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Les Grands Naufragés

De
80 pages

Discours autobiographique de Joseph Kessel évoquant la Russie d'après la révolution d'Octobre et les émigrés russes réfugiés à Paris dans les années 1920 et 1930. Le texte est suivi d'un essai sur la presse et l'édition en France au temps de Kessel et d'une brève biographie de Joseph Kessel. Pour l'auteur des "Cavaliers" et de "L'Équipage", la littérature est l'expression d'aventures vécues dont il rend de façon réaliste le foisonnement et le mouvement dramatique. L'auteur était là, il dit ce qu'il a vu et c'est son tempérament qui impose à l'oeuvre sa force persuasive.


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JOSEPH KESSEL
Les grands naufragés
Discours
suivi d’un essai sur
la presse et l’édition au temps de Kessel
et d’une brève biographie
de Joseph Kessel
La République des Lettres
LES GRANDS NAUFRAGÉS
Mesdames, Messieurs,
Ce que je vous propose aujourd’hui n’est pas de fai re une étude de l’émigration
russe en France. Loin de là : nous avons une heure, et il nous faudrait des journées.
Un phénomène historique de cette ampleur exige une documentation, des
développements auxquels nous ne pouvons prétendre. Le déplacement forcé et
brutal de centaines de milliers d’hommes et de femm es de toutes classes, de toutes
cultures, de toutes fortunes et de tous âges ; leur migration à l’autre bout de
l’Europe, sans ressources, sans protection consulai re, sans langue ; les colonies
agricoles, industrielles qu’ils ont fondées ; leurs journaux, leurs livres, leurs temples,
leurs clans politiques, leurs sociétés d’entr’aide et de soutien … Vous voyez quel
serait le champ démesuré d’une pareille enquête …
Le nôtre, ce soir, si vous le voulez bien, se borne ra au milieu russe de Paris que
je connais, et principalement aux individualités ma rquantes que j’y ai fréquentées.
J’espère que ce champ sera assez fertile en intérêt, en couleurs, pour faire excuser
sa modestie. Et peut-être, des faits singuliers, de s personnages dont on approche
les réactions sans intermédiaire, charnellement pou r ainsi dire, nous révélerons des
traits qui les dépassent, qui s’appliquent à beauco up d’autres, nous entoureront de
l’atmosphère d’une vie étonnante et inconnue.
Avant d’essayer de peindre les personnages curieux ou fascinants que j’ai
connus, sur le vif, au coeur de la colonie russe de Paris, il me semble — malgré
toute la répugnance que je puis avoir à parler de m oi en public — il me semble que
je dois dire quels moyens et quelles armes j’ai eus pour cette investigation. Ainsi
seulement on comprendra sa véritable portée et son caractère propre.
Ce n’est pas volontairement, par curiosité personne lle ou professionnelle que j’ai
appris ce que je sais des gens dont je vais parler. Cette connaissance s’est formée
lentement, au hasard, par le concours naturel des c irconstances. Je n’ai pas
« étudié » les Russes de Paris. J’ai vécu parmi eux comme on respire, car, en
vérité, je suis l’un d’entre eux. Plus ancien, seul ement, et mieux assimilé, c’est tout.
Certes, je vis en France depuis l’âge de dix ans. J ’y ai fait toutes mes études. Je
me suis battu pour elle aussi tôt et aussi bien que j’ai pu le faire. Ma culture est
française. Mes horizons sont français. Mais je parl e le russe comme les Russes, et
certains de mes amis ajoutent que je bois la vodka comme ils le font parfois.
J’ai pris vraiment la première conscience de moi-mê me vers l’âge de six ans,
sur les bords de l’Oural, cette rivière qui sépare l’Europe de l’Asie, dans la ville
d’Oranbourg. Cité de Cosaques, lieu d’échanges où l e troc existait encore pour les
caravanes venues des steppes de Tachkend et de Sama rkand, cernée de
faubourgs tartares, semée d’églises aux bulbes d’or et de mosquées aux minarets
blancs, Oranbourg m’a nourri, dans cette enfance qu i marque si fort toute la vie,
d’espace sans fin, de rêves asiatiques, de libre sa uvagerie.
