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Cora Jackson

De
325 pages

« Ce matin, une rencontre a eu lieu au Vésinet entre deux jeunes gens fort connus dans le monde parisien : MM. Georges de B...et Henri de V... L’arme choisie était l’épée.

A la seconde reprise, M. de V... a été légèrement blessé à l’épaule. A la troisième, M. Georges de B... a été atteint à la poitrine. Les témoins ont arrêté le combat.

Cause : Altercation à la sortie de l’Opéra. D’autres disent : Cherchez la femme. »

Ainsi parlaient les journaux du soir.

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Léo Montancey, Paul Marrot

Cora Jackson

I

« Ce matin, une rencontre a eu lieu au Vésinet entre deux jeunes gens fort connus dans le monde parisien : MM. Georges de B...et Henri de V... L’arme choisie était l’épée.

A la seconde reprise, M. de V... a été légèrement blessé à l’épaule. A la troisième, M. Georges de B... a été atteint à la poitrine. Les témoins ont arrêté le combat.

Cause : Altercation à la sortie de l’Opéra. D’autres disent : Cherchez la femme. »

 

Ainsi parlaient les journaux du soir. Les feuilles du matin ajoutaient, comme renseignements plus précis, que le médecin déclarait l’état de Georges de B... peu grave. « La pointe de l’épée avait glissé sur une côte sans atteindre aucun organe essentiel. »

Ces détails sont, en notre pays, la menue monnaie de l’honneur.

Georges de Bressant était, en effet, peu grièvement blessé. Mais, comme son affaire avait déchaîné tous les bavardages et échos parisiens, il allait pouvoir, sans quitter sa chambre, passer en revue la légion des amis.

Son valet de chambre lui apporterait les souvenirs cornés au coin, les félicitations, les poignées de main épistolaires de tous ceux qui s’intéressaient à lui ou trouvaient bien porté d’approuver un acte de courage, de dandysme. Puis, il y aurait les femmes. Parmi les premières cartes qu’il toucha du doigt sur le plateau, Georges remarqua celle de Mme Cora Jackson.

 — Tiens ! C’est vrai, je l’oubliais... J’ai été bien froidement poli avec elle, le soir de la scène qui m’a valu ce joli coup d’épée... les devoirs de convenance, simplement...

Pourquoi ai-je abandonné peu à peu sa maison, à la mort de son mari ?... Bah !...

Georges n’était point trop fat, en pensant que, s’il eût insisté, Mme Cora Jackson ne l’aurait point repoussé. Malgré la sévérité de son allure et la correction mondaine de sa vie, elle avait souvent cherché à captiver Georges par des avances discrètes : inquiétudes dans la conversation, ou bien regards vaguement troublés.

Mais tout cela cédait en ce moment devant le souvenir de celle qui avait été la préoccupation de sa soirée et la cause de son affaire à l’Opéra. Il se voyait encore, sur l’escalier magistral, à la sortie, cherchant à la rejoindre dans la foule élégante et parfumée, pendant que les voitures une à une quittaient la place avec leurs panneaux luisant sous la lueur métallique de l’électricité. Qui était-elle ? Il ne le savait ; et dans sa précipitation, peut-être, le coup de coude donné à M. de V... avait-il été trop accentué et sans explication possible : d’où échange de mots, de cartes, etc... Et voilà Georges couché.

Le blessé passait à d’autres cartes, lorsqu’il entendit dans la pièce voisine une voix connue. On entra. M. Gautrot, à la première nouvelle, avait quitté Nantes et se trouvait auprès de son fils Georges Gautrot de Bressant.

 — Cher père, dit le jeune homme, en tendant familièrement la main, nous en voilà pour une quinzaine !

M. Gautrot : carré des épaules et trapu ; cheveux gris très épais, le cou fort. Sur le visage une certaine expression de bonté amolissait les traits creusés en vigueur.

Il saisit la main de Georges ; il attira à lui son fils ; et, dans un mouvement brusque, l’embrassa. En se relevant, il pleurait.

 — Tu t’es battu ? dit-il enfin.

Et dans cette parole, il y avait à la fois de l’appréhension et de la fierté.

Georges fit un mouvement lent, accompagné d’une moue des lèvres qui signifiait : « Mon Dieu, oui. »

Il y eut un silence. Le père Gautrot regardait son fils.

 — Tu t’es battu ! répéta-t-il. Tu souffres ?

