Au fil des jours

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« Rester des heures. Devant son noir. Rester des heures à s’imaginer en noir. Rester des heures. Assise au bar. Rester des heures. Avec un stylo noir. Rester des heures. Face à l’écran noir. » Cynthia et Fred sont des jeunes cadres dynamiques. Ils votent à gauche et roulent en Jaguar. Las de cette vie, ou désireux de découvrir de nouveaux espaces, ils s’embarquent pour un tour du monde. Amie sincère et lucide, je suit, depuis chez elle, le périple de ses amis. Ce tour du monde est également une épopée intérieure. Du journal intime aux poèmes, Blandine Chevalier écrit sa solitude. Au fil des jours, au-delà du voyage, est un récit fait d’absences et de silences.
Publié le : vendredi 11 décembre 2009
Lecture(s) : 187
EAN13 : 9782304031065
Nombre de pages : 149
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Au fil des jours Blandine Chevalier
Au fil des jours

Récit intime
Éditions Le Manuscrit
Paris

© Éditions Le Manuscrit -www.manuscrit.com-2009
© Couverture : Droits réservés
ISBN : 978-2-304-03106-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304031065 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03107-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304031072 (livre numérique)

2001

La porte s’ouvre. Apéro. Il est 19 heures, les
feux bleus sacrés de la FNAC illuminent la
place du Commerce.
« Handicapés, jaunes, noirs, blancs tout se
confond. » Carrefour cosmopolite, pensé-je.
Mon visage se ferme. Retour sur moi-même
pour me plonger dans les canapés blanc cassé
« made in France ».
Nantes.
Jeans, tee-shirts, pull-overs, baskets, vestes se
mélangent. La cheminée est froide. Les
poissons d’eau de mer s’animent dans
l’aquarium. Kallem arrive. Conversation qui
tourne court. Le projet germe dans le secret des
lieux. Attendre le dernier mouvement.

Les suivre pour les retrouver… plus
étrangers à eux-mêmes. Qui sait ?

Fiche technique
État civil :
- Jeunes cadres dynamiques.
- La trentaine.
- Secteur : communication.
- Situation : mariés – sans enfant. Au fil des jours
- Vivent depuis 5 ans ensemble.
- Votent Arlette. Seule à ne pas retourner sa
veste.
Préparation :
- 50 000 euros de budget (vente d’un
appartement).
- Caméra numérique.
- Appareil photo numérique.
- Téléphone international.
- Assurance rapatriement.

Escales : Égypte – Kenya – Tanzanie – Inde
– Népal – Tibet…

Durée : Un an.

Mercredi 21 mars
Le patron de Cynthia lui a dit : « Je rêve tant
des Seychelles… »
Elle pensa, ironiquement, à la réalité de
chacun.
Ses collègues l’ont joué canular. Dommage
pour eux.

Mardi 2 avril
Préparation des questions à se poser avant de
partir. Très excitant, me disent-ils.



8 Blandine Chevalier
Lundi 21 mai
Ils vont venir quatre jours chez moi. Histoire
de se voir avant le départ. Le patron de Fred l’a
convoqué dans son bureau :

« Ça vous coûte combien ce tour du monde ?
– Ben… 50 000 euros en tout. Dont 10 000
d’avion.
– Je prends.
– Comment ?
– Je prends en charge votre avion !!! »
Il y a des patrons… Moi qui subis des
analyses de mes pauvres petites roulées, par le
commissariat de police dans mon bureau…
Les discours ne se ressemblent…
Je pense à l’envers du monde ou le monde à
l’envers.

Mercredi 23 mai
Fred, Cynthia et Kallem arrivent à Lyon cette
nuit. En une journée : Nantes-Paris, Paris-
Nantes, Nantes-Lyon.
Même en Jaguar, toute confortable qu’elle
soit, ce serait au-dessus de mes forces.
Que vont-il découvrir ? Apprendre ?
Comprendre ? J’aimerais un instant être
présente. Dans un coin de leur valise.
Mais ils penseront à nous. C’est quand même
à noter. Jour après jour, mais ce sera plutôt à la
semaine, – on a toujours des bonnes résolutions
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avant de partir –, tous leurs amis pourront
recevoir de leurs nouvelles via Internet.
Mais pourrons-nous nous plonger réellement
dans le dépaysement ? J’ai peur que cela ne reste
que des pixels. Les odeurs, le bruit, le chaud, le
froid, on ne connaîtra pas.
Un soir ils m’ont demandé si je souhaitais
qu’ils me rapportent quelque chose. Je rêve, je
rêve, je rêve… d’une veste en cuir. Simple,
courte, sobre, mais du vrai et beau cuir. Peut-
être de crocodile, quand ils seront en Australie.

Pour que Cynthia vous soit plus familière :
Septembre 1992, rentrée scolaire dans un
établissement d’enseignement supérieur de
communication. Une horreur. Impression de
petite Sainte nitouche. Tête de première de la
classe. À vous donner de l’urticaire. La fuir. À
jamais ! Histoire d’éviter de m’emmerder avec
l’intellect. Bref, je dois avoir un côté souple. J’ai
dû lui parler. À la cantine. Il faut bien essayer
d’être entourée. Et elle devait être là. Mais le
souvenir reste flou. Voilà le début de notre
étrange amitié, qui va bientôt fêter sa décennie.

Quant à Fred, eh bien c’est son mari.

Jeudi – 1 heure du matin
Vaisselle. Aspirateur. Rangement. Bain.
Histoire de les attendre. Le portable sonne.
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Fred, Cynthia et Kallem. Ils sont à 500 mètres.
Je dois écourter mon bain.

