Mémoires de la Grande Guerre

De
Publié par

Lorsque paraissent les deux premiers volumes des Mémoires de la Grande Guerre en 1923, l’écrivain Winston Churchill est bien plus populaire en Grande-Bretagne que le politicien. Le succès est immédiat : la Première Guerre mondiale est encore dans tous les esprits – elle n’est achevée que depuis cinq ans – et ces Mémoires traitent d’une période pendant laquelle Churchill était ministre. Premier lord de l’Amirauté, il se trouve alors au cœur des affaires internationales, au plus près des leaders politiques et militaires du temps. Et ses écrits livrent donc un aperçu sans précédent des coulisses du conflit.
Pendant près de cinq ans, il œuvre aux préparatifs de la guerre, rencontre les différents responsables, tente d’imposer ses vues, est confronté aux différentes crises gouvernementales, attaqué à la fois par les conservateurs et les membres de son parti. Jamais inactif, il se rend en octobre 1914 à Anvers où l’armée belge est encerclée. Favorable à l’opération dans les Dardanelles, Churchill passe pour l’initiateur du projet ; son échec lui est alors imputé et il démissionne en novembre 1915. S’ensuit alors une douloureuse traversée du désert.
Churchill se fait le chroniqueur des événements qui ont bouleversé l’Europe entre 1911 et 1915, et dont il a été le témoin autant que l’acteur.
Un document irremplaçable sur l’histoire de la Première Guerre mondiale.
Publié le : jeudi 13 février 2014
Lecture(s) : 12
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021006362
Nombre de pages : 640
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
pagetitre

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

Préface


Du 25 octobre 1911 au 28 mai 1915 je fus, d’après les termes des lettres royales patentes et ordres du Conseil, « responsable devant la Couronne et le Parlement pour toutes les affaires de l’Amirauté ». Cette période comprend le stade final de préparation en vue d’une guerre contre l’Allemagne ; la mobilisation et la concentration de la Flotte avant le début des hostilités ; l’organisation du blocus, le rassemblement en 1914 des forces impériales britanniques de toutes les parties du monde ; le nettoyage des océans de tous les croiseurs et destructeurs de commerce allemands, le renforcement de la Flotte par de nouvelles constructions en 1914 et 1915 ; l’échec et la défaite de la première attaque sous-marine allemande contre la navigation marchande, en 1915 ; et les débuts de l’entreprise contre les Dardanelles. Cette période fut marquée avant la guerre par une révision complète des plans de guerre navale britanniques, par la construction d’une division rapide de bâtiments de combat, armés de canons de 380 mm et fonctionnant au mazout ; par la proposition que rejeta l’Allemagne d’une pause navale, et par les crédits les plus considérables qui aient jamais été votés par le Parlement pour la Flotte britannique. Pendant la guerre, elle fut signalée de façon remarquable par les victoires de la baie d’Heligoland, des Malouines et du Dogger Bank, et par la tentative faite pour secourir Anvers. Elle restera mémorable par le désastre survenu aux trois croiseurs au large de la côte hollandaise, par la perte de l’escadre de l’amiral Cradock à Coronel et par l’impuissance où fut notre marine de forcer les Dardanelles.

Maints récits de ces faits ont été publiés en Angleterre et à l’étranger. La plupart des principaux acteurs ont raconté leur histoire : Lord Fisher, Lord Jellicoe, Lord French, le biographe de Lord Kitchener, Lord Haig et maints autres de moindre importance ont d’une façon extrêmement complète, et avec la plus grande liberté, exposé leur point de vue sur ces événements et d’autres survenus au cours des hostilités, ainsi que sur les controverses qu’ils ont causées. Les rapports allemands sont nombreux et émanent des chefs. Les amiraux von Tirpitz et Scheer ont raconté leur histoire. Sir Julian Corbett, l’historien officiel britannique, a, en mille pages, retracé la conduite de la guerre navale pendant l’ensemble de mon administration. Huit années ont passé depuis que j’ai quitté l’Amirauté.

Dans ces conditions, je sens qu’il est à la fois de mon droit et de mon devoir d’exposer la façon dont j’ai essayé de m’acquitter de ma part de ces dangereuses responsabilités. Ce faisant, je me suis imposé certaines règles strictes. Je n’ai fait aucune déclaration importante sur des faits relatifs aux opérations navales ou sur les affaires de l’Amirauté sans avoir en ma possession des preuves documentaires irréfutables. Je n’ai point formulé ou laissé entendre une critique d’une décision prise ou au contraire repoussée par d’autres sans pouvoir prouver que j’avais exprimé la même opinion par écrit avant les événements eux-mêmes.

