Corpus, sources et archives

De

Les dernières décennies ont vu une banalisation de l' « archive » qui, mise au singulier, tend à désigner toute trace, le plus souvent fragile et périssable, d'un passé qui s'éloigne et trahit ainsi l'essor inquiet d'une patrimonialisation tous azimuts. Je voudrais ici, bien conventionnellement, me référer à l'archive au sens technique, celui de la tradition archivistique, que propose, par exemple, le chartiste Jean Favier aux toutes premières lignes de son petit mémento : « Les archives sont l'ensemble des documents reçus ou constitués par une personne physique ou morale, ou par un organisme public ou privé, résultant de leur activité, organisé en conséquence de celle-ci et conservé en vue d'une utilisation éventuelle ».Si nombre de corpus documentaires peuvent renvoyer aux formes diverses de collection, seul un petit nombre d'entre eux repose sur les logiques, institutionnelles au sens large, de production et de conservation de l'information.


Publié le : jeudi 18 décembre 2014
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EAN13 : 9782821850330
Nombre de pages : 111
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Corpus, sources et archives
Jean Boutier, Jean-Louis Fabiani et Jean-Pierre Olivier de Sardan
Éditeur : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain Année d'édition : 2001 Date de mise en ligne : 18 décembre 2014 Collection : Études et travaux de l’IRMC ISBN électronique : 9782821850330
http://books.openedition.org
Édition imprimée Nombre de pages : 111
Référence électronique BOUTIER, Jean ; FABIANI, Jean-Louis ; et OLIVIER DE SARDAN, Jean-Pierre.Corpus, sources et archives.Nouvelle édition [en ligne]. Rabat : Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2001 (généré le 02 septembre 2015). Disponible sur Internet : . ISBN : 9782821850330.
Ce document a été généré automatiquement le 2 septembre 2015.
© Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2001 Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540
SOMMAIRE
Préface Jean-Philippe Bras
L'usage historien des archives Jean Boutier L'affirmation de la centralité de l'archive Centralité de l'archive et construction de la méthode critique Retours à l'archive ?
Discussion Mohamed-Hédi Chérif
Le choix des armes : dénombrer, observer, écouter, transcrire, décrire Jean-Louis Fabiani
Discussion Lilia Ben Salem
L'enquête de terrain socio-anthropologique Jean-Pierre Olivier de Sardan Notre interdisciplinarité Nouveaux objets Les modes de production de données dans l'enquête de terrain L'observation participante Les entretiens Les procédés de recension Les sources écrites La combinaison des méthodes Les biais La procédure ECRIS
Discussion Vincent Geisser
Les auteurs
Les discutants
Préface
Jean-Philippe Bras
1Les trois chercheurs dont les exposés suivent appartiennent tous au même centre de recherche, le SHADYC (Sociologie, Histoire, Anthropologie des Dynamiques Culturelles), unité mixte de recherche du Centre National de la Recherche Scientifique et de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, au Centre de la Charité à Marseille. Tout en y pratiquant leurs propres disciplines, ils ont eu régulièrement l'occasion de les confronter parce qu'ils sont persuadés qu'ils appartiennent selon des modalités différentes au même monde, celui des sciences sociales. 2Les Journées scientifiquesCorpus, sources et archivesont permis de faire le point, de mesurer leur leurs accords et leurs désaccords sur les questions fondamentales de ce qu'ils ont appelé l'épistémologie des pratiques des sciences sociales, pour reprendre les propos tenus, dès sa création en 1995, dans la revueEnquêtede l'EHESS. 3S'inscrivant dans le cycle annuel du séminaire de l'IRMCSciences Sociales : configuration en reconstruction, ces trois séances ont été coordonnées par Abdelhamid HÉNIA, professeur en histoire moderne à l'Université de Tunis, détaché auprès de l'IRMC. L'objectif des organisateurs était de privilégier une confrontation entre chercheurs en sciences sociales sur des pratiques qui font l'ordinaire de leur métier. Par delà les objets, celui-ci se fonde toujours sur l'enquête. L'enquête peut être historique ou, dans le style des anthropologues, fondée sur l'observation minutieuse et prolongée des comportements et des discours. De ce fait, les chercheurs sont constamment confrontés à des problèmes liés à la collecte de données, au mode de leur questionnement, aux procédures d'approche et aux choix des échelles qu'elles présupposent, des espaces qu'elles ouvrent et qu'elles clôturent. 4Ce livre restitue donc les réflexions et points de vue des intervenants sur cette question fondamentale. Il propose également de réfléchir sur leur réception, au travers des débats que les exposés ont suscités auprès des chercheurs de l'IRMC et d'un public plus large de praticiens. Les textes des exposés ont été revus par leurs auteurs. Dans certains cas, leurs contenus peuvent diverger légèrement de l'exposé oral initial, sur lequel se fonde la discussion. Toutefois, il nous a paru pertinent de la reproduire, en conservant le rythme et l'esprit des débats entre historiens, sociologues, politistes et anthropologues français et tunisiens.
