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Correspondance

De
750 pages
Malgré les réticences maintes fois répétées d’Alain Grandbois à l’égard de l’écriture épistolaire, sa correspondance permet de découvrir l’homme par-delà la légende. On y retrace la genèse de son œuvre et des aspects inédits de sa vie mouvementée. Le regard qu’il porte sur son époque et sur ses contemporains par le biais de ses lettres témoigne de ses préoccupations profondes tout autant que de son attitude à l’égard de la société.
Bernard Chassé est professionnel de recherche pour la Chaire de leadership Pierre-Péladeau et enseigne à HEC Montréal. Il a collaboré au projet d'édition des textes de Grandbois dans la BNM et a soutenu à l'Université de Montréal une thèse sur la correspondance de Grandbois.
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Extrait de la publicationCORRESPONDANC E
Extrait de la publicationBIBLIOTHÈQUE DU NOUVEAU MONDE
directeur
Jean-Louis Major
comité éditorial
Roméo Arbour, Yvan G. Lepage, Laurent Mailhot
La Bibliothèque du Nouveau Monde regroupe des éditions critiques de
textes fondamentaux de la littérature québécoise. Elle est issue d'un
vaste projet de recherche subventionné par le Conseil de recherches en
sciences humaines du Canada: le CORPUS D'ÉDITIONS CRITIQUES.
Extrait de la publicationBIBLIOTHÈQU E
DU NOUVEAU MONDE
Alain Grandbois
CORRESPONDANCE
Édition critique
par
BERNARD CHASSÉ
2003
Les Presses de l'Université de Montréal
Extrait de la publicationCet ouvrage a bénéficié d'une subvention de la Fédération canadienne des
sciences humaines, de concert avec le Programme d'aide à l'édition savante, dont
les fonds proviennent du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.
Les Presses de l'Université de Montréal remercient le ministère du Patrimoine
canadien du soutien qui leur est accordé dans le cadre du Programme d'aide au
développement de l'industrie de l'édition. Les Presses de l'Université de
Montréal remercient également le Conseil des Arts du Canada et la Société det des entreprises culturelles du Québec (SODEC).
Données de catalogage avant publication (Canada)
Bernard Chassé (1964- )
Grandbois, Alain (1900-1975)
Correspondance
(Bibliothèque du Nouveau Monde)
Éd. critique
Comprend des réf. bibliogr. et un index
ISBN2-7606-1882-X
e1. Grandbois, Alain, 1900-1975 - Correspondance. 2. Poètes québécois - 20 siècle
Correspondance. I. Chassé, Bernard, 1964 II. Titre. III. Collection.
PS8513.R28Z54 2003 C841'.52 C2003-940685-7
PS9513.R28Z54 2003
PQ3919.G72Z48 2003
Typographie et montage: Marie-Andrée Donovan
Tous droits de traduction et d'adaptation, en totalité ou en partie, réservés pour tous les
pays. La reproduction d'un extrait quelconque de ce livre, par quelque procédé que ce soit,
tant électronique que mécanique, en particulier par photocopie et par microfilm, est
interdite sans l'autorisation écrite de l'éditeur.
ISBN2-7606-1882-X
eDépôt légal, 4 trimestre 2003
Bibliothèque nationale du Canadaee du Québec
© Les Presses de l'Université de Montréal, 2003
Extrait de la publicationIntroduction
Pourquoi éditer aujourd'hui la correspondance d'Alain
Grandbois ? N'est-ce pas rendre publics des textes écrits sous le
sceau de la confidence, dévoilant ainsi la vie privée d'un écrivain
discret et réservé, qui, de son propre aveu, détestait écrire des
lettres?
Signalons d'abord la valeur historique indéniablement liée à
une telle entreprise, surtout lorsqu'il s'agit d'un écrivain de la
trempe de Grandbois. Il faut aussi en noter l'intérêt proprement
littéraire, car la correspondance éclaire les rapports complexes
entre l'écriture fonctionnelle et celle de textes dont l'intention est
explicitement littéraire.
La correspondance permet de reconstituer partiellement le fil
chronologique de la vie mouvementée d'Alain Grandbois. En
esuivre les traces, c'est parcourir l'histoire du XX siècle: né en
1900, Grandbois a vécu dans le Paris de rentre-deux-guerres,
visité l'Espagne de Franco, assisté à la montée du nazisme et
parcouru la Chine pré-révolutionnaire de 1934; de retour au
Québec, en 1939, il s'est trouvé confronté au règne politique de
Maurice Duplessis.