Plusieurs des œuvres que j’ai mentionnées plus haut possèdent le grand avantage d’avoir été écrites un laps de temps considérable après les événements dont elles traitent, alors que les résultats des plans et des opérations entamées dans les premiers jours de la guerre pouvaient être clairement discernés, et que les idées et les impressions de 1914 et 1915 pouvaient être reconsidérées à la lumière puissante et certaine de l’expérience et de la science de 1918 et des années qui suivirent. Il y a sans aucun doute des avantages évidents à cette méthode. Les acteurs, dans ces grandes situations, sont capables de s’appuyer sur celles de leurs opinions et directives qui se sont effectivement imposées au cours ultérieur de la guerre ; par ailleurs, ils ne sont pas obligés de troubler l’esprit public en exposant toutes les erreurs et toutes les fautes dans lesquelles ils peuvent avoir été entraînés. J’ai suivi une méthode différente.

Dans tous les cas où l’intérêt de l’État le permet, je reproduis les mémorandums, instructions, notes, télégrammes ou lettres écrits par moi à l’époque même, que ces documents aient été ou non confirmés et justifiés par la marche de l’histoire et du temps. Les seules suppressions notables que j’ai pratiquées dans ces documents ont été faites pour éviter d’inutiles froissements de sentiments individuels ou pour ménager la fierté de nations amies. C’est pour cette raison que, çà et là, des phrases ont été adoucies ou supprimées. Mais l’histoire est rapportée, dans son ensemble, comme elle s’est passée, grâce aux conseils offerts et aux ordres donnés dans la rude mêlée quotidienne. Les notes principales par lesquelles furent dirigées les affaires de l’Amirauté comportaient, dans chaque cas, des décisions pour lesquelles, autorité suprême et exécutive de mon Département, j’étais directement responsable ; je les ai toujours reproduites dans leurs termes mêmes. Je suis également responsable, avec le Premier lord naval de cette époque, des principaux télégrammes qui ont mis en mouvement les Flottes, les escadres, ou les bâtiments individuels ; tous (sauf preuve du contraire) portent mes initiales comme sanction définitive.

Le nombre de notes et de télégrammes publiés dans ce volume ne constitue, bien entendu, qu’une fraction de l’ensemble, le manque de place et la crainte de fatiguer le lecteur m’en ont fait exclure un grand nombre. Mais pour qu’on ne croie pas que j’aie procédé à des suppressions importantes, ou que ce que je publie ne représente point vraiment ce qui arriva, ou la façon dont les choses furent conduites, j’affirme que je suis tout disposé à la publication de tous les documents administratifs de l’Amirauté dont je suis responsable, pourvu qu’ils soient loyalement présentés avec leur contexte. Parfois, une dizaine ou même une vingtaine de décisions importantes devaient être prises dans la même journée. Des instructions et des recommandations compliquées étaient adressées par écrit, avec autant de rapidité qu’on pouvait les dicter, elles étaient ensuite appliquées sans rémission. Je n’ai jamais rien fait d’important oralement ; il existe donc une histoire complète aussi bien de l’action exécutive que de l’action administrative.

Si, dans le grand nombre de décisions et d’ordres relatés dans ces pages et qui ont trait à tant d’affaires violentes et controversées, on peut trouver des erreurs qui ont mené à l’échec, la faute m’en revient. Si par ailleurs, des résultats favorables ont été obtenus, ceux-ci devraient être tenus jusqu’à un certain point pour une compensation. Dans les cas où la décision ne m’appartenait point et a été prise contrairement à mon avis, je me fonde sur la mention écrite de mon avertissement. Si l’on m’objecte que dans toutes ces matières, dont beaucoup sont si techniques, un terrien et un profane sont incapables de se former une opinion valable, je renvoie aux documents eux-mêmes. On peut les juger tels qu’ils sont. Mais si quiconque peut prouver que je cherche à revendiquer un honneur qui ne me revient pas, il faut se souvenir que, pendant toute cette période, j’ai joui du concours loyal, spontané et illimité des meilleurs cerveaux de la marine royale ; que toutes les ressources, dans tous les domaines de l’Amirauté et de la Flotte, ont été utilisées pour m’informer, et que je n’avais qu’à appliquer ma propre raison et mon instinct aux arguments de ceux qui, je le crois, étaient parmi les meilleurs experts navals du monde entier.

