Coup-d'oeil rétrospectif sur Haïti, par Prosper Élie

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impr. de Moquet (Paris). 1860. In-8° , 31 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1860
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RÉTROSPECTIF
PAR
IMPRIMERIE DE MOQUET,
1860
AU JOURNAL LE PROGRÈS.
Mon cher Heurtelou,
Je vous adresse un exemplaire d'une brochure qui
présente une faible esquisse de notre histoire depuis
1 843. — Ce que je vous envoie aujourd'hui n'est qu'un
premier jet d'un travail plus étendu que je me propose
de faire. Je soumets ces idées préliminaires à mes compa-
triotes avec l'espoir qu'ils y verront pour le moins, —
dans toute l'humilité d'un style qui manque d'ampleur
et d'érudition,— le sentiment patriotique qui m'a animé,
et qui me dominera toujours.
M'inspirant aussi des sages et éloquents préceptes de
M. Victor Cousin, je dirai avec lui : « L'homme est es-
« clave dans le désir et dans la passion ; il n'est véritable-
« ment libre que dans la volonté... » J'ajouterai de
bien faire.
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C'est donc avec cette ferme volonté de bien faire que
je vous prie de donner le jour à cette petite étude dans
votre journal, dont je m'estime heureux d'être aussi l'un
des souscripteurs fondateurs.
Il est toujours utile d'avoir présentes à la pensée les
leçons de l'histoire ; c'est même un devoir de ne jamais
les oublier. Aujourd'hui, plus que jamais, tout Haïtien
intelligent et équitable doit porter sa pierre dans cet édi-
fice, tout mauvais que soient les matériaux qui doivent
servir à l'édifier. Trève de ménagements exagérés ! Trève
aussi de passions exaltées ! Ces deux extrêmes ne con-
duisent qu'aux abîmes. Prenons pour critérium un juste
milieu sensé, logique, ayant pour base LA BONNE FOI.
Donnons-nous cordialement la main sur ce piédestal de
la Vérité, et marchons en avant, abjurant un long passé
qui, en humiliant la nation, nous humilie tous.
Cet heureux résultat pratique peut être obtenu sans
attaquer individuellement personne dans l'ensemble de
nos faits politiques, et en ménageant également toutes les
susceptibilités; sans abdiquer non plus toute indépen-
dance personnelle, sans porter la moindre atteinte au
prestige du gouvernement issu d'une glorieuse révolu-
tion, mais en sapant d'un bras vigoureux les fausses doc-
trines, les errements sur lesquels repose tout notre passé
historique. Une ombre sans tache doit échapper pour-
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tant à nos rigueurs, à notre amertume : c'est celle qui
enveloppe la douce image de l'immortel Pétion et du
vénéré Philippe Guerrier, comme le phare impérissable
de notre beau idéal traditionnel ! Groupons-nous, au con-
traire, autour de cette nouvelle arche d'alliance, nous y
retrouverons à coup sûr, dans toute sa pureté primitive,
le feu sacré de la patrie.
N'attendons pas que la Parque ait moissonné tous nos
hommes politiques pour nous occuper de notre histoire,
et surtout pour profiter des bonnes et salutaires leçons
qu'elle nous offre! Morts et vivants doivent être passés au
même creuset politique, en avouant des torts réciproques
devant la jeune génération, qui a pu suivre de ses yeux
innocents, nos calamités contemporaines ; et après avoir
jeté au vent la poussière de cet auto-da-fé, en ne conser-
vant que le germe fécond des bonnes maximes que nous
pouvons en tirer, reprenons notre'vol vers des horizons
meilleurs, comme le phénix qui renaît de ses cendres.
L'expérience, ce flambeau désintéressé, nous trace d'un
côté une route semée de fertiles et précieux enseignements
résumant toute une école qui a pour devise : l'Union; de
l'autre côté, la Passion, cet infernal mouvement de l'âme
qui voile nos défauts pour mieux faire ressortir ceux d'au-
trui, nous montre de son doigt hideux et décharné le
gouffre Lequel de ces deux chemins faut-il suivre?
Ma lettre résume un cri de fusion : Entendons-nous !
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Entendons-nous! Puisse ma voix, toute faible qu'elle est,
n'être pas méconnue des vrais enfants d'Haïti, et des vrais
amis de notre nationalité!
Adieu.
PRÉFACE A LIRE.
L'auteur offre ce petit opuscule à ses concitoyens. Il a
songé à sa patrie, qu'il aime encore davantage depuis
qu'il en est éloigné.
L'Europe et sa civilisation inspirent le vrai patriotisme,
et, à la vue des merveilles qu'elles étalent au monde en-
tier, l'Haïtien bouillonne dans son sang, il se demande
le coeur contrit, pourquoi son pays reste si arriéré.
Nous n'accusons personne ici ; nous pensons seule-
ment bien faire tout en restant dans le vrai, en appelant
l'attention de nos compatriotes sur les causes qui ont
sans doute, jusqu'à présent, retardé notre marche : à eux
d'apprécier ces lignes pour ce qu'elles valent.
Nous serions heureux, toutefois, si en faisant éviter de
nouveaux écueils, elles peuvent concourir aux améliora-
tions d'où dépend le bonheur de la commune patrie.
