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Eté 1944 sous la caresse du mistral

De
158 pages

C’est l’histoire de ma famille, pendant la Guerre 1939-1945.


La Valette du Var, un village paisible, sentant bon le thym, la lavande, bercé par le chant des cigales, et caressé par le mistral.


Il va en 1942 perdre sa tranquillité à l’arrivée des troupes "allemandes" ils mitraillent dans la nuit notre fenêtre située en Rez-.de- Chaussée.


Ma mère prend peur. Papa ayant rejoint les résistants. Elle décide alors d’aller chercher refuge dans la Creuse avec ses quatre enfants..


Le drame surviendra le 22 juillet 1944.


Puis, c’est l’après-guerre. Retour au village où la vie difficile et les épreuves sont quotidiennes.


Plus tard, à mon adolescence, je découvre mes premiers "émois" mon premier chagrin d’amour sur fond de guerre d’Algérie.


Un fil rouge traverse les pages du livre, la quête patiente et obstinée des lendemains qui chantent ? Dans un style simple et alerte, je vous emmène sur les chemins que j’ai empruntés, jusqu’en Corse, en passant par Antibes, pour aboutir dans un pays inconnu, où je vais finir mon voyage.


Par ce récit, c’est un hommage que je leur rends.

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Muriel Bell

 

Été 1944

SOUS LA CARESSE

DU MISTRAL

Autobiographie romancée

1re PARTIE

 

 

Illustration : Néro

 

Publié dans la Collection Electrons Libres,

Dirigée par Amélia Varin

 

 

Image

 

 

© Evidence Editions 2017

 

 

 

Avant - propos

 

 

 

La Valette-du-Var, un village provençal, sentant bon le thym, la lavande, caressé par le mistral, bercé par le chant voluptueux des cigales. Dans ce paysage merveilleux, célébré par Pagnol. Il est situé entre Hyères et Toulon. La Valette-du-Var, dominée par deux grands monts, la corniche du Faron et le Coudon. Le Faron, bien connu des as du vélo, l’a souvent grimpé en danseuse. Il est aussi apprécié par les amateurs de belles photos, car c’est un spectacle féerique qui s’offre aux regards des touristes, surtout, à la nuit tombante, où il offre une vue sur la plus belle rade du monde. Un véritable spectacle féerique, avec ses illuminations, sa multitude de bateaux militaires, plaisanciers, ses paquebots, pour ceux qui partent en croisières. Tout n’est que beauté. Je ne me lasserai jamais de les admirer. Le Coudon, ce n’est pas la même chose, il est inaccessible aux visiteurs, car il appartient à l’armée. On peut cependant apercevoir le fort, sur le sommet de la colline. (Base stratégique). Il fait partie d’un monde mystérieux. Quand j’étais petite fille, que je faisais des sottises, ma mère disait qu’il était habité par des sorcières, et si j’étais sage, elles se transformaient en fées. Je suis toujours impressionnée par cette grande masse de pierre, qui semble toucher le ciel. J’ai grandi dans ce village, où le soleil, les cigales ont bercé mon enfance. Là où j’ai découvert la tendresse, l’amour, mais aussi la souffrance. Nos voisins étaient des gens simples, sympathiques et sincères. Monsieur et madame Serpinet, les épiciers du village. Madame Chambellotti, notre boulangère (chez qui j’aimais me rendre tous les dimanches, pour renifler l’odeur des plats de tomates et de poivrons farcis, que nous amenions cuire dans son four à bois). Le menuisier, en face de chez nous, qui nous cassait les oreilles avec le bruit interminable de sa scie. La famille Mercier, dans l’unique café, dont j’ai oublié le nom. Madame Cariolo, une voisine, avec sa fille Malou, qui était aussi une amie. Madame Infernet qui me « toucha » plus d’une fois le front, quand « j’attrapais une insolation ». Monsieur et Madame Kuhn, leurs deux enfants, Erica et Guy. Aujourd’hui, il y a ma mère, mon père et ma sœur, qui reposent dans le petit cimetière du village, qu’ils ont tant aimé. Mon frère, ayant voulu être inhumé dans le petit cimetière de Royère-de-Vassivière, dans la Creuse où le drame est arrivé, et où il s’est marié. Mon premier grand amour, et grand chagrin, victime lui aussi de cette barbarie sanguinaire, mort en Algérie. On a écrit sur sa tombe : mort pour la France.Quelle triste épitaphe à vingt ans. Je l’ai cherché toute ma vie, à travers d’autres amours. C’est en 2009 que j’ai enfin eu connaissance de son lieu de sépulture ; après de nombreuses années de recherche, grâce à internet.

