Contes juifs

De
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Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895) n'est pas seulement l'adepte d'un érotisme auquel il a donné son nom. Fasciné par le judaïsme et blessé par le sort des juifs de Galicie, en butte à l'antisémitisme des seigneurs slaves, il a tenté de leur rendre hommage par la littérature. Il a écrit ces Contes Juifs en français, alors qu'il vivait à Paris avec sa famille.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296390843
Nombre de pages : 255
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Leséditeurs remercientEmmanuelleMarchadier.

ÉditionsduSandre

57,rueduDocteurBlanche

75016Paris

LEOPOLDVONSACHER-MASOCH

CONTESJUIFS

RÉCITSDE FAMILLE

ÉditionsduSandre

BESSOURÉTOWÉ

Galicie

LeProsteck.Cheder.Chassidim.Masser

HerzMachel étaitconsidéréparlesChassidim,lesZélotes
quirégnaientàSadagoura, commeprosteck.Cen’étaitpas
unhommeagissantcontrairementauxlois,maisundeces
espritsbornés quinecomprennentriendecemonde,et,
parcelamême,restent toujoursdansl’ombre.Pourtant,
lesChassidiml’avaiententourédebeaucoupdesollicitude
lorsqu’ilvintaumonde,etavaient toutfaitpourassurer son
bonheur surlaterre etauciel.
ÁpeineHerzfut-ilné,que leTsadiq,lerabbin sage et
miraculeuxdesChassidim,auquelobéissaientleciel et
l’enfer, donnaunbilletàson père.Celui-ci,ayantmisun
zèletoutparticulierà bourrerlaloulka(pipe)duTsadiq,
avaitdesdroitsà
cebilletdestinéàsauvegarderlenouveaunépendantles premiershuitjours.
C’està cette époquede laviequeLillith,labellediablesse,
planeautourde lamaisonavecsasuite, composéedequatre
centquatre-vingtsespritsimpurs.Labandedeparchemin
surlaquelle étaientinscritsles nomsdestroisanges:Senoï,
Sansenoï etSammangelef, clouéesurlepoteaude laporte,

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devaitdéfendre lepetitHerzcontrecetteavant-gardede
l’armée infernale.
Mais,maintenant, d’autresdémonsarrivantpar milliers,
lepèrealladenouveauchezleTsadiq, d’oùilrevint, cette
fois,avecuntasdepetitsbillets qu’ilavaitsoigneusement
enveloppésdans son mouchoir rouge.Surcesbilletsétaient
écritsles nomsdes patriarchesetde leursfemmes, des
prophètes, desgrandstalmudistesetTsadiqim,et, deplus,
différents passages,pleinsd’énergie, de lasainteÉcriture et
duTalmud.
Ils’agissaitdonc dedisposerhabilementlesbillets.
Abraham,IsaacetJacobfurentpostésà droitede l’enfant ;
Sarah,Rebecca,LiaetRachel, àsagauche;Moïse etle
grandBescht(le fondateurdesChassidim)furentmis
sousl’oreiller,etlesautres petitsbilletsfurentplacésen
sentinellesdevantlacheminée,lesfenêtres,lestrousdes
serruresetles petitesfissuresdumur.
Álaporte,setrouvaientles nomsdeJehoel,Michael,
etSangsagaël,lemelamed(précepteurdeMoïse),puisce
passagedupsaume 55:«Ilsauvemavie.»
Pourtant,lepetitHerzn’avaitnulle intentiondedevenir
ungéniecabalistique.Ce futmêmeavecpeinequ’ilapprit
àlire l’hébreudanslecheder.Aleph etBeth luisemblaient
deuxdémonscréés pourletourmenter:il lesconfondait
toujours,etlemelamed(instituteur)luiprodiguait
inutilementdestrésorsdepatience.Lorsqu’il étaitassis
devantlesidour (livredeprière),envainluimontrait-ilsans
cesse lescaractèreshébreuxavecledeutel(baguette);en
vainlajolieRebetsin (femmedumelamed) promettait-elle
auchedriungel(écolier)desgâteauxetdesfruits;les poules
quisepromenaientdansl’école,encaquetant,l’intéressaient
plus que leshiéroglyphes qu’il lui fallaitdéchiffrer.

