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Chroniques maritales / Elise

De
256 pages
C'est en 1938 que Marcel Jouhandeau, laissant la peinture de Chaminadour, ou les états d'âmes de Monsieur Godeau, se fait chroniqueur de sa vie avec sa femme Élise.
Dans cet ouvrage, un de ses plus célèbres, l'auteur montre comment, depuis son mariage, il est privé de la solitude qu'il chérit. Mais, en même temps, il est plus seul que jamais. Il est nuit et jour en compagnie d'Élise et celle-ci le tient pour néant. Elle est toute à sa maison, à la comédie qu'elle se joue, à ses prêtres, à elle-même.
On découvre, lâchée en liberté, une femme qui ne pactise avec rien, ne se laisse arrêter par rien , et ne fait que ce qui lui plaît, sans souci des convenances,
des habitudes, des sentiments d'autrui, son mari tout le premier. Sincérité si absolue qu'elle arrive à se présenter sous deux aspects en même temps. Il y a un comique et un tragique d'Élise.
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COLLECTION FOLIO
Marcel Jouhandeau
Chroniques maritales PRÉCÉDÉ DE Élise
Gallimard
Marcel Jouhandeau est né le 26 juillet 1889 à Guéret (Creuse). Il est mort le 7 avril 1979. Fils d’un boucher, il a fait ses études au lycée de Guéret, puis au lycée Henri-IV à Paris, et à la Sorbonne. Les premiers modèles de ses livres, sa première source d’inspiration ont été les êtres les plus étranges qui peuplaient sa petite ville. Guéret, baptisé par lui Chaminadour, a mis longtemps à le lui pardonner. Influencé par Jules Renard, un peu aussi par Charles-Louis Philippe, il est d’instinct « un détrousseur d’âmes », comme l’a écrit Maurice Nadeau. Son père, sa mère, les garçons bouchers, les Kraquelin, les sœurs Pincengrain, l’oncle Henry, l’ancienne m e carmélite Jeanne et l’inquiétante M Alban, autant de personnages qu’il fait vivre dans leur étrangeté, ne les laissant que lorsqu’il a percé leurs secrets les mieux gardés. L’écrivain aura été, pendant trente-sept ans, et à la satisfaction générale, professeur de sixième au pensionnat Saint-Jean-de-Passy. Il n’en poursuit pas moins, à ses heures de loisir, une œuvre que beaucoup ont jugée marquée de la griffe du diable. Car Jouhandeau n’est pas seulement ce peintre réaliste et cruel qui épingle des figures humaines comme des papillons, qui n’a aucune préoccupation sociologique, mais collectionne les individus étranges qu’il regarde courir vers leur salut ou leur perte. Élevé dans la ferveur religieuse, il découvrit bientôt que s’il était destiné à vivre dans la foi, il l’était en même temps à vivre dans le péché. Et bientôt le vice devient une source de joie et d’orgueil : « Pour une larme versée sur le Dieu que je perds, mille éclats de rire au fond de moi fêtent la divinité qui m’accueille partout. » À côté de certains récits de Jouhandeau, remarque José Cabanis, leCorydon de Gide a l’innocence d’un manuel de pêcheur à la ligne. Ce Jouhandeau-là s’est peint dansLa jeunesse de Théophile, Monsieur Godeau intime, Monsieur Godeau marié, De l’abjection, Du pur amouret aussi dans la série desMémoriauxet dans celle desJournaliers. « L’orgueil d’un Godeau est d’un degré jamais atteint », écrivait Jacques Rivière. Le mariage avec Élise, danseuse qui sous le nom de Caryathis avait créé le ballet d’Éric Satie,La Belle excentrique, aura fourni à Jouhandeau une nouvelle et inépuisable source d’inspiration. Son écriture se fait alors plus spontanée, pour rendre compte d’une vie conjugale aux cent actes divers. On en trouve un exemple accompli dans le présent ouvrage, avec les notations qui composentÉliseet les célèbresChroniques maritales.