Cette histoire est aussi celle de la famille Grandbois qui,
partant de Saint-Casimir de Portneuf, où Henris dirige
une entreprise prospère, s'établit à Québec. Les lettres que lui
écrivent ses parents constituent une véritable chronique de la vie
Extrait de la publication8 CORRESPONDANC E
bourgeoise des années 1920 et 1930. Les relations qu'ils
entretiennent avec certaines instances politiques, grâce à leur gendre
Mark Drouin notamment, et leurs relations avec certains
membres du clergé dans l'entourage de l'abbé Joseph-Émery
Grandbois, professeur d'études bibliques au Séminaire de
Québec et ami personnel de M^ Camille Roy, témoignent de
leur position sociale privilégiée.
Si Grandbois semble avoir entretenu des réserves à l'égard
des milieux littéraires de Montréal et de Québec, il n'en a pas
moins participé à l'émergence de certaines institutions. Sa
correspondance nous permet d'assister de l'intérieur à
quelquesuns des événements clés de la vie littéraire et artistique du
Canada français, depuis la fondation de l'Académie
canadiennefrançaise (sous la gouverne de Victor Barbeau), où se
retrouvent Lionel Grouk, Rina Lasnier et Gustave Lamarche, jusqu'à
la montée de la génération des poètes de L'Hexagone au début
des années 1950, avec Jean-Guy Pilon, Fernand Ouellette,
Jacques Brault et Gaston Miron. On découvre ainsi le réseau
d'amitiés qui liait Grandbois à quelques-unes des principales
figures du monde littéraire d'alors.
La valeur documentaire et historique de la correspondance
est d'autant plus importante qu'il n'existe encore aucune
1biographie d'Alain Grandbois . Malgré l'intérêt indéniable des
sources disponibles, force est d'admettre que le récit
biographique d'Alain Grandbois nécessitera une vaste investigation.
D'autant plus qu'il y a une sorte de légende autour de la
personne de Grandbois, voyageur insouciant et mondain à ses
heures, comparable à celle d'un Paul Morand ou d'un Ernest
Hemingway, qu'il aurait peut-être incidemment fréquentés.
Alain Granbois a lui-même contribué à édifier sa légende, en
élaborant de nombreux textes de fiction sur ses années de
jeunesse, tels ceux d'Avant le chaos où, par des renvois
autobiographiques, l'auteur se substitue à la figure du narrateur et mêle
l'exactitude du souvenir au récit imaginaire. Par ailleurs, dans
Extrait de la publicationINTRODUCTIO N 9
les entrevues qu'il accorde, Grandbois confond allègrement les
faits et les dates. L'édition de sa correspondance permet donc
de situer avec plus de précision certains événements: on peut
ainsi y suivre l'écrivain bourlingueur, assister à la genèse de ses
œuvres, partager avec lui les nombreux drames de ses amours
tourmentées.
Alain Grandbois a été de ces rares hommes dont on peut dire
qu'ils furent libres. Le regard qu'il porte sur son époque témoigne
de ses préoccupations profondes, mais tout autant de ses
distances vis-à-vis les règles de la société, le clergé et le nationalisme
canadien-français. Sa correspondance permet surtout de mieux
comprendre l'homme derrière le personnage. On y découvre sa
pudeur, son extrême sensibilité, ses crises d'angoisse, sa
neurasthénie, son besoin de solitude, ses souffrances physiques, son
alcoolisme. On y perçoit aussi la noblesse du poète des îles de la
nuit, sa délicatesse, son sens de l'humour et de l'autodérision, son
profond attachement à la vie, sa loyauté et son indéfectible amitié
pour ceux et celles qui l'auront aimé et respecté tel qu'il était. S'y
révèle enfin sa générosité à l'égard des jeunes poètes qui
sollicitent ses conseils ou son aide.
La correspondance d'Alain Grandbois n'a rien de littéraire, au
sens où l'on entend généralement ce terme: il n'y fait pas de
littérature. Ses lettres sontt courtes, écrites dans un
style rapide, sans fioritures, avec une sorte de détachement
constant. Rares sont les épanchements du «moi», plus rare encore le
questionnement sur ce qu'est ou doit être la littérature. En ce
sens, Grandbois épistolier n'a rien d'un Franz Kafka ni d'un
SaintDenys Garneau, chez qui l'écriture épistolaire se confond avec
celle du journal intime, rien d'un Paul-Emile Borduas pour qui le
commerce des lettres, ainsi que l'a signalé Gilles Lapointe (L'Envol
des signes, 1996), constitue un défi à l'écriture elle-même. Alain
Grandbois écrit des lettres par nécessité, plutôt que par plaisir:
pour lui, l'écriture épistolaire a une visée fonctionnelle. Cela ne
veut pas dire pour autant que sa correspondance est dénuée
Extrait de la publication10 CORRESPONDANC E
d'intérêt pour la «chose littéraire». Bien au contraire. On y
retrace la genèse de l'ensemble de son œuvre, depuis la
rédaction difficile de son premier livre, Né à Québec (1933), jusqu'à la
publication de Poèmes à L'Hexagone, en 1963. Toute la vie
d'Alain Grandbois a été marquée par la littérature : par les livres
qu'il a lus et relus, par ceux qu'il a écrits et par ceux qu'il a
souhaité écrire. Depuis les premiers poèmes adressés à Simone
Routier au début des années 1920, jusqu'à la relecture de Proust
à la fin de sa vie, Grandbois a vécu pour et par la littérature, dont
il n'exigeait rien de moins que la perfection.
