//img.uscri.be/pth/fc37fb6a92f61a28f943c87b157929304a4a0090
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Contes et Récits Métissés de Guyane

De
190 pages
Derrière ce tissage de contes et de récits, de français et de créole, de morceaux de passé et de présent, on entend battre le coeur de la Guyane d'aujourd'hui. Et aussi celui du monde antillo-guyanais, car dans la Guyane de ces textes se croisent et se mêlent Guyanais de toutes les origines, Guadeloupéens, Martiniquais, Sainte-Luciens, Haitien, etc. Et à travers ces êtres on perçoit les déchirements et les espoirs engendrés par le métissage des êtres et de la culture.
Voir plus Voir moins

CONTES ET RÉCITS MÉTISSÉS DE GUYANE
L 'Homme mélangé

DU MÊME AUTEUR

- L'indien

qui montra le chemin - album pour enfants illustré par Didier Criss - diffusé par Editions Siloë, Nantes.

- Comme Ulysse - recueil de poèmes, prix de l'édition poétique - Les poètes de l'Amitié - BP 65 - 21021 DIJON LAC Cedex - 50 F franco de port.

Didier LEMAIRE

CONTES ET RÉCITS MÉTISSÉS DE GUYANE
L 'Homme mélangé

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADAH2Y

I K9

Collection La Légende des Mondes dirigée par Maguy Albet, Alain Mabanckou et Denis Rolland

Dernières parutions

André VOISIN,Contes et légendes du Sahara, 1995. Lahssen EouKIcH, Au-delà des remparts de Fèz, 1995. Penda SOUMARÉ, Lafenzme sorcière, 1996. Penda SOUMARÉ,'arbre et l'enfant, 1996. l Bodo RAVOLOLOMANGA, lac bleu et autres contes de Madagascar; Le contes bilingues malgache-français, 1996. Jean-Claude RENOUX (sous la direction de), Saint-Gilles à contes découvert, 1996. Dominique AGUESSY, a Maison aux sept portes, 1996. L Hamou BELHALFAOUI, Contes au petit frère, 1996. Mariana COJAN-NEGULESCO, Contes des Carpates, histoires roumaines, bilingue roumain-français, 1996.
Elba ESTE-CLAuTEAux, Panton Pata Pénlonton

- Histoires

de la terre des

homnles, contes des indiens Pémon, bilingue espagnol-français, 1997. Michèle BAYAN, e coureur d'étoile, 1997. L Jean-Claude RENOUX,La folle de l'inzpasse du TeUh, contes bilingues français-provençal et autres contes noirs (en français) de Provence et du Languedoc, 1997. A. SAÏD ., Demi-coq et compagnie ,contes tunisiens, 1997. Edouard GASARABWE, Soirée d'autrefois avec les Batwa du Rwanda. Routi et Migogo, 1977. Edouard GASARABWE, Soirée d'autrefois au Rwanda. La colline des femmes, 1997.

1998 ISBN: 2-7384-6209-X

@ L'Harmattan,

Métis, la première .femme (ou amante) de Zeus. Il l'avala de crainte qu'elle ne lui donnât unfils qui le détrônerait. Dictioooaire Hachette Je suis métis, résume l 'homme qui me croise dans la douleur quotidienne de chaque coin de rue... Ernesto Che Guevara