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Unjour,lemelamedluidit:—Écoute,Herz,aussitôt
quetuaurasapprisAleph etBeth,unangete jetteradu
plafondungroschen (sou).
Cela,lebocher (petitgarçon)lecomprit ;seulement, à
partirdecemoment,aulieuderegarderdans sonlivre,ilne
détachaitplus sesyeuxduplafond,attendantle groschenla
boucheouverte.Enfin,lemelamed, à boutderessources,
eutrecoursàun moyen plusdrastique:ilplongeasesdoigts
danslagrandetabatièrequisetrouvaitsurlatable, bourra
lenezdupetitHerzd’une forteprisedetabac,etlepoussa
souslatable,oùdéjà deuxautres petitsgarçonsenduraient
lemêmesupplice.Chaque fois qu’enbasunéternuement
désespérése faisaitentendre,lemelameds’écriait:-Ávotre
santé !Et toutlecheder répétaitaveclui:-Ávotresanté !
MaisHerzavait toujoursl’espritbouché.Il fallutbeaucoup
detemps pourluiapprendre l’alphabet.Unjour,lemelamed
déclaraque lebocher n’avaitpasunetêteorganiséepour
l’étude,etlerenvoyade l’école.
*
* *
C’estainsiqueHerzentradanslemagasindeson père,
etque,leTsadiq retirantde luisamain puissante,ildevint
prosteck.Envraiprosteckqu’il était,ilprit une femme
sansdot,eut unedouzained’enfants,etmalgrésonlabeur
incessantetl’espritdecommercedontil étaitdoué,il lutta
toutesaviecontre les soucisde lamisère.
Celaletouchaitpeuque lesChassidiml’appelassent
unchamer (âne)et un schlemil(hommemaladroitet
malheureux),puisqu’ilnesesentaitpascoupabled’un seul
Hiloul hachem (délitcontreDieuoulaloi).Était-cesa
fautesi leriech(diable)etledallès (misère) s’étaientdonné
rendez-vouschezlui?

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Il habitaitavecsafamilleunepetitemaisondontles murs
lézardésétaientétayés pardes poutres.Là,une grandepièce
étaitdivisée endeuxparune ligneàlacraie, comme les
États sontséparésentre eux,surlacarte,pardesfrontières
marquéesencouleur.
D’uncôtédemeuraitHerz,avecsafemmeJudke,safille
Riffke etsesautresenfants.Endeçà de laligne logeaitle
tailleurSadouelPietrouschka,avecsavieillemère,sonfils
Gédéon,etsonbeau-père,letalmudisteRebJascher.
Herzendurait toutavecpatience:lesescarmouchesde
frontièreavecSadouel,lafuméeque lepoêlerépandait
danslachambre,lapluiequitombaitdetempsàautrepar
leplafond,lanourriture insuffisante,lemanqued’habits,
enfintout.Deuxchoses seulementlechagrinaient: d’abord,
denepouvoirtrouverun maripour saRiffke,si jolie et
sispirituelle;puis,qu’elleseprésentât toujours
siverschmuddelt(négligée).
Ilauraitaiméàl’habillercommeuneprincesse,oudu
moinscomme lafemmed’ungentilhommepolonais.
Mais rien nepouvaitaltérerlabonne humeurdeRiffke.
Ellechantait toute lajournée, carellenepouvait travailler
sanschanter,etelletravaillait toujours.Tandis qu’elle
reprisaitsonlinge grossier,au-delà de lafrontière,Gédéon
étaitassis surlatable,lesjambescroiséescommeun pacha,
et tiraitaussi l’aiguille;seulement, c’étaientdesétoffes
superbes, de lasoie, du veloursetdestissusturcs qu’il
maniait,etdontilcomposaitdeschefs-d’œuvredetoilettes
féminines.
Peuàpeu,lesjeunesgenscommencèrentàéchangerune
parole,puisunephrase,etenfinGédéonessayaderivaliser
avecRiffke;chaque fois qu’elle interrompaitsonchant,il

