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Voyage du Condottière

De
576 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'André Suarès. Parmi les grands voyageurs de la littérature, Suarès occupe une place originale. Ce n'est pas pour se distraire qu'il parcourt l'Italie, de Florence à Venise et à Sienne en passant par Milan, Gênes et nombre de petites villes: il s'y engage avec toute son âme. Le Condottiere, c'est lui, un "homme pour qui la plus haute puissance n'a jamais été que la possession et l'exercice du plus bel amour". "On ne voyage, dit-il encore, que pour faire une conquête ou pour être conquis (...) Le Condottiere rêve d'être conquis en conquérant." Maître d'une haute culture, contemplant les oeuvres de Fra Angelico, Léonard de Vinci, Botticelli, Michel-Ange, Giotto, Dante, Piero della Francesca, Véronèse, Monteverdi ou Titien, il ne s'arrête jamais à l'objet pur et simple ou au pittoresque: de tout il essaie de tirer une leçon spirituelle, il cherche l'homme lui-même. Il prend parti, et souvent avec injustice. Mais ses nombreux parti pris n'empêchent pas sa passion d'être lucide. Naturellement, son Italie de prédilection n'est pas celle de l'Antiquité, mais la terre fiévreuse et colorée du Moyen Âge, l'Italie des mystiques, des princes sanglants et des politiques perfides, qui sont à leur manière ses "professeurs d'énergie". Les lignes qu'il consacre à Botticelli disent peut-être la plus pure leçon de son voyage: "Délice d'une telle réserve, d'une ardeur si continue ! Ici la passion murmure: Éloigne-toi au rêve qu'elle appelle; ici, les personnes humaines peuvent s'avancer dans la vie: elles sont enveloppées de leur propre mystère, comme les dieux, et voilées comme eux, de leur perfection, quand ils voyagent sur la terre..."


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ANDRÉ SUARÈS
Voyage du Condottière
¶ Vers Venise
¶ Fiorenza
¶ Sienne la bien-aimée
La République des Lettres
I. — VERS VENISE
LE CONDOTTIÈRE
Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage. Quoi qu’on
pense, tant vaut l’homme, tant vaut l’objet. Car en fin qu’est-ce que l’objet, sans
l’homme ? Voir n’est point commun. La vision est la conquête de la vie. On voit
toujours, plus ou moins, comme on est. Le monde est plein d’aveugles aux yeux
ouverts sous une taie ; en tout spectacle, c’est le ur cornée qu’ils contemplent, et
leur taie grise qu’ils saisissent.
Les idées ne sont rien, si l’on n’y trouve une pein ture des sentiments, et les
médailles que toutes les sensations ont frappées da ns un homme.
Comme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyag e est une œuvre d’art :
une création. De la plus humble à la plus haute, la création porte témoignage d’un
créateur. Les pays ne sont que ce qu’il est. Ils va rient avec ceux qui les parcourent.
Il n’est de véritable connaissance que dans une œuv re d’art. Toute l’histoire est
sujette au doute. La vérité des historiens est une erreur infaillible. Qui voyage pour
prouver des idées, ne fait point d’autre preuve que d’être sans vie, et sans vertu à la
susciter.
Un homme voyage pour sentir et pour vivre. A mesure qu’il voit du pays, c’est
lui-même qui vaut mieux la peine d’être vu. Il se fait chaque jour plus riche de tout
ce qu’il découvre. Voilà pourquoi le voyage est si beau, quand on l’a derrière soi : il
n’est plus, et l’on demeure ! C’est le moment où il se dépouille. Le souvenir le
décante de toute médiocrité. Et le voyageur, penché sur sa toison d’or, oublie toutes
les ruses de la route, tous les ennuis et peut-être même qu’il a épousé Médée.
Je ferai donc le portrait de Jan-Félix Caërdal, le Condottière, dont c’est ici le
voyage. Je dirai quel était ce chevalier errant, qu e je vis partir de Bretagne pour
conquérir l’Italie. Car désormais, dans un monde en proie à la cohue et à la plèbe,
la plus haute conquête est l’œuvre d’art.
Caërdal a trente-trois ans. Des années d’océan et d e brume donnent de l’espace
à l’âme. C’est un homme qui a toujours été en passi on. Et c’est par là qu’on l’a si
peu compris.
Parce qu’il était en passion, soit qu’il aimât une créature mortelle, soit qu’il fût
tout entier à une forme de l’art ou de la vie, il a paru toujours absent de l’ordre
commun, sans règle, ou un tyran pour autrui. Mais, au contraire, il n’eût pas
entrepris sur le droit des autres, s’ils ne s’étaie nt pas mêlés hargneusement de jeter
leurs limites à la traverse de son droit, à lui. Il ne séparait pas la pensée de l’action.
