Les Grands Naufragés

De

Discours autobiographique de Joseph Kessel évoquant la Russie d'après la révolution d'Octobre et les émigrés russes réfugiés à Paris dans les années 1920 et 1930. Le texte est suivi d'un essai sur la presse et l'édition en France au temps de Kessel et d'une brève biographie de Joseph Kessel. Pour l'auteur des "Cavaliers" et de "L'Équipage", la littérature est l'expression d'aventures vécues dont il rend de façon réaliste le foisonnement et le mouvement dramatique. L'auteur était là, il dit ce qu'il a vu et c'est son tempérament qui impose à l'oeuvre sa force persuasive.


Publié le : jeudi 7 janvier 2016
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824902906
Nombre de pages : 80
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Joseph Kessel
Les grands naufragés
Discours suivi d'un essai sur la presse et l'édition au temps de Kessel et d'une brève biographie de Joseph Kessel
La République des Lettres
Les Grands naufragés
Mesdames, Messieurs, Ce que je vous propose aujourd'hui n'est pas de faire une étude de l'émigration russe en France. Loin de là: nous avons une heure, et il nous faudrait des journées.
Un phénomène historique de cette ampleur exige une documentation, des développements auxquels nous ne pouvons prétendre. Le déplacement forcé et brutal de centaines de milliers d'hommes et de femmes de toutes classes, de toutes cultures, de toutes fortunes et de tous âges; leur migration à l'autre bout de l'Europe, sans ressources, sans protection consulaire, sans langue; les colonies agricoles, industrielles qu'ils ont fondées; leurs journaux, leurs livres, leurs temples, leurs clans politiques, leurs sociétés d'entr'aide et de soutien... Vous voyez quel serait le champ démesuré d'une pareille enquête...
Le nôtre, ce soir, si vous le voulez bien, se bornera au milieu russe de Paris que je connais, et principalement aux individualités marquantes que j'y ai fréquentées. J'espère que ce champ sera assez fertile en intérêt, en couleurs, pour faire excuser sa modestie. Et peut-être, des faits singuliers, des personnages dont on approche les réactions sans intermédiaire, charnellement pour ainsi dire, nous révélerons des traits qui les dépassent, qui s'appliquent à beaucoup d'autres, nous entoureront de l'atmosphère d'une vie étonnante et inconnue.
Avant d'essayer de peindre les personnages curieux ou fascinants que j'ai connus, sur le vif, au coeur de la colonie russe de Paris, il me semble -- malgré toute la répugnance que je puis avoir à parler de moi en public -- il me semble que je dois dire quels moyens et quelles armes j'ai eus pour cette investigation. Ainsi seulement on comprendra sa véritable portée et son caractère propre.
Ce n'est pas volontairement, par curiosité personnelle ou professionnelle que j'ai appris ce que je sais des gens dont je vais parler. Cette connaissance s'est formée lentement, au hasard, par le concours naturel des circonstances. Je n'ai pas "étudié" les Russes de Paris. J'ai vécu parmi eux comme on respire, car, en vérité, je suis l'un d'entre eux. Plus ancien, seulement, et mieux assimilé, c'est tout.
Certes, je vis en France depuis l'âge de dix ans. J'y ai fait toutes mes études. Je me suis battu pour elle aussi tôt et aussi bien que j'ai pu le faire. Ma culture est française. Mes horizons sont français. Mais je parle le russe comme les Russes, et certains de mes amis ajoutent que je bois la vodka comme ils le font parfois.
J'ai pris vraiment la première conscience de moi-même vers l'âge de six ans, sur les bords de l'Oural, cette rivière qui sépare l'Europe de l'Asie, dans la ville d'Oranbourg. Cité de Cosaques, lieu d'échanges où le troc existait encore pour les caravanes venues des steppes de Tachkend et de Samarkand, cernée de faubourgs tartares, semée d'églises aux bulbes d'or et de mosquées aux minarets blancs, Oranbourg m'a nourri, dans cette enfance qui marque si fort toute la vie, d'espace sans fin, de rêves asiatiques, de libre sauvagerie.