Élise
1
LA MEULE BRÛLÉE
Petite, j’errais non pas à la recherche du mal, mais d’un éblouissement, d’un éclat, et si je n’avais pu m’éblouir que par le mal, je sais bien que je n’aurais pas reculé devant lui. Je ne connaissais ni l’hésitation ni le scrupule. Un soir, je vis une meule de blé frais cueilli qui attendait les batteurs. Elle était plus haute qu’une maison et moi comme trois pommes, une allumette à la main : « Quel beau feu de joie ! me dis-je, et pour moi toute seule. » Je frottais déjà l’allumette contre une pierre, je la jetai sur la paille et j’allai m’asseoir à l’écart pour contempler le spectacle. On me trouva là illuminée, trop près pour n’être pas, la figure brûlée, convaincue d’avoir commis le crime. — C’est moi, dis-je tout de suite. Je n’ai jamais connu non plus la honte, ni le remords. Et à voir monter la colère de tout ce monde, je crus, mais sans trembler ni pâlir, qu’on allait sur-le-champ me moudre à la place du blé que j’avais cuit trop tôt.
LA CROTTE
Je ne sais pas si j’étais une enfant vicieuse, mais à cinq et six ans, mon plus grand plaisir était de me poser dans le coin le plus imprévu de la maison et d’y laisser tomber une crotte. Ensuite, j’allais à l’écart, derrière une porte par exemple, m’installer et je la regardais fumer. C’était ma plus grande volupté, parce que je n’éprouvais jamais un plus grand trouble que devant cela. Quand mon père s’en apercevait, il surgissait avec une sorte de stupeur et, me regardant bien en face, comme on regarde un monstre, il me disait : — Quelle drôle de petite fille tu es ! Quelle drôle de petite bonne femme ! Puis se corrigeant : — Quel drôle d’être ! Son regard devenu de plus en plus sombre, il faisait l’impossible pour me chasser de mon coin ; et l’objet de ma contemplation, avant que personne, même ma mère, l’eût remarqué, avait par ses soins disparu.
LE JONGLEUR
Mon père nous réveillait la nuit, quand il rentrait : — Les enfants, nous disait-il, c’est fête cette nuit. Venez. Soupons. Et nos yeux s’ouvraient sur un homme qui jonglait avec des flambeaux d’argent. Ma mère, déjà couchée, qui avait des bigoudis et des nœuds de ruban, des volants partout, autour du cou, autour des mains, criait que mon père la ferait mourir, qu’il était ivre, etc. — Ne trouvez-vous pas, mes enfants, nous disait calmement mon père, que votre mère ressemble à un abat-jour à pampilles et que, pour un homme ivre, je ne manque pas d’adresse ?
LA CALOMNIE
Je me souviens que l’année de ma Première Communion, j’ai accusé deux petits garçons de m’avoir montré leur sexe, bien que ce fût faux et que ce fût même presque le contraire qui s’était produit. J’avais si fort regretté en effet qu’ils n’en eussent pas eu l’idée que je ne les avais calomniés que pour les punir de n’avoir pas eu la galanterie de le faire et me venger de l’occasion qu’avait perdue ma curiosité d’être satisfaite. Le comble, c’est que sur mon seul témoignage, ils furent privés de la Communion et que j’en fus jugée digne. Bien plus, on me choisit même à cause de la pureté de ma voix et de mon zèle dans la dévotion pour lire, après la rénovation des vœux du Baptême, la consécration à la Vierge.
LES POUX
Il y avait une petite fille dont les cheveux ressemblaient à des grappes de maïs et ils fourmillaient de poux. Un jour, j’imaginai que l’urine tue les poux. Je réunis donc toutes les petites filles du village et je les invitai à faire pipi sur la tête de la victime élue et béate. Sa mère, aussitôt renseignée par l’odeur, me dénonça à la vindicte publique, mais je courais si bien qu’on ne put me rattraper dans la campagne qui était mon refuge.