Si j’ai décidé d’écrire l’histoire de ma famille, c’est qu’un terrible événement est survenu dans ma vie de mère. Un drame qui a bouleversé ma vie. Le jour où mon fils, âgé de vingt ans, a eu un terrible accident de voiture. À cette époque, je travaillais en milieu hospitalier, où j’étais aide-soignante, dans la ville qui m’avait accueilli quelques années plus tôt. Ne trouvant pas le sommeil, cherchant à comprendre pourquoi le destin s’acharnait encore sur moi, je n’ai trouvé que l’écriture comme thérapie, pour panser mes plaies. Ce nouveau drame m’a plongé plusieurs années en arrière cette période douloureuse de la guerre, et de l’après-guerre. J’avais promis à ma sœur, victime civile de guerre, d’écrire un jour notre histoire. C’est l’accident de mon fils qui en a été le déclic. Aujourd’hui, j’ai tenu ma promesse, même si elle a été tardive. Sa souffrance a accompagné ma vie d’adolescente et d’adulte. Elle fait partie de notre histoire.

C’est aussi un hommage que je rends à ma famille, pour toutes ces épreuves endurées, par cette horrible guerre qui a brisé nos vies. J’ai quitté La Valette-du-Var, il y a plusieurs années. Lorsque je viens en vacances, j’aime aller me promener dans la colline, sous le Coudon. Je me sens bien, je respire à pleins poumons l’air parfumé. J’ai pour moi seule le chant des cigales, avec cette impression, de tout avoir à portée de main. Je peux voir la mer, qui froisse le rivage par temps clair, et me confondre avec le ciel. Je hume tous les parfums que le vent m’apporte, qui me submergent jusqu’à l’ivresse. Une douce musique caresse mes tympans, elle chemine au travers des pins, où les cigales donnent leur concert. Ces sensations, je les garde précieusement, elles font partie de mon héritage. Quand l’été arrive, chaud, ensoleillé, apportant son flot d’estivants, en quête d’un coin de plage, mes souvenirs remontent à la surface, quelques années avant…Quand nous étions jeunes… ?

*

Chaque année, je l’attendais, elle était en pension à Marseille. Monique, de cinq ans mon aînée. Il y a aussi Josette, l’aînée de la famille, et René mon frère. Mais entre Monique et moi, il y a eu très vite une grande complicité, nous étions plus que des sœurs. Elle me confiait tous ses problèmes, ses chagrins. Moi, je me posais toujours la même question : pourquoi ne vivait-elle pas avec nous ? Pourquoi était-elle en pension ? Plus d’une fois, j’ai interrogé ma mère, pour connaître cette raison. Je voulais savoir ce qu’il était arrivé dans ce petit village de la Creuse ? Elle me répondait toujours :

— Tu es encore trop jeune pour t’en parler, surtout, pour comprendre.

