Correspondance politique pour servir de suite à l'ouvrage intitulé, les Prussiens dénoncés à l'Europe...

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Gueffier (Paris). 1790. Prussiens -- Ouvrages avant 1800. 148 p. ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1790
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LE BARON
DE
HUGENTOVH
LES PRUSSIENS
DÉNONCÉS
A L' EUROPE.
DÉNONCÉS
A L'EUROPE;
Par une Société de Témoins & de Vic-
times de leur invafion dans la Pro-
vince de Hollande.
Exoriare aliquis tamis è cladibus ultor
Efprit des Journaux, Décembre 1787.
Lettre de M. Marron, Chapelain de l'Ambaffadeur
de LL. EH. PP. à la Cour de France.
A PARIS,
Chez GUEFFIER , Jeune, Libraire , rue du
Hurepoix, N°. 17.
M. D C C. L X X X I X.
V
AVERTISSEMENT.
L'OUVRAGE que nous offrons
au public devoir paroître au com-
mencent de l'année dernière ; ce re-
tard nous a fourni les moyens de raf-
fembler plus de matériaux, & d'étayer
par de nouvelles preuves l'injuftice
& la violence que nous reprochons à
nos oppreffeurs, Ce n'eft pas feu-
lement notre intérêt perfonnel qui
nous a fait prendre la plume , c'eft
celui de toute notre Nation, dont la
perte eft inévitable fi fes fers ne font
bientôt brifés. Nous nous flattons
d'avoir démontré cette vérité ter-
rible par le tableau fidèle que nous
avoirs tracé des funeftes effets qui
ont accompagné & fuivi l'invafion
des Pruffiens dans la Province de
Hollande.
En mettant cet écrit au jour, nous
n'avons pas eu la téméraire préten-
vj Avertiffement.
tion de lutter contre celui qu'a pu-
blié M. de Mirabeau, dont nous
eftimons les grands talens. Son ou-
vrage fur le Stadhoudérat eft digne
de fon pinceau énergique & fa-
vant ; mais nous aurions defiré qu'il
fe fût particulièrement occupé du
développement des caufes qui ont
produit dans la République cette
révolution fatale , qui en a profcrit
jufqu'au nom de la liberté. C'étoit
à lui qu'il appartenoit de faire paffer
dans l'ame des Lecturs honnêtes
& fenfibles l'indignation que leur
doivent infpirer les procédés vexa-
toires , & les déprédations qu'ont
exercé les Pruffiens dans un pays
fur lequel ils n'avoient aucun droit.
Nous nous fommes impofés cette
tâche , & nous croyons l'avoir rem-
plie, autant que la foibleffe de nos
talens nous l'a permis : le feul mérite
dont nous faffions gloire eft de n'a-
voir préfenté aucun fait qui puiffe
Avertiffement. vij
être contredit. On pourra les nier,
mais ce n'eft pas répondre; & nous
défions., publiquement, qui que ce
puiffe être d'adminiftrer la preuve
au contraire de ce que nous avan-
çons.
Nous nous attendons à voir cette
production traitée de libelle diffama-
toire , outrageant, attentatoire à la
dignité des auguftes perfonnages
dont nous dénonçons la conduite
des épithètes injurieufes, loin de
détruire les faits & les preuves,
en attefteront la vérité. C'eft le
calomniateur qui mérite le châr-
timent & le mépris , mais l'hom-
me injuftement perfécuté , profcrit,
a le droit d'accufer fon oppreffeur,
quelque grand qu'il puiffe être.
Nous ufons de ce droit impres-
criptible; & fi nous fortons des
bornes du refpect que les conven-
tions humaines exigent, c'eft à ceux
dont la tyrannie nous y force , que
viij Avertiffement.
la faute en doit être imputée. Lé
feul regret que nous éprouvons eft
celui de nous cacher fous le voile
de l'anonyme; il répugne à notre
franchife de nous en couvrir , &
Ce n'eft point par crainte que nous
le prenons. Nous fommes loin dé
redouter le courroux de ceux que
notre ouvrage peut bleffer ; nous
vivons dans un climat que la liberté
a choifi pour fon afyle , & nous y
fommes à l'abri de tout danger.
Un jour, & ce jour approche peut-
être , nous pourrons nous nommer;
alors on connoîtra que des intérêts
plus chers que les nôtres nous fai-
foient une loi du myftère.
LES PRUSSIENS
LES PRUSSIENS
DÉNONCÉS A L'EUROPE.
DANS les contrées de l'Orient fou-
mifes aux volontés arbitraires d'un def-
pote , il parut fouvent des aventuriers
intrépides , ou des tributaires ambitieux,
qui, levant l'étendard de la révolte , pré-
cipitèrent du trône leurs légitimes Sou-
verains. L'Europe vit plus d'une fois des
ufurpateurs arracher le fceptre des mains
de quelques Monarques faibles ou im-
prudens. Prefque par-tout le bien des
peuples, le maintien de la religion, ou
de la liberté furent les prétextes dont
fe fervirent ces heureux fcélérats, que
A
2 Les Pruffiens
des difcordes inteftinés, le fanatifme &
la victoire placèrent au rang fuprême.
Parmi tant de Monarques , victimes de
ces odieufes entreprifes, on en voit peu,
qui n'aient au moins tenté le fort des
armes pour difputer leur couronne &
retarder l'inftant de leur perte : le feul
Montezuma peut - être , prifonnier de
Cortès, eut la baffeffe d'ordonner à fes
fujets de traiter en amis, cette poignée
de brigands qui lui ravirent le fceptre,
& maffacrèrent les paifibles Mexicains.
La foibleffe honteufe du Monarque , &
l'obéiffance de fes peuples, peuvent trou-
ver leur excufe dans la terreur que leur
infpirèrent la vue des courfiers & les
effets de l'artillerie, dont ils n'avoient au-
cune connoiffance. Depuis cette époque
nul Souverain ne s'étoit dégradé jufqu'à
reconnoître pour amis les dévaftateurs
de fon pays, jufqu'à les en nommer les
fauveurs, tandis qu'ils en détruifoient tou-
tes les loix, & qu'ils en faifoient dif-
paroître l'ombre même de la liberté. Il
dénoncés à l'Europe 3
étoit réfervé aux chefs actuels de notre Pa-
trie de donner au monde le fécond exemple
de cette incroyable lâcheté : il leur étoit
réfervé de bénir l'invafion de leur ty-
ran, de s'allier avec lui, d'ordonner aux
Miniftres de la Religion de lui donner
dans les temples le nom de libérateur
de l'état, de reftaurateur de la véritable
conftitution. Il leur étoit enfin réfervé
de prefcrire des réjouiffances publiques
pour célébrer cette fatale révolution ;
de fléchir le genou devant leur premier
fujet, d'en porter les livrées, de con-
traindre tous les habitans à prendre les
mêmes marques d'efclavage , de laiffer
la plus vile populace piller les maifons
des citoyens honnêtes, les infulter , les
mafacrer impunément ; porter, en un.
mot, l'infolence jufqu'à vomir des in-
jures contre le premier Monarque de
l'Europe, allié de la République, & contre
fon Ambaffadeur. Tant de baffeffes, d'ex-
cès & d'horreurs , également contraires
à la dignité des Souverains, à l'humanité,
A 2
4 Les Pruffiens
à la Religion , au droit des gens, font
les funeftes fuites de l'invafion des Pruf-
fiens dans la Province de Hollande.