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commençaitànarrer, donnantcomme histoiresvraiestout
cequ’ilavaitludanslesvolumescrasseuxducabinetde
lecture.Unjour, c’étaitLeComtedeMonte-Cristo,ouLaFille
ducapitaine,uneautre foisleVisionnaire.
Et, chaque fois qu’ilavait terminéquelquesuperbe
kazabaïka,ouquelquemanteauroyal,il invitaitRiffkeà
essayercettemerveille; touslevaientalorslatêtepour
l’admirer,etRebJascherlui-mêmeoubliait uninstantson
Talmud.
*
**
-Savez-vous,Herz, cequ’il fautfaire?ditRebJascher
toutà coup,unenuitquetousvenaientdesecoucher.
-Que faut-il faire?
-Il fautquevousessayiezdetenterlafortune,afind’avoir
unedotpourvotreRiffke.
-Est-cemafaute,s’écriaHerz,si j’aidumalheurentout?
Y a-t-ilunebêtisede faiteàSadagoura,on nemanque jamais
de lamettresur moncompte.Quelqu’unfait-ilquelque
chosedemal, c’estencoreHerzMachel, cescélérat,qui est
lecoupable.Pourquoi faut-ilque jesoistoujourslecoqde
Caporé(boucémissaire)detoutlemonde?
-Vousavezraison,Herz,réponditlevieillard,etc’est
pourquoi jeveux vousdonnerunbonconseil.C’est
aujourd’hui lanuitde laHoschanaRaba,oùchacun peut
tenterlesort.Levez-vous,nousallonscherchertrois
numérosdansleTalmud.
Herzse levaetfitde lalumière.
-Donnez-moi le livre.Herzl’apporta,etRebJascher,
sans quitter sacouchemisérable,l’ouvrit,lesyeuxfermés.

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-Regardezlapage !
-C’estlapagetrente et un.
-Ehbien! écrivez trente et un.
LevieuxouvritdenouveauleTalmud.
-Etàprésent?
-Sept.
-Écrivezdoncsept ;etcette fois ?
-Quatre-vingt-cinq.
-Écrivezquatre-vingt-cinq;maintenant,vousavez trois
numéros:31,7,85.Ces numéros,vousles mettrezdemain
àlaloterie,seccoternoterneseul,et vousengagerezdix
florins.
-Mais où trouverdixflorins ?
-Il fautquevouslesempruntiez,Herz ;l’argentemprunté
portebonheur.
HerzMachelallale lendemainàlacampagne,pour
livreràlachâtelaineBistonickadifférentes marchandises
commandées,etlapriade luiprêterdixflorins par-dessusle
marché.Ilserenditavec cettesommeaubureaude laloterie
impériale,etmitsurlestrois numéros que luiavaitindiqués
leTalmud;puisilalla aucimetière,prier surlatombede
son père.
*
**
Ledimanchesuivant,aumomentoùlesdeuxfamilles
mettaientleurtablepourdîner,RebJascherentra
solennellement,lebonnetdezibelinesurlatête,hardi
commeuncosaque,sabonne figurerayonnantecommeun
soleildepaind’épice.

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-Bessourétowé(bonnenouvelle)!s’écria-t-il, bessouré
towé !
-Qu’est-ilarrivé?demandèrent-ilstousàlafois.
-Quelmasse !(bonheur)!Quequelqu’undise encore
queHerzest un schlemil !
-Voyons!parlerez-vousàlafin ?
-Maisjeparletoutletemps.Ehbien...Maisasseyez-vous
d’abord,Herz,sans quoivous seriezrenversé.
Herzs’assit.
-Écoutez,Herz, bessourétowé !vousavezgagné le
grandterne.Herz,vousavezgagné 48000florins (120000
francs),Herz!
Herzrestacommepétrifiésur sachaise.
-Écoutez,Herz,48000florins!
Lepremier motqueprononçaHerzfut:«Riffke ! »
Puis setournant vers safille:
-Áprésent,tuaurasun mari,enfant.Tun’as qu’à choisir
celuiquiteplaira.
Puis,se levant,iltraversalentementlapièce,et,tournant
sonvisagecontre lemur,ilsemitàprieretàsangloter.
*
**
Quandtousfurentenfinun peuremisde leur stupéfaction,
carune grande joienousécraseaussibien qu’une grande
douleur,Herzdit:-Non,jeveuxavant toutdonnerle
masser (dîme);ceneseraqu’après queRiffkeauraun mari.
-Sivousvoulezdonnerlemasser, ditRebJascher, cela
faitjustement48000florins selonlaloi.
-Ehbien! jeveuxdonnerles48000florinsàSadouel
Pietrouschka;ilvautmieuxaiderunbrave hommeque