Cette édition de la correspondance s'inscrit dans le cadre du
projet d'édition critique des œuvres d'Alain Grandbois, dans la
« Bibliothèque du Nouveau Monde », où ont déj à paru Poésie I et
11(1990), Visages du monde (1990), Avant le chaos et autres nouvelles
(1991), Né à Québec (1994), Proses diverses (1996) et Les Voyages de
Marco Polo (2000). Lecteurs et chercheurs, biographes et
historiens disposeront désormais d'un instrument de travail qui
permettra de relire et de redécouvrir l'œuvre de Grandbois
dans son ensemble.
Les lettres d'Alain Grandbois
D'Alain Grandbois, on connaissait déjà les lettres à Simone
Routier, publiées en 1978 sous le titre Rencontres avec Simone suivies des Lettres d'Alain Grandbois (Éditions de la
Parabole, Juliette, 1978). Principalement écrites de 1920 à 1922, elles
témoignent de la sensibilité amoureuse du jeune homme
déchiré entre les désirs de la chair et la moralité chrétienne.
Alain Grandbois y met son cœur à nu et tente de surmonter la
douleur de la séparation d'avec Simone, rentrée à Québec, alors
que lui séjourne encore au lac Clair, où la famille Grandbois
habite durant l'été, ou à Saint-Casimir de Portneuf. Déjà
sensible à la littérature — il lit aussi bien Edgar Allan Poe que
Musset et Alfred de Vigny —, il écrit de longues lettres
passionnées et adresse à Simone Routier des lettres-poèmes empreintes
Extrait de la publicationINTRODUCTIO N n
d'un romantisme juvénile. Quelques lettres, au cours des années
1940 et 1950, témoignent de l'amitié qui subsiste entre lui et celle
qu'il surnomme affectueusement la «petite Monne».
Les lettres de Grandbois à Lucienne Boucher ont paru en 1987
sous le titre Lettres à Lucienne (établies, présentées et annotées par
Lucienne Boucher-Dumas). Nous en établissons le texte à partir des
photocopies des lettres manuscrites, que Lucienne Boucher a
confiées à Andrée Maillet, amie de longue date et confidente. Nous
avons également retrouvé dans le fonds Grandbois de la
Bibliothèque nationale du Québec des versions manuscrites de plusieurs
2de ces lettres . Coiffé du titre «Le roman inutile», le carnet dans
lequel se trouvent ces brouillons constitue une sorte de laboratoire
d'écriture. Alain Grandbois ne s'est pas contenté de transcrire ses
lettres après les avoir écrites d'un seul trait: il a coupé par endroits,
ajouté ici et là, déplacé des parties. La version finale, qui diffère
parfois sensiblement des brouillons, résulte d'un véritable travail de
réécriture. Intégrées au corpus de la correspondance de Grandbois,
ces lettres des années 1932 et 1933 prennent une autre dimension.
Notre édition reprend enfin la «Lettre d'amour pour Un cœur
vide» à Sophie Jablonska, publiée par Jacques Brault dans Délivrance
du jour et autres inédits, aux Éditions du Sentier en 1980.
À la correspondance déjà publiée, nous ajoutons les lettres et
brouillons de lettres de Grandbois contenus dans un lot de
documents déposé à la Bibliothèque nationale du Québec, en 1980, par
sa sœur, madame Jeanne Grandbois-Drouin, soit: cinquante-cinq
lettres et les brouillons de lettres de Grandbois; quatre cent vingt et
une lettres reçues et conservées par; vingt-trois lettres
dont Alain Grandbois n'est ni le destinateur ni le destinataire.
Madame Grandbois-Drouin a effectué, en 1991, un second dépôt à
la Bibliothèque nationale du Québec. Comme le précédent, celui-ci
comprend plusieurs documents personnels d'Alain Grandbois:
outre des documents iconographiques, s'y trouvent une partie de
sa correspondance d'affaires, des lettres de Marceline Jeanne Gaffet,
la plupart des brouillons des lettres de 1920-1922 à Simone Routier,
Extrait de la publicationCORRESPONDANC E12
3une copie du contrat d'édition des Iles de la nuit et la
correspondance de madame Grandbois-Drouin avec Gaston Miron, du
temps que ce dernier était directeur des Éditions de
L'Hexagone. Les autres lettres d'Alain Grandbois et celles de ses
destinataires proviennent de divers fonds d'archives privées et
publiques.