Ce n'eft point contre une populace
aveuglée, fanatique & foudoyée pour le
crime, qu'eft dirigé l'écrit que nous of-
frons au public : nous favons que dans
tout les temps, & chez toutes les na-
tions, cette partie ignorante du peuple
fut l'inftrument dont fe fervirent l'am-
bition & la tyrannie ; cet écrit eft une
DÉNONCIATION de la conduite des Pruf-
ffiens, & des vexations de toute efpèce dont
ils fe font rendus coupables dans la Hol-
lande. Nous ne pouvons nous difpenfer
d'y joindre les horreurs qu'à leur exemple
la foldatefque & la populace nationale
fe font permifes contre les défenfeurs de
la conftitution républicaine, la feule
qui puiffe , à jufte titre, être appelée
ancienne & légitime, cet épifode, inti-
mement lié à l'action principale, ne peut
en être détaché , fans nuire à l'enfemble.
Prenant pour juge l'Europe impartiale,
dénoncés à l'Europe. 5
& voulant la mettre en état de pronon-
cer dans notre caufe , nous remonterons.
à la fource de nos maux , en prouvant,
que l'invafïon des Pruifiens fur auffi in-
jufte dans fou origine, que funefte par
fes fuites ; & que jamais outrage ne fut
plus chimérique, que celui dont la Cour
de Berlin , a tiré une fatisfaction fi bar-
bare, & fi long-temps prolongée.
A moins de fe laiffer volontairement
éblouir par les grands mots, il eft aifé
de réduire à leur jufte valeur ceux d'in-
jure, d'outrage, d'attentat, prodigués
par le Miniftre Pruffien, au fujet de
l'obftacle que l'époufe du Stadhouder a
rencontré dans fon fameux voyage de
Nimègue à la Haye. Quelques réflexions
fuffiront pour démontrer que les Etats
de Hollande ont agi, à cette époque,
comme ils en avoient le droit, en qua-
lité de Souverains ; que leur conduite'
eft à l'abri de tout: reproche ; & qu'ils
ne peuvent avoir commis l'apparence mê-
me d'une infulte envers la Princeffe.
6 Les Pruffiens
en fa qualité de foeur du Roi de Pruffe.
C'eft une maxime à l'abri de toute con-
tradiction, que les liens du mariage affimi-
lent la femme à l'état de fon époux,
qu'ils lui font perdre les prérogatives de
fa naiffance, quand elle s'unit à un hom-
me d'un rang inférieur au fien ; & que
fa famille n'a plus aucun droit réel de
la réclamer , comme en faifant partie,
tant qu'elle eft en puiffance de mari :
donc le titre de foeur du Roi de Pruffe
étoit nul pour les Etats de Hollande. Ils
ne pouvoient voir en elle que l'époufe de
leur premier Officier civil & militaire ;
Officier , ouvertement révolté contre eux ,
les irfultant dans des manifeftes , débau-
chant leurs troupes , accueillant, encou-
rageant les Officiers défobéiffans à leurs
ordres, invitant enfin à la révolte les
habitans de leur Province. La Princeffe,
devenue par fon mariage fujette & ci-
toyenne de la République, n'avoit pas
le droit d'entrer dans la Hollande fans
l'aveu des Souverains de la Province ;
dénoncés à l'Europe.
elle ne devoit pas fe plaindre de l'obf-
tacle qu'elle a rencontré ; il lui conve-
nait encore moins de nommer attentat
ces obftacles que. la conduite de fon
époux, le myftère du voyage, & le
repos public rendoient auffi légitimes
qu'indifpenfables.
Nous demandons, à tous les Potentats,
au Roi de Pruffe lui-même, fi dans de
pareilles circonftances , ils agiroient au-
trement que les Etats de Hollande, &
s'ils ne refuferoient pas hautement toute
efpèce de fatisfaclion demandée par la
famille de l'époufe d'un Prince à leur
fervice, & qu'ils auroient empêchée
d'entrer clandeflinement fur leur terri-
toire , pendant que ce Prince avoir les,
armes à la main contre eux. Nous ajou-
terons que la Princeffe ne poavoit être
regardée comme médiatrice : pour mériter
centre, il auroit fallu qu'elle commençât:
par défavouer publiquement les expref-
fions qu'elle avoit employées dans fa
correfpondance avec M. de Goeftz , lorf-
A 4
8 Les Pruffiens
que M. de Rayneval vint, de la part
de la France , travailler à prévenir la
guerre civile : il auroit encore fallu que
la Princeffe fît part aux Etats de Hol-
lande du deffein qu'elle avoit formé de
venir à la Haye ; & qu'elle n'entreprît
le voyage qu'après en avoir obtenu la
permiffion. Nous croyons ces réflexions
fuffifantes pour convaincre tout lecteur
impartial que les Etats de Hollande ont
ufé du droit inconteftable de la fouve-
raineté , en ne permettant pas à la Prin-
ceffe de poufuivre fon voyage.
L'invafion des Pruffiens , & fes fuites
devant néceffairement influer fur le fyf-
tême de l'Europe, & peut-être le chan-
ger , nous croyons que ce n'eft pas affez
d'avoir démontré la futilité du prétexte
faifi par la Cour de Berlin, & qu'il
faut dévoiler les manoeuvres employées
pour faire réuffir un projet digne du gé-
nie de Machiavel, projet dont l'Europe
voit aujourd'hui toute l'étendue, mais
que des événemens. imprévus , feront
dénoncés à l'Europe. 9
échouer. Il s'agiffoit d'abord de remettre
la République fous la domination abso-
lue du Stadhouder , d'y rendre à l'An-
gleterre fon ancienne influence , d'affer—
vir les partifans de la liberté, de rompre
ou de rendre nulle l'alliance avec la Fran-
ce, & de faire ceffer toute enquête fur
la non-expédition de Breft. L'exécution
de ce projet préfentoit des difficultés pref-
que infurmontables ; les procédés du Stad-
houder avoient excité je mécontente-
ment de tous les bons citoyens dans cha-
que Province, & dans celle de Hollande
le patriotifme faifoit de rapides progrès.