PREFACE
En préface l'amitié est mauvaise conseillère certes' Mais comment me soustraire à l'aboutissement d'une fraternité de dilection et de combat vieille bientôt d'un demi-siècle? Car nous voici parvenus, Didier Lemaire et moi, à une gémellité qui défie tous les principes de la génétique, mais surtout toutes les lois écrites et non écrites du Racisme, toutes les pratiques, brutales ou subtiles, de Code noir, de ségrégation, d'apartheid, de purification ethnique, d'exclusion culturelle. Nous vivons depuis 1956 un choix politique (au sens majeur, aristotélicien du mot), une éthique de la Porosité et de l'Enrichissement de l'Esprit, par delà les brûlures d'une histoire qui continue à enfanter et le ressentiment vindicatif des fils d'esclaves et la volonté démentielle de domination absolue des descendants et héritiers des esclavagistes. Aux premiers jours de notre rencontre (mais s'agit-il d'une rencontre? ou de retrouvailles d'initiés venus des fins fonds d'une immémoriale Utopie?) je savais que le virus du grand-fratemalisme n'infectait pas le militantisme du jeune professeur métropolitain débarquant à la Guadeloupe, et Didier savait que le serpent grage de la Haine était à jamais étouffé en moi. Notre rébellion allait bien au-delà de la nécessaire lutte contre l'exploitation et le mépris de l'homme par l'homme, contre les génocides qui détruisaient jusqu'au passé des victimes de la barbarie impérialiste et coloniale. Elle renouait l'alliance de l'anarchiste bagnard et de l'esclave marron. Une insurrection permanente porta notre enseignement à un degré de ferveur et de

-

-

lyrisme

- et

d'efficacité

- dont

certains

collègues

et bon nombre

de parents parlent encore en Guadeloupe. Séparés pendant des années, nous nous sommes retrouvés par sa volonté et selon mon vœu le plus obstiné, en Guyane. Sans surprise, fidèles à notre jeunesse et à nos exigences d'éducateurs: - restituer à la tradition humaniste la place que mérite son exceptionnelle valeur formatrice, - inspecter et déchiffrer I'histoire et les sociétés post7

esclavagistes par une mobilisation constante de nos connaissances littéraires, historiques, philosophiques - qui débordaient de loin les polycops d'étudiants et les contenus de manuels! - fonder sur une culture personnelle sans cesse enrichie et rectifiée la relation de respect mutuel, d'affectueuse confiance qui reste la condition essentielle de l'apprentissage de la liberté d'esprit et de l'autonomie personnelle des adolescents dont nous nous sentions responsables, _ persuader, convaincre les élèves, leurs parents, des collègues éventuellement que la finalité de l'Instruction Publique n'est pas la conquête d'un gagne-pain (cela sera acquis par surcroît), mais l'avènement et l'exercice par chacun d'une Raison libératrice, signe et garant de la dignité de sa Personne. Ainsi Didier Lemaire n'a jamais pactisé avec le chauvinisme culturel qui préparait au temps des guerres coloniales le retour offensif des thèses de Gobineau sur l'inégalité des races humaines. Il combattit avec intransigeance et générosité le racisme sous toutes ses formes. En démonta, historien, le mécanisme de constitution. En démontra, philosophe, le caractère pathologique, viral et la sanglante inanité. Mais à l'élévation de son esprit il fallait un autre espace de manifestation: c'est en poète, en visionnaire qu'il a conçu et qu'il profère la plus chamelle, la plus viscérale de son espérance: le métissage. Que le titre ne prête pas à confusion et je suis sûr que Didier Lemaire n'attend pas d'un malentendu, d'un quiproquo, encore moins d'un contresens le succès de son livre. Il ne s'agit pas d'une étiquette racoleuse qui assure à ses récits le bénéfice d'une créolité fort à la mode. Surtout depuis qu'un prix Goncourt a consacré et promu l'œuvre d'un des pères fondateurs de cette école littéraire, on assiste à une relance de l'exotisme domien à la faveur d'une conjonction de stars: athlètes médaillés olympiques, footballeurs et basketteurs du plus haut niveau, mannequins et misses... Certains sont tout heureux de trouver là preuve d'une créolisation irrésistible de la France, de l'abolition de notre 8

différence. J'ai le nlauvais esprit de conjecturer un travestissement, un maquillage du statut de gladiateurs et de la fonction décorative octroyée naguère à leurs nègres (et bâtards) par les esclavagistes. Ne s'agit-il pas de la mise au point et en place d'un modèle d'intégration illusoire qui ne trouble ni les hiérarchies raciales, sociales, culturelles, ni }'ancien projet d'aliénation par assimilation, validé à droite comme à gauche, avec confiscation subreptice de talents et de charmes? Non, l'exotisme n'est pas provende pour Didier Lemaire! L'unité fondamentale de la spiritualité humaine n'est pas proposée au niveau des modes et des engouements, mais vécue à profondeur de Mythe et altitude de Poème. Mélusine, Man Coco, Man Dilo et toutes les sirènes, Anaconda, Maskilili, Ti Sapoti, Diablesses et Fées, ZOlnbis et Satyres appartiennent au même Temps, au même Lieu parfaitement égalitaires où le Mythe fomente l'Homme. A cet égard la clé, peut-être, de l'inspiration de Didier
Lemaire est dans Fatrasie avec cris, rires et râles d'aras

