Dans la rue de Veronica

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Il y avait le Lichen, le professeur de mathématiques dont les poils touffus sortaient du nez et des oreilles et qui lui avaient valu son sobriquet, puis le Boa, la professeure de français qui les avalait avec flegme et les digérait lentement dans les méandres de la langue française, les après-midi obligatoires à la Jeunesse Portugaise, le Chorizo, professeur d'histoire qui racontait ses vacances délirantes au pic Everest, et beaucoup d'autres qui ont marqué toute une génération d'élèves au lycée Gil Vicente de Lisbonne dans les années soixante. Avec beaucoup d'humour, Élisabeth de Oliveira retrace le parcours de ces jeunes lycéens marqués par la dictature et leur irrévérente adolescence.
Publié le : jeudi 15 janvier 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342033366
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342033366
Nombre de pages : 122
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Du même auteur
O Ensino do Francês Língua Estrangeira de 1926 a 1936 – A aplicação do Método Directo –1998 – Thèse de Mestrado. Université de l’Algarve. Biblioteca Nacional de Portugal Na Rua da Verónica (sous le pseudonyme d’Eliz Beckett), 2013, Chiado Editora (retiré en septembre 2014)
Élisabeth de Oliveira DANS LA RUE DE VERONICA
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS – France IDDN.FR.010.0120166.000.R.P.2014.030.31500 Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015
Chapitre I Les examens
Un frisson têtu jouait à saute-mouton sur mes vertèbres et me paralysait les gestes et les mots. Mes genoux collés l’un à l’autre m’empêchaient de trembler. Mes pieds aux chaussettes blanches nageaient indifférents dans des chaussures à cordons, solennelles pour l’occasion, tout comme la cravate bleue, la chemise blanche et le costume de cérémonie. La ville d’Arganil avait accueilli les élèves des villages voisins qui passaient les épreuves d’admission au lycée. Les dés étaient jetés, rien n’allait plus, les épreuves étaient terminées. Nous attendions les résul-tats. Mon institutrice Elvira Saraiva, fille d’un capitaine de l’armée, grande, sévère et vaillante, veillait sur sa progéniture d’apprenants, miroir fidèle du succès de sa méthode d’enseignement et de son mérite personnel qui reposaient sur la férule et « la fillette aux cinq yeux », petite raquette en bois ronde aux cinq trous, qui claquait douloureusement sur nos mains ouvertes. Elles fortifiaient terriblement notre motivation à l’étude, notre empressement à répondre et bétonnaient nos connaissances pour qu’elles durent les cinquante années suivan-tes. Quand les élèves de dernière année de l’école primaire, la veille d’examens, commettaient le suprême sacrilège de faire des fautes d’orthographe dans leurs dictées, ils avaient droit à la punition correspondante. En moyenne, cela faisait quatre coups de férule sur le plat de la main pour chaque mot mal écrit et un seul coup pour une faute d’accent ou de cédille. Cette méthode
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nous terrorisait mais contribuait à ce que notre institutrice garde un air confiant les jours d’examen de certificat d’études et d’admission au lycée. En cet instant d’atroce nervosité, je n’arrêtais pas de penser au « Rapide » dont le surnom provenait, non de son héritage familial, mais du fait que des ailes lui poussaient aux pieds cha-que fois qu’il en avait besoin. Je voulais être comme lui, fuir cette ambiance de cannibalisme infantile. « Rapide », originaire d’un village des alentours, entretenait une relation détestable avec l’orthographe. Un jour, après que la maîtresse eut vociféré, pour faire peur à toute la classe, qu’il avait obtenu la médaille olympique des fautes d’orthographe – vingt-cinq dans un texte de quinze lignes où les verbes pronominaux et réfléchis fai-saient des crocs-en-jambe aux moins attentifs, les ème se cachaient derrière les bé et les pé et les cé se masquaient d’esse pour désespérer les plus imprévoyants – on entendit la voix de « Rapide » qui multipliait : — Quatre fois un quatre, quatre fois deux huit… Quoi ? ! Quatre-vingt-huit patoches ! Mais c’est la mort ! Et en un clin d’œil, il mit son pied sur son pupitre et l’autre sur le parapet de la fenêtre et se sauva, nous laissant tous inter-dits. C’était une flèche sans arc, projetée par la terreur des claques sur nos mains ouvertes. Pendant trois jours et trois nuits, il vécut fugitif, s’abritant dans les granges et dans les champs des villages voisins. Ce fut notre héros pendant toutes ces heures. Nous mesurions, les bras ouverts, la hauteur de la fenêtre, la vitesse du saut, nous commentions tout bas l’air stu-péfait de notre maîtresse et, secrètement, nous révélions ses probables cachettes. Il devint aussi sujet de conversation des villageois. Ses parents, furieux, le recherchèrent sans succès, mais la faim vainquit la peur des représailles. L’agrippant par le col de sa chemise, son père le traîna jusqu’à l’école où il dut demander pardon à la maîtresse.