L'Angleterre & la P ruffe contenues par
les déclarations de la France , n'ofoient
employer la force ouverte, elles, appe-
lèrent la rufe à leur fecours..
Dès le mois d'Avril 1787, ces deux.
Puiffances travaillèrent à fufciter un en-
nemi qui donnât de l'occupation à l'Em-
pereur & à la Ruffie ; certaines de cette
diverfion, & comptant fur les troubles
qui s'élevèrent en France, elles firent jouer
10 Les Pruffiens
la mine chargée depuis long-temps , &
dont l'explofion inattendue étonna l'Eu-
rope. Un confeil fecret fe tient à Ni-
mègue ; on y décide que l'époufe du Stad-
bouder entreprendra le voyage de la
Haye, en gardant l'incognito, mais avec
affez d'appareil pour éveiller la vigilance
des Commiffaires de Woerden, & pour
rencontrer un obflacle qui fournît au
Roi de Pruffe un fujet de plainte, étran-
ger au fond de la caufe, & appuyé par
la prétendue majorité des Etats-Géné-
raux ( 1 ). Il pouvoir arriver auffi que la
(1) Il eft néceffaire d'expliquer ce que nous en-
tendons par cette expreffion : avant le voyage de la Prin-
ceffe, fa Province d'Utrecht avoit une double députation
aux Etats-Généraux. Les Provinces de Hollande , d'Ove-
ryffel & de Groningue , & les députés des Etats af-
femblés à Utrecht foutenoient le parti de la conflitu-
tion Républicaine , contre les Provinces de Zélande,
de Gueldre & de Frife , & les députés de l'Affemblée
d'Amersfort qui fe prérendoient les vrais Etats d'Utrecht.
Il y avoit donc partage égale de fuffrages ; & pour
que la majorité fût légale, il auroit fallu que les dé-
putés d'Utrecht n'enffent pas féance & voix délibéra-
tive : leurs compétiteurs l'emportoient par le nombre
dénoncés à l'Europe. 11
Princeffe ne rencontrât nul obftacle ; &
les précautions étoient prifes d'après cette
fuppofition.
On avoit donc raifonné ainfï : en cas que
la Princeffe parvienne à la Haye , les
chefs du parti Stadhoudérien , bien aver-
tis , ont à leur difpofition , & mettront
en ufage les moyens employés en 1672.
de députés; mais dans le droit, ils ne pouvoient faire
pencher la balance, & toutes les réfolutions prifes
en vertu de cette majorité doivent être regardées comme
nulles : c'eft pourtant fur cette bafe que porte tour
l'édifice de la révolution. C'eft cette prétendue ma-
jorité qui a fervi les projets de la Pruffe ; & c'eft
elle que les Etats-Généraux actuels invoquent dans
leur réponfe à la France, en date du 22 Janvier de
cette année. LL. HH. PP. difent : Qui la cabale qui
avoit pouffe l'infolence jufqu'à infulter & faire violence
à Madame la Princeffe d'Orange , dont l'Europe admire
les vertus , & qui doit être un objet de vénération pour
quiconque a des fentimens d'honneur & de juftice ; que
cette cabale avoit refufé au Roi de Pruffe , malgré les
repréfentations des Etats-Généraux , la fatisfaâion que
ce Monarque demandoit , pour l'outrage fait à fon fang
dans la perfonne de fon augufte Soeur. Nous laiffons
aux lecteurs à prononcer fur la validité dé ces repris
fentations, & fur celle de la majorité qui les a faites.
12 Les Pruffins
& 1748 ; les Membres de l'Affemblée
fouveraine, ou gagnés d'avance, ou trem-
blant pour leurs jours, annulleront leurs
réfolutions contraires au Prince , le rap-
pelleront, lui rendront toutes les pré-
rogatives qu'il réclame, les augmente-
ront même. La populace des villes &
des campagnes confommera la révolu-
tion , & détruira le fatal patriotifme.
Il en coûtera peut-être du fang ; les bons
citoyens, feront pillés ou maffacrés, mais
ces horreurs feront excufées par le zèle
pour la Maifon Stadhoudérienne : la
Princeffe ne parlera que de clémence,
d'amniftie, verfera des larmes fur le
fort des victimes immolées à fes intérêts.
Si l'époufe du Stadhouder , au contrai-
re , eft forcée de retourner fur fes pas,
elle en portera des plaintes, au Roi fon
frère , qui demandera aux. Etats de Hol-
lande une réparation prompte & écla-
tante de l'attentat commis contre fon au-
gufte Soeur. Alors fuivant la réponfe des
Etats, & les fentimens de la Cour de
dénoncés à l'Europe. 13
France, celle de Pruffe, aflurée que la
Gueldre lui ouvrira fes portes, promettra
de fe contenter d'une fatisfaction mo-
déréé , & enchaînera ainfi la vigilance
du Miniftère François. Lorfque tout pa-
roîtra concilié, le Roi de Pruffe exigera
un réparation impoffible, ne donnera
pour s'y déterminer qu'un délai très-
court ; & fans, attendre même la réponfe,
fera marcher fes troupes qui pénétreront
dans la Hollande, avant que la Cour
de France puiffe en être avertie.
Le refpect dû aux têtes couronnées
ne pouvoir, au temps dont nous parlons,
permettre de foupçonner un tel plan;
mais les événèmens ne l'ont que trop
bien dévoilé. C'eft en rappelant tout ce
qui s'eft paffé depuis l'arrêt de la Prin-
ceffe jufqu'au jour de l'entrée des Pruf-
fiens en Hollande, qu'on prouvera, fans
réplique, l'imputation faite à la Cour de
Berlin d'avoir voulu affervir la Répu-
blique , fous prétexte de venger un ou-
trage chimérique. Nous ne parlerons pas
14 Les Pruffiens
ici de la lettre écrite par le Stadhouder
aux Etats-Généraux, ni des mémoires à
eux préfentés par le Miniftre Pruffien ;
nous nous contenterons d'expofer en peu
de mets la conduite de la Cour de Ber-
lin pour s'emparer de la Hollande, avant
que le puiffant allié de la République ,
ait pu être inftruit de cette invafion.
Le Minifrère François, voulant éviter
les malheurs de la guerre, employa fon
influence auprès des Etats de Hollande,
pour les engager à faire au Roi de Pruffe
une réponfe dont il eût lieu d'être fatis-
fait. Ce ne fut qu'avec une forte de ré-
pugnance , & même contre le fentiment
de plufieurs villes , que les Etats, à la
majorité des voix, confentirent à cette
réponfe. Ils témoignèrent donc à S. M.