Mon enfance a été solitaire, j’avais beaucoup de mal à me lier avec les filles de mon âge. C’est vers huit ans, que j’ai commencé à avoir des complexes, à cause de cette cicatrice que je cachais du mieux que je pouvais. À l’adolescence, je dévorais toutes les lectures que je trouvais. Je restais des heures avec un livre. Je prenais tout ce qui me tombait sous la main, même les lectures interdites, que je trouvais dans la chambre de mon frère. Je voulais tout savoir, tout apprendre. Surtout, découvrir ce monde mystérieux qui m’entourait. J’étais tellement mal dans ma peau, que je refusais les sorties à la plage le mercredi, avec le patronage. Je préférais rester dans ma chambre, à peindre, ou à broder. L’hiver, nous faisions du théâtre, mais je n’avais jamais le beau rôle.La religieuse qui s’occupait de nous nous faisait aussi le catéchisme. Elle m’aimait bien et m’avait prise sous son aile. Elle faisait tout pour que je me sente à l’aise. Je n’étais bien que lorsque ma sœur était avec moi. Je reprenais goût à la vie, je me sentais utile à quelque chose, à quelqu’un. Entre elle et moi, il y avait plus qu’une complicité. Nous avions l’une envers l’autre une immense tendresse. Mais quel était ce mystère qui nous entoure ? Pourquoi, ne sommes-nous pas des jeunes filles comme les autres ? Je n’osais pas lui poser ces questions, qui pourtant me brûlaient les lèvres ? Elle était pleine de vie, de pétulance. Auprès d’elle on ne s’ennuyait jamais, elle racontait les blagues marseillaises comme personne. Il n’y a jamais eu de haine dans son cœur, jamais de paroles méchantes, même envers ceux qui (inconsciemment) la blessaient. Je réagissais à sa place, c’était plus fort que moi. Quand j’entendais des gens chuchotés autour de nous, qu’ils nous regardaient avec insistances, j’explosais. Je ne pouvais le supporter. Mais elle ne s’en souciait pas, elle riait, en me lançant :

— Laisse-les dire. Tu sais, ils sont plus bêtes que méchants.

Aujourd’hui, je veux rendre hommage à son courage, sa bonté. Je veux la remercier de m’avoir tant appris. Car malgré les épreuves que lui a infligées la vie, elle n’a jamais perdu espoir. Je sais que tous ceux qui nous ont connus et aimés se souviendront…Elle s’appelait Monique…

 

 

 

 

Chapitre 1

1944

 

 

 

Tous les soirs, nous avions l’habitude de nous réunir dans le petit salon, qui servait aussi de salle à manger. La pièce était assez grande, avec une alcôve, qui servait de chambre à mes parents.Au milieu, une table ovale où nous prenions nos repas. Dans un coin, l’unique meuble (une armoire).Dans un autre, la TSF, avec l’unique fauteuil de la maison, où mon père s’installait lorsqu’il était encore avec nous. Ce soir-là, pendant que ma mère vaquait dans sa cuisine, mon frère s’y était installé, un bouquin sur les genoux, sa pipe à la main, il lisait. Il venait d’avoir vingt et un ans, et avait obtenu son bac avec mention Tb cela le rendait heureux, il disait :

— À moi la liberté !

Pour lui, une nouvelle existence commençait. Avec la pension de victime de guerre qu’il touchait pour son infirmité, il allait pouvoir s’offrir de belles vacances. Moi, je respirais le doux parfum de son tabac blond.Ce soir-là, après avoir essuyé la vaisselle, j’allais rejoindre Monique. Elle m’attendait pour une partie de petits chevaux. Un voisin et ami l’avait fabriqué spécialement pour elle. Il mesurait 1 m/1m, entièrement peint à la main. Après la cinquième partie, elle déclara forfait. Elle était fatiguée (cela lui arrivait de temps en temps) surtout au début des vacances. Mon frère en fit autant, car il devait se lever tôt. Je me retrouvai seule avec ma mère. À son tour, elle prit place dans le fauteuil, un tricot à la main. En la regardant, je ne pouvais imaginer qu’elle portait en elle un si lourd secret. Je m’installai alors sur le coussin, posé sous ses pieds. Au bout d’un instant, j’osai lui poser encore une fois, cette question.Allais-je enfin savoir, ce qui a tant marqué notre famille ? Quelles ont été ses épreuves ? Comment tout cela est arrivé ? Comment avaient-ils réagi, devant la sentence qui les condamnait ?

Ce récit est fait par ma mère.

 

1942 : Les forces allemandes occupaient la France.

1943 : Notre famille s’est retrouvée sans son chef.