Et, sans attendre la réponse :

 — Le médecin m’a dit que ce n’était pas grave. Mais raconte-moi tout... Ton adversaire ?

 — Un parfait gentilhomme !

 — Un gentilhomme ?

 — Oui, le comte de V... répondit Georges, souriant de la vanité naïve de son père.

M. Gautrot, riche entrepreneur de Nantes, avait toujours su mieux placer son argent que son orgueil. Dès la jeunesse, une jeunesse laborieuse, il avait édifié pierre à pierre, on peut le dire sans métaphore, sa fortune, qui passait pour une des mieux assises de la ville. Mais il avait par la suite élevé monsieur son fils de telle façon que celui-ci était devenu l’un de nos plus délicieux oisifs : grand sujet de satisfaction, du reste, pour l’entrepreneur.

 — Un vicomte ! répéta-t-il, charmé. Georges indiqua des lèvres le léger sifflement ironique qui signifie : « Diable ! excusez du peu ! » comme pour rendre populairement la pensée de son père.

Celui-ci reprit :

 — Après tout, qu’est-ce qui te distingue d’un vicomte ? J’en ai vu, moi, des barons et des vicomtes qui se faisaient bâtir des maisons sans payer l’entrepreneur. Je puis t’en parler en toute connaissance.

 — Comme si cela vous était arrivé.

 — Bon ; tu as l’air de dire que je choisis mal mon moment pour m’en plaindre, et tu as raison ; mais, mon cher Georges, je suis si ému de te voir...

 — De si charmantes relations...

 — Que j’oublie de te demander les détails. Mon journal de Paris n’en à presque rien dit ; quelques lignes seulement... Je l’ai dans ma valise... veux-tu le voir ?... Ils écrivent un tas de bêtises sur le gouvernement, et pour des choses, comme ton duel, qui sont intéressantes, ils ne mettent rien... Raconte-moi comment ça s’est passé sur le terrain.

 — Comme toujours, répondit Georges avec nonchalance, on s’est aligné...

 — Aligné ! Que Pierre vienne donc prétendre, maintenant, que les civils ne valent pas les militaires... Je parie que tu n’as rien reçu de cette vieille baderne ?

 — Pardon, reprit Georges, mon oncle Pierre ne m’a pas oublié.

Et le jeune homme, remuant les cartes sur le plateau, tendit à son père un magnifique carré de carton dur, où s’étalait en grosse gravure : Pierre Gautrot, chef de bataillon en retraite ; et, au-dessous, d’une écriture massive, ces simples mots : « Parfait, mon garçon ! »

Un graphologue, un de ces devins modernes qui précisent le caractère d’une personne, par l’examen de son écriture, eût été ravi de la barre du t de parfait. Elle s’étendait droite, énergique, tutélaire, jusqu’au g du mot garçon. Elle dénotait, d’après les principes de l’art, « une nature toute militaire ». Ce détail échappa assurément à M. Gautrot.

 — Il aurait dû t’en écrire plus long... enfin ! Tu pourras toi-même lui adresser les reproches qu’il mérite ; car j’espère bien que, cet été, tu viendras te reposer à Nantes pendant un bon mois.

 — Et les eaux ?

 — Oui, reprit M. Gautrot, en effet, les eaux ! tu ne peux pas... dans ta position, laisser passer une saison. Mais, fais-nous une petite visite auparavant. Tu ne t’ennuiras pas trop à Nantes, tu y retrouveras quelques-unes de tes connaissances parisiennes, Mme Cora Jackson, par exemple, ne quitte pas son château des Fondières de tout l’été. Puis, tu nous feras tant de plaisir, mon cher Georges, mon petit Georges !

... Pardon, ajouta aussitôt M. Gautrot d’une voix mouillée, je crois toujours parler à un enfant. Tu ressembles tant à ta pauvre mère !... C’est elle qui serait heureuse de te voir arrivé comme tu l’es.

Dans toute autre bouche que celle de M. Gautrot père, ce mot eût pu passer pour une jolie épigramme, mais, en ce moment, il rappelait toute une longue série d’efforts et de sacrifices.