AUTEUR
JEAN-PHILIPPE BRAS Directeur de l'IRMC
L'usage historien des archives
JeanBoutier
1Dans le protocole qui est au point de départ de notre revueEnquête, nous avions souligné que la réflexion sur les pratiques de recherche et l'évaluation de nos outils étaient, entre autres, indissociables d'une histoire des sciences sociales. Cette préoccupation est très présente chez certains historiens, pour qui la réflexion historiographique nourrit la réflexion méthodologique, voire théorique. Il ne s'agit pas tant, pour eux, de faire de l'historiographie un objet spécifique d'investigation historique, que de favoriser une prise de conscience, et tenter de renouveler leurs pratiques de recherche. Mon exposé en portera la trace. Ce que je vous présenterai aujourd'hui n'est pas le point d'aboutissement d'un travail achevé, mais plutôt une première mise en forme qui répond, en ce moment, à des préoccupations partagées par plusieurs. 2Rendant compte en 1942, dans lesAnnales d'histoire sociale, d'une monographie de Philippe Wolff consacrée à une famille de marchands toulousains à la fin du Moyen Âge, Lucien Febvre écrivait : « Les documents qu'a réunis notre collaborateur lui ont naturellement dicté son mémoire. Il en aurait réuni d'autres, de nature différente : il eût été amené à nous donner d'autres précisions, et à se poser d'autres problèmes » . Wolff s'était appuyé sur les actes notariés pour étudier la 1 constitution d'une fortune marchande et le passage de cette fortune mobilière à une fortune foncière, en soulignant l'attirance que la rente foncière avait longtemps exercé sur le monde du capital marchand. Il montrait comment cette famille de marchands passés dans la noblesse, cherchait ensuite à entrer dans l'orbite royale, et proposait ainsi, pour reprendre l'expression de Febvre, « une étude politico-sociale et économique ». Dans cette remarque, Febvre articule trois affirmations autour desquelles il convient de réfléchir. La première est triviale : le travail de l'historien est fondé sur des documents. L'histoire, deuxième remarque, peut être conduite à suivre une pente naturelle, c'est-à-dire, dans ce cas, à épouser la logique de sa documentation : nous sommes déjà dans une affirmation qui suscite la discussion. La troisième remarque prolonge la seconde : la documentation dicte parfois le questionnement et pilote ainsi la recherche. 3Il y a sans doute quelque ironie discrète dans le propos de Febvre. Il ne tient pas pourtant à attaquer de front un travail auquel il trouve d'autres qualités qui suscitent sa bienveillance, même s'il ne répond pas aux principes que lui-même entend mettre en application depuis de longues années. De ces quelques lignes en effet, on peut déduire deux propositions qui seraient plus centrales dans la réflexion de Lucien Febvre. La première reformule une proposition traditionnelle : s'il est vrai qu'il n'y a pas d'enquête historique sans documents, quel document convient pour enquêter sur un objet ou une question spécifique ? La seconde, à l'inverse du constat critique de Febvre, rappelle le principe qu'il n'a cessé de défendre : ce sont les questions de l'historien qui sont au départ de la construction, par l'historien, de son objet de recherche. D'où sa réticence face à la démarche suivie par Wolff : « Poser des questions, je veux dire, nuance Febvre, voir qu'elles se posaient et l'ayant vu le dire ». Ce sont ces deux propositions, en apparence simples le travail de l'historien fondé sur des documents ; le travail de l'historien fondé sur unequestionque je voudrais discuter avec vous. Pour cela, j'organiserai mon propos autour de trois questions qui me semblent centrales pour le métier d'historien. 4J'examinerai tout d'abord la centralité de l'archive non comme un principe d'ordre méthodologique mais dans l'histoire de la discipline. En effet, si le métier d'historien est le plus
