m'a dit de prendre mon chapeau et
mon châle, parce que nous allions sortir ensemble.
Quand nous sommes montées en voiture, j'ai été fort
étonnée de voir dans le carrosse plusieurs gros pa-
quets. J'ai cru d'abord que nous allions à la campa-
gne, et cela me faisait assez de plaisir, Mais j'ai été
LES DEUX JOURNÉES DANS LA MÊME. 29
bien autrement joyeuse quand maman m'a expliqué
où nous allions. Tu sais bien qu'elle est dame de cha-
rité? — Oui, et maman aussi. —Eh bien! dans ces
paquets il y avait une couverture de laine, une paire
de draps, du sucre, des lentilles et des haricots. Nous
avons été porter toutes ces provisions à une pauvre
famille. Oh! tu n'as pas d'idée de cela. Voilà que
nous arrivons dans une petite rue bien étroite, à une
petite porte donnant dans une allée bien sombre.
Voilà que nous montons un petit escalier étroit et si
noir qu'on ne savait pas où on mettait le pied. Voilà
que nous montons jusqu'au haut de la maison et que
nous entrons dans une petite chambre sous les toits.
Il y avait là une pauvre femme avec trois enfants.
Ah! si tu avais vu comme ils étaient habillés; cela
faisait bien pitié. Et puis, il y avait dans un coin
un mauvais matelas par terre, et un homme cou-
ché qui paraissait bien malade.' C'était le père de ces
pauvres enfants et le mari de cette pauvre femme. —
Mais, ma bonne Julie, il me semble que tout cela est
fort triste, et que ta journée n'a pas été des plus
amusantes. — Écoute donc : amusante, non ; mais
certes je n'en avais pas encore passé une si douce. Si
tu avais vu la joie de ces pauvres gens en recevant ce
que maman leur apportait ! Oh ! mon Dieu ! ils se je-
taient à genoux devant elle et lui baisaient les mains.
Mais juge de mon bonheur : je ne sais par quelle in-
30 LES DEUX JOURNÉES DANS LA MÊME.
spiration j'avais eu l'idée d'apporter ma bourse. Il y
avait dedans dix francs. Maman m'a permis de les
donner à la pauvre famille, et les petits enfants sont
aussi venus me baiser les mains. Mon Dieu ! je pleu-
rais, ma bonne amie, mais je n'aurais jamais cru
qu'on pût avoir tant de plaisir à pleurer. Ce n'est pas
tout : l'aînée des petites filles n'était vêtue que d'un
mauvais jupon et maman m'a permis de couper une
robe de gros mérinos que je mettais dans la maison,
pour lui en faire une.. Tu vois que j'y suis occupée et
tu comprends bien à présent que je suis pressée.—
Oui, oui, dit Aspasie d'un air pensif et la tête baissée.
—Eh bien ! ma bonne amie, reprit sa cousine; qu'as-
tu donc? est-ce que je t'aurais attristée par mon récit?
— Oh! non, ma chère Julie, mais c'est que voilà que
je commence à n'être plus si contente de ma journée.
—Pourquoi? — C'est que tu me fais sentir qu'elle a
été toute en dissipation, sans utilité ni pour moi ni
pour les autres. Toi, tu as appris quelque chose et tu
as fait du bien à des malheureux. Oh! Julie, tu dois
être bien plus contente que moi, — Ma bonne amie,
console-toi; ce sera ton tour un autre jour; il ne tient
qu'à toi de travailler, et puisque ta maman est aussi
dame de charité, prie-la de te mener avec elle; tu
n'auras pas de peine à rencontrer des malheureux que
tu pourras secourir. — Tu as raison, Julie; mais per-
mets-moi de t'aider, dès aujourd'hui, à faire la pe-
LES DEUX JOURNÉES DANS LA MÊME. 31
tite robe, afin que je puisse dire, en me couchant,
que je n'ai pas tout à fait perdu ma journée. — De
tout mon coeur, ma bonne amie. » Aspasie se mit
alors à coudre avec sa cousine, et elle avait complè-
tement oublié qu'elle n'était pas en train de travailler.