- titre

ironique sans doute, car le récit est d'une singulière cohérence et homogénéité. Mais il y aura dépaysement, il y aura surprise et même désarroi du lecteur habitué à enfourcher le vieux dada de l'exotisme. La Guyane restituée à son histoire et à ses légendes, authentifiée par magie poétique, rendue au mystère originel, constitutif de la communion des forêts et des Eaux-mères, des bêtes et des hommes, du Soleil et des Lunes, de la fleur et de l'Etoile, cette Guyane-là n'offrira pas le divertissement que promettent les clichés éculés et roublards des dépliants et films publicitaires aux touristes éphémères et aux fonctionnaires de passage qui croiront avoir pénétré le cœur de ce pays après deux escapades en pirogue sur un fleuve et quelques nuits torrides chez Nana. Ces récits, quelle que soit la fonne que l'écriture de l'auteur leur prête souverainement (légende enchantée ou fabliau cruel, conte voltairien ou nouvelle à la Maupassant, allégorie à la Edgar Poe ou improvisation de conteur de veillée) et quel que soit le style qui les sert (créole vivace en parlure guyanaise, 9

français classique, argot de l'ergastule du Bagne), tous sont lestés d'un tel poids d'Histoire, se déploient avec une telle intensité dramatique que les personnages, les situations et les actions atteignent souvent à une sorte de dignité emblématique par où ils échappent à toute folklorisation. Filigranes incontournables, toutes les grandes figures qui balisent la longue marche de I'homme sont là : - Caïn et Abel dans Caïenne et Bourda ou dans Léopold et Pierrot - Héraklès et les Atrides à travers Ti Alcide et la famille Vidal - le Docteur Faust et Méphisto dans le planteur Vidal - Don Juan pour qui se prend Jean Petitjean - Lysistrata par Ladivine et sa réincarnation Ludivine. Qui pouvait s'attendre à voir ces héros estampillés grecs, allemand, espagnol ou français, accorder leur immémoriale vérité à celle des héros sécrétés par l'esclavage d'hier et l'aliénation d'aujourd'hui? Le dépaysement viendra aussi de l'évidence d'une violence qui trame les textes même les plus lyriques: violence des amours impossibles exaltée par la fatalité de la haine où macèrent tant d'hommes différents auxquels n'a jamais été révélée la moindre chance de dialogue, répulsions explosives et attractions dévastatrices, jalousies exacerbées, atroces vengeances (même les enfants!) servies par de terribles divinités indiennes et africaines ou par les pouvoirs d'inexorables cadors. Eh bien! il faut renoncer à la bonne conscience et à la myopie dangereuse de ceux qui croient et font croire que la vérité et l'avenir de la Guyane se trouvent au centre spatial de Kourou et qui attendent de l'accumulation des prouesses technologiques la justification de l'anéantissement de sociétés résiduelles insignifiantes, de la mise en réserves des indigènes restés hors humanité. Les nouveaux conquistadores poussent vers des Kraal qui ne disent pas leur nom cette tribu créole vaniteuse, myope, politicienne, suicidaire. Didier Lemaire révèle la valeur complexe des hommes de Guyane en les présentant riches des leçons de la plus douloureuse des histoires, porteurs d'une expérience .prophétique du nécessaire brassage des sangs, des œuvres, des rêves. 10

Puisse s'imposer à la raison comme à l'imagination du lecteur comme magma matriciel, mangrove primordiale, cette Guyane d'où émergera cet homme mélangé, lente sécrétion des puissances telluriques et des forces de I'histoire qui ont livré leur secrète connivence à un poète dont l'amitié aura éclairé toute ma vie d'homme.