J'ai vu les files de chameaux et de caravaniers nomades bien avant d'avoir aperçu une automobile. Les voltiges démoniaques des cosaques me paraissaient plus naturelles qu'un match de rugby. Je regardais sans étonnement des ivrognes en haillons sortir d'un débit avec une bouteille de vodka d'une capacité de plus de deux litres, en faire sauter le bouchon d'une tape inimitable, et la boire jusqu'au fond, les jambes écartées, en regardant le ciel, puis s'endormir à peu près nus sur la neige, par un froid qui variait de vingt à trente degrés.
Troïkas et traîneaux, cloches orthodoxes et clochettes d'attelage, jurons effroyables, chants d'église, bottes de feutre, touloupes, chaussons d'écorce, samovars, maisons toujours ouvertes à l'hôte, pogroms, moujiks se mettant à genoux chaque fois qu'ils passaient devant la cathédrale, processions mystiques suivant les icônes à travers les rues, je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir et réentendre tout cela.
J'ai porté l'uniforme de collégien russe, qui mettait des pantalons longs, des vareuses, des ceinturons et des casquettes militaires, à des enfants de dix ans.
Depuis, sans doute, je ne suis plus retourné en Russie proprement dite, mais ce que je viens de dire montre que j'ai été imprégné par elle pour toujours.
Excusez, je vous prie, ce trop long préambule. Il a simplement pour objet de vous introduire auprès de quelques grands émigrés russes comme des familiers, et auprès de certains d'entre eux comme des amis.
Le cyclone disperse à la fois des feuilles, des arbres et des toits. Ainsi, la révolution russe a chassé devant elle, pêle-mêle, du plus humble au plus illustre de ceux qui voulaient lui résister. La plus grande partie de ces rescapés d'un immense naufrage après de longues stations soit à Constantinople, soit en Finlande, soit en Europe Centrale, est venue se réfugier en France.
Dans cette poussière, cette confusion, ce chaos de fonctionnaires, d'officiers, d'avocats, de médecins, d'hommes d'affaires et d'hommes politiques, de grands seigneurs, de Cosaques et d'artistes, je choisirai des individualités qui étaient déjà marquées chez elle par la gloire, leur nom, leur caractère ou leur chance, et que j'ai pu approcher d'une façon assez intime à Paris.
Si vous le voulez bien, suivant une pente naturelle de l'esprit, je commencerai par ceux qui me sont les mieux connus et les plus chers.
Il en était un dont je me souviens tout d'abord avec une mélancolie profonde, parce qu'il n'est plus et que son ombre vient me hanter souvent amicale, ironique et hautaine. Il s'appelait Serge de Diaghilev.
Comme vous le savez, il fonda et soutint pendant vingt ans de son génie magnifique cette extraordinaire entreprise qu'étaient les Ballets Russes. Ses peintres, ses danseurs, ses chorégraphes, ses musiciens bouleversèrent l'esthétique d'avant-guerre. La paix venue, il continua son effort de renouvellement perpétuel. Chaque année, il apportait sa moisson d'oeuvres hardies, montées avec un goût violent et sûr, exécutées par la troupe dont il avait fait un miracle d'abnégation et de discipline.
Où trouvait-il l'argent, les forces, les ressources spirituelles nécessaires à cet effort errant ? Jusqu'à présent, c'est un secret pour moi.
Je l'ai vu souvent, à chaque soir des Ballets, dans les dernières années de sa vie. Il était toujours nonchalant, détaché de tout en apparence, et ne semblait faire attention qu'à ceux qu'il honorait de son amitié. Raffiné comme un chat dans ses mouvements, grand seigneur jusque dans les terribles cruautés qu'il prononçait d'une voix exquise avec un léger accent donnant une valeur singulière à ses paroles, il n'avouait qu'une passion: celle des vieux livres russes aux enluminures naïves et sauvages dont il faisait patiemment collection.
Un soir, pourtant qui était la veille d'une de ses répétitions générales, il me dit brusquement:
- Je voudrais être plus vieux de vingt-quatre heures !
Je le regardais avec une surprise non dissimulée, tellement cette sorte de cri s'alliait mal à son sourire blasé, distant, un peu cruel.
Il ajouta alors:
- C'est chaque fois la même chose. Avant un nouveau spectacle, j'étouffe de peur. A Paris surtout. Ma paix intérieure dépend de Paris, sans parler du succès matériel.
Son visage, lorsqu'il parlait ainsi, avait pour quelques secondes trouvé une unité. Ce
