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Lettres à des amies

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280 pages
Les lettres réunies ici, lettres d'amitié ou d'intimité et dont plus de cent sont inédites, ne résolvent pas l'énigme de Louis-Ferdinand Céline, mais elles l'éclairent. Chacune des correspondantes a un caractère différent, appartient à un monde différent, mais elles ont en commun le fait que Céline a fait d'elles un public privilégié devant qui il pouvait s'ouvrir de façon spontanée. Il en résulte pour le lecteur un être complexe, certes, et parfois désagréable, mais toujours vivant, incarné. Céline y révèle tout le paradoxe de sa personnalité à la fois irréductible et fidèle, brutale et tendre.
Ses commentaires - que ce soit sur la vie privée ou sur les troubles des années trente - trahissent ses préjugés en même temps qu'ils témoignent de sa finesse et de sa lucidité. Et, derrière l'ensemble, se dresse la figure angoissée d'un homme de plus en plus réduit à la solitude par le génie artistique qui éclot en lui.
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couverture
 

Lettres

à des amies

 

 

TEXTES RÉUNIS

ET PRÉSENTÉS

PAR COLIN W. NETTELBECK

 

 
NRF

 

 

GALLIMARD

AVANT-PROPOS

Le grand intérêt des lettres groupées ici vient, d'une part, de ce qu'elles sont adressées à des femmes avec lesquelles Céline a eu des rapports d'amitié ou d'intimité ; d'autre part, elles ont été écrites à une époque critique, celle de la transformation du docteur Louis Destouches en Louis-Ferdinand Céline, crise d'identité qui a par ailleurs son pendant dans les tensions socio-politiques de l'Europe de l'avant-guerre. Ce volume a donc une triple valeur, ouvrant sur la vie privée de l'homme Destouches, laissant voir l'émergence de l'écrivain Céline et, en même temps, donnant un reflet assez insolite de la situation historique des années trente.

Pour accéder à la vie intime d'un homme aussi discret (et secret), il faut le biais du tact et de la méfiance, car la vérité célinienne a la multiplicité des mensonges et des mythes que Céline s'est toujours plu à tisser autour de sa personne. Objectivement, on remarquera que le début de chacune des correspondances (sauf les deux billets adressés à Simone Saintu) se situe entre le départ d'Elizabeth Craig1, grand amour à qui Céline allait dédier Voyage au bout de la nuit, et la rencontre avec Lucette Almanzor2, avec laquelle il allait partager les vingt-cinq dernières années de sa vie. Et il est fort tentant de postuler qu'entre les deux danseuses, qui ont été non seulement ses compagnes mais son inspiration – l'une du début de son œuvre, l'autre de la grande tétralogie qui s'élabore à partir de Féerie pour une autre fois – Céline s'est laissé aller (quand il ne les a pas cherchées) à des liaisons de désœuvrement... Cette optique a sans doute une part de vérité, mais c'est une vérité simpliste et qui risquerait de gêner notre compréhension de l'itinéraire humain et artistique de Céline à cette époque.

En effet, derrière chacune de ces correspondances se profilent une personne et l'histoire d'une relation qui a eu une certaine durée : il faut donc croire qu'aux yeux de Céline lui-même, chacune de ses femmes avait une importance dépassant l'engouement d'une aventure érotique passagère. Pour ce qui concerne la biographie des correspondantes, ainsi que l'influence qu'elles ont pu avoir sur Céline, nous avons essayé d'en donner l'essentiel dans la présentation de chaque section. Retenons toutefois dès maintenant que l'éventail humain représenté par ces femmes est assez large – tant par leur personnalité que par leur profession et leurs origines nationales : Erika Irrgang, étudiante allemande qui allait devenir journaliste et romancière ; N..., Autrichienne juive, professeur de gymnastique à Vienne, où elle fréquentait plusieurs membres influents du grand cercle psychanalytique ; Évelyne Pollet, femme de lettres belge ; Karen Marie Jensen, danseuse danoise qui parcourait le monde ; Lucienne Delforge, pianiste française qui elle aussi préparait une carrière internationale. (Française également la journaliste Élisabeth Porquerol, mais soulignons que dans ce cas il n'y a pas eu de liaison amoureuse.) Et, bien sûr, les femmes que nous présentons ici ne sont pas les seules avec qui Céline a eu des rapports intimes. Dans ces lettres (pour ne parler que d'elles), on relève la trace d'autres visages et d'autres attachements (et un jour, sans doute, on retrouvera d'autres correspondances).