Selon Patricia Devlin-Watson, les lettres échangées entre
Alain Grandbois et Marguerite Rousseau ont été détruites.
Plusieurs indices laissent croire que d'autres documents
personnels d'Alain Grandbois ont subi le même sort. Ce qui ne
signifie évidemment pas qu'il n'existe pas d'autres
correspondances ni d'autres fonds d'archives privées où pourraient se
trouver des lettres de Grandbois. Il se peut aussi que des
recherches en Europe ou en Chine permettent d'ajouter un jour à la
correspondance de Grandbois. Nos démarches auprès des
membres de la famille de Jules Supervielle, qu'Alain Grandbois
aurait fréquenté à Port-Gros dans les années 1930, et auprès du
légataire testamentaire de Marceline Jeanne GafFet sont
cependant demeurées infructueuses.
La correspondance familiale
Nous n'avons retrouvé que cinq lettres d'Alain Grandbois à
sa famille: une à son père, en 1934, trois à sa mère, en 1933 et
1944, et une à sa sœur Jeanne, en 1956. Ce nombre est minime
lorsqu'on le compare à l'ensemble de la correspondance
familiale déposée à la Bibliothèque nationale du Québec, soit
quarante-trois lettres de Bernadette Rousseau-Grandbois (de
1925 à 1944), vingt-trois lettres d'Henri Grandbois (de 1925 à
1947) et trois lettres de l'abbé Joseph-Émery Grandbois (dont
deux sont datées de 1926 et la dernière, de 1931). Cette
correspondance, que nous donnons en appendice (p. 415-53$),
constitue un document de tout premier ordre: son contexte
d'énonciation est intimement lié à la vie et au développement social et
économique de Saint-Casimir, de Montmagny, où habite la
famille Rousseau, et de Québec, où les Grandbois occupent uneINTRODUCTIO N 13
place privilégiée. Écrites avec la simplicité de la conversation
quotidienne, elles sont marquées par la personnalité de chacun
des signataires.
Bernadette Rousseau-Grandbois s'y révèle une mère
entièrement dévouée à sa famille. Elle informe son fils de ce qui se passe
à la maison, lui parle longuement du mariage de ses sœurs
cadettes, raconte les rapports avec le voisinage, les soirées
mondaines qu'elle organise à leur résidence de la Grande-Allée. Henri
Grandbois, de son côté, discute de ses affaires, qui le préoccupent
au plus haut point. Industriel prospère au début des années 1920,
il effectuera de mauvais investissements et s'engagera dans des
partenariats qui tourneront mal. Il ne se prive pas non plus de
décrire et parfois de décrier le paysage politique canadien et
québécois: d'allégeance conservatrice, il critique le
gouvernement libéral d'Alexandre Taschereau. Quant à l'abbé
JosephÉmery, l'oncle Jos, il veille à ce que son neveu suive le droit
chemin des études et des traditions familiales. Convaincu de
l'importance de l'éducation supérieure et de la nécessité de
poursuivre des études en France, il tente d'encourager Alain et de le
guider. Son rôle sera aussi déterminant dans le projet de rédaction
de Né à Québec.
Après des études de droit à l'Université Laval à Québec, Alain
Grandbois s'inscrit, en 1925, à la Sorbonne et à l'École libre des
sciences sociales. Il pense rester un an à Paris, deux ans tout au
plus, dans le but de parfaire sa formation intellectuelle. Son
oncle, l'abbé Joseph-Émery Grandbois, l'encourage, lui qui croit
fermement que les études supérieures sont nécessaires pour
l'obtention d'une «chaire à l'Université Laval» (lettre d'Henri
Grandbois, 6 janvier 1928) ou d'un poste d'avocat dans un grand
cabinet de Québec. Plusieurs autres jeunes hommes de son
entourage, presque tous issus de familles bourgeoises, ont suivi
ou suivront un parcours analogue: notamment, Jean Bruchési,
boursier de la Province de Québec de 1924 à 1927, Paul Fontaine,
jeune et brillant avocat de Québec, qui occupera plus tard unCORRESPONDANC E14
poste au ministère de la Justice du Québec, Langevin Cimon,
fils du juge Cimon, René Garneau, le docteur Paul Dumas, qui
épousera Lucienne Boucher dans les années 1940, André
Laurendeau, que Grandbois rencontrera à quelques occasions
et qui séjournera à Paris en 1936-1937. Tous graviteront autour
de la Maison des étudiants canadiens ou de l'ambassade du
Canada.
