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Steve McQueen

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Star de grands classiques comme "La Grande Evasion", "Bullitt", "Papillon" et "L'Affaire Thomas Crown", Steve McQueen n'aurait jamais dû faire de cinéma. Fils d'une prostituée occasionnelle et d'un homme de passage, il devient rapidement un jeune délinquant, sauvage et rétif à toute autorité. Une période qui le marquera toute sa vie et affectera aussi bien son attitude "rebelle" vis-à-vis du système hollywoodien que ses relations avec les femmes. Avare en confidences et mutique avec les journalistes, McQueen avait très peu d'amis dans le métier. C'est pourquoi sa relation privilégiée avec Michael Munn permet à ce dernier de tracer la première biographie intime de l'acteur, dévoilant les violences de son beau-père, une adolescence tumultueuse, le séjour dans une maison de jeunes délinquants, de singuliers débuts au théâtre et, enfin, l'entrée dans la "machine Hollywood" grâce à sa première femme. L'ouvrage raconte comment un adolescent sauvage a su se révéler comme second rôle de série B, puis vedette de télévision dans la série "Au nom de la loi", avant de s'imposer face aux ténors du western dans "Les Sept Mercenaires", qui a lancé sa carrière. Il ne cache rien de ses nombreuses aventures féminines (parmi lesquelles Natalie Wood), de son rapport tourmenté et parfois violent avec ses trois compagnes successives, et de ses relations tumultueuses avec le Tout-Hollywood. Il montre comment, malgré un caractère sauvage et parfois paranoïaque, Steve McQueen a réussi à imposer sa marque pour devenir une des figures cinématographiques les plus marquantes de son temps, avant de saboter lui-même sa carrière.
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Suivi éditorial : Marie-Mélodie Delgado

Corrections : Camille Ratonnat

Mise en pages : Annie Aslanian




© Michael Munn, 2010. © Nouveau Monde éditions, 2011.

21, square Saint-Charles – 75012 Paris

9782847365610

Dépôt légal : février 2011

Imprimé en Bulgarie par Pulsio.

Steve McQueen

Michael Munn

Je tiens à dédier ce livre à Betty.

Introduction

Steve McQueen était bien la dernière personne au monde que je m’attendais à rencontrer en Cornouailles – le comté le plus méridional de l’Angleterre, le pied de la Grande-Bretagne – en septembre 1970. Mais il était là, dans la maison que le réalisateur Sam Peckinpah louait à Penzance, alors qu’il repérait des lieux de tournage pour Les Chiens de paille, qu’il allait mettre en scène au début de l’année 1971. McQueen était en train de prendre son petit déjeuner, de boire du café et de fumer une cigarette.

Steve McQueen était la personne la plus déprimée que j’avais eu l’occasion de voir en dix-sept ans et onze mois de vie, et pour une raison indéterminée, il avait choisi de fuir ses problèmes personnels en se réfugiant dans les bras réticents de Sam Peckinpah, qui n’avait pour sa part aucune envie de le voir dans les parages. Mais il était arrivé à l’improviste au cours de la nuit, sans doute quelques heures avant que je ne sorte en titubant de mon bed and breakfast après une soirée au cours de laquelle Peckinpah avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour me faire boire autant que lui – une chose impossible. Je ne le savais pas encore, mais Peckinpah cherchait un moyen de se débarrasser de McQueen.

Quelques années plus tard, sur un plateau en Yougoslavie où je m’étais rendu pour observer le tournage de Croix de fer, Peckinpah allait me confier qu’il ignorait complètement pourquoi McQueen était venu le voir pendant cette période de crise personnelle, compte tenu du fait qu’ils n’étaient pas spécialement amis, surtout depuis que l’acteur avait omis d’intervenir quand il avait été renvoyé du tournage du grand succès Le Kid de Cincinnati.

McQueen était tout simplement tombé là par hasard après avoir quitté la France, où le projet de ses rêves, Le Mans, s’était transformé en un véritable cauchemar qu’il avait lui-même créé, et où sa vie de couple s’était transformée en un véritable enfer, qu’il avait là encore lui-même créé. Neile, sa femme, avait quitté la France environ une semaine auparavant pour rentrer en Californie avec leurs enfants, Chad et Terry.

Il semble que McQueen ait décidé de passer quelques jours en Angleterre, où il ne trouva personne qu’il pût considérer comme un ami – avant qu’il n’apprît que Sam Peckinpah était en Cornouailles.