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dedonnerà beaucoupde gensunebagatellequine leur
serviraitàrien.
SadouelregardaHerz,toutétonné,puislepritdans ses
brasetl’embrassa.
-Nemeremerciezpas, ditHerz,je faiscelapour moi.
Et toi,Riffke,tuas peut-êtredéjàtrouvéunbachour quite
plaise.Parle,monenfant,tul’auras.
-Ehbien! jeveuxavoirGédéon,s’ilveutdemoi, bien
entendu, dit-elle.
Gédéon,sourit,embarrassé,etluitenditlamain.
-Dites-moi,Riffke,luimurmura-t-ilàl’oreille,toutcela,
est-ceun rêve,ouest-ceuneréalité?

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RABBIABDON.

Russie

LaKabbalah.LeJuifagriculteur

Lesoleilvenaitdesecoucher.Lesbrouillardsd’une
sombresoiréed’hiverenveloppaient,peuàpeu,lestours
etlestoitsde lapetitevilleperdue là-bas,aumidide la
Russie,parmi lesdéserts sauvagesdesforêts,les maraiset
les steppes.
L’ouraganavaitdresséde hautes muraillesdeneige,qui
tenaientlesgensemprisonnésdansleurs petites maisonsde
bois.Auxderniers rayonsdusoir,lesfleursformées parla
glace,surlesétroitesvitres,semblaients’épanouiretrevêtir
unedernière foislescouleursduprintemps.
Enfin, cettedouce etchétive lueur s’éteignitàsontour,et
uncrépuscule grisetmonotoneremplitlavastepiècedans
laquelle levieuxRabbiAbdonétaitassis,plongédansdes
penséesetdes souvenirsbienétranges.
Lavieilleservante entratoutdoucement,allumales
lampes,etdisparut, comme elle était venue inaperçue.Le
vieuxRabbinebougeaitpas.Lalumièrevacillantesemblait
transfigurertousces objets saints, dontil étaitentouré:les
rouleauxde laloi,lesvolumesdecuirduTalmud,leSohar

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(livrede lalueur),etl’Ilan (l’arbrede lavie) suspenduau
mur.Maislevieillardne lesvoyaitpasaujourd’hui.Son
corps maigre etsecrentraitenlui-même,etsemblaitsans
vie;safigureridée etparcheminéeavaitl’immobilitéde la
mort.Sesgrandsyeux,seuls,trahissaientquesonâme était
encore là.
Ilsedemandaitencemomentpourquoi ilvivaitencore.
Ilavaitderrière luiuneviepieuse etsans reproche,etilavait
pénétrétousles secretsde laKabbalah.Labéatitudedes
justes,lagranderécompensepromiseàtousceuxquise
vouentà cettesciencerévéléeparDieului-mêmeàAdam,
l’attendait.Mais,ici-bas, àquoi luiservaitsapiété,sascience?
Il étaitseul,perdudansun mondequine lecomprenaitpas,
etque luinecomprenaitpasdavantage,abandonné,sans
amour,parmidesgens quine l’approchaientqu’avecune
sortedevénérationetdecrainterespectueuse.
Áquoi luiservaient,aubord de latombe,Guematria,
Notarikon,etTémourah, cesdoctrinesàl’aidedesquelles
on peutdéchiffrerlesens secretqueDieu tientcachédans
lasainteÉcriture?
Áquoi luiservaitdevoirdansces nuits silencieuses,
commeàtraversunvoile,lasourceoriginairede lalumière,
de l’espritetde lavie,lapluscachéed’entretoutesles
chosescachées ?
Áquoi luiservaitdepouvoircontemplerdansl’homme
lemicrocosme,lemonde en petit, commedansun miroir
desorcier ?deconnaître lesdixSéphirots,etles quatre
mondes ?àquoi luiservaitque1esangesallassentet
vinssentsanscessechezlui,etqu’il eûtplein pouvoir surles
espritsetlesdémons ?Ilpourraitàsongré exorciserSamaël
etAschmedaï,etforcerlabellediablesseLillithàluiobéir,