Il faut cependant se garder de voir en Céline un quelconque Don Juan. S'il a « couché avec presque toutes les femmes gentilles » qu'il a connues (lettre à N..., VII), c'est moins pour le plaisir que par une sorte de conviction que les femmes sont l'incarnation de forces instinctives qui lui permettent d'appréhender le monde d'une façon plus directe et plus honnête que par la parole. Connaître une femme, c'est une manière d'aborder l'autre, de sortir de l'unité mortelle du soi pour aller vers la vie multiple et polyforme. A ce niveau, ce qui pousse Céline vers les femmes n'est qu'un aspect moins développé, moins différencié de ce qui le pousse à écrire : une énergie profondément ambivalente où le besoin d'indépendance (morale ou matérielle, peu importe) fait corps avec un besoin de sécurité et une peur de la solitude, et où l'effort pour séduire est l'envers d'une volonté de dominer. Dans les lettres, Céline se montre tour à tour cajoleur, impérieux, protecteur, méfiant, gouailleur (et parfois franchement cochon) ; il déborde de colère et de mépris ; mais il est tendre aussi, espiègle et, malgré tout, vulnérable. Ceux qui connaissent les romans y reconnaîtront sans peine un jeu de masques familier et, sous une forme embryonnaire, les mêmes moyens psychologiques que le romancier utilise pour accrocher son public. La différence – elle est énorme – est une question d'art : les attitudes qui, vis-à-vis de ses amies, sont toute affectivité et intuition deviennent, chez le romancier, une stratégie de plus en plus consciente. Nous aurons à revenir sur ce point, mais remarquons tout de suite que pour bien lire ces lettres, il faut comprendre que chacune de ces femmes représente une étape dans le voyage que Céline fait vers l'état d'homme public ; et sur le plan de sa vie privée comme dans la carrière littéraire qui débutait il faisait progressivement la même pénible découverte – à savoir qu'on ne peut pas se donner sans se laisser prendre...

*

Que Céline ait eu des difficultés à s'adapter aux exigences de la vie d'écrivain, les lettres le révèlent assez nettement. Nous ne voyons pas – ou très peu – ce qui touche à la production littéraire : sur cette question Céline est d'une discrétion farouche et ce n'est que çà et là (surtout dans les lettres à É. Pollet) qu'on arrive à glaner quelques indications sur les problèmes de métier. Par contre, pour les aspects extérieurs de sa carrière, le romancier est plus expansif : que ce soit le prix Goncourt, les diverses traductions de Voyage, ses efforts pour faire jouer L'Église, les conditions de publication de Mort à crédit, sa façon de traiter les critiques et les journalistes, etc., c'est en véritable homme d'affaires que Céline réagit. Il est évident qu'il se passionnait réellement pour toutes les questions de distribution et de vente, et le temps et l'énergie qu'il consacrait à ce qu'il appelait son « épicerie »3 montrent que la formation de commerçant de sa jeunesse n'avait pas été sans laisser de fortes traces. Et pourtant, il est également évident que, dès le « scandale » du Goncourt, Céline est un être qui se trouve mal dans la peau de Louis Destouches et vice versa. Dans la lutte entre les deux identités, c'est Céline qui finira par l'emporter, avec la coïncidence symbolique en décembre 1937 de sa démission du dispensaire de Clichy et de la mise en vente de Bagatelles pour un massacre.