Il se trouvait que je n’étais moi aussi pas vraiment désiré. J’étais venu voir Sam Peckinpah pour me créer une expérience professionnelle. Je travaillais au service publicité de la société de production Cinerama à Londres, où, quelques mois auparavant, j’avais rencontré Peckinpah que j’avais réussi à convaincre de me laisser l’observer tandis qu’il travaillait. Il refusa catégoriquement que j’assiste au tournage, mais il me permit de venir au cours de la préproduction. Cependant, quand j’arrivai, débordant de l’enthousiasme de la jeunesse, il avait déjà regretté sa décision.

C’était le milieu de la matinée quand je débarquai, les yeux vitreux, dans la cuisine de Sam Peckinpah et trouvai McQueen attablé devant son petit déjeuner.

« C’est le jeune dont je t’ai parlé », lui dit Peckinpah.

Bien sûr, je fus éberlué mais aussi ravi de me retrouver face à face avec Steve McQueen. J’étais complètement fou de cinéma et j’adorais rencontrer des stars. Une passion qui ne m’a jamais quittée. Je voulais devenir réalisateur et c’était pour cette raison que je souhaitais passer du temps avec Peckinpah, et que j’allais, pendant une longue période de ma vie côtoyer certains des plus grands noms de l’histoire du cinéma – ou tout du moins de mon époque. C’était toute ma vie.

Steve se montra calme et courtois et fit bizarrement preuve d’intérêt pour moi. Ce que j’ignorais, c’était que Sam Peckinpah lui avait dit que j’étais un jeune délinquant, une affirmation mensongère qui s’appuyait sur quelques récits étoffés de mes escapades de jeunesse que j’avais confiés la veille à Sam, sous l’influence de l’alcool.

J’allais découvrir au cours des quelques jours à venir que Steve aimait beaucoup aider les jeunes, en particulier ceux qui avaient des problèmes avec la justice. Il fut lui-même un ancien voyou, « le pire délinquant juvénile qui puisse être », disait-il.

Pendant les quatre jours qui suivraient, il allait devenir mon conseiller, mon professeur et mon mentor. Je dois aujourd’hui avouer que j’ai bien eu quelques histoires avec des gangsters quand j’avais 14 ans, une situation de laquelle j’ai été tirée par Frank Sinatra lui-même à la demande de George Raft, qui, pour une raison que je ne souhaite pas exposer ici, se sentait responsable de ce qui apparaissait comme le début de ma chute vers la délinquance. Si je mentionne ici Sinatra, c’est uniquement parce que ce dernier allait jouer un rôle dans ma relation « mentor-délinquant » avec McQueen, comme je l’expliquerai plus tard.

La situation était donc la suivante : une star du cinéma déprimée et un jeune homme tout excité de capter l’attention de l’un des plus grands acteur de la planète, deux protagonistes considérés comme des indésirables par Sam Peckinpah.

Je fus aidé par mon apparence qui évoquait assez celle d’un jeune ayant besoin d’être remis sur le droit chemin. Je portais un pantalon et une veste en jean, et, pour une raison trop embarrassante pour être expliquée, un bandana. J’avais les cheveux noirs, un physique d’Italien, j’étais mince. J’avais l’air de quelqu’un qui aurait pu sauter sur une moto. Les apparences sont parfois trompeuses. Les motos me faisaient peur – et c’est toujours le cas.

Steve, sale, mal rasé, en jean et T-shirt, ressemblait en tous points au prisonnier qui se fait la belle à moto dans cette fameuse scène de La Grande Évasion que je n’ai jamais oubliée. Et les questions que je lui posais à propos de ce film et de son célèbre saut à moto par-dessus les barbelés de la clôture l’amenèrent à m’inviter à faire une promenade avec lui.

Je ne voulais pas admettre que j’avais peur de ces engins et de la vitesse, et que je n’en avais pas envie. Par ailleurs, Sam Peckinpah me murmura à l’oreille : « Si tu le fais, il sera ton ami pour la vie. Si tu ne le fais pas, tu perdras la face. »

Ne souhaitant pas perdre la face et ne réalisant pas que je ne serais jamais à la hauteur de son amitié, j’acceptai son invitation. Il répondit qu’il allait bientôt revenir, disparut de la maison et revint une heure plus tard avec la plus grosse moto que je n’avais jamais vue.

Il m’invita à monter derrière. Je lui demandai : « Où sont les casques ? »

« On n’a pas besoin de casques », répondit-il.

Sam Peckinpah m’encouragea discrètement et resta à côté de nous pour nous dire au revoir. Je montai en essayant de dissimuler ma peur et nous partîmes pour une virée qui dura non pas quelques heures comme je l’avais espéré, mais quatre jours, du mardi au vendredi.

Nous sillonnâmes la campagne et zigzaguâmes dans le trafic à Dieu sait quelle vitesse. Et il ne se limita pas aux routes. Il coupa à travers des champs dans lesquels il n’avait sans doute aucun droit de passer, en dispersant des troupeaux.