Sa mère, tout en causant avec madame de B., avait
entendu la conversation des deux jeunes filles. «Mon
Aspasie, dit-elle, viens m'embrasser; ce que tu
éprouves en ce moment est bien doux pour moi. J'at-
tendais depuis longtemps cet heureux mouvement,
et j'espérais un peu qu'il te serait inspiré ici. Je suis
bien aise que tu ne sois pas satisfaite de ta journée,
et je t'en promets une meilleure, une semblable à
celle que Julie a passée aujourd'hui. Mais, mon en-
fant, tu dois commencer par t'en rendre digne. Le
bonheur de faire le bien est une récompense qu'il
faut mériter avant de l'obtenir, »
Aspasie embrassa sa mère, sa tante, sa cousine et
se retira moins gaie de sa matinée qu'heureuse des
résolutions formées le soir et de ses nouvelles espé-
rances.
LE PORTRAIT DE MAMAN.
Antonio était un enfant très-turbulent, très-es-
piègle, très-étourdi, mais qui avait pour sa mère
tout l'amour et toute la vénération d'un bon fils.
Emporté par la légèreté de son caractère, il arrivait
quelquefois à Antonio de manquer à ses devoirs;
mais aussitôt qu'il voyait sa mère s'en affliger, il
éprouvait des regrets cuisants, détestait ses fautes,
et formait la résolution de n'y plus retomber. Mal-
heureusement, il n'avait pas toujours assez de force
et de présence d'esprit pour demeurer fidèle à cette
résolution. Souvent il réfléchissait trop tard, et le mal
était déjà à moitié fait avant qu'il eût songé aux re-
proches que bientôt il serait dans le cas de s'adresser
à lui-même. Je dois le dire, ses fautes n'étaient ja-
mais bien graves, parce qu'il avait réellement un bon
naturel ; mais cependant il se laissait entraîner avec
tant de facilité par l'attrait d'une espièglerie, qu'il
n'eût fallu que quelques mauvais conseils pour lui
faire commettre une action véritablement condam-
nable, s'il n'avait pas été retenu par ce souvenir
LE PORTRAIT DE MAMAN. 33
touchant de sa mère, qui est toujours un si bon
guide.
Madame de Crémy occupait le second étage d'une
maison, dont le premier était habité par une vieille
femme qui vivait seule avec ses domestiques. Cette
vieille femme était riche, mais n'en était pas moins à
plaindre à cause de l'état déplorable de sa santé. Ma-
lade et affaiblie par l'âge, elle était sujette à de vifs
accès de mauvaise humeur, dont ses voisins même
se ressentaient. Il ne se passait presque pas de jours
qu'elle n'envoyât un de ses gens se plaindre du bruit
qu'on faisait au-dessus de sa tête. Antonio, et ses
amis, lorsqu'ils venaient le voir, ne pouvaient impu-
nément remuer un meuble, ni courir, ni sauter dans
l'appartement. Un émissaire de la vieille femme
montait aussitôt demander qu'on cessât tout ce ta-
page. Il fallait avoir égard à la requête et se tenir
tranquille, sous peine de voir arriver la voisine elle-
même, qui venait alors faire un tapage bien autre-
ment fort que celui dont elle se plaignait.
Vous comprendrez aisément que cette voisine n'é-
tait rien moins qu'agréable aux yeux d'Antonio et
de ses amis. Antonio en avait quelquefois parlé avec
légèreté et mécontentement, et chaque fois sa mère
lui avait fait observer que cette personne étant âgée
et malade, avait droit à beaucoup d'égards et à du
respect de la part d'un enfant. Ces observations que
54 LE PORTRAIT DE MAMAN.
le bon coeur d'Antonio comprenait très-bien, et qui,
dans la bouche de sa mère, étaient d'un grand poids
sur son esprit, avaient fait cesser ses plaintes et ses
moqueries.