Le raidissement des attitudes de Céline, comme le durcissement de ses prises de position « politiques », est progressif, et se fait sentir tout au long de ces cinq années (1932-193 7), mais il y a en même temps des moments de crise marqués – le voyage aux États-Unis pendant l'été de 1934, par exemple, ou l'immense effort qu'il a dû fournir pour terminer Mort à crédit et la déception devant l'échec relatif de ce livre ; ou encore son voyage en Russie durant l'été 1936 : crises d'angoisse et de colère qui soulignent son sentiment croissant de solitude. Cet isolement, Céline l'assume, s'y résigne comme à un destin inéluctable, mais avec une très mauvaise grâce, et même s'il est tout à fait conscient de l'impossibilité de plus en plus complète de son caractère, il ne semble pas avoir fait grand-chose pour y remédier. Mais la véritable rupture avec son existence « pré-célinienne », c'est avec Bagatelles que le romancier la fait, en adoptant – publiquement et avec grand fracas – les idéologies du racisme antisémite et de l'anticommunisme pro-allemand. En mettant son talent au service d'une haine dévoratrice si mal dirigée, Céline a donné un coup de pouce temporaire à sa carrière, qu'il pouvait croire vacillante, mais s'est coupé l'accès à toute une gamme de sentiments humains – phénomène bizarre et maladif qui se révèle d'une façon puissante et pénible dans la dernière partie de sa correspondance avec N..., l'Autrichienne juive dont il avait pourtant toujours admiré et loué la « gentillesse ». Ici et (à un degré moins fort) dans les autres correspondances, on assiste à la naissance du Céline « bouzeux » (Féerie, page 39) devant qui l'histoire littéraire restera toujours gênée, bien que le romancier lui-même, par un véritable miracle de renaissance intérieure, soit arrivé à se créer, à partir de Féerie pour une autre fois, une nouvelle vision et une nouvelle image.

*

Étant donné la force explosive de Bagatelles, qui se donne pour une réponse à la situation socio-politique en 1937, on s'étonnera peut-être de trouver dans les lettres si peu de commentaires sur l'actualité. Certes, il y a des allusions à la plupart des grands événements – l'avènement d'Hitleret la montée du fascisme, les journées de février 1934, la guerre civile en Espagne, les répressions politiques en Autriche, les accords de Munich, etc. – mais elles sont éparses et ne semblent indiquer aucune pensée suivie. Et, étant donné la facilité avec laquelle Céline adapte ses attitudes selon ses différentes correspondantes – voyez sa manière de traiter de l'hitlérisme avec Erika Irrgang et avec N..., par exemple –, on ne peut guère éviter la conclusion que la conscience politique de Céline est faite de préjugés et d'intuitions plutôt que d'opinions raisonnées. Il le dit lui-même, d'ailleurs, dans une lettre à É. Porquerol : « Je n'ai pas d'opinions. [...] L'eau n'a pas d'opinions. » (Lettre IV.) La métaphore de l'eau – qui suit sa pente et qui prend la couleur de la surface qu'elle recouvre – est significative, évoquant non seulement la passivité fondamentale de Céline devant les événements de l'époque, mais suggérant aussi combien les attitudes de l'écrivain étaient représentatives. Dans ces années où la France était si profondément déchirée, il y avait bien sûr des idées politiques lucides d'un côté comme de l'autre, mais est-ce que le Français moyen partageait cette lucidité ? Nous ne croyons pas exagéré d'affirmer que le cas de Céline, avec son besoin obsédant de sécurité et sa volonté de fuir la guerre qu'il sentait imminente, est symptomatique du cas général de la France à ce moment de son histoire. Et l'avenir dira si la tendance persistante à renier l'importance de Céline ne correspond pas au mécanisme d'un traumatisme généralisé que la conscience française, à l'échelle nationale, voudrait refouler. Ceci n'enlève aucunement à Céline sa part de responsabilité individuelle : il faut néanmoins avouer que les positions qu'il a prises apparaissent à la fois moins originales et moins surprenantes lorsqu'on les considère dans le contexte du climat politique français de 1934 à 1939.

*

Arletty, après avoir lu la biographie de Céline, s'est écriée avec déception : « C'est une toute petite vie ! »4, – ce qui n'est pas vrai, car s'il y a des existences plus édifiantes (et il y en a sûrement qui sont plus agréables à connaître), celle de Céline a des dimensions riches et variées. Nous pouvons toutefois comprendre la réaction d'Arletty, dans le sens que le Céline que nous voyons ici, même si on devine le pouvoir envoûtant de sa personnalité, reste clairement en deçà de celui que nous trouvons dans les romans. C'est que, par rapport aux romans, nous avons affaire à une matière brute, non transposée. Nous nous trouvons en fait dans la même situation que le Narrateur d'A la recherche du temps perdu lorsqu'il rencontre Bergotte chez les Swann : il a de la peine à reconnaître dans la personne et les paroles de l'homme à barbiche et à nez en colimaçon le grand écrivain qui lui avait procuré tant de plaisir5. La mesure dans laquelle la biographie de Céline nous paraît moins satisfaisante que son œuvre littéraire est la mesure précise de son génie artistique.


