Correspondance politique pour servir de suite à l'ouvrage intitulé, les Prussiens dénoncés à l'Europe...

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Gueffier (Paris). 1790. Prussiens -- Ouvrages avant 1800. 148 p. ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1790
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CORRESPONDANCE
POLITIQUE.
CORRESPONDANCE
POLITIQUE,
Pour servir de suite à l'Ouvrage intitulé,
Les Prussiens dénoncés à l'Europe, etc.
A PARIS,
Chez GUEFFIER, rue du Hurepoix, N°17
M. DCC. XC.
CORRESPONDANCE
POLITIQUE,
POUR servir de suite à l'Ouvrage intitulé ,
Les Prussiens dénoncés à l'Europe, etc.
Bordeaux , le ... Octobre 1789.
Vous savez, Monsieur, le vif intérêt que
je prends au sort de votre malheureuse
Patrie , devenue , par l'invasion des Prus-
siens , l'esclave de son premier Sujet.
Plutôt que de plier le genou devant l'idole,
vous vîntes chercher un asyle chez nous;
le hasard me procura votre connoissance ;
je vous offris mon amitié , vous m'accor-
dâtes la vôtre : ce sentiment qui nous unit,
m'a rendu aussi zélé Patriote Hollandois
que vous pouvez l'être , et c'est beaucoup
dire. Lorsque mes devoirs m'obligèrent de
quitter Paris , je vous priai de me commu-
niquer ce que vous apprendriez de la situa-
tion de votre pays ; vous me le promîtes ,
A
(2)
et vous avez tenu parole. Cependant cette
exactitude, dont je vous remercie', ne satis-
fait pas encore ma curiosité ; je lis tous
les papiers publics , où j'espère trouver
des nouvelles de la Hollande , et je me
procure les ouvragés qui traitent de la révo-
lution dont tant d'honnêtes citoyens ont été
les victimes. Il vient de paroître ici sur ce su-
jet une brochure, que vous connoissiez sans
doute avant moi, et qui a pour titre , Les
Prussiens 'dénoncés à l'Europe. Je l'ai lue
avec attention , et plus d'une fois ; le style
en est simple , il annonce la véracité ; les
réflexions m'ont paru très-justes ; mais
j'aurois désiré moins d'interruption dans
la sérié des faits , et des transitions ména-
gées avec plus d'art. Je crois que trop de
précipitation dans le travail a causé ces
défauts ; mais ils ne peuvent nuire , selon,
moi , à là sensation que doit produire cet
ouvrage sur l'esprit des lecteurs honnêtes
et sensibles. Tous seront indignés de la
conduite aussi injuste que perfide de la
Cour de Berlin , et frémiront au tableau des
brigandages de la Milice Prussienne dans
un pays où, bien loin de pouvoir justifier
ses déprédations par le droit de conquête ,
elle avoit été reçue à titre d'amie.
(3)
Les intentions de l'Auteur me semblent
trop pures pour l'accuser de mauvaise foi,
et le ton qu'il prend ne peut le faire soup-
çonner de timidité. Je pense donc que
c'est faute d'être bien instruit qu'il a né-
gligé d'assigner tous les motifs qui ont pu
déterminer le Roi de Prusse à une inva-
sion , que je regarde comme une démarche
aussi contraire à la saine politique qu'aux
droits des Nations. Il en a touché quelque
chose, mais trop vaguement, et il a gardé
Un silence absolu sur les raisons qui ont
engagé M. le Duc de Brunswyk à prendre
le commandement de la petite armée qui a
mis votre Patrie aux fers.
Si je ne craignois , Monsieur , d'abuser
des droits que vous m'avez donnés sur vous,
je vous engagerais à réparer ces omissions.
Je me rappelle confusément ce que vous
m'avez dit plusieurs fois en conversation ,
et personne n'est plus en état que vous de
me donner les éclaircissemens , que je re-
proche à l'Auteur de la brochure d'avoir
négligés , s'il ne les ignorait pas. Je me
flatte d'obtenir cette nouvelle preuve de
votre amitié ; j'ai même un pressentiment
que le Public verrait avec plaisir vos re-
marqués , et qu'elles formeraient un sup-
A ij
( 4 )
plément très - nécessaire à l'ouvrage dont il
est question. Tout ce qui tient à l'invasion
des Prussiens dans votre pays , ne sera
jamais mis au rang des choses inutiles ou
indifférentes. Au reste, à l'égard de la publi-
cité que je vous propose, il n'en sera que ce
que vous voudrez.
Encore un mot sur M. de Brunswyk :
c'est , je crois , le même que j'ai connu
dans la guerre de sept ans ; il portoit alors
le titre de Prince héréditaire, et fut le moins
heureux des Généraux ennemis. On l'avoit
depuis ce temps perdu de vue , et il n'a
reparu sur la scène que pour jouer , si je
ne me trompe , un rôle indigne de sa nais-
sance , et du rang qu'il tient dans l'Empire.
J'attends avec impatience votre réponse,
et je suis avec les sentimens que je vous
ai voués pour la vie ,
Monsieur ,
Votre , etc.
Paris , le ... . Octobre 1789.
J E fais , Monsieur , trop de cas de votre
amitié , pour ne pas saisir , avec empresse-
ment, toutes les occasions de vous prouver
la mienne, et je ne vous refuserai certaine-
(5 )
ment pas les renseignemens que vous me
demandez. Je connoissois avant vous l'Ou-
vrage dont vous me parlez ; il étoit public
ici dès le mois d'Août ; il y a même joui
d'une espèce de succès , que j'attribue à
l'intérêt que nos malheurs inspirent aux
amis de la Liberté, sur-tout dans un temps
où votre Nation , en secouant le joug du
despotisme ministériel et aristocratique ,
donne à l'Europe un exemple qui causera ,
sous peu d'années , un changement total
dans les loix, les moeurs , les idées et les in-
térêts des Peuples.
Je suis entièrement de votre avis , Mon-
sieur, sur la brochure en question, et j'ai
regretté , plus que vous encore , de n'y pas
trouver tout ce dont elle étoit susceptible.
Ces objets étoient sans doute inconnus à
l'Auteur , que je ne suspecte d'aucune réti-
cence volontaire. Le rang que j'ai tenu
dans ma Patrie , et la part active que j'ai
prise aux efforts malheureusement inutiles
que nous avons tentés pour nous déli-
vrer de la fatale influence du Stadhoudérat
et de l'Aristocratie , m'ont fait acquérir
quelques connoissances sur les causes de la
révolution qui m'a fait quitter ma terre
natale, où ne pouvant me résoudre à m'avi-
A iij
(6)
lir , j'aurois couru les plus grands dangers.
J'ai pris , vous le savez , l'habitude de jeter
sur le papier le résultat de mes réflexions ,
niais je n'ai jamais prétendu m'ériger en
Auteur , sur -tout dans une Langue qui
ne m'est pas familière, et qui d'ailleurs
est si fertile en bons Ecrivains. Cependant,
Monsieur , j'en courrai les risques , et je
consentirai à la publicité de notre corres-
pondance , si vous croyez qu'elle puisse
être de quelqu'utilité pour ma Patrie. Peut-
être la fin de notre esclavage est-elle plus
prochaine que ne le pensent nos oppres-
seurs ; et les précautions qu'ils prennent
pour appesantir nos chaînes , pourraient
accélérer le moment qui doit les briser.
Mes conjectures, à cet égard , chimériques
ou fondées , n'ayant aucun rapport direct
à l'objet de votre curiosité, je vais , sans
autre digression , entreprendre de la satis-
faire.