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La méthode de la férule contribuait directement à la sélec-tion naturelle et automatique des espèces destinées à poursuivre leurs études et à estomper le stress et les frustrations de la maî-tresse qui ne présentait à l’examen du certificat d’études que les élèves qui lui offraient des perspectives presque garanties de succès. Elle renseignait les parents du savoir de leurs enfants et leur attribuait la responsabilité des résultats que ceux-ci obte-naient de cet enseignement reçu et avalé à coups de punitions et de terreur. La plupart des élèves, fils de paysans analphabètes, auraient comme destinée la reproduction exacte de la vie de leurs parents : cultiver quelques parcelles de terre, vivre au sein d’une nature et d’un air encore peu pollués, se marier jeunes, se soûler le week-end ou à la fin des longues journées estivales ou des sombres jours d’hiver et élever leurs enfants dans ce même écosystème. Le curé et la maîtresse réglaient le pouls de la vie quoti-dienne du village. Pendant les cours de soutien renforcé auxquels j’avais droit en tant que potentiel futur élève du lycée, je les observais, toujours connivents, à chuchoter dans les coins de la salle de classe, rougissant et riant de manière excessive, toujours complices et unis par la même norme, celle de l’autorité jamais contestée, jamais mise en cause. Un dimanche, pendant la messe, j’ai ressenti atrocement la force du curé quand je combinais avec mon cousin Zéca l’heure de notre ren-contre pour aller courir dans la montagne et épier des nids de coucous. Malgré nos chuchotements apeurés, le curé s’est senti tellement offensé par notre manque de respect qu’il a brutale-ment agrippé la canne qu’un vieillard, assis au premier rang, avait adossée à l’une des colonnes du chœur, et nous a cogné la tête avec sa pointe en fer, pour nous faire taire. La douleur fut telle que nous sommes tout de suite sortis hors de l’église en pleurant. Chacun touchait douloureusement sa bosse qui gran-dissait bien au-dessus du crâne. Ma grand-mère attendit, inquiète, la fin de la messe ainsi que le grand-père de Zéca.
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Quand ils vérifièrent la brutalité du coup de canne, ils se dirigè-rent vers la sacristie. Le curé commença par se justifier et critiquer l’éducation qu’ils nous donnaient mais quand il s’aperçut que nos grands-parents n’avaient qu’une envie, lui donner aussi un bon coup de bâton et un adroit coup de poing, il regretta, contrarié, son geste. Je faisais des efforts pour tout apprendre parce qu’on m’avait convaincu de le faire, aussi bien ma grand-mère que tous les autres bien intentionnés qui me comparaient à mon grand-père paternel, Salazar de ce village, que tous respectaient ou craignaient, ce qui revenait au même. Ils lui obéissaient. Au catéchisme, j’avais les meilleurs résultats. Je savais plaire au curé et récitais comme un perroquet toutes ses rengaines. Et je rece-vais les magnifiques boîtes de fromage que les Caritas américaines envoyaient pour être distribuées aux plus pauvres. Le curé avait un tout autre critère : ne méritaient les boîtes que les meilleurs élèves du catéchisme. L’effort en valait la peine parce que le fromage était épais et crémeux, et c’était des boîtes entières que ma grand-mère et moi dévorions au souper. Vingt élèves se présentèrent aux épreuves du certificat d’études, seuls deux échouèrent. Pour l’admission au lycée, il n’y eut que deux réussites. Je fus l’un des deux, ce qui provoqua un brouhaha terrible au village. Mes amis criaient et faisaient écla-ter des pétards comme si notre victoire sur les vipères qu’on nous avait jetées aux examens, était aussi la leur. J’avais vaincu deux courses d’obstacles et j’avais réussi à franchir la ligne d’arrivée, eux avaient claudiqué et abandonné en chemin. Les ampoules qui couvraient leur âme étaient bien plus grosses que celles qu’ils auraient aux mains, les prochaines semaines, quand le travail des champs remplacerait totalement le temps de l’école.
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