Un soir que cinq ou six amis d'Antonio étaient
venus pour se divertir avec lui, on était en train de
bouleverser l'appartement et de faire des jeux Un peu
bruyants, lorsque tout à coup la sonnette se fait en-
tendre, et, bientôt après, la voix de la vieille femme
qui venait d'un ton aigre et sévère réclamer du si-
lence. « Il n'y a pas moyen d'y tenir, disait-elle, avec
ces petits drôles. C'est affreux d'avoir de pareils voi-
sins; ils sautent, ils dansent, ils font trembler la mai-
son; tous mes meubles sont couverts de poussière,
et je me sens dans une agitation qui m'empêchera
de dormir toute la nuit. » Madame de Crémy lui ré-
pondit avec déférence et bonté, et lui promit que le
bruit allait cesser. En effet, elle vint inviter Antonio
et ses camarades à choisir des jeux plus paisibles.
Le silence succéda sur-le-champ au tapage, mais Ce
fut au grand déplaisir de la jeune société. Aussi la
bonne vieille fut-elle habillée d'une belle sorte par
nos petites langues, Antonio lui-même, excité par
le jeu et par l'exemple de ses compagnons, ne put
s'empêcher de se livrer aux expressions de son dépit.
« Il faut, s'écria-t-il tout à coup, faire une farce à
cette Vieille sorcière. — Oui, dit un des jeunes gar-
LE PORTRAIT DE MAMAN. 35
çons, il faut la punir, elle le mérite. -Écoutez, dit
un autre, savez-vous ce qu'il faut faire ? on dit qu'elle
est bien avare, quoiqu'elle soit bien riche; il faut lui
envoyer par la poste une énorme lettre d'attrape, au
fond de laquelle elle trouvera sa caricature et un
couplet sur l'air de madame Angot. — Oh ! c'est
cela. Et qui fera la caricature? — Moi, moi; je sais
assez dessiner pour cela. — Et le couplet? — Moi,
moi, moi... — Eh bien ! faisons-le tous ensemble. »-
En un moment la caricature fut dessinée. C'était
la plus drôle de figure qu'on pût voir, et ce qu'il y
avait de singulier, c'est que le petit dessinateur avait
assez bien attrapé la ressemblance. Le couplet fut
fait en commun. Il allait sur l'air tant bien que mal ;
le voici :
Savez-vous bien, vieille voisine,
Que la fureur ne vous sied pas?
Vous n'avez pas trop d'appas
Quand vous faites bonne mine ;
Mais quand vous nous querellez,
Voyez à quoi vous ressemblez !
« Oh! bon, bon, mes amis, dit l'auteur de la cari-
cature. Maintenant, du papier, force papier, et de la
cire à cacheter En voilà., en voilà, s'écria Anto-
nio, je vais vous en donner. » Et en disant ces
mots il court à la console pour en ouvrir le tiroir ;
36 LE PORTRAIT DE MAMAN.
mais soudain il s'arrête immobile, les yeux fixés sur
un tableau placé au-dessus de cette console. « Eh
bien ! dit un de ses amis, qu'as-tu donc, Antonio ?
— Rien, rien. — Mais on dirait que tu vas te trouver
mal.—Oh! non, non, c'est que... voyez-vous, je
pense que ce que nous allons faire là est très-mal.
—Allons donc, tu plaisantes. — Certes, non, je ne
plaisante pas. Si nos mères étaient ici, ferions-nous
une pareille action ? Voilà le portrait de la mienne.
Je me rappelle tout ce qu'elle m'a dit. Cette vieille
voisine est singulière et exigeante ; mais elle est âgée
et malade, elle a droit à notre respect, à nos égards.