Pr. qu'ils étaient fincèrément fâchés que
les circonftances fe fuffent opposées au
deffein de la Princeffe fa Soeur , & qu'ils
l'inviteroient de fe rendre à la Haye,
lorfque les troubles qui agitoient la Pro-
vince feroient appaifés. Ces expreffions
dénoncés à l'Europe. 15
dérogeoient , fans doute, aux droits des
fouverains de la Hollande , qui n'avoient
dans cette circonftance à juftifier leur con-
duite devant quelque potentat que ce fût.
Mais la Cour de Pruffe ayant promis fo-
lemnellement (2) à celle de France, qu'elle
n'exigeroit d'autre fatisfaction que cette
réponfe, les Etats de Hollande , en vrais
Pères de la Patrie, n'héfitèrent pas à faire
au bonheur de leur Province le facrifice
d'une partie de leur indépendance. Sacrifi-
ce inutile! la feinte modération de la Cour
(1) C'eft d'après cette promeffe folemnelle que le
Minifière de France envoya une perfonne exprès pour
engager les Etats de Hollande à faire au Roi de Pruffe
une réponfe modérée , & dans les termes dont il étoit
convenu de fe contenter. Plufieurs Membres de ces Etats,
auxquels on témoigna de la furprife des expreffions
trop foumifes qu'ils avoient employées, repondirent :
La France nous en a fait prier, & nous n'avons rien,
à craindre de la Pruffe , qui, a promis de n'exiger au-
cune autre fatisfaction. Ceux qui firent cette réponfe
etoient dans la bonne foi, ainfi que le Miniftère Fran-
çois , nous pouvons l'affurer ; mais le lendemain l'er-
reur fut cruellement diffipée par la note verbale de
l'envoyé de Pruffe.
16 Les Pruffiens
de Berlin,n'étoit qu'un piège tendu à la
France pour préparer le triomphe du
Stadhouder.
Cette réponfe , qui devoir appaifer la
colère du Roi de Pruffe, fut décidée
le 8 Septembre 1787, & le lendemain
le Miniftre de ce Monarque remit au Con-
feiller Penfionnaire de Hollande une note
verbale, dans laquelle, au nom de fon
maître, il exigeoit des conditions inad--
miffibles , & telles qu'un Souverain pref-
criroit à peine à fes fujets révoltés. Ce
Miniftre, par la plus infultante de toutes
les ironies , qualifioit de modérées ces
conditions, & ne donnoit que quatre
jours pour y foufcrire Nous prions le
lecteur de faire la plus férieufe attention
aux détails que nous lui préfentens; il
prononcera fur la conduite de la Pruffe,
fans que nous ayons recours à la moin-
dre réflexion pour déterminer fon ju-
gement.
La note du Miniftre Pruffien fut re-
mife le dimanche 9 Septembre; les Etats
s'affemblèrent
dénoncés à l'Europe. 17.
s'affemblèrent extraordinairement le len-
demain , & réfolurent le mercredi fuivant
de dépurer deux Membres de leur Affem-
blée pour aller défabufer le Roi de Pruffe,
& lui porter plaintes des procédés de fon
Miniflre: ce qui prouve que les Etats de
Hollande étoient perfuadés que la reli-
gion du Monarque avoit été furprife. Il
fut auffi réfolu de mettre la Province
en état de défenfe , & de dépêcher un
courier à Vles, pour informer de cet
incident inattendu le Miniftère François ,
en lui demandant la plus prompte affif
tance.
La petite armée, aux ordres de M. le
Duc de Brunfwyk, étoit raffemblée dans
le Duché des Clèves ; & pour fe rendre
fur les confins de la Hollande, il lui
falloir palier le Rhin, & traverfer la Guel-
dre avec un train d'artillerie & de mu-
nitions , ce qui exige une marche de
quatre à cinq jours. La réponfe des Etats
de Hollande, remife à l'Envoyé de Pruffe ,
le mercredi 12 au foir, ne pouvoir par-'
B
18 Les Pruffiens
venir au Duc de Brunfwyk que le len-
demain , & fes troupes n'auroient pu
fe mettre en mouvement que le vendredi ;
cependant le lundi 17 à la pointe du jour,
la Ville de Gorcum fut fommée; & le
même jour Naarden, diftante d'Amf-
terdam de trois lieues, & plus avant de
douze dans la Hollande que Gorcum,
fut auffi fommée par le Général Comte
de Kalkreuth. Voilà fans doute, une
célérité peu commune ; & c'eft avec rai-
fon qu'à l'ouverture de fon Parlement,
le Roi d'Angleterre qualifia de rapides,
les exploits des Pruffiens dans la Hol-
lande. Mais cette rapidité, loin d'être
un fujet d'éloges, fournit la preuve la
plus complette du manque de foi qui
en fut la fource. Le terriroire de la Répu-
blique étoit franchi, avant que le Général
Pruffien pût avoir connoiffance de la
dernière réponfe des Etats de Hollande ,
& le territoire de leur Province a été
violé par une irruption , prefque fans
exemple dans l'hiftoire des nations ci-
dénoncés à l'Europe. 19
vilifées. Nous difons prefque fans exem-
ple, parce que nous voulons éviter les
reproches qu'on nous feroît fi nous avions
nommé unique cette invaflon : on nous
en rappelleroit une faite en Saxe avec
encore moins de formalités. De tels pro-
cédés ne devroient jamais être imités,
mais à la honte de notre fiècle, & même
de la faine politique, le fuccès rend
légitimes les plus injuftes entreprifes.