 

Beaucoup d’hommes sont partis rejoindre la Résistance, d’autres se cachent pour échapper aux nazis. Ton père est parti rejoindre un groupe de résistants, et je me suis retrouvée seule avec vous, et le commerce à tenir. Les problèmes de ravitaillement se sont alors multipliés, le mécontentement général des tensions, dont j’ai dû faire les frais. Sur ma boucherie, ce sont focalisés quelques rancœurs. J’ai tenté de faire face, mais seule, c’était trop difficile. J’avais beaucoup de mal à me ravitailler. Les habitants avaient faim, ils manquaient de tout. Toi, tu n’étais qu’un bébé, et la nourrice qui te gardait revendait les boîtes de lait que j’avais tant de mal à me procurer. Elle les échangeait contre de la nourriture. Le jour où je m’en suis aperçue, j’ai cru que j’allais la tuer ! Tu n’arrêtais pas de pleurer, et dès que je te donnais ton biberon, tu te jetais dessus. Alors, j’ai compris que tu n’avais pas tes rations. C’est ainsi que j’ai décidé de fermer la boucherie. Je ne pouvais plus faire face. Je n’ai jamais eu l’idée de faire du marché noir. Je n’ai pensé qu’à vous et à notre sécurité. Surtout après ce qui est arrivé…

Elle s’arrêta un moment. L’émotion de tous ces souvenirs était douloureuse… Elle laissa couler une larme, sa voix se noua. Je levai les yeux vers son visage, son regard était ver un ailleurs. Bien sûr, tous ces souvenirs charriaient de lourdes braises dans son âme. Je percevais confusément le drame qui sous-tendait l’existence de ma mère. Elle posa son ouvrage, ferma les yeux, et, d’une voix incertaine, tremblante, mais suffisamment plausible pour que je l’entende, elle reprit son récit. J’écoutais, attentive. Tout mon être était gagné par une vibration profonde, et d’une étrange sensation. Un peu comme si je traversais moi-même ces terribles événements. Et ma mère, expliquait, qu’en ces jours sombres…

Tous les soirs, j’entendais les pas de la patrouille allemande qui passait sans cesse près de la fenêtre. Depuis quelques nuits déjà, je ne pouvais plus fermer les yeux, une sorte de pressentiment me tenait en éveil. Il y avait eu plusieurs bombardements sur Toulon. Les Allemands étaient très nerveux. Quelques jours avant, la flotte française s’était sabordée dans le port de Toulon, pour ne pas tomber entre leurs mains. Cette nuit-là, je les ai entendus aller et venir, puis s’arrêter tout près de la fenêtre. Tout à coup, ils ont frappé contre les persiennes en lançant des ordres que je ne comprenais pas. Les voix étaient menaçantes. La peur m’a gagné. Une peur froide m’a poussé à me glisser sous mon lit. Vous, vous dormiez à l’arrière de la maison. Personne n’entendait.Soudain, une rafale de mitraillette a éclaté dans la nuit, et a frappé les volets. Mes mains sur les oreilles, je priais de toutes mes forces. C’est dans cette position, que Josette et René m’ont retrouvée, quand le calme est revenu. Il y avait des trous partout, énormes. Les vitres avaient volé en éclats, et dans la chambre, les murs étaient constellés d’impacts…Je venais de comprendre que j’avais échappé à la mort.

À l’époque, le maire de La Valette ne prit même pas ma défense. J’ai appris plus tard qu’il avait été nommé par le gouvernement de Vichy. La seule chose qu’ilfait, c’est de changer les vitres et les persiennes, et de me donner un conseil, partir… C’est ainsi que j’ai décidé de quitter La Valette. J’ai fermé le magasin et la maison, et je me suis expatriée, encore tout agitée par mes récentes frayeurs. Peut-être, trouverons-nous une paix plus sûre ? Une campagne profonde nous ouvrait les bras. Nous sommes arrivés avec vous quatre dans la Creuse, chez des cousins.Dans le village, il n’y a qu’une boulangerie, tenue par un cousin, et un café, par ma cousine. Pour le reste, il faut aller à la ville, à une trentaine de kilomètres. Nous avons été logés dans une des maisons que possédait ma cousine, près d’une ferme. Le jeudi et le dimanche, Josette et René devenaient de fiers bergers. Ils surveillaient vaches et moutons, et s’en donnaient à cœur joie. René a vainement essayé de dresser un petit âne peu docile. C’était pour lui un véritable jeu. Monique et toi, plus petites, vous les accompagniez tout au long de leurs escapades. Ils courraient au milieu du troupeau. Ils étaient joyeux et imperturbables. Toi, tu n’étais encore qu’un bébé, nous te gardions à tour de rôle. Pourtant, nous les adultes, nous étions tendus, inquiets. Les rumeurs de la guerre traversaient la forêt, coulaient le long des ruisseaux, et glaçaient le sang des villageois, qui vivaient dans une angoisse constante. Comme par délicatesse, les enfants ne semblaient pas en porter les marques. Et pourtant… Le 6 juin 44, tous les habitants du village sont rivés à leur poste de radio. Cette fois, est-ce possible ? Oui, Américains, Canadiens, Anglais, et bien d’autres encore, débarquaient. Une impatience fébrile s’empara de tous les visages, et les regards s’illuminaient d’un fol espoir… La paix était pour bientôt ! Ce fut un vrai remue-ménage chez les résistants. Ils approchaient à la nuit tombée, investissaient tout le village pour reprendre les armes et les munitions cachées là.

