Lacépède

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Bernard Germain Étienne de Laville, comte de Lacépède (1756-1825) est l’un des personnages les plus fascinants de la fin de l’Ancien Régime et de l’Empire, une époque qui n’a pourtant pas manqué d’hommes exceptionnels. Ce pur représentant des Lumières, aristocrate de bonne souche originaire d’Agen, acquiert une culture encyclopédique. Disciple favori et continuateur du grand Buffon, il occupe longtemps, y compris durant les troubles révolutionnaires, l’une des cinq chaires du Muséum d’histoire naturelle. Féru de physique, de géologie, de minéralogie et de zoologie, il rédige de véritables sommes (vertébrés, poissons, etc.) qui sont souvent les premières du genre. Membre de l’Académie des sciences dès la création de l’Institut, il sera le «‑ savant de Napoléon‑ ». Musicien de haute stature (il a appris à composer avec le célèbre Glück), poète et même romancier, c’est enfin un artiste et un créateur. Ardent propagateur des idées nouvelles tout en se gardant énergiquement des excès, ami du genre humain, il lutte sans relâche pour la liberté et se dépense pour soulager les misères de ses semblables. Il sera d’ailleurs le seul dignitaire de l’Empire à mourir pauvre… Les honneurs accumulés − grand chancelier de la Légion d’honneur dès la création de cet ordre, sénateur, comte de l’Empire, haut dignitaire de la franc-maçonnerie, etc. − n’ont jamais altéré ni sa curiosité d’esprit, ni sa passion de servir, ni sa générosité. Homme universel, Lacépède incarne ce que l’être humain peut donner de meilleur.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021001770
Nombre de pages : 432
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BERNARD QUILLIET
LACÉPÈDE
Savant, musicien, philanthrope et franc-maçon
TALLANDIER
Cet ouvrage est publié sous la direction de Denis Maraval.
Cet ouvrage est publié avec l’aide de la grande chancellerie de la Légion d’honneur, du Conseil général du Lot-et-Garonne, de la municipalité d’Agen, de l’Académie des lettres, sciences et arts d’Agen et du Grand Orient de France.
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou – 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo
EAN : 979-10-210-0177-0
AVANT-PROPOS
Napoléon s’est toujours intéressé à la vie intellectuelle et, s’il n’a pas eu beaucoup de chance avec les grands écrivains – trop indépendants à son goût –, il en a eu davantage avec les scientifiques : Chaptal, Lagrange, Fourcroy ou Berthollet. Mais celui qui a été véritablement son savant, le plus soumis, le plus respectueux, du coup le plus honoré, le plus récompensé, ce fut Bernard Germain Étienne de Laville, comte de Lacépède. Alors que celui-ci a été à la fois musicien (instrumentiste et compositeur), librettiste, chimiste, physicien, philosophe, historien, romancier, orateur politique, législateur, précurseur, voire pionnier de la sociologie, premier grand chancelier de la Légion d’honneur, membre de l’Institut, membre de plusieurs académies étrangères et de diverses autres sociétés savantes, haut dignitaire maçonnique, député à l’Assemblée législative, sénateur de l’Empire, plus tard nommé à la Chambre des pairs, il est évident que ses activités ne peuvent être réduites aux recherches et aux publications de naturaliste qui, dans l’histoire, ont fait l’essentiel de sa notoriété. Issu d’une famille de très antique noblesse et nourri de principes traditionnels, mais acquis de bonne heure aux idées nouvelles, Lacépède apparaît comme une personnalité singulière et complexe. Sous l’Empire, dont il sera l’un des principaux dignitaires, on remarquera plus particulièrement le contraste qu’il présentait avec la plupart des autres grands du régime, dont les plus en vue étaient ces anciens sergents de l’armée royale ou ces ex-volontaires de l’an II, souvent devenus en un temps très court officiers supérieurs, généraux, maréchaux, mais que leur admission dans une aristocratie de fraîche date ne rendait pas pour autant plus raffinés, cultivés ou même désintéressés. Pourtant peu nombreux sont les érudits et les historiens qui se sont intéressés à ce savant de première grandeur, à cet homme de goût, d’inlassable