Nous fîmes le tour d’un lac et poussâmes des canards, des oies et des cygnes qui somnolaient sur le rivage, à fuir vers la rivière en battant des ailes, caquetant et sifflant. Nous traversâmes un bois en passant à quelques millimètres des arbres. Comme guidé par l’instinct, Steve avait réussi à trouver une piste ; il ne connaissait absolument pas la région et n’avait pas planifié d’itinéraire. J’ignore comment il a fait.

Il conduisit ainsi pendant environ une demi-heure – ce qui pour moi qui étais terrifié mais ne m’étais jamais plaint, avait semblé une journée entière. Steve s’était en revanche beaucoup amusé. Je crus cette mise à l’épreuve terminée quand nous nous arrêtâmes devant un vieux pub de campagne. « On va déjeuner et boire quelques bières ? », me dit Steve.

L’aubergiste ne réalisa pas immédiatement que c’était Steve McQueen qui venait d’entrer dans son établissement. Cet homme gras et sympathique avait l’air ravi de faire son métier, et ce ne fut que lorsqu’il nous apporta notre commande à table qu’il demanda: « Excusez-moi, ne seriez-vous pas Steve McQueen ? »

« Si. Mais garde ça pour toi, OK ? »

L’aubergiste mit un doigt sur ses lèvres : « Je serai muet comme une carpe. »

« Ouais, ce serait sympa. »

Steve lui dit de mettre les bières et les repas sur sa note. Il était inutile de demander s’il pouvait en avoir une : l’homme ne pouvait pas refuser de faire crédit à Steve McQueen.

Pendant que nous déjeunions, Steve se mit à me parler de sa jeunesse afin de m’encourager à parler de la mienne. Je réfléchis à ce que je pouvais lui dire et décidai d’évoquer un peu l’époque où j’étais ami avec George Raft, période durant laquelle je m’étais acoquiné avec l’un de ses amis de la Mafia, une situation qui m’avait attiré quelques ennuis. Steve, qui semblait ravi, voulut en savoir davantage. Je poursuivis donc. Et il parut particulièrement intéressé quand je mentionnai Frank Sinatra.

Mes propos semblèrent être à l’origine d’une décision que prit ensuite Steve. Il demanda à l’aubergiste s’il pouvait réserver deux chambres jusqu’au lendemain matin. Celui-ci nous conduisit à l’étage et nous nous installâmes.

Ce soir-là, après une longue conversation avec moi, Steve passa un coup de téléphone à Frank Sinatra. Si je le sais, c’est parce qu’il me le confia le lendemain, avant d’ajouter : « Frank a dit que tu étais bien ». Cela semblait important. J’ignorais alors que Steve entretenait une véritable méfiance envers les gens, mais sa volonté d’aider les jeunes délinquants et la recommandation de Sinatra me permirent de gagner sa confiance sans même avoir à fournir d’efforts. Je me disais juste que j’étais en train de passer un bon moment avec Steve McQueen et imaginais toujours que nous ne tarderions pas à rentrer chez Sam Peckinpah.

Le deuxième jour, nous parcourûmes la campagne pendant des heures en nous arrêtant brièvement de temps à autres, mais il semblait que Steve adorait rouler sans cesse. Il me dit que c’était « très différent » de conduire dans la campagne anglaise tout comme dans le désert. Je pense qu’il voulait dire que cela constituait pour lui un changement agréable.

Nous nous arrêtâmes dans une autre auberge de village pour y passer la nuit, et là encore nous restâmes assis à discuter pendant des heures au cours desquelles il me parla de sa vie. Il m’écoutait moins et s’enfonçait dans les profondeurs de sa propre jeunesse gâchée. J’allais découvrir au cours des années qui suivraient qu’il s’agissait là d’une habitude qu’il adoptait souvent face aux gens quand il commençait à les apprécier et à leur faire confiance. Je pense que c’était pour lui une façon d’essayer d’exorciser son passé et ses démons, mais il y avait aussi autre chose : Steve aimait la compétition.

J’en vins à réaliser que ce qu’il cherchait à me dire était : « Tu crois que tu as vécu un enfer ? Attends de savoir ce qu’il m’est arrivé à moi », et « Tu crois que tu étais un dur ? », ce qui n’était pas le cas, « Attends de savoir ce que moi, j’ai fait ». Et évidemment, beaucoup des histoires qu’il m’a racontées m’ont donné la chair de poule.

« Steve se sent obligé de prouver que son enfance a été pire que celle de tout le monde », allait plus tard me dire James Coburn. « Il n’y a qu’une personne que je connaisse qui peut rivaliser avec lui: Charlie Bronson. »

McQueen a toujours eu l’impression qu’absolument personne n’avait pu vivre de pires moments que lui durant son enfance. Et il se trouve en effet que rarement je n’entendis de choses aussi tristes et dures confiées par celui qui les avait vécues (Charlie Bronson avait en effet lui aussi beaucoup d’anecdotes déchirantes à raconter).

