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Mémoires d'un appelé en Algérie

De
216 pages

« Pendant des années après mon retour de la guerre d’Algérie, j’ai gardé le silence sur cette période diffi cile de ma vie. Ce n’est pas que je l’avais gommée. Bien au contraire, son souvenir revenait sans cesse, à tout bout de champ, me hanter, accaparer mon esprit. Je luttais, souvent en vain, pour me débarrasser de son emprise, pour chasser cette pénible obsession. C’est progressivement, sans trop m’en rendre compte, par des échanges, des discussions, à la suite d’interviews, d’articles pour lesquels j’étais sollicité, que je renouai avec le passé.

Je pus alors laisser ces souvenirs remonter à la surface... »

Pierre Brana fait part dans ce livre de son vécu. Mais il rapporte aussi, au fur et à mesure du déroulement des « événements », les réactions de son quartier natal de Bacalan, comme celles des milieux syndicaux – auxquels il a appartenu – et du monde universitaire bordelais où il a fait ses études. Une contribution à l’histoire de la guerre d’Algérie par un de ceux qui l’ont faite.

Pierre Brana, ancien député spécialiste des affaires étrangères et conseiller de Michel Rocard, a été aussi un élu local : maire d’Eysines dans la banlieue bordelaise, vice-président de la Communauté urbaine de Bordeaux et du conseil général de la Gironde, membre du bureau du conseil régional d’Aquitaine.


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Du même auteur :

Le Mouvement ouvrier en Gironde, en coll., IAES, 1971.

Histoire des gaziers et électriciens bordelais, IAES, 1975, édition revue et complétée dans les Cahiers de l’Institut d’histoire sociale Mines-Énergie n° 5, octobre 2004, n° 7, mars 2005 et n° 8, juillet 2005.

Les Néo-socialistes et le syndicalisme, IAES, 1976.

Les Néo-socialistes girondins, en coll., IAES, 1988.

Maîtriser l’énergie, La Documentation française, 1989.

Adrien Marquet, du socialisme à la collaboration, avec Joëlle Dusseau, Atlantica, 2001.

Robert Lacoste. De la Dordogne à l’Algérie. Un socialiste devant l’histoire, avec Joëlle Dusseau, L’Harmattan, 2010.

Une jeunesse bacalanaise, Pleine Page, 2010.

Histoires de maire et autres histoires d’élu, Pleine Page, 2011.

La collection « Mémoires » est dirigée par Gérard Fayolle.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions Sud Ouest, 2012

ISBN : 978-2-8177-0296-4

N° éditeur : 33151.01.02.03.12

www.editions-sudouest.com

Sommaire

Avant-propos

Par une journée de novembre

À la fac des sciences en 1954

Ni SFIO, ni PCF

Consternant Lacoste

Lyon ou la fin du sursis et… de la ive République

Sous les drapeaux

Découverte de l’Algérie : Le Khroubs

Dépannage radio

Arme à la main

La vie quotidienne

La pause

Être utile

Une famille pied-noire

Où l’on reparle de la torture

Barricades à Alger

Les amibes attaquent

Succès

Jours tranquilles

Et la guerre continuait…

Balade au Sahara

Derniers jours en Algérie

La fin

Avant-propos

Pendant des années après mon retour de la guerre d’Algérie, j’ai gardé le silence sur cette période difficile de ma vie. Ce n’est pas que je l’avais gommée. Bien au contraire, son souvenir revenait sans cesse, à tout bout de champ, me hanter, accaparer mon esprit. Je luttais, souvent en vain, pour me débarrasser de son emprise, pour chasser cette pénible obsession.

C’est le militantisme syndical qui m’a aidé à prendre mes distances, à réintégrer le présent en mobilisant toutes mes fonctions, peut-être aussi à surmonter mon angoisse en assumant celle des autres, suivant la belle formule de Mauriac. En fixant ma réflexion, en m’obligeant à une action permanente, en faisant que mes pensées soient de moins en moins tournées vers mes obsessions, l’engagement syndical m’a beaucoup aidé, non pas à tourner la page – elle ne tournera jamais vraiment, cette page – mais à distancier, à estomper. Les retours en arrière, sorte de « flash-back » brutaux qui me secouaient, se firent plus rares. La tension se relâcha, l’avenir commença à prendre des couleurs.