1 Le départ définitif n'a lieu que le 9 juin 1933, et Céline ne l'acceptera comme tel qu'après avoir revu Elizabeth en Californie pendant l'été de 1934. Dans certaines des lettres à N..., d'ailleurs, on devine l'effort de Céline pour retenir Elizabeth en Europe quand elle revient au début de 1933. Mais d'après François Gibault (Céline : Le Temps des espérances, pages 296-298). dès avant son départ au printemps de 1932, Elizabeth et Louis Destouches s'entendaient de moins en moins bien.

2 Fin 1935.

3 Lettre à Robert Denoël du 26 juin 1934, Magazine littéraire, no 116, septembre 1976, page 19.

4 Entretien privé de juillet 1977.

5 A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Édition de la Pléiade, I, pages 547 et ss.

NOTE SUR LA PRÉSENTE ÉDITION

Dans la mesure du possible, chacune des correspondances est intégrale, ce qui représente l'apport d'environ cent quarante éléments inédits. Le texte a été établi d'après le manuscrit original ou des photocopies. Toute orthographe fautive est signalée d'un sic, et tout mot ajouté est placé entre crochets : [...]. Pour la ponctuation, celle de Céline est tout à fait irrégulière et, en particulier, il met souvent des tirets pour des points ou des virgules. Étant de l'avis que l'imprimerie, à moins d'employer des moyens extraordinaires, ne peut pas rendre l'effet du manuscrit, nous avons préféré normaliser la ponctuation, tout en incluant, à titre d'exemple, la reproduction d'une page originale (Lettre à N..., LVII).

En ce qui concerne la datation des lettres, les dates marquées par Céline sont données comme telles ; de même celles établies d'après le cachet de la poste. Il a été possible de calculer d'autres dates avec plus ou moins d'exactitude : lorsqu'elles sont certaines, elles apparaissent entre des crochets : [mai 1935], Si elles sont hypothétiques, elles sont accompagnées d'un point d'interrogation : [mai ? 1935].

Là où le papier que Céline a utilisé pour écrire sa lettre a un intérêt quelconque, nous l'avons signalé.

*
* *

Nous tenons à remercier tous ceux qui ont contribué à l'élaboration de ce volume : tout d'abord Allen Thiher, pour son encouragement, quand le projet était encore à ses origines et Lucette Destouches pour avoir permis de le réaliser ; François Gibault à qui nous sommes redevable d'enrichissements importants dont il a autorisé la publication ; Jean-Pierre Dauphin, pour avoir mis à notre disposition si amicalement son savoir et son fonds de documentation ; Henri Godard, pour ses conseils et ses renseignements chronologiques. Nous remercions particulièrement Henri Thyssens pour la présentation et l'organisation de la correspondance de É. Pollet. Et nous réservons une place toute spéciale à N... et à Lucienne Delforge, et pour le temps qu'elles nous ont consacré, et pour les documents qu'elles nous ont si gracieusement fournis.

Un écho du passé

 

Louis Destouches avait correspondu avec Simone Saintu en 1916-1917, à l'époque de son séjour en Afrique (voir Cahiers Céline 4). S'il est vrai que l'on peut retrouver des constantes significatives, sur le plan de la personnalité et celui des préoccupations profondes, entre cette correspondance et les écrits postérieurs de Céline, il faut néanmoins avouer qu'il y a également des distances énormes. C'est ce qu'on ressent en lisant les deux billets qui suivent. Nous les plaçons ici, plutôt qu'avec les autres lettres adressées à Simone Saintu, non seulement par souci chronologique, mais parce qu'on peut y voir le Céline qui vient de naître confronté brusquement avec le jeune Destouches qu'il avait été. Cet « Hélas oui, c'est moi ! » contient tout le désarroi de celui qui acquiert du jour au lendemain une vie de notoriété publique et qui ne sait encore qu'en faire.

I

98 Rue Lepic

[9 décembre 1932]

 

Hélas oui, c'est moi !

Tu te rends compte ?