D’autre part, cette phrase, en apparence ironique, évoquait des circonstances particulières du passé : la mère de Georges, née de Bressant, avait été épousée sans aucune fortune, par M. Gautrot, riche déjà. Pour unique héritage, elle avait laissé à son mari un goût nouveau : le désir exagéré d’une distinction qu’il ne pouvait acquérir pour lui-même, le trop rude travailleur ; il l’affirmait dans l’éducation de son fils. Il l’adora toujours. Au collège, rien de ce qui peut orner, faire fleurir, sinon fructifier l’instruction première, ne manqua au jeune Gautrot, aujourd’hui de Bressant. De bonne heure, le père le laissa libre, ne ménageant rien, ne refusant rien.

L’entrepreneur voulait que son fils devînt un des élégants pour qui la vie est une enchanteresse, une engeoleuse n’ayant que sourires et bons procédés. C’est ainsi que le fils de l’entrepreneur de Nantes en était arrivé à se battre avec des vicomtes de Paris.

II

A la fin de juin, Georges de Bressant énuméra, en son esprit, les plages où l’on va. Il les connaissait toutes, avec leur éternel casino, le jeu d’enfer qu’on y joue, les flirtages, les relations banales...

Irait-il en Normandie ? le long des côtes de l’Ouest ?

Ces réflexions étaient inutiles, car le hasard décida pour lui.

Il se trouva, un beau jour, à la gare d’Orléans, prêt à partir, sans savoir où il allait, mais décidé à suivre, fût-ce au bout du monde, une jeune fille qu’il ne connaissait pas autrement que pour l’avoir admirée, à l’Opéra, le soir de sa querelle. Il venait de la rencontrer dans Paris, s’était mis à sa poursuite et juré séance tenante, de pousser aussi loin que le hasard le voudrait cette aventure, qui lui parut un tantinet osée, en notre temps sceptique. Ça le changeait.

On enregistrait les bagages. Les facteurs criaient dans la salle des mots étranges qui dominaient tout le tohu-bohu du départ : gros baisers donnés, promesses de s’écrire...

Peut-être le bonheur n’est-il que dans les gares,

a dit M. Ch. Cros pour plaire à M. Coppée.

 — Peut-être ! eût volontiers répété Georges en se croisant avec son exquise voyageuse.

Elle était escortée d’une personne d’un certain âge, c’est-à-dire d’un âge incertain, flottant entre la dame de compagnie et la parente pauvre.

Georges de Bressant, tel que Bias, portait tout avec lui.

Pas la plus légère valise, pas une modeste couverture ! Quelques soixante louis dans sa poche, tout simplement. C’est ainsi que partaient les pèlerins du moyen âge pour les pays miraculeux.

 — Ne la perdons pas de vue surtout ! se disait le voyageur.

 — Deux premières, La Rochelle, dit la dame âgée. Nous arriverons là-bas à six heures.

 — Va pour La Rochelle, pensa Georges, et s’approchant du guichet : La Rochelle, première.

Les voici tous près de la voie, Mais, contre-temps qu’il pouvait prévoir, elles montèrent dans le compartiment, des dames seules.

Georges ne put prendre place que dans le wagon suivant.

 — La Rochelle !... Je vois la ville d’ici ; des rues avec galeries de chaque coté ; trottoirs couverts, se disait-il... Dieu ! si ma voyageuse allait disparaître dans une de ces voies à arcades de la vieille Rochelle comme une pensionnaire parisienne qui va tout bonnement visiter une tante de province... Eh bien ! je resterais, j’attendrais. J’en veux avoir le cœur net. Cela ne vaut-il pas une partie de baccarat !

Cette aventure l’amusait beaucoup. De la race des nerveux, il songeait avec gaieté à ce coup de tête ; il palpitait, comme au jeu, sous la caresse du hasard.

Georges de Bressant se trouvait seul dans son compartiment et n’avait plus que deux cigares sur lui. Pour comble, on ne descendait qu’à trente lieues de là, aux Aubrays. Les autres stations ne pouvaient compter sérieusement dans ce calvaire d’un fumeur qui bientôt n’aurait plus une goutte de nicotine pour sa lèvre altérée.

Aux Aubrays... immortel buffet de la ligne P.O. — dix minutes d’arrêt, — les deux femmes avaient mis pied à terre. De Bressant put la revoir, plus que jolie, dans son costume un peu chiffonné. Le changement d’air avait donné du piquant à ce visage blanc, fier et délicat, qui avait fait rêver Georges tout un soir à l’Opéra, dans un rayonnement de luxe, à ce moment où la musique vous prend aux nerfs. Le masque aujourd’hui était plus mobile, plus féminin. Dans les yeux, quelque fièvre. Les ailes du nez, d’une pureté à défier une statue grecque, tressaillaient presque passionnément. Qui était-elle, en somme ?