Le jour où je débutai chez Cinerama, environ un an plus tôt, j’appris une leçon du président de la société : noter tout ce que vous disent les célébrités afin de pouvoir vous en rappeler. Et j’appliquais toujours cette règle. J’avais une excellente mémoire à cette époque, j’étais capable de retranscrire presque mot pour mot de tout ce que les gens m’avaient dit si je trouvais leurs propos intéressants. J’ai ainsi rempli une vingtaine de pages au cours de ma virée à moto avec Steve.

Steve était sans doute le moins bon orateur de tous les acteurs que j’ai rencontrés. Il avait parfois du mal à trouver ses mots. Il avait aussi un vocabulaire très « branché » et utilisait souvent le mot p… En retranscrivant ses propos pour les besoins de ce livre, j’ai parfois ajouté les mots qu’à mon avis il avait recherchés sans réussir à les trouver, mais j’ai aussi essayé de conserver son style simple, car il y avait un peu de l’essence de l’homme dans sa façon de s’exprimer (j’ai également supprimé la plus grande partie de ses jurons).

Au cours de ces soirées et de ces nuits, il se relaxait en fumant de l’herbe. Pas moi. Je n’y ai jamais touché. Mais j’y étais habitué car de nombreuses personnes de mon entourage en consommaient (il en est ainsi pour beaucoup de gens dans le milieu du spectacle, cela a toujours été le cas et le restera toujours). Il disait qu’il en avait besoin pour se détendre. Le matin il se réveillait étonnamment tôt, compte tenu du fait que nous avions passé la plus grande partie de la nuit à discuter, et il était incroyablement actif. Il semblait moins énergique qu’hyperactif. Il avait tout simplement du mal à tenir en place.

Il présentait, me semble-t-il, ce type de comportement hyperactif que l’on associe généralement aux enfants, que d’ailleurs par bien des aspects on peut dire qu’il était. Il avait une attitude à l’égard de la vie, comme s’il n’avait pas fini de grandir: il piquait une colère quand il n’obtenait pas ce qu’il voulait, il faisait des blagues à ses amis et riait de bon cœur. Comme les enfants, il avait beaucoup de contradictions et pouvait tout à coup considérer ses meilleurs amis comme ses pires ennemis. Fort heureusement, je ne suis jamais devenu son ennemi, mais il faut dire que je ne le voyais pas vraiment souvent. Je ne peux d’ailleurs en aucun cas prétendre avoir été l’un des amis proches de Steve McQueen.

Mais pendant les quatre jours de septembre 1970 que nous passâmes ensemble, je fus son seul et son meilleur ami. Steve passa de la position de mentor à celle de l’homme qui se confesse, comme s’il avait besoin de se libérer d’un poids. Il me parla de l’ascension et de la chute de sa carrière – qui avait littéralement quitté la route avec Le Mans – et m’expliqua comment il s’était retrouvé sur le point de divorcer d’une femme qu’il avait aimée dès le premier jour et qu’il allait, je pense, aimer jusqu’au dernier.

Cet ouvrage s’appuie en grande partie sur les choses qu’il me révéla en 1970. Nous nous sommes rencontrés de nouveau en 1974, puis au début de l’année 1977 quand il est venu en Angleterre et a pris l’initiative de me contacter. Je ne l’ai plus jamais revu mais je lui ai parlé au téléphone en 1980 chez Yul Brynner (qui se trouvait à Londres pour le tournage du Roi et moi), quelques semaines avant qu’il meure. Il n’avait pas encore annoncé publiquement qu’il souffrait de mésothéliome, une forme rare de cancer, et certains de ses plus proches amis avaient même été écartés de la vérité. Mais j’avais entendu les rumeurs qui avaient inévitablement circulé dans le milieu du cinéma concernant sa maladie et sa conversion au christianisme (j’étais à cette époque journaliste pour Photoplay). J’avais un lien particulier avec Steve, car en 1977, la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, nous avions échangé à propos de notre recherche pour donner à nos vies un aspect spirituel, et en 1980, alors que nous pensions tous deux avoir trouvé les réponses aux questions que nous nous posions, nous avions de nouveau discuté de ce sujet au téléphone. Nous nous étions compris. Il était franc et il n’avait eu aucun mal à m’avouer qu’il était sur le point de mourir, ou plutôt qu’il « luttait » contre la mort, tout en s’y préparant.