J’ai vu les files de chameaux et de caravaniers nom ades bien avant d’avoir
aperçu une automobile. Les voltiges démoniaques des cosaques me paraissaient
plus naturelles qu’un match de rugby. Je regardais sans étonnement des ivrognes
en haillons sortir d’un débit avec une bouteille de vodka d’une capacité de plus de
deux litres, en faire sauter le bouchon d’une tape inimitable, et la boire jusqu’au
fond, les jambes écartées, en regardant le ciel, pu is s’endormir à peu près nus sur
la neige, par un froid qui variait de vingt à trente degrés.
Troïkas et traîneaux, cloches orthodoxes et clochettes d’attelage, jurons
effroyables, chants d’église, bottes de feutre, tou loupes, chaussons d’écorce,
samovars, maisons toujours ouvertes à l’hôte, pogro ms, moujiks se mettant à
genoux chaque fois qu’ils passaient devant la cathé drale, processions mystiques
suivant les icônes à travers les rues, je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir et
réentendre tout cela.
J’ai porté l’uniforme de collégien russe, qui metta it des pantalons longs, des
vareuses, des ceinturons et des casquettes militaires, à des enfants de dix ans.
Depuis, sans doute, je ne suis plus retourné en Rus sie proprement dite, mais ce
que je viens de dire montre que j’ai été imprégné p ar elle pour toujours.
Excusez, je vous prie, ce trop long préambule. Il a simplement pour objet de
vous introduire auprès de quelques grands émigrés russes comme des familiers, et
auprès de certains d’entre eux comme des amis.
Le cyclone disperse à la fois des feuilles, des arb res et des toits. Ainsi, la
révolution russe a chassé devant elle, pêle-mêle, d u plus humble au plus illustre de
ceux qui voulaient lui résister. La plus grande partie de ces rescapés d’un immense
naufrage après de longues stations soit à Constanti nople, soit en Finlande, soit en
Europe Centrale, est venue se réfugier en France.
Dans cette poussière, cette confusion, ce chaos de fonctionnaires, d’officiers,
d’avocats, de médecins, d’hommes d’affaires et d’ho mmes politiques, de grands
seigneurs, de Cosaques et d’artistes, je choisirai des individualités qui étaient déjà
marquées chez elle par la gloire, leur nom, leur ca ractère ou leur chance, et que j’ai
pu approcher d’une façon assez intime à Paris.
Si vous le voulez bien, suivant une pente naturelle de l’esprit, je commencerai
par ceux qui me sont les mieux connus et les plus c hers.
Il en était un dont je me souviens tout d’abord ave c une mélancolie profonde,
parce qu’il n’est plus et que son ombre vient me ha nter souvent amicale, ironique et
hautaine. Il s’appelait Serge de Diaghilev.
Comme vous le savez, il fonda et soutint pendant vi ngt ans de son génie
magnifique cette extraordinaire entreprise qu’étaie nt les Ballets Russes. Ses
peintres, ses danseurs, ses chorégraphes, ses music iens bouleversèrent
l’esthétique d’avant-guerre. La paix venue, il continua son effort de renouvellement
perpétuel. Chaque année, il apportait sa moisson d’ oeuvres hardies, montées avec
un goût violent et sûr, exécutées par la troupe don t il avait fait un miracle
d’abnégation et de discipline.
Où trouvait-il l’argent, les forces, les ressources spirituelles nécessaires à cet
effort errant ? Jusqu’à présent, c’est un secret po ur moi.
Je l’ai vu souvent, à chaque soir des Ballets, dans les dernières années de sa
vie. Il était toujours nonchalant, détaché de tout en apparence, et ne semblait faire
attention qu’à ceux qu’il honorait de son amitié. R affiné comme un chat dans ses
mouvements, grand seigneur jusque dans les terrible s cruautés qu’il prononçait
d’une voix exquise avec un léger accent donnant une valeur singulière à ses
paroles, il n’avouait qu’une passion : celle des vi eux livres russes aux enluminures
naïves et sauvages dont il faisait patiemment colle ction.
Un soir, pourtant qui était la veille d’une de ses répétitions générales, il me dit
brusquement :
- Je voudrais être plus vieux de vingt-quatre heure s !
Je le regardais avec une surprise non dissimulée, tellement cette sorte de cri
s’alliait mal à son sourire blasé, distant, un peu cruel.
Il ajouta alors :
- C’est chaque fois la même chose. Avant un nouveau spectacle, j’étouffe de
peur. A Paris surtout. Ma paix intérieure dépend de Paris, sans parler du succès
matériel.