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maisil étaitimpuissant vis-à-visdecebrouillardqui formait
commedesapparitions mystérieusesautourde lui,etdeces
voixquicommençaientàmurmurerdanslesilencedecette
sombresoiréed’hiver.
Oui,il étaitseul,seul,avecsestrésorsensevelis.Pourtant,
ilavaiteuautrefoisune femmechérie, belle, chaste et
vertueuse,et unfils.Ce fils,oùétait-il?Vivait-il encore,
seulement? ouavait-ilquitté laterrecommesamère?
C’était unecréaturedouce etcharmantequecettepetite
femmequise glissaitdans sachambre,svelte etcraintive
commeunchevreuil,lorsqu’il étaitplongédans
sesinfolio;rarementson sourirepénétrait, commeun rayonde
lune, dansl’âmedecethomme grave,qui,ordinairement,
ne laremarquaitmêmepas.Envain parait-ellesoncorps
gracieux,envainfaisait-elle entendresavoixclaire etson
riretimide, dansce lieusombreoù un petitesprithumain
osaitforcerles portesduparadisetde l’enfer.
Pourtant,elle l’avaitaimé;mais,seuleavecson pauvre
cœuraffamé,elles’étaiteffeuilléecommeunepetite fleur
privéed’airetde lumière;etle jourvintoùellereposalà,un
dernier sourire errantsur seslèvresfroides.
Il l’avaitperduepourtoujours!
Etmaintenantilaurait toutdonnépour pouvoirbaiser
lapetitepantoufledeveloursàson piedmignon,etpour
entendreuneseule foisencoreson pasléger,aumilieudece
mondecouvertdepoussière etdemoisissure.
Etsonfils ? peut-êtrevivait-il encore,maisloinde lui,
bienloin!
Ilavaitététoutson orgueil,etilseraitdevenunon
seulementl’héritierdeson nometdetous sesbiens,mais
levieuxRabbi luiavaitencoredestinéunlegsbien plus

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précieux,unlegs sacré:sasagesse,sascience et tousles
mystères que lamagiede laKabbalah luiavaitdévoilés;
maislui, ce filsingrat,avait toutrepoussépourune fille
simple,pour quelquesarbresverts,et unchampd’épis
mûrissants.
*
* *
LepetitSimonétaitdestinéà devenir rabbin,maisl’air
renferméde lamaisonl’oppressait.Lorsque lepremier
rayondesoleiltombasurle grandvolumedecuirdevant
lequel il étaitassis, ce futcommeunfild’or,tisséparlamain
d’une fée,qui l’attiraitau-dehors;etquandson piedeut
touchécetteterrenoireque lepaysan russeaimeavectant
detendresse,lepetitJuifsentit, comme lemoujik,lesouffle
decetteamie fidèle etinaltérable,laseulequinous rendeau
centuplechacundenos soinsetdenos services.Il entendait,
danslesépisfrémissants,etdanslebruissementdesfeuilles,
lavoixde laMère éternelle.
-Oh ! jeconnaisunlivrebien plusbeauquecelui-ci, dit-il
àson père en montrantleTalmud;ce
livrec’estDieuluimêmequi l’aécrit.Ony voitlaforêt verte,lesoleil,lalune
etlesétoiles.
Quandles paysanslabouraient,ilsuivaitleurcharruede
loin, comme lescorneilles;etlorsqu’onentendaitlebruit
desfaucilles,au tempsde lamoisson,ilsecachaitderrière
lesgerbes.
RabbiAbdonl’avaitfiancé, déjàtoutenfant, àlafilled’un
hommetrès riche etd’origineaussinobleque lasienne:le
grandmarchandJonathanBenLévis, d’Amsterdam, dont
lesvaisseauxallaientpresque jusquedanslesIndes.
Mais,quandSimonfutdevenugrand,uneautreconquit
soncœur.