- Dans la crainte de paroître nous dé-
fier de l'intelligence de nos le&teurs,
nous bornerons ici nos remarques fur
le prétexte & fur les moyens employés
par la Cour de Berlin , pour motiver
& faire réuffir fon irruption. Il eft temps
de retracer les exploits des Pruffiens ,
leurs déprédations & les excès dont à
leur exemple , & foutenus par leurs ar-
mes , les partifans du Stadhouder fe font
rendus coupables. Cette partie de notre
travail eft d'autant plus néceffaire, que
les papiers publics nationaux, foit crainte
ou partialité dans leurs Ecrivains, ont
B 2
20 Les Pruffiens
toujours annoncé que l' harmonie & la
tranquillité avoient été rétablies depuis
L'HEUREUSE , RÉVOLUTION. Les Etats-
Généraux' mêmes n'ont pas rougi de tenir
un femblable langage, en ordonnant de
rendre de folemnelles actions de graces à
l'Etre-Suprême pour le bonheur dont jouit
la République par le rétabliffement de l'an-
vienne & légitime conftitution rétabliffe-
ment, difent LL. HH. PP. où LE DOICT DE
DIEU EST VISIBLEMENT MARQUÉ. NOUS
fommes obligés, en rendant hommage à
la vérité, de dire que le défordre eft
à fon comble dans notre Patrie , livrée
à la plus complette anarchie, les Souve-
rains, les Magiftrats font fans pouvoir;
les Pruffiens ont commandé en maîtres,
& la plus vile populace, même la Juive
donne la loi dans un pays qu'on ofe,
en prenant Dieu a témoin, nommer li-
bre , heureux & tranquille. Les délibé-
rations publiques & particulières font dic-
tées par l'adulation, la crainte , la vio-
lence & l'égoïfme ; les bons citoyens font
dénoncés à l'Europe. 21
pillés , infultés , battus , maffacrés ,
noyés , de l'aveu tacite & trop fouvent
formel des Régens. Ceux qui ont échappé
aux affaffins, font obligés de fuir chez
l'étranger, ou de prêter, en reftant dans
leurs foyers , un ferment qui détruit leur
titre d'hommes libres , & leur impofe fe
joug du plus honteux defpotifme. Enfin ,
dans notre malheureufe Patrie, le droit
des gens eft ouvertement violé; la per-
fonne des Ambaffadeurs , facrée chez les
nations les plus barbares., n'eft point à l'a-
bri des fureurs d'une populace excitée &
payée pour les accabler d'affronts. .Leurs
. jours mêmes & ceux de leurs domefti-
ques ne font point en sûreté , s'ils ne
déshonorent les Souverains qu'ils repré-
fentent, en arborant les livrées d'un par-
ticulier qui n'eft que le premier ftipen-
diaire ,de la République- Tel eft le ta-
bleau véritable que nous allons offrir à
nos lecteurs
Si dans le fein de la confédération
Batave, & parmi les Chefs militaires aux-
B 3
22 Les Pruffiens
quels la Province de Hollande avoit confié
le foin de fa défenfe & de celle de la
ville d'Utrecht, la Pruffe n'eût pas trouvé
des traîtres & des lâches, jamais elle n'au-
roit hafardé fon invafion : fes troupes de-
vant néceffairement traverfer la Gueldre,
c'étoit pour les Etats de cette Province
un devoir auffi facré qu'indifpenfable de
refufer l'entrée de leur territoire à une
armée envoyée pour envahir un Mem-
bre de la confédération , le premier par
fon opulence, fon commerce, fa popu-
lation , & dont la perte doit, tôt ou tard,
entraîner celle de la République. Les
nuages élevés alors entre la Hollande &
la Gueldre , ne peuvent juftifier celle-ci
du crime de trahifon ; & la poftérité
lui reprochera , comme nous le faifons ,
d'avoir indignement violé l'union , dont
la Hollande , malgré les plus légitimes
fujets de rupture, avoit refpecfé les noeuds.
Que ne les a-t-elle brifés ! nous ferions
encore libres. La Gueldre ne fauva pas
même les apparences, & reçut les trou-
dénoncés à l'Europe. 25
pes Pruffiennes, fans en avoir miniftériel-
lement été requife par la Cour de Berlin ,
qui, de fon côté, ne crut pas devoir em-
ployer les formalités d'ufage chez toutes les
Puiffances qui font paffer leurs troupes fur
le territoire d'un Souverain étranger, fût-
il leur allié. II femble qu'on ait voulu
combiner toutes les circonftances de cette
invafion , pour en faire une époque uni-
que dans l'hiftoire, pour qu'il n'y man-
quât rien de ce qui caracférife la fraude
& la violence.
Tandis que les troupes Pruffiennes tra-
verfoient la Gueldre , fans requifition
préliminaire, une colonne de ces mêmes
troupes, demandoit paffage aux Etats
d'Overyffel, qui fidèles à leur devoir refu-
sèrent de l'accorder, à moins qu'ils n'y
fuffent autorifés par le confentement gé-
néral des Confédérés. Les Pruffiens ne
tinrent aucun compte de cette réponfe ,
& violèrent à l'inftant le territoire de
la Province , quoiqu'elle n'eût rien de
commun avec la fatisfaction de Madame
24 Les Pruffiens,
la Princeffe, & qu'elle ne fût pas fur le
chemin que les Pruffiens devoient prendre
pour attaquer la Hollande. Quelle raifort
le Roi de Pruffe avait-il donc, en fai-
fant cette demarche , demanderont les.
perfonnes qui connoiffent les droits des
Souverains , & les égards qu'ils fe doi-
vent ? Quelle raifon ? la voici :
L'Overyffel , totalement étranger à la
querelle fi mal fondée que le Roi de
Pruffe faifoit à la Hollande , avoit aux
yeux de ce Monarque un tort bien plus
grand , & le feul qui lui ait fait prendre
les armes; l'Overyffel avoit ojè fufpendre
le Stadhouder de fa charge de Capitaine
Général de la Province, & combattre
par des oppofitions confiantes la préten-
due majorité des Etats-Généraux. l'O-
veryffel avoit abjuré ce Règlement def-
tructeur de toute liberté, que la violence
& la cabale dictèrent en 1674, & que
les mêmes moyens rétablirent en 1748 ;
l'Overyffel eft la Patrie, du refpectable,
de l'immortel VAN DER CARPELLE TOT
dénoncés à l'Europe. 25
DEN POLL , ce généreux défenfeur des
droits du citoyen. L'Overyfiel enfin ,
étoit renommé par la bravoure de fes
corps-francs , & par l'habileté de fes can-
noniers, qui depuis l'attaque de Hattem
n'avoient négligé aucune occafion de
repouffer les efforts de la tyrannie
Tels font les griefs impardonnables qui
attirèrent fur cette Province la colère
& les armes du Roi de Pruffe, qui avoit
cependant déclaré hautement ne vouloir
autre chofe que la fatisfaction de l'ou-
trage fait à fa Soeur , fans prétendre
s'immifcer en aucune manière dans les
différens intérieurs de la République.
Cette digreffion , fi c'en eft une, nous
a paru devoir être placée ici, pour prou-
ver les véritables projets de la Cour de
Berlin , & combien croient fauffes fes,
proteftations faites aux Puiffances inté-
reffées à préferver la République de toute
intervention hoftile , dans un différent
purement domeftique, & qui n'exigeoit
qu'une intervention amicale.