Si le Roi de Prusse , comme vous le re-
marquez très-bien, eût suivi les règles d'une
saine politique, il ne se fût jamais immiscé , à
main armée , dans les différens de la Hol-
lande avec le Stadhouder. Son oncle lui
avoit expressément recommandé , quelque
temps ayant sa mort , de ne paroître dans
(7)
cette querelle qu'à titre de médiateur, et
Frédéric - Guillaume avoit promis formelle-
ment de suivre un si sage conseil. Mais il
n'y a rien de si mal exécuté que les volontés
des Souverains qui ne sont plus ; et d'ail-
leurs les Rois se laissent presque toujours
aveugler par l'ambition et séduire par leurs
Ministres : tel a été dans la circons-
tance dont il s'agit le sort du Monarque
Prussien.
Frédéric , jaloux de conserver jusqu'au
dernier moment la plénitude du pouvoir
suprême, avoit éloigné de la connoissance
des affaires son héritier présomptif , qui
n'osoit même laisser entrevoir la moindre
velléité de s'initier dans les mystères du
Gouvernement. Forcé donc de mener une
vie oisive et monotone , de commander
quelques.manoeuvres, et de faire défiler une
parade , ce Prince n'eut d'autres ressources
que les plaisirs : il s'y livra. Monté sur le
Trône , sans avoir fait l'apprentissage du
difficile métier de Roi, il sentit le besoin
d'un guide , et choisit pour cet emploi
M. Hertzberg , que le Monarque défunt,
renommé pour se connoître en hommes ,
avoit honoré de sa confiance. Dès que ce
choix fut connu , la Cour de Londres et
A iv
(8)
l'épouse du Stadhouder, crurent avoir trou-
vé dans le nouveau Ministre, intriguant et
cupide , un sujet capable de servir leurs
projets. Cet espoir ne fut pas vain, et je
crois être bien fondé à présumer que l'or
de la Grande - Bretagne fut le puissant mo-
tif qui détermina ce Ministre à donner au
Roi de Prusse le perfide conseil de mar-
quer le commencement de son règne par
une entreprise injuste , et dont les suites
lui seront tôt ou tard funestes. Hertzberg,
en s'enrichissant des dons de l'Angleterre ,
se flatta d'acquérir la réputation du plus
grand Politique de son siècle , et vint à
bout de persuader à son Maître qu'il devien-
drait , ainsi que l'avoit été son oncle , le
modérateur et l'arbitre de l'Europe. Ce
n'est pas sans de fortes présomptions , équi-
valentes même à des certitudes , que j'ac-
cuse ici le Ministre Prussien de s'être laissé
corrompre pour seconder l'ambition de la
Princesse et les desseins de l'Angleterre,
Vous vous rappellerez sans, doute , Mon-
sieur, qu'en mettant sous les yeux du Par-
lement les dépenses de l'année 87, M. Pitt fit
entrer dans le compte 83000 livres sterling
pour des négociations secrettes en Alle-
magne. La Cour de Berlin étoit alors le
(9)
centre de ces négociations ; Hertzberg
y dirigeoit tout à son gré : donc il n'est
pas problématique en quelles" mains a passé
une grande partie de cette somme. Je puis
mal conclure , mais j'ai pour moi toutes
les probabilités.
Quoi qu'il en soit, le Roi de Prusse fut
certainement trompé par son Ministre ; il
le fut encore par sa soeur et par son En-
voyé extraordinaire : des Ecrivains sou-
doyés augmentèrent l'erreur , en peignant
les Patriotes des plus noires couleurs , en
les représentant comme la lie de la Na-
tion. Je pourrois , sans crainte d'être dé-
menti , invoquer à cet égard le témoignage
de M. le Comte de Kalkreuth , dont l'Au-
teur des Prussiens dénoncés a fait une
mention honorable et bien méritée. Ce
Général n'a pas hésité de dire plusieurs
fois que sa Cour avoit été induite en erreur,
sur le compte du Parti républicain, qu'on
avoit assuré n'être composé que du rebut
de la plus basse classe des habitans. C'est
ainsi que séduit par les conseils intéressés
d'un Ministre perfide } et par un excès de
de tendresse pour son ambitieuse et vindi-
cative soeur , le Roi de Prusse a violé la
foi publique et le droit des gens, De-là
( 10 )
son alliance imprudente avec l'Angleterre,
qui ne peut dans aucun cas lui procurer
des avantages capables de contrebalancer
les risques qu'il court, en se trouvant forcé
d'épouser toutes les querelles que la Grande-
Bretagne voudra susciter ou soutenir. De-là
encore , sans parler de quelques projets à
peine éclos , les intrigues de la Cour de
Berlin , pour fomenter en Pologne un pré-
tendu patriotisme , soutenir le despotisme
en Suède , et pour exciter le Souverain de
ce Royaume à rompre avec la Russie, sous
un frivole prétexte. Je ne crois pas m'éloi-
gner beaucoup de la vraisemblance , en
présumant que les deux Empires , irrités de
cette conduite , n'attendent que le moment
de se voir délivrés de leur guerre avec la
Porte Ottomane , pour réunir leurs forces,
et tomber sur le Roi de Prusse. Peut - être
même ce Monarque , qui s'enferre de plus
en plus , sera-t-il forcé de les prévenir ;
et c'est alors que délaissé , ou foiblement
secouru par ses nouveaux alliés , sa position
peut devenir très - critique.
Ceci, Monsieur, a l'air d'un paradoxe,
et mérite explication ; il n'est personne un
peu instruit de la situation respective des,
Etats de. l'Europe , qui puisse ignorer que
(11)
la dette nationale de l'Angleterre est mon-
tée à un point , qu'il est impossible de
l'acquitter ; les intérêts en sont exactement
payés , je l'avoue , et c'est ce qui soutient
le crédit de la Nation. Mais quelle multi-
tude d'impôts n'a-t-il pas fallu inventer
pour subvenir au paiement de ces intérêts
et aux dépenses du Gouvernement ? Je
crois que dans ce genre toutes les ressources
sont épuisées , et qu'il seroit dangereux d'en
vouloir tenter de nouvelles. Le premier,
Ministre le sait bien ; et content de mettre
le Roi de Prusse en scène , il se tient
derrière le rideau, prévoyant qu'au moindre
bruit de guerre les fonds publics, qui per-
dent déjà vingt-deux pour cent, éprouve-
ront une baisse effrayante , et que le Parle-
ment , où le parti de l'opposition pourroit
très - bien prévaloir , refusera les subsides
extrordinaires. D'ailleurs ce Ministre, quel-
que crédit qu'il ait sur l'esprit de son Maître,
n'est pas à l'abri d'une disgrace ; et les
projets de son successeur seroient, selon
la coutume , diamétralement opposés aux
siens,. La Nation, qui ne s'est pas montrée
fort enthousiasmée de l'alliance avec la Cour
de Berlin , et qui même l'a jugée désavan-
tageuse , trouveroit les moyens d'en éluder
( 12 )■
les conditions, et finiroit par y renoncer. Que
feroit le Roi de Prusse ? Il crieroit à l'infi-
délité, mais il n'iroit certainement pas, pour
s'en venger , attaquer les Anglois dans leur
Isle. En cas de guerre , ce Monarque doit
donc compter foiblement sur l'appui de la
Grande-Bretagne. Quant à notre Répu-
blique , je puis vous assurer qu'elle est
parfaitement nulle comme puissance de
terre. Son armée , à l'exception des Régi-
mens étrangers , ne vaut pas la moindre de
vos Milices nationales ; et les Recrues qu'on
feroit pour l'augmenter , ne la rendraient
pas meilleure. Notre Marine n'est pas tout-
à-fait aussi peu capable de service , mais
elle est bien délabrée ; d'ailleurs nous man-
quons de Matelots, et sur-tout d'argent.