On agit comme on peut, et selon les armes que le siècle nous prête. Pour ce
Breton, un livre n’a jamais été qu’une tragédie qu’il a dû vivre. Et toute la nature est
entrée dans sa mélancolie. Or, quel acte, en sa jeu nesse, ou quel drame de sa
saison plus mûre, lui parut jamais digne d’un regard, qui ne l’était pas d’être élevé à
la beauté d’une œuvre ? C’est la raison qui le rend si sévère aux livres et aux
hommes, et pourquoi il aime si fortement ceux qu’il a choisis. Il n’a rien aimé moins
que lui. Il n’a vécu que pour l’action : c’est vivre pour la poésie. Caërdal a coutume
de dire que l’art poétique est la loi de tout homme vraiment né pour ne pas mourir :
c’est l’art de créer, et de se faire objet à soi-mê me, dans le bel ordre des
puissances. La nature est création, et maîtresse éternelle d’œuvre. Tel il était, ce
Caërdal, tel il sera : dévoré par le besoin du règn e, qui est le libre jeu de l’ardeur
créatrice. Artiste enfin, dans un temps où personne ne l’est, et puisqu’il n’est plus
d’autre moyen de dominer sur le chaos, où s’avilit l’action.
Avec une soif immortelle de l’objet, là est la véritable aspiration au calme. La
force qui a trouvé le lieu de son désir, se possède enfin elle-même. Et dût-elle s’y
consumer, son feu brûle dans la sérénité. Il est lu mière, ce feu qui cherche le lieu
pur. Caërdal disait que la plus haute passion résid e dans le calme. Qu’il est ardu, le
chemin qui mène à ce sommet ! Peu y touchent. Mais c’est la vie d’un héros, que
d’y conduire ses pas et ses chutes, et de ne jamais renoncer à y atteindre. Sur la
route en lacets aux flancs de la vertigineuse monta gne, quel profond regard
descend sur le désordre des circonstances, sur les précipices de la laideur et
l’avalanche des événements !
Caërdal est pâle, et la peau mate. Il a les cheveux noirs et lisses comme un
Celte. Ses grandes dents sont d’un fauve, saines et blanches : il broie les os ; et
carnassier de nature, il s’est longtemps interdit d e goûter à la viande ; il finira peut-
être par s’en passer. Le jeûne lui plaît. Il ne man ge qu’une fois le jour ; et il a vécu
d’un repas toutes les trente heures, quand il était pauvre. Il dort peu, et n’aime pas
le sommeil. Il a le goût du vin, et s’y connaît. A tout, il préfère le bon vin et le pain
blanc. Il peut se priver à l’infini ; mais il est l’homme le plus difficile sur la qualité et
la fraîcheur des mets.
Il est laid. Pourtant, son crâne est beau ; mais l’air de son visage est trop
ancien : il n’est pas de son temps ; et comme il su rprend, il déplaît. Il est celui à qui
lui-même désespère le plus de jamais plaire. Il a l es traits d’une bête sourcilleuse et
nocturne. Souvent, on l’appelle la chouette ou le h ibou. Toute sa vie est dans ses
yeux. S’il touche au grand âge, il fera un beau vie illard. Rien en lui qui n’ait son
contraire : il a la main forte et fine : il est peu ple par la paume, et prince par les
doigts.
Il a le pas beaucoup plus long que sa taille ne le comporte. Son allure est
ardente. Tout en lui parle d’une force presque crue lle. Même s’il prie, on le trouve
impérieux. Et quand il marche humblement, à l’écart, effaçant ses coudes, on le
juge orgueilleux. Il ne baisse jamais la tête. Il ferme souvent les yeux.
Quoique l’homme le plus vif, on remarque en lui une sorte d’hésitation : on dirait
qu’il manque de rapidité. La puissance, chez lui, v a avec un peu de retard : une
certaine lenteur qui précède le bond. Toutes ses ac tions sont, en effet, d’un rythme
vaste. L’amplitude fait croire à la lenteur.
Il a été dans chaque moment de la vie comme s’il av ait dû toujours durer. On
dirait que cet homme croit tenir l’éternité. Quand il perd l’illusion de la durée, son
désespoir ne connaît plus de bornes. De là que toutes ses émotions sont si
intenses.
Elles sont uniques et totales au moment où elles so nt, et il est total en chacune.
Voilà encore où la lenteur s’accorde avec la puissa nce : les musiciens le savent.