16 Les Pruffiens
La perfide connivence de la Guel-
dre n'auroit pu fervir affez prompte-
ment la Cour de Berlin pour qu'elle n'eût
aucun obftacle à redouter dans fon in-
vafion : il falloit encore trouver un traî-
tre qui, revêtu d'un commandement en
chef, voulût fe déshonorer aux yeux
de l'Europe, en facilitant une irruption
impraticable, fans ce moyen , avec trois
fois plus de troupes que la Pruffe n'en
avoit envoyé. Cet homme , plus lâche
encore que traître , fut le Rhingrave dt
Salm(3).Un grand nom, beaucoup d'in-
trigue , de foupleffe & d'effronterie
avoient fubjugué les Etats de Hollande
ceux d'Utrecht , & prefque tous les
partifans du fyftême républicain. Tous
(3) ll a paru depuis peu un mémoire juftificatif,
très-bien écrit , en faveur du Rhingrave ; mais fi
ces belles phrafes peuvent le laver du reproche de
trahifon , elles ne pourront le difculper de celui
de lâcheté & d'impéritie. Utrecht, de l'aveu de gens
qui en favent plus que le Rhingrave , étoit en état
de tenir au moins quinze jours. Il n'en falloir pas
davantage pour fauver la Hollande , & avec elle la
République.
dénoncés à l'Europe. 27
a voient la plus grande confiance dans
les talens militaires & la probité de
cet Officier, quoique celle-ci fût affez
fufpecte, & que ceux-là ne fuffent étayés
d'aucune preuve. Ni cette confiance fans
bornes, ni la perfpective affurée des hon-
neurs & de la fortune la plus brillan-
te, n'ont point été capables de vaincre
la lâcheté du Rhingrave, ou de lui faire
méprifer la récompenfe ignorée jufqu'à
préfent, qu'il a reçue de fa trahifon. Un
vil intérêt, ou une terreur panique, in-
digne d'un homme de fa naiffance, fout
emporté fur ce qu'il devoit à fon nom,
l'ont rendu méprifable, à fes contempo-
rains , aux races futures , & même aux
yeux de ceux qui recueillent aujourd'hui
le fruit de fa honteufe défection.
Sur le bruit qu'une colonne de Pruf-
fiens s'avançoit pour opérer une jonc-
tion avec les troupes Stadhoudériennes,
& mettre enfuite le fiége devant Utrecht,
le Rhingrave, muni d'un ordre qu'il
s'étoit fait donner par la commiffion de
28 Les Pruffiens
Woerden, pour évacuer la ville dans
un cas de néceffité, fait mettre,le fa-
medi 15 au foir , toutes les troupes fous
les armes, fans annoncer fon projet ; il
fe rend enfuite a l'Hôtel de-Ville, pré-
fente cet ordre fatal, annonce froide-
ment qu'il eft impoffible de réfifter, dé-
clare qu'il faut enclouer l'artillerie , &
faire retraite à l'inftant. Sourd aux re-
préfentations du Confeil , aux avis, des
Officiers fupérieurs , infenfible aux lar-
mes , aux cris , aux gémiffemens d'une
multitude de citoyens réduits à fuir de
leur Patrie, traînant avec eux leurs fem-
mes & leurs enfans, le lâche & cruel
Rhingrave ordonne l'évacuation , fans
indiquer aux troupes aucun point de ral-
liement, & fans les envoyer au fecours
des endroits les plus expofés aux atta-
ques de l'ennemi. Ces troupes errantes
au hafard pendant l'obfcurité d'une nuit
pluvieufe , fe répandent dans la cam-
pagne; foldats, Officiers tous déteftent
l'infamie de leur chef; enfin, ces braves
dénoncés à l'Europe. 29
gens fe trouvent à la pointe du jour fur
le territoire d'Amfterdam , & paffent au
fervice de cette ville, qu'il regardent
comme le dernier rempart de la liberté.
L'évacuation d'Utrecht, publiée le
lendemain, fut mife au rang des abfur-
' dites ; on avoit une fi haute idée du
courasre, des taleus & de la fidélité de
ce malheureux Rhingrave, que les témoins
de fa défection furent traités publique-
ment d'impofteurs, & de gens gagés par
le parti Stadhoudérien pour infpirer l'é-
pouvante &, le découragement. Cette nou-
velle, arrivée à Naarden , au moment
de la parade, & contredite par tous les
Officiers de la garnifon, fut confirmée,
par M. de Matha, Commandant de la
place, qui arrivoit de Nieuv-Sluys, où
l'évacuation d'Utrecht lui avoit. été cer-
tifiée par un détachement de la légion
de Salm , réfugié dans cet endroit. Ce
trifte événement, répandu dans toute la
Province , n'y trouva que des incrédu-
les; mais le nombre & la qualité des
30 Les Pruffiens
témoins obligèrent enfin de ne plus le
révoquer en doute. La terreur jointe au
défefpoir, produifit alors un décourage-
ment univerfel ; on n'envifagea qu'un
avenir terrible, & perfonne n'ouvrit les
yeux fur les reffources immenfes qui ref-
toient encore. L'infolence de la popu-
lace , foutenue & guidée par des gens
d'une claffe fupérieure quoiqu'auffi mé-
prifable, acheva d'intimider les défen-
feurs de la liberté, qui pouvoient avec
du fens-froid & de l'intrépidité recu-
ler leur perte, même l'éviter.
Ce fut donc fous le prétexte d'un
outrage chimérique, & fous les aufpi-
ces de la diffimulation, de la fraude &
de la perfidie que les Pruffiens fe virent
aux portes de la Hollande. Suivons leurs
exploits , dévoilons leur conduite ; le
fimple récit des faits prouvera qu'ils ne
fe font emparés que des places qu'on
leur a cédées , par ordre fupérieur ,
ou qu'on n'a pas voulu défendre, & qu'ils
ont été repouffés avec perte devant tous
dénoncés à l'Europe. 31
les poftes qui leur ont oppofé une ré-
fiftance de quelques heures. De tels fuccès
ne doivent pas les énorgueillir, mais
leurs excès & leurs déprédations doi-
vent les faire rougir ; il leur faudra bien
des années de gloire pour effacer la honte
de cette invafion; & nous doutons qu'il
foit un moyen de la faire oublier à la
poftérité.
Le premier exploit des Pruffiens dans
la Hollande fut , comme nous l'avons
dit, d'attaquer Gorcum. Le lundi 17
Septembre , à la pointe du jour , un Of-
ficier vint fommer la ville; un coup de
fuffil tiré fur cet Officier par un bour-
geois auxiliaire, qui fans doute ignoroit
les loix de la guerre, fervit de prétexte
au Colonel de Romberg, chargé de
l'attaque, pour fuivre à la lettre les or-
dres violens dont il étoit porteur. Il fit
jeter fur la ville, des obuffes qui mirent
le feu à quelques édifices & à un mou-
lin , on répondit à cette décharge par
un feul coup de canon tiré fans ordre ,
32 Les Pruffiens
mais par zèle. Le mauvais état de dé-
fenfe dans lequel la ville fe trouvait,
malgré les remontrances, réitérées à ce
fujet, força le Baron Vander Cappelle ,
Commandant de la place, d'ordonner
la retraite, & de capituler. Les troupes
réglées & les bourgeois auxiliaires qui com-
pefoient la garnifon, fortirent fous le
commandement du Colonel de Stern-
hach , & fe retirèrent en ordre le long
de la digue du côté de Dort, jufqu'au
village de Papendrecht, d'où chacun
partit pour fe rendre à fa deftination.