Quelle pipe que ce Goncourt !

Hachette nous a possé[d]és –

Je l'avais le mercredi précédemment

Je pars en Suisse à l'instant1

Au retour de Janvier on se verra

Ton vieux

II

98 Rue Lepic

[16 janvier 1933]

 

Chère Simone

 

Je viens en effet de rentrer2 espérant qu'enfin on m'aurait tout à fait oublié.

C'est en train mais pas encore autant que je le voudrais.

Je n'écrirai plus jamais, ou du moins ne publierai jamais rien – dans les conditions où je vis. Toute ce[tte] notoriété croayante s'ajoute à l'horreur de vivre.

Pouah !

Votre vieux Louis.


1 Céline est parti pour Genève deux jours plus tard, le 11 décembre.

2 Il est en fait rentré dans les premiers jours de janvier.

Lettres à Erika Irrgang

 

Beaucoup des lettres que Céline a adressées à Erika Irrgang1 ont paru dans L'Herne 5, 1965 (pages 35-46 ; pages 62-68 dans la réédition de 19722). A la même occasion, la destinatrice a raconté sa rencontre avec Céline au printemps de 1932, les semaines qu'elle a passées rue Lepic, leur correspondance ultérieure, les visites que Céline lui a rendues à Breslau, à Berlin, à Cambridge. François Gibault, dans son Céline (Mercure de France, 1977), en résumant l'histoire de cette rencontre et en y ajoutant quelques détails nouveaux, souligne l'attitude affectueuse et paternelle de Céline envers la jeune étudiante allemande pendant son séjour parisien, ainsi que la brutalité des conseils dont les lettres débordent (page 301). Il est donc inutile de revenir sur ces questions, encore qu'on remarquera que les lettres inédites aident à nuancer et à éclairer le commentaire et les réflexions qui se trouvent dans L'Herne.

Sur le plan psychologique, Céline semble avoir deviné en Erika Irrgang une âme sœur – inquiète mais en même temps courageuse et un peu perverse – et projeté sur son destin à elle la problématique du sien. L'idée de la vie qui transparaît à travers ces lettres est celle d'un jeu en quelque sorte perdu d'avance et où, pour avoir la plus petite chance de gagner, il faut lutter avec beaucoup de dureté et de ruse, en supprimant toute existence sentimentale au profit de la sécurité professionnelle, sociale et politique.

Par ailleurs, les lettres laissent voir combien la pensée politique de Céline était peu profonde, combien sa compréhension des réalités du pouvoir politique (et même sa façon de les appréhender) reste personnelle et simpliste. Certes, il y a quelques intuitions étonnantes comme la prophétie si terriblement juste de la lettre XXXII, mais, d'une façon spéciale, autant son sens de la personne – individuelle et sociale – semble direct et concret, autant sa perception du monde politique semble abstraite et factice. Et pourtant, comment ne pas prendre au sérieux ces « Heil Hitler ! » ou « Heil Goering ! » puisque tout faux qu'ils sonnent, Céline lui-même a fini par les gonfler pour les intégrer dans une prise de position qui, pour être pétulante, n'en est pas moins grotesque et dangereuse. En effet, le Céline que nous entrevoyons ici est moins le romancier que l'embryon du pamphlétaire, celui qui était trop vulnérable aux menaces du monde où il vivait, et trop peu convaincu de la valeur de son art comme un moyen de les surmonter.


1 De son nom de femme, Irène Erika Landry.

2 Déjà publiées dans L'Herne, les lettres II, XII, XV, XVII, XX, XXI, XXIV, XXV, XXVI, XXVII, XXXI, XXXV, XXXVII, XL. N'ayant pas eu accès aux manuscrits de ces lettres, nous reprenons le texte tel quel à deux exceptions près : un changement de date, signalé en note, et une standardisation de la présentation – adresse à gauche, date à droite.

I

[Papier à lettres avec adresse

imprimée

98 Rue Lepic]

[mai ? 1932]

 

Chère Amie,

 

Que s'est-il passé ? Je vous attendais pour dîner ? Voulez-vous venir mercredi soir à 7 h 30 ?

Bien amicale[me]nt

Louis Destouches.

 

N'avez-vous pas laissé votre montre chez moi ?