De 1925 à 1929, subventionné par son père, qui lui fait
parvenir une allocation mensuelle variant entre cent et cent
vingt-cinq dollars, Alain vit confortablement et profite de
diverses occasions pour voyager et découvrir l'Europe. Il
effectue un séjour à Londres, pour apprendre l'anglais (lettre
d'Henri Grandbois, 24 octobre 1926), puis il visite la Hollande,
la Suisse, l'Allemagne, l'Espagne.
Bernadette Rousseau-Grandbois et Henri Grandbois
informent leur fils de ce qui se passe au pays. Leurs lettres, truffées
de détails sur la vie familiale, parlent aussi bien d'économie et
de politique que de leurs rapports avec la bourgeoisie de
Québec. La famille maternelle comprend les oncles Rousseau :
Arthur, doyen de la Faculté de médecine de l'Université Laval
et ami personnel de M^ Camille Roy, avec qui il fonde l'hôpital
Roy-Rousseau en 1914; Maurice, avocat et homme d'affaires
bien connu de la région de Montmagny, où il fut maire puis
conseiller juridique pour la Compagnie d'électricité de
Montmagny. Du côté paternel, il y a la présence discrète mais
constante de l'oncle abbé Joseph-Émery Grandbois, qui enseigne au
Grand Séminaire de Québec, après de brillantes études en
théologie biblique.
La correspondance familiale donne aussi des nouvelles des
«petites sœurs» d'Alain et de ses frères: Gabrielle (née en 1902),
qui a épousé Raymond Paquin; Madeleine la «mondaine» (née
en 1903), qui a épousé l'avocat Pierre de Varennes; Jeanne la
«rieuse» (née en 1907), épouse de Mark Drouin, avocat
criminaliste et futur sénateur; Catherine la «critique» (née en 1910),
Extrait de la publicationINTRODUCTIO N 15
épouse du chimiste Paul Gagnon; Louis (né en 1905), enfant
sensible et nerveux; Jean (né en 1916), qui complétera des études
de médecine et deviendra chirurgien.
Bernadette et Henri décrivent longuement ce que font leurs
enfants, leurs projets, leurs études, leurs réussites, mais aussi leurs
difficultés ou leurs échecs. C'est là, bien sûr, une façon de tenir
leur fils aîné au courant de ce qui se passe, de combler son absence
en le faisant participer à la vie de la famille, mais c'est aussi une
manière de lui rappeler leurs attentes. Chose certaine, la pression
exercée sur Alain sera constante et deviendra de plus en plus
lourde, à mesure qu'il retardera son retour au pays.
Les premiers indices de résistance se manifestent au cours de
l'année 1927-1928. Alain abandonne ses cours à la Sorbonne et à
l'École des sciences sociales et, du même coup, son projet de
mémoire sur le philosophe Antoine Rivarol. Henri et Bernadette
s'inquiètent. Ainsi, ces vœux à l'occasion du vingt-huitième
anniversaire d'Alain:
Je te souhaite donc une bonne santé et forme des vœux pour le
succès de ton avenir qui reste toujours mystérieux pour nous.
J'espère que tu atteindras sûrement le but vers lequel tu vogues
sans nous le faire savoir... N'oublie pas cependant qu'ici il y avait
place pour toi et que le succès — en y mettant un peu de bonne
volonté — ne tarderait pas à venir. Enfin, tu n'es plus un enfant
et tu sais, mieux que moi, ce qui te convient et ce qui fera ton
bonheur (lettre d'Henri Grandbois, 24 mai 1928).
Ces inquiétudes sont liées à la situation financière de plus en plus
précaire de la famille Grandbois, profondément affectée par un
ralentissement imprévu de l'industrie du bois, par la chute des
valeurs boursières et par de mauvais investissements,
notamment dans la laiterie Champlain, condamnée par les autorités
publiques en 1928 pour avoir enfreint les règles d'hygiène.
L'argent qu'Henri Grandbois fait parvenir à son fils devient une
charge supplémentaire qui hypothèque le train de vie de la
famille. Résignés, Henri et Bernadette verront leur fils prendre16 CORRESPONDANC E
une direction autre que celle dont ils avaient rêvé pour lui.
Même l'intervention de l'oncle Jos n'y fera rien.
À défaut de répondre aux appels qui lui sont lancés
d'outremer, Alain Grandbois s'engage dans la rédaction de son
premier livre, Né à Québec, dont la publication en 1933 deviendra
«enfin» une source de fierté pour la famille. Le prestige social
tant attendu viendra donc par le truchement de l'image de
l'écrivain respecté: «Tu deviens quelqu'un, mon Alain, et ta
maman est fière de son fils», lui écrira Bernadette
RousseauGrandbois à l'occasion de la publication de Né à Québec.
