Corpus Rothi 2

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À partir de Pastorale américaine, Philip Roth ressuscite le Fils, et le transforme en Saint-Esprit. L’ancien messie du New Jersey mène dorénavant une vie monacale et ascétique. Libéré de son corps, il peut enfin s’attacher aux autres et, pénétré de leurs destins tragiques, accomplir le sien.
Poursuivant sa relecture inspirée du grand romancier américain, Steven Sampson aborde la dernière période de cette œuvre monumentale, commencée il y a un demi-siècle. Quelle lumière nouvelle le crépuscule qu’elle met en scène jette-t-il sur le monde ? L’ultime métamorphose de Philip Roth, ce Zeus protéiforme et fécond, n’a peut-être pas fini de nous surprendre.
Steven Sampson est né en 1957 à Milwaukee, aux États-Unis. Après avoir étudié la littérature anglo-américaine à Harvard et le journalisme à Columbia, il a travaillé pendant dix ans dans l’édition à New York. En 2008, il a obtenu un doctorat à Paris-VII pour une thèse sur Philip Roth. Il collabore à La Revue littéraire, à L’Infini et à La Quinzaine littéraire. Il est l’auteur de Corpus Rothi. Une lecture de Philip Roth et de Côte Est-Côte Ouest. Le roman américain du XXIe siècle, de Bret Easton Ellis à Jonathan Franzen (2011).
Publié le : mercredi 16 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756109589
Nombre de pages : 136
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couverture

Steven Sampson

Corpus Rothi II

 

Le Philip Roth tardif,

de Pastorale américaine à Némésis

 

À partir de Pastorale américaine, Philip Roth ressuscite le Fils, et le transforme en Saint-Esprit. L’ancien messie du New Jersey mène dorénavant une vie monacale et ascétique. Libéré de son corps, il peut enfin s’attacher aux autres et, pénétré de leurs destins tragiques, accomplir le sien.

Poursuivant sa relecture inspirée du grand romancier américain, Steven Sampson aborde la dernière période de cette œuvre monumentale, commencée il y a un demi-siècle. Quelle lumière nouvelle le crépuscule qu’elle met en scène jette-t-il sur le monde ? L’ultime métamorphose de Philip Roth, ce Zeus protéiforme et fécond, n’a peut-être pas fini de nous surprendre.

 

Steven Sampson est né en 1957 à Milwaukee, aux États-Unis. Après avoir étudié la littérature anglo-américaine à Harvard et le journalisme à Columbia, il a travaillé pendant dix ans dans l’édition à New York. En 2008, il a obtenu un doctorat à Paris-VII pour une thèse sur Philip Roth. Il collabore à La Revue littéraire, à L’Infini et à La Quinzaine littéraire. Il est l’auteur de Corpus Rothi. Une lecture de Philip Roth et de Côte Est-Côte Ouest. Le roman américain du XXIe siècle, de Bret Easton Ellis à Jonathan Franzen (2011).

 

EAN numérique : 978-2-7561-0958-9

 

EAN livre papier : 9782756103938

 

www.leoscheer.com

 
CNL_WEB

DU MÊME AUTEUR

Corpus Rothi. Une lecture de Philip Roth, Éditions Léo Scheer, « Variations », 2011

Côte Est-Côte Ouest. Le roman américain du XXIe siècle, de Bret Easton Ellis à Jonathan Franzen, Éditions Léo Scheer, « Variations », 2011

 

© Éditions Léo Scheer, 2012

www.leoscheer.com

 

STEVEN SAMPSON

 

 

CORPUS ROTHI II

 

 

Le Philip Roth tardif,

de Pastorale américaine à Némésis

 

 

VARIATIONS XXII

 

 

Éditions Léo Scheer

 

Variations

Collection dirigée

par Léo Scheer

 

À Basile

 

Color me a color, baby

Color me apart

Color me a color, darling

I know who you are

Come above your color, child

I know where you’re coming from.

 

Blondie

LA CONTRE-INTERVIEW

Steven Sampson : À 79 ans, enfin votre première interview fictive !

 

Le Fantôme : Je suis tout excité.

 

Steven Sampson : Attendre si longtemps, ça n’a pas été trop dur ?

 

Le Fantôme : Quand tu es fantôme, tout est dur.

 

Steven Sampson : Ça ne vous a pas empêché de venir.

 

Le Fantôme : J’aime venir.

 

Steven Sampson : Je vois ça ! On dirait que votre pantalon kaki risque de se déchirer.

 

Le Fantôme : Ne vous inquiétez pas. J’en ai plusieurs.

 

Steven Sampson : Vous vous habillez comme Woody Allen.

 

Le Fantôme : Ah, celui-là !

 

Steven Sampson : Ici en France, tout le monde vous met dans le même panier.

 

Le Fantôme : Lui, il flatte bassement son public.

 

Steven Sampson : Vous avez récupéré son ex-femme.

 

Le Fantôme : Mia et moi sommes très amis.

 

Steven Sampson : Les personnages de vos romans ont une affinité avec les femmes maltraitées par leurs ex-maris.