Quand je jette après plusieurs années un regard général sur les événements de cette terrible époque, je recommande avec quelque confiance mon récit, dans son ensemble, au jugement de mes compatriotes. Il a longtemps été de mode de dénigrer la politique et les actions des ministres qui ont porté le fardeau du pouvoir dans les fatales années qui précédèrent la guerre et qui ont fait face au péril extraordinaire de son début et de ses premières phases. À l’étranger, dans les États alliés, neutres, et surtout ennemis, on regarde cette œuvre avec respect, même avec admiration. Chez nous, la critique a été la seule récompense. J’espère que ce livre sera agréable au moins à ceux qui désirent penser du bien de leur pays, de ses services navals, de ses institutions gouvernementales, de sa vie politique et de ses hommes publics ; j’espère qu’ils trouveront qu’après tout la Grande-Bretagne et l’Empire n’ont pas été aussi mal guidés pendant les grandes convulsions de guerre qu’il est d’usage de le déclarer.

Enfin, je dois adresser mes remerciements à l’amiral d’escadre Thomas Jackson et à tous ceux qui m’ont aidé dans la préparation et la révision de cet ouvrage, spécialement au point de vue technique, ainsi qu’à ceux qui m’ont donné l’autorisation de citer des conversations ou des correspondances qui les concernaient.

 

Winston S. Churchill

Londres, 1923

 

 

Addendum pour la nouvelle édition abrégée

 

… Je n’ai pas jugé utile de modifier en quoi que ce soit la substance des faits qui fondent mon récit, pas plus que les conclusions que j’en avais tirées…. J’ai cependant tiré parti chaque fois que possible des connaissances nouvelles apparues depuis, notamment à propos de la démission de Lord Fisher…. Je couvre ici avec bien davantage d’ampleur les grandes batailles qui suivirent les débuts de la guerre en France, en faisant la synthèse des documents dignes de foi les plus récents. Dans l’ensemble, cependant, je me déclare incapable de modifier les jugements critiques que j’avais formulés sur les différents aspects de la conduite de la guerre sur mer, sur terre et dans les milieux politiques.

Winston S. Churchill
Chartwell, Kent,
1er juillet 1930

CHAPITRE I

L’après-1870 : la montée des rancœurs


C’était la coutume, pour les hommes d’État des jours glorieux du règne de Victoria, de discourir sur la grandeur de l’Empire britannique, de se réjouir de la protection de la Providence qui nous avait préservés, au milieu de tant de dangers, et qui avait fini par nous conduire à une ère de sécurité et de prospérité. Ils ne se doutaient guère que les pires dangers se dressaient encore devant nous et que les plus grands triomphes restaient à conquérir.

On enseignait aux enfants que la grande guerre contre Napoléon était l’effort culminant dans l’histoire des peuples britanniques. Ils considéraient Waterloo et Trafalgar comme les suprêmes succès des armées anglaises sur terre et sur mer. Ces victoires prodigieuses éclipsaient tout ce qui avait précédé ; elles semblaient être la fin digne et prédestinée du long drame joué par notre race insulaire, qui pendant un millier d’années avait grandi et était passée d’un début modeste et chétif à une position éminente dans le monde. Par trois fois, en trois siècles différents, le peuple britannique avait sauvé l’Europe d’une domination militaire. Trois fois, les Pays-Bas avaient été attaqués : par l’Espagne, par la monarchie française, par l’Empire français. Trois fois, la guerre et la politique, souvent conduites par les seuls Britanniques, avaient refoulé l’agresseur. Toujours, au début, la force de l’ennemi avait paru dominer, mais toujours, la lutte s’était prolongée, pendant de longues années, elle était passée par des péripéties horribles, toujours nous avions finalement remporté la victoire ; et la dernière de ces victoires avait été la plus grande de toutes, remportée après la lutte la plus terrible et sur l’ennemi le plus redoutable.

C’était là, sûrement, la fin du récit, comme cela était, si souvent, la fin du livre. L’histoire montrait l’ascension, l’apogée, la splendeur, l’arrêt puis le déclin des États et des empires. Il paraissait inconcevable que les mêmes séries de prodigieux événements à travers lesquels nous avions, depuis les jours de la reine Élisabeth, frayé par trois fois notre route, avec succès, pussent se répéter une quatrième fois et sur une échelle infiniment plus grande. C’est ce qui arriva cependant et nous avons vécu pour le voir.