Les principaux correspondants
Simone Routier
La correspondance d'Alain Grandbois avec Simone Routier
commence à l'été 1920. Simone vient de quitter le lac Clair, où
4la famille Grandbois possède un domaine : Alain lui écrit à
Loretteville, où sa famille réside pour l'été. C'est par sa sœur
Gabrielle, pensionnaire comme elle au Couvent des Ursulines à
Québec, que Simone Routier a rencontré Alain Grandbois.
Enthousiaste et dynamique, elle apporte un peu de gaieté dans
la vie du jeune homme, souvent enclin à la dépression et au
repli sur soi. Leurs rapports seront ponctués de ruptures et de
retrouvailles, de silences et de longues explications.
Dans ses lettres, Grandbois exprime sa vision de l'amour,
une vision romantique, sinon morbide, où se confondent l'être
aimé et la femme disparue. L'amour est pour lui ce qui fait mal,
parce qu'il ne nous appartient pas ou parce qu'il nous échappe
d'une manière ou d'une autre. C'est la même vision qui
trouvera à s'exprimer, dix ans plus tard, dans les lettres à Lucienne
Boucher, où le souvenir de l'aimée se confond à celui d'une
«morte»: «Et je t'aimerai, toi si vivante, comme on aime une
morte» (injra, p. 118). Simone apparaît comme la femme
inaccessible, et l'amour que ressent Alain s'apparente à celui queINTRODUCTIO N 17
l'on porte à la Vierge Marie: «Je vous aime, Simone, comme les
Nonnes, autrefois, dans des chapelles ardentes et basses, avec des
extases, adoraient la Vierge» (infra, p. 66). L'écriture épistolaire
devient une forme de deuil: «Ma petite Monne d'autrefois, au
sourire doux, au sourire triste. Jamais, jamais je ne la reverrai, et
je vous hais quand je pense à Elle. Elle est morte pour toujours, et
c'est Elle que je pleure» (infra, p. 99).
La rupture survient quand Simone apprend qu'Alain a depuis
longtemps été initié aux jeux de l'amour — ce qu'il racontera
dans «Cela peut faire bondir... » et dans «Lucette» (Proses diverses,
p. 24-28 et p. 38-40) — et qu'il fréquente en secret une femme
mariée. Les lettres brûlantes et remplies de promesses, où le désir
physique ne s'exprime qu'avec une extrême pudeur, prendront
dès lors un autre sens. Choquée et déçue, elle se réfugie dans le
silence et les bons principes, pour renouer avec son souhait de
jeunesse d'entrer en religion. Suivront quelques billets et
quelques rencontres amicales au cours de l'été 1923, puis le départ
d'Alain pour Paris en septembre 1925. Leurs routes se croiseront
encore quelques fois, à Paris notamment, où Simone Routier
habitera à partir du début des années 1930 et travaillera aux
Archives canadiennes. Femme active, engagée dans les milieux
littéraires parisiens et québécois, auteur de nombreux livres,
écrivain salué par la critique de son époque — elle remporte le
prix David en 1929 —, Simone Routier gardera une grande
affection pour celui qui aura cru se reconnaître en certains vers de
L'Immortel Adolescent.
Les lettres de jeunesse à Simone Routier annoncent déjà
quelques-uns des traits qu'on retrouvera tout au long de la
correspondance d'Alain Grandbois. D'abord son aversion des
mondanités. Bien qu'il soit lui-même issu d'une famille bourgeoise et
que sa mère, en particulier, ne dédaigne pas les rencontres de ce
genre, Grandbois portera toute sa vie un regard ironique sur la
bonne société. Il se moque des soirées et des bals auxquels
Simone l'invite, comme il se moquera, dans ses lettres à
Extrait de la publication18 CORRESPONDANC E
Lucienne, des salons bourgeois des années 1930 et, plus tard,
des remises de prix littéraires et des rencontres d'écrivains. S'y
manifeste également son attitude à l'égard du catholicisme. «Je
ne crois à rien, à personne», écrit-il à Simone Routier (injra,
p. 80). Il manifestera la même attitude, quelque trente ans plus
tard, dans ses lettres au chanoine Groulx, au père Gustave
Lamarche et à Rina Lasnier. À cette dernière, il dira: «Je ne crois
ni à l'impuissance, ni à la puissance, ni à la dignité, ni à la
noblesse, ni à l'esprit de l'être humain. Je veux Dieu. Le reste,
malgré le talent, le génie, n'est même pas la poussière. Je vous
envie — et croyez bien que je ne fais pas d'ironie — de vous
baigner dans Sa connaissance comme dans une source fraîche
et merveilleuse et créatrice de beauté» (injra, p. 240). Enfin, les
lettres de jeunesse à Simone Routier annoncent la place que
tiendra la littérature dans la vie d'Alain Grandbois. C'est à elle,
la «petite Monne», qu'il adresse deux de ses premiers poèmes:
l'un écrit la veille de son dix-septième anniversaire, l'autre au
cours des années 1920.