curiosité, de culture immense, à cet homme de parfaite moralité et, ce qui ne gâte rien, de bonne compagnie. La rareté des ouvrages qui lui ont été consacrés s’explique d’abord par le fait que nous savons relativement peu de chose sur son intimité, sa vie intérieure, la réalité de ses sentiments. Certes, nous connaissons les principaux événements de son existence publique et parfois privée, mais ce ne sont trop souvent là que des indications fugaces, des jalons désincarnés. Certes, il nous reste de lui un texte intituléNotice de ma vie: soit un certain nombre de pages qu’il aurait rédigées vers 1816, pour être envoyées en Allemagne à une lointaine cousine par alliance, qui les lui avait demandées. Mais il ne s’agit, en tout état de cause, que d’un document assez court, muet ou trop allusif sur des détails majeurs, nullement destiné à un vaste public. Réservé, discret, pudique, Bernard Germain Étienne de Lacépède était assurément de ceux pour quile moi est haïssableet, en effet, il s’est fort peu livré. De même, rares sont les témoignages directs et en même temps intéressants laissés par ses contemporains. Nous pensons en particulier à l’éloge funèbre que Georges Cuvier a prononcé de lui devant l’Académie des sciences, le 5 juin 1826, mais, parlant au nom d’une institution vénérable et pour un exercice oratoire tout à fait officiel, l’illustre paléontologue était en quelque sorte tenu à un devoir de réserve. À ce titre, il ne pouvait guère que se limiter aux considérations neutres et au style convenu qu’exigeaient pareil cadre et pareilles circonstances. Prononcé au moment où était enterré le comte de Lacépède, en juillet 1825, le discours de Mathieu Guillaume Villenave est certes moins soumis à des règles oratoires contraignantes, en même temps plus vivant, plus direct, en un mot plus humain ; il nous livre quelques indications irremplaçables, mais, forcément court, il laisse le chercheur sur sa faim. Quant aux notices que consacrent à notre savant les divers dictionnaires biographiques, la plupart d’entre elles ne répondent guère à notre curiosité. En tout état de cause, les jugements sur l’homme se rejoignent plus ou moins. C’était « un illustre écrivain, un savant recommandable, un homme de bien, revêtu de hautes dignités, toujours grand par ses vertus et par ses talents, toujours simple dans sa grandeur, toujours affable dans ses manières, et le plus modeste, le plus sensible, le plus bienveillant des mortels sur la scène du monde et dans ses foyers domestiques », nous dit Villenave. Ce dernier
précise aussi que pouvait concerner Lacépède ce que celui-ci avait déclaré quelques années plus tôt, en 1813, au sujet du mathématicien Louis de Lagrange, qui venait de mourir : « [Sa] grande renommée, les honneurs et les hommages qui la suivirent, n’altérèrent jamais la bonté de son caractère, la simplicité de ses mœurs, la candeur de son esprit, sa modestie avec ses contemporains, sa justice envers ses prédécesseurs, son affection pour ses amis. » Mais, se demandera toujours l’historien, comment apprécier à leur juste valeur ce déferlement de formules sirupeuses et cette (peut-être trop) troublante unanimité ? Certes, en comparaison de l’image laissée par d’autres grands esprits de l’époque, celle de Lacépède souffre de divers désavantages. Il n’a point été explorateur, comme le mathématicien Bougainville ; il n’a pas surveillé la bataille de Fleurus du haut d’un aérostat captif, comme son ami le physicien Coutelle ; il n’a pas le prestige du guillotiné, comme le chimiste Lavoisier ; il n’a pas subi les sarcasmes, les insultes ou les brimades de l’empereur Napoléon, comme le naturaliste Jean-Baptiste de Monet de Lamarck ; il n’a pas connu l’exil ou les tracasseries policières, comme Chateaubriand ou Mme de Staël. On peut seulement imaginer qu’il a éprouvé un peu d’inquiétude au moment de la Terreur et peut-être une certaine amertume lors de sa (courte) disgrâce auprès du pouvoir royal en 1815. En effet, en étudiant les faits de plus près encore, il apparaît que cette vie fut loin d’être aussi lisse, calme et grise qu’on pourrait le croire. Sans parler ici de la passion amoureuse, peut-être d’autant plus intense que