Ceci,est vrai , malgré la réputation d'opu-
lence dont jouit la Hollande : chez nous les
Particuliers sont riches, mais l'Etat est obéré.
Les emprunts que la République a faits du
temps de la guerre de succession , ne sont
pas acquittés ; et ceux faits depuis ne le
sont pas davantage. Les cinquante millions
de florins que l'heureuse révolution coûte
à la, Province de Hollande , augmentent
encore la pénurie de nos finances ; quelques
Provinces de l'union refusent non-seule-
( 13 )
ment de payer leur quote-part des dépenses
ordinaires, mais même d'en acquitter les
intérêts. Enfin les obligations sur l'Etat
perdent , en pleine paix , vingt à vingt-
cinq pour cent ; jugez de leur baisse, s'il
falloit entrer dans une guerre qui ruineroit
le commerce , seule ressource de la Répu-
blique , et qui depuis la révolution, dimi-
nue d'une manière alarmante. J'ai donc eu
raison d'avancer que les nouveaux alliés
du Roi de Prusse ne lui seroient pas d'une
grande ressource, s'il étoit attaqué par les
deux Empires, qui peuvent, en réunissant
leurs forces , lui opposer cinq à six cents
mille hommes.
Vous m'objecterez, peut-être, Monsieur,
que ce Monarque est à l'époque actuelle le
plus formidable Souverain de l'Allemagne ;
que son armée est composée de deux cents
mille hommes les mieux disciplinés de l'Eu-
rope , et qu'il peut aisément la recruter ,
puisque tous ses Sujets sont Soldats nés.
Je n'ignore pas que ce Prince a dans ses
coffres les dépenses de deux campagnes ;
que les magasins sont abondamment fournis
de subsistances , d'habillemens et de mu-
nitions ; que les équipages de campagne
sont dans le meilleur état, et que les Trou-
(14)
pes peuvent se mettre en marche , avec
tout ce qui leur est nécessaire , deux heures
après en avoir reçu l'ordre. Ces avantages
sont grands sans doute , et le Roi de Prusse
y joint celui d'être Chef de la Ligue Ger-
manique , ce qui n'a pas peu servi à lui per-
suader qu'il pouvoit tout oser impunément.
Mais ces nombreux Soldats si bien disci-
plinés , n'ont vu d'autre guerre , depuis
vingt-six ans , que celle de la succession
de Bavière, et les Troupes des deux Empires
sont aguerries. L'armée Prussienne ne sera
plus commandée par ce FRÉDÉRIC , dont les
talens et les victoires inspiroient au Soldat
une confiance si légitime, et doubloient son
courage. La fortune qui sembloit suivre
constamment les drapeaux de ce Monarque ,
pourroit abandonner ceux de son successeur.
Deux campagnes malheureuses suffisent
pour épuiser ses trésors, et diminuer consi-
dérablement son armée, trop forte des deux
tiers, en raison de la population de ses Etats,
et qu'il ne pourroit pas recruter aisément.
Enfin il peut arriver que quelques Membres
de la Ligue Germanique , alarmés de l'am-
bition très - visible du Chef, s'en détachent;
et cet abandon , joint au chapitre des acci-
dens, sur lesquels il faut calculer en guerre
(15)
plus qu'en toute autre chose , pourrait en-
traîner la perte d'une partie des conquêtes
dues à la valeur , et plus encore à la poli-
tique du Roi défunt.
Vous trouverez , Monsieur, cette Lettre
un peu volumineuse , mais il faut vous y
accoutumer pour la suite ; et quand j'ai
commencé à m'occuper d'un objet, je n'en
fais pas à deux fois. J'ai cependaut suppri-
mé beaucoup de réflexions sur les impru-
dentes démarches déjà faites par le Roi de
Prusse, et sur celles que je présume qu'il
fera bientôt, si certains orages qui se for-
ment dans' le voisinage de ma Patrie vien-
nent à éclater. En cas que mes conjectures
se vérifient, et que vous soyiez curieux de
mes remarques, je vous en offre d'avance la
communication.
Je suis , sans compliment , et avec toute
la sincérité d'un bon et franc Hollandois,
Monsieur,
Votre , etc.
P. S. En relisant , je me suis apperçu
que j'ai passé sous silence un des plus
importans griefs dont on chargeoit les Pa-
triotes auprès du Roi de Prusse , et qui de-
voit les irriter contre eux. On ne cessoit
( 16 )
de répéter à Berlin , que nous voulions
anéantir le Stadhoudérat, et chasser du pays
la Maison d'Orange. Jamais , je vous le
proteste , imputation ne fut plus calom-
nieuse ; j'ai connu les sentimens des prin-
cipaux et des plus ardens défenseurs du Parti
républicain ; aucun d'eux n'a conçu le projet
de toucher aux prérogatives légitimes du
Stadhoudérat, que nous avons toujours re-
gardé comme faisant partie essentielle de la
Constitution, niais dont il étoit très-naturel
et très-nécessaire que l'influence excessive
fût réprimée. Nous demandions à jouir du
droit de tout homme libre , celui de choisir
ses Magistrats , et que leur élection ne fût
pas l'ouvrage de la faveur d'un seul homme,
ou concentrée dans le cercle étroit de quel-
ques familles qui se perpétuent dans les
places honorifiques et lucratives. Prétendre
à la réformation d'abus aussi pernicieux ,
ce n'est pas vouloir détruire la Constitution;
et ce n'est pas se montrer ennemis du
Stadhoudérat , que de chercher à le rendre
plus respectable et plus cher à la Nation,
en mettant celui qui est revêtu de cette
éminente dignité , dans l'heureuse impuis-
sance d'en abuser au détriment de la chose
publique. Les Etats de Hollande suspen-
dirent
( 17 )
dirent le Stadhouder de ses fonctions de
Capitaine - Général de leur Province ; niais
le Prince s'attira cette disgrace par une
conduite, qui dans tout autre gouverne-
ment, aurait fait priver irrévocablement
de ses emplois l'Officier qui se seroit
opposé, aussi formellement, aux ordres
de son Souverain. Les Patriotes n'ont
donc jamais été les ennemis du Stad-
houder ; lorsqu'ils firent les premières dé-
marches pour recouvrer leurs droits na-
turels , ils y furent excités par ces mêmes
personnages qui les persécutent aujour-
d'hui , et qui vouloient abaisser par eux
le Stadhoudérat, pour rester seuls maîtres
du gouvernement. Voilà, Monsieur, les
vrais ennemis du Prince : ils sont mainte-
nant enveloppés dans les filets qu'ils ont
tendus, et plus esclaves que nous , puis-
qu'avec l'apparence du pouvoir , ils se
trouvent réduits à l'obéissance la plus pas-
sive.
Paris , le. . . . Octobre 1789.
J E crois , Monsieur, vous avoir donné
dans ma précédente , les éclaircissemens
que vous desiriez, sur les motifs qui ont
B
( 18 )
éterminé le Roi, de Prusse à son invasion,
dans la Hollande, et sur les conséquences
qui doivent probablement en résulter. Je
vais vous entretenir aujourd'hui de ce qui
concerne M. le Duc de Brunswyk, que
l'Auteur des Prussiens dénoncés s'est
contenté de faire connoître comme chef
d'une Soldatesque spoliatrice, dont il sem-
bloit autoriser le brigandage, puisque pou-
vant le réprimer, il ne s'y opposoit pas.
Ce Chef, ainsi que vous l'avez très-bien
présumé, se nommoit, pendant la guerre
de sept ans , Prince héréditaire; malgré
quelques échecs qu'il reçut alors, il n'en
jouissoit pas moins d'une réputation mé-
ritée de bravoure et de talens : on pouvoit
même augurer qu'il deviendroit un des plus
habiles Généraux de l'Europe. Ce Prince,
apprécié à sa juste valeur dans l'histoire
secrette de la Cour de Berlin, sort d'une
maison qui le place presque en même
ligne que les têtes couronnées ; il est un
des premiers membres du corps germa-
nique, et revêtu en Prusse de la dignité
unique de Veld-Maréchal, ou comme on
diroit en France, Généralissime des armées.
