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Parce que tu es une fille

De
140 pages

Il est des vies, des parcours, des destins qui sortent de l’ordinaire. Cette histoire-ci, par exemple. On se sent presque obligé de la raconter. Parce qu’elle est belle. Parce qu’elle dégage un vent d’optimisme et de liberté. Parce qu’elle démontre que rien n’est impossible. Parce que, si les événements futurs s’enchaînent au même rythme que ceux des dernières années, on reparlera de cette femme, née quelque part et qui a fait, de la Belgique, sa patrie, son pays.


Assita Kanko naît le 14 juillet 1980 au Burkina Faso, d’une mère au foyer, d’un père instituteur. Très vite, elle constate que son statut de fille lui impose des tâches qui échappent à ses quatre frères : « Je devais me lever très tôt, préparer le petit-déjeuner pour toute la famille, aider ma mère à ranger la maison. Puis, je partais à l’école vers 7 heures 15. À dix heures, pendant la récréation, je vendais les beignets de ma mère. À midi, je rentrais pour laver les marmites, préparer le repas et aller chercher de l’eau au puits. L’après-midi, je retournais à l’école, et le soir, je devais encore préparer le repas. »


À 5 ou 6 ans, Assita subit le sort de la plupart des filles du pays : « J’ai été excisée sans qu’on m’explique pourquoi. C’était normal pour tout le monde, mais pas pour moi. Je n’acceptais pas les choses telles qu’elles étaient. Mais à chacune de mes questions, on me répondait : c’est parce que tu es une fille. »


Assita s’est longtemps tue. Jusqu’à ce témoignage, à paraître pour la Journée mondiale de lutte contre l’excision, le 6 février. Pour dénoncer haut et fort une coutume barbare qui meurtrit les femmes dans leur chair et, bien au-delà, brise à jamais leur capacité d'amour et de jouissance dans leur vie future.


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Cover

 

Parce que

tu es

une fille

 

RL

Parce que tu es une fille

Assita Kanko

 

Renaissance du Livre

Avenue du Château Jaco, 1 – 1410 Waterloo

www.renaissancedulivre.be

 

couverture: emmanuel bonaffini

 

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.

ASSITA KANKO


Parce que

tu es

une fille

Histoire d’une vie excisée











RL

 

 

 

 

 

 

À ma fille Axelle et ma petite sœur Zoeinab.

À ma mère dont je suis fière, pour son parcours
et sa prise de conscience.

À mon père pour tout ce qu’il m’a appris.

À Kouka, Nadège, Annemarie et Isabella.

Aux millions de petites filles que je voudrais voir échapper à cette pratique.

 

 

Par souci de leur vie privée, les noms de certaines personnes apparaissant dans ce livre ont été changés.

1.

Tempête sous une jupe

 

 

 

Nous arrivâmes à l’heure au restaurant. M. se pencha pour ouvrir devant moi la grande porte grise, bien qu’un garçon fût là, apparemment prêt à le faire. Je le précédai, heureuse et en paix. Si légère, si libre. Quand je pense qu’il y a tant de femmes dans le monde qui ne peuvent plus faire cette chose si simple, franchir une porte avec un homme de son choix, le temps d’un dîner! Cela nous paraît si banal que nous oublions souvent que d’autres femmes, ici même ou ailleurs dans le monde, risqueraient leur vie si elles essayaient de faire comme nous. Mais ce n’était pas libre que j’étais. Comment aurais-je pu me sentir totalement libre, alors que tant de femmes souffrent encore? Je pensai à l’humanisme d’Hemingway. Dans son célèbre romanPour qui sonne le glas, il fait référence au poète John Donne qui écrivait: « N’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi. » S’il sonne pour un seul homme, il sonne donc un peu pour chacun d’entre nous. J’ai toujours été en accord avec cette pensée. De fait, je ressens de façon très forte que la souffrance d’une femme est celle de toutes les femmes. La souffrance des autres nous diminue, nous aussi. Parce que nous faisons tous partie du genre humain.

J’avançai et souris au garçon. Un coup d’œil rapide autour de moi me permit de découvrir un décor sobre et moderne qui me plut.

Je regardai M. et lui souris de tout mon cœur. C’était si bien d’être traitée comme une femme, et d’être en même temps si libre. Oui, cela ne diminuait en rien mon bonheur de savoir que j’étais une femme, de jouir de toutes ces valeurs traditionnelles sans pour autant cesser d’être moi-même, sans jamais devenir un objet.