Juillet 1944. Depuis quelques jours, le calme était revenu au village. Le bruit des canons se faisait de plus en plus lointain. Un matin, un groupe de résistants arrivèrent dans le village, ils se dirigèrent vers la petite mairie. Le maire lança alors un appel aux villageois. Les résistants avaient repéré un groupe de S.S. qui se dirigeait droit sur le village. (Cette troupe était celle qui avait perpétré le massacre des habitants d’Oradour sur Glane). Le maire a alors demandé aux villageois d’aller se réfugier dans la forêt, avec les résistants. Ce que nous avons fait. Quand les Allemands sont entrés dans le village, ils l’ont trouvé désert. Seuls le maire, le curé et l’instituteur sont restés pour parlementer. À leur grande stupéfaction, ils découvrirent la démobilisation totale de ces criminels, qui entraient dans leurs murs. C’étaient des hommes traqués, cherchant à fuir le plus loin, et le plus vite possible. Ils étaient affamés, fatigués, mais agressifs. Impuissants, les trois hommes assistèrent au pillage désordonné des maisons et des fermes. Les soldats ont bu et mangés à volonté, éventrant même une pauvre vache, dont ils abandonnèrent la dépouille sanglante sur la place du village. Un des officiers allemands demanda où étaient cachées les femmes et les enfants. Le maire, surpris, lui répondit qu’ils étaient au village voisin pour aider aux moissons. Abruti d’alcool, l’officier regroupa ses hommes, ils repartirent sans chercher à vérifier les affirmations du maire.

Puis, nous sommes rentrés chez nous, heureux d’avoir échappé à cette terreur. Mais nous restions cependant apeurés : la guerre n’était pas finie. René est resté un long moment à fixer la pauvre vache, qui elle, n’avait pas échappé à la cruauté des Allemands. Deux jours plus tard, alors que le temps était à l’orage, nous nous sommes rendus avec Josette, « comme à l’accoutumée », dans les fermes pour quémander un peu de lait auprès des paysans, ainsi qu’un peu de nourriture, car je n’avais pas beaucoup d’argent. Nous n’avions du lait que s’il en restait. L’orage et la pluie n’avaient pas cessé de la journée, assombrissant le ciel, conférant au décor des formes incertaines. Il était vingt et une heures trente, lorsque la foudre s’est abattue sur un poteau tout proche. Habitués, nous sortions les lampes à pétrole, mais dans notre maison…

Je reprends le récit de ma mère :

René avait beau chercher, mais il ne trouvait pas la nôtre, et la bouteille de pétrole était vide. Il n’y avait plus de bougies non plus. Nous étions seuls. Monique sept ans, moi quelques mois, attendions patiemment que la lumière revienne. Nous pleurions, surtout moi, effrayées par l’obscurité, appelant ma mère. Puis, René s’est souvenu. Monique s’accrochait à lui, elle voulait la lumière.

— Attends-moi ! dit-il. Je vais à la cave.

Il revient un instant plus tard, tout essoufflé. Monique, assise sur une chaise, moi dans ma chaise haute. René prit la boîte d’allumettes, il craqua la première. Il l’approcha de la petite mèche, mais il tremblait. Il souffle la flamme pour ne pas se brûler les doigts, et recommence.

— La mèche est trop courte, elle doit être humide ? S’impatientait-il.