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C’était unepauvre fillenomméeDarkaBarilef.Ses parents
nepossédaient,pourtoutbien,qu’uncabaretmisérable
dansle faubourg,et unepetitepiècedeterre.
C’étaitlàqueSimonl’avaitrencontréepourlapremière
fois,labelle et vigoureuse fille,aucorpsd’uneJudith etàla
tête gracieused’uneRuthcouronnéedetressesd’unblond
rougeâtre.
Il
étaitsortidansleschampsavecsonSchneLuchotHaberith,pour sebien pénétrerde l’espritde laKabbalah.
Toutà coup,ilaperçutlajeune fille,quimarchaitderrière
lacharrueàlaquelleun petitchevalmaigre étaitattelé.Il
jetale livreprécieuxloinde lui,saisitlacharrue,etcontinua
àtracerlesilloncommencéparDarka.Letravail fini,les
jeunesgens s’assirentsurlalisièreduchamp,etsemirent
à causertousdeux,sérieuxetraisonnables,tandis qu’elle
faisait unchoixde fleursdeschamps pourentresserune
couronne.Etentre euxs’épanouissait,invisible,une fleur
mystérieuse,lafleurde l’amour.
Levieuxrabbisesouvenaitaussidujour oùeutlieu
cettemalheureuse explicationavecsonfils.Il lerevoyaiten
cemomentdevantlui,avecsesyeuxbrillantsetsesjoues
légèrementcolorées;etchacunedes parolesdures qui
lui étaientéchappéesalors, danslacolère,étaientrestées
gravéesdans samémoire.Danscette heuredesolitude et
d’abandon,il entendaitencoredistinctementlaréponsede
Simon qui, calme etrespectueux,parlaitaveclecourage et
l’enthousiasmed’un prophète.
«LeJuif,s’étaitécrié le jeune homme enterminant,nes’est
pascréé lasituation malheureusedanslaquelle ilsetrouve
encoreaujourd’huidansles paysde l’Est.Enfermépar ses
persécuteursdansles rues sombresetétroitesduGhetto,

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etexcludetoutautretravail etdetouteautrecarrière,il fut
forcédeseconsacrerexclusivementaucommerce.Mais
c’estnotre fautesinous prolongeonscettesecondecaptivité
babylonienne.Leschaînes sontbrisées,lesbarrières sont
tombées;celuiquidésire lebiendesanationet veut
prouverlapuissancedesafoi, doitquitteraujourd’huices
coins privésde lumière, danslesquels peuventseulsfleurir
l’espritdecommerce,étroitetmesquin,ou unescience
obscure, capricieuse etstérile.Aujourd’hui,lechampdu
travailspirituelnousestouvert,ainsiquetouteslesautres
voies.ÁOdessa, deshommeséclairés, denotrerace,sesont
misàlatêted’un mouvementdontlebutestderamener
leJuif,avant tout, àlavierurale etàl’agriculturequi jadis,
danslaTerrepromise,ontfaitlebonheuretlaprospéritédu
peupled’Israël.Jeneveuxpas passer mavieàrester penché
surdeslivres.Jeneveuxpastrafiqueretmarchanderdans
quelqueboutique étouffée.J’aibesoind’airetde lumière,et,
commeBoas,jeveuxmoi-mêmecultiver materre.»
Lepèrerestasourd àses prièresetàtous ses
raisonnements;et, comme le fils persistaitdans sadécision,
ilvintauxlèvresdu vieillardunemalédiction que,grâceà
Dieu,ilneprononçapas.
Lamêmenuit,Simon quittalaville,etDarkas’enfuitavec
lui.
Depuisce jour, c’est-à-diredepuis plusdedixannées,on
n’avaitplusentenduparlerde lui.
*
**
Leslampesbrillaientplustrouble,lebrouillard
s’épaississaitautourde lui,sesyeuxsemblaients’éteindre.
Levieuxrabbicachasafiguredans ses mains,etdeslarmes