Oh ! je suis sûr que j'affligerais maman ; je ne ferai
pas cette vilaine action. » A mesure qu'Antonio par-
lait, ses yeux fixés tantôt sur le portrait, tantôt sur
ses compagnons, exprimaient une satisfaction crois-
sante. Ses camarades ne savaient que répondre et se
taisaient. Tout à coup madame de Crémy entra dans
le salon. Étonnée du silence qui avait régné subite-
ment dans la petite assemblée, elle s'était arrêtée un
moment derrière la porte, elle avait entendu le com-
plot, et ensuite les paroles de son fils. Elle le prit
dans ses bras et l'embrassa tendrement. Puis s'a-
dressant aux autres : « Mes enfants, leur dit-elle, je
me félicite du bon exemple qu'Antonio vient de vous
donner. Vous êtes tous de bons enfants, qui aimez
vos mères avec tendresse : croyez-moi, pensez tou-
LE PORTRAIT DE MAMAN. 57
jours à elles quand vous éprouverez quelque fâ-
cheuse tentation. —Oh! oui, madame, s'écrièrent-
ils tous, et nous allons le leur promettre ce soir, en
leur racontant combien Antonio est un estimable et
bon camarade.
LE PETIT HABLEUR.
J'ai toujours remarqué que ceux qui ont en eux-
mêmes une confiance extrême et qui sont disposés à
se vanter à tout propos, finissent par éprouver quel-
ques bonnes mortifications, et par se trouver réduits
au silence et à la honte
Fernand était un petit personnage qui avait l'air
de ne douter de rien. Fort peu laborieux, il avait fait
peu de progrès dans ses études; naturellement pol-
tron , il s'était peu livré aux exercices corporels qui
auraient pu contribuer à développer ses forces. Ce-
pendant, à l'entendre, il n'était pas de talent, de force
ou de courage qu'il ne lui fût aisé de surpasser. Doué
d'assez d'esprit naturel, il s'en servait avec quelque-
habileté pour ne pas laisser apercevoir son peu de
mérite réel; en sorte que, pendant quelque temps,
on eût pu le croire en effet un petit prodige très-favo-
risé de la nature. Il est vrai que cette illusion ne tar-
dait pas à se détruire; et, par exemple, les camarades
de Fernand savaient fort bien à quoi s'en tenir à son
sujet, et n'avaient pour lui qu'une très-médiocre es-
LE PETIT HABLEUR. 59
time. L'un d'eux, un peu malin, s'était amusé à comp-
ter que Fernand, dans l'espace d'une heure, avait
employé douze cents fois le pronom Je, ce qui fait
vingt fois par minute. C'était en effet le mot favori
de Fernand, qui ne se plaisait à parler que de lui-
même. Racontait-on les succès qu'un élève avait ob-
tenus à la fin de l'année : « Il est bien heureux, disait
Fernand, que je n'aie pas concouru avec lui; car c'est
précisément dans les facultés où il a obtenu ses prix
que je suis le plus fort. » Parlait-on de l'agilité avec
laquelle un autre courait aux barres, ou de son adresse
au jeu de balle, ou de sa force à la lutte : « Si j'aimais
ces jeux-là, interrompait Fernand, je vous ferais voir
que ce que vous admirez si fort n'en vaut pas la
peine. » Enfin, racontait-on un trait de courage, de
bravoure, de dévouement : « Cela ne peut paraître
merveilleux, disait Fernand, qu'aux poltrons qui
craignent la douleur ou la mort; mais moi, je trouve
cela tout simple, »
Lorsqu'il parlait ainsi, les personnes qui ne le con-
naissaient pas disaient en elles-mêmes : « Voilà un
jeune garçon qui paraît avoir beaucoup de mérite;
c'est dommage qu'il soit si empressé de s'en vanter. »
Les autres riaient, tout bas et pensaient : « Je vou-
drais bien t'y voir. »
Il y a, dans une pareille manie, de quoi faire com-
passion à des personnes raisonnables. Pour des éco-
40 LE PETIT HABLEUR.
liers, ils s'en divertissent pendant quelque temps et
finissent par s'en impatienter. C'est ce qui arriva
dans le collège où était Fernand. Quelques-uns de
ses camarades, un peu plus espiègles que les au-
tres , et qu'il avait particulièrement fatigués de ses
pronoms je, moi, et de toutes ses vanteries, ré-
solurent enfin de lui donner une leçon; voici com-
ment.