Lacépède n’a jamais consenti que de rares confidences sur ce sujet, celui-ci a au moins connu les fièvres (légères) de l’action politique et les âpres voluptés de l’étude. Au total, ce que nous pouvons reconstituer d’une telle vie ne peut que susciter le plus vif intérêt et révèle plus particulièrement le rôle de notre homme dans certains événements majeurs de la Révolution, du Directoire, du Consulat, de l’Empire, voire de la Restauration. Or, trop souvent, les histoires générales omettent son nom ou, ce qui ne vaut guère mieux, le citent comme celui d’un comparse, d’un aimable savant un peu lunaire, égaré par on ne sait quel hasard dans les méandres de la politique ou de la haute administration. Pourtant, détail déjà troublant, comment se ferait-il que ce simple figurant apparaisse plutôt dans les moments les plus difficiles, les situations les plus délicates ou l’accomplissement des tâches les plus contraignantes, voire les plus ingrates ? On peut découvrir alors que, dans l’épaisse réalité du quotidien, Lacépède pouvait se révéler sinon toujours un acteur décisif, du moins un animateur de longue haleine. Certes, son nom, sa parole n’apparaissent pas toujours en pleine lumière, comme cela aurait été justice : mais son inspiration, son influence, son empreinte peuvent toujours être aisément discernées : ainsi, quand prend forme l’Institut de France ou quand il s’agit d’organiser l’ordre de la Légion d’honneur, il a donné certaines orientations générales, que les autres – collègues ou subordonnés – n’avaient plus qu’à mettre en forme dans le détail. Plus largement, pour faire revivre sa personne et son action d’une façon tout à fait satisfaisante, pour redécouvrir à quel point il a pu compter entre 1790 et 1820, il faut non seulement évoquer les (trop courts) témoignages de ses contemporains, mais surtout se plonger dans ses œuvres personnelles. Il nous en reste aujourd’hui une masse considérable de papier imprimé : rapports, missives, comptes rendus, mémoires, articles, discours, ainsi que ces nombreux volumes à l’impression serrée, à l’érudition massive, à la pensée dense dont la composition semble avoir été une des grandes, sinon la grande aventure de son existence. Que penser de ces éventuelles contradictions, voire de ces apparences peut-être trompeuses ?
PREMIÈRE PARTIE
LA VIE
CHAPITRE PREMIER
PENDANT LES DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XV (1756-1774)
Du point de vue de la puissance et du rayonnement, la période 1750-1760 peut être considérée comme le point culminant de la vieille monarchie française. Au milieu de cette décennie, le roi Louis XV, âgé de quarante-cinq ans, est entré dans la quarantième année de son règne et la douzième de sa gestion personnelle. Même s’il ne mérite pas tout à fait les éloges dithyrambiques de certains historiens récents, ce roi jouit d’une intelligence aiguë, assez rare chez les Bourbons. Fait peu connu de son vivant et même plus tard, il est travailleur, consciencieux et, mieux encore, se trouve fort bien entouré. Sa maîtresse devenue simpleamie, la marquise de Pompadour, prodigue au monarque des conseils parfois discutables, voire malencontreux, mais d’autres sont souvent avisés. Malgré la faible estime dans laquelle elle est tenue par l’opinion publique, elle reste une compagne écoutée et, en 1764, sa mort sera une grande perte pour Louis XV. Mais celui-ci a toujours pu compter aussi sur d’autres auxiliaires, dont certains particulièrement remarquables. Sans remonter jusqu’au lointain cardinal Fleury et bien avant la relève assurée à la fin du règne par Choiseul d’abord, puis par Maupeou ou l’abbé Terray, citons au moins Marc Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson , ministre de la Guerre à partir de 1742 et surtout, assurément le plus efficace de tous, Jean-Baptiste de Machault d’Arnouville, contrôleur général des Finances (1745-1754), puis secrétaire d’État à la Marine et surtout garde des Sceaux en 1750. De l’avis quasi unanime des divers spécialistes (monarchistes ou non), les réformes tentées par celui-ci auraient pu exercer un effet salutaire sur l’évolution du régime, si ce grand serviteur de la royauté n’avait été en butte