Ce n’est pas pour autant que je m’exprimai sur l’Algérie. Être moins hanté, ne voulait pas dire apprivoiser. Seul le silence était possible. Il le resta pendant des décennies.

C’est progressivement, sans trop m’en rendre compte, par des échanges, des discussions, à la suite d’interviews, d’articles pour lesquels j’étais sollicité, que je renouai avec le passé.

Je pus alors laisser les souvenirs remonter à la surface à partir de la lecture de mes notes de l’époque – j’ai toujours pris des notes – et des correspondances échangées avec ma famille, réfléchir sereinement à ces événements qui ne sont devenus officiellement une guerre qu’en 1999, tirer, sinon un bilan, du moins quelques considérations sur cet épisode lourd de ma vie, période complexe et douloureuse de l’Histoire.

C’est tout cela que j’ai essayé de coucher sur le papier dans les pages qui suivent. Une vision personnelle sur une tragédie, cause de tant de morts et de souffrances, et qui, aujourd’hui encore, un demi-siècle après les faits, reste un sujet brûlant, source de divisions et d’affrontements passionnés au sein de la société française.

Par une journée de novembre

J’avais 21 ans. J’étais heureux. Je venais de remettre à l’impression mon éditorial pour Le Moustic, le mensuel des jeunes de Bordeaux-Bacalan dont j’étais le président. J’ai toujours eu la hantise de la page blanche et j’étais soulagé d’en avoir fini avec mon texte, consacré… au malaise de la jeunesse et à l’incompréhension des adultes. J’avais mis la dernière main à la rubrique cinématographique avec mes commentaires sur des films que j’avais aimés : Pain, amour et fantaisie, Le Comte de Monte-Cristo, Le Rouge et le Noir. Mon travail pour ce numéro de novembre 1954 du Moustic était terminé. Tout allait bien.

Dans le hall de la faculté des sciences, cours Pasteur, je bavardais avec des camarades de licence. On brocarda notre professeur de mécanique rationnelle qui venait de s’embrouiller dans ses explications sur les forces s’exerçant à l’intérieur d’un ascenseur. On parla aussi des résultats sportifs de ce long week-end de la Toussaint, des élections américaines et du prochain procès Dominici qui passionnait les foules.

La matinée se terminait. Je regagnai mon domicile en passant par la rue de Grassi où se trouvait la librairie Ferret. J’achetai le manuel d’Yves Rocard – un maître que j’admirais – sur l’électricité pour compléter le cours de physique générale du professeur Cau, et les œuvres complètes d’Antoine de Saint-Exupéry parues dans la prestigieuse collection de la Pléiade. C’était la première fois que j’achetais un aussi beau livre. Un bel objet que je caressais amoureusement.

Joyeux, je descendis le cours de l’Intendance pour prendre le tramway place Jean-Jaurès. Comme je le faisais d’habitude, je jetais un coup d’œil au passage sur les titres des premières pages des journaux accrochés au présentoir du kiosque. Quelques manchettes en caractères gras annonçaient des attentats en Algérie : « Flambée terroriste » ou « Plusieurs tués au cours d’attaques simultanées de postes de police ». Ce type d’événements avait déjà eu lieu en Afrique du Nord et je n’y prêtais guère d’attention.

J’étais bien loin de penser qu’une guerre venait de commencer, que j’allais y participer, et qu’elle allait me marquer profondément et durablement.