En sa qualité de Souverain, qui le rend
l'égal du Roi de Prusse, il pouvoit, sans
(19)
courir le moindre risque , refuser l'expé-
dition de Hollande; la supériorité de son
grade militaire lui interdisoit seule le
commandement d'un corps de, dix-huit-
mille hommes, qui ne se confie ordinai-
rement qu'à un Lieutenant-Général. La
mission, d'ailleurs, étoit si peu honorable,
qu'un simple Gentilhomme auroit dû rougir
de l'accepter, s'il eût été maître de s'en
dispenser. Quelles raisons, me demanderez-
vous, peuvent avoir décidé M. de Bruns-
wyk, à se charger d'une expédition si peu
compatible avec son rang et ses dignités?
Selon moi, les voici : d'abord sa parenté
avec l'épouse du Stadhouder ; des vues
d'agrandissement pour sa famille, fondées
sur les suites d'une révolution dont il
auroit été le principal instrument; et sur-
tout la certitude d'une récompense pé-
cuniaire, proportionnée au service qu'il
alloit rendre à la Princesse. Ce dernier
motif est sans doute un véhicule qui ne
fait pas grand honneur à la délicatesse
des sentimens d'un Prince souverain ,
mais qui ne doit pas étonner dans M. de
Brunswyk, dont une des plus violentes
passions est l'amour de l'or.
Ce n'est pas assez de vous avoir montré
( 20 )
dans ce Prince, l'homme peu sensible à
toutes les convenances qui sont ou de-
vraient être la base des actions de ses
pareils; vous allez le voir dans le com-
mandement qu'il avoit accepté , faire au-
tant de fautes que de démarches, comme
Général.
La Cour de Berlin étoit vraisemblablement
bien instruite que le principal Ministre
de France, et quelques membres qui ne
sont plus maintenant dans le Conseil du
Roi, trahiroient la gloire de la Nation,
et celle de leur maître , en abandonnant
à son sort la province de Hollande. Ce-
pendant il étoit aussi très - certain que le
Ministère Français avoit hautement déclaré
qu'il ne souffriroit pas qu'aucune Puissance
intervînt à main armée dans les différens
intérieurs de la République. La France à
la vérité, quoiqu'informée des mémoires
menaçans du Ministre Prussien à la Haye,
ne faisoit faire aucun mouvement à ses
Troupes, pour se mettre en état de sou-
tenir sa déclaration. La Prusse avoit eu
soin d'envoyer sur les Frontières de
France , des émissaires qui lui rendoient
un fidèle compte de l'inactivité des Gar-
nisons, de la Flandre et du Hainaut.
(21)
Parmi ces agens subalternes, il en étoit un
qui joue maintenant un grand rôle, dans
l'espèce de révolution qui vient de s'opérer
à Liége ; chargé de correspondre particu-
lièrement avec M. Hertzberg, il l'aver-
tissoit que le Camp de Givet n'existoit que
dans les Gazettes; et continua ses services,
par une correspondance avec M. de Bruns-
wyk pendant son séjour en Hollande.
Malgré ces motifs de sécurité, le Roi de
Prusse et son Veld - Maréchal, ne pour-
voient ignorer qu'un Ministère change
souvent de systême d'un jour à l'autre,
et que les mêmes moyens mis en usage,
pour déterminer celui de France à l'inac-
tion , pouvoient être employés en sens
contraire, ce qui étoit, à l'époque dont je
parle, dans la classe des choses très - pos-
sibles. Donc, rien de moins certain que
le succès de l'expédition de Hollande; et
le moindre avis de la marche de dix-
mille Français, aurait obligé le Général
Prussien à retourner honteusement sur ses
pas. Il en avoit une telle crainte, que son
armée, ou sa division, comme vous voudrez
l'appeler, marchoit fort lentement, et fit
même des haltes de trois ou quatre jours,
afin d'atteindre l'avis qu'elle pouvoit avancée
B iiJ
(22 )
sans craindre aucun obstacle. Voilà déjà
dans M. de Brunswyk, une imprudence
bien caractérisée, de s'exposer, en rétro-
gradant, à devenir la fable et la risée de
toute l'Europe. Mais je veux bien supposer
ce Prince parfaitement instruit que les
Patriotes ne recevroient aucun secours
étranger ; la réputation de grand homme
de guerre, dont je sais qu'il est très-jaloux,
lui impôsoit la nécessité de déployer tous.
ses talens , et de faire les dispositions
indispensables , pour pénétrer dans une
Province que la nature a rendu presque
inattaquable, Oui, Monsieur, la Hollande
est si facile à défendre, que la moitié des
Bourgeois armés pouvoit arrêter, et même
détruire une armée trois fois plus forte
que celle dont M. de Brunswyk avoit le
commandement. Vous ne regarderez pas
cette assertion, comme hasardée, puisque
dans l'ouvrage que vous avez lu, il est
prouvé que les Prussiens furent repoussés
avec perte devant trois postes , le premier
Octobre 87. D'ailleurs, si l'Auteur avoit
négligé d'en parler , je pourrois vous le
certifier, car j'y étais. Ces postes cependant
n'étoient défendus que par des Bourgeois, et
par des, Soldats, de nouvelle levée. Si celui
(23)
situé à mi- chemin d'Haarlern à Amsterdam,
eût été confié à des Officiers plus habiles,,
plus vigilans, ou plus fidèles, le Duc de
Brunswyk , malgré les endroits dont il
s étoit emparé, manquoit le plus important
objet de sa mission; Amsterdam lui échap-
poit, et par une négligence impardon-
nable à un Général qui prétend, comme
je vous,l'ai dit, à la, supériorité dos talens
militaires, La connoissance topographique
des environs d'Amsterdam suffisoit pour
trouver un moyen assuré de surprendre
cette Ville , sans être obligé d'attaquer
Naarden , Wesop , ni aucun des postes
qui en couvrent les approches. Il est éton-
nant que formé à l'école du grand Fré-
déric, et l'un, de ses plus dignes élèves,
M. de. Brunsvvyk ait ignoré ce moyen si
facile à découvrir, mais sur lequel vous
me permettrez de garder le secret; je ne
puis le, confier au papier, parce qu'il est
possible qu'une lettre se perde. Ce dont
je vous assure, c'est qu'un Officier intel-
ligent n'auroit pas négligé de consulter la
carte pour accélérer son, expédition, sur-
tout dans une saison ordinairement, plu-
vieuse, et fort mal - saine dans notre
Province. Les momens étoient d'autant
( 24 )
plus précieux, que le Ministère Français.,
pour n'être pas obligé de demander passage
aux Puissances voisines, et pour éviter les
longueurs de la marche , pouvoir, faire
embarquer à Dunkerque quelques Régi-
mens, à qui trois jours suffisoient pour
être rendus dans la Hollande méridionale,
sans qu'ils eussent besoin de porter d'autres
munitions que leurs Gibernes remplies
de Cartouches. Ce secours auroit ranimé
un parti que la terreur empêcha de
réfléchir sur les moyens de défense qui
lui restoient. Tous ces obstacles très-pos-
sibles ne se présentèrent pas à l'esprit de
M. de Brunswyk , qui, ne doutant de rien,
perdit une douzaine de jours , sans faire
le moindre progrès, et sans prendre, soit
pour l'attaque, la défense, ou la retraite
aucune des précautions qu'auroit prises
un Officier d'une capacité fort ordinaire.