Lucienne Boucher
Alain Grandbois et Lucienne Boucher ont fait connaissance
à Paris, au milieu des années 1920: Grandbois avait été
présenté par son ami Marcel Dugas à la mère de Lucienne,
meM Georgine Normandin-Boucher, qui recevait écrivains et
musiciens dans son salon de la rue La Mottc-Picquet, dans le
VIP arrondissement. Ils ne seraient toutefois devenus amants
qu'en septembre 1932, lors d'un séjour à Cannes.
Au moment de leur rencontre, Lucienne est séparée depuis
5longtemps de son premier mari, le musicien Alfred Laliberté .
Elle a bien un amant, mais elle semble s'entendre plus ou moins
bien avec lui. De son côté, Alain vient de rompre avec son amie
polonaise Sophie Jablonska, la petite «Jade», avec qui il a habité
un temps boulevard Raspail à Paris.
Extrait de la publicationINTRODUCTIO N 19
Peu après avoir parcouru ensemble la Côte d'Azur, les deux
amants connaissent une première séparation: Lucienne doit
rentrer à Paris auprès de sa mère qui la demande; Alain regagne
Port-Gros, où la fin de la rédaction de Né à Québec l'attend. C'est
l'occasion de leurs premières lettres, débordantes d'espoir et de
promesses, mais chargées déjà de regret et de nostalgie: «Je me
réfugie en toi, cette nuit, comme dans le coin le plus doux, le plus
secret, le plus obscur du monde. Je n'ai jamais été plus seul, plus
nu. Jamais plus près de cette mortelle limite qui sépare la lumière
de l'ombre. Je n'ai pas de larmes. J'écris avec des yeux secs. Mais
je veux cette dernière illusion, ce dernier mirage: ton amour»
(lettre du 22 septembre 1932, injra, p. 115).
Leur seconde rencontre date de la fin octobre 1932. Lucienne
fuit Paris pour aller retrouver Alain à Port-Gros. Après leur
seconde séparation, rien ne sera plus comme avant. Grandbois
cherche en vain à dissiper les malentendus que l'écriture
épistolaire semble entretenir. De longues lettres d'explications dans
lesquelles la «logique» fait place à la vérité du «cœur» et des
émotions succéderont ainsi aux lettres passionnées, investies de la
seule et unique présence de l'autre. La rupture paraît inévitable,
presque annoncée. Le ton change, les lettres se font moins
fréquentes, les silences, plus longs.
Outre la difficulté qu'il éprouve à s'investir dans une relation
amoureuse durable — «Je hais l'amour. Mais moins que je ne
t'aime», écrira-t-il à Lucienne (injra, p. 132) —, Grandbois connaît
des ennuis financiers qui contrastent avec le mode de vie
bourgeois de Lucienne. Sans compter qu'il tente de mener à terme la
rédaction de Né à Québec, un ouvrage sur lequel il peine depuis
près de cinq ans. Par ailleurs, le projet que formule Lucienne de
retourner vivre avec lui au Canada n'a pas de quoi le séduire.
C'est en effet au cours de l'année 1933 que Grandbois organise
son premier départ pour la Chine, projet qu'il caresse, semble-t-il,
depuis l'hiver de 1926: il se documente, demande à son ami20 CORRESPONDANC E
Marcel Dugas de lui faire parvenir des livres sur l'Orient et
planifie son itinéraire.
Marcel Dugas
Malgré leur différence d'âge — plus de quinze ans les
séparent —, Marcel Dugas et Alain Grandbois se sont liés d'amitié
dès leur première rencontre, en 1926. Leur correspondance
s'échelonnera sur une vingtaine d'années, jusqu'à la mort de
Dugas, en janvier 1947.
Le style épistolaire de Dugas est aux antipodes de celui de
Grandbois: il y a chez lui une sorte de frénésie, comme s'il
ressentait le besoin de tout dire, de prendre toute la place. En
constante représentation, il refuse de laisser voir ses blessures et
ce qui le préoccupe réellement. Dugas est un être de contrastes
et de contradictions. Passionné, excessif, il refuse les jugements
tièdes et dit tout haut ce qu'il pense, exigeant tout de son
interlocuteur comme de lui-même. Il peut aussi être affectueux,
tendre et sensible, s'informant du travail de son ami, de ses
amours, de son état de santé. De son côté, Grandbois répond
presque toujours avec le même calme, la même sollicitude. Par
moments, il tente de justifier ses longs silences, de pondérer les
propos de Dugas, lui raconte ce qu'il fait et décrit ses rencontres
avec quelques connaissances communes.