Curieusement, parmi les rares personnes qu’il avait mises au courant de sa maladie figurait Yul Brynner. Or, beaucoup de gens m’avaient révélé que Steve le détestait tellement, qu’il interdisait à quiconque de mentionner son nom devant lui. En 1970, je ne connaissais pas cette règle que j’ai transgressée à maintes reprises sans être rappelé à l’ordre. Il se trouvait qu’en réalité, non seulement Steve ne détestait pas Brynner, mais il se sentait reconnaissant envers lui. Ainsi, Brynner avait été mis au courant, et j’avais été mis au courant, sans doute parce que Steve pensait que j’étais un ancien délinquant qu’il avait aidé à se réinsérer dans la société (un fait que j’ai découvert en 1976, quand Sam Peckinpah m’avoua qu’il avait parlé à Steve de ma prétendue jeunesse difficile).

Je n’ai jamais interviewé Steve. Tous les propos rapportés dans ce livre proviennent de nos conversations.

Je me suis aussi appuyé sur les entretiens et les conversations que j’ai eus au fil du temps avec de nombreux amis et collègues de Steve. Ce livre se fonde autant sur leurs impressions à son sujet que sur les miennes, qui ne coïncident par toujours. Il pouvait être un ami gentil et attentionné pour certains et un horrible enquiquineur pour d’autres. Presque tout le monde s’accorde à dire qu’il était plein de contradictions.

Toutes les citations de ce livre, sans exception, sont issues soit de mes conversations privées, soit de mes interviewes avec les gens que j’ai eu la chance de rencontrer ou avec qui j’ai eu la chance de parler au téléphone – j’ai effectué plusieurs entretiens téléphoniques en novembre 1980 en vue d’un hommage que j’envisageais d’écrire pour Steve.

La liste de ces gens, présentée dans un ordre aléatoire, est la suivante : James Coburn – nous sommes amis depuis 1970 et je l’ai interviewé en 1979 à Londres, au téléphone en 1980 et en 1986, encore à Londres ; Don Gordon – je l’ai interviewé à Londres en 1980 alors qu’il tournait La Malédiction finale, puis quelques mois plus tard au téléphone après la mort de Steve ; Suzanne Pleshette – je l’ai interviewée au téléphone en 1980 dans le cadre de mon hommage puis plus tard, en 1984, à Londres ; John Sturges – j’ai travaillé brièvement pour Sturges en qualité d’homme à tout faire – quand il était à Londres en 1976 pour la préproduction de L’aigle s’est envolé, et il me raconta beaucoup des souvenirs qu’il avait de Steve, entre autres ; Don Siegel – je l’ai longuement interviewé quand il était aux Pinewood Studios, en 1979, pour la préproduction du Lion sort ses griffes; James Garner – j’ai réussi à le convaincre de répondre à mes questions quand je l’ai rencontré dans un hôtel à Londres en 1978, où j’attendais de pouvoir interviewer un autre acteur; Richard Attenborough – je l’ai interviewé à Londres en 1977, 1978 et 1982, au téléphone en 1980, et j’ai discuté avec lui sur le plateau de Brannigan en 1974 ; Gordon Jackson – je l’ai interviewé à Londres sur le plateau des Professionnels en 1978 ; Buzz Kulik – interviewé en Angleterre en 1988 alors qu’il mettait en scène Le Tour du monde 80 jours; Eli Wallach – interviewé en 1981 à Norfolk où il se trouvait pour le tournage de Tales of the Unexpected ; Ben Johnson – interviewé au téléphone en 1980 ; William Wiard – interviewé à Londres en 1982 ; Charles Durning – interviewé en 1977, alors qu’il était en Angleterre pour le tournage de L’Empire du Grec, et au téléphone en 1980 ; George Schaefer – interviewé à Londres en 1981 ; John Guillermin – interviewé aux Pinewood Studios en 1977 alors qu’il mettait en scène Mort sur le Nil ; Franklin J. Schaffner – interviewé aux Shepperton Studios en 1978 alors qu’il mettait en scène Ces garçons qui venaient du Brésil; Dustin Hoffman – interviewé en 1979 à Londres où il se trouvait pour la promotion de Kramer contre Kramer ; Sam Peckinpah – interviewé en 1976 en Yougoslavie où il se trouvait pour le tournage de La Croix de fer ; Sally Struthers – interviewée à Londres en 1984 ; Peter Yates – interviewé en 1980 au téléphone et en 1982 aux Pinewood Studios, où il était en train de mettre en scène Krull ; Robert Wise – interviewé à Londres, où il se trouvait en 1979 pour la promotion de Star Trek: Le Film, et au téléphone en 1980 ; Henry Hathaway – interviewé au téléphone en 1974 et 1980 ; Rod Steiger – interviewé à Londres en 1984 ; Robert Culp – interviewé au téléphone en 1980 ; Robert Mulligan – interviewé à Londres en 1982 ; Natalie Wood – nous sommes amis depuis 1971, et je l’ai interviewée en 1976 à Manchester où elle tournait A Cat on a Hot Tin Roof, et en 1980 à Londres ; Martin Landau – interviewé en 1979 aux Elstree Studios où il tournait Cosmos 1999 ; Paul Newman – quand j’ai travaillé pour Newman sur certains des dialogues de Piège en 1972, nous avons beaucoup bavardé, bien qu’il n’y ait pas eu d’interview officielle ; Irvin S. Yeaworth Jr – je l’ai interviewé à Londres en 1976, bien après qu’il eut cessé de faire des films conventionnels, et il a été ravi de discuter avec moi de Steve McQueen et de Danger planétaire ; Charles Bronson – je l’ai interviewé en 1984 à Londres, où il se trouvait pour le tournage du Justicier de New York ; Walter Mirisch – je l’ai interviewé en 1978 aux Shapperton Studios, où il produisait Dracula, ainsi qu’en 1980 au téléphone ; Mike Frankovich Jr – j’ai bien souvent croisé cet attaché de presse quand j’étais à la Columbia entre 1974 et 1975 ; Norman Jewison – interviewé au téléphone en 1980 ; Robert Vaughn – interviewé à Londres en 1982 ; Walter Hill – interview en 1975 à Londres, où il se trouvait pour la promotion du Bagarreur.