À la fac des sciences en 1954

Progressivement, en ce mois de novembre 1954, l’Algérie devint sujet de discussions à la faculté des sciences de Bordeaux où je suivais les cours de physique générale et mécanique rationnelle. Si le droit et la médecine étaient classés politiquement à droite, lettres et sciences étaient plutôt à gauche. Et les partisans de la décolonisation y étaient relativement nombreux. J’en étais. N’appartenant à aucun parti, mais profondément de gauche « de cœur et de raison » et aussi de tradition familiale, j’étais résolument anticolonialiste. Né à Bordeaux dans un quartier ouvrier près du fleuve, je m’étais passionné très tôt pour toutes les luttes d’émancipation. De la classe ouvrière bien sûr, mais aussi des esclaves contre les négriers (port de Bordeaux oblige !), puis tout naturellement des peuples colonisés contre ceux qui les exploitaient. Dans le très bourgeois lycée Longchamps où je faisais mes études secondaires, je détonnais forcément. Élu pourtant en permanence délégué de ma classe, je n’étais pas du tout – mais alors pas du tout – représentatif de mes camarades sur ces questions.

J’étais contre la guerre d’Indochine qui avait débuté en 1946, car, pour moi, il s’agissait avant tout d’une guerre coloniale même si l’antagonisme idéologique Est-Ouest devait apparaître, au fil des années, jouer un rôle de plus en plus important.

Je pris part à quelques manifestations, notamment en 1950 – j’avais alors 17 ans – en faveur de Raymonde Dien et Henri Martin, condamnés pour s’être livrés à une propagande antimilitariste.

Isolé sur ce plan au lycée, j’étais par contre en plein accord avec les jeunes de mon quartier ouvrier de Bacalan à Bordeaux-nord où les communistes, il est vrai, étaient nombreux. Mais les sabotages m’avaient heurté. Ce légalisme – peut-être excessif d’ailleurs – ne me quitta jamais et décida de mon attitude dans bien d’autres situations, notamment pendant la guerre d’Algérie.

En terminale « mathélem », nous discutions de plus en plus souvent entre élèves de l’actualité politique intérieure et internationale. Nous nous étions même retrouvés, quelques-uns, issus de milieux populaires (un père forgeron, un autre cordonnier, un troisième petit fonctionnaire), à partager des idées communes.

Mais c’est à la faculté que je me sentis le plus à l’aise, ayant le temps de militer dans une association de jeunesse que je créai en 1953 dans mon quartier.

L’année charnière 1954, qui vit la France passer d’une guerre à l’autre, de la chute de Diên Biên Phû le 7 mai au début de la guerre d’Algérie dans le massif des Aurès le 1er novembre, fut pour moi une année sombre où je marquai le pas sur le plan universitaire, pris par mon engagement militant au sein du mouvement associatif et, il faut le reconnaître, soumis à une trop grande dispersion. Je consacrais pas mal de temps à l’animation d’un foyer de jeunes, d’une troupe théâtrale, à la mise en scène, à la rédaction d’un petit mensuel, lisais beaucoup et m’interrogeais fréquemment sur mon avenir. Mes résultats s’en ressentirent.

Je suivais l’actualité, notamment politique, en parcourant les journaux. Pourtant, je dois l’avouer, je n’ai pas perçu à l’époque, malgré les manchettes, toute l’importance du 1er novembre 1954. Je l’ai vu comme une journée tragique d’attentats mais pas comme le premier jour d’une guerre qui allait durer près de huit ans.

Il est vrai que le communiqué du ministère de l’Intérieur poussait dans ce sens, en attribuant ces attentats à des individus ou de petits groupes isolés, déclarant même que « le calme le plus complet règne dans l’ensemble des populations ».

Paradoxalement, j’avais été conforté dans cette analyse par l’assassinat de l’instituteur Guy Monnerot, sa femme étant grièvement blessée. De tels crimes me paraissaient ne pouvoir relever que de bandits de grand chemin puisque les victimes étaient des civils et de plus enseignants venant d’arriver en Algérie. Dans ma candeur juvénile, je ne pouvais penser que des combattants anticolonialistes puissent s’attaquer à ceux qui, objectivement, venaient les aider en apportant la connaissance1.

Puis, peu à peu, des déclarations successives soulevèrent en moi des interrogations. D’abord, le 8 novembre 1954, celle du Parti communiste français qui demandait l’arrêt immédiat de la répression, la reconnaissance du bien-fondé des revendications à la liberté du peuple algérien, la discussion de ces revendications avec les représentants qualifiés de l’ensemble de l’opinion publique algérienne.