Georges, en présence d’indices qui ne concordaient point, était de plus en plus intrigué et entraîné.

 — Poitiers ! Poitiers crient les employés le long du train.

On vient de s’arrêter sous la marquise d’une gare.

 — Je suis un martyr de mon caprice, se dit Georges, en descendant un peu lourdement pour profiter des dix minutes d’arrêt.

Il entre au buffet : un garçon ronflait sur une chaise ; de Bressant aperçoit à une table un personnage qui fumait gravement, entouré de nombreux bocks vides parmi lesquels un à vider.

Il hésita : mais le buveur s’était levé.

 — Je ne me trompe pas ?

 — Georges de Bressant !

 — Jean Trente-Bocks !

Ainsi appelait-on dans l’intimité le brave Jean Favrot, bien connu à Montmartre et au Quartier.

Georges l’avait perdu de vue depuis quelque temps. Comment retrouvait-il à une heure indue, ce noctambule parisien au buffet de la gare de Poitiers ?

 — Les hasards de la vie ! mon cher, lui dit Jean Trente-Bocks. Reconnais à mon haut de forme les caresses de la destinée.

En effet, à l’époque déjà lointaine où l’élégant Georges de Bressant passait les ponts ou remontait la pente caractéristique des Martyrs, pour quelque nopce salée, jamais Jean Trente-Bocks n’arborait sur son chef le tuyau de. poêle, austère ou servile. Il portait alors un chapeau digne d’entrer dans l’histoire, avec des ailes immenses, presque une envergure, un de ces feutres hargneux à long poil qui ont l’air de vouloir aboyer. Le nouveau couvre-chef de Jean Trente-Bocks fort mal en point d’ailleurs, annonçait un changement notoire.

 — Je suis pion au lycée de Poitiers, gémit-il... on ne peut pas toujours mourir de faim. Et la rive gauche ? et Montmartre ?

Georges haussa les épaules ; il n’en connaissait point de nouvelles fraîches ; il n’allait plus aux endroits estomirants où jadis régnait Jean

 — Je voyage, Et tu allais partir, toi aussi ?

Partir ! reprit Jean... Oui ! si j’avais des ailes et trente mille francs de rente !... Mon vieux, si tu me vois ici, à cette heure bizarre, c’est que j’y passe ma nuit de congé... On m’en laisse une comme cela par semaine... donc je noctambule par voies et carrefours... Le buffet de la gare est tout bêtement l’établissement qui se ferme le dernier dans l’Athènes de l’Ouest, je m’y échoue ; voilà. Ah mais, tu peux m’en croire : j’en ai par-dessus la tête. Heureusement ça ne durera pas, j’ai une affaire...

 — Tiens, dit Georges, subitement inspiré, il faut que tu me la racontes.

 — Prends garde, ton train part.

Et les. bocks que le garçon aux paupières gonflées venait de servir d’un mouvement machinal, furent rapidement séchés. En effet, on partait.

 — Mais tu viens avec moi, dit Georges, je t’enlève.

 — Allons donc !

 — Parfaitement ! Tu vas me conter, ton affaire. Et moi aussi j’ai à te parler de choses diverses... mon cher, je traverse une phase...

 — Du moment que tu traverses... Seulement je n’ai pas ma valise, et ces vêtements, si j’ose m’exprimer ainsi, ne rappellent que vaguement le péplum des confidents de tragédies. Feras-tu cadeau d’un complet ?

 — Tout ce que tu voudras.

Les deux amis se hâtèrent ; le train s’ébranlait.

Une fois sur les coussins :

 — Mais, à propos, où allons-nous ? demanda Jean Trente-Bocks.

 — Qu’est-ce que ça te fait ?

 — C’est juste !

Jean Trente-Bocks s’allongea confortablement dans ce compartiment de première qui n’avait point bercé son enfance. Il éclata de rire.

 — Eh bien ! je le regrette ! dit-il.

— Quoi !

 — De ne pas voir demain la tête de mon proviseur. «  — Où donc est M. Favrot ? demandera cet homme antique. — Disparu !... » Mais voilà, il est impossible, à la fois, de disparaître et de jouir de la tête du proviseur... Calino seul essayerait de résoudre ce problème d’ubiquité.