Et bien sûr les conversations que j’eues avec Steve lui-même. Ce n’est que maintenant, quarante ans après notre première rencontre, que je peux prendre toute la mesure du moment fantastique et de l’expérience exceptionnelle que fut ce voyage avec lui sur les routes de la Cornouailles, du Devon et du Somerset, de ces escales la nuit dans les auberges de campagne et de ces longues conversations. Durant ces quatre jours de route et ces trois nuits, il m’ouvrit son cœur et je lui ouvris le mien. Ce voyage avec Steve ne fut pas seulement une promenade effrayante à moto. Ce fut une fenêtre sur sa vie et une lumière sur ses expériences et pensées les plus noires.

1.

Laissé tomber

« On ne m’a pas mis au monde. On m’a laissé tomber. »

Voilà comment Steve, quarante ans après l’événement, décrivit sa naissance. Dire qu’il était aigri dans la chambre de cette auberge du Devonshire en ce jour de septembre 1970 où il commença à esquisser les grandes lignes de sa vie, serait un peu exagéré, mais il ne faisait pas vraiment l’éloge de son existence.

Steve cherchait certainement à me faire comprendre que mon éducation ouvrière dans le Londres d’après-guerre, dont je n’avais absolument pas à me plaindre et qui ne m’avait jamais donné le sentiment d’être privé de quoi que ce soit, n’avait rien de comparable à ce qu’il avait enduré. Il ne cherchait pas à dissimuler ses pensées et ses souvenirs, ce qui n’étonna pas Jim (James) Coburn quand je lui en fis part. « Steve peut généralement résumer sa vie en trois mots : “De la merde !” Mais face à une oreille attentive, il est parfaitement capable de développer. »

J’imagine que j’étais la bonne oreille au bon endroit au bon moment à une période où il avait, de son propre aveu, un état d’esprit suicidaire. Il me confia qu’il avait tenté de mettre fin à ses jours dans un accident planifié durant le tournage du Mans en 1970, mais s’était « dégonflé » à la dernière minute et avait évité la collision.

Il savait que son mariage avec Neile était de toute évidence terminé et que sa carrière battait de l’aile. Il ne savait pas où aller. Alors il parlait. Beaucoup. Sept ans plus tard, il m’a dit : « Un tour en moto, ça fait le même effet ». Je suppose qu’il entendait par là que cela lui faisait le même effet à lui. Steve était parfois si laconique que ses économies de mots en devenaient presque artistiques. À la ville comme à l’écran. « Tu dis ce que tu as à dire et tu t’en vas », m’avait-il dit à propos de la comédie… et de la vie.

On le laissa tomber dans ce monde le 24 mars 1930, dans un petit hôpital de la ville de Beech Grove, dans la banlieue d’Indianapolis. Sa mère était une femme qu’il se mit à haïr dès le moment où il découvrit qu’il avait des émotions : « C’était une pute. »

Son nom était Julia Ann Crawford. Petite, on l’appelait Julie-Anne, un surnom qui était devenu Julian au moment de la naissance de Steve. Elle avait quitté la ferme familiale en 1927 pour gagner chichement sa vie en dansant dans des bars avec des hommes qui payaient pour ce privilège. Et qui payaient aussi pour le sexe. « Je suppose qu’elle a fait ce qu’elle pensait qu’elle devait faire ». C’est là l’unique commentaire de Steven sur son mode de vie.