ancien métier intellectuel du monde, comme ne cesse de le répéter non sans malice Jean-Claude Passeron, l'archive n'a été que récemment placée au cœur de ses opérations . Dès lors que nous 2 considérons que nos pratiques s'inscrivent dans des « traditions intellectuelles », il est bon de réfléchir sur la construction de cette centralité de l'archive. Le deuxième développement portera sur la centralité de l'archive en liaison avec la construction de la méthode critique. Cette construction ancienne a mis du temps à s'imposer lors du processus de professionnalisation de e e l'histoire. C'est seulement au tournant des xix et xx siècles, au contact des sciences sociales alors émergentes, que s'est mise en place l'idée d'une deuxième centralité, celle du questionnaire, dans la production de l'objet. Le dernier propos est celui qui me tient le plus à cœur, et qui est au cœur des discussions que nous pourrons avoir. Ce n'est pas d'un retour aux sources — du « retour à l'archive » proposé par Arlette Farge comme l'une des solutions aux difficultés actuelles de l'enquête historique — dont je voudrais parler, c'est d'une prise en compte désormais forte de 3 ce qu'estsource, de ce qu'elle construit, de la façon dont elle une construittémoignage sur le un cours historique du monde. La méthode critique, l'élaboration d'un questionnement, d'une problématique, la construction d'un objet, rendent-elles un historien totalement maître de l'information qu'il produit à partir des archives ? 4
L'affirmation de la centralité de l'archive
5Les dernières décennies ont vu une banalisation de l' « archive » qui, mise au singulier, tend à désigner toute trace, le plus souvent fragile et périssable, d'un passé qui s'éloigne et trahit ainsi l'essor inquiet d'une patrimonialisation tous azimuts. Je voudrais ici, bien conventionnellement, me référer à l'archive au sens technique, celui de la tradition archivistique, que propose, par exemple, le chartiste Jean Favier aux toutes premières lignes de son petit mémento : « Les archives sont l'ensemble des documents reçus ou constitués par une personne physique ou morale, ou par un organisme public ou privé, résultant de leur activité, organisé en conséquence de celle-ci et conservé en vue d'une utilisation éventuelle » . Si nombre de corpus documentaires peuvent 5 renvoyer aux formes diverses de collection, seul un petit nombre d'entre eux repose sur les logiques, institutionnelles au sens large, de production et de conservation de l'information. Parmi ces derniers, je ne m'intéresserai aujourd'hui qu'aux corpus écrits. Non pas que je les considère supérieurs aux autres, mais parce que c'est sur eux qu'a porté plus particulièrement ma réflexion. 6Partons du travail de l'historien tel qu'il s'est mis en place dans le monde gréco-romain. Pour ceux que l'Antiquité reconnaissait comme des historiens, et qu'elle distinguait des antiquaires ou des annalistes, ce ne sont pas les archives qui constituaient la source d'information par excellence, mais le témoignage direct. Tous, qu'il s'agisse d'Hérodote, Xénophon, Thucydide, Polybe, Salluste, Tacite et même Tite-Live, s'intéressaient avant tout à l'histoire contemporaine ; leur travail est tourné vers la compréhension des changements majeurs qui affectent le cours historique des choses . Pour Polybe, la question essentielle concerne la toute récente expansion romaine : 6 « Comment et grâce à quel gouvernement l'État romain a pu, chose sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée, et cela en moins de cinquante-trois ans » (Histoire, I, 1). 7Pour tenter d'apporter une réponse à une telle question, Polybe a rassemblé, dans le chapitre 12 de sesHistoiresses remarques de méthode, à partir de la critique des travaux d'un historien qui l'a précédé. Je cite la partie centrale de ce texte : « Comme les événements s'accomplissent en bien des endroits à la fois et qu'il n'est pas possible qu'un même homme se trouve au même moment en plusieurs lieux, comme il est de même exclu qu'un seul homme puisse visiter lui-même tous les pays du monde et prendre directement connaissance de leurs particularités, il ne reste plus qu'à se