Les personnes accoutumées à juger les
hommes d'après la réussite de leurs opé-
rations, me blameront de censurer celles
de M. de Brunswyk; mais je leur répondrai
que, malgré ses succès , ce Général se
serait montré plus digne de sa réputation
en ne donnant pas tout au hasard, J'a-
jouterai même qu'il sait très-bien que la
( 25 )
trahison de quelques personnages im-
portans, et les émeutes populaires l'ont
beaucoup mieux servi que' ses talens , et
que sans ces secours il n'auroit remporté
de son expédition , que la honte d'en
avoir accepté le commandement. Il ne
faut, pour s'en convaincre, que réfléchir
sur la conduite que devoit tenir le Rhin-
grave de Salm, s'il eût été, je ne dis pas
un Officier intelligent et brave, mais sim-
plement homme d'honneur. Je sais bien
qu'Utrecht ne pouvoit pas soutenir un
long siège, et que l'évacuation étoit in-
dispensable ; mais il falloit en retirer les
Troupes, les Bourgeois auxiliaires, et les
envoyer avec des munitions et de l'artil-
lerie, renforcer les garnisons de Gorcum,
Naerden, Niewshuys, et autres postes qui
défendent l'entrée de la Hollande. En
prenant ces précautions si naturelles, il
devenoit impossible à M. de Brunswyk,
de gagner un pouce de terrein, sans une
perte considérable d'hommes et de temps.
Les Etats de la Province, composés des
mêmes membres, auroient persisté dans
leur système, et pressé là France de les
secourir ; cette Puissance , malgré la
cabale, qui dirigeoit alors son Ministère ,
( 26 )
n'auroit pu se dispenser de tenir sa parole
tant de fois, et si hautement donnée. La
Bourgeoisie armée et les Corps - francs ,
suffisoient pour contenir dans l'intérieur
les mouvemens séditieux de la populace,
et ma Patrie étoit sauvée.
Vous conviendrez aisément, Monsieur,
d'après tout ceci., que les succès brillans
et rapides de M. de Brunswyk en Hol-
lande , ne peuvent être attribués à ses
talens, et qu'il s'est conduit avec si peu
d'intelligence , que sans une suite dé trahi-
sons en tout genre, il lui étoit impos-
sible de ne pas échouer dans une entre-
prise dont je n'aurois jamais pensé qu'il
eût voulu se charger. Je fus très-étonné
d'apprendre sa nomination et son consen-
tement, sachant que la France ne lui a
jamais donné aucun sujet personnel de
mécontentement, étant, de plus , très-cer-
tain qu'il aime les Français, et que dans
son coeur il les préfère à ses Compatriotes.
Pourquoi donc ce Prince a t-il accepté le
commandement d'une expédition qui ne
peut être regardée que comme une injure
formelle, et un manque de foi inexcusable
envers la France ? pourquoi ? auri sacra
fames.
Je suis , etc.
( 27 )
Paris, le... . Octobre 1789.
J E vous ai, Monsieur, dans nmes précé-
dentes , présenté quelques traits sur le
caractère de M. le Duc de Brunswyk,
considéré comme homme; mais ce seroit
mal répondre au desir que vous m'avez
témoigné de connoître à fond ce Prince,
si je négligeois une anecdote précieuse
qui satisfera pleinement votre attente. Elle
aura même un double mérite à vos yeux,
en vous intéressant au sort de ce brave
Colonel, qui refusa si généreusement de
rendre Naerden, et qui défendit Muyden
avec tant de courage. L'événement dont
il fut la. victime, peut avec justice, être
mis au rang des choses vraies, quoiqu'in
vraisemblables. Je crois qu'il n'en faut
omettre aucunes circonstances : je vais
conséquemment vous les présenter par
ordre de dates : cette marche est indispen-
sable pour vous mettre à portée de saisir
l'ensemble d'une trame d'iniquité, ourdie
par trois frippons, pour perdre l'honnête
Officier dont: il est question , et dans le-
quel, aux épithètes que je lui donne, vous
aurez sans peine reconnu Monsieur le
Baron de Matha.
( 28 )
En vertu d'une capitulation, signée le 29
Juillet 1787, M. de Matha eut commission
de leurs nobles et grandes Puissances,
les Etats de Hollande, de lever un Ré-
giment de Cavalerie, dont le rendez-vous
général était assigné à Naerden. Il y avoit
déja dans cette Ville, la moitié des hommes
nécessaires pour la formation, du Régi-
ment , et les recrues faites dans les pays
limitrophes , garantissoient la certitude du
complet pour une époque très-prochaine,
mais une partie des Chevaux manquoit
encore. Les choses en étaient là, quand
il vint à Naerden , un homme attaché
depuis quelque temps à la Légion de
Salm , et que le Rhingrave adressoit à M.
de Matha , en le lui recommandant en.
qualité de Piqueur de son nouveau Régi-
ment. Cet homme, nommé Kemphff, na-
tif des environs de Brunswyk, ou du
Margraviat de Bareuth, est un fort mau-
vais sujets que M. de Matha avoit déja
refusé d'employer dans sa première
Légion , quoiqu'il ne le connût pas
alors pour ce qu'il étoit, et qu'il ne fait
même bien connu qu'après l'évènement
dont il s'agit ici. Un seul trait vous fera
juger du personnage : il avoit servi d'espion
(29 )
au parti Stadhoudérien , et avoit passé
d'Utrecht, et d'autres endroits au camp
que le Prince commandent à Zeyst : on a
même appris , mais trop tard, qu'il tra-
hissoit les deux partis , et que le Fiscal
de la Cour de Hollande avoit été sur
le point de le dénoncer, ce qui n'ayant
pas eu lieu, ce misérable continua impu-
nément son infâme métier.
Soit excès d'indulgence, ou trop d'égard
pour la recommandation du Rhingrave ?
M. de Matha reçut cet homme en qualité
de Piqueur. A peine fut-il en possession
de son emploi, et revêtu de l'uniforme,
qu'il fit observer à son Colonel., que le
Régiment devant être complet , armé et
équipé, pour passer la revue des Commis-
saires des Etats, le 22 Octobre suivant,
il étoit impossible de remplir cet engage-
ment si l'on ne se décidoit promptement
à faire ailleurs qu'en Hollande, l'achat des
chevaux qui manquoient. Il offrit de se
rendre pour cette emplette, dans le Duché de
Brunswyk; et M. de Matha, forcé par les
circonstances , chargea Kemphff d'acheter
150 chevaux, qui devoient être rendus à
Naerden avant l'époque de la revue. La
moitié du prix de leur achat ne devoit
(3o)
être payée qu'à Bremen, après qu'ils y au-
roient été acceptés par un Officier chargé
de les y aller recevoir; le reste de la somme
n'étoit exigible qu'à Naerdon, lorsque ces
chevaux auroient été examinés et jugés
en état de servir. Ne perdez point de vue,
Monsieur, ces conditions ; vous verrez par
la suite du récit combien il est important
d'y faire la plus sérieuse attention.
Muni de ces ordres, le Piqueur partit
de Naerden au commencement de Sep-
tembre , ou dans les derniers jours du
mois d'Août. Cet homme, espion du Stad-
houder, n'ignoroit pas que les Prussiens
étoient en marche, et déja sur les bords
du Rhin; il étoit très bien instruit de
leur prochaine invasion, et parfaitement
convaincu de l'inutilité de sa mission. Il
se rendit cependant à Brunswyk, pour y
attendre la nouvelle certaine de cette in-
vasion , et je vous prie , Monsieur , de
remarquer que les Prussiens violèrent le
Territoire de la République , le 13 Sep-
tembre , et qu'on le savoit à Brunswyk le
17. Kemphff n'attendoit que cet avis pour
exécuter son projet inique, concerté sans
doute d'avance avec un certain Haussman,
ou Hofman, le sujet le plus décrié peut
( 31 )
être de toute l'Allemagne, et connu pour
un frippon dans Brunswyk, lieu de sa
naissance.