 

La grande guerre que nous avons traversée a différé de toutes les guerres anciennes par l’immense puissance des combattants et par leurs effroyables moyens de destruction ; elle a différé de toutes les guerres modernes par le caractère impitoyable avec lequel elle a été menée ; toutes les horreurs de tous les âges y ont été réunies. Non seulement les armées, mais des populations entières furent jetées en pleine lutte. Les États puissants et civilisés qui se virent entraînés dans la guerre comprirent avec raison que leur existence même était en jeu. L’Allemagne, après avoir déchaîné l’enfer, fit bonne figure à l’avant-garde de la terreur. Mais elle fut suivie pas à pas par les nations désespérées et, finalement, vengeresses, qu’elle avait assaillies. Chaque outrage contre l’humanité et la loi internationale fut payé de représailles, entreprises souvent sur une plus grande échelle et d’une plus grande durée. Ni trêve ni négociations n’adoucirent la lutte des armées ; les blessés mouraient entre les lignes, les morts pourrissaient sur le sol ; les bâtiments marchands et neutres, les navires-hôpitaux, étaient coulés sur les mers, tous ceux qui les montaient abandonnés à leur destin ou tués pendant qu’ils nageaient. On tentait tous les efforts pour affamer des nations entières, et, par là, les amener à la soumission, sans égard pour l’âge ni le sexe. Cités et monuments étaient pulvérisés par l’artillerie ; des bombes étaient lancées du haut des airs, sans discernement ; les gaz empoisonnés, sous toutes les formes, suffoquaient ou brûlaient les soldats. Du feu liquide était projeté sur leur corps. Les hommes tombaient du haut des airs, en flammes, ou étaient étouffés, souvent lentement, dans les sombres profondeurs de la mer. La force combattante des armées n’avait d’autres limites que les effectifs en hommes des pays. L’Europe et une grande partie de l’Asie et de l’Afrique devinrent un vaste champ de bataille sur lequel après des années de lutte, c’étaient non pas des armées, mais des nations qui s’affrontaient. Quand tout fut terminé, la torture et le cannibalisme étaient les deux seuls expédients que les États civilisés, scientifiques et chrétiens n’aient pas employés. Ces moyens étaient d’ailleurs d’une utilité douteuse.

Mais rien n’intimidait le cœur vaillant de l’homme. Fils de l’âge de pierre, vainqueur de la nature, de toutes ses épreuves et de ses monstres, il a fait face à l’horrible agonie qu’il s’infligeait à lui-même avec des réserves toutes neuves de courage. Délivré, dans l’ensemble, par son intelligence des frayeurs moyenâgeuses, il marchait à la mort avec sa dignité innée. Son système nerveux se trouva capable au vingtième siècle d’endurer des épreuves physiques et morales devant lesquelles les natures plus simples des époques primitives se seraient effondrées. Toujours sous le hideux bombardement, toujours renvoyé de l’hôpital au front, toujours exposé au sous-marin vorace, il marchait sans pâlir. Et, en même temps, l’individu conservait à travers tous ces tourments la gloire d’une âme raisonnable et sensible.

 

Au début du vingtième siècle, les hommes ne se rendaient nullement compte de l’allure à laquelle le monde marchait. Il fallut les convulsions de la guerre pour éveiller les nations à la connaissance de leurs forces. La guerre était déjà commencée depuis un an que l’on comprenait à peine à quel point terribles et inépuisables étaient les ressources en forces, en substances, en vertus qui se cachaient derrière chacun des combattants. Les outres de la destruction étaient pleines, mais les réservoirs de la puissance l’étaient aussi.

Ainsi, au moment où toutes les trompettes résonnèrent, chaque catégorie de citoyen avait quelque chose à donner à l’État. Les uns donnèrent leur science, d’autres leur richesse, d’autres l’énergie et l’enthousiasme qu’ils mettaient dans leurs affaires, d’autres leur admirable vaillance personnelle ; d’autres enfin leur force patiente ou leur patiente faiblesse. Mais personne ne donna plus, ou ne donna avec plus d’empressement, que l’homme ou la femme du peuple qui n’avaient que leur salaire précaire de la semaine pour les mettre à l’abri de la pauvreté, qui ne possédaient à peu près rien d’autre que le modeste mobilier d’une petite maison et les vêtements qu’ils portaient. Leur amour et leur orgueil de la patrie, leur loyauté à l’égard des symboles qui leur étaient familiers, leur sens aiguisé de la justice et de l’injustice telles qu’ils les concevaient, les amenèrent à affronter et à endurer des périls et des épreuves tels que des hommes n’en avaient point connus sur terre.