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brûlantescoulèrentle longdesesjoueshâves.Ácemoment,
laportes’ouvrit toutdoucemenut ; n pas se fitentendre,
légeretcraintifcommeautrefoisceluidesafemme,et
ilsesentit tirépar samanche, d’abordavecunesorte
d’hésitation,puisavecune énergiecroissante.RabbiAbdon
laissatomber ses mains,etlevalatête.Rêvait-il encore,ou
était-ceunevisiondélicieuse?Devantluisetenaitdebout
unjeune garçon, beauetélancé –Simon! –sonfils,telqu’il
étaitdansletemps oùlevieillards’étaitdonnétantdepeine
pourleretenir prèsduTalmudetde laKabbalah.
Lentement,toujoursguidéparlacraintequecettebelle
imagenevîntàs’évaporer, comme lebrouillard, comme
lesfantômes qui hantaientses souvenirs,RabbiAbdon
levalamain,et touchale jeune homme.Non!cen’étaitpas
un schemen (uneombre),il étaitbienvivant.Levieillard,
en ouvrantsesbras pourlebéniretl’attirer sur soncœur,
prononçasolennellementlenomde l’Éternel, duDieu
d’AbrahametdeJacob,puis semitàsangloter.
Parlaporterestéeouverte,Simon seprécipita auxpieds
deson père,qui,muet,pressacontre lui l’enfantprodigue.
Darkalesuivait,unepetite filleàlamain,et uneautredans
lesbras.
QuandSimon sereleva,lerabbi leregarda avec
étonnement.Sonfilsétaitdeboutdevantlui,grandet
vigoureux,avecseshautesbottes,sachemiserouge etsa
longueredingotede grosdrap.Etcette jeune femme juive,
qu’elle étaitbelledans safourruredemoutonbrodée etsous
le kokoschnickde lapaysannerusse !
-Cesont tesenfants ?ditleRabbi.
Ce furentles premières paroles quisortirentdeses
lèvres.

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-Oui,mon père,Simon quevoilàestl’aîné;ilm’aidedéjà
àsemer,etilconduitleschevauxquandje laboure;maisil
saitaussi lire laThoraetleTalmud.
-Vousavezachetéde laterre,etavecquoi?demandale
Rabbi.
-Avecle fruitdenotretravail,réponditSimon.Nous
avonslabouré,semé,récolté,épargné,etaujourd’huinous
sommesdevenusdes paysansaisés.
-Etcelanetesemblepasdurdecultivertoi-même
tonchamp ?interrogealevieillard,toncorps peutdonc
supportercerudetravail?
-Père,j’ai étésoldat!s’écriaSimonavecfierté.Jemesuis
battucontre lesTurcsenAsie,etj’étaislàmoiaussi, comme
simple grenadier,le jourglorieuxoùnous,Russes,avons
prisd’assautlaforteressedeKars!
-Nous sommesvenus pourt’emmeneravecnous,père,
ditàsontourDarka avecunbon sourire.
-Oui,grand-père, ditlepetitgarçon,qui étaitdebout
entresesgenoux.J’aidéjà dresséunberceaupourtoidevant
lamaison.C’estlàquenouslironsensemble lesHagadoths;
veux-tu?
-Mais oui,je leveux!s’écrialevieillard, certainementque
je leveux,mon petitSimon.
*
* *
Aujourd’hui,RabbiAbdonhabitechezsonfilsaumilieu
deses petits-enfants.
Les rouleauxde laloi,leTalmud,leZoharetl’Ilan ontfait
levoyageaveclui;maisilpréfèreresterassisdansleberceau
que lepetitSimonluidressédevantlamaison;ilseplaît,

20

par-dessustout, danslahuttede gerbes que l’enfantlui fait
à chaquemoisson.
Alors,lecielbleuluitau-dessusdesatête,autourde luise
balancentlesépisetlesherbes,etretentissentlesfaucilleset
leschantsdes moissonneurs.Ilsetientaumilieudetousces
donsdeDieu,avecsonTalmud, commeunvraipatriarche.

21

LEVANNA

Turquie

Bénédictionde lalune.Délivrancede l’esclavage

Dansuncoindeces ruesétroitesetsombresdu vieux
quartierdeBelgrade,quisontàlafoisunbazar,un paradis
deMahometet un repaireducrime,setrouvait un petitcafé
tenuparuneItaliennenomméePeregrini.
C’étaitlàqu’un soirunjeune homme étaitassis,occupéà
lireunjournaldeVienne,tandis qu’autourde luiontraitait
différentesaffaires.Danslachambredufond, desTzigans
jouaientdes mélodies sauvages,etdesTziganesaux yeux
noirsdansaientenbattantletambourin.
Toutà coup,lamaîtresseducafé luiposalamain sur
l’épaule etluiditàl’oreille:-Vousêtestoujoursbientriste,
monsieurBoukarest,qu’avez-vousdonc?
-Jevoudrais m’enaller,répondit-il.
-Sansdouteparcequevous nepouvezépousercelleque
vousaimez?
NaoumBoukaresthaussalesépaules.
-Mon oncle estmarchand àConstantinople;jevoudrais
merendrechezlui.Pouvez-vous m’indiquerlemoyende
fairecevoyageaveclemoinsde frais possible?