Et le 12, celles du président du Conseil Pierre Mendès France, et du ministre de l’Intérieur François Mitterrand : « L’Algérie, c’est la France », reconnaissant ainsi, à mes yeux, que c’était bien d’une lutte pour l’indépendance qu’il s’agissait et non de faits isolés teintés de banditisme.

L’interdiction du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj, l’annonce de l’envoi de renforts, de ratissages, d’accrochages, de mitraillages, le voyage d’inspection de François Mitterrand, tout cela renforçait ma conviction que la situation était plus grave que ce que les autorités voulaient bien en dire. J’en parlais avec mes camarades étudiants, mais rares étaient ceux qui s’en souciaient vraiment. Par contre, à Bacalan, le discours anticolonialiste fleurissait et des métallos m’avaient fait lire la résolution de leur congrès national qui se terminait – je l’ai noté – par cette phrase sans ambiguïté : « La seule solution juste se trouve dans la satisfaction des revendications et des aspirations à l’indépendance nationale du peuple algérien. »

La guerre d’Algérie, qui ne disait pas son nom (on parlait pudiquement « d’événements »), nous la vîmes prendre corps peu à peu en ce début de l’année 1955. Le 26 janvier, Jacques Soustelle était nommé gouverneur général et dans la nuit du 5 au 6 février, le ministère Mendès France tomba parce qu’une majorité de députés voulait l’immobilisme en Algérie.

J’avais suivi les débats dans le journal Le Monde et j’étais atterré. Mendès France symbolisait pour moi la paix et une manière nouvelle, sympathique, dynamique, de faire de la politique.

Le nouveau président du Conseil, Edgar Faure, fut investi, le même jour, 23 février, que celui de l’arrivée en Algérie de Jacques Soustelle, fraîchement accueilli, car considéré alors comme progressiste.

Des bruits commençaient à circuler sur des exactions de toutes sortes, dont la torture, commises en Algérie par la police et l’armée. Peu y faisaient vraiment foi. Le débat à l’Assemblée nationale du 31 mars sur l’état d’urgence qui donnait au gouvernement des pouvoirs extraordinaires fut pour moi – je l’ai suivi à la radio et par la presse – la confirmation de ce que je craignais et commençais à dénoncer. Et je me souviens de ce que disait l’abbé Albert Gau, député MRP, stigmatisant les méthodes policières, condamnant la torture, prononçant cette phrase que j’avais inscrite dans un cahier et dont je me suis inspiré, par la suite, quand je fus député : « Certains vont me reprocher de mettre en accusation la France à la tribune de l’Assemblée nationale. Quand on aime ce pays et quand ce pays est celui des droits de l’homme, celui de la défense de la personne humaine, on doit se montrer plus exigeant pour lui que pour les autres. Je demande à monsieur le ministre de l’Intérieur quelles mesures il compte prendre pour en finir avec des procédés indignes de notre civilisation et indignes de la France. » Le ministre de l’Intérieur, Maurice Bourgès-Maunoury, débutant une longue série d’esquives qui sera suivie par tous ses successeurs, botta en touche. Fin juillet, lors du débat pour la prolongation de l’état d’urgence, devant des faits précis de viols et de meurtres abominables, il aura la même attitude en déclarant soit que les faits n’ont pas été établis, soit qu’ils ne sont pas aussi graves que dénoncés, soit – réponse qui va se répéter tant et tant de fois – qu’il allait ordonner une enquête.

La conférence de Bandoung des pays dits « non alignés » en avril me passionna et me conforta dans mes convictions anticoloniales. Tous ces peuples pauvres, exploités, prenant conscience de leur force et de leurs droits, m’avaient empli d’espoir. Je le clamai lors d’une réunion d’étudiants au café des Arts. C’est probablement là que j’ai commencé à être repéré par les Renseignements généraux. En mai, le Conseil des ministres décida le rappel de réservistes. Ce rappel aggrava les inquiétudes et commença à mobiliser les étudiants. Les discussions allèrent bon train dans le hall des facultés des Sciences et des Lettres, cours Pasteur, autour du gisant de Montaigne.