Le brave Commandant, refté dans la
ville pour en régler & figner la capitu-
lation, fut fait prifonnier avec quelques
militaires & bourgeois auxiliaires qui
n'avoient pu fe retirer auffi promptement
que les autres. Ce. brave homme, dès
long-temps difgracié de la Cour Sta-
dhoudérienne , avoit été privé de fa place
de Chambellan du Prince ; fon nom trop
célèbre dans le parti de la liberté lui
avoit attiré cette difgrace, fi c'en eft une.
On
dénoncés à l'Europe. 33
On n'avoit cependant pas ofé le priver de
fon grade de Colonel - Commandant des
gardes-du-corps du Prince, qui, pour le
dire en paffant, en eft Colonel propriétaire
& payé comme tel, chofe inouïe dans
tout autre Gouvernement que celui de
notre Patrie. Le Baron Vander Cappelle
fut conduit a la citadelle de Wezel; il
effuya toute forte de mauvais traitemens
fur la route, &. pendant tout le temps
de fa prifon. Le défefpoir d'être obligé
de fouffrir fans vengeance tant d'indi-
gnités, la douleur de voir fon pays en
proie à toutes les horreurs qu'enfantent
le defpotifnie & l'anarchie , minèrent fes
organes trop foibles pour de fi rudes
coups. Lorfque fes chaînes furent brifées
fa tombe s'entr'ouvrit ; hors d'état de
fupporter le mouvement d'une voiture,
il fallut l'embarquer fur le Rhin , & la
mort termina fes jours à Utrecht, la
même nuit de fon arrivée. Nous le regret-
tons fans le plaindre , plus heureux que
nous, il n'a pas vu long-temps le hon-
C
34 Les Pruffiens
teux efclavage de fa Patrie ; il nous laiffe
fon trépas a venger & fes Vertus a fuivre.
Le vainqueur de Gorcum, M. de Rom-
berg , fut reçu par la régence de cette
ville avec tous les honneurs que méri-
Soient fes hauts faits; un des Bourgue-
maîtres s'empreffa de lui offrir fa maifon,
le priant d'inviter a fa table ceux des
Officiers qu'il lui plairoit de choifir. Le
Colonel ne fe fit pas prier pour accepter
une offre fi gracieufe ; il fut fuperbement
logé, regalé fplendidement, & fa fuite
traitée a difcrétion : après quelques jours
M. de Romberg fit entendre a fon hôte
que la chère qu'il lui faifoit , quoique
très - bonne , n'étoit pas de fon goût,
qu'il le prioit de le laiffer vivre à fa
manière, & qu'ils en feraient plus libres
tous deux. Le Bourguemaître ceffa donc
de pourvoir à la table de M, le Com-
mandant ; mais s'il n'ordonnoit plus, il
payoit toujours ; il crut,après une femai-
ne, pouvoir faire préfenter le mémoire
de fes avances au premier domeftique du
dénoncés à l'Europe. 35
Colonel : on répondit que fans doute
M. le Bourguemaître ignoroit que les
Officiers de Sa Majefté Pruffienne, ne
payoient jamais leur dépenfe en Pays-con-
quis. Il fallut fe contenter de cette ré-
ponfe & fournir, fans ofer faire la moin-
dre difficulté, tout ce dont avoit befoin
M. de Romberg , dont la table étoit
toujours entourée d'Officiers qui faifoient
honneur aux ducats du maître de la mai-
fon. Peu de temps après la conquête de
Gorcum, le Colonel reçut pour prix de
fes travaux, le grade de Général-Major,
& la dépenfe fut augmentée en propor-
tion 5 mais heureufement la nouvelle ex-
cellence reçut ordre de quitter la ville,
& le Bourguemaître en fut délivré. Nous
avons traité légèrement cette anecdote,
foible prélude des vexations & du bri-
gandage dont nous avons à rendre comp-
te , mais qui caracférife l'efprit de ra-
pine , qui anime jufqu'aux Chefs de ces
troupes, que les Etats de Hollande, dès
le 21 du même mois, s'emprefsèrent de
36 Les Pruffiens
qualifier d'amies. C'eft le titre qu'ils leur
donnèrent en remerciant le Roi de France
des fecours qu'il leur annonçoit & qui
lui avoient été demandés par ces mêmes
Etats, compofés alors, a la vérité, de
membres qui n'étoient ni lâches, ni ven-
dus (4). L'exemple du Commandant de
Gorcum, fut fuivi par les fubalternes ;
& depuis l'Officier fupérieur jufqu'au der-
nier goujat, tous vécurent à difcrétion
chez leurs hôtes , & vexèrent, comme
de raifon, beaucoup plus les Patriotes
que les partifans du Prince. Cette con-
duite prouve une infubordination fans
exemple chez les nations policées , fur-
tout dans un pays dont les Souverains
(4) Nous parlons ici en général ; notre intention
n'eft pas d'inculper tous les Membres du Gouvernement;
ils ne furent pas , & ne font même pas à préfent
tous lâches & vendus. Il en eft plufieurs , & nous
les connoiffons, qui aiment leur Patrie : c'eft pour
la fervir qu'ils dévorent la honte de fe voir forcés de -
concourir à des réfolutions qu ils défaprouvent, ou
qu'ils déteftent Ceux-là ne s'offenferont pas de nos
expreffions ; quant aux autres ils les méritent.
dénoncés à l'Europe. 37
font fi dociles. Les troupes Pruffiennes
jouiffent cependant d'une grande répu-
tation pour la difcipline, mais elles ne
la connoiffent fans doute que dans leur
pays., & leur fubordination ne s'étend
qu'aux évolutions de la tactique. Ce n'eft.
pas ainfi que les François fe condufi-
rent en Amérique : il eft vrai qu'ils ésorent
envoyés pour y fonder la liberté, & que
les Pruffiens font, venus en Hollande pour
ruiner la République r & la séduire en
efclavage. La différence des motifs devoit
néceffairement en apporter dans les pro-
cédés ; lorfque la garnifon eût ordre d'é-
vacuer Gorcum, ceux qui la compofoient
dévaluèrent les maifons de leurs hôtes;
& les Officiers ne rougirent pas de faire
main-baffe fur tout ce qui leur pouvoit
être utile: ils emportèrent jufqu'aux tapis
Ces faits, ainfi que tant d'autres du même
genre, étonneront fans doute nos Lec-
teurs, mais ils n'en fout pas moins de
la plus exacte vérité. _
Le même jour de la reddition de Gor-
38 Les Pruffiens.
cum , le Général Comte de Kalkreuth ?
fit fommer Naarden, & offrit à M. de
Matha une capitulation auffi avantageufe.