Il tira dessus, la redressa. Dehors, l’orage grondait.À l’intérieur, les éclairs faisaient danser nos ombres qui attendaient que la bougie les rassure. Enfin, la mèche prit feu. C’est alors qu’une terrible, une effroyable explosion, ébranla les murs de la maison. La bougie, qui n’en était pas une, venait d’exploser. L’explosion nous jeta à terre. Monique s’évanouit.

— Moi je reçus quelques éclats, et fus assommée par ma chute. René, choqué, trouva la force de se relever, il se mit à crier. Mais que se passe-t-il ? Monique, où es-tu ? Muriel, mon Dieu.

La panique s’empara de lui. Il sortit de la maison en criant, hurlant qu’il venait de tuer ses sœurs. Quelques hommes tentèrent de le rattraper, mais il s’enfonça dans le bois, sous une pluie battante. Dans sa fuite, et dans l’étau de peur qui le tenaillait, il ne sentait pas sa main qui ne tenait plus que par un lambeau de chair.Ma mère et ma sœur arrivèrent sur les lieux, alertées par les voisins et le bruit de l’explosion, qu’elles avaient pris pour une bombe. Monique, couchée sur le sol, était immobile, la tête dans une flaque de sang, moi aussi. Premiers soins maladroits, désordonnés, mais essentiels, prodigués par la doctoresse du village, mademoiselle Hyllarri. Puis, quelques hommes ramenèrent René, inconscient. Ils l’avaient retrouvé, gisant dans un fossé.

— Il faut faire très vite, lance mademoiselle Hyllari, chaque minute compte.

Mais il n’y avait pas de voiture, seulement un cheval. C’était aussi l’heure du couvre-feu. L’unique fermier qui avait le cheval se fit tirer l’oreille. Il ne voulait pas la prêter, car elle était pleine. Ma mère, et mademoiselle Hyllarri se fâchèrent, elles se mirent à hurler, ce qui le fit céder. La guerre n’était pas finie, il y avait encore de nombreux Allemands sur les routes. L’hôpital se trouvait à trente kilomètres du bourg, à Bourganeuf. La charrette se mit enfin en route. Le trajet fut long et chaotique, il fallait franchir plusieurs barrages. Par chance, à la vue des enfants blessés, on nous laissa passer sans demander nos papiers. Enfin, l’hôpital. Tout alla très vite. Des infirmiers, les brancards. Mademoiselle Hyllarri me portait dans ses bras. J’avais une blessure à la tête, et mon cou était criblé d’éclats. La salle d’opération… Pour ma mère, l’attente interminable, heure après heure… Il régnait dans l’hôpital un silence de mort. De temps en temps, un craquement de parquet, une porte qui claque, puis à nouveau le silence froid, qui vous jette une braise au ventre. À l’instant où plus rien ne semblait bouger, un homme s’approcha, comme dans un brouillard irréel. Il posa sa main sur l’épaule de maman.

— Je peux vous dire que vos enfants sont hors de danger.

Ma mère l’écoutait, absorbée par un ailleurs qui l’empêchait de comprendre. Elle sait qu’il va poursuivre, qu’il va annoncer autre chose. Son cœur, son corps, le lui murmure déjà. Là où tout se joue. Au centre de la vie et de la mort.

— Mes enfants docteur ! Comment vont-ils ? Parvient-elle à articuler.

— L’opération s’est très bien déroulée. J’ai tout tenté, et fait de mon mieux pour votre fils. Mais… ce que je vais vous dire va être pénible. Il m’a fallu amputer votre garçon de sa main gauche, plus trois phalanges à droite.

Ma mère le regardait, incrédule. « Ce n’est pas à moi qu’il parle », pensa-t-elle. Pourtant, l’image de René revenait… le sang… la main… Comment accepter ? Où trouver la force d’accepter, là, maintenant, une telle absurdité ?

— Pour votre fils ce sera très dur, reprend le chirurgien. Mais il pourra se débrouiller avec une seule main. Il lui faudra beaucoup de courage, il faudra l’aider, l’entourer de tout votre amour… Je dois vous dire autre chose. Votre fille, Monique…

Les larmes inondaient le visage de ma mère.