Pourtant, l’opinion publique était encore loin d’être alertée puisqu’un sondage réalisé en août indiquait que seulement 5 % des Français s’intéressaient à ce qui se passait en Algérie.

Mais ce mois d’août allait se révéler décisif. Le 20, dans le Nord-Constantinois, de Constantine à Philippeville, les villes et villages furent attaqués. Il y eut 123 morts dont 71 Européens. Certains massacrés dans des conditions particulièrement horribles par des foules excitées et soigneusement encadrées par des militants du FLN, soldats en armes de l’ALN pour la plupart. Des scènes particulièrement affreuses se déroulèrent qui marquèrent durablement la population européenne. Quatre ans plus tard, des témoins à Philippeville m’en parlèrent longuement et avec une grande émotion, comme si cela venait de se passer la veille.

La répression fut terrible – probablement des milliers de morts – et sépara définitivement les communautés musulmane et européenne de la région qui, jusqu’à ces jours, semblaient s’être plutôt bien entendues. C’était là, certainement, le but poursuivi par le FLN à qui le couple infernal exaction-répression a toujours réussi.

Il est surprenant que les hautes autorités militaires françaises et Jacques Soustelle se soient laissés aller à cette répression disproportionnée, cette folie sanguinaire, tombant ainsi dans le piège tendu par le FLN. C’était reproduire le même schéma qu’en 1945. L’état-major aurait pu se rappeler qu’à la suite du massacre, le 8 mai 1945, de cent neuf colons à Sétif, la répression aveugle, et là aussi disproportionnée en faisant au moins dix mille morts, avait donné de la force au nationalisme algérien.

Alors, bien sûr, j’entendis – y compris dans les milieux étudiants – reprendre la vieille antienne qui devait être mise à toutes les sauces : « Les Arabes ne comprennent et ne respectent que la force. » Et certains d’ajouter – les malheureux ! – : « Maintenant, on va être tranquille. »

J’avais suivi, grâce aux médias, les événements tragiques ainsi que le vote de la loi sur l’état d’urgence avec le rappel de soixante mille disponibles, le maintien du contingent 54 et l’appel anticipé de celui de 55. L’Assemblée nationale avait enfin débattu de la situation début octobre. Et, là encore, j’avais été grandement déçu. Certes, Edgar Faure avait bien vu les risques de l’engrenage. Mais il ne prenait pas véritablement de décision, si ce n’est d’envoyer à nouveau des enquêteurs pour situer les responsabilités des massacres et exactions. Bourgès-Maunoury avait pourtant déjà illustré les limites de l’exercice ! Répondant à un député qui signalait de manière précise et concrète de nouveaux cas, il déclarait : « Il m’étonnerait beaucoup que des officiers français aient pu se comporter de la façon décrite. » Et c’était un argument qui faisait mouche car il était souvent partagé. Combien de fois ai-je entendu de la part de camarades, même de gauche : « N’exagère pas, des officiers français ne peuvent pas se comporter comme des nazis. »

Si à la faculté, avec les examens de la session d’octobre et les inscriptions de la rentrée, l’heure n’était pas tellement aux débats, il n’en était pas de même dans mon quartier. En novembre, après un exposé où j’avais présenté à la troupe théâtrale ma conception de la mise en scène pour Mère Courage de Brecht, la discussion avait glissé sur la guerre d’Algérie et les événements d’août. Deux jeunes cgtistes travaillant à l’usine Motobloc avaient fait part d’une résolution votée par le personnel qui, tout en réprouvant les actes de cruauté et de violence, estimait que « si les aspirations du peuple d’Afrique du Nord avaient été respectées, bien des effusions de sang auraient été évitées ». Après avoir affirmé la reconnaissance du droit fondamental des peuples à se gouverner eux-mêmes et condamné toutes les méthodes de répressions collectives, la résolution enfonçait le clou en estimant que « l’ouverture des pourparlers avec les représentants authentiques du peuple algérien est la condition première de l’instauration du climat nécessaire pour résoudre les problèmes politiques, économiques et sociaux de l’Algérie ». Le mot indépendance n’était pas prononcé et ces jeunes syndicalistes ne la défendaient pas. Le texte se terminait par une protestation énergique contre « le rappel des disponibles, le maintien sous les drapeaux du contingent » – ce qui entraîna une approbation unanime des présents – en affirmant que « l’utilisation massive de l’armée n’est pas un moyen de résoudre les difficultés engendrées par les erreurs colonialistes ».