LES POUPÉES DE PAPIER
J’avais le plus grand mépris des êtres, surtout des enfants de mon âge, et un goût singulier pour l’autorité. Aussi ma grande joie était-elle de me retirer dans l’endroit le plus obscur de la maison, où, tournant le dos au monde, je découpais dans les catalogues du Bon Marché ou du Louvre des kyrielles de poupées de papier que je régentais, morigénais, mais je trouvais moyen de faire tant de bruit avec ces choses silencieuses qu’on me chassait bientôt de mon repaire, alarmé par un vacarme qui me faisait passer pour « une possédée ».
LE BAPTÊME DU CHAT
Je ne sais pourquoi je n’aime pas les chats. Ils ont cependant toujours été pleins de gentillesse avec moi qui ai toujours eu plaisir à les tourmenter gratuitement. Au fait, peut-être est-ce parce que ce sont eux qui auraient sujet de me haïr que je les hais. Une fois, comme je voulais inviter mes cousins à goûter, je décidai de baptiser le chat. En cet honneur, une robe et un manteau furent confectionnés et j’emmaillotai précipitamment ses pattes pour que Minou parût ganté. Il se laissait faire d’ailleurs, flatté par tant de soins et ma grand-mère et ma mère qui ne riaient jamais, s’intéressaient malgré elles à mon jeu, tant le déguisement et les moindres détails de la cérémonie avaient été réglés avec amour. Quand tout le monde fut présent, on baptisa le chat. Quelques gouttes d’eau froide sur le nez le firent éternuer : Pfi, Pfi, mais il se laissait toujours dandiner par moi avec grande confiance. À la fin, irritée de le voir si docile, en guise de Jourdain, j’allai chercher de l’eau bouillante pour lui tremper dedans le bout des pattes, mais alors Minou joua si bien de ses crocs et de ses griffes reparues qu’il s’échappa de mes bras et malgré l’embarras de sa robe à manchettes et bien qu’il fût aveuglé par son bonnet garni d’hermine, il s’enfuit et le village sur les portes le vit bien passer emmitouflé. Court-il encore, nul ne le vit jamais revenir.
RETOURS
Mon père faisait de longues absences. Quand il revenait de voyage, ma mère nous envoyait l’attendre à la gare, mais le plus souvent, il nous installait dans la voiture avec une malle, payait largement le cocher qui nous ramenait seuls. Pour lui, il rentrerait le lendemain ou quelques jours plus tard. Une fois, il ne rentra plus. Cependant, pour ne pas se priver de nous voir, chaque fois qu’il venait à Paris, il envoyait un de nos oncles nous chercher sous prétexte de nous faire faire une promenade et l’oncle nous obligeait pendant des heures à aller et venir devant la terrasse d’un café où mon père était assis et nous observait avec une jumelle.
LE COUVENT
Nous habitions Paris l’année et l’été nous passions nos vacances dans un village de l’Allier où habitaient ma grand-mère et mon grand-père. Il y avait, à deux kilomètres de ce village, un couvent où ma mère avait dû apprendre à lire. Un matin, ma mère nous appela, ma sœur et moi, et nous dit : « Vous allez partir pour être élevées par des religieuses. » Mon petit frère pleurait, mais comme nous ne savions rien d’aucune religion, bien que nous ayons communié, nous étions très curieuses de ce qui allait nous arriver d’extraordinaire. Tout devenait problème pour nous et aventure. Un matin, un oncle vint nous prendre et nanties d’une valise, nous partîmes sous sa direction. Le couvent était un château féodal entouré de vignes. On y jouait sur la terrasse d’un vieux donjon et au fond d’une cour à demi souterraine. Les classes avaient lieu dans des salles de garde dont les cheminées étaient si hautes qu’elles auraient suffi à nous contenir et à nous abriter. Le matin et le soir, on gagnait l’église du village par une petite ruelle étroite comme un couloir et éclairée seulement par les lumières des intérieurs qui fusaient sous les portes, par des veilleuses que les tourières disposaient avant notre passage sur les murs des jardins et par la
lanterne que Sœur Almée manœuvrait. La porte de l’église par laquelle nous entrions nous était réservée et dans la chapelle où nous arrivions les premières, personne n’avait le droit de pénétrer que les religieuses et leurs élèves. Nous y avions nos stalles et un autel merveilleux, qui faisait notre admiration. En albâtre et peuplé de statues de bois doré, il était flanqué de deux tours de marbre blanc au sommet desquelles habitaient, sous des coupoles dentelées, deux personnages de grandeur naturelle : d’un côté, le roi David chantant et dansant au son d’un instrument qu’il brandissait ; de l’autre, Saül sur son trône.