Le perfide Agent de M. de Matha ne
perdit point de temps , et signa le 19 , avec
un Maquignon , nommé Sta , ou Staffe ,
un marché pour l'achat des chevaux. Dans
ce contrat , Staffe s'engage à fournir ,
moyennant un prix stipulé , 130 chevaux
d'escadron , et quelques autres pour les
Officiers , et à les faire conduire , avant le
22 Octobre suivant à Bremen , aux condi-
tions de recevoir dans cette Ville la moitié
du prix de l'achat, et le reste à Naerden,
comme je vous l'ai déja fait observer. A
peine cet acte d'iniquité étoit-il conclu,
que parut sur la scène cet Haussnian ,
comme Banquier ayant avancé les fonds
pour l'achat des chevaux. C'est ici que la
fripponnerie saute aux yeux : il n'est fait
mention dans le contrat entre Kempff et
Staffe, d'aucune personne chargée de faire
les avances, et le Maquignon ne pouvoit
rien exiger qu'à Bremen et à Naerden ,
après avoir satisfait aux conditions énoncées
dans de contrat. Cependant Hofman, sans
facultés et sans crédit quelconque, hors
d'état par conséquent de faire la moindre
(32)
avance , dépêcha une Estafette à M. de
Matha à Amsterdam , et à la Commis-
sion de Défense de cette Ville , pour
réclamer le paiement des sommes par
lui données pour l'achat des chevaux,
L'Exprès arriva lorsque les Prussiens
étoient aux environs d'Amsterdam , cir-
constance que n'ignoroient pas les scélé-
rats associés -, et sur laquelle ils avoient
fondé leurs criminelles espérances. La Com-
mission de Défense d'Amsterdam envoya la
Lettre du prétendu Banquier à M. de Matha,
qui n'en tint aucun compte ; il n'étoit plus
question alors de lever un Régiment , et
d'ailleurs ce Colonel ne pouvoit être res-
ponsable d'aucune des conditions du
marché, puisque Kemphff avait eu l'audace
d'y prendre la qualité de Chargé de plein-
pouvoir des Etats de Hollande : c'étoit
donc contr'eux, et non contre M. de Matha
qu'il auroit fallu procéder.
N'ayant reçu aucune réponse de la Com-
mission de Défense d'Amsterdam , ni de
M. de Matha, Hofman garda le silence jus-
qu'après la reddition des Postes aux envi-
rons de cette Ville ; reddition effectuée le
8 Octobre , par capitulation entre le Géné-
ral Comte de Kalkreuth , et les Comman-
dans
(33)
dans de ces postes. On devoit s'attendre
que la réclamation de cet homme tombe-
roit d'elle-même , puisque les dates seules
en détruisoient la validité , étant d'une im-
possibilité physique que des chevaux, en
les supposant achetés le 19 Septembre, jour
de la signature du marché, pussent être
rendus avant la fin du mois à Brêmen,
distant de Brunswyk d'environ trente-
huit lieues. Cependant, Monsieur , vous
allez voir cet homme, dont raisonnable-
ment on pensait n'avoir rien à craindre,
reparoître pour accabler M. de Matha du
coup le plus terrible , et le moins prévu.
Le dénouement s'approche ; mais il faut,
encore vous offrir quelques détails, pour
vous mettre au fait de l'intrigue.
Une des portes d'Amsterdam, nommée
porte de Leyde, fut honteusement livrée
aux Prussiens , le 10 Octobre, et le lende-
main , M. le Duc de Brunswyk ayant établi
son quartier-général au Lovertoom , fixa
son domicile chez le sieur le Clerc. Ce
fut là qu'il reçut les hommages de la nou-
velle Régence, des principaux soutiens du
parti vainqueur, et la visite de quelques-
uns des vaincus. Aux termes de la capi-
tulation;. M. de Matha pouvoit, sans en-
C
(34)
courir le moindre reproche , quitter
Amsterdam ; mais il ne crut pas devoir en
sortir , persuadé qu'il n'avoit rien à re-
douter , étant sous la sauve-garde d'une
capitulation, faite au nom de sa Majesté
Prussienne, et ratifiée par M. le Duc de
Brunswyk, dont la loyauté ne permettoit
pas de concevoir la plus légère inquiétude.
Indépendamment de ces raisons, M. de
Matha en avoit, pour ne point quitter le
Territoire de la République, d'autres qui
lui paroissoient propres à le rassurer. Sa
conscience ne lui reprochoit aucune faute
contre l'Etat, pour avoir exécuté les ordres
des Souverains légitimes de la province
de Hollande, qu'il servoit privativement
aux autres Provinces de la Confédération.
Quoique ces Souverains aient suivi des
principes diamétralement opposés au sys-
tême actuel, ceux qui tiennent maintenant
la place de ces Souverains devoient res-
pecter les ordres donnés par leurs prédé-
cesseurs , comme des actes émanés du
pouvoir suprême. En cassant ces actes,
en annullant les résolutions prises anté-
rieurement , les chefs qui dirigent actuel-
lement la République, ont donné une at-
teinte aussi funeste qu'irréparable à leur
(35)
autorité; ils ont par cet exemple fourni des
armes contre eux-mêmes, s'il arrivoit une
révolution qui renversât l'édifice que la
violence et la perfidie ont élevé-. Convaincu
de ces vérités, se reposant sur la justice des
Souverains qu'il avoit servis si fidèlement
et avec tant de courage , ainsi que les
Officiers qui ont défendu la même cause ,
M. de Matha ne voulut pas donner prisa
sur lui par une retraite, qui auroit eu.
l'air d'une fuite ; il resta donc , et fut mal-
heureusement trompé dans une attente
en apparence si bien fondée. La Catas-
trophe dont il me reste à vous rendre
compte, est une preuve ajoutée à tant
d'autres, qu'il ne faut pas toujours se
confier dans la droiture de ses intentions ,
et qu'il est, sur-tout, très-dangereux de
faire fonds sur la justice des Grands.
L'heure de la poste me presse, et m'o-
blige , Monsieur , de vous remettre au
Courier prochain pour la suite de mon
récit, et je n'ai que le temps de vous re-
nouveler l'assurance de mon bien sincère
attachement.
Je suis, etc,
C iJ
(36)
Parie ce. ..
JE crois vous avoir prouvé, Monsieur,
par les détails un peu longs, mais indis-
pensables, où je suis entré dans ma der-
nière lettre, qu'il est impossible de trouver
une créance plus évidemment fausse, que
celle du frippon Brunswykois. Jamais le plus
déterminé chicanneur n'auroit osé s'en faire
un titre , et cependant, au moyen d'une
violation manifeste de toute justice, cette
créance fut en partie acquittée. Pour ne
vous pas tenir plus long-temps dans l'im-
patience , je reprends le fil de ma narra-
tion.