Peu de temps après, à la fin du mois de novembre 1955, le gouvernement Edgar Faure fut renversé et le 2 décembre, l’Assemblée nationale fut dissoute. La campagne électorale pour les législatives s’ouvrit alors avec un grand espoir de changement, de renouveau et de retour à la paix.

1. On apprit plus tard que la consigne était d’attaquer les militaires et les musulmans favorables à la France et de ne pas toucher aux civils européens. Mais on sait qu’en temps de guerre les consignes sont fréquemment transgressées…

Ni SFIO, ni PCF

La campagne électorale fut courte – un mois – et je n’en garde guère de souvenirs. J’étais alors tout à la découverte de la cristallographie faisant appel tant à la physique qu’aux mathématiques en suivant les cours du certificat dit de « minéralogie », terme ancien qui ne correspondait plus guère au contenu de son enseignement.

Le 2 janvier 1956, le Front républicain (parti radical, SFIO, UDSR et quelques républicains sociaux), qui avait fait en partie campagne sur le thème de la paix en Algérie, remportait les élections. Après avoir personnellement hésité entre Parti communiste et Front républicain, j’avais voté pour ce dernier. Après le résultat des élections, beaucoup attendaient un gouvernement Mendès France – j’en étais – et furent déçus de voir, grâce à l’arithmétique parlementaire, Guy Mollet devenir président du Conseil. Mais les résolutions du Congrès de la SFIO exprimant la volonté de terminer le plus rapidement possible la guerre d’Algérie avaient rassuré. Tout comme la déclaration d’investiture de Guy Mollet proposant des élections libres au collège unique en Algérie.

Les tomates du 6 février jetées à Alger sur le nouveau président du Conseil allaient changer le cours de l’histoire.

J’appris par la radio que Guy Mollet, cédant à la pression de la foule algéroise, renonçait au choix du général Catroux comme ministre résidant en Algérie et, dans la foulée, nommait Robert Lacoste. Celui-ci m’était pratiquement inconnu. Je savais qu’il avait été plusieurs fois ministre – toutefois, sous la ive République, c’était un fait banal –, et qu’il était originaire de ma région. Mais c’était à peu près tout. Et, à ma connaissance, il n’était jamais intervenu dans les débats sur l’Algérie.

Force des souvenirs, ce qui me reste surtout de ce mois de février, c’est le grand froid de l’hiver 56 à Bordeaux : le thermomètre descendant au-dessous de moins quinze, le patinage sur les plans d’eau, les skieurs sur le cours de l’Intendance, la Garonne gelée, images insolites d’un Bordeaux sous 60 cm de neige où la circulation des bus et tramways était arrêtée…

C’est à cette époque que fut distribué à la fac le trac d’un Comité bordelais pour la solution pacifique du problème nord-africain constitué d’organisations politiques, surtout de jeunes, mais aussi de la CGT et de personnalités dont M. Pacault qui avait été mon professeur de thermodynamique et que j’aimais bien. Ce tract, bien que prudent dans sa formulation – les mots torture et indépendance, notamment, n’y figuraient pas –, constituait une première et l’amorce d’un travail en commun des forces progressistes. Sans être particulièrement audacieux son propos était clair. Je l’ai gardé.

« Le Comité instruit par l’exemple de la guerre d’Indochine et ses conséquences néfastes sur le double plan national et mondial, se déclare avec force pour la solution pacifique du problème nord-africain.