phénomène chez lui était très rare. Car ses cheveux avaient la particularité d'être d'argent d'un côté, et très noirs de l'autre. Cela lui faisait une moitié de visage d'homme âgé, et une moitié d'une étonnante jeunesse. De là venait un charme inquiétant, qui tenait de la sorcellerie. Les deux moitiés de ce visage étrange ne se fondaient que dans les moments où il exprimait un sentiment essentiel.
Il en était encore ainsi lorsqu'il parla de la Russie, de sa Russie, celle des aristocrates, des barines fastueux, des vastes propriétés, des fêtes presque insensées. Il ne disait jamais simplement: "Le Tsar", ou même "Nicolas II". Il disait toujours "Sa Majesté", comme si rien n'avait été changé dans son pays, comme si la tuerie des calherino-slaves n'avait pas eu lieu.
Le même anachronisme pieux régnait dans sa troupe. Je me souviens d'un entracte pendant une répétition au Théâtre Sarah Bernhardt. Des danseuses en costume de travail, c'est-à-dire en maillot, se reposaient dans le grand hall d'entrée. Daguieleff, avec une sévérité impitoyable, critiquait les mouvements qu'elles venaient d'effectuer. Elles écoutaient cette voix hautaine et courtoise, cette voix de maître, dans un silence tellement nourri d'attention, de respect et de crainte, quelles ne virent pas la porte capitonnée s'ouvrir et entrer la princesse de Monaco (1) avec son mari d'alors, Pierre de Polignac (1).
J'avais connu Polignac six ou sept ans auparavant, à Pékin. Je m'avançais vers lui, la main tendue, lorsqu'une phrase brève m'arrêta. Daguieleff disait:
- Eh bien, Mesdames, vous ne voyez donc pas Leurs Altesses ?
Une confusion sincère couvrit les jeunes visages, et toutes les danseuses s'lignant soudain, firent en maillot la révérence de cour prescrite.
C'étaient bien les Ballets russes, russes d'ancien régime.
Quand je pense à d'autres émigrés russes éminents que j'ai plus ou moins fréquentés, je vois aussitôt une mince figure toujours souriante, encadrée d'une barbe qui commence aux oreilles, s'étire en un mince et strict filet jusqu'au menton, et se termine en une pointe de faune. A l'intérieur de cette lisière soigneusement entretenue éclatent des joues roses, et des yeux bleus, petits, pétillants de gaieté, de plaisir de vivre. Un corps admirablement musclé et proportionné soutient cette tête de satyre ingénu. Le tout appartient au peintre Alexandre Yacovleff.
Son nom vous est certainement familier. Entre les expositions qui ont sacré son talent puissant, ses sanguines qui sortent de la toile comme des bas-reliefs, il a suivi les deux grandes expéditions Citroën: celle du Centre-Afrique (3) et celle du Centre-Asie (4), et en a rapporté des études qui ont été reproduites partout.
Ce grand voyageur, je l'ai connu sous le signe du voyage. D'une façon tout à fait imprévue d'ailleurs.
C'était en 1919. Je revenais démobilisé de la Sibérie Orientale, où le hasard des armes m'avait fait vivre quelques semaines d'un intérêt prodigieux, et d'une violence démente. Je retournais vers la France sans trop me presser, puisque mon uniforme de lieutenant aviateur me valait de voyager gratuitement, et que j'avais du crédit chez tous nos consuls. J'avais passé une dizaine de jours pleins de charme à Pékin, et avais pris le train pour Shanghai. A une halte, je remarquai sur le quai un homme jeune coiffé d'un très large chapeau de feutre, et le visage allongé par une petite barbe aigue. Il attira fortement mon attention, surtout parmi les Chinois hurlants, chargés de bagages incroyables et de marmaille qui grouillaient le long de la gare.
A sa coiffure, à ses favoris étroits, je décidai que cet homme devait être Mexicain. Puis le convoi s'ébranla, et je ne pensai plus à lui. Je le revis au wagon-restaurant. Il était placé à quelques tables de la mienne, et lisait un livre que je ne pouvais voir. Dans la rangée où il se
trouvait assis, il avait pour voisines deux Américaines au verbe haut, aux gestes décidés. Le repas était à peu près achevé lorsque l'une de ces jeunes femmes se penchant, par hasard sans doute, du côté de l'homme à la barbiche jeta un coup...
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Arthur Rimbaud

de republique-des-lettres

Voyage en Bretagne

de republique-des-lettres

Napoléon

de republique-des-lettres

suivant