Pour en revenir à l’affaire que je ruminais, une affaire superbe ! la voilà... Tu te dis peut-être : « Jean Trente-Bocks vous propose toujours des affaires étonnantes où il y a des millions à gagner ! » Il s’agit de la fondation d’un grand journal de seize pages, qu’on vendra deux sous. Si nous trouvons assez de bailleurs de fonds, on le mettra à un sou... Mais tu ne m’écoutes pas...

 — Assurément non, répondit Georges.

 — Tu traverses ta phase ?...

Et, quand Georges lui eut conté « sa phase », le caprice qui l’avait saisi et le poussait à toute vapeur vers l’inconnu, Favrot s’écria : « Voilà ce que je craignais. » Et, prenant un air comiquement grave :

 — On y laisse ses plumes... je connais ça... Tout un héritage à moi y a passé, et pour un peu, le notaire avec... Elle était délicieuse elle aussi et avait un nom en a... je vais te narrer...

Jean Trente-Bocks partit fourageant dans ses souvenirs. Georges ne l’entendait pas. Il se voyait déjà sur une plage ensoleillée. Le profil de son adorable entraîneuse se dessinait en son cerveau. Il se la figurait assise sur le sable, abritée par une ombrelle, vrai bijou d’article de Paris. Il ne se sentait point glissant dans le sommeil sur une banquette de wagon, il croyait laisser tomber doucement la tête près d’un visage radieux de fraîcheur, avec devant lui, les flots moutonnant à perte de vue.

III

Le cocher Bétestat faisait claquer son fouet en arrivant de la gare de Saint-Laurent-de-Fouras. On venait de voyager gaiement dans les chemins bordés de haies, au milieu des cultures. Georges de Bressant et Jean Trente-Bocks, s’étaient trouvés dans le même compartiment, à l’intérieur d’une lourde patache, avec les deux voyageuses.

La conversation s’engagea ; elle roula sur les mérites du petit village d’eau où ils allaient de compagnie : la jeune fille s’appelait Jeanne, la vieille dame Scholastique : cela commençait bien.

Arrivé à La Rochelle, dès le matin, Georges n’avait eu garde de les perdre de vue. Jean Favrot, remis à neuf et flambant, pouvait se croire le directeur de son journal de seize pages quotidien à un sou. C’est ainsi que, dans le train de La Rochelle à la station de Saint-Laurent, il put essayer d’étonner quelques voyageurs.

De Saint-Laurent, les chevaux du sieur Bétestat avaient transporté, suivant le mode antique, une charge brillante de baigneurs jusqu’à Fouras. Un temps superbe. Toutes les brises de la côte s’étaient mises de la partie. La bonne vie à mener là, pendant des mois ! Jeanne en souriait d’aise toute épanouie qu’elle était dans sa pleine beauté. Trente-Bocks qui prétendait que toutes les maladies pulmonaires sont le résultat de molécules étrangères, se glissant dans le for intérieur, aspirait l’air à faire craquer les boutons de son complet. Il appelait cet exercice : écraser des atomes.

Dame Scholastique oubliait presque les bagages, tant M. Jean Favrot lui en imposait, et tant elle trouvait distingué M. Georges de Bressant.

On connaît la vie des grandes villes d’eaux ; on y retrouve Paris : la plage remplace les boulevards, elle en est comme la réduction. C’est en raccourci la même existence avec un souci en plus, l’heure de la marée et ce souci même n’existe pas pour tous. Plus curieux sont les détails d’existence sur une côte un peu isolée que n’a point encore consacrée la mode.

Il y a beaucoup de ces menues stations balnéaires, de ces villages d’eaux le long de l’Océan, des Sables-d’Olonnes à Royan ; petits pays peu réputés et non cotés sur la carte du high-life. Rien n’est plus pittoresque que ces rives découpées et comme dentelées par le travail incessant de la mer.

L’Océan s’est avancé chaque jour dans les terres — et depuis l’origine des siècles ; mordant les bords, il dévore miette à miette le rivage. Il a recouvert peu à peu l’œuvre des hommes Montmeillan, ville dont on chercherait en vain aujourd’hui une trace ; Chatel-Aillon, qui fut aussi une cité florissante et dont il ne reste plus aujourd’hui qu’un fort lézardé et désert

Résistant aux envahissements de la mer se dresse une seule arête rocheuse : la pointe de Rochetaillon. Les flots cependant attaquent toujours la côte et creusent de nouvelles baies.