 

Le Fantôme : C’est une coïncidence !

 

Steven Sampson : À l’instar de Mia, elles sont blondes et WASP.

 

Le Fantôme : Arrêtez de chercher des parallèles entre ma vie privée et mon écriture. Je crée des livres qui n’ont rien à voir avec moi.

 

Steven Sampson : On pense aussi à Coleman Silk, dont la maîtresse est toute pâle et fade. Les couleurs sont importantes. Là, vous êtes blême, mais dans un essai sur le schéma Paleface et Redskin, vous vous décrivez comme « redface ».

 

[Le Fantôme rougit.]

 

Steven Sampson : Quand on mélange le rouge et le blanc, c’est le plus foncé qui prédomine, n’est-ce pas ? J’aurais pu intituler ce livre Le Sang et le Lait.

 

Le Fantôme : Le lait ?

 

Steven Sampson : Celui qui coule des seins, ou d’une fellation. Vous aimez quand ça éclabousse partout. Vous êtes le Jackson Pollock du sperme.

 

Le Fantôme : Bill Clinton, peut-être, pas moi.

 

Steven Sampson : Pour revenir à Mia, il me semble que c’est un diminutif de votre prénom fétiche, Maria.

 

Le Fantôme : Encore cette confusion stupide entre fiction et réalité ! Vous faites comme Richard Kliman.

 

Steven Sampson : C’est bien vu. Comme lui, je cherche à exposer le grand secret qui est au cœur de l’œuvre.

 

Le Fantôme : Le même ?

 

Steven Sampson : Exact.

 

Le Fantôme : C’est immonde.

 

Steven Sampson : Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Toutes ces situations entre pères et filles, professeurs et étudiantes, l’Écrivain qui « couche » avec le personnage qu’il a enfanté, le héros qui baise la fille de son meilleur ami ou qui renifle sa culotte… Sans parler de cette convoitise permanente des mères emblématiques, qu’elles s’appellent Eva ou Chava, ou encore Mary ou Maria, la mère de Dieu.

 

Le Fantôme : Vous êtes pire que Kliman.

 

Steven Sampson : The most beautiful sound I ever heard : / Maria, Maria, Maria, Maria / All the beautiful sounds ofthe world in a single word… Vous habitez West Side, pas loin de Hell’s Kitchen, non ?

 

Le Fantôme : Être écrivain, c’est l’enfer, c’est vivre pourchassé par des biographes et des critiques littéraires.

 

Steven Sampson : Nous sommes à Paris, vous n’avez rien à craindre. À partir de Pastorale américaine, vous êtes devenu un dieu, votre métamorphose a marché : personne ici ne s’intéresse au romancier dit « nombriliste ». On vous prend pour un écrivain « engagé ».

 

Le Fantôme : Ils ont tort ?

 

Steven Sampson : On ne change jamais de couleur.

 

[Exit le fantôme.]

LE ROUGE ET LE PORTE-NOIR

« “Te fous pas de ma gueule, Portnoy.

Récite-moi ton poème cochon.”

“Porte-noir”, je rectifie, et je commence. »

 

Portnoy et son complexe1

 

Le pays du lait et du miel n’est pas une terre. C’est un corps, celui de la jeune non-Juive. Ce domaine vierge, odoriférant et humide, est doté de sources naturelles. Deux se situent au sommet de ses collines, une autre dans une crevasse, au fond d’un vallon. Lorsqu’il y va, le Juif n’a pas de récipient pour le lait et le miel ; il les transportera dans son propre corps, tel un chameau traversant le désert avec de l’eau dans sa bosse. Sauf que la bosse du Juif est pleine d’un fluide noir, rouge-noir, la couleur du sang sémite, rot ou roth en allemand ou en yiddish. Il faut se vider de sa noirceur pour laisser place au bon lait blanc de la Gentille, avec qui se fait alors un échange : chacun boit le liquide de l’autre. Le Juif et la chrétienne deviennent des vases communicants. Leurs rôles sont clairement définis, et complémentaires. Comme quoi la nature est bien faite !

Portnoy et son complexe est ainsi la première « pastorale américaine » écrite par Philip Roth. Son héros part dans la nature à la recherche de la sève chrétienne, prêt à la recueillir en échange de la sienne. Il veut être bu, tout comme cet autre Juif, qui a vécu il y a deux mille ans en Palestine et dont on boit toujours le sang. Mais la pastorale menée par le nouveau Christ embrasse uniquement des troupeaux de femelles. Par le sacrifice de sa sève vitale, il entend convertir la goy, l’emmener vers la véritable foi, un judaïsme qui consiste en deux principes irréductibles : le « Id du Yid » et la Bris. Autrement dit, le « ça », la pulsion sexuelle du « youpin », et la circoncision rituelle. Le judaïsme se résume à la célébration du phallus circoncis.

Portnoy et son complexe sort en 1969, année érotique. C’est un texte de 69 qui met en scène un 69 symbolique. Les deux chiffres sont des multiples de trois. Trois et trois, trente-trois. L’âge d’Alexander Portnoy, le héros du roman. L’âge du Crucifié. La pastorale de cet Alexandre le Grand, de ce roi des Juifs conquérant et païen, s’achève dans plusieurs actes de 69.