— Elle sera aveugle. Elle a perdu les deux yeux. J’aurais peut-être pu en sauver un, si j’avais pu intervenir plus vite. Je suis vraiment désolé. Quant à votre petite dernière, j’ai retiré les éclats de son cou, vous pouvez la ramener, elle a besoin de sa maman. Mademoiselle Hyllarri fera ses pansements. Vous me la ramènerez dans huit jours. Elle a juste une petite plaie au cuir chevelu et sur la cuisse, mais ce n’est pas très profond. Vous surveillerez sa température, qu’il n’y ait pas d’infections.

Cette fois, le monde s’écroulait autour de ma mère. Dans la salle de réanimation, elle découvrit les petites formes blanches, aussi blanches que leurs draps. Ce blanc lui faisait mal. Elle se cramponna aux barreaux du lit, regarda ses enfants, ses yeux allaient de l’un à l’autre. Cette vision ne la quittera plus jamais.Le sceau de la violence venait de la marquer à jamais. Elle aurait voulu, entendre le son de leurs voix en s’approchant d’eux. Mademoiselle Hyllarri et le chirurgien la laissèrent à son chagrin. Quand elle sortit de la chambre, elle était épuisée, vidée de toute son énergie. Pourtant, il fallait continuer à vivre. Ses larmes continuaient de couler. Mademoiselle Hyllarri lui tendit un mouchoir et la serra contre son cœur. Dans de tels moments, les mots deviennent inutiles. Il était quatre heures du matin. Il fallait attendre la fin du couvre-feu pour repartir, et essayer de dormir un peu. Les deux femmes passèrent quelques heures dans une salle, où trois lits avaient été installés à la hâte. Au petit jour, elles reprirent le chemin du retour, après une dernière visite aux enfants qui dormaient toujours, assommés par les sédatifs. Elle aurait voulu rester auprès d’eux, mais il y avait moi, qui dormais dans les bras de mademoiselle Hyllari, et Josette nous attendait. Ma mère avait comme un étau dans la poitrine. Cette séparation était difficile. Mademoiselle Hyllarri prit sa main, elle était glacée. Elle ferma les yeux, pleura en silence. Puis, elle se laissa bercer par le trot du cheval. Quand elles entrèrent dans le village, le soleil se levait. Le ciel était noyé de brume. On aurait pu croire qu’il avait lui aussi des larmes dans les yeux, comme ceux qui ont été touchés par ce drame. Ma mère apprit que ce bâton de dynamite provenait en réalité d’un lot de détonateurs, abandonnés par les Allemands dans la cour de l’école. La vie dans le petit village reprit peu à peu son cours. Enfin ! La Libération ! Les alliés ont libéré Paris le 25 août 1944. Un débarquement avait eu lieu sur les côtes de Provence le 15 août 1944. Les troupes américaines remontaient la vallée du Rhône, pour rejoindre les troupes du Maréchal de Lattre de Tassigny.

Un mois se passe. Monique et René étaient toujours à l’hôpital. Moi, je portais un bandage autour du cou, un foulard par-dessus. Nous devions repartir dans notre village, mais nous étions encore à Royère, attendant que nous puissions tous ensemble rejoindre notre foyer. Quant à mon père (informé de l’accident par l’intermédiaire de la Résistance) ne rentra que plus tard. On se remettait doucement. Ma mère, allait leur rendre visite tous les quinze jours. Une trentaine de kilomètres la séparaient de l’hôpital, et ses moyens financiers ne lui permettaient pas d’aller les voir plus souvent. Sa cousine (une brave femme) l’avait engagé dans son bar, en échange, elle lui donnait un peu de nourriture. C’est pourquoi elle n’osait pas s’absenter trop souvent. C’est Mademoiselle Hyllarri qui se proposait de la conduire de temps en temps, seul moyen de locomotion pour se rendre à l’hôpital, toujours le même cheval, qui depuis avait eu son poulain.En cette période de fin de guerre, le travail ne manquait pas, le café ne désemplissait pas. Les soldats arrivaient dans des camions militaires, et s’arrêtaient au café. Ma mère cessa définitivement ce travail au retour de mon père, ce dernier jugeant qu’elle n’avait pas sa place dans le bar. Leurs retrouvailles furent tristes. Sa première rencontre avec ses enfants fut éprouvante. La guerre en avait endurci plus d’un, mais aucun homme ne pouvait rester insensible à la souffrance des siens. Les mots lui manquaient, sa voix trahissait son émotion. Plus d’une fois, il essaya de cacher ses larmes, mais sa gorge se nouait, il lui était impossible de contenir son chagrin. Monique passait tendrement ses petites mains sur le visage de notre père, elle mémorisait chaque trait de l’homme qu’elle connait. Déjà, on lui apprenait à utiliser ses mains pour reconnaître chaque objet, chaque obstacle. Désormais, il ne restait que ses mains pour voir. Dans son insouciance d’enfant, cet apprentissage était pour elle un jeu.Elle ne savait pas combien de temps cela durerait… Elle venait d’entrer dans un univers obscur et incolore. Mon père ne pouvait rester longtemps auprès de nous, il fallait que le commerce reprenne.Toutes leurs économies avaient été englouties par cette guerre, et le départ de la Valette. Il repartit seul.