Des maisons d’une rusticité ravissante, — toutes blanches et proprettes, — se dressent le long du rivage.

Quand revient l’été, il s’y fait une sorte de révolution ; pendant la saison des bains, les hameaux groupés de loin en loin deviennent autant de villes d’eaux minuscules.

Fouras se distingue entre toutes. Et ce village, qui depuis a fait un brin de toilette, — tout en se laissant, en ces temps derniers, dépoétiser par un casino et tamponner par un chemin de fer — n’était pas riche il y a vingt ans. Mais quel beau bois de chênes touffus ! Quelle verdure vivifiante ! Et de quel charme cela est, quand le flot à la marée lèche les racines !

C’est tout près du bosquet dit le Bois-Vert, que Jeanne et Scholastique habitaient un gracieux chalet de construction récente.

Jean Trente-Bocks trouva d’abord ce pays inférieur. «  — Ça et les Batignolles... » disait-il.

Il partagea sa vie entre le Café d’Été, établissement bâti en planches tout près de la mer et l’hôtel Terou, où dans une salle commune on dansait presque tous les soirs.

La vaste pièce était divisée en deux parties par une barrière à claire-voie ; d’un côté, les étrangers valsaient, polkaient ; de l’autre, les filles et les marins du pays s’abandonnaient au roulis des quadrilles.

Ce partage primitif cessa bientôt. La barrière fut trouvée décidément trop transparente ; elle laissait voir aux baigneurs des gestes exubérants et les forçait à entendre des mots trop pittoresques. On conçut l’idée d’un cercle intime où l’on se réunirait à l’abri de la marine. Georges de Bressant, Jean, qui se tenait maintenant d’une façon exemplaire, Jeanne de Brunelay et Scholastique en firent partie, dès le début ; on se présenta réciproquement, à la franquette ; on organisa des soirées musicales, chantantes et dansantes, très agréables de tout points ; et, dans ce milieu de bourses et de dots moyennes, mais Je bonne éducation, le hasard prépara bien des petits romans que l’accoutumance devait achever.

Rien en effet ne valait cette liberté pour les conquêtes du Hasard, ce lieutenant de la Providence, ainsi que l’appelle un fantaisiste. Tout y était maintenant organisé à souhait pour ces sortes de caprices de cœur qui durent une saison. On les conserve dans sa mémoire comme on emporte dans sa valise un galet bien poli ou un coquillage nacré.

Jeanne allait avoir vingt ans. Elle était la grâce même avec les qualités et des défauts particuliers qui lui venaient de son éducation.

Son père, le beau Rodolphe de Brunelay, bien connu dans toutes les capitales du plaisir, portait aujourd’hui cinquante ans et passait pour un viveur effréné. A voir sa vie actuelle de gentilhomme cosmopolite, enfiévrée par le jeu et toutes les fatigues du dandysme on ne l’eût cru ni marié, ni veuf, ni père de famille surtout. Comment, se demandait-on, avait-il trouvé le temps d’avoir une fille ?

Rodolphe de Brunelay avait épousé vers trente ans Mlle de Sorelles ; et à ce moment, s’était produit dans son existence un changement qui ne devait point durer. Il eut, pendant quelque temps, comme un repos, au milieu du trouble. Mlle de Sorelles sut se faire aimer, par ce boulevardier, jusqu’à l’adoration ; si bien que, pour jouir de son bonheur en toute tranquillité, il renonça à la vie parisienne et se retira dans ses terres du Périgord, en son château de Saint-Lus.

Jeanne naissait un an après et sa naissance causait la mort de sa mère.

Cette perte fut pour M. de Brunelay un coup doublement funeste ; Mlle de Sorelles, la seule femme qu’il eût jamais aimée, lui était enlevée brusquement ; il se trouvait désormais sans direction.

Inconséquent dans ses affections, au lieu Je reporter sur l’enfant l’amour qu’il vouait à la mère, M. de Brunelay ne vit dans cet être frêle que la cause de son deuil ; Jeanne lui inspirait, non seulement de l’indifférence, mais un sentiment déloignement.

Chaque fois que la nourrice présentait la petite Jeanne à son père, il la baisait au front rapidement, froidement et détournait la tête.