À cet égard, nous estimons que les seules solutions justes en vue de la cessation de la guerre en Afrique du Nord sont :

1° Arrêt de toute répression en Afrique du Nord ;

2° Négociations avec les représentants qualifiés des peuples d’Afrique du Nord, basées sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ;

3° Démobilisation immédiate des jeunes rappelés ;

4° Retrait du contingent des théâtres d’opérations ;

5° Arrêt des poursuites contre les soldats qui ont protesté contre leur départ. »

Très discuté, ce tract ne fut pas du goût de tout le monde et il y eut des échauffourées avec des étudiants en droit (et de droite) qualifiant auteurs et distributeurs de « défaitistes » quand ce n’était pas de « traîtres » et d’« antifrançais ».

L’atmosphère était électrique car le vote sur les pouvoirs spéciaux était annoncé et le revirement de Guy Mollet se confirmait. Le débat à l’Assemblée nationale, que je suivis avec passion et dont j’ai retrouvé les principales déclarations, fut éclairant.

Le rapporteur (SFIO) avait pourtant fait le constat d’une injustice sociale criante, scandaleuse, en Algérie, que les rappelés et appelés allaient dénoncer par leurs lettres ou leurs propos lorsqu’ils étaient de retour chez eux : « Nous devons être convaincus, les uns et les autres, que ce contraste permanent entre la prospérité de quelques-uns et la misère du plus grand nombre a créé le sentiment d’injustice et de colère sur lequel est fondée la révolte actuelle. »

Mais Robert Lacoste recadra le débat, exprimant pour la première fois à la tribune des vues qui n’évolueront plus, bel exemple de cécité politique ou d’orgueil entêté : « Il n’y aura jamais de gouvernement français digne de ce nom pour renoncer à cela [la présence française] et abdiquer ainsi tout sens de l’avenir national. Et il n’y en aura pas, non plus, pour abandonner ceux qui, musulmans ou français d’origine, ont lutté en Algérie depuis un siècle pour faire surgir des richesses ou faire reculer la maladie, la misère et l’ignorance, ceux qui ont, côte à côte, combattu, aux heures tragiques pour la libération du monde ; la France ne trahit pas. »

Et il ajouta une phrase qui devait peser dans l’opinion publique comme dans la politique menée en Algérie : « Peut-être l’Algérie est-elle pour la métropole une lourde charge ; mais qu’on n’espère pas nous voir renoncer à cette charge dans un moment d’abandon. La France serait alors vite réduite à n’exercer en Afrique aucune influence et à devenir, ramenée à son expression métropolitaine, un simple enjeu entre les grandes puissances. »

Ah ! Cette crainte de voir la France au niveau du Portugal ou de la Belgique, combien de fois n’allons-nous pas l’entendre ! Combien de fois, pour garder sinon notre pouvoir, du moins des voix dociles à l’ONU et des ressources juteuses plus ou moins avouables, ne va-t-on pas susciter en Afrique des coups tordus, des soutiens contestables, des pratiques détestables !

Quant à Guy Mollet, toujours marqué par les tomates d’Alger, recherchant pathétiquement l’adhésion des pieds-noirs, il prononça les mots qui allaient tuer tout espoir d’une paix proche : « De même, parce qu’elle comprend aussi ce million de Français d’origine métropolitaine auxquels elle doit tout, l’Algérie ne peut pas être un État national musulman. Nous rejetons absolument la conception d’un État algérien qui ne correspond pas plus à une réalité historique qu’à une réalité ethnique. »

Le Parti communiste vota lui aussi les pouvoirs spéciaux. Jacques Duclos justifia ce vote par la « volonté très nette de faire obstacle à toutes les manœuvres de la réaction en développant l’unité d’action de la classe ouvrière et des masses populaires ».

J’avais alors un excellent ami, Robert Boës, adhérent ou très proche des Jeunesses communistes. Étudiant à l’École nationale de chimie de Bordeaux, il me retrouvait parfois à certains cours et nous prenions le tramway pour rentrer ensemble à Bacalan. Il habitait à une rue de chez moi. Je laisse imaginer les discussions passionnées que nous avions sur l’actualité. C’était un gentil garçon, profondément de gauche, ouvert aux autres, tolérant et paisible. Nous nous entendions très bien et il acceptait avec le sourire mes critiques à l’encontre du PCF que je jugeais stalinien. C’est lui qui m’a parlé des remous chez les jeunes communistes après le vote des pouvoirs spéciaux. Mon père, syndicaliste de toujours, m’a également fait part des interrogations, doutes, malaises et parfois colère au sein du personnel de l’usine à gaz de Bacalan où la quasi-totalité des ouvriers était syndiquée à la CGT.