II

98 Rue Lepic

Le 8 [juin 1932]

 

Chère Erika,

 

Je vous envoie votre broche par la poste. J'attends de vos nouvelles avec impatience. Vous avez mille qualités Erika et même dans les conditions abominables où vous vous débattez je suis persuadé que vous allez réussir. A condition que vous soyiez [sic] encore plus sévère pour votre esprit et que vous ne vous tolériez plus aucun enfantillage. C'est le moment d'être sérieuse, tout à fait sérieuse. Dans le milieu slavo-germanique où vous êtes, il faut réagir contre la tendance anarchiste et vainement expérimentale. Il ne faut rien faire sans but. En un mot il faut vieillir très vite ou mourir de jeunesse.

J'ai été très pauvre aussi et je suis sorti avec beaucoup de peine d'abominables épreuves qui durent d'ailleurs encore. Soyez minutieuse, soigneuse et un peu plus humaine si possible, cependant plus gentille, plus douce, plus féminine. Vous perdez là une grande force. La force de la faiblesse, la force de l'enfance. Tout cela paraît un peu contradictoire, mais les contradictions seules sont vivantes et pratiques. Votre poésie est trop théorique il faut en avoir davantage dans la pratique quotidienne, au milieu des pires nécessités – là surtout.

Votre ami,

Destouches.

 

Écrivez-moi si vous serez

à Breslau vers le 25 décembre ?

98, rue Lepic

L.

III

[Papier à lettres avec

adresse imprimée

98 Rue Lepic

Paris 18e]

le 15 [juin 1932]

 

Chère Erika,

 

Je vous ai écrit Kronprinzenstrass et je vous ai envoyé là-bas un livre et votre broche ! Les avez-vous reçus ?

Je n'ai pas reçu votre lettre.

Que devenez-vous ? Comment vivez-vous ? Je pense souvent à vous et je voudrais bien que vous trouviez une manière de vous débrouiller. Je me doute que tout doit être horriblement difficile. Mais vous êtes tout à fait intelligente et avec un peu plus de sens pratique je crois que même en Allemagne vous pourriez encore réussir. Évidemment tout ça ce sont des mots. Il faudrait avoir la pudeur de se taire quand on ne peut pas donner d'argent. Le monde est plein de bons conseils et les mauvais valent souvent mieux que les bons.

J'espère aller en Allemagne au début de Septembre1. Pourriez-vous venir me rencontrer pendant quelques jours à Berlin ?

Bien affectueusement

L. D.

IV

[Papier à lettres avec

adresse imprimée

98 Rue Lepic]

le 21 [juin 1932]

 

Chère Erika

 

Je suis bien content d'apprendre que tout ne va pas trop mal pour vous à Breslau – n'oubliez pas mon petit conseil « Bien savoir ce qu'on veut ». C'est un excellent remède contre la jeunesse. On perd des années et des années et bien souvent toute la vie à cause des idées vagues, des impulsions confuses, des démarches inutiles. Vous avez tout pour réussir, même pauvre, même dans l'état actuel des choses, vous avez une vive et r[é]elle et profonde intelligence, vous êtes belle, vous êtes jeune et précoce, vous êtes ardente et audacieuse. Vous devez sortir très rapidement de la misère et de la confusion. Servez-vous de toutes vos armes à la fois, de toutes, sexe, théâtre, culture, travail. Mais gardez votre santé. Pas d'amour sans préservatif, ou ALORS PAR DERRIÈRE. Cultivez-vous aussi, du côté de la littérature et du théâtre si c'est un moyen de réussir. Surveillez les Hitlériens mais attention, lisez bien les journaux, ne soyez pas paresseuse comme les femmes au point de vue politique. Vous êtes faite pour la politique. Le tout est de bien choisir, le parti qui va réussir – et de partir à fond dans cette direction. Je ne peux pas vous conseiller je ne connais pas l'Allemagne. Écrivez-moi. Je m'intéresse bien à vous. J'irai sûrement vous voir, peut-être fin août. Je serai à Marseille du 1er au 20 juillet. Écrivez-moi là.

 

Marseille – Poste Restante –

(Bouches-du-Rhône)

France

Votre broche est repartie ce matin –

Affect[ueusement]

L. D.

V

Marseille le 10 [juillet 1932]

 

Chère Erika,