Marcel Dugas est bien connu dans le milieu des Canadiens
6français à Paris. Ses gestes d'éclat, son homosexualité , qu'il
affiche sous des aspects de dandy, ont fait de lui une sorte
d'esthète à la Gide. Il a vécu à Paris de 1910 à 1914, ne rentrant
au Canada qu'à la déclaration de la guerre. En 1918, il a
collaboré au Nigog, où il s'est fait remarquer par la virulence de ses
propos. Il est l'auteur de recueils de poèmes en prose (Poèmes en
prose, «Bibliothèque du Nouveau Monde») ainsi que d'essais
critiques (Le Théâtre à Montréal. Propos d'un huron canadien, 1911;
Feux de Bengale à Verlaine glorieux, 1915; Versions, 1917; Apologies,
1919; Littérature canadienne. Aperçus, 1929; Approches, 1942). À
Extrait de la publicationINTRODUCTIO N 2l
Paris, où il habite depuis 1920, et jusqu'à son retour en 1940, il
travaille comme commis au Bureau des Archives nationales du
Canada.
Dugas s'est institué le «directeur de conscience» du jeune
homme, trop enclin, dira-t-il, des années plus tard, au
découragement et à la paresse («Né à Saint-Casimir. M. Alain Grandbois»,
dans Approches, p. 41-64). Il a également joué un rôle important
dans la formation littéraire et intellectuelle de Grandbois: il lui a
7offert de nombreux livres et lui a fait connaître l'œuvre de Gide .
Il l'a aussi introduit dans certains salons parisiens: il l'a présenté à
son amie Louise Read, à madame de Faucamberge, qui publiait
chez l'éditeur Messein, là même où Grandbois fait paraître
son premier livre, et à madame Normandin-Boucher, mère de
Lucienne.
Lors de la publication de Né à Québec, Bernadette
RousseauGrandbois demandera à Dugas d'intervenir auprès de ses amis
écrivains ou critiques littéraires pour qu'ils rendent compte de
l'ouvrage de son fils:
Je ne puis terminer sans mêler ma voix, toute profane qu'elle soit,
à tant d'autres plus autorisées et vous offrir mes cordiales
félicitations pour ces magnifiques ouvrages, les vôtres, écrit-elle
à Dugas, que nous lisons non seulement avec charme et intérêt
mais avec fierté. De telles œuvres écrites par une main
canadienne, nous le répétons bien haut, quel grand honneur pour
toute une race, pour le Canada français ! Ce que vous me
permettrez de vous dire encore, c'est toute l'affection que vous porte
une maman au souvenir des heures réconfortantes que mon
Alain a passées près de vous, de la bonne amitié qui vous lie à ce
cher enfant (lettre du 30 janvier 1934, ACA, fonds Marcel Dugas).
Entrecoupées de quelques voyages au Canada et de quelques
visites de sa famille en France, quinze années de bourlingue et
d'écriture s'écouleront, de 1925 à 1939, avant que Grandbois ne
revienne s'établir au pays. Lire la correspondance de cette
période, c'est avoir accès à l'univers éclaté de Grandbois, où
évoluent et où se croisent de nombreux autres Canadiens qui ontAlbert LABERGE, La Scouine
édition critique par Paul Wyczynski
1986,300 p.
LAHONTAN, Œuvres complètes I, II
édition critique par Real Ouellet et Alain Beaulieu
1990,1474 p.
Gilbert LA RoCQUE, Les Masques
édition critique par Julie LeBlanc
1998,302 p.
Chrestien LECLERCQ
Nouvelle Relation de la Gaspesie
édition critique par Real Ouellet
1999,796 p.
Pamphile LE MAY, Contes vrais
édition critique par Jeanne Deniers et Lise Maisonneuve
1993, 490 p.
Joseph LENOIR, Œuvres
édition critique par John Hare et Jeanne d'Arc Lortie
1988, 332 p.
Albert LOZEAU, Œuvres poétiques complètes
édition critique par Michel Lemaire
2002, 712 p.
Paul MORIN, Œuvres poétiques complètes
édition critique par Jacques Michon
2000, 640 p.
Etienne PARENT, Discours
édition critique par Claude Couture et Yvan Lamonde
2000, 470 p.
RlNGUET, Trente arpents
édition critique par Jean Panneton, Roméo Arbour et Jean-Louis Major
1991, 522 p.
Extrait de la publicationGabriel SAGARD
Le Grand Voyage du pays des Hurons
suivi de Dictionaire de la langue huronne
édition critique par Jack Warwick
1998, 528 p.
Mathieu SAGEAN
Relation des avantures de Mathieu Sagean, Canadien
édition critique par Pierre Berthiaume
1999, 234 p.
Extrait de la publication