qu'il la pourroit demander pour lui &
pour fes amis.. La réponfe de ce brave
Commandant fut telle qu'on la devoit
attendre de fon courage & de fon hon-
neur, N'ofant l'attaquer, les Pruffiens,
cherchèrent encore à le féduire, en lui
faifans remettre des propofitions éblouif-
fautes par une femme qui trouva moyen
de s'introduire dans la place, & que
M, de Matha eut la générofité de ren-
voyer fans la faire punir, comme les Loix
de la guerre l'y autorifoient, les nou-
veaux, Etats de Hollande ordonnèrent
l'évocuation de Naarden; mais M. de
Matha , malgré le défaut de vivres & de
munitions , la défendit juqu'au 26. Alors
apprenant que Wefp s'étoit rendu aux
Pruffiens, & craignant qu'ils ne s'empa-
raffent de Muyden, il fe réfolut à évacuer
Naarden, & fe rendit avec le peu de trou-
pes. qui voulurent le fuivre, à Muyden ;
dénoncés, à l'Europe. 39
pofte intermédiaire entre Naarden &
Amfterdam , & dont la conquête eût
entraîné celle de cette dernière ville.. Les,
vivres manquant à Nieuw-Sluys ce pofte
fe rendit aux Pruffiens , qui dévaftèrent
avec toute la fureur & la rapacité d'une
horde de Tartares, les maifons de cam-
pagne des environs , fur-tout celles ap-
partenantes à des Patriotes. Les. Officiers
ne rougirent pas d'autorifer ce brigan-
dage, en achetant à vil prix l'es effets volés,
dans ces maifons.-Les mêmes excès onc
été commis dans tous les endroits, de la
Province, par les troupes Pruffiennes ,
ou par la populace qu'elles enhardiffoient
par leur exemple, & qui d'ailleurs, étoit
certaine de l'impunité. Pour ne point
interrompre l'ordre des faits, nous pla-
cerons ici, un pillage à Hilverfum, pas-
la colonne Pruffienne deftinée à l'attaqué
de Naarden , & des autres, places,fituées
aux environs d'Amfterdanu Dans ce vil-
lage d'Hilverfum réfidoit depuis long-
temps le fieur D. ...... Médecin avec fa
4
40 Les Pruffiens
nombreufe famille, qu'il entretenoit dans
une honnête aifance : citoyen zélé, il
avoit fervi avec fidélité fes légitimes Sou-
verains les Etats de Hollande ; & cette
conduite conforme à l'honneur & au
devoir, lui avoit attiré la haine de tous
les fuppôts de la cabale Stadhourienne.
La veille de l'évacuation d'Utrecht, le
fieur D s'étoit rendu à Woerden ,
pour y conférer avec la commiffion ; il
y apprit le lundi la défection du Rhin-
grave , & ne jugea pas qu'il fût de la pru-
dence de retourner à fon domicile. Son
époufe , inftruite de l'approche des trou-
pes Pruffiennes, ne trouva, pour en éviter
la fureur 5, d'autre partie que la fuite ; elle
fe rendit à Naarden , emmenant fes en
fans & petits enfans , abandonnant tous
les meubles , provifions, inftrumens de
chirurgie, pharmacie, & une bibliothè-
que nombreufe. Les habitans. d'Hilverfum
attachés au parti dû Prince , & les dé-
ferteurs, de la Hollande, irrités depuis
long-temps contre le fieur D...... con-
dénoncés à l'Europe. 41
duifirent devant fa maifon un détache-
ment Pruffien , qui fit feu contre cette
maifon, croyant exterminer cette mal-
heureufe famille. Ne pouvant affouvir
leur rage fur elle , les Pruffiens chafsè-
rent les domeftiques, volèrent une partie
des meubles, tranfportèrent les plus gros,
tels que portes, fenêtres , le plomb des
toits, & autres uftenciles qui furent ven-
dus publiquement dans le village par
un Fourier Pruffien. Un Officier de
ces troupes , logé chez le Secrétaire
de la Juftice du village, s'étoit em-
paré d'un très-beau miroir qui fut ré-
clamé par un des amis du fieur D.....,
& cet Officier le pria de lui en biffer
l'ufage jufqu'à fon départ; mais en même
temps qu'il promettoit de le rendre, un
ouvrier travailloit à une calife, pour y
mettre le miroir que l'Officier emporta
en s'en allant quelques jours après. Cette
conduite fut imitée par les habitans du
village, affectionnés au Stadhonder , qui
pillèrent un amas condidérable de foin,
42 Les Pruffiens
que le fieur D...... avoit dépofé dans la mai-
fon d'un particulier ; & quand cet honnête-
homme fit réclamer ce qui lui étoit dû par
plufieurs perfonnes , la réponfe fut : nous-
ne payons rien à ces maudits Patriotes.
C'eft ainfi qu'une famille de quatorze
perfonnes qui vivoient honorablement,
s'eft trouvée prefque réduite a la men-
dicité, heureufe encore d'avoir fauve
la fuite leurs jours d'une fin inévitable ,
les Pruffiens ayant déclaré dès leur entrée
dans le village, qu'ils pendraient le fieur
D..... & tous ceux de fa famille qu'ils
pourroient attraper, pour le punir d'a-
voir lui & fes cinq fils donné des preuves
éclatantes de fon zèle pour le foutien
de la liberté. Ces détails font confignés
chez un Officier public, d'après la dé-
pofition de témoins qui ont muni de leurs,
fignatures un acte en bonne forme, dont
ils attelleront la vérité par ferment quand
ils en feront requis. Reprenons mainte-
nant le cours des opérations amicales
des Pruiffiens.
dénoncés à l'Europe. 43
Après la prife de Gorcum, M. le Duc
de Brunswyk , dont les exploits furent
qualifiés de brillans dans le Sénat d'une
nation qui fe vante d'être libre , éclai-
rée & philofophe, établit fon quartier
général à Gouda. Le pillage & le roaf-
facre fignalèrent fon arrivée; la rage des
partifans du Stadhouder fe déchaîna contre
tous les bon citoyens. Plus de quarante
maifons furent pillées en tout ou en
partie , les vitres furent caffées à beau-
coup d'autres , foit par la populace, ou
par les Pruffiens, les marchandifes de
plufieurs boutiques furent jetées dans
les rues & dans les canaux. La fureur de
cette canaille nationale & Pruffienne re-
doubla de violence contre la maifon de
M. de Lange de Wyngaenden ; la porte
de cette maifon , celles des caves, cham-
bres, cabinets, armoires, furent enfon-
cées à coup de haches; les meubles,
tapifferies, miroirs , tout fut mis en
pièces, & jeté dans feau. Ce qu'il y
avoit de plus précieux fut volé & plu-

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