renseigner auprès du plus grand nombre de gens possible, à retenir les renseignements dignes de créance et à ne pas se tromper dans la critique des témoignages recueillis ». 7 8La position de Polybe est claire : l'observation directe l'emporte sur toute autre source d'information dans le recueil des données ; mais il est dans la pratique impossible de répondre à une telle exigence. Il faut alors recourir à la collecte de témoignages par des témoins des événements, qui peuvent constituer une source acceptable, à condition qu'ils soient soumis à critique. « L'histoire politique comporte trois ordres d'études. L'un consiste à puiser des renseignements dans les livres et à collationner les données ainsi obtenues, l'autre à visiter les villes et les sites, à reconnaître le cours des fleuves, à examiner les ports, brefs à noter toutes les particularités et les distances sur terre et sur mer, le troisième concernant les événements et la vie des États. (...) parmi ceux-là aussi qui semblent être vraiment qualifiés pour aborder des travaux historiques, il en est qui, parce qu'ils ont, comme les tenants de la médecine théorique, passé beaucoup de temps dans les bibliothèques et n'ont acquis en tout et pour tout qu'un vaste savoir livresque, se persuadent eux-mêmes qu'ils ont la compétence voulue pour une telle entreprise et sont considérés par les profanes comme suffisamment armés pour s'y lancer, bien qu'ils n'aient effectué, à mon avis, qu'une partie du travail de recherche qu'exige l'histoire. Lire les textes existants, afin d'être au courant des opinions des anciens, des idées qu'ils se faisaient de telle ou telle contrée, de tel ou tel peuple, de leurs institutions et de leur histoire, afin aussi de prendre une vue d'ensemble sur les crises et les vicissitudes que les uns et les autres ont connu dans le passé, cela est chose utile. (..) Mais être persuadé que le savoir ainsi acquis permet d'écrire une bonne histoire des événements postérieurs (...), voilà qui est le comble de la naïveté ». 8 9Je pourrais longuement revenir sur ces remarques de Polybe, mais je me contenterai de proposer à votre réflexion un texte désormais étonnant puisqu'il érige en modèle l'inverse de ce que nous considérons désormais comme la démarche classique de toute enquête historique. L'historien selon Polybe n'est pas un homme de cabinet, c'est un témoin, un voyageur, quelqu'un qui a une connaissance aussi directe que possible des faits dont il traite. Il n'apporte pas des preuves par la qualité de ses dossiers, mais par ses compétences d'expert. Comment, en effet, décrire une bataille navale si l'on n'est pas soi-même expert en termes de batailles navales ? « On peut recueillir sans péril et sans peine des informations dans les livres, dès lors seulement qu'on a pris la précaution de s'établir dans une ville où l'on trouve des textes à foison et une bibliothèque toute proche. Il n'est plus besoin alors que d'un travail sédentaire pour effectuer les recherches voulues et se livrer à une étude comparative des bévues commises par les historiens antérieurs, sans qu'il en coûte la moindre peine. Sans doute, pour se livrer à des enquêtes personnelles, faut-il endurer bien des fatigues et bien des dépenses, mais il s'agit d'un travail très fécond, qui constitue la partie la plus importante de la recherche historique ». 9 10Et de conclure : « C'est la vue qui (...) nous informe de la façon la plus véridique, et de beaucoup, car les yeux sont des témoins plus fidèles que les oreilles ». 10 11Primat du témoignage oral et immédiat, méfiance vis à vis des textes, méfiance envers l'historien de cabinet... L'histoire est une discipline de l'action — une discipline qui rend compte de l'action et qui est destinée à des hommes d'action, que ce soit des militaires ou des politiques, ce que reprend Polybe : « l'étude de l'histoire constitue l'éducation politique la plus efficace et le meilleur entraînement à l'action » . Les historiens de l'Antiquité seraient, en quelque sorte, 11 de grands reporters qui auraient comme préoccupation centrale les grandes mutations de leur temps, mais qui pour cela n'auraient aucun goût de l'archive.