Yves LEBORGNE

Il

Caïenne, l'honune Illélangé
Le conteur, au travers du mythe qu'il raconte, donne un message, somme toute, personnel.

Françoise Grenaud (Et l'homme devint jaguar) Anaconda se déroula dans le sommeil de Cépérou. Les nuits précédentes Cépérou, préoccupé par d'autres songes, ne lui avait pas prêté attention. Anaconda savait attendre, elle s'était lentement laissée couler dans l'eau du sommeil du chef indien, s'était enroulée sur elle-même et tranquillement rendormie. ,Cette fois Cépérou avait entendu en lui l'imperceptible glissement d'Anaconda. La Mère des Serpents venait souvent lui rendre visite dans ses rêves et il l'accueillait toujours avec amitié. Alors que les autres indiens craignaient les serpents anacondas, Cépérou protégeait ceux-ci. Il savait en effet qu'il leur était apparenté. Son grand-père lui avait raconté l'histoire de leur ancêtre qui avait épousé une femme anaconda. Ce dernier, parce qu'il s'amusait à attraper grenouilles et crapauds, avait vu son corps se couvrir de boutons purulents. Les siens l'avaient alors abandonné au bord du fleuve. Une femme anaconda l'avait soigné et guéri, il l'avait épousée, ils avaient eu un enfant. Lorsqu'il était revenu dans son village présenter le nouveau-né à sa mère, celle-ci avait gardé le bébé en se moquant de la maman serpent. Outragée, sa femme anaconda ne. lui avait plus permis de la rejoindre par le chemin de l'eau. Depuis les anacondas se tenaient à distance des hommes et ces derniers les craignaient. Mais lui, Cépérou, savait que sa visiteuse de la nuit

était une de ses ancêtres. Il appréciait sa sagesse: ses conseils lui avaient permis d'éviter disputes, conflits et guerres. Anaconda lui dit :

- Tu as deux fils,

Cépérou. A trop admirer les exploits de

Bourda, tu oublies ton autrefils, Caïenne. Ne choisis pas l'un contre l'autre, travaille à les associer. Tire parti de leurs
différences, mais garde-toi de les opposer.

Observe mieux tes deux fils jumeaux, Cépérou. J'ai
observé leurs rêves, ceux-ci m'inquiètent.

Chaque nuit Bourda affronte un jaguar, il se bat avec courageet rage,ils se déchirent l'un l'autre. Or, il ne faut pas
que l'homme devienne un jaguar.

Chaquenuit, Caïennepart en mer sur une pirogue et se laisse emporter par les courants, il va chaquefois plus loin, atteignant de nouveaux rivages sans néanmoins trouver ce qu'il cherche.Or, il nefaut pas que l'homme se laisseengloutir par la mer. Brusquement Anaconda disparut, elle avait perçu une menace de feulement. A sa place surgit soudain Jaguar. Lui aussi rendait régulièrement visite à Cépérou dans son sommeil et l'indien l'accueillait avec amitié. Sa famille avait été alliée aussi aux jaguars. Un autre de ses ancêtres avait rencontré un jaguar qui s'étranglait, un os de maïpouri s'étant coincé au travers de sa gorge. Le chasseur avait fait glisser l'os à l'aide d'une flèche. Le jaguar reconnaissant lui avait donné sa fille pour femme. L'homme, chassant à leurs côtés, avait partagé quelque temps la vie des jaguars et s'était mis à leur ressembler. Quand sa femme jaguar lui donna un enfant, le chasseur l'amena dans son village pour le présenter à sa mère. Celle-ci garda le bébé et se moqua de la maman félin. Outragée, la maman jaguar se fâcha contre son 14

mari. Les frères jaguars n'acceptèrent plus le chasseur à leurs côtés. Il ne put se réhabituer à vivre parmi les hommes, il cherchait toujours querelle à tout un chacun. Désormais les jaguars se sont méfiés des hommes et ceux-ci ont chassé les jaguars. Cépérou savait qu'il y avait du jaguar en lui-même et se montrait accueillant lors des visites du félin. Ce dernier était nerveux. Il émit plusieurs feulements avant de déclarer: - De tes deux fils jumeaux, Caïenne et Bourda, choisis celui qui ressemblele plus au jaguar, choisis le plus fort et le
plus courageux.
Observe-les.