Un autre mois s’était écoulé depuis le départ de mon père. Nos cousins, très gentils, n’avaient pas donnés d’argent à ma mère pour son travail. Tous, dans le village, admiraient son courage, sa gentillesse. Les événements, elle les avait endurés sans se plaindre, en conservant son charmant sourire. Elle était un exemple dans le village, face à ceux, qui pleuraient leurs vaches, leurs poules ou leurs lapins… Ceux-là ne savent pas à quel point elle avait souffert, chaque jour et chaque nuit. Les larmes qu’elle versait en silence, loin des regards indiscrets. Après être restés, trois mois à l’hôpital, Monique et René, retrouvèrent enfin notre famille. Ma mère avait écrit à mon père pour qu’il vienne nous chercher. Il arriva quelques jours plus tard. Nous avons fait nos adieux à tous ces gens qui nous avaient aidés, avec qui on avait partagé tant de choses. René avait revu ses petits camarades, avec qui il venait de passer deux années d’école. (Il cachait sa main amputée dans sa poche). Il quittait des amis, mais promit de revenir un jour. Nous avons été escortés jusqu’au car, qui allait nous conduire à la gare. Certains laissèrent couler leurs larmes, d’autres contenaient leur chagrin. Mademoiselle Hyllarri nous accompagna jusqu’à la gare. Elle s’était prise d’affection pour Monique et René. Ils étaient tristes. Elle avait tant fait pour eux, elle allait leur manquer. Elle avait su trouver les mots qu’il faut pour René, qui avait beaucoup de mal à accepter son handicap. Elle nous aida à prendre place dans le train, s’occupa de nos bagages, puis, elle leur fit quelques recommandations. Ils sentaient au timbre de sa voix, combien son émotion était grande. Mais elle savait qu’il était temps pour eux de retrouver la chaleur familiale. Puis, le coup de sifflet retentit… Les cœurs se serrèrent. Le silence s’installa. Nous étions silencieux et tristes, ne voyant pas que le train, emportaient d’autres personnes, qui comme nous avaient fui la guerre. Nous avons voyagé toute la nuit, après avoir changé de train à Lyon, pour en prendre un autre, direction Toulon.

 

 

 

 

Chapitre 2

Le retour

 

 

 

Toulon avait bien changé. Je n’avais que quelques mois lorsque nous sommes partis. Bien après le sabordage de la flotte en 1942. La ville avait encore de profondes traces d’obus et de bombes… Par chance, nous avions retrouvé notre maison, encore marquée par les traces de la fusillade. La Valette aussi avait souffert, elle pansait ses plaies. La vie reprit tout doucement, mais le cœur n’y était pas. En ce début d’année 1945, chacun tentait de reconstruire sa vie (normalement). Mon père avait ouvert la boucherie, ma mère l’aidait du mieux qu’elle pouvait, mais elle était préoccupée par cette enfant de huit ans, qui allait devoir partir dans un institut spécialisé pour non-voyants, alors que son frère était inscrit dans une école normale. Elle demanda l’aide de son mari pour le lui annoncer.

— Ne t’inquiète pas. Demain, je les emmène à l’hôpital militaire de Sainte-Anne, pendant le trajet, j’essaierai de la préparer doucement.