à l’acharnement finalement victorieux de ses ennemis, au premier rang desquels il fallait justement compter la marquise de Pompadour : en 1757, en même temps que le comte d’Argenson, il dut renoncer à toute charge ministérielle. Les conséquences fâcheuses de ces décisions ne se manifestèrent pas forcément de façon immédiate, d’autant plus qu’elles pouvaient être masquées par des apparences peut-être trompeuses. Depuis la signature récente du traité d’Aix-la-Chapelle (1748), Louis XV semblait être devenu l’arbitre de l’Europe, voire plus encore. Outre-mer, la France dominait ou contrôlait des territoires considérables, avec des possessions d’une étendue qu’on n’avait jamais encore vue dans l’histoire, tant en Amérique du Nord qu’aux Indes. La langue française était celle de presque toute l’Europe éclairée. Bonnes ou mauvaises, les idées venues de Paris, de Bordeaux ou de Ferney se répandaient aisément dans toute l’Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie du Nord, dans les États scandinaves et jusque dans la lointaine Russie. Il en allait de même pour les élégances vestimentaires, les danses de cour, les mobiliers, les styles architecturaux et certains modes de vie. Certes, les Anglais ont déclaré la guerre dès le mois de juin de l’année 1756, mais nul ne pouvait savoir encore que les hostilités commençantes n’allaient point, à terme, être favorables au pays. Certes, la popularité du roi n’est plus ce qu’elle était quelques années plus tôt – comme lorsqu’il était brusquement tombé malade à Metz, en août 1744 – et, depuis le début des années 1750, son image s’est passablement ternie, comme le montre l’attentat de Damiens en janvier 1757. Mais, au total, il ne s’agit là que d’un acte isolé et, d’un point de vue plus général, la désaffection n’atteint pas encore les niveaux alarmants qu’on connaîtra dix ou quinze ans plus tard. En effet, bien que très relative et fort inégalement répartie selon les régions, la prospérité semble faire quelques timides progrès. Malgré les charges fiscales souvent accablantes, les rendements médiocres et le poids de la routine, malgré les menaces persistantes ou récurrentes de disette – comme encore en 1750 –, l’évolution générale peut même profiter parfois à certains groupes sociaux ordinairement oubliés par le progrès.
Or, c’est au cours de cette période que naît Bernard Germain Étienne de La Ville-sur-Illon de Lacépède, très exactement le 26 décembre 1756, comme en témoignent les registres de baptême de la paroisse Saint-Hilaire d’Agen, chef-lieu de la sénéchaussée du même nom :
L’an mil sept cent cinquante six et le vingt-septième jour du mois de décembre le 27 décembre 1756, je soussigné avoir baptisé Bernard Germain Étienne de Laville, né le jour de hier à deux heures trois quarts après midy, fils naturel et légitime de Messire Jean Joseph Médard de Laville, seigneur de Lacépède, conseiller du roy, lieutenant de la sénéchaussée au siège présidial d’Agen, et de Dame Marie de Lafont. Le parrain a été Messire Bernard de Négré, seigneur de Maleden, grand-oncle du baptisé, et la marraine Dame Germaine Aurière, épouse de Messire Antoine de Laville, seigneur de Coupat, conseiller secrétaire du roy, maison couronne de France et conseiller au présidial d’Agen, grand-mère paternelle dudit baptisé, en présence des soussignés : de Laville, père du baptisé ; Germaine Aurière de Laville, marraine ; Bernard de Négré, parein ; de Laville de Pommaret [sûrement Antoine III de Laville, grand-père paternel] ; Cazabonne de Négré ; Marie Louise de Laville [sœur de Jean-Médard et restée « fille » comme on disait alors] ; Rose de Pommaret ; un homme de Pommaret [sic] ; Argenton, curé.
Cette naissance a eu lieu dans la « maison de ville » qui appartenait à la famille depuis au moins quatre générations. Située rue du Pont-de-Garonne, « confrontant au septentrion et au levant au couvent des Dames du Tiers-Ordre de Saint-François, haute de trois étages, plus greniers, cour et grange », cette demeure devait être vaste et imposante, puisque, quelques années plus tard, elle sera vendue, telle quelle, pour la coquette somme de 24 523 livres.
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