Il a de la femme, si homme qu’il soit. Parfois les douces fureurs de la femelle se
hérissent en lui. Il est plein de mystère. Il cache dans le silence un repaire de
crimes et de violences inexpiables : il les a murés , il ne les a pas vaincus.
Bourreau d’argent, incapable d’en jamais gagner, prodiguant ce qu’il en a, le
perdant même, et s’en passant, quand il n’en a pas, jusqu’au prodige ; épris
pourtant de tout ce qui pare la terre ; amateur de toute séduction ; avide surtout de
donner, y prenant un plaisir que personne n’a pu sa vourer davantage ; l’homme
enfin le plus capable de se priver, sans aucun goût pour la privation. Toujours
pauvre, et parfois mendiant, si l’on pouvait l’être sans mendier. Parce qu’il est né
pour ne jamais faire le moindre gain, il joue à la loterie son dernier écu : on croirait
qu’il veut le perdre. Caërdal ne sait pas de plus d igne moyen ni plus juste de faire
fortune.
Il n’a jamais senti par raison, qui est le propre d e l’homme moderne. Sujet à la
colère, comme un fiévreux à la fièvre, il y tient p resque toujours la bride ; mais s’il
rend les rênes, sa colère éclatant en extrême fureu r, il se regarde faire. C’est un
homme qui a toujours assisté, comme un témoin scrup uleux, aux excès de sa vie.
Il en a dit, avec un sens profond, que plus il alla it au spectacle de ses passions,
moins il pouvait résister aux tragédies qu’elles trament. Les passions se lèvent en
moi, dit-il, comme les lames de fond.
Il paraît étranger partout, et ne l’est pas, pourta nt. Il a dû s’y faire, à sa vive
souffrance. Autour de lui, il crée la solitude. Il ne s’épargne pas lui-même : parfois,
Caërdal isole Caërdal.
Combien de fois ne l’a-t-il pas remarqué, pour sa p lus grande peine ? Partout où
il est, il fait contre lui, et lui seul, l’union de s volontés les plus diverses et des
pensées contraires.
Et de même, quand il sort, le soir, on s’écarte de lui. On le craint, sans le
connaître. Dans la rue, on a l’air de le redouter. Et les gens, pour se rassurer, se
liguant aussitôt, cherchent en lui le ridicule où s ’attacher, avec bassesse : car
l’animal à deux pieds, qui porte le front en haut, veut rire d’abord de celui qui le
trouble.
On l’a cru anarchiste ; et il est la hiérarchie faite homme. Mais il est vrai qu’il ne
se place pas au pied de l’échelle. Et s’il est toute hiérarchie, c’est qu’il est près de la
nature.
Avec un amour de la création, que rien n’égale, il passe pour avide de détruire :
c’est qu’il pénètre. Il peut aimer même ce qu’il n’ estime pas. Tel est le prix de la
variété du monde, à ses yeux, qu’il voudrait sauver jusqu’à ce qu’il déteste. Il a
l’horreur de toutes les idoles, et la passion de to us les dieux. Ainsi il a paru dur et
sévère, quand il était le plus absent de soi.
Nourri des Grecs et des Anciens, de la Bible et des chants populaires, je ne dirai
point quels étaient ses dieux. On les verra bien.
Avant tout, il a été musicien : la musique est la femme dans le poète, la nature
en amour. Pour Caërdal, la mort c’est la fin du cha nt. Il n’a jamais été un instant
qu’un chant ne retentît dans son âme. La musique es t aussi l’action du rêve.
Il n’est jamais entré dans une cathédrale, sans pre ndre part à la messe. Il n’a
jamais eu une pensée pour la politique, sans frémir de ne pas tenir l’empire. Il a
toujours été partagé entre la passion des héros et celle des saints C’est pourquoi il
était artiste. A son sens, une noble vie doit se vo uer à la création, et finir par la
sainteté. On ne se détache de soi qu’en s’immolant. Il faut vivre pour son Dieu et
mourir à soi-même.
Tel était cet homme, qui n’avait pas moins faim d’a mour que de puissance. Ou
plutôt, pour qui la plus haute puissance n’a jamais été que la possession et
l’exercice du plus bel amour.
Voilà comment Caërdal s’est croisé pour servir l’art véritable et la cause de la
grande action, vrai Condottière de la beauté.
I.BÂLE
Tête dure et ventre chaud, Bâle est une ville singu lière, capitale de bourgeois.
Elle est chimérique et grasse, religieuse et chamel le. Le plus souvent, elle a la mine
maussade. Elle est venteuse : dans le couloir de la vallée, souffle le grand vent des
montagnes, qui pousse en fer de lance un baiser aig re.