Bourda tous les jours s'entrafne à la chasse et à tous les exercices guerriers. Il est devenu aussi rapide qu'un jaguar à la course et à la nage. Il ne perd jamais une flèche et tue toujours le gibier qu'il a visé. Caïenne préfère la pêche à la chasse. Quand il part dans les grands bois, ce n'est jamais pour chasser, mais pour chercher d'autres tribus dont il apprend les langues et les coutumes. C'est comme si j'apprenais à brouter l'herbe auprès des biches et des cariacous.

Et Jaguar bondit brusquement hors de Cépérou, égratignant au passage quelques-uns de ses rêves. La Lune balança son hamac pour calmer son sommeil et lorsque les doigts de l'Aurore écartèrent doucement ses paupières, Cépérou s'éveilla en pensant tendrement à ses deux fils si différents. Mais il se laissa envahir par l'idée de sa mort. Lequel de ses fils serait le meilleur à la tête de son peuple? Il résolut de les mettre à l'épreuve, mais oublia les conseils d'Anaconda. Il fit appeler ses fils et leur demanda de ramener chacun de son côté de quoi nourrir toute la tribu. Bourda prit son arc et ses flèches et s'enfonça dans la forêt. Caïenne se dirigea vers le fleuve Mahury et 15

monta dans sa pirogue. Jaguar rejoignit Bourda et lui rabattit du gibier. Bourda tua ainsi trois cariacous et un énorme maïpouri. Fier de sa chasse il fit retentir la forêt de ses cris de victoire. Anaconda se, glissa devant la pirogue de Caïenne pour le guider vers une crique poissonneuse. Là elle appela Colibri qui enseigna à l'indien comment utiliser la liane mbeku pour enivrer les poissons et les capturer en grande quantité. Caïenne remplit ainsi sa pirogue de poissons de toutes sortes qu'il ramena au village. Il distribua la moitié de sa pêche, chacun en eut en abondance, et fit boucaner le reste. Il révéla le secret de Colibri aux indiens de la tribu qui depuis préfèrent la pêche à la nivrée aux autres façons de pêcher. Bourda se trouva bien embarrassé avec sa chasse. Il chargea un cariacou sur ses épaules, mais dut laisser les autres bêtes en forêt. Lorsqu'il revint les chercher avec d'autres indiens, la viande était pourrie et mangée par les fourmis. Les morceaux du cariacou partagé entre toutes les familles se révélèrent bien minces. Et les anciens firent honte à Bourda d'avoir tué du gibier inutilement. Le vieux Cépérou ne fit aucun commentaire, mais commença à douter de la supériorité de Bourda. Le lendemain il fit à nouveau appeler ses fils et demanda à chacun de réaliser le rêve auquel il tenait le plus. Bourda, frappant sur le grand tambour de ralliement, rassembla ..tous les chasseurs du village, leur

fit prendre lances, arcs, flèches et provisions de couac et
annonça qu'ils allaient combattre toutes les tribus indiennes qui refuseraient de se soumettre au pouvoir de Cépérou. Il voulait devenir le Chef le plus puissant. On le

suivit avec enthousiasme.
Caïenne fit savoir qu'il se rendrait auprès de Brésil, 16