Un jour de je ne sais quelle fête qu'on célébrait
dans le collège par un banquet où régnait la plus
franche gaieté, Fernand fut entrepris par deux de
ses camarades qui l'amenèrent à vanter son courage,
ce qui ne leur fut pas difficile. « Moi, disait-il, je ne
connais rien qui puisse m'effrayer. Et de quoi aurais-
je peur? J'ai entendu le canon des Invalides, et je ne
trouve pas que ce bruit-là ait rien d'effrayant. Je me
suis coupé un jour le doigt jusqu'à l'os, et je n'ai pas
fait un soupir. Je traverserais tout seul, au milieu
de la nuit, des forêts, des souterrains, et pourvu que
j'eusse un sabre et des pistolets, je ne désirerais rien
tant que d'y rencontrer une aventure.—Eh bien! re-
prit un de ses camarades, je parie que tu n'es pas si
brave que tu le dis, et que tu n'oserais seulement pas
aller jusqu'au fond de ce caveau noir que voici?
— Moi! Ah! je.... Tu plaisantes.» Et en disant
cela, la voix de Fernand tremblait déjà, et il deve-
nait pâle. « Non, reprit le petit espiègle, je ne plai-
LE PETIT HABLEUR. 41
santé pas et je gage que tu n'oses. — Allons, Fer-
nand, dit l'autre, montre-lui qu'il ne sait ce qu'il
dit. »
Fernand ne pouvait reculer sans trop de honte. Il
entre, en s'efforçant de rire, et en fredonnant un air
d'une voix chevrotante. A peine a-t-il fait deux pas
dans le caveau, que la porte se ferme sur lui, et le
plonge dans une profonde obscurité. «Oh! oh! s'écrie-
t-il en revenant sur ses pas, voilà une bien mauvaise
plaisanterie.—Pas si mauvaise, reprit un des malins
garçons. Puisque tu es si courageux, tu dois peu te
soucier d'être enfermé là tout seul. Puisque tu sais
si bien supporter la douleur et les privations, il doit
t'importer peu de te passer de dîner. Si cependant cela
te déplaît trop, puisque tu es si fort, tu dois pouvoir
enfoncer la porte. Enfin, si tu ne peux pas l'enfoncer,
puisque tu es si savant, tu pourras encore obtenir ta
liberté, en nous expliquant quatre vers de Virgile.—
Cela est infâme, s'écrie Fernand indigné, en secouant
la porte qu'il ébranle à peine; cela est infâme!—Tu
veux sortir, et tu ne peux pas enfoncer la porte? Eh
bien ! explique les quatre vers que nous allons te
réciter. »
On récite les vers, et au lieu de les expliquer, le
pauvre Fernand, qui ne les comprend pas, se met à
pleurer comme un petit enfant. « Mes amis, dit-il,
retirez-moi de là, je vous en conjure; vous m'avez
42 LE PETIT HABLEUR
joué un tour affreux!—Tu pleures, je crois; allons,
mon brave, vigoureux et savant camarade, on va
t'ouvrir la porte. »
La porte s'ouvre en effet.,.. Oh ciel! je vous laisse
à penser la confusion de notre Fernand : une tren-
taine de ses camarades, qui avaient gardé un profond
silence pendant sa captivité, éclatent de rire en le
voyant sortir de sa prison. Sa honte augmente en-
core , lorsqu'il reconnaît que cette porte qu'il n'a pu
enfoncer était tenue tout bonnement par un enfant
plus jeune que lui. Que de témoins de sa faiblesse,
de sa poltronnerie et de son ignorance ! Quelle mor-
tification! Il demeura quelque temps muet et con-
sterné. Il aurait voulu fuir, échapper à tous les re-
gards; mais il était entouré d'une troupe de vrais
lutins, qui n'avaient pas assez de raison pour mettre
des bornes à une plaisanterie poussée déjà peut-être
un peu trop loin. Cependant, le pauvre Fernand fi-
nissait par être digne de compassion. Dans cette si-
tuation, et voyant que ses camarades continuaient à
le railler sans pitié, son âme retrouva enfin quelque
énergie, et tout à coup, prenant un grand parti :
« Eh bien ! dit-il, je veux vous prouver au moins qu'il
est en moi une vertu digne de quelque estime, celle
qui fait oublier les injures. Je pardonne à ceux qui
m'ont joué un si méchant tour; je leur tends la main,
et je les remercie de m'avoir fait connaître toutes les
LE PETIT HABLEUR. 43
conséquences d'un défaut dont je veux tâcher de
me corriger. »
A ces mots", les bravos succédèrent aux éclats de
rire, et Fernand fut presque porté par ses cama-
rades à la salle du festin.