Le premier découle d’une rencontre avec un pauvre animal égaré surnommé « le Singe ». Portnoy l’aperçoit dans la nature, à l’angle de la 52e Rue et de Lexington Avenue. Lex-ington, l’avenue de la Loi. Ce qui se lit aussi Leche-ington : l’avenue du Lèchement. La Loi de l’Ancien Testament est mariée à celle du Nouveau Testament, à la Loi du lèchement, voire de la communion. Philip Roth crée une Nouvelle Alliance entre l’ancien phallus et la nouvelle langue.

Prêt à être crucifié, Porte-noir n’a plus de temps à perdre. Quand le Singe lui demande ce qu’il veut, il explique tout de suite sa mission pastorale : « Te brouter le minou, bébé, ça te dit2 ? » Le Singe accueille sa parole et l’amène chez elle, où il accomplit sa mission. Ensuite, elle lui taille une pipe « savante », comme si elle avait suivi des cours dans « un collège spécialisé » dans la fellation3. Pour la chrétienne, la succion du phallus hébraïque représente le comble de l’érudition, l’objectif ultime d’un cursus universitaire. C’est comme dans le « poème cochon » que Portnoy récitera à son amante, Léda et le Cygne de Yeats : « Ainsi subjuguée par le sang brutal de l’air / A-t-elle acquis sa science avec son pouvoir ? » Roth modifie légèrement la donne yeatsienne, il remplace Zeus par un dieu sémite. Mais la question qu’il pose reste la même : par l’acte d’avaler le sperme béni, la shikse devient-elle instruite ? Non, répond Roth. Il faut que le cygne noir dispense ensuite son instruction. La femme ne vit pas seulement de sperme !

Mais Portnoy a beau vouloir remplacer le Christ, il n’arrive pas à oublier son précurseur. Il est obsédé par Lui. Ses souvenirs d’enfance sont marqués par des incidents relatifs au Nazaréen, en commençant par une conversation qu’il a eue avec son père. « Ils adorent un Juif, sais-tu bien ça, Alex ? Toute leur fameuse religion est basée sur l’adoration d’un personnage qui a été un Juif patenté en son temps. […] Jésus-Christ qui, d’après ce qu’il raconte à tout le monde, était Dieu, était en réalité un Juif ! Et ce fait-là, qui me scie en deux littéralement quand il m’arrive d’y penser, personne d’autre n’y fait attention4. »

Le père d’Alex pense être le premier à considérer Jésus comme juif. Il se sent isolé à cause de sa perception, lui, le seul détenteur de la vérité. Lorsqu’il aura grandi, Alex portera la croix de cette croyance. Quelle meilleure façon pour un Juif de démontrer la judéité du Christ que de se comporter lui-même en Crucifié ? Par ses demandes de fellations, Portnoy exige des shikses qu’elles acceptent son sacrifice, qu’elles le reconnaissent comme Dieu.

Sauf que le judaïsme et le christianisme sont des religions monothéistes : « Tu n’auras pas d’autre dieu devant ma face. » Portnoy pense à ce commandement, lorsqu’il cherche de nouvelles recrues pour sa foi. Pendant un trajet en train pour rendre visite à la famille d’une petite amie goy, il réfléchit à la possibilité que, justement, sa copine mette l’image d’un autre dieu devant sa face. « S’il vous plaît, je prie dans le train qui file vers l’ouest, faites qu’il n’y ait pas d’images de Jésus-Christ dans la maison des Campbell ! Que je puisse passer ce week-end sans être obligé de voir son punim pathétique, – sans avoir affaire à quiconque porteur d’une croix5. »

Pourquoi dit-il « punim » et non pas « visage » ? Parce que l’histoire du Christ est une affaire entre Juifs, un conte yiddish. Seuls les Juifs peuvent comprendre l’ampleur de la fourberie perpétrée par le Nazaréen sur les pauvres chrétiens crédules. Un Juif serait trop malin pour croire à une escroquerie pareille. Jésus-Christ est tout simplement le plus grand arnaqueur juif de l’Histoire. Quel chutzpah il a, ce yid, d’oser tromper autant de goyim !

Partout où va Portnoy, le Christ est déjà passé avant lui. Là où il aimerait être bu, Jésus l’est déjà. Portnoy ne sera jamais le premier, il ne peut trouver de lèvres vierges.

 

Punaisée au-dessus de l’évier des Girardi se trouve une image du Christ qui monte en flottant vers les cieux en chemise de nuit rose. […] À quelle espèce de pauvres conards demeurés appartiennent ces gens qui adorent quelqu’un qui, primo, n’a jamais existé et, secundo, si c’était le cas, avec l’allure qu’il a sur cette image, était sans aucun doute la grande Pédale de Palestine. Avec des cheveux coupés à la page, avec un teint de Palmolive, – et affublé d’une robe, je me rends compte aujourd’hui, qui doit venir tout droit de chez Fredericks d’Hollywood6 !

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