Sous la neige d’hiver, Bâle a la gaîté forte. Les fumées bleues, sur les maisons
de bois, parlent de larges cuisines et de festins b ourgeois, d’oies qui rôtissent, de
poêles en faïence, de meubles bien cirés et d’horlo ges qui rougeoient contre les
murs sombres. Là, on fait une chère dense et savoureuse, et l’on mange d’excellent
poisson. S’il pleut, la pluie brille en reflets lui sants sur les verrières et les culs de
bouteilles sertis dans le plomb. Et l’on pense à la chambre chaude, par les grands
froids, derrière les vitres épaisses, quand le poêl e ronfle, que le serpent de fonte
rougit, et quand, au crépuscule qui tombe, une sourde lueur d’olive traîne
languissamment sur les cuivres suspendus, et la tra nche d’or des livres. Alors la
ville bien nourrie semble posée au bord du fleuve p our servir d’hôtellerie aux Rois
Mages en voyage vers l’arbre de Noël.
Ici, le Rhin n’est pas encore le père.
Il roule, violent et glauque. Il est vert comme la feuille de saule ; et quand un
nuage en toison traverse le ciel, il est laiteux co mme l’herbe tendre. Qu’il est hardi,
pressé, froid et vif ! Ce n’est pas le père, mais le jeune homme en son premier élan.
Il se précipite. Il est égoïste, et tout à soi. Il court à grand bruit. Tantôt gai, tantôt
triste, toujours frénétique et jeune : il est torre nt.
Il est chaste aussi. Je l’appelle Siegfried dans la forêt et dans la forge. Il ne
connaît pas la peur ; il ne craint pas l’arrêt. Il tombe en criant de joie par-dessus les
rocs et les montagnes. Il écume dans ses chutes, et pas une ne le retient. Plus il
roule de haut, et plus haut il bondit. Rien ne le b rise. Rien ne l’entrave.
Cette nuit, dans mon lit, je l’entends. Sa clameur me soulève. Et j’écoute. La
forte voix appelle. Elle a le murmure grondeur des lions, et de l’action. Elle appelle,
elle appelle. Elle invite, elle commande. A l’œuvre , en route, et toujours plus avant !
Il est plus violent, il a plus de force agissante d ans cette ombre nocturne, que dans
le plein midi de ses chutes. Là-bas, il rompt les b arrières. Ici, il est maître, et sa
marche est irrésistible. O la bête magnifique ! Que lle promesse de labeur en sa
puissance ! Voilà le héros et l’Hercule du Nord.
En forme de congres et de saumons, les longs nuages gris à la queue noire se
hâtent vers l’ouest. Ils vont vite et ne se battent pas. Ils fuient le fleuve.
Au pont de Wettstein, le matin rose décore les rive s. La fraîche lumière rit sur de
larges tilleuls, à tête ronde, dans le jardin des C hevaliers, je crois.
Il est des villes où le bois se fait passer pour de la pierre. La pierre, ici, joue le
bois, surtout parmi les arbres. Bâle chauffe au sol eil son ventre peint. Tout bâtiment
semble de bois peint, même la cathédrale. Elle est au contraire de ce beau grès
rouge, qui vient des Vosges, et que la beauté de Strasbourg a sanctifié. Je tâte
cette grosse pierre, je touche avec volupté son gra in rude, qui a la chair de poule.
Devant l’église, des enfants aux cheveux d’argent, l’œil honnête et clair, se
poursuivent sans cris. Ils sont brusques et patauds , brillants et robustes. Bâle
marchande, en son opulence bourgeoise, sent encore les champs. La santé fleurit
son teint. Elle a les joues d’une paysanne. Sa cath édrale est coiffée d’une toiture en
rubans.
Elle a l’orgueil d’être solide et riche. Elle est fière de ses bonnes mœurs, et rit en
dedans de sa débauche. Elle lit la Bible d’une main , et de l’autre, derrière un rideau
d’exégèse et de raison austère, elle flatte largeme nt ses passions et tend son verre
à la bouteille. Bâle est une ville qui boit à l’ens eigne de la tempérance.
Elle est pleine de riches et de mendiants. Ses troi s cents millionnaires y font des
dynasties, comme ailleurs les nobles ; et on y comp te un pauvre, nourri aux frais de
la ville, par sept habitants.
Je hèle le passeur du bac. Un vieux birbe taciturne , qui sent l’eau-de-vie, me fait
signe. Il est vêtu d’une laine verte, qui fleure la marée. Il a la joue longue et rouge,
plus ridée qu’un toit de tuiles. Il a du poil parto ut ; et une boucle rousse tourne en
anneau de cuivre à son oreille. Est-ce qu’il chique ? Un jus un peu jaune coule au
Un pour Un
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