Lettre à M. *** qui ne pouvoit souffrir l’amour de M. le comte de Saint-Albans, à son âge

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Charles de Saint-ÉvremondŒuvres mêléesCXIX. Lettre à M. *** qui ne pouvoit souffrir l’amour de M. le comte de Saint-Albans, à son âge, 1683–84.LETTRE À MONSIEUR ***, QUI NE POUVOITSOUFFRIR L’AMOUR DE M. LE COMTE DE SAINT-ALBANS, À SON ÂGE.(1683 ou 1684.)Vous vous étonnez mal à ...

Publié le : jeudi 19 mai 2011
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Charles de Saint-Évremond Œuvres mêlées CXIX. Lettre à M. *** qui ne pouvoit souffrir l’amour de M. le comte de Saint-Albans, à son âge, 1683–84.
LETTRE À MONSIEUR ***, QUINE POUVOIT SOUFFRIR L’AMOUR DE M. LE COMTE DE SAINT-ALBANS, À SON ÂGE. (1683 ou 1684.)
Vous vous étonnez mal à propos, que de vieilles gens aiment encore ; car leur ridicule n’est pas à se laisser toucher, c’est à prétendre imbécilement de pouvoir plaire. Pour moi, j’aime le commerce des belles personnes, autant que jamais : mais je les trouve aimables, sans dessein de me faire aimer. Je ne compte que sur mes sentiments, et cherche moins, avec elles, la tendresse de leur cœur, que celle du mien. C’est de leurs charmes, et non point de leurs faveurs, que je prétends être obligé. C’est du désagrément et non point de la rigueur, que je trouve sujet de me plaindre.
Qu’un autre vous appelle ingrate, inexorable, Vous m’obligez assez de me paroître aimable : Et vos yeux adorés, plus beaux que l’œil du jour, Ont assez fait pour moi de former mon amour.
Le plus grand plaisir qui reste aux vieilles gens, c’est de vivre ; et rien ne les assure si bien de leur vie, que leur amour.Je pense, donc je suis, sur quoi roule la philosophie de M. Descartes, est une conclusion pour eux bien froide et bien languissante :J’aime, donc je suis, est une conséquence toute vive, toute animée, par où l’on rappelle les désirs de la jeunesse, jusqu’à s’imaginer quelquefois d’être jeune encore.
Vous me direz que c’est une double erreur de ne croire pas être ce qu’on est, et de s’imaginer être ce qu’on n’est pas. Mais quelles vérités peuvent être si avantageuses que ces bonnes erreurs, qui nous ôtent le sentiment des maux que nous avons, et nous rendent celui des biens que nous n’avons plus ? Cependant, pour ne considérer pas les choses avec assez d’attention, nous faisons convenir l’amour seulement à la jeunesse, bien que la raison dût être employée à réprimer la violence de ses mouvements ; et nous traitons de fous les vieilles gens qui osent aimer, quoique la plus grande sagesse qu’ils puissent avoir c’est d’animer leur nature languissante, par quelques sentiments amoureux. Que vous sert-il de vivre encore, si vous ne sentez pas que vous vivez ? C’est avoir obligation de votre vie à votre amour, s’il a su la ranimer, quand la langueur vous l’avoit rendue insensible.
En cet âge-là, toute ambition nous abandonne ; le désir de la gloire ne nous touche plus, les forces nous manquent, le courage s’éteint ou s’affoiblit ; l’amour, le seul amour nous tient lieu de toute vertu, contre le sentiment des maux qui nous pressent, et contre la crainte de ceux dont nous sommes menacés. Il détourne l’image de la mort, qui sans lui se présenteroit continuellement à nous ; il dissipe les frayeurs de l’imagination, les troubles de l’âme, et nous rend les plus sages du monde à notre égard, quand il nous fait tenir insensés, dans la commune opinion des autres.
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