ESPRIT LÉGER, MAIS BON COEUR.
Il y a quelques années, une jeune personne, nom-
mée Caroline, dont je connais beaucoup la respec-
table famille, se promenait avec sa mère sur les
boulevards, par une assez belle matinée du mois de
février. Il faisait très-froid, le pavé était couvert d'une
neige solide, et le soleil brillait, en dissipant par de-
grés un léger brouillard répandu dans l'air. « Ah !
maman, dit Caroline en s'arrêtant tout à coup,
voyez donc cette pauvre petite fille qui demande
l'aumône, assise au pied de cet arbre, comme elle
grelotte la malheureuse enfant! tout son corps
tremble de froid. On dirait qu'elle n'a pas un autre
vêtement sous ce mauvais jupon déchiré qui la
couvre à moitié. — Approchons-nous, répondit la
mère de Caroline, et interrogeons-la. » La petite in-
fortunée pouvait à peine parler, tant ses lèvres étaient
saisies par le froid. Cependant Caroline apprit d'elle
que sa pauvre mère, qui avait coutume de deman-
der l'aumône avec elle, était trop infirme pour sup-
porter la rigueur de la saison, et qu'elle s'était vue
ESPRIT LÉGER, MAIS BON COEUR. 45
forcée de rester couchée dans leur mauvais lit afin
d'y avoir un peu moins froid. Pendant ce temps-là,
il fallait bien que la petite infortunée vînt implorer
la charité, afin de porter un morceau de pain à sa
mère. Hélas! elle souffrait cruellement, car elle
n'avait pas autre chose pour se couvrir que ce mau-
vais jupon,
Caroline était tout émue d'attendrissement. « Ma-
man, dit-elle, voulez-vous donner à cette petite un
peu d'argent, afin qu'elle ait de quoi vivre pendant
quelques jours sans demander, et qu'elle puisse rester
auprès de sa pauvre mère? Pendant ce temps-là, si
vous me le permettez, je travaillerai à lui faire un
bon jupon de laine, pour la vêtir plus chaudement.
—Je le veux bien, ma fille, dit la maman touchée de
cette bonne pensée; tiens, donne-lui toi-même cet
écu de cinq francs. » Caroline ne se le fit pas répéter.
La petite fille crut rêver en voyant tant d'argent, et
se mit à pleurer de joie. «Retournez près de votre
mère, lui dit Caroline, restez auprès d'elle pendant
qu'il fait si froid. Et puis, tenez, voilà notre adresse ;
venez me voir dans six jours : je vous donnerai en-
core quelque argent de mes petites épargnes, et un
bon jupon de laine que je vais vous faire d'ici à ce
temps-là.—Oh! ma bonne petite demoiselle, que je
vous remercie ! Que nous allons prier le bon Dieu
pour vous !»
5.
46 ESPRIT LÉGER, MAIS BON COEUR.
Avant de rentrer, Caroline et sa mère achetèrent
ce qui était nécessaire pouf faire le jupon de lâjne,
et Caroline était tout enchantée.