Et alors, peut-être par réaction, on nota une suractivité dans le monde du travail pour un cessez-le-feu en Algérie. Le syndicat CGT des métaux de la région bordelaise et celui du papier-carton appelèrent à des initiatives dans chaque entreprise, des pétitions se couvrirent de signatures à la manufacture d’allumettes, chez Dassault, à Motobloc, aux contreplaqués de Bègles, etc. Il est vrai que la prolongation du service militaire à 27 mois et un nouveau rappel des disponibles suscitèrent de plus en plus de réactions, parfois violentes. Des trains furent bloqués en gare, notamment à Bordeaux Saint-Jean et à Libourne. Des rappelés tiraient des signaux d’alarme pour stopper les convois. Les CRS intervenaient et les échauffourées étaient fréquentes. Les manifestations contre la guerre commençaient à se multiplier.

C’était le temps où Ferhat Abbas, Ahmed Francis et bien d’autres ralliaient le FLN au Caire. Quand furent connus à la fac l’embuscade et le massacre de Palestro où dix-sept militaires français rappelés trouvèrent la mort, ce fut parmi mes amis la consternation mais aussi l’indignation. Je me souviens d’avoir assisté à un débat improvisé au cours duquel s’affrontèrent les partisans de la paix (« Pourquoi ces malheureux ont-ils été envoyés là-bas ? Honte au gouvernement ») et ceux qui réclamaient une riposte à la hauteur du drame.

Des étudiants proches de la fin de leur sursis – on pouvait bénéficier d’un report d’incorporation de cinq ans maximum pour terminer ses études – ne cachaient pas leurs angoisses ou leurs interrogations. C’est la première fois que j’entendis parler ouvertement d’objection de conscience et d’insoumission.

J’allais souvent chez Robert Boës. J’aimais bien ses parents. Sa mère avait une jolie voix et j’ai encore dans l’oreille le duo mère-fils dans Prendre le thé à deux. Son père, ancien des Brigades internationales, taciturne, marqué par ce qu’il avait vu et vécu pendant la guerre civile espagnole, était un homme de conviction et de bon sens dont les commentaires étaient toujours réfléchis et pertinents.

En ce jour de juin, troublé, je me rendis chez eux, des numéros du journal Le Monde à la main. J’y avais lu le rapport Khrouchtchev au 20e congrès du PC soviétique. J’avais toujours été agacé par le « culte de la personnalité » rendu à Staline, je ne croyais pas à la liberté en URSS et restais sceptique devant « les avancées sociales » autoproclamées, mais je n’imaginais tout de même pas les monstruosités décrites dans le rapport, tant de crimes et de perversions.

Nous n’avions pas parlé avec Robert de la désertion de l’aspirant Maillot, un communiste algérien, qui avait amené au FLN un stock d’armes dont je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elles allaient tuer des Français. Je pensais, connaissant Robert, qu’il en avait été heurté et je ne voulais pas le gêner. Mais là, concernant cette publication du Monde, je voulais savoir ce que pensait mon ami du rapport Khrouchtchev. Notre conversation n’alla pas très loin. Il ne croyait guère à la véracité du texte publié, ses camarades encore moins estimant qu’il s’agissait d’une manœuvre de la CIA. Mais, je vis bien qu’au fond de lui-même il s’interrogeait.

Pour certains communistes et surtout des sympathisants, avec qui je discutais à Bacalan, le vote des pouvoirs spéciaux, l’affaire de l’aspirant Maillot, le rapport Khrouchtchev, même s’il était nié, cela commençait à faire beaucoup. Ces déçus reçurent le coup de grâce en novembre avec l’entrée des...

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