Le père de Steve était un ancien pilote de la marine, Bill McQueen. Julian l’avait rencontré en 1929 et ils s’étaient « mis à la colle ». Steve ne connut jamais vraiment son père. « La seule chose qu’il m’a donnée, ce sont ses gènes. »

Steve allait hériter du goût de Bill pour le danger ; Bill adorait les avions et avait travaillé dans une patrouille acrobatique après avoir quitté la marine. « Mon père n’avait pas l’air de s’inquiéter du fait qu’il pouvait mourir ». On pouvait avoir l’impression qu’il arrivait aussi à Steve de penser de cette façon, mais lui-même rejetait cette idée, malgré ses nombreux accidents de voitures de course, en disant : « Je n’accélère pas pour mourir, j’accélère pour vivre ». À mon avis, c’était également ce que Bill McQueen pensait, mais Steve préférait imaginer son père comme un casse-cou irresponsable. Je crois que Steve aurait préféré parler de son père avec fierté, mais l’acteur, qui avait été abandonné par son papa lorsqu’il était enfant, n’allait jamais pouvoir éprouver autre chose que des sentiments négatifs à son égard. Si l’histoire s’était passée différemment, Steve aurait sans aucun doute pu se vanter d’être « le digne fils de son père ». Jusqu’à la fin de sa vie, Steve allait rechercher des figures paternelles de substitution.

Avant sa rencontre avec Julian, Bill, qui avait hérité de deux mille dollars, avait ouvert un casino illégal à Illinois Street, au cœur d’Indianapolis. Mais quand l’établissement fut fermé pour cause de faillite, Bill partit à la dérive et devint un véritable alcoolique. Il avait à peine 30 ans lorsqu’il s’installa avec Julian, mais il était déjà, d’après Steve, « un vieillard ».

Bill avait néanmoins recherché du travail, mais la Grande Dépression l’avait, comme beaucoup d’Américains, empêché de mener une vie honnête. Lui et Julian vivaient dans une pension de famille et étaient tellement pauvres qu’à la naissance de Steve, ils reçurent les allocations de la Poor Law.

Je demandai à Steve si Bill avait épousé Julian, étant donné que l’acteur portait son nom de famille. « Qui sait ? Et puis qu’est-ce que ça peut foutre ? Il nous a laissé tomber, moi et maman, quand j’avais six mois. »

Il se peut que Julian et Bill se soient mariés, mais Steve, pour sa part, s’est toujours considéré comme un enfant illégitime. « Je suis né bâtard, je mourrai bâtard ». Si la première partie de ce mantra était peut-être vraie, la dernière allait se révéler fausse. Quoique certains l’eussent considéré comme un « bâtard » quand il était au sommet de sa gloire, à sa mort, c’était un homme changé, un homme relativement convenable, l’orgueil rabattu par la maladie et une conversion au christianisme.

En 1977, il commencait à considérer sa vie différemment et me confia : « Je ne suis plus en colère. J’ai mis du temps à comprendre, mais si j’ai réussi, c’est à cause de ce que je suis – de là d’où je viens. Alors je ne peux pas me plaindre ». Car il avait en effet passé la plus grande partie de sa vie à se plaindre de son éducation. Mais en 1980, alors qu’il était en train de mourir d’un cancer, il me dit : « Je suis né dans la merde. Je vais mourir dans la grâce. Je ne m’en suis pas si mal sorti. »

Mais 1970 était l’année où il avait basculé dans le vide, après avoir vécu toute sa vie sur le fil du rasoir, et il ne cherchait pas à retenir son déchaînement de colère. Ou la haine qu’il éprouvait pour sa mère. « Je ne pouvais pas l’aimer. Elle ne m’a jamais aimé », disait-il en paraphrasant Shakespeare. « Les péchés des mères se retrouvent sur leurs enfants. Je les ai tous ». Je fus étonné qu’il connût Shakespeare. Il admit : « J’ai lu ça quelque part. Je ne sais pas du tout d’où ça sort » (Le Marchand de Venise).