Il appela près de lui sa sœur, une vieille demoiselle qui vivait très retirée sur la côte normande.

La vieille sœur arriva flanquée de Mlle Scholastique, sa dame de compagnie, roide, guindée et propriétaire d’un de ces visages sur lequel il est difficile de mettre un âge.

Quelque temps après, la vieille sœur mourut : on eût dit que Jeanne portait malheur à tous les êtres que son père aimait ; il voulut oublier, se consoler, ressaisir sa jeunesse. Il quitta Saint-Lus et voyagea.

Jeanne fut élevée par Scholastique.

Chaque jour, dans le parc, on pouvait voir la dame de compagnie pousser dans une voiture l’enfant dont elle prenait un soin méticuleux. En même temps, elle surveillait tout au château.

Elle était très pratique cette Scholastique, bien qu’elle nourrit son cerveau de romans anglais. Elle s’asseyait souvent avec petite Jeanne sous un arbre et soupirait en lisant quelque aventure d’amour, dont les héros contrastaient singulièrement avec la tournure de la lectrice. Cependant elle savait exactement le compte de boisseaux de châtaignes en réserve dans les servitudes de Saint-Lus.

Elle et Mlle de Brunelay avaient songé à l’avenir, pour Jeanne. La vie dissipée du père inspira à Mlle de Brunelay une idée fort sage. Elle constitua, avec les restes de sa propre fortune plus qu’aux trois quarts gaspillée en œuvres pies, un fond inaliénable, dont Jeanne pourrait jouir à sa majorité. C’est sur les conseils de la bonne Scholastique qu’elle choisit ainsi sa nièce pour héritière ; mais hélas quel tuteur que M. de Brunelay !

Les mois, les années se passèrent uniformes, calmes. Jeanne, sous l’œil vigilant et indulgent de Scholastique grandissait. Sa beauté s’accentuait.

De tous côtés, le site était sévère. En plein Périgord noir, non loin du donjon de Salignac, où naquit Fénelon, le château de Saint-Lus se dresse sur une petite élévation. Des coteaux aux cimes couronnées d’arbres forment un cercle tout alentour. Çà et là, au milieu des bois, quelques plans de vigne ou quelques champs de blé mettent leur ton plus clair dans le vert sombre des arbres.

Lorsqu’on dépasse les forêts, d’immenses plateaux sans culture étendent au loin leurs bruyères et leurs chênes rabougris. Des pierres volcaniques carbonisées et des aspérités témoignent d’anciennes convulsions de la nature. Après ces terrains où se coupent les bottes des chasseurs, descendent vers la plaine, les pentes chargées de blé, de vignes, d’arbres fruitiers. La fécondité de la terre éclate, par endroits, avec violence, autour de cet immense cratère de volcan éteint, dont le château marque le centre.

C’est dans ce pays d’un accent pittoresque et sauvage que grandit Jeanne de Brunelay.

A douze ans, elle était ravissante avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus, où la tristesse, vague encore, mettait une expression de langueur. Parfois le nom de son père montait à ses lèvres et provoquait sur son charmant visage une sévérité enfantine, une certaine amertume.

M. de Brunelay ne faisait au château de Saint-Lus que de rares apparitions. Après quelques jours de chasse, il repartait ; il courait vers son cher boulevard ou vers les villes d’eaux, peu soucieux de traîner avec lui une fille plus que grandette maintenant, une vraie jeune fille.

Jeanne était trop fière pour se plaindre. Cependant elle atteignait ses vingt ans et toutes les curiosités s’éveillaient, en elle, à la fois.

« Je désirerais beaucoup, mon cher père, écrivit-elle, voir Paris que j’ignore. Je ne veux point vous demander le sacrifice d’abandonner vos voyages. J’irai seule avec Scholastique. Accordez-moi cette permission et vous rendrez bien heureuse votre fille très respectueuse. »

Le père insoucieux permit.

Mais Scholastique, très économe malgré ses côtés romanesques, éleva mille objections. Jeanne ne tarda point à les vaincre par son insistance.

Elles partirent ; et, pendant le voyage, Jeanne n’écoutait guère la vieille fille qui lui parlait encore, au moment où le train passait les fortifications, des vignerons, des laboureurs et des fermiers de Saint-Lus.

IV

Arrivées à Paris, les deux voyageuses étaient descendues dans un hôtel modeste de la rue Montmartre.