Mon regard quitta ses yeux pétillants et se posa longuement sur ses grandes mains bronzées. J’appréciais M. C’était un si bel homme. Ce qui me fascinait le plus chez lui, c’était la sincérité qui émanait de chacun de ses gestes, de chacun de ses mots. Grâce à cette sincérité touchante, comme quand il s’émerveillait devant une chose toute simple ou râlait un peu pour un rien, je voyais dans son visage d’homme mûr des yeux d’enfants. Cela me bouleversait et me donnait envie de me jeter dans ses bras. Mais je m’en gardais bien, bien sûr. Par timidité? Non. Par peur que cela aille loin. Qu’il finisse par savoir… par découvrir ce qui était lentement devenu comme un secret pour moi. Me sentir tantôt coupable, tantôt victime.

Qu’en penserait-il, s’il savait? Me regarderait-il toujours comme… comme une femme à part entière? Ou me verrait-il comme une femme diminuée, à peine la moitié d’une vraie? Cesserait-il de m’aimer? À cette idée, la chaleur me monta aux joues. Je le regardai en prenant mon verre pour me donner plus de contenance. Heureusement que je ne pouvais pas rougir... Enfin, pas de façon très visible.

Je souris et renversai ma flûte de champagne dans un geste maladroit. J’ai toujours été si maladroite que, petite, je devais manger et boire dans des assiettes et des verres en plastique tandis que mes jeunes frères profitaient de la finesse de Duralex.

Honteuse, je le regardai encore. Je ne souriais plus. Il me contemplait d’un air amusé. J’étais certaine que son pantalon était trempé mais, gentil et plein de délicatesse, il me mentit maladroitement pour me rassurer. Son regard malicieux, avec ce petit côté espiègle dont il avait le secret, le trahissait toutefois et me faisait fondre. J’avais envie de déchirer sa chemise… Que nous soyons un moment seuls sur une île déserte. Vite. Il fallait que je pense à autre chose. Je lui expliquai à quel point j’étais maladroite depuis toujours, que mes parents, en Afrique, protégeaient les objets fragiles sur mon passage. Il rit de bon cœur et me dit qu’il trouvait cela charmant. Il était sincère. Pour lui, je ne devais surtout pas changer. Je n’en parle jamais, mais j’aurais tant voulu être moins maladroite. Cela m’aurait évité bien des situations embarrassantes.

M. me taquina et me prit doucement la main. Ses yeux joyeux et un peu coquins me firent frémir discrètement. Le désir m’envahissait. M. aurait-il cet air joyeux et pétillant s’il savait? Voudrait-il me revoir? Sinon, quelle excuse trouverait-il? Les hommes pouvaient-ils deviner sans qu’on leur dise rien? Tant de questions plus saugrenues les unes que les autres se bousculaient dans ma tête. Mon expérience quasi nulle en matière de sexualité ne me facilitait pas les choses. Personne n’avait jamais pris la peine de me donner quelques explications. J’étais désarmée face à mes désirs. Mais fallait-il comprendre quelque chose? Il fallait peut-être simplement vivre les choses. Découvrir le chemin au fil de l’eau. Il n’y avait tout de même pas de mode d’emploi! À vrai dire, je n’en savais rien.

Je regardai M. Bientôt, mon regard se noyait dans ses yeux bleus. Il sourit et me caressa la joue. Mon regard plongea davantage dans le sien. Et si je lui disais? Et si je lui disais? Là, ici, maintenant? Entre les moules et le dessert, dans ce restaurant bruxellois au décor si complice?

Oh, non, je ne voulais certainement pas de sa pitié. Non! Je voulais de son amour, de sa passion, pas de sa compassion. Tous ces moments magiques de partage intense que je voulais vivre avec lui étaient-ils compromis d’avance et à jamais? Tous ces sentiments qui nous bouleversaient tous les deux existaient pourtant vraiment. Si, soudain, je n’étais plus une femme… à ses yeux, il y aurait sans doute un problème. Je commençai à ruminer mes doutes sur ma féminité. J’étais coquette, mais je m’estimais incomplète. Les choses n’étaient pas très roses selon cette perspective-là.