Six mois après avoir quitté Julian et Steve, Bill rentra. Il implora le pardon de Julian, mais celle-ci le repoussa. Steve détestait sa mère parce qu’elle avait rejeté son père et il détestait son père parce qu’il l’avait laissé tomber. Ce qui représentait beaucoup de haine pour un tout jeune enfant. Adulte, Steve ne nourrissait plus de tels sentiments pour son père, même s’ils restaient flous, mais il insistait sur le fait qu’il ne le haïssait pas. « Je ne pouvais pas le haïr, je ne le connaissais même pas. »

Je demandai à Steve s’il pensait que sa vie aurait été meilleure si Julian avait laissé Bill revenir. « Qui sait ? Elle était incapable de garder un homme. Elle tombait toujours sur des mauvais numéros. »

Il ne se souvenait plus de l’âge qu’il avait, mais il se rappelait très bien d’avoir entendu Julian hurler à l’étage de l’un des taudis qu’ils avaient habité. « On aurait dit que quelqu’un était en train de la tuer. Je me suis précipité. Je pensais que j’allais la retrouver morte. Elle était au lit avec un marin. Il avait payé pour l’avoir, alors il avait le droit de lui faire du mal. Je n’ai jamais pu oublier ça. Je me suis dit que les femmes se fichaient qu’on leur fasse du mal ». Il n’utilisa pas cette histoire comme excuse lorsqu’il avoua avoir battu sa femme, Neile. En 1970, en France, leur mariage avait atteint un point critique quand il avait découvert qu’elle avait eu une aventure (il ignorait qu’elle en avait eu de multiples). Il l’avait alors frappée.

« Putain, je m’en veux à mort quand je me mets dans ces états de… » Il n’acheva pas sa phrase mais je supposais qu’il allait dire « colère ». La colère était un sentiment qui lui venait naturellement. Il était en colère contre sa mère, qui avait laissé un marin lui faire du mal pour de l’argent. Il n’a jamais cessé d’éprouver de la colère à son encontre, jusqu’au jour de sa mort. Il avait grandi dans l’irrespect des femmes. Il considérait les femmes comme des créatures serviles. Une épouse, c’était une femme qui devait rester à la maison, s’occuper de ses enfants, lui préparer ses repas et se montrer toujours disponible pour le sexe. Ce qui ne signifie pas qu’il n’a jamais aimé ses femmes – Neile Adams, Ali MacGraw et Barbara Minty – mais il a toujours insisté pour qu’elles sacrifient leur carrière pour lui. Chose qu’elles ont toutes faite. Ce qui prouve bien qu’il n’était pas aussi insupportable qu’il pensait l’être. Ces femmes l’aimaient assez pour le rendre heureux. Mais ces relations de couple – tout du moins les deux premières, la troisième s’étant achevée sur la mort de Steve – souffrirent de son attitude qui évoquait presque celle d’un homme des cavernes. Le problème venait qu’il n’avait jamais eu l’occasion d’apprendre à respecter les femmes. Il n’avait jamais réussi à éprouver de la considération pour sa mère. Sa mère qui buvait beaucoup et qui couchait pour de l’argent.

Les voisins entendaient eux aussi Julian crier. « Les adultes et les adolescents, ils savaient bien ce qu’elle faisait. Et les ados se moquaient de moi parce que je ne savais pas ». Il se souvenait de la honte et de l’humiliation dont il avait souffert. C’était un tout petit garçon en culottes courtes. Tous les autres enfants de son âge étaient plus grands que lui et étaient eux aussi pauvres, mais ils étaient, d’après Steve, « riches de quelque chose [qu’il n’avait] pas. Ils avaient des parents. »

Les enfants du quartier le taquinaient souvent de façon cruelle. Ils s’amusaient à le pousser et à lui faire croire qu’ils allaient le passer à tabac. Steve s’enfuyait en pleurant, parcourant des rues jonchées d’ivrognes et de rats qui entraient et sortaient des immeubles. « Je passais mes nerfs sur les rats, dit-il. Je leur tapais dessus avec un bâton, mais la plupart étaient trop rapides pour moi. Je détestais rentrer à la maison, parce que je ne pouvais pas savoir si elle était en train de faire une passe. Quand c’était le cas, je restais dehors. Je n’avais nulle part où aller, et aucun ami. »

À à peine 5 ans, c’était un enfant des rues, solitaire, qui errait sans fin en repoussant les avances de vieillards prédateurs. « Ces vieux salopards se mettaient sur le pas de leur porte pour essayer de me choper. Ils me parlaient gentiment, mais ils me faisaient peur, alors je me débrouillais toujours pour les esquiver. »

Il parla à Julian de ces hommes, et, pour la seule et unique fois de sa vie, d’après ses souvenirs, elle le serra fort dans ses bras. « Ne t’approche pas d’eux », lui dit-elle. Après m’avoir raconté cet épisode, Steve ajouta: « Ç’a été le seul moment de ma vie où j’ai su qu’elle m’aimait. Après ça, je ne l’ai plus jamais su. Je lui ai dit que si elle me laissait rester avec elle, si elle arrêtait de faire venir des hommes à la maison, je serais plus en sécurité. Je me souviens bien de ça. Mais elle a continué de le faire. »

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