Son visage, lorsqu’il parlait ainsi, avait pour que lques secondes trouvé une
unité. Ce phénomène chez lui était très rare. Car s es cheveux avaient la
particularité d’être d’argent d’un côté, et très no irs de l’autre. Cela lui faisait une
moitié de visage d’homme âgé, et une moitié d’une é tonnante jeunesse. De là
venait un charme inquiétant, qui tenait de la sorce llerie. Les deux moitiés de ce
visage étrange ne se fondaient que dans les moments où il exprimait un sentiment
essentiel.
Il en était encore ainsi lorsqu’il parla de la Russ ie, de sa Russie, celle des
aristocrates, des barines fastueux, des vastes prop riétés, des fêtes presque
insensées. Il ne disait jamais simplement : « Le Ts ar », ou même « Nicolas II ». Il
disait toujours « Sa Majesté », comme si rien n’ava it été changé dans son pays,
comme si la tuerie des calherino-slaves n’avait pas eu lieu.
Le même anachronisme pieux régnait dans sa troupe. Je me souviens d’un
entracte pendant une répétition au Théâtre Sarah Be rnhardt. Des danseuses en
costume de travail, c’est-à-dire en maillot, se rep osaient dans le grand hall d’entrée.
Daguieleff, avec une sévérité impitoyable, critiqua it les mouvements qu’elles
venaient d’effectuer. Elles écoutaient cette voix h autaine et courtoise, cette voix de
maître, dans un silence tellement nourri d’attentio n, de respect et de crainte, quelles
ne virent pas la porte capitonnée s’ouvrir et entre r la princesse de Monaco(1)avec
son mari d’alors, Pierre de Polignac(1).
J’avais connu Polignac six ou sept ans auparavant, à Pékin. Je m’avançais vers
lui, la main tendue, lorsqu’une phrase brève m’arrê ta. Daguieleff disait :
- Eh bien, Mesdames, vous ne voyez donc pas Leurs A ltesses ?
Une confusion sincère couvrit les jeunes visages, e t toutes les danseuses
s’lignant soudain, firent en maillot la révérence d e cour prescrite.
C’étaient bien les Ballets russes, russes d’ancien régime.
Quand je pense à d’autres émigrés russes éminents q ue j’ai plus ou moins
fréquentés, je vois aussitôt une mince figure toujo urs souriante, encadrée d’une
barbe qui commence aux oreilles, s’étire en un minc e et strict filet jusqu’au menton,
et se termine en une pointe de faune. A l’intérieur de cette lisière soigneusement
entretenue éclatent des joues roses, et des yeux bl eus, petits, pétillants de gaieté,
de plaisir de vivre. Un corps admirablement musclé et proportionné soutient cette
tête de satyre ingénu. Le tout appartient au peintre Alexandre Yacovleff.
Son nom vous est certainement familier. Entre les e xpositions qui ont sacré son
talent puissant, ses sanguines qui sortent de la to ile comme des bas-reliefs, il a
suivi les deux grandes expéditions Citroën : celle du Centre-Afrique(3)et celle du
Centre-Asie(4), et en a rapporté des études qui ont été reproduites partout.
Ce grand voyageur, je l’ai connu sous le signe du v oyage. D’une façon tout à fait
imprévue d’ailleurs.
C’était en 1919. Je revenais démobilisé de la Sibérie Orientale, où le hasard des
armes m’avait fait vivre quelques semaines d’un int érêt prodigieux, et d’une
violence démente. Je retournais vers la France sans trop me presser, puisque mon
uniforme de lieutenant aviateur me valait de voyage r gratuitement, et que j’avais du
crédit chez tous nos consuls. J’avais passé une diz aine de jours pleins de charme à
Pékin, et avais pris le train pour Shanghai. A une halte, je remarquai sur le quai un
homme jeune coiffé d’un très large chapeau de feutre, et le visage allongé par une
petite barbe aigue. Il attira fortement mon attention, surtout parmi les Chinois
hurlants, chargés de bagages incroyables et de marm aille qui grouillaient le long de
la gare.
A sa coiffure, à ses favoris étroits, je décidai qu e cet homme devait être
Mexicain. Puis le convoi s’ébranla, et je ne pensai plus à lui. Je le revis au wagon-
restaurant. Il était placé à quelques tables de la mienne, et lisait un livre que je ne
pouvais voir. Dans la rangée où il se trouvait assi s, il avait pour voisines deux
Américaines au verbe haut, aux gestes décidés. Le repas était à peu près achevé
lorsque l’une de ces jeunes femmes se penchant, par hasard sans doute, du côté
de l’homme à la barbiche jeta un...
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