le chef des indiens qui vivaient au sud des Bouches de l'Amazone, il apprendrait ainsi les langues et les coutumes des tribus de cette région. Il voulait multiplier les alliances et devenir un homme mélangé. Pendant des lunes, infatigablement,Caïenne pagaya vers le Sud en longeant les côtes. Quand il arriva aux courants de l'embouchure de l'Amazone, à bout de forces, il s'endormit. Mais Anaconda veillait sur lui et une troupe de lamantins remorqua sa pirogue jusqu'à une plage au-delà du Rio Para. Là, Caïenne fut éveillé par les rires, les cris et les chants joyeux de jeunes filles qui jouaient à s'éclabousser dans les vagues. Celles-ci, découvrant le jeune homme, se moquèrent de sa nudité, mais partagèrent avec lui leurs cassaves et leurs fruits. Caïenne était émerveillé par la beauté différente de Belem et celle-ci était fascinée par le jeune inconnu qui parlait avec ses yeux. On l'emmena au village du roi où on lui fit fête parce qu'il avait été amené par l'Océan. Belem et Caïenne s'avouèrent bientôt leur amour et le roi Brésil les maria au cours de grandes et joyeuses fêtes dont Caïenne s'étonna. Brésil lui expliqua: «La guerre n'est pas notre fort. Pour nous rien ne vaut le fçstin et la musique et la danse et

l'amour.»Quand il eut appris la langue du pays, Caïenne décida de retourner auprès de Cépérou avec sa femme. Leur pirogue était escortée de nombreuses embarcations chargées de présents. Cépérou accueillit Caïenne et Belem avec grande joie. Il venait d'accueillir Bourda avec tristesse. Ce dernier était rentré vaincu de son expédition guerrière et tous les hommes qu'il avait entraînés avec lui avaient 17

péri. Bourda était devenu un jaguar fou. Jaloux de son frère, il tua Caïenne dans son sommeil, découpa son corps et dispersa les morceaux à travers le pays. Puis, il monta dans la pirogue de son frère et partit vers le large pour se faire engloutir par la mer. Cépérou, accablé par le malheur, se laissait dépérir. Il se reprochait amèrement d'avoir opposé ses deux fils l'un à l'autre et de ne pas avoir combattu la folie guerrière de Bourda. Anaconda et Jaguar eurent pitié de lui. Ils décidèrent de se réconcilier et de s'unir pour ramener Cépérou à la vie. Jaguar partit à travers la forêt à la recherche des morceaux du corps de Caïenne. Parce que celui-ci n'était pas chasseur, aucune bête n'avait cherché à s'en nourrir. Jaguar put donc apporter à Anaconda toutes les parties du corps de l'indien. La Mère des Serpents rassembla les morceaux, puis s'enroula autour du corps de Caïenne ainsi reconstitué. Elle resta ainsi immobile pendant des jours pour insuffler .

sa propre vie au corps de Caïenne.

Au septième jour la Vie avait quitté Anaconda. Mais Caïenne était sorti de la Mort, à la grande joie de Cépérou et de Belem. Belem mit au monde un 'enfant qui porta à son comble la joie de tous. On l'appela Caïenne comme son père. Ses parents lui inculquèrent la curiosité des autres hommes, de la diversité de leurs langues et coutumes. Il apprit ainsi à s'enrichir de ceux qui différaient de lui et devint un homme mélangé. Son grand-père, de son côté, s'efforça de lui donner le goût du risque, s'attachant à rassembler en lui le meilleur de son père et le meilleur de son oncle Bourda.

18

Reprenant à sa façon les démarches de l'un et de l'autre, le jeune Caïenneparvint à unir toutes les tribus indiennes que Bourda avait voulu combattre. Sa mère l'aidait à organiser de grandes fêtes consacrées à la musique et à la danse et auxquelles les tribus les plus éloignées tenaient à participer. Jaguar lui donna l'idée d'associer à ces fêtes des concours de lutte, de tir à l'arc, de courses à pied et à la nage ainsi que des concours de musique et d'histoires à raconter. Lors de ces compétitions, les jeunes se plaisaient à tirer le meilleur d'eux-mêmes et de leur esprit de lutte. Jaguar était heureux de se réconcilier à travers eux avec Anaconda. Le jeune Caïenne avait vingt ans quand l'Océan déposa sur le rivage des hommes tout à fait différents. Il alla à leur rencontre les bras chargés de présents. Il fut massacré par les conquérants blancs. Les grands vents qui annoncent les pluies en Guyane font entendre les plaintes de ses parents et de ses amis et dans la forêt guyanaise l'écho répercute toujours leur appel: - A quand le temps des hommes mélangés? Ne les entendez-vous pas?

19