Lettre de Racan à M. de Balzac

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Honorat de BueilŒuvres complètesLettre IV. À M. de BalzacÀ M. DE BALZAC.Il lui envoye une ode qu’il avoit faitte à sa louange.Lettre IV.Monsieur,Voicy, au bout de deux ans, ce que vous deviez recevoir dans quinze jours, et si jene prétends pas estre obligé de vous faire des excuses de ma longueur : il y aassez longtemps que vous me connoissez pour sçavoir que la paresse est unemaladie qui me dure depuis le berceau, et pour qui tous les médecins ont perduleur latin. La passion que j’ay de faire quelque chose qui vous plaise est le seulremède qui m’en pouvoit guérir ; mais une considération plus forte me faisoit1réserver cette ode à une autre saison, et si mon libraire n’en eust imprimé en monabsence sept ou huit stances estropiées, je ne me fusse jamais résolu à vousl’envoyer pendant que vous estes empesché à chastier ces misérables esclavesqui s’estoient révoltez contre leur maistre. Je sçay que ce seroit vous obliger à tropbon marché que de vous offrir du secours contre de si foibles ennemys, et ne veuxpoint partager avecques vous l’honneur d’une si petite victoire. Certes, Monsieur, siles anciens se vantent d’avoir faict quelques actions de courage au delà desnostres, nous nous pouvons vanter d’avoir eu des exemples de témérité au delàmesme de leur imagination, et leurs fables qui nous rapportent que les géantsavoient eu autrefois la hardiesse de s’attaquer aux dieux ne nous disent point quecette audace ayt jamais passé jusqu’aux nains et aux ...
Publié le : mercredi 18 mai 2011
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Honorat de Bueil Œuvres complètes Lettre IV. À M. de Balzac
À M. DE BALZAC. Il lui envoye une ode qu’il avoit faitte à sa louange. Lettre IV.
Monsieur, Voicy, au bout de deux ans, ce que vous deviez recevoir dans quinze jours, et si je ne prétends pas estre obligé de vous faire des excuses de ma longueur : il y a assez longtemps que vous me connoissez pour sçavoir que la paresse est une maladie qui me dure depuis le berceau, et pour qui tous les médecins ont perdu leur latin. La passion que j’ay de faire quelque chose qui vous plaise est le seul remède qui m’en pouvoit guérir ; mais une considération plus forte me faisoit 1 réserver cette odeà une autre saison, et si mon libraire n’en eust imprimé en mon absence sept ou huit stances estropiées, je ne me fusse jamais résolu à vous l’envoyer pendant que vous estes empesché à chastier ces misérables esclaves qui s’estoient révoltez contre leur maistre. Je sçay que ce seroit vous obliger à trop bon marché que de vous offrir du secours contre de si foibles ennemys, et ne veux point partager avecques vous l’honneur d’une si petite victoire. Certes, Monsieur, si les anciens se vantent d’avoir faict quelques actions de courage au delà des nostres, nous nous pouvons vanter d’avoir eu des exemples de témérité au delà mesme de leur imagination, et leurs fables qui nous rapportent que les géants avoient eu autrefois la hardiesse de s’attaquer aux dieux ne nous disent point que cette audace ayt jamais passé jusqu’aux nains et aux pygmées. Peut être que les qualitez qu’ils se donnent eux-mesmes de secrétaires de la lune leur font croire qu’ils doivent avoir quelque place dans le ciel ; mais ne les possédant pas à 2 meilleur titre que le Hertyfaict celle de grand prévost divin, je ne tiens pas qu’il y ayt grande différence entre eux et luy ; et si j’en estois creu, on les mettroit tous en mesme logis, en attendant qu’on eust pourveu à faire punir les faiseurs de mauvais livres comme les faiseurs de fausse monnoye. Au reste je ne m’estonne point si N… a été si osé que de censurer vostre éloquence, puisque M. de Malherbe a eu l’effronterie de m’accuser de froideur, luy qui n’est plus que de glace, et de qui la dernière maistresse est morte de vieillesse l’année du grand hyver. Il a beau jeu à se vanter des merveilles de sa jeunesse, personne ne l’en peut démentir ; et pour moy, qui ne voudrois pas avoir donné ce qui me reste de la mienne pour les victoires du prince d’Orange, ni pour la sagesse du cardinal de Richelieu, je serois bien marri d’estre en état de lui pouvoir reprocher ce qu’il me reproche. Pour vous, il me semble que vous ne devez point tirer d’avantage d’estre arrivé de bonne heure au port : car, si vous appellés le temps que nous sommes en ce monde une navigation, je voudrois bien que nous pussions faire en sorte de ne retourner jamais à la terre, et encore que vous ayez été capable de faire des loix en l’âge où les autres apprennent celle de la grammaire, et qu’il semble que vous n’ayez faict qu’un pas de l’enfance à la vieillesse, je ne vous envie point cette gloire, puisqu’elle vous a cousté la perte de la plus belle saison de vostre vie. Achevez donc, si vous voulez, de consumer sur les livres le peu de vigueur qui vous reste pour acquérir l’éternité, et renoncez aux délices d’une vie essentielle pour une imaginaire dont vous ne jouirez que par procureur. Pour moi, après avoir dit en vers : Que pour eux seulement les dieux ont fait la gloire, Et pour nous les plaisirs, je ne suis pas résolu de m’en dédire en prose, mais plus tost, suivant cette opinion, rejetter tous les conseils que la vanité me donne au contraire, pour recevoir ceux de la raison et de la nature, et tâcher de faire en sorte qu’Arténice et Clorys aient meilleure opinion de moy que M. de Malherbe. Adieu, Monsieur, je vous escris à mon ordinaire, c’est-à-dire sans soin et sans méditation. Si vous me vouliez contraindre d’en user d’autre sorte, j’appréhenderois autant vos lettres que les compagnies cérémonieuses pour qui l’on est obligé de mettre toute une basse-
court à feu et à sang pour les recevoir. Si vous voulez donc que nous continuions longtemps ce commerce, je vous supplie de trouver bon que je vive aussi librement avecque vous que je vis avecque M. de Malherbe, etc.
1. Voir la note de l’ode :
Doctes nymphes par qui nos vies.(P. 160.)
2. C’étoit un fou des premiers temps du XVIIe siècle, dont il a été souvent parlé, surtout dans des ouvrages burlesques. « Ce fou, dit Tallemant des Réaux, s’appeloitle grand prévôt de la justice divine aux enfers. »
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