Deux jours après l'arrivée de M. le Duc
de Brunswyk au Lovertoom, M. le Baron
de Matha, de l'avis de M. le Général Comte
de Kalkreuth, alla rendre ses devoirs au
Prince. Sou Altesse lui fit un accueil dis-
tingué, lui prodigua les plus flatteurs éloges
sur sa belle défense, dans les postes où
il avoit commandé, lui témoigna le plaisir
qu'il ressentoit de faire sa connoissance ,
en un mot l'accabla d'honnêtetés. Le len-
demain de cette visite, M. de Matha reçut
de la part du Duc, une invitation de venir
(37)
dîner le jour même. Le bruit courut dans
Amsterdam que cet Hofman, prenant la
qualité d'Officier de son Altesse, avoit fait
le message ; je ne garantis pas la vérité
de cette circonstance, mais je puis du moins
affirmer que cet homme étoit alors depuis
deux jours, commensal de la maison de
M. de Brunswyk. Plus de trente Citoyens
notables d'Amsterdam, informés de l'in-
vitation, représentèrent à M. de Matha.,
l'imprudence de s'y rendre ; et le péril
qu'il couroit en se livrant aux mains du
Duc; d'autres amis se réunirent à ceux-ci,
et voulurent employer la force pour pré-
venir le malheur qu'ils redoutoient, et
prédirent à M. de Matha que sa confiance
lui seroit funeste. Ils étoient cependant
bien éloignés de soupçonner la cause qui,
dans peu d'heures, plongeroit leur ami
dans une espèce de cachot. Le Baron ,
jugeant des autres par son coeur, et par
l'honnêteté de son caractère , répondit à
toutes ces sollicitations, en franc et loyal
Chevalier, qu'il avoit une trop haute idée
de M. de Brunswyk , pour soupçonner
qu'il voulût violer les droits de l'hospita-
lité. Bravant donc les remontrances et les
présages de l'amitié justement alarmée ,
C iij
(38)
Il se rendit chez le Prince, et en fut ac-
cueilli beaucoup plus froidement que la
veille ; il n'y fît aucune attention ; et à
l'issue du dîner, après avoir pris congé
du Duc , il monta en voiture. A peine
étoit-il à vingt pas de la maison qu'occu-
poit son Altesse, que cet Haussman crie
au cocher d'arrêter, ouvre la portière ,
saute dans le carrosse, et s'assied à côté
de M. de Matha. Cette insolence lui rap-
pella les prédictions de ses amis ; il en fut
troublé au point de prendre cet homme
pour un Archer de la Police d'Amsterdam ,
et lui demanda la cause de tant de hardiesse.
Hofman, en scélérat effronté, répondit.
ce vous êtes mon débiteur pour les chevaux
» achetés à Brunswyk pour votre compte,
" et je vous arrête, si vous ne me payez
» dans l'instant ». M. de Matha, certain
de n'être débiteur de personne pour l'achat
de ces chevaux, et frappé des présages,
funestes de ses amis, craignit alors pour
sa liberté ; il fit à Hofman la proposition
d'entrer dans une auberge, lui promettant
de le satisfaire, s'il prouvoit la légitimité
de sa créance. Le frippon ne voulant, et
n'osant hasarder une telle discussion, re-
fusa net, et pendant ce colloque, le nommé,
(%)
Papegay , Substitut du grand Officier y
accompagné d'archers , arrêta l'infortuné
Colonel, et le conduisit à l'Hôtel-de-Ville ,
où il le confina dans une espèce de galetas,
étroit et obscur, défendant de laisser parler
personne au prisonnier, à moins que ce;
ne fût son créancier ou son Procureur.
Sans l'inviolable attachement de son. Nègre,
M. de Matha, pendant quelques jours que
dura cette rigueur, se seroit vu privé de
tout secours humain. Mais ce généreux
domestique , qui étoit derrière le carrosse
de son Maître quand il fut arrêté, ne voulut
jamais le quitter, malgré les menaces qu'on
lui fit, et protesta qu'il se, laisseront plutôt
tuer, que de sortir de la chambre.
Vous noterez, Monsieur, qu'on ne peut
arrêter dans Amsterdam aucun étranger
pour dette, sans un ordre signé du Ma-
gistrat qui préside à la Police, et que Pa-
pegay n'en avoit pas. Ce suppôt ne se seroit
pas compromis à ce point, et n'auroit pas
risqué de perdre sa place, s'il n'avoit été
certain de la plus puissante protection.
Vous n'en douterez pas quand la suite du
récit vous aura mis au fait de toute l'a-
venture. Il faut encore observer que M. de
Matha ne pouvoit, sorts aucun aspect, être
C iv
(40)
regardé comme étranger. Né sujet de la
République, issu de parens distingués qui
ont bien servi l'Etat, tenant par Madame
son Epouse à une des premières familles
de la province de Groningue, M. de Matha
servoit depuis long-temps avec honneur.
Il avoit été, lors de l'affaire de l'Escaut,
propriétaire d'une Légion , il venoit de
se signaler dans la défense des postes que
les Etats de Hollande , et la ville d'Ams-
terdam lui avoient confiés; il étoit d'ail-
leurs sous la sauve-garde d'une capitula-
tion , qui devoit rendre sa personne in-
violable dans tous les cas. Je n'entre, Mon-
sieur, dans ces détails que pour mieux vous
convaincre de l'odieux du procédé qu'on
s'est permis envers M. de Matha, et pour
établir le parallèle entre lui et son pré-
tendu créancier. En supposant à cet homme
une probité sans tache et une créance légitime
appuyée sur des preuves incontestables, il
ne pouvoit, en qualité d'étranger, intenter
une action juridique contre le dernier des
individus-, sans donner caution bonne et
valable, pour tous les frais de la procé-
dure, sur-tout ayant à répéter une somme
aussi considérable, que celle dont Hofman
réclamoit le paiement. Toutes ces forma
(41)
lités, qui sont de rigueur, n'ont point été
observées , on les a indignement violées,
dès qu'il s'est agi de faire à M. de Matha
un affront public : ce brave Officier, que
ses ennemis mêmes auroient dû respecter,
a été indignement sacrifié. A qui? à un
homme décrié dans sa Patrie, et dans tous
les endroits qu'il a parcourus ; parfaitement
inconnu dans Amsterdam, et n'ayant d'autre
recommandation que d'être sujet de M. le
Duc de Brunswyk, et reçu depuis deux
jours dans la maison de ce Prince.
Je vous fais marcher, Monsieur , de
surprise en surprise , mais je n'arrange
pas les évènemens, je votas les présente
dans leur série naturelle, et votre éton-
nement ne diminuera point par la suite
du récit. Le bruit de la détention de M. de
Matha se répandit bientôt dans la Ville,
et tous les Citoyens honnêtes, même parmi
les zélés partisans de la révolution, en
furent indignés ; les amis du prisonnier
cherchèrent à pénétrer la cause de cet évé-
nement , et nul ne soupçonnoit encore la
véritable. Quelques personnes se rendirent
chez M. le Duc de Brunswyk pour réclamer
sa protection, et lui représenter qu'il la
devoit accorder, puisqu'en arrêtant presque
( 42)
sons ses yeux, M. de Matha, on avoit
violé les droits de l'hospitalité. Son Altesse
sourde à toutes les sollicitations, répondit
froidement qu'il n'étoit pas en son pouvoir
d'arrêter le cours de la justice. M. le Gé-
néral Comte de Kalkreuth ne fut pas
plutôt instruit de cette détention , que ,
suivant les mouvemens d'un coeur aussi
généreux que sensible, il écrivit à M. de
Brimswyk, dans les termes les plus pres-
sans, invoquant.en faveur du prisonnier
les loix de l'honneur et de la guerre, qui
ne permettaient pas au Prince de souffrir
qu'un Officier, sous la sauve-garde d'une
capitulation , et qu'il avoit admis à sa
table , fut arrêté presque en la quittant.
Rien ne put faire sortir M. de Brunswyk
du cercle où il s'étoit renfermé; sa réponse
fut la même qu'il avoit déjà faite. Ne
pouvant vaincre les refus obstinés de ce
Prince, et le trouvant inaccessible à tous
les sentimens qu'on en devoit attendre, les
amis de M. de Matha se virent forcés
d'entrer en pour-parler avec le frippon
qui se prétendoit son créancier. Ils lui
offrirent caution réelle de la totalité de
l'achat des chevaux, et demandèrent qu'aus-
si tôt après la consignation du dépôt, la
(43)
liberté fût donnée au prisonnier, et que
les titres de la créance fussent examinés.