En arrivant à la maison, on trouve une lettre que
la maman s'empresse de lire. C'était une invitation
de bal pour le jeudi suivant. Grande joie pour Caro-
line, qui aimait fort à danser et à se divertir. Cette
nouvelle émotion, cette nouvelle perspective com-
mencent à faire un peu diversion à l'idée de la petite
fille malheureuse. Cependant Caroline entreprend dès
le jour même le jupon de laine, et elle y travaille en-
core les deux jours suivants. Puis, voyant approcher
le jeudi du bal, elle pense qu'elle n'a plus que juste
le temps de chiffonner sa petite parure; et elle ne
calcule pas que ce jeudi est précisément aussi le
sixième jour, auquel elle a donné rendez-vous à sa
petite protégée. Le jupon est donc mis de Côté, et
Caroline ne s'occupe plus que de sa toilette de bal.
Enfin le jeudi arrive. Vers deux heures on annoncé
qu'une pauvre petite fille demande à parler à Made-
moiselle. Caroline laisse tomber son aiguille, pâlit et
demeure immobile. «Ah! mon Dieu, dit-elle, le ju-
pon! Oh! maman, maman, que ce que j'ai fait est
mal ! — Je suis bien aise que tu le sentes, ma fille.
Depuis deux jours j'ai prévu ce qui arrive, mais je
n'ai pas voulu t'avertir, afin de ne pas te priver dé
cette leçon. Quand on a fait une promesse à un mal-
ESPRIT LÉGER, MAIS BON COEUR. 47
heureux, ma Caroline, cette promesse doit être bien
sacrée! Le temps est si long pour l'infortuné qui at-
tend un secours! — Oh! je sens toute ma faute, et
j'en suis bien punie par le regret qu'elle me cause. Je
n'ose paraître devant cette pauvre enfant, à qui j'ai
manqué de parole. Maman, si vous vouliez, je m'en
passerai bien tout l'hiver, permettez-moi de lui
donner ma pelisse. — Cela ne se peut, mon enfant,
ta pelisse de satin ne saurait convenir à la position de
cette pauvre fille, et elle n'oserait la porter. Mais
écoute : en travaillant le reste de la journée et un peu
avant dans la nuit, au jupon de laine, tu peux le finir
et le lui donner demain matin. Veux-tu renoncer à
aller au bal? —Oh! oui, maman, de tout mon coeur;
il me semble que je m'en voudrai moins à moi-
même quand je me serai imposé cette petite priva-
tion. » A ces mots la mère de Caroline la prit dans
ses bras et lui donna un tendre baiser.
Pour consoler la petite fille de n'avoir pas, son ju-
pon tout de suite, on lui fit faire un bon repas ; on
lui remplit un sac de provisions pour sa mère, et
Caroline lui donna l'argent qu'elle lui avait promis.
Le jupon fut terminé à une heure du matin, et au
point du jour on l'envoya à la pauvre petite. Caro-
line en se réveillant chanta gaiement, non pas un air
de contredanse, mais des préludes joyeux qui ex-
primaient le bien-être de son âme;
LE POISSON D'AVRIL.
« Mes chers camarades, c'est après demain le pre-
mier d'avril. J'espère que vous serez disposés,
comme moi, à profiter de cette circonstance pour
jouer quelque bon tour à ce M. Dupré, notre maître
d'étude. Vous n'avez pas oublié, sans doute, cette
longue série de griefs accumulés contre lui; vous
vous rappelez ce regard perçant auquel le moindre
geste ne saurait échapper, cette oreille aussi fine
qu'elle devrait être longue, et qui sait distinguer la
voix de chacun et saisir un mot à peine articulé ;
vous avez encore devant les yeux cette mine sévère
et refrognée; vous entendez cette voix rauque et
toujours menaçante; vous avez sur le coeur ces dé-
nonciations, ces retenues, ces pensum qui crient ven-
geance. Le moment est venu ! Il faut servir au sieur
Dupré un poisson, et je prétends qu'il l'avale avec
toutes ses arêtes. C'est pour délibérer sur cette
grande affaire que je vous ai convoqués mystérieuse-
ment dans ce lieu. Parlez, mes amis, et que chacun
exprime librement sa pensée. »

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