LE FOU
Une nuit, j’entendis crier devant la porte : c’étaient des appels d’abord confus et puis distinctement retentit le nom de Sœur Almée. Je reconnus alors la voix de Biguet, le Fou que nous rencontrions souvent le long des chemins, au cours des promenades et qui regardait Sœur Almée avec des yeux d’extase. Sœur Almée avait peut-être vingt-cinq ans et elle était très belle, si belle que je lui avais dès le premier jour voué un culte de parti pris comme à la Beauté même. Je lui obéissais par amour à elle seule et si elle n’eût été là, je ne serais pas restée une heure dans cette maison effrayante, mais sa présence me rassurait, me plaisait, m’enchaînait. Sur un geste d’elle je me serais jetée dans le feu ou dans l’eau à sa fantaisie et je ne sais pas de quel héroïsme je n’aurais pas été capable pour qu’elle me remarquât parmi son troupeau. Cette nuit-là, comme elle gardait le dortoir, elle vint près de mon lit, parce qu’elle me voyait éveillée et elle me demanda, peut-être pour que je n’entendisse pas ce que disait Biguet, de réciter le chapelet à haute voix avec elle : « Le diable s’est emparé de l’âme de Biguet, mon enfant. Prions la Sainte Vierge pour qu’elle nous délivre du mal. » Et c’est à ce moment précis que, sans aucun doute, j’entendis Biguet proclamer : — Sœur Almée, je vous aime. Sœur Almée, vous êtes mon amour. Le lendemain, comme nous arrivions à la chapelle avant le jour (Sœur Almée marchait près de nous, me donnant la main), je vis, la première, Biguet franchir la balustrade de la chapelle interdite pour s’élancer vers nous. Affolée, Sœur Almée se rejeta en arrière et parce que j’eus la présence d’esprit de saisir un banc que je précipitai à la rencontre des jambes de Biguet et qui le renversa, elle eut le temps de regagner la porte et de s’enfuir et le Sacristain et M. le Curé celui d’accourir et d’envelopper dans une chape et de ligoter avec les cordons de l’aube le Fou qu’ils emmenèrent, sans pouvoir l’empêcher de vociférer : « Sœur Almée, il n’y a que toi au monde pour moi. Tu es ma fiancée, Dieu le veut, monsieur le Curé. Il faut nous marier ce matin. » Cependant Biguet disparut dans l’escalier du clocher où on l’enferma et jamais plus je n’ai entendu parler de lui ni ne l’ai revu. Mais Sœur Almée, parce que j’avais eu l’inspiration de jeter ce banc qui l’avait sauvée de l’approche de Biguet, me voua une amitié maternelle.
FLAGELLATION
Quelque huit jours après, au moment du coucher dans le petit dortoir, je ne sais pourquoi j’eus la tentation, en changeant de chemise, de jeter les yeux sur moi-même et serait-ce parce qu’ils m’apparaissaient au milieu de gens si habillés pour qui la nudité était crime, ou à cause du