L'histoire est du domaine général. Ceux qui, comme
l'écrivain, n'ont pas eu le fardeau des fonctions publiques
et qui n'ont jamais écrit, ni pour ni contre nos puissances
déchues, bornant leur rôle à l'ambition de conserver
dans la vie privée une position honorable, ceux-là, ré-
veillés aujourd'hui par la confusion des jugements portés
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sur notre passé politique, ont bien le droit de faire con-
naître le leur.
En politique les liens de famille ne constituent pas la
solidarité, c'est justice; nous même en revenant sur le
passé, laissons au temps le soin de justifier ou de blâmer
les nôtres dans les postes élevés qu'ils ont occupés, du
mal qu'ils ont pu faire, sciemment ou forcément; la con-
science est là, en attendant le jugement impartial des
hommes.
Paris, 1860.
P. É.
On doit la vérité aux peuples.
Victor Hugo.
Ainsi qu'il arrive aux pays parvenus aux premiers de-
grés de la décadence, le temps se passe en discusssions,
en projets, en enquêtes stériles, en ordonnances, en pa-
rôles, enfin, et rien ne se fait.
En présence d'une situation aussi précaire, écrions-
nous comme Horace : « Quel Dieu appellerons-nous au
secours du pays qui menace ruine? Oh ! père des Haïtiens,
jette un regard sur ta race oubliée, et à la vue de nos en-
fants innocents ne fuis pas indigné dans le ciel »
Nos tergiversations, nos réticences, nos tâtonnements,
nos vivacités et nos langueurs, notre exaltation et nos
défaillances, avouons-le enfin, notre mauvaise foi ins-
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pirent de justes appréhensions à tout bon patriote. Pour
conjurer l'orage prêt à fondre sur nous, demandons au
gouvernement une politique qui tende de plus en plus à
l'égalité, à la sûreté, au bien-être de tous — choses des
plus pratiques, — en s'occupant, au premier rang, de la
subsistance, en favorisant l'abondance, et le vaisseau de
l'Etat, dégagé des écueils qui l'arrêtent, reprendra sa
marche en avant.
I.
Après les guerres de notre indépendance, le pays,
longtemps en proie aux horreurs des dissensions civiles,
venait enfin de faire une halte où il avait repris ses forces
épuisées et un peu de stabilité. Les premières années de
l'administration du président Boyer procurèrent à la ré-
publique un soulagement à l'aide duquel elle vit sa
nationalité définitivement reconnue par la France, les
passions intestines apaisées, l'unité nationale établie sur
les ruines de la tyrannie et de l'anarchie.
Pourquoi, hélas! devait-on s'arrêter en si bon che-
min? Pourquoi n'avoir pas fait prospérer tant d'éléments
d'homogénéité ? On se le demande en jetant un regard
rétrospectif sur cette longue et stérile période d'un quart
de siècle !... Quel mauvais génie pouvait paralyser dans
sa marche une admininistration dont le début avait été si
heureux ? Cette question se lève également dans l'esprit
à la pensée des récriminations que poussèrent nos exaltés
patriotes de ce temps en qualifiant, dans l'ivresse de la
victoire que venait de leur donner la révolution de 1843,
le sénat de Boyer de corrupteur et de corrompu.
Quelle aberration et quelle frénésie !
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Laissons parler le manifeste révolutionnaire de ce tem ;,
dont nous rapportons ici quelques passages pour prouver
l'état incandescent des esprits, alors ; il n'est pas inutile
d'y puiser aussi quelqu'enseignement pour notre édifica-
tion
Qu'avons-nous fait jusqu'à présent pour consolider, agrandir et
perfectionner l'édifice que nos devanciers ont si péniblement élevé?
Dans quel état se trouve aujourd'hui le pays qu'ils ont conquis pour
nous ? Qu'avons-nous fait de tant de beaux exemples qu'ils nous-ont
laissés? Ces hommes généreux, dévoués, purs, qui fesaient notre
gloire, ont-ils trouvé un grand nombre de successeurs ? L'ambition,
la cupidité, l'hypocrisie, la fourberie, la bassesse, la délation, l'é-
goïsme, n'ont-ils pas remplacé toutes ces vertus qui honoraient nos
prédécesseurs? Quelle est la cause de ce déplorable état de choses?
d'où vient notre hideuse misère ? D'où vient le dépérissement de
toutes les parties de l'administration?
Voyez, très chers concitoyens, comment les vices de cette consti-
tution ont été exploités par les ennemis des libertés publiques!....
Les trois pouvoirs à la fois, mettant en oeuvre toutes les ressources
insidieuses d'un despotisme hypocrite, alors qu'ils ne cessent de par-
ler de principes, de bonheur général, de salut public, ont trouvé le
moyen de fouler aux pieds les droits les plus sacrés du peuple, de
nous enlever nos libertés une à une, et de réduire le pays à un hor-
rible état d'abrutissement. Démoraliser les citoyens, les réduire à
la plus affreuse misère pour mieux les asservir : telle est la ten-
dance bien prononcée de ceux qui sont à la tête des affaires gouver-
nementales ; tel est le but vers lequel le despotisme marche cha-
que jour à grands pas
Des impôts ont été votés; mais d'une telle manière que c'est sur-
tout la classe indigente qui s'en est ressentie. Par suite d'une mau-

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