12D'où vient-il que les historiens ont finalement mis au centre de leurs préoccupations et de leurs pratiques ces choses mortes que Polybe méprisait profondément ? Les conceptions antiques ont constitué pendant longtemps la charte de l'historien : on les retrouve aussi chez le chroniqueur médiéval, chez l'historiographe du roi, cet « artisan de gloire » de l'époque classique... En plein siècle des Lumières, par exemple, Voltaire, tout en étant porteur de curiosités nouvelles dans son Essai sur les mœurs, ne s'éloigne pas véritablement des propositions méthodologiques de Polybe. 13Si l'on veut dès lors reconstruire l'émergence de la centralité des archives, il nous faut prendre en considération d'autres pratiques intellectuelles qui, pendant longtemps, n'ont pas été considérées comme relevant de l'histoire. Je m'appuierai ici sur les travaux d'un très grand antiquisant italien, Arnaldo Momigliano, pour reconstruire méticuleusement ce parcours qui a mis les archives au centre de nos préoccupations . Momigliano a établi en effet un certain nombre de faits 12 fondamentaux pour comprendre ce processus. Premier fait : dès l'Antiquité, deux pratiques e coexistent, qui se sont consolidées en deux traditions, que l'on peut suivre jusqu'au xviii siècle. L'une est celle des historiens reconnus comme tels, ayant tout le prestige de leur métier, et qui travaillent sur observation directe ou sur témoignages de contemporains. Leurs productions concernent essentiellement le présent, ou le passé proche, et, en règle générale, des questions qui portent sur le changement des situations politiques ; elles s'adressent plus particulièrement aux politiques. Pourquoi l'Empire romain s'est-il mis en place ? Pourquoi les Grecs ont-ils résisté aux Perses ? Pourquoi Athènes l'a-t-elle emporté sur Sparte ? 14L'autre est la tradition de l'antiquaire (ou ce que l'on a pris l'habitude d'appeler de ce mot ambigu, en lui gardant un sens ancien), c'est-à-dire celui qui s'intéresse aux choses du passé, contrairement à l'historien qui s'intéresse au présent. Chez les Grecs comme chez les Romains, c'est le terme d'archéologie qui désigne ces écrits, et plus largement l'intérêt porté aux choses du passé . C'est Varon, un contemporain de Cicéron, qui, dans sesAntiquitates divinae et humanae, 13 en a donné le programme, très proche de celui que nous attribuons aux modernesAnnales; cette recherche érudite se donne comme objet d'étude la reconstruction méticuleuse et savante de la vie romaine dont les antiquaires décrivent les pratiques, en en dressant un répertoire très fouillé, minutieux, souvent critique, à partir de la connaissance de la langue, de la littérature, des usages, plus généralement en rassemblant tous les vestiges du passé, et en recourant aux archives, qui existent aussi bien dans la cité grecque que dans la Rome républicaine, puis impériale. Mais, à l'opposé des historiens, les antiquaires ont une vision très statique du monde ; à aucun moment, ils ne proposent de réflexion sur le passage du passé au présent et sur les dynamiques qui affectent les sociétés. Ainsi, si c'est dans les pratiques des antiquaires qu'il faut chercher l'affirmation des archives, premier argument de mon propos, c'est avec la convergence, longtemps improbable, des deux traditions que les archives deviennent, sur le tard, centrales dans la pratique de l'historien.
Centralité de l'archive et construction de la méthode critique
15L'avènement de la pratique critique n'est pas directement lié à l'émergence de notre modernité. Anthony Grafton a récemment rappelé que la critique des sources remonte à la Grèce ancienne, que sa pratique systématique est mise en œuvre durant la période hellénistique, à la grande bibliothèque d'Alexandrie, tout à la fois centre de conservation des textes et centre de recherche sur les textes . Pour dresser les premiers catalogues des œuvres littéraires dont ils étaient 14 chargé de constituer le corpus, les bibliothécaires d'Alexandrie ont dû identifier les innombrables altérations ou contrefaçons qui, au cours des siècles, avaient transformé les textes tels qu'ils avaient été initialement composés, ou écrits. En proposant de ne retenir que les œuvres « légitimes » (gnèsioi) et d'écarter les œuvres « bâtardes » (nothoi), ils ébauchent un outil
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