Mais ces sentiments et ces vertus ne restèrent pas le monopole d’une seule nation. Dans chaque pays libre, grand ou petit, l’esprit de patriotisme grandit vigoureusement. Dans chaque pays, libre ou esclave, l’organisation et la structure dans lesquelles les hommes étaient enfermés par les lois concentrèrent et armèrent ces sentiments. Bien plus que leurs vices, les qualités des nations mal dirigées ou dévoyées par leurs gouvernants devinrent la cause de leur propre ruine et de la catastrophe générale. Et tous ces gouvernants en Allemagne, en Autriche, en Italie, en France, en Russie ou en Angleterre, jusqu’à quel point étaient-ils à blâmer ? Y a-t-il eu un homme, occupant un poste réellement élevé et chargé de responsabilité, qui, dans la perversion de son cœur, ait conçu et voulu cette guerre horrible ? On sort de l’étude des causes de la Grande Guerre avec, avant tout, le sentiment de l’impuissance où sont les individus d’agir sur les destinées mondiales. On l’a dit justement : « Il y a toujours plus d’erreur que de dessein dans les affaires humaines. » Les esprits limités – même ceux des hommes les plus capables –, leur autorité contestée, le climat d’opinion qui les entoure, leur contribution transitoire et partielle au problème grandiose, ce problème lui-même qui dépasse tellement leur compréhension, si vaste dans son ensemble et ses détails, si changeant dans ses aspects : voilà ce qu’il faut certainement considérer avant de prononcer la condamnation complète du vaincu ou l’acquittement complet du vainqueur. Les événements avançaient dans telle ou telle direction et personne ne pouvait les en détourner. L’Allemagne marchait, bruyamment, d’un pas obstiné, téméraire et maladroit vers le cratère… Elle nous entraînait tous à sa suite. Mais un âpre ressentiment persistait en France, et en Russie les complications abondaient. Pouvions-nous en Angleterre faire quelque effort, quelque sacrifice de nos intérêts matériels, quelque geste autoritaire, en même temps d’amitié et de contrainte, et, par là, réconcilier à temps la France et l’Allemagne et former cette grande association, la seule sur les fondations de laquelle la paix et la gloire de l’Europe pouvaient être sauvegardées ? Je ne puis le dire ; ce que je sais, c’est que nous fîmes de notre mieux pour diriger notre pays à travers les dangers amoncelés de la paix armée, sans le mener, ni lui ni d’autres, à la guerre. Quand ces efforts échouèrent, nous manœuvrâmes à travers la tempête sans nous conduire à la destruction.

Il est inutile de retracer ici les causes anciennes de querelle entre les Allemands et les Français, de cataloguer les conflits qui les ont déchirés pendant des siècles, ni de peser la somme d’injustices ou de provocations venues d’un côté ou de l’autre. Quand, le 18 janvier 1871, le triomphe de l’Allemagne fut consolidé par la proclamation de l’empire dans le palais de Versailles, c’est un nouveau volume de l’histoire européenne qui s’ouvrit. « L’Europe, dit-on alors, a perdu une maîtresse, mais elle a trouvé un maître. » Un État neuf et puissant avait surgi. Il était soutenu par une population débordante, doté de science et de savoir, organisé pour la guerre et couronné par la victoire. La France, dépouillée de l’Alsace et de la Lorraine, battue, appauvrie, divisée, seule, condamnée à une infériorité numérique décisive et croissante, tombait dans l’ombre et l’isolement pour y méditer sur ses gloires disparues.