Je ne savais même pas où se cachait la source de ce sentiment d’insuffisance. Dans mon corps mutilé ou dans ma tête? Passé le cap de la séduction et des premiers moments de tendresse, je perdais beaucoup d’assurance et n’arrivais plus à gérer mes émotions contradictoires. Le doute m’assaillait. Le besoin de preuves d’amour grandissait. Comme si, à chaque instant, ceux que j’aimais le plus pouvaient m’abandonner. Montrer que j’aimais me donnait l’impression de me mettre en danger. Comme si soudain être moi ne suffisait plus. C’était absurde, je le savais mais n’y pouvais rien. Dans certains cas, ce doute, justifié ou non, m’inspirait la fuite et je noyais mon chagrin dans le temps et dans cette forme de solitude qui m’accompagne souvent.

Je regardai M. Je tentais de ne rien laisser voir de toutes ces questions qui se bousculaient dans ma tête. En effet, M. ne remarqua rien. C’est du moins ce que je croyais. Avec le temps, j’avais appris à cacher mes émotions et, toute jeune déjà, j’écrivais pour me confier à mon cahier.

M. s’éclipsa un instant, m’effleurant l’épaule au passage. Ce contact m’émut et une tempête se déclencha en moi, un sourire illumina mon visage et mon cœur. En le regardant partir, j’eus envie de prononcer son prénom pour qu’il se retourne, juste pour voir son visage si radieux, ce miroir qui me propulsait dans son monde. Mais je n’aurais pas su quoi lui dire et j’aurais eu l’air bête. L’absence brève de M. me plongea dans des souvenirs lointains qui, comme une image à travers des jumelles, se faisaient de plus en plus nets. Avec le temps, ces souvenirs me revenaient si souvent qu’à chaque fois, désormais, tout s’enchaînait de plus en plus vite, faisant déferler en moi les mêmes vagues d’émotions mais avec une force toujours plus vive. Et cette forme de solitude face à l’amour.

Ce jour-là était un jour de marché… C’était un 14 juillet, le jour de mon anniversaire. J’ignorais alors qu’on fêtait la liberté et la République dans les rues de Paris. J’ignorais même que la France existait! Moi, je vivais tout autre chose et j’étais bien loin de pouvoir imaginer que d’autres, ailleurs, fêtaient la liberté. Il y avait du monde partout. Tout près de nous et plus loin aussi. Non, je ne parle pas des Parisiens. Loin de là! Nous étions au cœur de l’Afrique de l’Ouest, dans le petit village de Kera qui était le centre du monde pour la petite fille que j’étais alors, je devais avoir cinq ans. Nous nous trouvions à moins de 50 mètres du marché local qui avait lieu tous les trois jours. Dans ce marché traditionnel, des stands de tissus se dressaient à côté des nombreux étalages de fruits et de légumes, dont la moitié m’avaient toujours parus de qualité douteuse. Des vendeuses de bière locale essayaient tant bien que mal de retenir leurs clients le plus longtemps possible en stimulant la conversation. Ces derniers, assis autour de la dolotière1sur des bancs ou des troncs d’arbres très propres, buvaient lentement dans de petites calebasses et parlaient fort, évoquant souvent leurs conquêtes extraconjugales lors du marché précédent, se souciant bien peu de l’honneur de leurs épouses. Aucune inquiétude pour eux, de toute façon, car la supériorité de l’homme avait été institutionnalisée depuis longtemps et était entretenue par ces mœurs qui me faisaient déjà peur. La conscience d’être une fille s’imposa brutalement. Cette identité avait des conséquences clairement visibles et fatalement douloureuses. Moi, je rêvais d’autre chose. D’un autre sort. Même si les lois et les mœurs ont évolué depuis lors, les droits de la femme sont restés à un niveau théorique et la polygamie reste couramment pratiquée. Les droits de l’homme y impliquent d’innombrables devoirs pour la femme. Là-bas, les femmes n’ont pas le droit d’avorter. Là-bas, elles ont encore moins le droit de divorcer car, même si la loi le permet, la société ne l’admet pas encore. Les hommes peuvent divorcer, bien qu’on ne parle pas de divorce dans ce cas-là: ils annoncent fièrement « j’ai chassé ma femme, je l’ai répudiée ». J’avais déjà remarqué que je devais assister maman quand elle faisait le ménage ou la cuisine pendant que mes frères jouaient. Je trouvais cela injuste. Très vite, cela commença à me révolter. Un jour, je demandai à mon père de m’acheter un sexe comme celui de mes frères pour que je puisse avoir une vie comme la leur. La mienne était si nulle, pas cool. Il me répondit en riant que ce n’était pas possible et...