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me
-Celasetrouveàmerveille,réponditMPeregrini.Il
yaiciunedamequivousadéjàvuplusieursfois,etqui
s’intéressebeaucoupàvous.Son père estcapitaine,ilvous
prendrasur sonvaisseau.Venez.
L’Italienneconduisitle jeune israélite, beauetbien mis,
dansunepetitepiècequin’avaitpourtoutameublement
qu’undivanturc,surlequel étaitassiseune femme jeune
etjolie, dansuncostumedemi-oriental.Elleaccueillit
Naoumavecun sourirecoquet.L’Italienne l’informades
projetsdujeune homme,puisle laissaentête-à-têteavec
laséduisantecréature.Celle-ci l’attira auprèsd’elle,surles
coussins moelleux,et,tandis qu’ellecausaitavecanimation,
Naoum sentaitdeplusen pluslapuissancedesoncharme
étrange;ilsetrouvabientôtcommedansunesorted’ivresse
d’opium,entourédevisionsgracieusesetfantastiques.
Il futconvenuqu’ilpartiraitavecVarsava–c’estainsi
quesenommaitl’étrangère – etson père,lecapitaine
Trifoniades,pourlaCorne-d’Or.Quandellequittalecafé,
accompagnéedeNaoum,elleprit uneruesombre,etlà,
l’entourantdesesbras,elle l’embrassa.
*
**
Lesoir suivant,lecapitaineseprésentadanslemême
café,et traita avecNaoum pourlesfraisdetraversée.C’était
vraimentpeu, cequ’ildemandait,sipeuqueNaoum put
épargnerune grandepartiede lasommedontilpouvait
disposer.
Cette fois,iltrouva Varsavaencompagniedetrois
jeunesetjoliesfilles, dontl’une étaitserbe,etlesdeux
autreshongroises.Varsavaleuravaitpromisdebonnes
placesàConstantinople:l’uned’ellesdevaitentrerdans
un magasindeconfection;l’autrecommecaissièredansun

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café;etlatroisième,femmedechambrechez unecomtesse
autrichienne.
-Voyezdonc,monami,s’écria Varsava,en quelle
charmantesociétévousallez voyager!J’aivraimentpeur
quevous neme fassiezquelque infidélité.
Naoum rougit,etVarsavaluidonnaune légèretape
quisignifiaitàpeuprès:«Jesaisbien que jepuisêtre
parfaitementsûredetoi.»
Deuxjours plustard,tous montèrentsurlevaisseaudu
capitaineTrifoniades pourdescendre leDanube.Varsava
s’occupaitbeaucoupdeNaoum,échangeantavecluides
regards qui entretenaientdans soncœurlesespérancesles
plushardies,etsepermettant une fouledepetitesfamiliarités
quiprenaientce jeune homme inexpérimentécommedans
desfilets magiques.
Il faisaitdéjàsombrequandils quittèrentl’embouchure
duDanube.Aumilieude lanuit,en pleinemer,unautre
vaisseaus’avança.Lescapitaineséchangèrentdes signaux,et
bientôtleurs navires setouchèrent.LeGrec ditàNaoumet
aux troisjeunesfillesdepasser surl’autrebord.
-Etpourquoi?demandaNaoumétonné.Quesignifie
toutcela?
-Pastantd’explications,venez!ditd’untond’autorité
Varsava.
Elletraversalapremière lepontimprovisé,etlesautres
lasuivirent.
Pendantque leGrec continuaitsaroute,Varsavafitsigne
àNaoumde lasuivredansl’intérieurdu vaisseau.
Elle leconduisitdansune grandecabinequiressemblait
àun petitharemavecsesdivansturcs,sestapisdePerse et
ses peauxdepanthère.

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