Ils tapent mon code. Pas trop de dégâts après
huit cents kilomètres de trajet. Ils viennent de
constater qu’ils arrivaient en terre promise : La
Côte Rôtie. Ils ne perdent pas le nord. Mais ils
ont intérêt à s’entraîner. Dans deux mois c’est le
Tour du globe.
Idée première : Leur faire découvrir mes
deux tableaux de Raguénès. Un rouge et un
bleu. L’éclairage est mauvais me dit-on. Tout
est à refaire.
Les lits sont prêts. On prend une tisane. La
nuit est douce et je n’ai pas sommeil. Mon frigo
est vide.

9 heures 30
Terrasse. Soleil. Baguette. Croissant. Jus de
fruit. Beurre salé. Café. Ils apprécient. Ouf !
Par contre je ne suis pas à l’aise. Ils sont là
pour trois jours. Je n’ai pas de programme. J’ai
saisi l’opportunité du vin. On va commencer
par une dégustation de Condrieu chez les
Gangloff. L’idée leur plaît. Côte-Rôtie,
Condrieu de différentes années et terroirs
divers. Ça baigne. Ils se prennent une bouteille.
Deuxième étape : rencontre avec le
lithographe. Le café fume dans ses tasses de
porcelaine fines au milieu des machines. Notre
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artiste est là. Superbe occasion de leur présenter
mon peintre favori. On passe sur Cynthia qui
s’est déchiqueté le pied et qui se panse et se
désinfecte dans l’atelier. Pour son périple, ce
n’est pas gagné.
Troisième étape : Ma copine V., fauchée
depuis la nuit des temps mais qui par chance a
reçu de l’apéro et des chips de la fête d’hier.
Ensuite on a tracé pour un pique-nique au
bord du Rhône. Dégueulasse. Non… pas la
bouffe, mais le Rhône. Kallem veut bronzer et
depuis son arrivée elle n’a pas quitté son maillot
de bain. Peut-être qu’à la fin du séjour, le soleil
aura remplacé sa crème autobronzante. Enfin,
je suppose que c’est un bon truc pour préparer
sa peau d’été. Mais en la matière, je ne suis pas
experte. Place du Temple à Vienne on se tape
une bière. C’est frais.

Troisième jour
Après un accord sans fausse note on trace
vers Lyon. Ticket, parking, Bellecour, rue
Victor Hugo pour se retrouver face à la gare de
Perrache sous des châtaigniers (en tout cas de
grands arbres) qui accompagnent nos salades
lyonnaises en terrasse. Jusque là tout va bien.
C’est mon rythme. Avec un bon bouquin, j’y
resterais toute la journée dans cette brasserie.
Mais ça commence à ne plus rigoler du tout. La
basilique de Fourvière les aspire comme les
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abeilles le pollen. Il va falloir assurer. Ils veulent
visiter, visiter, visiter !
On va commencer doucement… Première
halte, la galerie « Olivier Houg ». Deuxième
étape : « Le Tout à Dix Francs ». Troisième
pause : Galerie « Le Soleil sur La Place ». Mais
Fourvière est de plus en plus présente. Son
édifice surplombe notre horizon. Il faut y aller.
Même avec mes chaussures compensées.
Vraiment pas faites pour la marche. J’aurais dû
pourtant y penser ! Mais à défaut d’y penser je
vais y passer. Résultat des courses : Quartier
Saint-Jean, Fourvière, La Croix-Rousse. À 21
heures, on se pose enfin dans une rue à
bouchons. C’est leur truc, les bouchons. Allons-
y. On est assis.
On a quand même parlé de leur Tour. Et
surtout de leurs projets au retour. Je les note. Je
ne peux pas m’empêcher de penser que d’ici là,
ils auront changé d’avis. Alors : ils achèteront
une maison face à la mer, avec piscine, auront
une 406 break pour mettre le chien. Pas
d’enfant, surtout pas. Après l’avion, c’est en
bateau que Fred emmènera Cynthia au bout du
monde. Mais la partie n’est pas gagnée. Elle
n’aime pas l’idée.
Ah, j’oubliais. Un soir je me suis endormie,
entre 21 heures et 22 heures, et j’ai eu peur. À
mon réveil, j’avais des individus dans mon
appartement. Qui n’était plus le mien. Je ne
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retrouvais plus ma bibliothèque, ma machine à
écrire, mes plantes, mes fauteuils. « Loft Story »
était branchée, et mes trois intrus en train de la
regarder.
Ils s’étaient définitivement installés à leur
goût.
Le choc.
12 heures pour m’en remettre.
Vive les amis.
Mais on possède une capacité d’adaptation,
parfois insoupçonnable. Quand on aime. Enfin
bref. Mais leur culot m’a scotchée un moment.
Notons qu’ils n’ont pas touché à mes deux
toiles. Le reste n’est que détails, après tout.
Quand l’heure du départ est venue, j’ai eu un
petit pincement. Les vacances et leurs
conséquences étaient finies. J’ai pris conscience
que j’avais littéralement fait un petit Tour en les
accueillant. Il ne fallait pas grand-chose à ma
petite tête…
Ensuite j’ai dormi six heures d’affilée avant
ma nuit.

Dimanche 27 mai
Je contemple mes toiles :
Bleu nuit ? – Non… Bleu Klein ? – Non…
Bleu azur ? – Non… Bleu noir ? – À peine…
Bleu roi ? – Surtout pas.
Et ces crevasses veloutées dans l’infinie
matière. Qui aspire le regard. Peut-être même
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