Cette proposition si raisonnable fut rejet-
tée; le Brunswykois avoit eu grand soin.
de publier, qu'il n'avoit fait arrêter M.
de Matha, qu'à l'appui de la protection,
de M. le Duc; et ce bruit, destitué peut-
être de fondement , fit un tel effet sur
l'esprit des Juges, qu'ils ne voulurent ou
n'osèrent ordonner aucun moyen concilia»
toire. Force fut donc de subir les lois qu'il
plut au spoliateur allemand d'imposer :
ce scélérat fit encore valoir comme une
grace, son consentement à l'élargissement
de M. de Matha, moyennant une somme
de quatorze mille florins, faisant à peu-près
trente mille livres, monnoie de France ;
et vous remarquerez, Monsieur, que la
justice n'exigea pas la présentation du
moindre titre, en preuve de l'achat d'un ,
seul cheval. A cette somme exhorbitante,
il faut joindre encore plus de trois mille
florins pour les frais, depuis le moment
de la détention jusqu'à celui de l'élargis-
sement , les suppôts de la justice étant
pour le moins aussi voraces dans mon
pays, que dans aucun autre. La fortune
de M. de Matha n'est pas assez considé-
(44 )
rable, pour qu'un échec de cette nature
n'y cause un notable dommage, qui ce-
pendant auroit pu facilement être réparé,
si les suites de cette aventure n'eussent
obligé ce galant homme, de renoncer au
projet de ne point quitter sa Patrie, et
sur-tout une Province dont il avoit si bien
mérité. Le traitement qu'il venoit d'endurer,
lui en faisant craindre, avec raison, d'autres
d'un genre plus funeste , et déterminé
d'ailleurs par les conseils de ses meilleurs
amis , il sortit de la République , aban-
donnant ses emplois, ses pensions, et la
rentrée des avances qu'il avoit faites pour
le service de l'Etat.
Les papiers publics ont annoncé à toute
l'Europe, la sentence de la Cour de Hol-
lande, qui déclare ce brave Officier, inca-
pable d'aucun emploi dans la République,
et le condamne à un bannissement per-
pétuel du Territoire de quatre Provinces
de l'union, sous peine de punition cor-
porelle s'il ose s'y présenter. Telle est ,
Monsieur, la récompense que reçoit M.
de Matha, pour avoir préservé Amsterdam
d'un pillage infaillible , en refusant de
livrer Naerden, et en défendant courageu-
sement Muyden. Cette sentence étant une
( 45)
suite du fatal événement dont je vous en-
tretiens ; tant d'infortune et de pertes,
n'ayant d'autre cause que l'invitation à
laquelle notre Baron eut l'imprudente com
fiance de se rendre, vous conviendrez que,
si c'est un grand honneur de manger avec
un Prince Souverain, ce brave Officier a
payé cet honneur-là tout ce qu'il peut
valoir.
Dans le dénouement de cette affaire ,
vous aurez certainement, Monsieur, trouvé
très - étrangère , et très-suspecte la con-
duite de M. de Brunswik ; vous n'aurez
pas compris quelle raison a pu empêcher
ce Prince d'user de l'autorité que lui don-
noient les circonstances , pour procurer
sans délai la liberté à un homme d'honneur ,
et le faire jouir des droits sacrés de l'hos-
pitalité. Mais , que direz-vous , en appre-
nant que M, de Brunswik , avant d'en-
voyer inviter M. de Matha , étoit instruit
par Hofman, de sa prétention, et du pro-
jet de faire arrêter son débiteur ? Oui ,
Monsieur, ce frippon, muni d'une lettre du
Ministre de M. de Brunswick, s'étoit pré-
senté à son Altesse , avoit réclamé sa pro-
tection et l'appui de son autorité pour se
faire payer, et pour faire arrêter M. de
(46)
Matha. Le Prince se contenta de lui répon-
dre que cette affaire ne le regardoit pas ,
et qu'il y avoit des Magistrats auxquels
il falloit s'adresser, Les bras vous tombe-
ront en lisant ceci, Monsieur, la plume m'é-
chappe , et je fais trêve aux réflexions qui
se présentent en foule , persuadé qu'elles
ne vous échapperont pas.
Je suis , etc.
Bordeaux , le ... Novembre 1789
EN vérité, Monsieur, si tout autre que vous
m'eût donné les détails de la détention de
M. de Matha , et s'ils n'étoient pas ap-
puyés sur des preuves aussi claires que
celles que vous m'avez données de cette
étrange aventure , je regarderais ce récit
comme un Roman imaginé pour noircir
la réputation de M. le Duc de Brunswick.
Les premiers, élémens du sens commun et
de la probité suffisoient pour sauver à ce
Prince la honte d'être complice d'une fri-
ponnerie qui saute aux yeux du moins clair-
voyant de tous les hommes. Il ne s'agis-
sait que de se faire représenter les titres
sur lesquels Hofman fondoit sa créance ?
( 47 )
les preuves qui devoient constater l'achat
des chevaux, et leur arrivée à Brêmen ,
puisque le contrat porte que la moitié du
prix de cet achat sera payée dans cette
Ville. D'ailleurs dans ce marché, le Piqueur
ayant pris la qualité de chargé de pouvoir
par les Etats de Hollande, et ne faisant aucu-
ne mention de M. de Matha, comme garant,
il étoit clair que cet Officier ne pouvoit
être débiteur de qui que ce fût pour l'a-
chat des chevaux. Si cet Hofman avoit prêté
de l'argent au Maquignon, M. de Matha ne
l'y avoit pas autorisé, donc il ne lui devoit
rien , et Staffe étoit le seul qui eût à ré-
péter quelque chose contre lui , s'il avoit
réellement acheté les chevaux, et s'il les
avoit conduits à Brème au temps fixé dans
les instructions de Kemphff. En rappro-
chant les dates , ce qui ne me semble pas un
effort de génie bien extraordinaire , on
pouvoit facilement se convaincre de l'im-
possibilité absolue que les clauses du con-
trat eussent été remplies. Ainsi , en ad-
mettant que M. de Matha fût susceptible
de responsabilité , tout l'édifice de la pré-
tendue, créance de cet Hofman crouloit faute
de fondement. L'homme le moins versé
dans la connoissance des affaires, n'auroit
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pas négligé cet examen indispensable ; et
si M. de Brunswick eût daigné s'y livrer
un moment , il auroit sans doute chassé
ignominieusement de sa présence l'impudent
qui osoit lui en imposer, et que d'ailleurs
il connoissoit pour un frippon avéré. Je
sais bien , Monsieur , que les Prince des-
scendent rarement jusqu'à ces minutieux
détails , mais on n'ignore pas dans le monde
que l'Altesse dont il s'agit s'en occupé
volontiers pour la régie de ses affaires do-
mestiques. Il est donc très-surprenant que
dans une occasion où il ne s'agissoit pas
moins que de ruiner un honnête homme,
ce Prince ait cru, sur parole, un person-
nage si peu digne de foi, à moins de prê-
ter à cette Altesse le desir de voir la
somme extorquée , augmenter le numé-
raire dans ses Etats : considération qui
peut paroître importante à un Souverain
qui aime l'argent , et dont les revenus
sont bornés.
Mais, Monsieur, je veux bien pour un mo-
ment supposer la dette légitime , M. de
Matha refusant de l'acquitter , et son créan-
cier le plus honnête homme du monde.
Dans cette hypothèse M. le Duc de Bruns-
wick , informé de tout, comme il l'étoit,
et

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