Mais les chefs de l’empire d’Allemagne n’avaient point d’illusion sur le caractère redoutable et sur les résolutions implacables de leur adversaire abattu. « Ce que nous avons gagné par les armes en une demi-année, disait Moltke1, nous devrons le protéger par les armes pendant un demi-siècle si nous ne voulons pas qu’on nous l’arrache. » Bismarck2, encore plus prudent, n’aurait jamais pris la Lorraine. La pression militaire le força à assumer le double fardeau ; ce fut à l’encontre de son jugement si avisé. Dès le début, et dans tous les actes de sa politique, il manifesta une extrême appréhension. L’opinion publique universelle et l’attitude décidée de la Grande-Bretagne l’empêchèrent d’abattre en 1875 une France renaissante. Il consacra tout son pouvoir et tout son génie à la construction d’un système d’alliances soigneusement élaboré, qui avait pour but d’assurer la continuation de la suprématie de l’Allemagne et le maintien de ses conquêtes. Il savait que la querelle avec la France était implacable, sauf à un prix que l’Allemagne ne consentirait jamais à payer. Il comprenait que l’inimitié permanente d’un peuple redoutable s’attacherait à son empire nouvellement construit ; tout le reste devait être subordonné à ce fait crucial. L’Allemagne ne pouvait s’offrir le luxe d’autres rivalités. En 1879, Bismarck conclut une alliance avec l’Autriche. Quatre ans plus tard, elle fut élargie et devint la Triple-Alliance entre l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie. La Roumanie fut introduite dans le système par une alliance secrète en 1883. Mais il ne devait pas y avoir seulement assurance, il devait y avoir aussi contre-assurance. Ce qu’il craignait le plus était une contre-alliance entre la France et la Russie. Or, aucun de ses vastes dispositifs ne parait à ce danger. Bien plus, son alliance avec l’Autriche, à elle seule, devait naturellement tendre à pousser la France et la Russie dans les bras l’une de l’autre. Ne pouvait-il pas constituer une Ligue des trois empereurs, unissant l’Allemagne, l’Autriche et la Russie ? Cela, au moins, aurait donné une force prépondérante et une sécurité durable. Quand, en 1887, au bout de six ans, cet idéal suprême de Bismarck fut anéanti par le conflit des intérêts russes et autrichiens dans les Balkans, il se tourna – c’était le meilleur moyen qui s’offrait encore à lui – vers le traité de contre-assurance avec la Russie. Par ce traité, l’Allemagne assurait sa sécurité contre une combinaison agressive des forces de la France et de la Russie. D’autre part, la Russie recevait l’assurance que l’alliance austro-allemande ne serait pas employée pour saper sa position dans les Balkans.

Toutes ces mesures prudentes et sages furent prises avec le dessein de permettre à l’Allemagne de jouir de sa victoire dans la paix. Le système bismarckien, en outre, comportait toujours le principe de bonnes relations avec la Grande-Bretagne. Cela était nécessaire, car on savait bien que l’Italie n’admettrait jamais de s’exposer à quoi que ce soit qui la jetât dans une guerre avec la Grande-Bretagne. Le monde entier sait maintenant qu’elle exigea cette stipulation expresse dans le texte original et secret de la Triple-Alliance. Cette alliance, dans ses jeunes années, avait obtenu la faveur entière de la Grande-Bretagne. Ainsi, la France restait seule pour panser ses blessures. L’Allemagne, assurée de la prédominance sur le continent, était à même de profiter pleinement de l’essor industriel immense qui caractérisa la fin du dix-neuvième siècle. Par contre, la politique allemande encouragea la France, en manière de consolation, à développer ses possessions coloniales. C’était pour détourner ses pensées de l’Europe et, incidemment, pour provoquer une rivalité et des frictions avantageuses pour l’Allemagne entre elle et la Grande-Bretagne. Cet état de fait, sous lequel l’Europe a vécu durement mais pacifiquement pendant vingt ans et à la faveur duquel l’Allemagne grandit en splendeur et en pouvoir, se termina en 1890 avec la chute de Bismarck. Le Chancelier de fer était parti, des forces nouvelles commencèrent à assaillir le système qu’il avait si longtemps maintenu avec une habileté consommée. Il y avait un danger constant de conflagration dans les Balkans et dans le Proche-Orient ; il était dû au mauvais gouvernement de la Turquie. En Russie, les flots montants du panslavisme et le fort courant anti-germanique commencèrent à atteindre l’édifice du traité de contre-assurance. Enfin, les ambitions allemandes croissaient avec la prospérité allemande. L’hégémonie de l’Europe ne suffisait plus à l’Allemagne, elle cherchait un domaine colonial. C’était déjà le plus grand des empires militaires ; elle se mit de plus en plus à tourner ses pensées vers la mer. Le jeune empereur, délivré de Bismarck, avait trouvé dans le comte Caprivi3 et dans les hommes de moindre valeur qui lui succédèrent des coadjuteurs complaisants. Il commença à se débarrasser gaiement des sauvegardes et des précautions par lesquelles Bismarck avait fortifié la sécurité de l’Allemagne. La querelle avec la France restait ouverte et vivace, le traité de contre-assurance avec la Russie fut abandonné, et, plus tard, débuta la rivalité navale avec la Grande-Bretagne. Ces deux points sombres grandirent lentement, à mesure que s’écoulaient les années ; leurs conséquences devinrent, l’heure venue, apparentes.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.